partie de ma honie. Le courage m'a manqué; quand l'aural-je
Paq 1 i ■ se but, cl, par sa croisée ouverte, >!;< |;i' g venir à 1 1 souffle entre Diii'.tfll et la matin.
Le vent éuit faible, la bougie brûlait malgré l'air qui pé. néiraitdans la chambre.
LEON GOZLAN
Pâquerette retira lentement son peigne, et ses cheveux, «l'un blund rendre, roulèrent sur ses épaules. Sans quitter .von attitude distraite, elle dénouait avec sa main droite sa robe et sa collerette.
La jolie femme de chambre de lady Glenmour avait dixseptans; elle it.it d'une ligure si douce, si intéressante, qu'on la traitait dans a maison a\ec quelques égards, avec 'autant de faveur que le comporte l'aristocratie anglaise, fort dure et presque inhumaine a l'endroit des domestiques. Ses yeux, d'un bleu céleste et tranquille, niellaient de la pensée dans les chose.s les plus indifférentes. Ma s la uislii^ion de ses manières, l'honnêteté de sa conduite n'étaient pas absolument le résultat de son heureux naturel ; l'éducation l'avait laite nn peu ce qu'ella était.
Pâquerette appartenait, les Anglais l'auront déjà deviné, a celte classe si sympathique de jeunes tilles, très commune «n Angleterre et complètement inconnue en France. C'était la tille d'un de ces pauvres ministres prolestans qui ne mesurent pas leur famille, le nombre de leurs enfatis, à leur misérable salaire. Elle était la sixième fille d'un ministre d'un modeste village du Lincolnshire. Comme toutes celles de sa classe si intéressante elle avait reçu cette éducation exagérée que ces dignes pères prodiguent à leurs tilles, à défaut de bonnes dots. Le charme des veillées paternelles est de leur enseigner les langues anciennes et modernes, les sciences ; les beaux-aris; et quand elles ont appris le grec, ie latin, à exécuter, au piano ou sur la harpe, la musique de Handel, de Beethoven, on les accompagne au premier port venu; on les embrasse, et on leur dit : Va sur le continent, et que le Seigneur t'accompagne 1
Pâquerette n'avait pas été tout-à-lait aussi aventurée, mais elle avait aussi reçu cette fatale éducation qui ne sert aux .jeunes tilles anglaises qu'à se résigner, quand elles tombent, loin de leur patrie, dans le malheur d'une condition difficile, et elles manquent rarement d'y tomber. En Angleterre, elles
deviennent je ne veux pas dire ce qu'elles deviennent;
ailleurs, elles se livrent à renseignement de la langue anglaise, qu'elles : avent aussi bien que Pope et que Ilyruii.
t'aq' erelle, la gentille servante de lady Glenmour, celle qui chaque jour l'babillail et la déshabillait, celle qui mangeait a l'oflice, mais sur une table à pari, il est vrai, savait le latin, le grec, le français, l'italien et jouait de la harpe dans la perfection. Bile excellait aussi dans l'ail, lort estimé en elle par lady Glenmour, de faire des fleurs arliiicielles. Elle l'enseignait à sa nonchalante maîtresse ou remployait à embellir ses coiffures de bal et de soirée. A sa place nulle part, cette pauvre Pâquerette souillait partout, mais elle se résignait partout. Dieu aurait pu lui épargner la plus douce, mais la plus cruelle des préoccupations morales, car elle était fort pieuse, l'anour, le profond amour dont elle fut d'abord éblouie, frappée au cœur pour son maître lord Glenmour. Dès ce moment, elle sentit le douloureux mensonge de sa position. Si bas, aimer si haut 1 Si simple et si obscure, oser fixer son regard sur cet astre de l'élégance, de la séduction et du bon goût; elle qui portait les souliers, les gants et les chapeaux de sa maîtresse ! Elle les portail à ravir, sans doute. I.'amour dans celle âme simple, mais cultivée, pleine de silence, de liinidilé, d'effroi et de poésie, devait produire des effets extraordinaires, sans analogie avec les clfels du même sentiment chez les autres temmes : chez celles qui aiment par droit de. nature et par privilège social.
Pâquerette passa, il ne faut pas en douter, par la longue filières' de tous les raisonnemens qu'on peut supposer avanl de savourer son dangereux amour, et surtout avant d'oser concevoir la pensée de l'avouer a celui qui l'inspirait. Des jours et des nuits furent dévorés dans la lutte. Pâquerette fut vaincue ; elle se blâma, elle se détesta, elle se i ondamna au nom de la religion, mais elle ne cessa pas d'aimer lord Glenmour. Il aurait fallu le fuir. Elle ne le pouvait pas. Sa passion s'accrut alors de la continuelle présence de l'objet aimé. A chaque instant elle voyait son visage, elle entendait le son pénétrant de sa voix, elle obéissait, douce chose! à *on commandement. Quel raisonnement eut éié assez fort
contre une incessante agression? Elle vivait au milieu de la flamme qui la consumait : comment l'éteindre? Ainsi, c'est dans elle cl non dans lady Glenmour que s'établissait graduellement avec son invincible, despotisme la souveraineté du Dangereux, qu'il régnait comme le magnétiseur sur la somnambule. Aucun de ses pouvoirs n'était ni perdu ni égaré. 11 pesait sur elle par tous 1rs points de sa riche organisation d'homme, de grand seigneur et à titre de maître. Son esclave, son ombre, elle l'entendait venir avant tout le. monde; elle devinait le départ et le but de sa pensée avant que ses lèvres ne l'eussent exprimée. Que d'amour! que d'admiration ! quel culte ! Et lord Glenmour n'avait peut-être jamais remarqué de quelle couleur étaient les jolis yeux de Pâquerette!
Enlin cette passion toujours active, toujours solitaire et toujours nourrie par elle-même, sans espace, sans liberté, sans distraction, sans air, devint une espèce de folie rêveuse, d'extase, de maladie tendre dans la pauvre Pâquerette.
Et.si l'on songe qu'elle avait lu les grands poètes, ces éternels amoureux; les romanciers, ces historiens du cœur; qu'elle avait trempé son âme dans les mélodies de Beethoven, on croira sans peine au désordre de sa tête. L'appétit disparut; son sommeil deviirt une langueur ; ses occupations une rêverie agitée.
Un jour sa main inquiète tomba sur une plume, elle écrivit :
• « Milord,
» J'ai une grâce à vous demander et j'espère l'obtenir de » votre bonté. Je suis heureuse chez vous ; vous avez lou- » jours eu pour moi des attentions que je me suis efforcée, » il est vrai, de mériter; mais que sans injustice vous auriez » pu me refuser, étant votre servante, à vos gages, à votre » discrétion. Vous avez réalisé pour moi, milord, la sainte » bénédiction de mon père, qui nie dit en me la donnant : » Tu ne seras pas abandonné de Dieu si, de Ion coté, tu no «l'abandonnes pas. J'ai trouvé dans voire maison le travail n facile, le commandement humain, le sommeil pur. Si quel- » que chose peut égaler voire générosité pour moi, milord, n c'est la bonté de lady Glenmour. qui prend exemple sur » vous dans tout ce qu'elle l'ail de bon et de bien.
» Ceux qui sont de voire maison ne m'aiment pas moins, » par exemple monsieur Tancrède et le bon docteur Patrick. » Eh bien ! milord, voici pourtant le service, la faveur particu- " Hère, la grâce ardemment espérée que je viens vous deman- » der, après avoir pris les conseils de Dieu dans ma prière » et de mon père daiu mon cœur, c'est de m'accorder mon » congé, de me renvoyer sur le champ de chez vous, car je « vous aime, milord, oui, je vous aime.
Nary BtRjfs (Pâquerette}.
Quand Pâquerette eut écrit celle singulière lettre, elle chercha l'occasion de la remettre à lord Glenmour.
Cette occasion se présenta sans peine le jour même qu'elle l'écrivit. Elle et lui se rencontrèrent, comme il arrivait souvent, dans la demi-Obscurité de' l'escalier qui menait au jardin par les pièces basses où étaient les cuisines, la serre chaude et les bains. Elle moulait, lord Glenmour descendait. Rien de plus facile que de lui tendre la lettre au point de rencontre. Elle s'arrêta devant lui comme une sialue. sans pouvoir dégager sa main de la poche de son tablier.
— Puisque vous voilà, Pâquerette, lui dit lord Gienmoui . obligez-moi de dire à Tom de mieux vernir mes hottes ; son vernis est vraiment i xécrable.
Et lord Glenmour monta, sans attendre la réponse de Paqueieile. qui resla encore deux ou trois minutes ;i la même place, et ne la quilla que pour se dire, dans le déchirement de son âme, en moulant l'escalier : — Dire qu'on l'aime à un homme qui vous ordonne de mieux faire vernir ses bottes !
Pâquerette jeta sa lettre au feu, ei pendant dix jours elle évita de lever les yeux sur lord Glenmour, ce qui eut pour résultai inévitable d'irriter le mal dont elle était consumée. Pendant ces dix jours, elle mangea à peine et ne dormit pa.-
LES NUITS DU PÈRE LA CHAISE
deux heures par nuit d'un sommeil continu. Sa jolie lèle en devînt plus languissante; mais qui y lit attention ?
— Je lui écrirai une seconde lettre, se dit encore Pâquerette, emportée par sa passion ; mais celle fois je la lui donnerai ; oli ! oui, je la lui donnerai.
Elle l'écrivit.
