UN DOMESTIQUE 1IDULE AU DELA DU TOMDEAU
— A propos, avez-vous du courage?...
— Chevalier !...
— Ne soyez point blessé de ma question.
— Permettez-moi du moins de m'en étonner un peu.
— Je ne doute pas de votre courage à braver un due! ou tout autre péril analogue; mais parce que vous avez du courage, possédez-vous relui d'affronter tous les mystères de la mort?... Ils sont inconnus, ils sont immenses, ils n'ont aucun rapport avec ce que nous voyons au soleil et pendant la vie...
— Chevalier, je croyais qu'il n'y avait que les enfans qui eussent peur des revenans...
— Ne vous moquez pas des enfans, ils sont plus près de la vérité que nous; quand ils ont peur, c'est qu'ils ont en eux la raison de leur peur, tandis qu'il est rare que nous ayons, nous, la raison de noire courage. Enfin, vous croyez avoir le courage dont je voulais que vous fussiez complètement animé... J'en suis heureux pour vous... Mais , silence ! nous voici tout près de la tombe où nous avons soupçonné que quelqu'un remuait, la terre... Il y a quelqu'un en effet... Arrêt» ns nous.
— J'ai vu ... répondil lùen bas le marquis de Saint-Luc. le marbre de la tombe est ouvert,..
— Apercevez-vous la tête de celui qui vient de la montrer un instant pour s'assurer qu'on ne l'a pas découvert?
— Oui...
— Parlez plus bas.
— Que fait-il?
— 11 vole peut-être, répliqua le chevalier De Profundis. — Vous croyez?
— On vole très souvent ici malgré l'extrême surveillance des gardiens.
— Mais que vole-t-il ?
— C'est ce que nous allons savoir...
— Si nous appelions, si nous criions?
— Je ne le souffrirai pas, monsieur, diténergiquement le chevalier De Profundis à l'oreille du marquis de Saint-Luc. N'allons pas gâter, avec de la police, avec un esclandre et des soldats, le seul domaine où le mystère habite encore.
— Soit! répliqua le marquis de Saint-Luc. Faites comme il vous plaira, vous êtes chez vous.
— De l'esprit ! vous n'avez pas encore peur; mais laissezmoi passer devant, et imitez-moi si vous voulez tout voir sans être vu.
Le chevalier De Profundis alla en rampant jusqu'au bord de la tombe qu'une main impie saccageait, et lui et son compagnon purent voir alors distinctement, par un angle descellé, la scène qui se passait sous le couvercle de marbre entrebaillé. Ln homme tenait dans le creux de sa main gauche une tête soulevée du cercueil où reposait le reste du corps', et avec la main droite il cherchait à ouvrir la bouche du cadavre. Il se fatiguait à cet exercice sacrilège sans paraître obtenir le moindre résultat. La sueur lui découlait du front. Contractée par la mort, la mâchoire résistait avec une ce de fer
— Mais que cherche-l-il, que veut-il ? demanda le marquis de Saint-Luc au chevalier De Profundis.
— Je n'en sais rien encore... Mais ne parlons pas, au nom du ciel ! Tenez, il relève la tété, il écoule... et croit avoir entendu.
L'homme avait, en effet, relevé la tête, soit qu'il cherchât à se reposer en changeant d'attitude, soit qu'il crût avoir surpris quelque rumeur confuse autour de lui...
— Je connais cet homme, dit le chevalier à l'oreille du marquis de Saint-Luc; je le connais : c'est l'ancien cocher d'une vieille comtesse...
— La connaitriez-vous aussi >
— C'est celle qui est là, morte !... Cet homme qui la tourmente dans son tombeau s'appelle Laubépin ; oui, c'est son nom, je me le rappelle.
— Que veut-il?
— Je le sais, maintenant. Regardez bien : ne voyez-vous pas luire quelque chose dans la bouche du cadavre uu'il violente?
— Oui... On dirait un métal... de l'or...
— C'est de l'or. Le faux râtelier de cette pauvre coml
est en or. 11 paraît qu'on l'aura enterrée sans le lui retirer, et son ancien cocher qui le sait vient le lui prendre.
