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IXE SOIRÉE CHEZ LADY GLBNHOI H

Lady Glenmour, conlinua le chevalier De Profundis, recevait deux fois par semaine à son château de Yille-d'Avray. le mercredi et lesamedi.Lesaniediétait destiné aux réceptions d'apparat. Ce jour-là les gens des cottages et des châteaux voisins coniposaientlepersonnelexclusivenient aristocratique de la soirée. On arrivai ta travers les parcs ombreux et les chemins sablés en éléganséquipages. Les femmes étaient en grande toilette, malgré leur prétention à la vie champêtre qu'elles étaient censées être venues goûter au milieu des buis de Meudon, de Satory, de Yirotlay et de Versailles. Elles penseraient à la nature dès leur retour à Paris. Nous dirions volontiers que l'ennui le plus opaque régnai! dai s ces réunions du samedi chez lady Glenmour, si en disant cela l'on disait quelque chose de nouveau ; mais chacun sait que l'ennui fait partiede l'existence de ces riches qu'on envie tant. Us sont, du reste, les premiers à [e savoir. Leur ôtw celle douleur, ce serait les priver d'une habitude. 11 est convenu qu'ils doivent '•'ennuyer par position sociale. Condamnes à l'inaction, â la reserve, à la circonspection, au silence, ils acceptent l'ennui, fruit naturel de toutes ces inerties, comme on accepte le jus quand on accepte le citron.

Les mercredis de lady Glenmour étaient encore moins gais que ses samedis, mais ils offraient une autre physionomie. Jeune et brillante, lady Glenmour tenait beaucoup à ne pas gâter ses galeries du samedi par l'adjonction des infirmités sociales du voisinage. Elle avait fait un choix d'hommes et de femmes qu'elle croyait judicieux. Elle gardait les mercredis pour ceux qu'elle n'osait pas appeler à ses samedis; c'est-à-dire les vieilles marquisesqui éternuenl, qui toussent, qui se mouchent à perpétuité; respectables femmes qui ont les maladies de l'enfance sans en avoir les grâces. Liaient exclues encore des samedis celles qui portent des bonnets monstrueux, fleuris comme des jardinières, des turbans rouges sur lesquels on bâtirait nu phare, des châles verts semés d'oiseaux jaunes de. grandeur naturelle ; cilles aussi qui montrent toujours à double original les-atlraits qu'elles n'ont plus, ou plus perfidement encore les attraits qui leur restent.

Quoiqu'une certaine habileté, on le suppose, eût présidé au triage de lady Glenmour, elle ne fut pas assez adroite, — et qui l'eût été assez? — pour empêcher certaines femmes de découvrir sa manière de composer ses réunions. Naturellement ce furent les exilées du samedi qui s'en aperçurent; deux surtout se sentirent si outrageusement blessées, qu'elles promirent, qu'elles jurèrent de se venger. Le serment elait inutile.

Elles débutèrent ainsi ; le premier samedi qui suivit leur découverte, et précisément ce fut celui ou lord Glenmour s'apprêtait à partir pour Londres, elles se rendirent l'une et l'autre chez lady Glenmour, absolument comme si elles eussent été invitées.

La comtesse de Boulac arriva lapremière, tenant, comme d'usage, son griffon borgne sous son bras gauche, et appuyant son bras droit sur celui de son cavalier habituel, monsieur Beaurémy.

Quand lady Glenmour, au milieu de son monde d'élite, de sa cour du samedi, entendit annoncer la comtesse de Boulac, elle crut que le domestique se trompait. Madame de Boulac entra. A peine était-elle assise, que le domestique jetait le nom de madame la comtesse de Martinier et celui de monsieur Zéphirin.

— Pour le coup, ceci est assurément une erreur, pensa lady Glenmour. Elle était seule dans l'erreur. Madame la comtesse de Martinier entra, cachant aussi quelque chose sous son châle; mais ce n'était pas un chien. Quant à monsieur Zéphirin son cavalier, il remplissait auprès de madame de Martinier, l'emploi de monsieur lieauiunv auprès delà comtesse de Boulac. Mais quels emplois ren>plissaient-ils ' Vonlesaurez après que je vous aurai dit I étonnementpeu agréa-

ble de lady Glenmour. Ce n'est pas de l'étonnement, c'est de l'effroi qu'elle aurait dû éprouver, si elle eût pu lire dans l'avenir, si elle eût connu jusqu'où irait la vengeance de ces deux vieilles femmes.