Voici ce que disait sa seconde lettre à lord Glenmour :
« Milord,
» Je vous avais écrit une lettre Lier pour vous prier de me » renvoyer de votre maison, et cela parce que je vous aime. o Celte lettre, je n'ai pas eu la force de. vous la donner, et je l'ai brûlée en rentrant chez moi. J'ai bien fait de la détruire, car je vous demandais unechose Insensée, et que j'aurais
■ refusée dès que je l'aurais obtenue. Est-ce que je puis vivre
■ sans vous voir, milord, vous qui personnifiez en vous toutes les beautés visibles et toutes les beautés idéales, celles île la réalité et celles de la poésie?
Quand on a vaincu la honte de vous aimer, milord, je « trouve que c'est trop de retenue de cacher l'enthousiasme » qu'on éprouve en vous voyant. Je suis d'autant plus hardie •> à m'exprimer sans contrainte que je suis convaincue que » vous ne daignerez pas vous occuper un instant de l'amour
• d'une pauvre servante, et que vous rougiriez de la compro- » mettre parce qu'elle vous aime.
« Milord, je connais la noblesse de votre caractère ; je vis " irop près de vous pour ne pas l'apprécier. Aussi mon amour pour vous, milord, mon amour combattu avec la même patience et la même fermeté que mon âme mettrait à » combattre la pensée d'un crime, cet amour qui tient beau- » coup du respect affectueux que j'aurais pour un roi et du i pieux effroi qu'on ressent a l'égard de Dieu... Milord, comme ma vie c'est vous, je vous fais, je dois vous faire la cod- » lidenee de cet amour qui est ma vie, tous mes instans. Si je
■ vois le jour, je vous aime; s'il fait nuit, je vous aime; si je » respire, je vous aime; si je m'éveille, je vous aime; et je >■ suis, par un effet contraire, chaque objet que vous louchez
et que vous voyez.
Je me l'imagine, du moins, et cette fiction me console de « la faiblesse où je me sens de plus en plus tomber sans pou- » voir me retenir. Moi, demander de vous quitter, de vous
J'uir, de ne plus vous voir ! Non, milord ! voici ce que je n désire aujourd'hui avec plus de raison. Vous étant attachée » comme je le suis, vous étant dévouée ardemment comme je » le suis, je souffre non pas d'être votre domestique, mais " d'être payée pour être votre domestique.
" Milord, épargnez-moi la douleur de penser que lorsque » je vous obéis, je ne suis pas assez récompensée, ou bien si
• vous tenez à me payer, achetez-moi avec cet argent quelque objet que vous aurez choisi pour moi ; non pas un bijou de prix, mon Dieu ! ce qu'on donne à une domestique, un
• mouchoir a fleurs pour jeter sur ses épaules. Mais surtout » ne me (envoyez jamais, jamais! je deviendrais folle, milord, mais folle comme celles qui sont à Bedlam. Que lady Glenmour est heureuse I Oh! non, elle n'est pas heureuse, et ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, c'tst ceci : Que je se-
■ rais heureuse d'être lady Glenmour! Pardon, milord, d'avoir eu celte pensée. Mais pourquoi m'avez-vous regardée,
• milord? pourquoi vous ai je vu? Votre regard ne s'en va
■ plus de mon cu-ur, et mon cour vous suit.
• Na\t Bubrs (Pâquerette).
On voit avec quelle effrayante rapidité s'accroissait l'amour profond, patient, incisif de Pâquerette pour lord Glenmour, qui ne s'en apercevait pas le moins du monde, quoiqu'elle fût à chaque instant près de lui, soit dans le salon, soit dans son cabinet, soil souvent pour le servir à table.
Celte lettre eut le sort del'autre-.Paquerelte, qui avait eu le projeldela glisser parmi telles qu'elle avait l'habitude de prendre des mains du facteur pour les déposer ensuite sur le secrétaire de lord Glenmour, s'objecta, au moment de l'exécution, que lady Glenmour pourrait la voir la première et la décacheter. Enfin, la lellre, froissée de mille manières par le I
tremblement des mains, retourna encore à la chambre de Pâquerette, où celle-ci, au milieu de larmes verséas par le découragement, la déchira en petits morceaux.
Peut être n'en aurait-elle plus écrit sans la circonstance imprévue qui se rencontra quinze jours plus tard : le départ de lord Glenmour pour l'Angleterre. Dès que Pâquerette apprit l'ordre donné au cocher d'aller commander des chevaux de poste, elle perdit la tête; elle eut un moment de fièvre chaude pendant lequel elle traça un troisième billet. C'est celui qu'elle tenait collé sous le plateau de cristal lorsqu'elle apporta les glaces dans le salon. On a vu qu'elle avait encore manqué de hardiesse cette fois comme les autres, et que lord Glenmour ne s'était aperçu que d'ung chose, c'est que la. glace avait coulé sur le plateau.
Dans ce billet, Pâquerette disait sans transition, sans faire allusion aux deux précédens :
« Milord,
» Ne partez pas sans moi, car je ne puis pas vivre sans » vous. Votre présence m'est nécessaire comme la lumière » pour y voir, la prière pour espérer. Songez que je suis » pour vous l'enfant qui chérit sa mère, la femme qui adore » son mari, l'ami qui ne peut vivre sans l'ami. Mon amour » pour vous, milord, est si fort, si impérieux, qu'il a acquis » en quelques mois la puissance des années; et dans ces der- » niers jours la force d'un droit. Il vous faudra bien quel- » qu'un, milord, pour vous servir dans votre voyagent pen- • dant votre séjour à Londres. Je veux vous servir. Pourquoi » d'autres que moi vous obéiraient-ils? Je suis jalouse de » tout ce qui n'est pas moi. Mon Dieu! mon Dieu! que vous » ai-je fait pour aimer ainsi ? Si vous me laissez ici, milord, » je me trahirai. Je prononcerai à chaque instant votre nom, » je serai toujours où vous étiez. — Qu'est-ce que cela me fait? n me direz-vous. Oh ! milord , vous avez raison , dites-moi ■i cela ; dites-moi : — Qu'est-ce que cela me fait? Riez, raillez, » moquez vous de moi ; dites-moi : Pâquerette, allons, Pa- » querelle, du feu pour mon cigare, ce tabouret pour mes » pieds, cet oreiller pour ma tête, de l'eau pour i> es mains I t Humiliez-moi avec intention, mais que je vous voie. Et si i je n'accours pas assez vite à vos ordres, maltraitez-moi, si » vous pouvez maltraiter qut lqu'un ; mais vous voir, milord, » vous entendre ! Tenez! je pleure, milord! Ayez pitié de » moi l Oh! eiumeuez-moi ! emmenez-moi!
» Nany Biens (Pâquerette). »
Cette lettre ne tut pas remise. Lord Glenmour partit, Pâquerette resta au château. Elle se livrait sans témoins à sa douleur dans le cabinet de son maître, dont le départ l'affligeait jusqu'aux larmes, quand lady Glenmour l'y avait surprise au milieu de la nuit. C'est ce troisième billet qu'elle relisait en ce moment dans sa chambre avec le regret mortel de ne l'avoir pas donné à lord Glenmour.
TANOREDI. ET LADY GLEMMOI R
Tancrède prit le commandement souverain du château en l'absence de lord Glenmour, qui, on l'a vu, le lui avait délégué. Il en usa avec la fougue d'un jeune collégien auquel on confie un fusil pour chasser pendant les vacances. Comme cette autorité devait naturellement s'exercer au plus grand profil de lady Glenmour, il mit dans sa tâche un zèle et une importance tels, que les domestiques riaient tout bas, et le bon docteur Patrick tout haut et sans se gêner. Tancrède allait voir le matin si le déjeuner de lady Glenmour flatterait son goût, pendant le jour si l'allée du parc où elle daignerait poser ses pieds était suffisamment sablée, et le soir si l'on avait fermé et verrouillé toutes les portes; ensuite il faisait sa ronde hors des murs du parc pour s'assurer que le trésor confié à sa surveillance ne courrait pendant la nuit aucun danger.
— Prenez garde! lui dit une lois l« docteur Patrick, prénez garde, Tancrède -, j'ai vu cette après-midi un homme de
LEON GOZLAN
mauvaise mine rôder, avec des internions sinistres, autour du château.
— Docteur, dépeignez-le-moi. Quelque misérable ..
— Volontiers. Il a une cravate rouge.
— Tous ces brigands ont une cravste rouge.
— Une barbe épaisse.
— Et vous ne l'avez point interrogé?
— Des yeux inquiets et furlifs.
— Qui ce peut être?
— Il portait un sabre au côté.
— Un sabre I
— Un fusil rouillé sur l'épaule.
— Docteur 1
— Caché dans les broussailles, il examinait le château.
— Mais encore une fois, docteur, il fallait le questionner. De pareils gens...
— Cestce que j'ai fait. Je lui ai dit : Qui êtes-vous:'
— Et il vous a répondu ?...
— Garde champêtre.
— Mais ne devinez-vous pas, dit lady Glenniour, présente à cette mystification, que le docteur Patrick se moque doublement de vous, Tancrède? Comment aurait-il vu un homme, un fusil, (un sabre, une cravate rouge, lui qui n'yvoit pas?
Tancrède baissa la tête de confusion ; il la releva presque aussitôt avec orgueil en disant : — Milady, on n'est jamais ridicule en exagérant son devoir.
Cependant Tancrède exagéra un jour tellement son devoir qu'il en rit lui-même autant que tous les autres; et voici à quelle occasion.