— Le misérable I
— \ eus m'avez nromis la plus froide indifférence..,
— On dirait qu'il est parvenu à desserrer la bouche qui lui opposait tant de résistance.
Tout-à-coup un cri aigu, sinistre, épouvantable, qui lit se heurter l'un contre l'autre le chevalier et le marquis de Saint- Luc, sortit du fond du tombeau. Tous deux regardèrent. Étrange spectacle I La bouche du cadavre, api es s'être ouverte sous les efforts de Laubépin, s'était soudainement refermée, et la main du vieux cocher sacrilège se trouvait prise, mordue, arrêtée; il n'avait plus la force de la retirer. La peur, il parait, lui avait ûlé toute force. Après avoir poussé ce cri aigu, Laubépin fut saisi d'un tremblement nerveux; ses dents claquaient, et sop bras, comme frappé l< cal sic, restait toujours immuablement de la main.
— C'est le ressort du râtelier d'or qui s'est tout-à-coup fermé, dit le chevalier De Profundis, et qui a pris les doigts du cocher comme dans un i
LES NUITS DU PÈRE LACHALSE
— C'est un effroyable hasard! dit le marquis de Saint- Luc. El vous connaissez cet homme, dites-vous?
— Sa maîtresse, celle qui est là, celle qu'il a voulu dépouiller, est morte il y a trois mois. Je l'ai connue à Ville-d'Avray.
— Chez lady Glenmour peut-être?
— Chez lady Glenmour précisément, répéta le chevalier De Profundis. Il va être question d'elle, de cette vieille comtesse, dans le courant de l'histoire que je vous raconte... Mais il est temps d'arracher ce malheureux à demi-mort d'effroi de l'atroce position où il se trouve...
— Vous allez donc vous montrer ?
— Non, mais me faire entendre, cela suffira. Il n'y a qu'un mouvement violent produit par une nouvelle crise qui le tirera de là.
Ayant ainsi prévenu son compagnon, le chevalier De Profundis se mita crier dans la vaste solitude du Père La Chaise :
— Fouette tes chevaux, Laubépin I En avant, en avant I appuie à droite, prends garde au fossé 1 Houp ! houp ! houp ! Laubépin 1
A. ce cri, à ces mots sacramentels des cochers, Laubépin, comme l'avait prévu le chevalier, fut saisi d'une nouvelle terreur qui le délivra de la première. Il retira convulsivement sa main de la bouche du cadavre, franchit comme un fou les bords de la tombe, arpenta, en cinquante bonds monstrueux, la vaste étendue du cimetière, se lança tète et corps, s'accrocha comme un chacal au mur d'enceinte. On entendit ensuite un bruit sourd : Laubépin tombait dans l'éternelle boue du boulevard extérieur, d'où, sans doute, il regagna les faubourgs de Paris.
— J'avoue, dit ensuite le marquis de Saint-Luc, que je ne me figurais pas rencontrer ici un pareil événement...
— C'est bien peu de chose, très peu de chose que cela, ré pliqua froidement le chevalier De Profundis, ou plutôt cela n'est rien ; vous le diriez vous même si vous aviez eu l'occasion de vous initier aux accidensdont s'émeut chaque nuit l'endroit où nous sommes sans que la grande ville endormie au fond de la perspective en soit le moins du monde instruite. Elle va chercher ses mystères, ses terreurs, ses féeries, dans des sphères idéales, quand elle pourrait si facilement...
Mais ils étaient revenus à l'endroit qu'ils occupaient avant d'avoir été dérangés par l'incident du cocher de la malheureuse comtesse, l'avide Laubépin.
— Si nous reprenions notre récit; qu'en pensez-vous, monsieur le marquis?
— Chevalier, vous m'avez promis un éclaircissement sur le major de Morghen, auquel je prétends avoir loyalement gagné au jeu cent mille francs, et je souhaite que vous ne me le fassiez pas attendre. Mon honneur y est au moins aussi intéressé que ma curiosité.