Il y a une certaine mythologie sociale qui fait croire aux jeunes gens, laids ou beaux, niais ou spirituels, mais surtout aux jeunes gens pauvres et paresseux, qu'ils trouveront un jour sur leur chemin de vieilles comtesses, lesquelles, devenant tout-à-coup amoureuses d'eux, leur donneront tout ce qu'ils ne peuvent espérer, ni de la fortune de messieurs leurs pères, ni de l'héritage de messieurs leurs oncles. Us arrivent jusqu'à trente-cinq ans en cherchant toujours cette comtesse fabuleuse au fond des loges de spectacles, dans les encoignures de salons, sous les arbres des Tuileries, dans le coupé' des diligences, cette comtesse, grâce à laquelle ils auront bonne table, linge fin, reluisante voiture, argenlcopieux dans la poche. Et ensuite que le monde dise : — Vous voyez bien un tel? il est entretenu par une vieille comtesse! Ils laisseront dire le monde.

Quarante ans, cinquante ans arrivent, et il ne se présente pas plus d i vieilles comtesses que de jeunes ; enfin, la désillusion au lond de l'âme et la goutte aux pieds, ils renoncent à posséder dans ce monde la vieille comtesse.

Eh bien ! deux jeunes gens prédestinés s'étaient rencontrés, deux jeunes gens marqués au front d'une étoile s'étaient vus, qui avaient trouvé en chair et en os, l'une en effet très en chair, et l'autre très en os, deux vieilles comtesses véritables et très riches, ayant hôtels à Paris, châteaux hors de Paris, bonne table, beaux revenus, voitures, et pour remplir jusqu'au bout le programme, parfaitement éprises d'eux. Ces deux jeunes gens, je lésai déjà nommés. L'un c'élail monsieur Beaurémy, l'autre monsieur Zéphirin.

Tels étaient les noms de ces deux êtres dignes d'envie et d'admiration, nés pour entretenir sur la terre la douce croyance qui allait s'éteindre : qu'il existe de vieilles comtesses disposées à faire le bonheur des jeunes gens déshérités de la fortune.

Ces deux dames allèrent saluer la maîtresse de la maison, et se placer ensuite à l'endroit du salon où elles pouvaient être le plus en vue, toujours suivies de près de leurs cavaliers, qui portaient l'un une ombrelle jaune fanée, l'autre un coussin élastique, de forme circulaire, supplément de siège sur lequel madame de Martinier avait l'habitude de s'asseoir. On chuchota beaucoup et l'on rit sous cape à l'aspect de ces deux caricatures qui s'étaient trompées de jour.

— Ici 1 monsieur Beaurémy, ici! dit madame de Boulac à son cavalier, en s'asseyant près de madame de Martinier. —Mettez-vous derrière moi, di', àson tourmadamede Marti» niera monsieur Zéphirin qui la suivait aussi.

Les deux jeunes gens s'assirent docilement derrière les deux vieilles comtesses.

Madame de Boulac avait au moins ciriquanle-hult ans, mais sa figure de bouledogue de boucher, ses lèvres épatées, son triple menton, ses formes hommasses, et surtout sa mise prétentieuse et grotesque, lui prêtaient au moins soixante-cinq ans.

Madame de Martinier, de quelques années moins âgée que sa compage, portait un turban bleu-clair, semé de paillettes d'argent. Elle était aussi maigre que son amie avait de l'embonpoint. Sa transparence aurait éveillé quelque idée de noblesse, si elle n'eût affiché des bras et une poitrine d'une maigreur télégraphique ; elle ressemblait à la famine, telle que neus la représentent les peintres symboliques du seizième siècle. Elle avait dû être jolie à l'époque de la publication d'Adoljihc, par monsieur Benjamin Constant Quand elle riait, ses dents de phoque se détachaient en nombre impair sur un fond violacé qui indiquait que celles qui n'existaient pas étaient vraies , et que celles qui existaient étaient fausses.