Un matin que, selon son habitude, il épiait les gens qui venaient au château, il vit entrer un jeune homme élégant, vêtu de noir, et qui demanda discrètement à parler à lady Glenmour. On eut beau lui dire que lady Glenmour ne recevait pas de si bonne heure, il n'en persista pas moins dans son désir de la voir. Cette obstination exalta la sollicitude déjà si éveillée de Tancrède II se cacha derrière la porte du salon dans lequel on avait fait entrer l'inconnu, en attendant qu'on prévînt de sa visite lady Glenmour, et il se mit en observation. Que voulait cet homme? quelles étaient ses intentions P qu'avait il de si mystérieux à .confier à lady Glenmour? Son imagination était aux champs. Enfin, lady Glenmour, en déshabillé du matin, paraît ; l'étranger se lève, va au devant d'elle, la salue, lui parle bas, si bas, que Tancrède, horriblement intrigué, est sur le point de quitter sa cachette pour se jeter au milieu de cette confidence insolite et d'en demander le motif. Cependant il se contient ; mais quel effort! Lady Glenmour s'assied sur un fauteuil, sourit à l'étranger -, alors eelui-ci tombe tout-àcoupà ses pieds...
— Que faites-vous là, monsieur? s'écria Tancrède d'une voix émue. Osez-vous bien?
— J'ose prendre mesure d'une paire de souliers à madame, répond lejeune homme élégant, ajoutant : — Je suis cordonnier de mon état.
— Cordonnier 1 répéta Tancrède en se retirant, le visage caché entre ses deux mains pour qu'on ne vit pas sa honte, cordonnier!
Bientôt tout le château fut au courant de l'aventure du cordonnier eton en rit pendant vingt-quatre heures. Lady Glenmotir elle-même, si sérieuse, si triste, se mêla à lagaîté générale pour rire aux dépens de ce pauvre Tancrède, le fougueux jeune homme qui ne savait jamais rencontrer le point exact on la prudence cesse et où l'extravagance commence.
En soir, Tancrède et le docteur Patrick, quoique aveugle, jouaient aux échecs, lourde force'etonnant, mais qui ne paraîtra pas impossible à ceux qui savent a quel degré de subtilité s'élèvent le tact, l'ouïe, la mémoire chez les aveugles.
En perdant la vue, le docteur avait acquis unemcrvoillense pénétration momie; elle était si extraordinaire qu'il pouvait exercer la médecine avec la même supériorité qu'avant son malheur, et se livrer à la plupart des exercices où la faculté d'y voir.seinb s indispensable. Il avait tant perfectionné en lui le sens de lYuïe, qu'il découvrait presque toujours au son de la voix I opinion, la vériiable pensée de celui qui voulait cacher son sentiment sous des paroles menteuses. Il
s'était d'autant plus rapproché de l'àme qu'ils était éloigné de la réalité. Personne n'écoutait avec autant d'indifférence que lui, et personne n'écoulait mieux cependant. Cette pénétration presque divinatrice, qu'il ne possédait que depuis sa cécité, imprimait à sa figure un caractère de repos qu'elle n'avait pas toujours eu. La bouté d'aujourd'hui et les passions d'autrefois s'étaient rencontrées comme se rencontrent la neige et le feu à mi-chemin du mont Hécla. Clairs comme lorsqu'ils y voyaient, ses yeux répandaient des flammes autour de lui, tandis que son front, réservoir de ses pensées, était calme et serein comme le ciel, qui contient pourtant les orages.
Or, ce soir là, il jouait aux échecs avec Tancrède dans le salon, à quelques pas de lady Glenmour, occupée à relire pour la centième fois ce numéro du journal de la cour qui avait entraîné une première et si grave explication entre elle et sonmari. A ses pieds dormait comme d'habitude Maracaïbo. Depuis une heure, ce qui est à peine une minute pour des joueurs d'échecs, Tancrède et le docteur avançaient des tours et défendaient leur roi, lorsque lady Glenniour, que sa lecture absorbait profondément, dit à Tancrède, afin que celui-ci ne s'aperçût pas de sa douleur :
— Tancrède, pourriez-vous tout à la fois causer et jouer aux échecs?
— Très facilement, milady.
— On dit pourtant que c'est impossible,.
— Essayez.
— Qu'y a-t-il ? se dit en lui-même le docteur. La voix de lady Glenmour n'est pas franche, naturelle, vraie, comme d'habitude.
— Vous avez voyagé dans l'Inde, Tancrède?
— Oui, milady. — Docteur, j'ai joué. A vous. Tancrède vit briller une larme dans les yeux de lady Bien.
mour; il fut troublé. 11 aurait voulu se lever, courir 5 elle, lui demander la cause de sa tristesse. Son regard exprimatout cela.
— Est-ce un aussi beau pays qu'on le dit? — 11 est encore plus beau, milady.
— J'avance mon cavalier, dit Patrick. Attention!
— Vraiment? je pensais que les voyageurs avaient beaucoup exagéré.
— J'ai vu, milady, une ville de roses, où l'on ne marche que sur des roses, dont les murs sont des roses, où l'on ne voit, où l'on ne sent que les roses.
—Une ville de roses ! s'écria en riant lady Glenmour.
Patrick devina derrière ce rire tremblé le commencement d'une excitation nerveuse pareille à celle qu'éprouvent certaines personnes aux approches de l'orage.
— Oui, milady, et cette ville, c'est Ghazipour, près de Benarès. Les femmes, les enfans, les hommes cueillent des roses pendant le jour, les effeuillent la nuit, dans des bassins, et le malin, au lever du soleil, ils écrément l'huile qui surnage à la surface et qui forme ce merveilleux parfum qu'on appelle l'essence de rose.
— Ni l'un ni l'autre, se dit Patrick, n'ont la conscience de ce qu ils viennent, lui de dire, elle d'entendre. Tancrède a remarqué quelque chose d'extraordinaire en lady Glenniour, et il ne se trompe pas: lady Glenmour est près d'avoir uu? crise nerveuse.
Tout-à-coup on sonna violemment à la grille du i hateau. Lady Glenmour poussa aussitôt un cri aigu
— Â cette heure ! dit Tancrède. Qultionc peut venir ! La demie de onze heures sonnait à la pendule.
— On dirait, pensa lé docteur, que lady Glenmour avait le pressentiment de ce bruit et de 1 arrivée de la personne qui le cause.
Maracaibo lui-même se leva àdemUursoii &éanJ el écoula avec une étrange et comique inquiétude. On eùl dil | instinct do béte devina. t un danger vague, mais imminent.
Tancrède regarda lady Gleuiuour pour lui demander s'il fallait a 1er outrât
— Docteur?.... lit à son tour lady Glenmour. en exprimant le même doute.
— Mon avis, milady, est qu'il faut aller ouvrir. Est-ce que
LSS NUITS DU PERF. LA CHAISE,
nous sommes en pays ennemi ? D'aiileur 9, on s'informera à travers la grille; c'est l'office de Tancrède. Beau chevalier allez lever la lierseet baisser le pont.
— Milady'
— Allez ouvrir, dit lady Glenmour à Tancrède; allez ! Tancrède obéit.
— Vous imaginez-vous qui ce peut être, docteur .'Peut-être une lettre de lord Glenmour ; voilà quinze jours qu'il est parti, et que uous n'avons pas reçu une seule fois de ses nouvelles.
— Je ne le pense pas, milady, le facteur ne vient jamais si tard.
Tandis que lady Glenmour et le docteur se livraient aux conjectures, Tancrède, arrivé à la grille du château, demandait à celui qui avait sonné si fort qui il était.
Une joyeuse voix lui répondit:
— Sir Francis Archibald Caskil.
— Nous ne vous connaissons pas ici, monsieur.
— Nous ferons vite connaissance, pourvu toutefois que vous ouvriez cette grille.
— Mais je ne sais... dit Tancrède, toujours larclef de la grille à la main.
— En voulez-vous savoir davantage? Je suis Anglais, j'ai trente-deux ans de moins que ma mère et que mon père Je suis brun et j'ai soif.
— Qui demandez- vous?
— Mon meilleur ami, lord Glenmour. Arrivé du cap de Bonne-Espérance, -je viens chez lui pour manger, boire et dormir pendant trois mois. Allons, mon cher Tancrède, mettez la clef dans la serrure, ou sinon j'ouvrirai moi-même cette grille.
— Et comment cela, monsieur?
— Vous allez voir.
Passant lestement le brasenlre deux barreaux de la grille, l'étranger saisit la grosse clef que Tancrède tenait à la main, et avant que celui ci eût exprimé son étonnement, il mit la clef dans la serrure, ouvrit la porte et la referma sur lui, après en avoir retiré la clef. Ensuite, et toujours en riant de son franc rire, il souleva Tancrède dans ses bras, et courut vers le château. Conduit par la lumière, il va au salon, pousse la porte, et se montre à lady Glenmour, interdite de cette apparition.
— Voilà votre beau page, milady, je vous le ramène, ou plutôt je vous le rapporte.
— Monsieur, s'écria lady Glenmour, qui êtes-vous? que signifie?...
Tancrède regardait , avec une étrange stupéfaction et beaucoup de confusion, car son retour triomphal était fort ridicole, cet homme bardi et gai, robuste comme un lion, adroit comme un chat, vif comme la poudre, qui l'avait pris sous le bras et porté cent cinquante pas en courant.
— Maintenant, dit sir Francis Archibald Caskil, permettez que je vous embrasse de tout cœur comme la femme de mon meilleur ami, lord Glenmour.
— M embrasser !
Lady Glenmour était déjà embrassée sur les deux joues.
— Monsieur, dit le docteur Patrick, mais monsieur!..
— Docteur Patrick, calmez-vous, je suis Caskil : touchez là.
