LE RETOUR AU CHATEAU
Le docteur Patrick, assis dans son fauteuil près de la croisée, avait fait placer Pâquerette devant lui, se disposant à lui dicter une lettre ; mais, comme si la jeune fille eût dû en écrire deux, elle avait étalé deux feuilles de papier au lieu d'une sur le pupille.
Le docteur fit un signe et Pâquerette s'apprêti.
« Mon cher Glenmour,
» Puisque vous ne voulez pas vous décidera nous écrire le i premier, il faut bien que ce soit nous qui commencions. Si « je ne vous dis pas que votre château est brûlé, que votre » parc a été enlevé par une trombe, c'est que vus immeubles » sont a peu prés comme vous les ave/, laissés en partant. Le » silence en pareil cas équivaut à une bonne nouvelle. N'al- » lez pas croire pourtant, renversant mon système, que les » personnes dont je vais vous parler soient en danger. Tout » est bien. Lady Glenmour jouit d'une assez bonne santé, » rien du moins ne l'a troublée, sauf un petit accident dont » je vais vous entretenir et dont nous sommes encore tout » chauds, dirais-je, s'il n'avait eu lieu sur un élément qui ne » l'est pas souvent, surtout dans la saison où nous filtrons. «Toutefois cet événement, si peu grave qu'il soit, je vais » vous en parler, ne fût-ce que pour saisir l'occasion de vous » demander bien vite ce qu'est un sir Archibald Caskil, qui » se prétend très haut votre ami particulier, dévoué, intime, » et qui dit vous avoir connu au cap de Bonne-Espérance, il » y a déjà quelques années. »
Ici le docteur Patrick s'élant tout-à-coup arrêté pour prendre haleine et peut-être aussi pour se rendre compte de la gravité, ni trop forle ni trop faible, qu'il désirait mettre dans ses paroles, Pâquerette quitta la feuille sur laquelle elle venait d'écrire, et leva mystérieusement sa main qui s'abattit sans bruit et comme une plume de duvet sur l'autre feuille de
papier placée près d'elle et disposée d'avance. Pendant le repos de Patrick, elle écrivit sur cette seconde feuille, sans produire le moindre bruit, quelques lignes rapides qu'elle laissa inachevées, car le docteur aveugle reprenait ainsi sa dictée :
« Ce sir Archibald Caskil, pour y revenir, qui se dit votre » meilleur ami, a bien le caractère le plus tropical que jecon- » naisse. 11 s'est présenté chez vous en riant comme s'il arri- » vait du village voisin, et il venait pourtant du cap deBon- » ne-Espérance, rien que cela ! Il élait près de minuit, l'heure » des fantômes. Il entre après avoir presque forcé votre » grille, renversé deux fauteuils, et ses premières paroles » sont pour demander du punch. On lui donne du punch ; il «nous embrasse, il embrasse lady Glenmour, il l'embrasse » deux fois, il danse, il nous fait danser, il insulte Maracaï- » bo, taquine notre bouillant Tancrède; et le lendemain, ins- » lallé définitivement au château, il parle, il ordonne, il com- » mande en maître, mais en maître, dois-je ajouter, qui sait » se faire adorer des domestiques.
» Ils se mettraient au feu pour lui : je ne sais pas si nous » en ferions autant, mais, en attendant, il nous a tous jetés » dans l'eau ù la suite d'une folle promenade en yacht sur le » grand canal. Heureusement personne n'a péri. Lady Glen- » mour est en train de se remettre de cet accident, qui parait » l'avoir beaucoup émue, mais beaucoup distraite aussi.