Les deux jeunes gens portaient sur leurs visages l'insignifiance absolue de leurs semblables. Il y avait en eux de l'automate, du mannequin et du martyr. Leur santé était florissante, mais ils étaient morts sous certain rapport. Habitués a ne pas penser, a ne pas se mouvoir par eux-

LÉON GOZLAN

menus, ils ne parlaient plus, ils murmuraient ; ils ne riaient plus, ils souriaient; ils ne marchaient pas, ils suivaient. Leurs regards avaient le terne de leur existence d'ombrelle ridée, de tabouret fané el d'écran déteint. Ils obéissaient au geste, au sijrn •. ;ï l'appel. Us n'étaient pas malheureux puisqu'ils mangeaient bien, buvaient à leurgré, n'allaient jama:s ît pied el passaient leur vie de soupers en soirées el île soirées en soupers ; ils étaient plus que malheureux, ils u'claienl rien du tout. C'étaient des eunuques moraux. i£t comme leurs coitf'rèrei du sérail, ils enviaient et exécraient tout à la l'ois ceux qui étaient quelque chose par eux-mêmes, qui avaient l'énergie de la puissance el du libre arbitre. Tels s'olTraicut les deux jeunes gens qui avaient eu le bonheur si rare el si jalousé de rencontrer de vieilles comtesses.

— Décidément, cl/ère amie, dit la comtesse de Boulac à madame de Ma'rtinier, trouvez-vous que les jeunes femmes que reçoit I a ( I y Glenmour soie'il si belles'/ Prenons-les une à une. je vous prie \ oyz. par exemple, ces épaules eu lace de vous, el comparez-les aux miennes. Monsieur Beaurémy, je vous en fats juge... Vous êles homme, vous ne serez pas partial.

— Je préfère les vôtres.

— Il ne s'agit pas de dire : Je préfère les vôtres, maisd'expliquer sur quoi vous fondez votre préférence. Si je ne me (rompe, qui dit épaules dit chair ?

— Tous avez plus de chair, madame, reprit Beaurémy, et par conséquent de plus belles épaules.

— Voilà qui est parlé. Mais taisez-vous donc! vous, Moqueuse.

. Moqueuse était le nom de la griffonne de madame de Boitlac, celle qu'elle avait assise sur ses genoux et cachée sous son châle.

— Est-ce votre avis, madame de Martinier?

— Chère amie, c'est le mien ; vos épaules sont superbes.

— Demandez aussi à monsieur Zéphirin si votre taille n'est pas plus fine que celle de cette autre beauté du samedi, de cette péronnelle qui se croit une Vénus deux. Monsieur Zéphirin, rendez donc justice à madame la comtesse!

— Elle est toute rendue, madame. C'est un devoir pour moi de chaque jour que de lui rendre cette justice, reprit monsieur Zéphirin.

— Chut! petit vaurien.

— Mais prenez garde à mon ombrelle, monsieur Beaurémy I Comme vous la tripotez... vous avez des mains de fer. Regardez si les fleurs de mon bonnet se maintiennent, monsieur Beaurémy.

—Oui, madame, elles se maintiennent.

— Comme vous êtes distrait, monsieur Beaurémy !

— Mais je réponds, madame, à toutes vos questions...

— Je vous dis une troisième fois que vous êtes distrait. Y a-t-ilici quelque Anglaise qui vous plaise, quelque souvenir des eaux de Bagnères ? 11 vous les faut toutes, a vous, monsieur de Beaurémy , vous êles un basilic, un satyre, un faune...

— Aïe! Aie ! s'écria Beaurémy.

— Qu'avez-vous, monsieur Beaurémy y

— Mais, madame la comtesse, vous venez de nie pincer horriblement.

— Hiez, monsieur Beaurémy, on nous observe.

— Oui, madame la comtesse, je ris.

— A la bonne heure.

— Quelle lionne idée nous avons eue, ibère madame de Boulai, dit madame de Martinier, de venir ici aujourd'hui : la leçon, je l'espère, lui profitera, \-t-on jamais vu pareille inconvenance? Ne pas nous inviter parce que nous sommes un )ieu moins jeunes ! Nedirail-on pas qu'elles sont jeunes comme des premières pousses d'artichaut pour craindre notre voisinage... Monsieur Zéphirin, se reprit la comtesse de Martinier, voyez si mon coussin élastique est bien d'aplomb.