— Archibald Caskil !
— Lui-même.
— Le riche négociant du Cap, le millionnaire?
— Lui-même, et ce qui vaut mieux, lami, le sauveur de lord Glenmour pendant sa longue maladie au Cap. Vous voyez, milady, reprit sir Caskil, que je suis connu chez vous. Permettezdonc que je vous embrasse encore une fois, c'est la mode au cap de Bonne-Espérance.
— Mais, monsieur...
Lady Glenmour se trouva encore une fois embrassée avant qu'elle pût faire de ses deux mains révoltées, qui se leverorrl trop lard, un bouclier pour sa pudeur.
Il parait que cette mode d'embrasser, transportée du Cap à Paris, ne plaisait guère à Maracaibo, car il éprouva un irewaillement uerveux si fort quand il fut témoin pour la
Ll SUtCLl. — T.
seconde fois de l'accolade, que lady Glenmour eut touiesles peines du momie à le dompter, à le faire se tenir tranquille en posant le pied sur son cou.
Elle ne savait comment échapper à cette familiarité inouïe pour elle ; elle se démenait, elle voulait se mettre en, colèrfc et n'y parvenait pas en voyant devant elle le visage heureux e^ réjoui de sir Francis Archibald Caskil. Du reste, celui-ci ne lui donna pas le temps de trop réfléchir; d'un étonnement il la jeta brusquement dans un autre, en disant au docteur Patrick, qui cherchait aussi à se remettre de la secousse:
— A ce qu'il me semble, vous jouiez aux échecs quand je suis arrivé ?
— Oui, monsieur, répondit Patrick.
— .Voulez-vous connaître, docteur, le couple plus fort qui puisse avoir lieu sur un échiquier?
—Dans quelques jours, si vousvoulezbienmelemontrer...
— Non, tout de suite, docteur. Et sans plus attendre, sir Caskil donna un grand coup de poing au milieu de l'échiquier posé sur la table, et le fendit en deux morceaux.
— Avouez, docteur, que voilà un fameux coup !
— Monsieur, vous êtes fou ! s'écria Tancrède.
— Si vous n'êtes pas plus raisonnable, vous, lui répondit sir Caskil, je vous enverrai vous coucher.
Tancrède allait répondre par une interpellation des plus .vives ou peut-être par des menaces, mais il se souvint qu'il était en présence d'une femme et que cet homme était l'ami de lord Glenmour.
Il prit une chaise et en donna un coup violent sur le tapis.
Lady Glenmour n'avait rien vu de pareil.
— Nous le remplacerons demain par un plus beau, dit sir Caskil en montrant l'échiquier brisé. Vous aviez assez joué ce soir, je présume. A propos, de quoi parliez vous quand j'ai troublé vos seigneuries? Peut-on Je savoir, si ce n'est pas trop hardi ?
— En effet, murmura Tancrède, il est temps de faire de la réserve. .
De la colère, lady Glenmour était passée à la surprise, et de la surprise à une espèce de demi gailé, en voyant sir Caskil apporter la tempête amusante de son caractère au milieu du silence claustral du château.
— Reprenez donc le (il de votre conversation, charmante amie de mon meilleur ami, continua Caskil en prenant avec familiarité les deux mains de lady Glenmour.
Tancrède ne vit pas d'un œil tranquille cette nouvelle privauté. 11 poussa un soupir,
— Qu'avez-vous ? lui dit tout bas le docteur.
— J'ai... j'ai que je voudrais être aveugle comme vous en ce moment pour ne pas apercevoir quelqu'un qui commence, jfi ne sais pourquoi, à me fatiguer, à me déplaire.
— Enfant, contenez-vous, lui dit aussi tout bas ledocteur. Le monde que vous ne connaissez pas encore beaucoup, est plein de caractères divers.
Tancrède pinça son dépit entre ses lèvres mutines.
— Eh bien ! milady ! je ne saurai donc pas de quoi VOUS causiez?
— Nous ne causions pas, monsieur.
— Jeune homme, vous êtes trop ahiable, je le jure, pour laisser languir la conversation en compagnie d'une aussi aimable dame.
— Nous parlions, je crois, delà beauté de la campagnedana l'Inde, reprit lady Glenmour, qui ne voulait pas qu'un ami intime de son mari reçût un mauvais accueil; il fallait prendre son parti avec le caractère de cet être bizarre, et qui, après tout, l'avait tirée un instant de sa mortelle léthargie.
— Vous parliez, s'écria-t-il, de la beauté de la campagne dans l'Inde ? Quel est le clerc de procureur qui vous a conté cette sottise-là?
— C'est moi, monsieur, répliqua fièrement Tranrrède ; je ne suis [as clerc de procureur, je suis otlicier de marine.
— Ah ! c'est vous; alors, je vous dirai, mon ami. mon officier de marine, allez voir l'Inde.
— Je l'ai vue, monsieur.
— Ne l'en croyez pas davantage, milady; Tancrède s'est trompé.
si
LEON GOZLAV
— Monsieur Tancrède, s'il vous plaît !
— On ne dit pas monsieur à son ami, et je ve'ux que vous sove/mon ami. Touche? là.
Lady Glenmour regarda Tancrède, el celui-ci tendit fioidément sa main a sir Arehihald Caskii.
— Milady, la eampagne de l'Inde, quoi qu'en ait dit mon ami Tancrède, est si belle, qu'on ne peut la parcourir qu'en marchant dans des herbes plus hautes que deux hommes; on étouffe, on tombe à chaque pas. Si vous la parcourez dans le jour, le soleil, l'implacable soleil, est si ardent qu'il vous rend fou. Eloignez-vous un peu de la ville pour admirer cette belle campagne, et aussitôt les titres vous attaquent de tous les points de l'horizon. Si, fatigué, vous vous couchez à l'ombre d'un arbre, desserpens vous enlacent comme, le caducée d'Esculape, et vous étranglent. Ce n'est pas toul; des milliers d'insectes rouges, verts, noirs, armés de dards, de scies, d'aiguillons, se glissent sous vos vétemens, vous déchirent la peau pour vous sucer le sang. Il n'est pas un morceau de terre grand comme la main, H je n'e>agére pas, qui ne soit le domaine grouillant d'une foule d'animaux, ennemis acharnés du repos, de la vie de l'homme. Croyez-le, milady, il n'y a qu'une campagne au monde, c'est celle de la France et celle de l'Italie. Mais je préfère en ce moment celle de France, puisque j'ai le bonheur d'y rencontrer la femme de mon meilleur ami, lord Glenmour, qui vaut mille fois mieux que toutes ces prétendues beautés jaunes, topazes, bistre, chocolat et ébène. Voilà mon avis sur la campagne de l'Inde. Docteur, j'en appelle à vous.
— Il y a du vrai dans cette opinion, répondit Patrick, qui ne pouvait guère aimer un pays où il avait perdu la vue. Cependant la poésie...
— La poésie!... Qu'est-ce que cela, la poésie? La poésie, c'est un mot, un son, des phrases ; ceux qui n'en parlent pas sont mille fois plus poètes que tous ces bavards...
— Monsieur ! dit Tancrède, vous allez trop loin.
— Vous êtes donc poète ?... Voyons vos vers. Tancrède se tut.
Lady Glenmour ne put s'empêcher de sourire à cette sortie emportée de Caskii contre l'Inde et la poésie, et de la triste figure du pauvre Tancrède.
— Je ne puis tout-à-fait admettre, reprit Patrick, qui partageait un peu le mécontentement de Tancrède, qu'il n'y ait au monde que deux campagnes : celle de France et celle d'Italie. Jusqu'ici la Suisse n'a pas été considérée comme un vilain pays...
— La Suisse! s'écria sir Caskii, la Suisse!... Oui, sans doute, c'est un pays à voir; malheureusement il est peuplé d'aubergistes qui écorchent le plus poétiquement du monde les voyageurs. Ils font payer l'air, que dis-je, l'air ? Ecoutez plutôt : j'étais en Suisse il y a six ans, et je n'ai pas oublié la carte à payer d'une journée que je passai au bord du lac de Genève, dans un hôtel. Faites comme si vous aviez cette Mémorable carte sous les yeux, la voici :
Un poulet 10 fr.
Un lever du soleil 5 »
Une truite 42 «
Un orage à midi sur le lac 5 » 50 c.
Champignons 8 i
Un coucher de soleil ).">
Tarte à la crème 6 »
La lune derrière un léger nuage SO »
Total
tti» fr. 50 c.
— Vous conviendrez, mes chers amis, qu'un pays où l'on met sur la carte le coucher du soleil et le lever de la lune est un peu cher à habiter.
— Admirable! s'écria Patrick désarmé par le rire. Lady Glenmour riait aussi de bon cœur.
— Du reste, reprit Caskii, depuis longtemps je professe cette opinion sur une foule de pays trop vantés, quoique je n'aie pas plus de trente-deux ans; je l'ai exprimée plusieurs fois à notre cher Glenmour... A propos, où est-il ?
— Il est temps de le demander, p ensa lady Glenmour.
— A Londres, monsieur.
— Pour longtemps ?
— Quinze jours encore peut-être.
— Eh bien ! je l'attendrai. Quand vous lui écrirez, milady dites-lui que Caskii est chez lui; cela suffira. Mais d'ici à son heureux retour, je ne serai pas fâché, je l'avoue, de prendre quelque chose...
— Ah ! mon Dieu 1 j'avais en effet oublié de vous offrir à souper, s'excusa lady Glenmour... Mais comment allons nous faire, tout le monde est couché?