Pour toute réponse, le chevalier De Profundis se leva et indiqua du doigt un endroit assez distant de celui où il se trouvait depuis le milieu de la nuit avec son compagnon, le marquis de Saint-Luc.
Perpendiculairement raye par les hachures de. la lune, le chevalier parut en ce moment, avec sa ligure pâle comme celle d'Hamlel et son habit noir, une de ces belles et effrayantes esquisses élargies sur le vélin parle poucepuissant d'Eugène Delacroix.
— Ecoutez ! dit ensuite le chevalier De Profundis ; entendez-vous un tintement doux et lugubre '
— Je l'entends depuis linéiques minutes, repondit le marquis de Saint-Luc. Mais quel rapport y aurait-il entre ce tin lement, qui esl d'un caractère indéfinissable un pareil lieu, ei l'éclaircissement que j'attends, que je sollicite de vous?...
— Ce (internent est produit par une sonnette.
— i ne sonnette, dites-vous? une sonnette ici?...
— Oui, monsieur le marquis; la sonnette du parricide,
— Du parricide !
l'ourla première fois, la voix si nette el si ferme du chevalier De Profundis trahit quelque émotion. Le marquis s'en aperçut.
LE 8ISCLB. — T.
— Cette expression : la sonnette du parricide, reprit te chevalier, cette expression si atrocement mélodramatique est pourtant en réalité d'une académique précision.
— Je ne prétends pas le contraire, monsieur le chevalier; mais j'attends toujours que vous me parliez du major de Morghen...
— Cette sonnette, qui mérite à bon droit, vous ne larderez pas à vous en convaincre, i'épithète que je lui donne, est posée sur le tombeau du major de Morghen, votre ami, un des premiers amans de la gracieuse et mortellement perfide Mousseline.
— Et par quel impénétrable motif, dans quel but cette sonnette est-elle là, sur une tombe? Les morts ont-ils be« soin d'appeler ?
— Quelquefois, répondit gravement le chevalier.
— Quelquefois, dites-vous? Quelquefois 11! Le chevalier fît un signe de tête affirmati f .
— En vérité, si je ne savais combien votre raison est saine, monsieur le chevalier... Mais passons! Voulez-vous maintenant me donner l'explication promise sur le major de Morghen.
— Je tiendrai ma promesse.
— N'allez-vous pas, chevalier, l'exécutera l'instant?
— Non. Votre immense gain au jeu sur le major prussien, monsieur de Morghen, la sonnette du parricide que nous entendons, et Mousseline, se tiennent étroitement; et comme Mousseline entre dans l'histoire de lady Glenmour qui doit un instant avoir le pas sur les autres, à moins que vous ne préfériez n'en écouter aucune
— Je vous écoute, répondit le marquis de Saint-Luc avec courtoisie.
Le chevalier De Profundis continua donc ainsi : Le dépit si profond et si contenu qu'avait laissé paraître lord Glenmour et la terreur involontaire dont il s'était senti ému en entendant prononcer par sa femme le nom du comte de Madoc, tenaient à des causes d'une telle gravité qu'il est impossible de les passer sous silence. La vie de lord Glenmour et celle du comte deMadoc s'étaient heurtées à l'occasion d'un événement fort bizarre; le voici. Au moment de leurs plus grands succès d'hommes à bonnes fortunes et au plus fort de leurs triomphes, lorsqu'ils étaient tous les deux l'objet de l'attention publique, embarrassée de savoir auquel des deux vainqueurs elle donnerait la palme, parut à l'horizon du monde aristocratique et suprême où ils régnaient l'un et l'autre, une jeune femme d'une beauté extraordinaire. C'était miss Flavy, comtesse de Wisby, nouvelle demoiselle d'honneur de la reine, celle qui devait être plus tard lady Glenmour. Elle produisit sur la haute société anglaise l'effet que durent produire en France à une autre époque Diane de Poitiers et les superbes filles du cardinal de Mazarin, une admiration digne d'être consignée comme un événement dans les pages de l'histoire contemporaine. Lord Glenmour et Madoc eux-mêmes, si difficiles, furent surpris comme les autres. La jeune comlesse allait peu dans le monde; elle vivait à la cour, ne jetant son pur et radieux éclat qu'au milieu des fêtes royales et des solennités officielles. Ce fut dans une cérémonie religieuse, à