- 11 déborde un peu. madame 11 comtesse.

• Faut-il me lever pour que vous me l'arrangiez '.'

- Silence ! dit madame de Boulac.

Lady Glenmour s'approchait de ces deux dames.

| —Que je suis heureuse de vous voir, dit elle aux deux vieilles comtesses.

— Et nous, madame

— C'est une charmante surprise.

— Une idée que nous avons eue, madame de Martinier el moi.

— Aye/.-cn beaucoup ainsi, mesdames.

Lady Glenmour quitta ces dames pour aboli

groupes.

— Comment douve/, vous lamijaily? demanda madame de Martinier à madame de Boulac

— Bien pâlotte.

— Elle n'embellit pas, rapril madame de Martinier.

— Eh ! mon hieu non.

— Nfesl fc pas. monsieur Beaurémy. qu'elle n'embellit pas ?

— Je suis de votre avis, madame. !ady Glenmour devieni de jour en jour plus belle, plu.- j jlic.

— Que dites-vous.' Allons, bon ! \oihi qu'il la trouve de jour en jour plus jolie. rSevoulez-vous pasallerle lui dire.' .. Plus jolie'... Tout le monde est joli avec vous. .. Pauvre garçon ! . .

— Pardon, madame la comtesse, je croyais... j'aurai mal entendu ..

— En rentrant, je vous dirai deux mots à l'oreille, dit tout bas la comtesse de I oulac a Beaurémy, qui s'éloigna un peu de peur d'être pincé une seconde fois; mais revenons, chère madame de Martinier, à la dédaigneuse milady. Croyezvous que cefeunui qu'on voit sur sa ligure et sur celle de son mari soit sans cause?

— Ah ! grand Dieu ! non.

— C'est mon opinion ; ils ne s'aiment pas.

— Ils se détestent, continua madame de Martinier; el il n'est pas difficile de deviner pourquoi. La milady avait sans doute en Angleterre quelque passion de creur qu'il aura tallu quitter, en épousant par convenance milord.

— C'est aussi ce que je pense, dit madame de Boulac. Quelque jour la bombe éclatera. Vous verrez...

— Vous savez quelque chose? chère madame de Boula. . Parlez.

— Tantôt, en me rendant ici par le bois de Chaville. j'elais tranquillement à bayer aux corneilles à la portière de ma voiture; un cavalier Vient à passer rapidement près de moi. Le bruit attire mon attention. Je refarde ; ee cavalier criait en galopant comme un fou: ■ Milady! milady! çue je vous aime ! Oh! que ,ic vous aime !

— Diable! c'est qu'il y a tant d'Anglaises dans les environs.

— Mais j'ai reconnu le cavalier, c'était le jeune Tancrède.

— Tancrède ! vous avez donc pris la pie au nid. ma chère madame de Bou'ac ! s'écria dans la joie de son àii!'1 madame de Martinier. Si mon cocher, ce maudit Laubépin. ne m'avait l'ait prendre je ne sais quel chemin en venant, j'aurais pu voir aussi et entendre ce mignon cavalier, contant sa peine aux échos d'alentour. Il disait cela! mais il n'y a plus rien à voir; la milady et Tancrède...

— Vous nomme* n cocher Laubépin? interrompit vivement le marquis de Saint-Luc; c'est donc celui que nous venons de voir profaner le tombeau de sa niaitresse?

— C'est celui-là même, et sa niaitresse est cette mcii; tessefle Martinier qui, à cet endroit de mon récit, cause avec ia comtesse de Boulac.

— Continuez, je vous prie, monsieur le chevalier. Le Chevalier reprit aussitôt :

— I.a comtesse de Boulac avec un Ion hypocrite releva ainsi L'observation de madame de Martinier:

— Il est bien jeune, cependant, pour qu'on suppose... Il est bien jeune...

— C'est plus tendre, ma chère amie.

— Son mari est bien jeune aussi;

— Elle a deux jeunes, voilà tout. Kl entM nous, chère madame Boula', ça vaut mieux que deux vieux. Zéphirin, vous dormez ?

— Non... madamo... je ne dors pas...

LES NUITS DU PERE LA CHAISE

is

— Je crois que monsieur Beauréniy ne dort pas. lui liai) plus ..