— Mon intention n'est pas de souper, reprit ÇaskiL J'ai seulement l'habitude de prendre un bol de pufloj) ton» le» soirs vers minuit...
— Vous désireriez du punch ?..
— Milady, vous avez deviné.
— C'est que...
— Tout le monde est couché, allez-vous dire. Qu'à cela ne tienne! nous le ferons nous-mêmes. Tancrède. allez allumer du feu ; docteur, vous vous chargerez bien de râper du citron... Il ne nous faut plus que du rhum et du sucre...
— Moi, allumer du feu ! mais en vérité...
— Eh bien ! mon jeune ami, je l'allumerai et vous le soufflerez. Milady en boira...
— Moi, boire du punch !
— Vous en boirez. Le punch est l'âme de la nuit...
— Je n'en ai jamais bu.
— Alors vous en boirez davantage. Vous en boirez pour le passé. iNous le boirons à la santé de notre reine, notre reine c'est vous, puis à celle de ce cher Glenmour, puis a celle du bon docteur... Allons donc allumer le feu, Tancrède !
— Mais qu'est-ce donc? dit toul haut lady Glenmour, jetée tout-à-fait hors d'elle-même par cet entrain, cette flamme, cet élan, celte verve étincelante. de l'excentrique sir Arcbibald Caskii.
— Et, ma foi ! s'il est bon , ajouta Caskii, s'il nous grimpe un peu à la tête nous chanterons, nous danserons. Je sais que vous dansez, docteur. La main aux dames, docteur!
Et saisissant de ses deux mains nerveuses les mains du docteur, sir Caskii lui fit taire en sautant toul le tour du salon.
Lady Glenmour était tombée dans son fauteuil en riant enfin de lanl de vivacité et de tant de rondeur.
On suppose aisément qu'avec un pareil homme, le punch fut fait en peu de temps. Chacun, bon gré, malgré, y mit la main, et quand il fut une mer enflammée, Caskii s'assit et invita les autres à s'asseoir autour du bol. Ce fut le seul moment de calme et de silence qui régna dans le salon depuis la bruyante entrée de sir Francis Arcbibald Caskii.
ce qu'était sir archibald casril.
En se débarrassant des étreintes de sir Caskii, le docteur Patriek s'était dit : — Ce jeune homme n'a pas les mains de son caractère. Il continua d'fcouter le son de sa voix pour tâcher de deviner quelques autres particularités morales de l'étranger.
On s'assit donc, et, pendant quelques minutes, on contempla en silence la gerbe bleuâtre du punch. Lady Glenmour eut alors occasion d'observer le visage de sir Caskii. dont elle avait déjà remarqué la taille avantageuse et la souplesse énergique. Sa tête était forte et parfaitement posée sur des épaules ni trop fines ni trop rondes, larges pourtant et desoendant rapidement. Son front portait l'empreinte toujours si imposante de la force et de l'audace, bien qu'il fui adouci par l'ombre d'une chevelure, noire et ondulée. Sa ligure n offrait pas la saillie fine, osseuse et délicate de lord Glenmour; elle était plate; son nez large et ouvert à la base donnait à ses paroles de l'impétuosité cl une certaine abondance à la Mirabeau ; comme ce fameux orateur, auquel il r< >semblait, mais prodigieusement en beau, il avait la bouche un peu grande et des lèvres fortes. Ces défauts, si les femmes trou-
LES NUITS DU PERE LA CHAISE
vent que ce soient là des défauts, étaient rachetés par des dents d'une blancheur magnifique el d'un émail qui n'a d'égal que chez les gens des montagnes, et par des yeux noirs d'une expression caractéristique. I e regard de sir Caskil était d'une pénétration extraordinaire; non de la pénétration du savant, chargée de réflexions tranquilles, mais de celle dont les hommes aux sens ardens et de mœurs corrompues se font une arme invincible pour séduire; un regard qui, pareil au verre lenticulaire échauffé par le soleil, commence par éclairer doucement l'ohjel sur lequel il porle son rayon, puis l'inquiète, l'agite, l'échauffé, l'embrase, et enlln le dissout.
Tandis que lady Glenmour regardait sir Caskil, celui-ci paraissait beaucoup plus occupé de son punch que d'exercer la puissance de son regard. Le reste du visage de sir Caskil cuiicspondait harmonieusement avec ce qui vient d'en être déjà dit. Son teint d'un blanc mat mais ferme convenait à ses traits. Il avait aussi les mains fort belles et fort souples, prenant voluptueusement, si l'on peut s'exprimer ainsi, tout ce qu'elles touchaient. Elles renfermaient des fascinations nombreuses dans leur jeu, ce qui frappa lady Glenmour lorsque Caskil, fou jusqu'à la fin, déchira une grande feuille de papier et se prit à faire des petits bateaux. — Maintenant, dit-il, tendez vos verres. Il versa ensuite du punch tout en flammes à lady Glenmour, au docteur et à Tancrède ; il prit ensuite les petits bateaux qu'il avait façonnés et les lança sur le bol de punch dont le milieu flambait encore.
— Que signifie?...
— Milady, voici ce que cela signifie : ces petits bateaux de papier sont nos passions. Les uns, vous le voyez, naviguent très bien au vent qui se dégage de la flamme; les autres, plus prudens, se tiennent aux bords du bol et ne sont pas atteints par le feu ; les autres, les plus téméraires, se jettent au milieu même du brasier, el vous voyez ce qui leur arrive : ils sont détruits, consumés. Les plus forts, milady, savezvous quels ils sont ?
Lady Glenmour ne cessait de regarder la figure si joyeusement attractive et d'écouter la parole vibrante de sir Caskil.
— Savez-vous quels ils sont? Ce sont ceux, dit Caskil en soulevant le vaste, bol de punch et en l'approchant de ses lèvres, qui sont plus forts que la passion, qui la dévorent au lieu d'en être dévorés.
Et sir Caskil avala d'un trait les dix ou douze verres de punch contenus dans le bol de cristal qu'il posa ensuite avec un grand calme sur la table.
On pouvait craindre que la raison de cet intrépide buveur fût soudainement atteinte par l'ivresse. Il n'en fut rien. Un sourire tranquille vint rassurer lady Glenmour qui laissa tomber malgré elle sur sir Caskil un regard où se lisait l'impression étrange que lui causait cette vitalité généreuse, cette énergie sans effort-;, cette puissance tranquille et formidable, maîtresse d'elle-même et des autres.
Lady Glenmour se leva ensuite pour se retirer dans ses appartenons.
— Bonne nuit! messieurs, dit-elle en tendant la main à Tancrède silencieux et morose à sa place, au docteur Patrick et au joyeux sir Caskil. Bonne nuit à tous I
— Ce souhait est toujours accompagné, au cap de Bonne- Espérance, par une cordiale embrassade, et vous allez permettre, milady...
Sir Archibald Caskil ouvrait déjà les bras et tendait le cou pour réaliser ce qu'il prétendait être la coutume du Cap, lorsque Maracaibo se glissa entre lui et lady Glenmour et posa sa ligure barbue, velue et éclairée de deux regards jaunes et étincelans devant la figure de l'étranger. Celui-ci, qui n'avait pas encore vu l'orang-outang, fut singulièrement effrayé de ce vis-à-vis diabolique. Maracaibo avait lixc ses deux mains sur les épaules de Caskil et le tenait en respect.
Tancrède aurait volontiers embrassé Maracaibo pour le récompenser de son action peu courtoise.
— A bas! à bas! s'écria Caskil.
Maracaibo fit entendre pour toute réponse à cet ordre un vif claquement de sa langue contre son palais, et il ne lâcha
pas sir Caskil, qui, en voyant l'obstination de son sauvage rial, tira son gant el lui en donna un coup sec à travers le museau.
Saisissant le gant avec ses dents irritées, Maracaibo, aprèv avoir fait deux pas en arrière, prit le gant dans ses mains et le jeta en colère au visage de sir Caskil. Celui-ci reprit en riant:
— Quelles sont vos armes, monsieur?
Il fallut que lady Glenmour ordonnât à Maracaibo de se retirer, sans cela il eùl fait un mauvais parti à celui dont il allait devenir l'ennemi mortel. Docile à la voix de sa maîtresse, il alla en soufflant et en sifflant d'une manière aiguë et terrible, se blottir sous la table.
fi n'est pas inutile de dire en passant que Maracaibo avait déjà étouffé un homme, un matelot, qu'il avait ensuite lancéà la mer pendant la traversée du bâtiment sur lequel 11 était ve nu en France.
— Ici est votre chambre, dit ensuite lady Glenmour en désignant à sir Caskil le cabinet de lord Glenmour.
Lady Glenmour quitta le salon.
— Qu'ya-t-il dans la main de cet homme? se disait-elle en montant l'escalier de sa chambre; elle m'a brûlée.
C'était, elle se l'avouait aussi, la première soirée de sa vie de femme mariée pendant laquelle les heures ne lui avaient paru ni longues ni désespérément monotones.
— Cette gaitéy dit Tancrède au docteur, tandis qu'ils montaient ensemble à leur appartement, la gaîté de cet étranger, je vous le lépète, me fait mal ; elle m'obsède, et je ne comprends pas que lady Glenmour...
— Fasse bon accueil à l'ami de son mari'
— Je ne dis pas...
— Alors que voulez- vous?
— Je voudrais qu'il ne fût pas venu.
— Et pourquoi donc cela?
— Il va des antipathies, docteur, qui ne s'expliquent pas
— On ne doit pas les écouter...
— C'est plus fort que ma raison.
— N'allez-vous pas voir en lui un ennemi?...