Westminster, qu'elle paru! pour la pre. mière lois à côté de la reine el qu'elle étonna la foule par cette miraculeuse beauté dont l'Angleterre n'avait peut-être pas d'exemple. Le tableau représentant cet événement ayant été fait par un habile artiste, le visage de la comtesse acquit bientôt la popularité de celui de la souveraine. A l'exposition de l'année suivante parurent des centaines de copies, faites d'après ce portrait, en sorle que rien n'était plus connu que la figure de la comlesse, et que rien ne l'était moins que sa personne. Cette séquestration d'une part, cette célébrité de 'autre excitèrent au plus haut degré l'envie du club des Dan. gerevx, ces héros privilégiés de toutes les victoires. Mais leur puissance vint chanceler au pied de ce défi que leur portait la plus remarquable des femmes de l'époque. Comment la se dpire sans l'approcher? Comment lui plaire sans les moyens de lui faire connaître ce qu'on avait de grâces, d'esprit, sans lui faire apprécier enfin ces qualités qui rendaient irrésistibles les associés de ce fameux club de gentilshommes? Deux
LEON GOZLA1N.
surtout lurent blesses île ne pouvoir se signaler dans cetteoccasiôri particulière, eux qui avaient eu les plus belles occasions et avaient su en profiter. On estima avec raison que lordGleniiionret fe comte de Madoc étaient d'autant pins frappés des «bannes de la magnifique comtesse deWisby, qu'ils gardèrent une neutralité très significative: En h.onrmes supérieurs, ils comprirent le danger d'une tentative sans succès. Ils laissèrent aux autres, aux habiles du secondordre,i.a ntaladre«se de risquer des démarches dont le résultat devait cire infailliblement le ridicule, ils poussèrent même le stoïcisme jusqu'à ne pas se parler entre eux de la comtesse de Wisby, quoiqu'ils fussent aussi liés que peuvent l'être deux hommes qui poursuivent journellement le même but avec des avantages rivaux. L'abnégation fut d'autant plus héroïque qu'ils avaient été éblouis tous les deux de celte jeune femme, brillante étoile qui se révélait tout-à-coup dans le ciel azuré delà cour. Quand ils se voyaient, ils causaient chasses, chevaux, dîners, concerts, jamais de la seule chose dont ils avaient le cœur et l'esprit ardemment préoccupés. 'ils chercitaient si bien à se tromper réciproquement, quoiqu'ils ne fussent pas plus l'un que l'autre dupes de leur jeu, que lord Glenmonr ayant rencontré au club le comte de Madoc, lui dit avec une parfaite indifférence : « Je ne puis plus vivre à Londres , l'ennui m'y tue. Je pars dans huit jours pour l'Italie, ce a quoi le comte de Madoc avait répondu : « C'est singulier, cher lord, j'allais vous dire aussi que je pars dans huit jours pour la France Je m'ennuie à périr en Angleterre. » Au bout de huit jours, les deux voyageurs n'étaient pas plus partis l'un que l'autre et se retrouvaient à la cour, à un lever de la reine, au moment oit elle passait dans ses appartemeus suivie des demoiselles d'honneur et s'appuyant sur !e bras de la belle comtesse de Wisby.
Ce fut pendant ces combats sourdset livrés seulement avec les armes invisibles de la jalousie et de la plus grande prudence que se produisit à Londres un événement fort singulier parles circonstances qui l'accompagnèrent, et par les rapports qu'il eut avec l'histoire dont nous nous occupons ici.
t,asaison on les acteurs français viennent en représentation à Londres commençait. Déjà quelques artistes célèbres avaient débuté devant le public d'élite qui s'est fait une habitude de les applaudir par ton encore plus que par une intelgence bien nette de leur mérite. Jusque-là rien d'extraordinaire n'avait distingué cette année théâtrale des précédentes, lorsqu'un soir on vit paraître dans le rôle d'Henriette, des Femmes savantes, une actrice qui avait pris sur l'affiche le nom de mademoiselle de Saint-Gratien. Cène furent certes ni sa diction ni son jeu qui lui valurent la prodigieuse surprise qu'elle causa à une partie de la salle et particulièrement aux spectateurs des loges d'avant-scène , occupées par les membres du club des Dangereux.