— Vous dévorerez donc toujours le sexe de vos regards erotiques?

— .\on, madame, je vous écoutais.

C'est ace moment-là delà soirée que lady Gleuniour dit d'un bout du salon à l'autre bout, où se trouvait le docteur Patrick :

— Docteur, savez-vous où est Tancrède ?

— Non, milady. Je l'ai déjà demandé plusieurs fois.

— Voyez-vous ! voyez-vous! comme elle s'intéresse à lui, dit madame de Boulae à madame de Marlinier.

— Quand nous ne serions venues que pour savoir ce que nous savons, chère madame de Boulae, nous n'aurions pas perdu notre temps.

— Celle femme, reprit madame de Boulai', est in* coquette, et quand on est coquette et qu'on a des amans, on ne l'ait pas deux catégories d'invités ou bien l'on s'expose. ..

— À tout.

— A tout, vous l'avez dit, chère madame de Martinicr.

— Puisque Tancrède n'est pas ici, reprit le docteur Patrick, je le remplacerai au piano.

— Oh! oui,docteurl s'écrièrent quelques jeunes personnes qui se mouraient d'envie de danser.

Le docteur Patrick se plaça aussitôt au piano et joua l'air d'une contredanse.

Un quadrille se forma.

Lady Glenmour ne perdait nide sa langueur, ni de sa mélancolie.

— Je n'aime pas non plus cet aveugle qui danse, qui chante, qui n'a pas quarante ans, et qui a tous les cheveux blancs. Vous comprenez, chère madame de Martinier, qu'il a dû avoir des vices tenribles pour devenir aveugle et blanchir de si bonne heure.

Le docteur Patrick, qui, en effet, avait à peine quarante ans, était devenu aveugle dans la dernière campagne des Indes, qu'il avait faite comme médecin en chef du 21° régiment.

Malgré cet affreux malheur, il exerçait toujours sa profession de médecin, et il était considéré comme un homme du plus grand mérite. Il lui était seulement resté une mélancolie bien naturelle, mais une mélancolie douce qui ne l'empêchai i pas de se rendre agréable aux autres. Il aimait lady Glenmour comme une sœur, quoiqu'il ne la connût que depuis qu'elle était la femme de son ami ; mais cet ami il l'avait rarement quitté. Nous avons dit comment il était devenu aveugle ; ses cheveux avaient blanchi par la réflexion et l'étude, ces deux chaux-vives de l'intelligence.

— Ce médecin ne peut pas être un médecin, reprit mada" me de Boulae.

— Un médecin qui ne peut pas vous voir la langue! je vons demande un peu !

— Autre mystère, reprit madame de Boulae.

— Décidément cette maison en est pleine, ajouta madame de Martinier.

— Et que dites-vous du mari, du milord, qu'on ne voit pas de toute une soirée, d'une soirée qui se donne chez lui ?

— Oh ! ceci est bien grave, madame de Boulae. Monsieur Zéphiriu, allez me chercher un baba sur ce buffet ; prenez-le à coté du plus petit. »

— Monsieur Beaurémy, allez aussi me chercher une tranche de jambon sur du pain ;et allez droit devant vous. Je vous suis du regard, libertin!

Les deux jeunes gens obéirent à l'instant même comme auraient fait deux petites filles.

— Ah! voila enfin le mari, le milord, dit madame de Boulae.

— En costume de voyage! s'écria madame de Marlinier Où va-t-il donc ?

Lord Glenmour entrait en effet au salon, et après avoir salué à droite et à gauche les invités, il alla baiser la main de lady Glenmour. Aussitôt, on l'entoura, on lui demanda s'il se disposait à partir, qu'il était en habit de voyage.

— Je pars dans une demi-heure, répondit lord Glenmour ,

ma chaise de poste est déjà attelée. Mais que je ue vous dérange pas: on dansait, je crois, quand je suis entré... Paliici, mon cher Patrick, repronezTu tigure. Milady, dit ensuite affectueusement lord Glennioui à sa femme, voudraitelle me faire l'honneur de danser eellç-ci avec moi?

Lady Glenmour quitta s3 plaie et alla se mêler avec lord Glenmour au quadrille.

— Comme ils cachent leur jeu! dit madame de Boulae à sa charitable amie.