— Si cela était, je n'aurais pas longtemps à le délester... Oh! non!...
— Qu'entendez-vous par là?
— J'entends que l'un ou l'autre quilterait ce château.
— C'est ainsi que vous exercez l'hospitalité, Taixrède ?
— Je ne connais pas cet homme... Je ne lui dois rien.
— Mais ce n'est pas chez vous qu'il est venu...
— Je le sais... Lady Glenmour, en vérité, accueille trop facilement ..
— Jusqu'ici pourtant ce n'est pas le défaut qu'on lui a reproché.
— Pourquoi cette préférence alors ?...
— Elle est parfaitement justifiée...
— En quoi, docteur?
— Vous osez le demander?... Vous n'avez pas entendu ce jeune homme?
— Je n'ai entendu qu'un insupportable bouffon.
— Ne voulez vous pas enfin que lady Glenmour renvoie un ami de son mari, parce qu'il ne vous plait pas ?
— Vous avez raison, docteur, et j'ai tort de me mêler
Mais n'importe... Bonsoir, docteur!
Quand le docteur Patrick fut entré dans sa chambre, il se dit : —Tancrède se trompe, lady Glenmour se trompe aussi; ce jeune homme-là n'est pas gai... Non, vous n'êtes pas gai, sir Caskil; vous l'avez irop été ce soir.
Lne lois dans le cabinet de lord Glenmour dont il fit le tour avec un ricanement infernal, sir Francis Archibald Caskil jeta son chapeau dans un coin, se débarrassa de sa cravate, et son visage prit tout à coup une expression froide et dure comme l'airain.
— Je suis chez vous, lord Glenmour, dans votre château, dans votre chambre, à deu*f>as de. la chambre de votre femme! s'écria-t-il avec triomphe, moi le comte de Madoc. Ah ! vous m'avez rendu souverainement ridicule à Londres, dans les salons, à la cour et dans toute l'Angleterre. Chacun son
LEON GOZLAN
tour. Le mien est arrivé. Je viens vous rendre ridicule à Paris, c'est-à-dire dans le monde entier. Ah ! vous m'avez laissé, disiez-vous, l'actrice, la fille de théâtre, et vous avez pris pour veus la belle, l'admirable fille d'honneur. Eli bien I cher lord! noble lord! je les aurai toutes les deux. Comptez-y. Et je les confondrai si bien dans l'estime du monde, qu'au bout d'un mois, de deux mois s'il le faut, on ne saura plus dire laquelle des deux est ma plus ancienne maîtresse. La ressemblance de leur visage ne sera rien à côté de la ressemblance de leur réputation. Et je jure Dieu et mes aïeux, milord, que je n'emploierai aucune violence , afin qu'on ne me dise pas un jour ce que je vous reproche hautement, de n'avoir eu lady Glenmour que par félonie. Pour l'avoir, vous l'avez épousée; bh! le spirituel moyen ! Moi, pour qu'elle se donnât librement à moi, j'ai attendu qu'elle fût à vous. —Et me voici !
— Excusez moi si je vous interromps, dit le marquis de Saint-Luc, dont le visage, depuis quelques minutes, marquait une croissante inquiétude, mais cette sonnette qui s'agite toujours plus fort attire sans cesse mon attention de ce côté... elle l'appelle... on dirait qu'une intelligence, qu'une volonté la font mouvoir... et pourtant il est bien mort celui qui est couché dans ce tombeau...
— Oh ! oui... Mais comment a-t-il vécu?
— Est-ce que quelque grand crime?...
— Je vous ai dit que cette sonnette s'appelait, à juste titre, la sonnette du Parricide.
— Puérilité!... le major de Morghen, mon ami, cet homme si distingué...
— Sur mon honneur ! c'était un parricide.
— Vous m'épouvantez, chevalier.
— Et cette sonnette dont le bruit vous préoccupe...
— Voudriez-vous aussi me faire croire que c'est le major de Morghen qui l'agite?
— Non I Mais c'est la vengeance divine peut-être, venant mouvoir, sous la forme éthérée du vent, cette petite sonnette de fer qu'il a souhaité lui-même devoir placer sur son tombeau, comme une bizarrerie pour les autres, comme une éternelle expiation pour lui.
— Mais quand me direz vous la cause de son crime, le motif pour lequel vous prétendez que je ne lui ai pas gagné les 400,000 fr. qu'il a perdus aveemoi au jeu ; le rapport qui existe entre cette sonnette dont le nom me glace , dont le bruit me fait frissonner maintenant, et le crime que vous lui reprochez?..
— Je vous dirai tout cela quand il sera encore question dans cette histoire de la femme qui lui mit le fer à la main et qui fut cause de sa mort ; quand il sera question de Mousseline eiitin. Et ce sera bientôt.
JOlTtNÉE DE MALHEUR POL'H LE CHEVALIER TANCnÈDE.
A peine installé chez son excellent ami, lord Glenmour, le comte de Madoc, ou le faux sir Archibald Caskil, chercha à s'attirer les bonnes grâces de la domesticité du château. Autant l'orgueil des petits blesse les gens qui servent, autant la familiarité des grands leur plaît et obtient d'eux du zèle et du dévouement. La popularité croît dans les lieux bas. Pour la cueillir , il faut savoir se courber. Le comte de Madoc ne l'ignorait pas On entrait chez lui sans sonner, sans faire prévenir ; ses malles restaient ouvertes ; la clef était toujours à son secrétaire, l'or et l'argent trainaient sur les ta.- is. Les moyens qn'emploient d'ordinaire les personnes soigneuses, pour n'être pas volées, il affectait de les mépriser dans le seul but d'exaspérer l'audace, ou plutôt la facilité de se l'aire piller par les valets et les domestiques qui n'avaient garde tfy manquer. Son liiitte lin, ses habits, ses meilleurs cigares, ses bagues de prix disparaiss.iient à plaisir, yuel excellent caractère d'homme! disaient en parlant de lui les gens du château; on abandonnerait volontiers ses gages pour le servir! Ils étaient surtout nattes de la simplicité avec la-
quelle il s'habillait; il était excessivement propre, et voilà tout. Il ne passait pas sa matinée à nouer méthodiquement sa cravate, à faire vernir ses bottes 11 oubliait même assez souvent, à l'heure du dîner, de descendre au salon avec des gants; et comme il traitait sans façon leur royale maîtresse ! elle à qui lord Glenmour, son mari, ne parlait jamais que chapeau bas, les yeux baissés et à demi-voix; elle à qui euxmêmes n'osaient jamais adresser la parole , tant l'exemple soumis de leur maître les condamnait à cette circonspection glacée et muette. Le faux sir ArchibalJ Caskil avait en outre, à leurs yeux, le mérite rare de posséder une force prodigieuse; on l'avait vu, en *e jouant, soulever des poids énormes et faire ployer des branches que trois d'entre eux n'auraient pas courbées. La force est restée tomme un titre de noblesse chez le peuple, qui jusqu'ici ne s'est guère élevé que par les efforts de la puissance physique. Tant de qualités devaient nécessairement fonder et cimenter la popularité de l'hôte bizarre de lord Glenmour, et il était en train de la conquérir.
Un des derniers beaux jours de l'automne, dont l'agonie se peignait mélancoliquement sur le vert languissant du gazon et le rouge tanné des feuilles de chêne,1 lady Glenmour, quoiqu'elle fût fort inquiète de n'avoir encore reçu aucune lettre de son mari, avait entin cédé aux joyeuses obsessions du prétendu sir Caskil. L'excentrique étranger avait arrangé une promenade navale sur la grande pièce d'eau qu'on appelait le Canal. On déjeunerait à bord du yacht, on y ferait de la musique, on s'amuserait toute l'après-midi. Il n'était pas venu chez son ami, disait-il, pour s'y enterrer tout vif, et pour voir mourir les autres d'ennui.
On s'embarqua donc sur le yacht vers midi, quand le soleil, se croyant en été, déroulait ses plus belles napes de lumière du haut d'un ciel pur comme au mois d'août. Un petit canot, peint en coutil, monté par lady Glenmour, sir Caskil, le docteur Patrick et plusieurs invités, s'éloigna de la berge. En quelques coups d'aviron il aborda le yacht, et l'échelle de soie fut descendue. C'est Tancrède, le futur amiral, qui reçut, et personne mieux que lui ne devait s'acquitter de celte honorable mission, lady Gienmour et sa suite. Au moment où elle posa le pied sur le gracieux vapeur, le drapeau anglais, hissé au grand mât et à l'artimon, fut salué de trois coups de canon qui firent partir du fond dn parc une volée bleuâtre de petits oiseaux.
— Capitaine, dit le faux négociant du Cap à Tancrède, nous plaçons sous votre loyale protection une des plus aimables dames de l'Angleterre.
— Votre recommandation, répondit Tancrède, mérite qu'on l'accueille, monsieur; mais elle n'ajoutera rien au vif intérêt queje porte à lady Glenmour.
— C'est répondre avec la fierté d'un maria.
— Et le devoir d'un serviteur.
— Trêve à cette joute de complimens dont je suis l'objet, messieurs, intervint lady Glenmour; montrez-moi plutôt l'intérieur de ce joli navire que je dois, je ne l'oublierai pas et je vous prie aussi de ne pas l'oublier, à la précieuse courtoisie de lord Glenmour, qui nous laisse bien longtemps sans nouvelles. Votre bras, cher docteur.
— A la condition que vous me direz, répliqua le bon docteur Patrick, tout ce que vous verrez de remarquable. Je compte sur vos yeux.