Cette surprise si unanime se manifesta par un murmure flatteur pour celle qui la causait. Elle obtint pour la femme un suffrage que l'actrice était loin de mériter. Mademoiselle de Saint-Gratien fut applaudie presqu'à chaque vers, et souvent interrompue par une pluie embaumée de bouquets. Ce qui venait d'attirer ce triomphe universel sur une actrice plus que médiocre, c'était sa ressemblance vraiment inouïe avec la comtesse de Wisby, la demoiselle d honneur de la reine. Mademoiselle de'JSalnt-Gfatien avait le même visage, la même chevelure noire et abondante, la même expression dans le regard, la même coupe de visage.; elle avait son sourire, sa taille et sa gracieuse tournure ; enliu c'était elle, moins le son delà voix, différence que peu de personnes pouvaieril constater, lies peu avant entendu parler la comtesse de W Miy.
Le reste de la soirée se passa à s'entretenir de cette ressemblai e fabuleuse ; le lendemain on s'occupa beaucoup de savoir d'où venait cette actrice, et tous les détails qui se ratacbaie ut a son existence, Ces sortes d'enquêtes sont des plus
facili .Entre Paris et Londres, il n'existe pas plus de secrets diplomatiques que de secrets domestiques. On Sut bientôt que mademoiselle de Saint-Gratien ne s'était faite a> trî< e que comme quelques jeunes gens riches font leur droit, c'est-àdire pour avoir une profession a faire graver sûr leurs cari >di \isiie. .--,1 profession réelle était d'aimer. Mais quoi? Tout. Le plaisir d'abord et le plaisir ensuite. Elle aimait à avoir un bel appartement, une jolie voiture, des femmes de chambre ,| nri bon cuisinier, un groom, et a recevoir chez- elle les gens qui l'amusaient par leur esprit et parleur gaité.Elle n'aurait jamais conquis ces avantages en restant chez elle a peindre des éventails, sa première profession. En montant sur les planches d'un théâtre elle eut ce qu'elle voulut avec une facilité dont elle fut elle-même effrayée. Elle ne pouvait pas encore deviner, car elle était trop jeune pour cela, qu'elle serait un jour une célébrité du genre, la première parmi une classe rte femmes qui devait plus lard abondera Paris et suivre son exemple; unedeces individualités dont il ne faut pas chercher le portrait dans La Bruyère, car elles n'existent que depuis quelques années. Elles ont à la fois la beauté, l'esprit la tinesse, la prodigalité, l'ordre, la rouerie, la magnificence et l'économie : elles ont beaucoup de vices qu'on est loin de leur supposer; mais celui qu'on leur suppose avant tous les autres, celui-là, c'est précisément celui qu'elles n'ont pas, et qu'elles se garderaient bi<»n d'avoir, sachant qu'on ne fait durer les belles étoffes qu'en ne les exposant pas trop à l'air. Leurs analogues du dix-huitième siècle étaient de pauvres innocentes à côté d'elles, et Manon Lescaut mourant d'amour, leur parait aussi extraordinaire, aussi impossible que Marion Delorme expirant de faim et de froid dans un grenier.
Paris qui donne, quelquefois avec esprit, des noms de guerre à tous ceux auxquels il l'ait, en passant, une réputation, avait surnommé mademois-lle de Saint Graticn, Mousseline, sans qu'on puisse dire au juste pourquoi. Etait-ce parce qu'elle affectionnait le tissu ou le parfum de ce nom, ou bien parce qu'elle éveillait, par la légèreté de sa taille et la blancheur de son teint, l'idée aérienne de la mousseline? On ne saurait le dire. Mais tel était son surnom : Mousseline. Et Mousseline est celle qui eut pour premier amant, c'est vous qui me l'avez rappelé, monsieur le marquis, le major de Morghen, tué en duel pour elle, et sur le tombeau duquel s'agite la sonnette dont le vent nous apporte les mélancoliques vibrations: la Sonnette du Parricide.