— Ils ont l'air de danser dans un cimetière.

Malgré la teinte de mélancolie de lady Glenmour, rien pourtant n'était gracieux comme elle et son mari, dansant sans prétention au milieu de leurs invités. LTn nuage rose vint vermillonntr les joues de lady Glenmour et donner un air de fête à son beau visage, ordinairement si placide. 11 en fut éclairé comme un ciel d'hiver par les Uammes pourprées d'une aurore boréale. Comme s'ils n'eussent pas fait partie du même quadrille, les autres danseurs et surtout les danseuses s'arrêtèrent pour admirer l'exquise élégance, la suavité des mouvemens de lord Glenmour, qui pouvait bien avoir renoncé à être un Dangereux, mais qui n'avait rien perdu pour cela des séduisantes qualités qui lui avaient valu ce titre. On regardait dans une sorte de ravissement. La contredanse finit au moment où un postillon paraissait sur le seuil de la porte du salon. Lord Glenmour comprit. Il embrassa sa femme et gagna la sortie, après avoir dit au docteur Patrick, en lui serrant cordialementla main : — Je vous recommande aussi Tancrède, que j'aurais voulu voir encore une fois avant mon départ : mais il est sans doute allé se reposer de toutes ses émotions de la journée.

— Je vous accompagnerai jusqu'au perron, dit ie docteur à lord Glenmour en s'appuyantsur son bras.

— Volontiers, cher docteur.

Glenmour fit signe au postillon de passer devant; il lui ordonna de monter achevai et de se tenir prêta partir.

— Glenmour , dit alors le bon docteur, ni vous ni votre femme n'êtes heureux.

— C'est la vérité, docteur, la triste vérité.

— Vous l'aimez, pointant?...

— Beaucoup, mon ami. Dans la bouche d'un gentilhomme ce mot remplace toutes, les exagérations.

— Elle vous aime aussi ?

— Non, docteur, non.

— J'en suis sûr, Glenmour.

— Si je pouvais vous croire!... Mais encore une fois, non! Qui l'empêche de me le dire, de me le prouver; de mêle dire, seulement ?

— C'est que vous l'eu empêchez....

Glenmour frappa du pied avec violence.

— Allons donc ! docteur, soyons sérieux.

— Comment ne le serais-je pas, quand je m'occupe devo lie bonheur...

— Mais alors?...

— Répondez-moi, Glenmour, enjéritableami, c'est-à-dire sans être blessé de ma question. Êtes-vous pour elle ce que vous êtes réellement au fond? Êtes-vous le Glenmour que je connais, que tout le monde a connu jusqu'ici, excepté lady Glenmour?

— Mon cher Patrick, riposta vivement Glenmour, vous revenez encore, je le vois, à votre système que je n'admets pas, que je ne puis admettre; mais si je ne m étudiais pas constamment à être, avec lady Glenmour, 1 homme aux manières pâles et réservées, aux paroles choisies, délicates, à la conduite pleine d attentions, sans cesse renouvelées au gré de ses désirs que je dois m'efforcer de prévenir, si je n'étais pas le courtisan avant d être le mari, l'amant soumis de préférence à 1 amaul passionné; si je n'étais pas cela, mon ami, lady Glenmour éprouverait cent fois plus de froideur, déloignement encore pour moi. Si je n'ai pas réussi, c'est que les moyens ont été trop faibles quoique bons ; c'est que ma douceur, ma condescendance, ma flexibilité sont restées au-dessous de ma volonté.

Le docteur Patrick hocha négativement la tête.

— Vous doutez, Patrick... Ah ! si vous connaissiez comme

LEON GOZLAN

moi de quelle manière lady Glenmour a été élevée; si, aidé par une longue expérienêc des femmes de mille caractères différens, vous saviez ce qui convient au caractère de la mienne...

— Je n'ai pas une longue expérience des femmes, cesl vrai ; mais je crois qu'il en est un peu du ménage comme de la médecine: les remèdes simples, naturels , sont les meilleurs, et le meilleur de tous, souvent, est de ne rien faire.

— Nous ne nous entendons pas, docteur, si nous nous aimons bien

— Nous verrons qui de nous deux aura raison plus lard, cher Glenmour.