— Docteur, je n'oublierai rien pour vous être agréable.
— Merci, milady. Sir Caskil, vous passerez devant nous.
— A vos ordres, docteur.
— Et vous, Tancrède? demanda lail> Glenmour.
— .tloi. je reste sur le pont pour veiller à la manccuvie. Mes matelots et mes chauffeurs ne sont pas très expérimentés. D'ailleurs, la cireontance me fait capitaine, et ma tâche est de demeurer ici, au gouvernail.
— Ayez bien soin de nous, Tancrède. dit la<ly Gieiumuir, qui, pour répondre à la fiction d'un voyage, avait enveloppé son corps charmant dans un burnous ruse, doublé de satin blanc, et emprisonné son visage \lans un étroit chapeau de velours noir, sans plume ni fleurs. N'allez pas nous conduire
LES NUITS DU PEKE LA. CHAISE
aux Finies .. où vous avez failli déjà mourir deux fois, Tancrède.
— Non, milady. nous niions pas si loin... à moins qu'en passant, sir Caskîl ne veuille descendre chez lui, au cap de Bonne-Espérance.
— Je ne suis ; is si pressé de vous quitter, mon jeune ami.
— Nous serions, cei'les, très fâchés qu'il en lut autrement, Tancrède lout le premier, j'en suis sûre, ajouta lady Glenniour, m incitant le pied sur l'échelle de palissandre qui conduisait au -alun du yacht. Elle se retourna ensuite pour envoyt r du bout des doigts et du bout des lèvres un joli sôurire ■< 'i ancrède-
Ceiui-ci ordonna aussitôt de mettre les roues en mouvement.et le yacht s'élança sur la surface tranquille de la pièce d'eau.
On eut dit qu'un premier nuage de tristesse se détachait du visage de lady Glenniour, et qu'à travers les autres voiles on voyait poindre ics roses si longtemps étouffées de son teint. Li vent qui s'élève de l'eau et lui emprunte une vivitianie Irai, heur, animait ses traits, éclaircissail son regard et dérar ;eaii avec un bonheui inouï de désordre,ses i lieveux l'ronl.
Elle fui étonnée de l'exquise coquetterie qui avait préside aux ai... u yacht Un .boudoir n'a pas de plus dé-
licieu >i i uirt'ïi aux i égard i difficiles d'une jeune
entière fois que lady Glenniour daignait ■ instant,avec une reconnai
liisle.s •■ a '•' li à qui elle devait celle merveille ail à peine remercié, i ourquoi ne lui écrivait-il bruyant il irchibhld Caskil, qui aurait troublé un a:>; e <l,;ns sa prière, lui dit, en la tirant brusquement de ses i, ilexioi s
— Milady, vous avez promis au docteur Patrick de lui dire les l». i pendant notre visite dans l'intérieur du yacht. El vous voilà depuis plusieurs minutes pensive...
— Pardon, oh ! pardon, docteur!
— Mon-sculemeni j< vous dispense de cette peine, chère milady, reprit Patrick, mais je vais vous prouver qu'elle se. rail pat faitement inutile.
— t loinn enl cela?
— tHi ! mon Dieu ' c'est bien r impie : c'est parce que j'ai
ml vu.
— \ ous avez tout vu !
— Jugez-en vous-même. Mais comme je ne veux pas vous Faire croire que je suis sorcier, je dois vous prévenir que
on de ros von el l'odeur des peintures la 1 11 onl aiiiau! appris sur ce joli salon où nous sommes que vos yeux onl pu vous en apprendre. D'abord il a douze pieds de long sur huil de large. —C'est exact, répondit le faux sir Caskil.
— Le plafond esl blanc ave, des losanges d'or en relief.
— Incroyable I
— Il esi soutenu par quatre piliers de fer ciselés en forme de pal mi
il cela !
— Autour du salon règne un divan jaune, et dedislance en distant : issins, il y a des claies ovales.
— Parfaitement vrai.
Celle du milieu et qui répond a lanière duyaiiit esl ou pilirr qui serl a faire tourner deux ■ri: s s'ouvrent sue nu autre petit salon i, loin eo vcl m oui lielé de blanc ; il esl très étroit»*
le fond doai e . o- un balcon qui prend la tonne de l'arrière ilu vaisseau, el a. pat ,i
ygne.
--C'est a m' pas y croin milady?
— l e. parqui t où non mverl d'une nal Indes ei tous ûli nt. vons, mila un si, ge pliant en damas Casl
éles debout pie de l'cclieile par OÙ nOl
dre.
LB S1KCLK. — V.
— Pas une erreur I s'écria lady Glenniour en pressant avec une affection filiale la main du docteur Patrick.
— Par mon âme ! dit le comte de Madoc ou le prétendu sir Archibald Caskil, je donnerais mes deux yeux, qui y voient assez clair, Dieu merci ' pour votre cécité.
—Elle devient de jour en jour meilleure, en effet, répondit Patrick en riant, et je n'aurais qu'un seul regret maintenant, ce serait de la perdre.
Jusqu'ici sir Caskil ne s'était pas trop livré à ses excenni, ités ; il esl vrai que la perspicacité merveilleuse du doe1leur Patrick avait Uni psr le faire profondément réfléchir. Celui qui n'y \oyait pas, la tout pouvait devenir pour lui un témoin plus importun et plus inquiétant que le. jeune homme aux regards de flamme.
La cloche appela (oui le monde sur le pont. On allait déjeuner. Le couvert était mis a la poupe; en mangeant on verrait passer et reparaître les riches accidens d'un parc d'une lieue de circonférence, el la pièce d'éau en faisait le tour, à travers des lies de jonc et des bancs de sainfoin.
Le déjeuner fut servi et le joli yacht continua, habilement chauffé, a suivie, comme l'eût fait un cygne dont il avait la forme, les sinuosités de la pièce d'eau qu'une heureuse incurie n'avait pas fait encaisser entre des murs de pierre de taille. Elle s'étalait en liberté jusqu'aux pieds des arbres du pare courant ou laissant à nu des portions de terrain. Tau- : l le dard doré de la proue soulevait de longues branches de iule ci alors les passagers, surpris de la visite d'un arbre, i cariaient de main en main I obstacle qu'ils laissaient bientôt tomber éch'cvrlé derrière la poupe ; tantôt la quille du yacht i un ^.don d'argent sur las'.irface de l'eau. Tancrède, qui n'avait pas quitté le gouvernail, s'affligeait de la tacittirnité de lady Glenniour. Un spectacle si nouveau pour elle n'avait pas le pouvoir de la distraire 1 Mais les reines elles-mêmes, toutes dédaigneuses qu'on les suppose, ont des cris île l'aine pour e, -s sortes de tableaux. Il eût voulu que cette pièce d'eau sur laquelle il naviguait se fui agrandie, et se trouver tout seuls, elle et lui, au milieu de la grande, de la solitaire mer!
Véritablement celte* promenade sur l'eau et souslavoùle des arbres eût ravi toute femme; lady Glenniour, que neseconail pas en ce moment la verve de sir Caskil, avait coupé en passant une branche d'osier, et elle en trempait mélancoliquement les llexibles rameaux dans l'eau courante. Et elle regardait tomber de ces rameaux les milliers de perles que formaient le remous et les rayons du soleil. Sir Caskil, contre son ordinaire, gardait le silence, le docteur causait hisloire naturelle avec quelques personnes près de la cheminée du yacht.
Ce silence durait depuis plus d'une demi-heure, quand le faux sir Caskil s'écria, de manière à être entendu de toutes les personnes qui se trouvaient sur le pont:
— Ah ! si l'on voulait n.e faire capitaine du yacht pendant une heure ...
— Que feriez-vous? répliqua Tancrède piqué au vif d'un pareil souhait.
— Ce que je ferais? non pas mieux que vous, mon cher Tancrède ; mais je ferais autre chose.
— Et quoi donc, enfin ?
— C'est mon secret, lant que je ne serai pas revêtu du coinmandement.
—Prenez-le donc I s'écria Tancrède avec humeur, ef voyons vous nous ménagez de rare, de surprenant.
— Nous allez le voir.
Ou ne manqua pas de s'intéresser à ce défi, et l'attention fut portée sur Tancrède el sur Caskil, qui commença par ordonner aux chauffeurs d'activer le feu de la machine. Il se plaça ensuite au gouvernail. Lady Glenniour attachait aussi son regard sur Caskil Par suite di n . ait donnés celui-ci, le yacht mar-
■ bca p plu mi ii faisait le tour du canal en
deux fois moins de temps, el l'écume qu'il soulevait allait ; l'eau sur les boi I . Tout tremblait sur le yacht com-
n pleine mer sur un bâtiment quand le vent souffle avec
violence el en équerredans les voiles, il frémissait en fuyant
il*
LEON GOZLAN
aons les pieds des passagers j qui paraissaient plus heureux de cette commotion continuelle, lady Gif illi
ment. L'air plus vif, l'eau plu agitée, le paj plus rapidement, lui communiquaient une ivresse qui l'animait comme l'eût fait un vin généreux, i etsabouchc c la fierté d'une naïade debout sur
sa conque marin;'. Tancrède seul c'ait soucieux; ii promenait autour de lui une attention inquiète. 11 regardait à la fois sir Caskil, lady Glenmour, le rivage et le yacht. Enfin, d'une voix troublée, il osa dire :
— Sir Caskil, nous allons bien vile...
— Homme prudent ! se contenta de répondre celui-ci avec ironie.
— Je vous dis, sir Caskil, que nous allons trop vite... —Est-ce votee avis, mesdames ? demanda le faux sir Caskil.