En rentrant dans son magnifique hôtel situé dansBelgra* \e Square, le soir après le spectacle, Mousseline trouva deux billets avec armes et devises. Dans l'un, lord Glenmour lui demandait la faveur d'être reçu chez elle le lendemain dans la soirée, sachant qu'elle ne jouait pas ; dans l'autre, le comte deMadocsollicitait la même grâce, pareillement pourla soirée du lendemain. « Déjà !s'écria-l-elle; lequel aecepterai-je?§ Elle sonna; une tille de l'hôtel parut.
— Connais-tu ce nom-là? lui demanda Mousseline.
— Oh! madame 1 lui répondit la tille de l'hôtel dans une interjection qui renfermait l'admiration, le respect de toute domestique anglaise pour la fortune, et sa profonde vénéralion pour les litres.
— Et connais-tu aussi ce nom-là ?
— Oh I madame! répéta la tille de l'hôtel sans varier l'inflexion de son oh !
— Très bien, dit alors Mousseline: j'en sais assez. Voilà deux oh ! qui fixent mon opinion.
La lille de l'hôtel s'était retirée. Mousseline appela les gens qu'elle avait amenés avec elle de Paris, et qui se composaient d'un cuisinier , d une femme de chambre et d'un groom. — Il s'agit, leur dit-elle solennellement, de montrer ma maison avec avantage; vous me comprenez? 11 faut attirer, lixer, et par cotise [uent, charmer, éblouir, fasciner, ravir l'insulaire. J'ai comptesurvouspour m'aiderdans celte utile entreprise... Eurydice, dit-elle ensuite à sa femme de chambre, celle qui (accompagnait au théâtre , l'habillait, la coiffait, la faisait belle enfin, tu vas te signaler...
— Tu me dois trois mois, répondit celle ci.
— Ce n'est pas une raison pour me tutoyer en plein nez
LES NUITS DU PÈRE LA CHAISE
—me Tu me dois trois mois, ou, si tu le préfères, vous devez trois mois.
— Je vous donne cinquante francs par mois, Eurydice.
— Oui ; mais lu ne me les donnes pas. Je suis a découvert de cent cinquante francs.
— On vous les donnera.
— Quand?
— Quand elle m'aura payé les six mois qu'elle me doit aussi, répondit le cuisinier de Mousseline.
— Je te les donnerai dès que j'en aurai, vieil ours.
— Ou n'appelle pas son père vieil ours.
— Et comment l'appelle-t-on ?
— On le paie d'abord.
— Voyons, petit père. ÎNous réglerons nos comptes à notre reloue à Paris, où nous ramènerons les galions d'Espagne.
— Faire attendre un père! Ln cuisinier, je ne dis pas...
— Et un frère ! s'écria le groom.
— Toi aussi, tu parles , tu fais ta tète , dit Mousseline en lançant un soufflet au groom , qui pirouetta comme une toupie d'Allemagne. Attrape ! Je l'ai habillé à neuf, je t'ai épingle comme une poupée...
— C'est pas vrai; ma culotte de velours cerise que voilà est déchirée ; elle craque au genou.
— Tu mens I c'est toi qui craques.
— Si' regarde.
— Non! elle ne craque pas.
Autre soufflet.
— Ah ça! dit le père de mademoiselle Saint-Gratien,fiui s'appelait Trabucq, lu veux donc égorger toute la famille/
— Ma famille m'embête. Sans moi elle n'aurait ni feu ni lieu. Vous, mon père, vous porteriez des journaux littéraires et politiques, mécaniques et agricoles dès quatre heures du matin ; toi, Eurydice, tu racommoderais des chaussettes ; et loi, Félix, lu vendrais le soir, sous les portes cochères, des allumettes mouillées allemandes. Songez que je vous ai pris dans l'obscurité la plus profonde pour ..