— Plus tard, savez-vous, docteur, ce qui arrivera peutêtre 'C'est que nous nous serons trompés tous les deux. Il n'y avait rien à faire. Ce corps n'avait pas de place pour une ime. La beauté, la fierté, le dédain, avaient tout pris d'avance. Mais encore une fois, adieu , cher Patrick ; veillez toujours bien sur sa santé.

— Et vous sur la vôtre, Glenmour.

— Vous savez, acheva Glenmour en secouant les deux mains du docteur, qu'elle est forte comme mon âme de fer; et si jamais elle faiblissait, j'irais la demanderai!* vents, aux tempêtes de l'Océan, à la vie dure de nos marins, au bœuf salé, au saumon sec, au porter de feu, au gin, à la mer, enlin, qu'entre nous, mon cher, je regrette autant que j'aime ma lemme.

Lord Glenmour quitta le docteur, mais avant de monter dans sa chaise de poste, il se promena soucieusemenl devant le perron. Des craintes dont il n'osait pas s'expliquer la cause l'attachaient, le retenaient malgré lui. Deux fois il fit furtivement le tour de la maison, sous le poids de celte inquiétude vague et pourtant si réelle. Ses regards cherchèrent a saisir, derrière les jalousies à demi-fermées et le voile transparent de la soie, l'ombre de lady Glenmour. 11 n'aurait pas été plus agité, plus inquiet sur le sort de sa femme, filtil parti pour un voyage au-delà des mers. Enfin voulant partir, voulant rester, il se jeta au fond de sa chaise de. poste. Sans attendre d ordre, le postillou fouetta, les chevaux parti- < mit.

Les personnes restées au salon reprenaient déjà leurs places, lorsqu'on entendit un bruit confus, indistinctd abord, qui partait de l'endroit où étaient la comlesse de Boulac, madame de Martinier et leurs deux cavaliers.

Voici la cause de cet étrange bruit. Au momenl où lord Glenmour était monté en chaise de poste, ce qu'on avait appris par lesclaquemens de fouet du postillon, i'une des deux vieilles femmes, madame de Boulac, s était penchée sur l'autre, madame de Martinier, pour lui dire : « Voyezsi la milady » aime lemoinsdu monde son mari. Il part et elle n'est pas » plus émue que les chinoiseries de sa cheminée. » Malheureusement en se penchant sur madame de Martinier, madame de Boulac avait mis en contact son chien grillon, si hargneux, avec un autre animal que madame de Martinier avait porté à la soirée caché sous son châle. Cet animal était un petit chat dont elle n'avait pas voulu se séparer en venant à Ville-d'Avray, chez lady Glenmour ; si rapprochés l'un de l'autre, les deux animaux avaient, l'un aboyé, l'autre miaulé, et tous deux s'étaient appréhendés au corps avec leur acharnement naturel. Des genoux de leurs maîtresses épouvantées, ils avaient roulé en boule sur la tapis, et là un combat se livrait aux yeux de l'assemblée un peu étonnée de ce divertissement imprévu. Pour tripler le désordre, Maracaïbo, l'orang-outang, qui était resté caché dans quelque coin du salon pendant toute la soirée vint en gambadant se mettre de la partie Saisissant Moqueuse avec une de ses mains, et le chat avec l'autre main, il les souleva de toute sa hauteur, et les mit face à face. Cette agacerie les irrita, les rendit furieux. Ce ne fut plus bientôt qu'un tourbillon de coups de griffe et de dents, couronné par les rirannemens aigus de Maracaïbo, auquel on ne parvenait pas à arracher, quelqu'effort qu'on fît, ses deux victimes. Il fallut que lady Glenmour, toute puissante sur lui, vînt jeter son mouchoir au milieu de cet étrange tournois. Dès que l'orang-outang vil la main de sa belle maîtresse levée sur lui, il lâcha docilement le

chien et le chat, et en deux bonds, exécutés sur la tète des deux vieilles comtesses, il gagna la croisée du salon qu'il franchit pour aller se cacher dans le parc.

Enfin madame de Boulac, heureuse d'avoir repris Moqueus, et madame de Martinier son chat, elles sortirent du salon, suivies de monsieur Zéphirin, qui portait le coussin" élastique, et de monsieur Beaurémy, qui portait l'ombrelle jaune- Elles gagnèrent leurs voitures.