— Non! mais non ! répondirent les dames.
— Que nous allons bien! Allons toujours ainsi ! Tancrède, qui ne voulait pas se montrer plus timoré que
ces dames, se tut.
— Alors, reprit sir Caskil, allons mieux ! allons pins vite encore !
Etil ordonna au mécaninien d'augmenter lavilessedeplu sieurs degrés. A l'instant même le yacht, comme s'il eût senti l'éperon dans les lianes, bondit et courut éperdûment, passant comme un poisson entre les petits détroits tonnés par les trois vastes bassins de la pièce d'eau, refoulant devant lui les algues vertes, déchirant les bas-fonds, faisant monter des nuages de sable à la surface, fat chant les .joins et le.; hautes herbes qui s'opposaient a son impétu iitc.
Tancrède perdait toujours de son sang-froid; i pâ de colère; son silence était orageux ; d'instant en instant il se rapprochait davantage de lady G'enmour qui, charmi d cette rapidité, n'en pouvait, plus d'émotion, d'enthousiasme, d'excitation. Lèvent emporta son chapeau, s'engouffra dans son burnous blanc, et ses beaux cheveux flottèrent à l'aventure.
— Ilurah I hurah ! criait le comte de Matloc ou le faux sir Caskil. Nous mangeons , nous dévorons l'espace ! Ilurah ! hurah l
— Mon devoir est encore de \ s'écria uné-seconde fois Tancrède d'une voix éloùffée, qu'il y a du danger, un très grand danger a courir ai» le faites en ce moment. Ce yacht n'est pas un vaisseau de guerre, -la machine que vous avez dé h i est pas sortie des ateliers de l'Etat; d'un moment à l'autre elle peut éclater. ..
— Ne le croyez pas! s'écria Caskil.
— Monsieur, je suis marin et vous n'êtes qu'un marchand du cap de Bonne-Espérance...
— Vous, marin! vous êtes, je vous l'ai dit, un jeune homme prudent, très prudent !
— Un poltron, n'est-ce pas? Eh bien! vous allez voir.. Ghauffeur I s'écria Tancrède, gorgez le four de charbon, faites rougir à blanc la machine; mécanicien, la plus grande vitesse... je vous l'ordonne.
Tancrède achevait à peine de donner cet ordre meurtrier, que le yacht, ayant touché le fond, pencha soudainement à droite.
Un cri général s'éleva.
. — Vous voyez ! reprit Tancrède.
Mais tirant fort peu d'eau, le yacht ss releva aussitôt e! reprit sa course foudroyante.
Pour mieux jouir du coup-d'œil, lady Glenmour s'était portée, à la poupe et s'extasiail de l'étourdissante, de l'effrayante mobilité avec laquelle passaient a ses côtés arbres, buissons, prairies, oseraies, monticules, ilôts, haies riveraines, chaumière; ; elle se dilatait, elle chantait, elle riait... Tout-a-coup un craquement sec, horrible,se lit ententre, et le yacht s'arrêta, s'affaissa sur lui-même ; il penche, s'abat sur l'un des côtés, et l'on voit sortir en grondant et avec des sillleniens rouges et sinistres un énorme, un étouffant nuage de fumée. En tombant, le yacht, qui s'était crevé sur un des pieux plantés dans le canal, jeta dans l'eau la moitié des pas-
sagers. Dans le désordre, on criait, on pleurait, on appelait, en cherchait à gagner les bords. Avant que Tancrède, qui
" n'avait pa perdu de vue lady Glenmour. n'eût eu le temps de courir vers el'e pour la sauver, sir Caskil l'avait prise, ,• dans ses deux bra i lui; il s'était
précipité delà poupe h la pi inclinai-
son du yacht, t ne distance q arait la
proue d'avec la terre.-D'un I kil la franchit, et il
déposa lady Glenmour toute défaillante sur le gazon.
Au bout d'un quart-d'heure d'effroi et de désordre, chacun s'était enfin assuré qu'il n'avait pas péri : ceux qui étaient restés à bord, le docteur Patrick entr'autres, n'avaient pas eu le moindre mal ; ceux qui avaient roulé dans l'eau avaient regagné la terre sans accident. Tancrède seul, trop pressé de porter secours à lady Glenmour, était tombé dans un mélange de vase et d'algues d'où il était sorti dans un état plus comique que véritablement touchant. Pour achever sa triste déei avenue, Je prétendu sir Archibald Caskil lui cria, en le voyant passer sous celte livrée de Triton: — Vous aviez raison, cher Tancrède, il Paul être prudent... Sir Ca'hil lui envoya en uilo un salut et resta assis, comme un berger de Virgile, sur le riant gazon au pied de la belle lady Glenmour, qui, déjà revenue d'un léger évanouissement, riait de toute son âme ao. souvenir de la mésaventure qu'elle venait d'éprouver, et semblait toute heureuse et toute ravie d'avoir senti battre son cœur avec violence, et connu enfin une sensation énergique. Elle remerciait avec une grâce charmante sirCasi.il du service qu'il lui avait rendu en la sauvant de ce petit naufrage dont elle se souviendrait toujours, parce qu'elle avait eu peur, disait-elle, oh! extraordinairement peur, et elle insi ait sur 1 impression profonde de celte terreur, comme une autre personne sur une sensation de plaisir.
Malgré sa profonde envie d'aller cacher sa déconvenue au fond de son apparti de retourna la tête quand il
n'était eneore qu'a quelques pas de l'endroit oit il avait vu sir Caskil et lady Glenmour. Son mauvais génie lui conseilla ce mouvement. Il fut témoin d'un tableau fort naturel, et qui pourtant augmenta la confusion de ses esprits. Les cheveux de lady Glenmour s'étaient enchevêtrés, dans le transport du . boutons d'acier de l'habit de sir Caskil, et ils étaient occupés elle et lui a les dégager. Travail diffl- , ix,el q ti oblij eail ladyGlenn ourà don- : , ■ ■-» i | n blés, mais
rendait i ha lail tout char-
mant. La douleur lit voir a Tancrède de la familiarité dans un accident si simple. Il aurait voulu mourir dans l'explosion du yacht... avec elle p< ut-être. Comme on est généreux quand on aime!
Quoique lady Glenmour n'eûl pas été mouillée, sa toilette avait subi de graves altérations , mais pour la première fois de sa vie elle ne song ait pas plus a sa toilette quesi elle eôi été la fille d'un des pauvres | aysans (in château.
Dès qu'on fut tOKl tle la secousse, oh songea a
regagner le château, accompagné des paysans, desdomestiques, des jardiniers et des vah (S accourus au bruit du naufrage. Lady Glenmour, encore toute pale el tout émue, faible, étonnée, mais comme charmée dé son état, ouvrait la marche, mollement appuyée sur le bras de sir Caskil. Comme il se faisait lard et que, de la pièce d'eau à la maison, en passant par le par.', la distance était assez, longue, le docteur Patrick pritle bras de Pâquerette, qu'il accepta moins encore pourêlre conduil que pour avoir l'occasion de dire tout bas à la jeune servante, dont la discrétion lui était connue, de le suivre chez lui quand on serait arrivé an château. Ne voulant pasavoir recours a Tancrède, dont la mauvaise humcurétait manifeste, il la pria, comme il lui arrivait souvent, de W remplacer en qualité de secrétaire. Habituée a celle confiance
! qu'elle méritait par son inviolable discrétion. Pâquerette consentit volontiers a ce que désirait le docteur Patrick. Celuici sentait dans sa conscience la nécessité de communiquera
j lord Glenmour le plus prompu menl possible l'impression laissée en lui par l'événement de la journée et par quelques
I autres particularités antérieures. Son parti était pris sur ce
LES NUITS DU PERE LA CHAISE
aï
point. Il porta ensuite son attention sur Pâquerette, à laquelle il dit :
— Au son de votre voix, je gage, mon enfant, que vous n'êtes pas en bonne santé. Je vous avais ordonné de vous coucher de bonne heure, i'avez-vous fait ?
— Non, docteur, mais...
— Je veus avais dit aussi de prendre quelques cuillerées de sirop de digitale pour calmer vos palpitations.
— C'est vrai, monsieur Patrick, et je vous suis reconnaissante de ces bons soins.
— Il ne s'agit pas de cela. Avez- vous pris de ce sirop?... Allons, je vois que non. Mon enfant, le mal est grave; il est au cœur.
— Oui, docteur, il est au cœur, ainsi quevous le dites.
— Vous ne voulez donc pas guérir ?
— Puis-je guérir?
— Commeut donc ! on guérit de tout mal quand il est pris a temps, repartit le docteur Patrick, confiant en son art, comme le sont du reste la plupart des médecins.
— Allons, ne vous fâchez pas si fort, docteur, désormais je me conformerai ponctuellement à vos ordonnances.
— Et vous ferez bien, Pâquerette.
Le docteur appuya sa phrase d'une accentuation qu'il n'employait que dans les occasions sérieuses et quand il n'y avait plus à plaisanter avec ses prescriptions.
Mais bientôt toute la troupe de naufragés arriva au château, où l'on se hâta de faire du tilleul, du thé, du vin chaud, où l'on chercha des habits pour ceux qui étaient mouillés et des pantoufles pour ceux qui avaient perdu leurs souliers.
Justement vexé du résultat de sa journée, ïancrède courut se renfermer dans sa chambre, découragé et soucieux comme un officier de marine condamné à passer devant un conseil de guerre pour avoir laissé périr le vaisseau qu'il commandait. Son mécontentement avait aussi une autre cause qu'on suppose aisément.