— Pour être ton cuisinier.
— Pour être ta femme de chambre.
— Pour être ton groom.
— Si décidément votre, sort ne vous convient pas , dit Mousseline, vous n'avez qu'à parler; je vous rends à votre splendeur première. Réglons.
— Oui, réglons.
— Il m'esl dû six cents francs, dit le premier, le cuisinier paternel.
— Moi, cent vingt francs, ajouta le groom.
— Moi, cent cinquante francs, dit la femme de chambre.
— Et c'est pour une misérable somme de huit cent soixante-dix francs, parens dénaturés, que vous renoncez à la fortune qui vient à vous? Mais puisque vous le voulez... ^soit!
Mousseline se leva pour aller à son secrétaire.
— Décidément, ajouta-t-elle en s'arrètant , vous ne voulez pas m'aider à diminuer deux milords?
— Anglais? s'écrièrent à la fois le vieux Trabucq, Eurydice et Félix.
— S'ils n'étaient pas Anglais, est ce que je les recevrais? Mais non, vous voulez partir, manger en frais de retour la misérable somme que je vous dois.
— Quand viennent donc ces gros Anglais?
— Ce soir.
— C'est tout le portrait de sa pauvre mère, dit entièrement radouci le vieux Trabucq, en montrant sa tille Mousseline à ses deux autres enfans.
— Je te plisse pour ce soir une robe de tulle un peu salamandre, dit Eurydice.
— Tout ça, c'est de la fine Heur de blague, dit le jeune Félix-, je r.e monterai pas derrière la voilure si je ne suis pas réglé.
— Vous manq>;u de respect à voire aînée, Félix, dit le père Trabmq; a'.lons donc! suspecter la bonne foi de votre scrur I
— Phi . le à l'ail, ton respect.
— C'est à moi maintenant que vous manquez de respect, drôle!
Et le père Trabucq lança à son jeune fils un coup de pied dansja culotte cerise.
— Bon ! cria Félix , voilà qui achève la culotte de velours cerise. Ça m'est égal ! ça m'est égal !
— Ceci pour t'en faire une autre, dit Mousseline en jetan.t sur la tète de Félix une belle robe en velours noir : quatre cents francs, rien que ça!
— Merci, sœur, merci, ma très chère sœur! s'écria Félix; c'est trop beau pour en faire une culotte, merci ; j'en ferai de l'argent, c'est mieux porté. La culotte cerise est encore toute r.euve.
— Il est charmant, ce chou! dit Mousseline. Ah çà I maintenant que nous voilà d'accord, entendons-nous bien pour ne pas manquer le coup. Comme je vous l'ai dit, les milords viennent ce soir.
— Au feu, les casseroles ! cria le vieux Trabucq.
. — Et vous, reprit Mousseline en s'adressant à son frère et à sa sœur, soyez ce que vous devez toujours être : des serviteurs élégans, distingués, fashionables.
— Et pas chers, dit Félix en s'en allant.
Qu'on juge si lord fllenmour et le comte de Madoc furent l'un et l'autre ravis d'avoir une occasion de réparer une partie de l'espèce de tacite défaite qu'ils avaient éprouvée auprès de la comtesse de Wisby. Mousseline n'était pas la comtesse, il est vrai, mais c'était à coup sûr ce que son ombre pouvait offrir de plus charmant et de plus gracieux. Puis un vent sur lequel les habiles ne se trompent pas faisait prévoir que Mousseline aurait bientôt la vogue, et il fallait à tout prix monter en triomphateur dans son char. Seulement, les deux candidats à l'attention de la comtesse de \\ isby allaient, sur un terrain plus ferme, se trouver encore une fois rivaux ; et entre de^ pareils hommes, la rivalité , c'est la guerre, c'est tont! c'es't la guerre de l'or, de la naissance, de l'esprit, del'épée! Qui cède est mort !