Cet accident burlesque mit fin à la soirée du samedi. Une demi-heure après, le salon était désert; tout était redevenu silencieux dans le château et autour du château de Ville-d'Avray. Lady Glenmour, après s'être dit, les deux mains croisées sur la poitrine et le regard désolé : — Il ne m'aime pas, il n'a pas voulu m'emmener avec lui à Londres ; il me traite avec une dignité, une politesse, une déférence qui prouvent combien il a peu de véritable afleclion pour moi... Attendre plus longtemps, ce serait aggraver ma déception... Après s'être dit cela, elle chercha dans son secrétaire et elle en tira une. lettre cachetée, celle qu'une protectrice souveraine lui avait dit de lui envoyer si jamais elle était malheureuse et si elle voulait rompre son mariage. Elle savait qu'en réponse elle recevrait uneaulorisalnn immédiate de divorcer.

Lady Glenmour la tenait avec indécision, prêle à sonner pour qu'on allât la jeter sur-le-champ dans la boite aux lettres, lorsque tout-à-coup Tancrède, couvert d'une sueur rose et brillante, entra au salon et courut à lady Glenmour en lui criant :

— Milady , je l'ai ! je l'ai ! je le tiens !

La lettre fut vivement repoussée dans le secrétaire.

— Quoi donc? — mais comme vous êtes haletant, essouffle ! — D'où venez-vous ?

— De la lourde Monilhéry, et voici le nid d'hirondelles que vous auriez désiré tenir dans la main, si vous eussiez été fée... Ouvrez vos mains, milady, ma noble fée !

— Vous avez été jusqu'au milieu de la tour?

— Oui, milady.

— Mais avec quoi? comment? vous sérièz-voil» fait aider par Maracaïbo?

— Je n'ai employé que mes mains.

— Pour vous tuer !

Et lady Glenmour rapprochait, ouvrait en conque ses deux belles mains pour recevoir le nid d'hirondelles, charmant berceau de mousse et de paille où reposaient six œufs, dont trois étaient éclos, et une gentille hirondelle à laquelle Tancrède, en la prenant endormie, avait coupé les ailes.

— Oh! que c'est gracieux, mon Dieu I s'é ria lady Glenmour. Que c'est gracieux !

— Eles-vous contente, milady?

— Demain on vous dira cela, monsieur. Maintenant allez vous reposer ; la journée a été bonne pour vous.

—Dites heureuse, mi'ady ! 1res heureuse.

— Soit. Mais adieu, Tancrède !

Tancrède restait à sa place.

— Eh bien ! qu'ai lendez- vous? Ne croyez-vous pas que je vais encore vous commander d'aller me chercher un hibou dans le creux de quelque vieux chêne?

— Mi'ady ... je partirai bientô'.

— Vous, mon chevalier.

—Pas tout de suite, au retour de lord Glenmour.

— Nous penserons à vous pendant l'absence.

— N'est-ce pas, milady '

— Quels regards vous avez.

— C'est que je vais au pôle austral, d'où l'on revient peu...

— Vous reviendrez.

— Dites-moi cela, inspirez-moi cet espoir, milady. J'ai besoin de savoir, de croire que lorsque je souffrirai du froid, de la faim, sur les grandes mers de glace, i! y aura (à-bas, là-bas, sous une petite étoile, — tenez, celle-ci, milady, une perso: ne qui se souvient de moi, du pauvre Tancrède. .le n'ai ni sieur ni mère à qui raconter au retour ma joie de la revoir.

— Eli bien ! c'est à moi que \ou> 1.1 ontemtoul, dil avic une simplicité charmante lady Glenmour.

— A vous I... ah I oui, à vous I dil en deux cris l'beureuv

LES NUITS DU PERE LA CHAISE

Taoçrède ; le premier lui était arraché par l'amour, le second avail l'accenl de la réserve cl de la réflexion, et par cpla même il re daii plus expressif !e premier. 11 baisa ensuite en se retirant le bas de la robe de !ady Glcamcur. Après l'avoir accompagné d'un regard long et affectueux. Jady Glenmour retomba dans son fauteuil. Les rayons de la lune plongeaient en ce moment dans le salon et se jouaient sur ses genoux, où elle avaitposé le nid d'hirondd es.

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