A dix heures du soir, le lendemain, lord Glenmour, qui s'était fait précéder par tout ce qu'il y avait de belles fleurs dans les serres de Londres, se présenta chez Mousseline, et il eut la satisfaction, en entranl, de les voir sur les consoles et sur la cheminée. Il fut reçu avec celle grâce naturelle et facile qui est le partage des Françaises et qui sauve si adroitement la torture des préliminaires. Lord Glenmour parla beaucoup du plaisir qu'il avait goûté en entendant une actrice si remarquable, et il vanta ensuite la France en homme qui l'aime et l'a éludiée. Il s'aperçut, après quelques minutes de conversation, que les fleurs qu'il avait envoyées le malin à Mousseline étaient dans deux vases de porcelaine de Chine d'une dimension et d'une richesse comme on est peu habitué à en voir sur la cheminée des hôtels garnis de Londres. Cette observation silencieuse et grosse de suppositions fut remarquée de la gracieuse Mousseline , qui dit à lord Glenmour :
— Comment trouvez-vous ces fleurs?
— Elles n'ont rien , répondit celui-ci , d'extraordinaire pour la saison.
— Elles sont magnifiques, milord, et nous n'avons pas mieux en France, s'écria Mousseline. Mais c'est étonnant , ajouta-t-elle, vous autres Anglais vous avez à profusion tout ce que vous n'avez pas. Vous faites des fleurs avec du charbon et des ananas avec du coke.
— Mais nous faisons venir les jolies femmes de Paris.
— Milord, on voit que vous êtes distrait, rien qu'à votre réponse.
— Moi, distrait 1 quand je dis la vérité. Quelle épigramme!
— Ces vases vous préoccupent beaucoup.
— J'examine leur forme... un peu surannée.
— Ne seraient-ils pas de votre goût? demanda Mousseline en soulevant à grand'peine un des deux vases et en rapportant à lord Glenmour.
— Je trouve, répondit celui-ci en prenant le splendide vase de Chine entre ses mains, que ces vases sont du plus détestable goût qu'on puisse imaginer.
— Mais voyez pourtant ces paysages fantastiques ; ces personnages si richement enluminés; cet or...
— D'abord ces vases ne sont pas de la Chine; ils ont été
LÉON GOZLAN
fabriqués aux Indes par la Compagnie. Aux yeux des connaisseurs véritables, cela sufiii pour leur ôier toute valeur.
— De. l'indulgence, milord: de l'indulgence I C'est un cadeau que je viens de recevoir.
— Du comte de Madoc, pensa lord Glenmour; j'en étais sûr. Il reprit — Je soutiens, madame, que pour envoyer un pareil cadeau, il faut n'avoir jamais mis les pieds dans les salons de Warton , si riches en porcelaine de Saxe et de Chine, ni dans les magasins de Bolden, fameux par ses vieux Sèvres. Quel choix ! des porcelaines de la Compagnie! Comment peut-on avoir un si mauvais, un si détestable goût? Et en disant cela, lord Glenmour laissa tomber tout-à-coup
le beau vase en porcelaine de C hine qui se brisa sur le tapis en vingt morceaux.
— Monstre! s'écria Mousseline en appliquant un vigoureux souffleta lord Glenmour.
— Merci ! dit Glenmour. Demain j'espère vous faire connaître comment doivent être des vases dignes de vous être offerts.
— Vous n'en êtes pas moins un monstre, répéta Mousseline. Elle sonna'. Elle dit à Eurydice, sa femme de chambre: — Emportez vite ces débris et enlevez toutes les fleurs qui sont Ici! Dégarnissez, dégarnissez ces consoles et cette cheminée!
En un instant Mousseline futobéie.
— Je comprends , pensa Glenmour, le comte de Madoc va venir.
— Quel est votre état? demanda ensuite Mousseline à lord Glenmour.
— Marin, madame, capitaine de frégate.
— J'ai cru à votre action que vous étiez marchand de porcelaines et que vous éprouviez le besoin de casser les miennes pour les remplacer.
La sonnette de l'antichambre fut vivement ébranlée. Le valet de pifd vint annoncer monsieur le comte de Madoc.
— Faites entrer, dit Mousseline.
Lord Glenmour se leva poursaluer son rival. Onze heures sonnaient» la pendule.