» Il me semble qu'elle prend un plaisir nouveau, tout-à- » fait inconnu pour elle, à la conversation triviale, burles- » que, mais ma foi fort entraînante, aux manières communes, » mais communes d'une certaine façon pourtant, de cet » homme, un peu marin, beaucoup négociant, un peu plan- » leur, millionnaire ù l'excès, beau convive, franc buveur, » gai toujours. 11 est dans vos appartenons absolument » comme chez lui ; il disposa, il ordonne, et cela, je vous as- « sure, malgré la réserve si constamment digne de lady Glen- » mour, malgré l'autorité absolue que vous avez déléguée à «Tancrède; et ce serait, je crois, malgré vous, oui, malgré » vous-même, si vous étiez ici. Quel diable d'homme !
» A l'exagération près, et je vous engage à tenir compte de » la différence, ce sir Archibald Caskil ressemble extraordi- » nairement à quelqu'un que nous connaissons beaucoup, » vous et moi. C'est la même nature franche, la même humeur » vive, la même verve roulante, la même parole incisive, la » même cordialité dans l'action et la même promptitude dans » la pensée. En vérité, mon cher Glenmour, la comparaison »est venue d'elle-même, et je suis encore frappé de l'exacti- » tude des rapports. Encore une fois, cependant, n'omettez » pas les nombreuses dissemblances. Sir Archibald Caskil » est de la poudre dans une arme grossière; l'autre, celui à »qui je lui fais honneur de le comparer, est de la poudre » dans un pistolet ciselé, au canon d'acier On et à la monture » d'ébène. »
Ayant marqué une seconde pause dans sa dictée, toujours afin de calculer la portée de sa confidence et des expressions qu'il employait, le docteur fournil à Pâquerette une nouvelle occasion de continuer en cachette, pendant quelques minutes, l'autre lettre qu'elle écrivait. Dès qu'elle s'aperçut qu'il allait reprendre, elle repoussa vivement la rédaction qui lui était personnelle.
Le docteur Patrick dicta:
« Mais faut-il vous le dire? Oui, mon ami, je vous le dirai, » dusjjjez-vous cette fois encore m'accuser de m'abandonner à » mon excès de pénétration; ce sir Archibald Caskil ne me » parait pas exactement l'homme de la personnalité qu'il af- »fecte. Pardon de mes doutes s'il est réellement votre ami, » s'il vous a effectivement, ainsi qu'il le dit sans aucune os- » tentation, sauvé autrefois la vie. Mais nous vivons dans un » siècle si fécond en spirituels aventuriers, si miraculeux en » gens d'intrigues, que j'ai besoin de votre affirmation pour » considérer notre lointain et singulier visiteur comme un «homme auquel je dois ouvrir ma main et laisser ouverte » votre loyale maison. Pourtant je n'ai aucune certitude for- » niée, irrévocable, remarquez-le bien, pour ne pas croire en » lui. Eclairez vite mes hésitations. Excusez-les surtout, car ' » j'ai peur de ma peur.
as
I EON GOZLAN
»Lady Glenmour est bien, sa santé est assez bonne, je «vous l'ai déjà dit en commençant ma lettre; son nuage,di- » rait Miltbn, laisse passer les lin lies d'or du soleil. Puissiez- »vous un jour tous les deux rencontrer «-iitin ce Bonheur » dont il revient à chacun de vous la moitié. Vos chagrins » domestiques, mon ami, sont les miens. Mais quel malheur, »je suis a hic le demander, vous faudrait-il donc pour vous ■> rendre pliis heureux l'un et l'autre ? Jeunes tous les deux, » beaux tous les deux, charmans tous les deux, riches à sou- » bait tous les deux, en vérité, il n'y a qu'un malheur qui » puisse vous apprendre combien vous vous convenez tous »les deux. »
— Mais qu'avez-vous donc , Pâquerette? interrompit le docteur, il me semblé que vous n'écrivez pas? Je n'entends plus crier la plume sur le papier...
— Pardon, monsieur Patrick, répondit Pâquerette, nui n'écrivait pas,doni 1rs palpitations raccourcissaient la respiration, qui s'essuyaii doucement les yeux, et asséchai! avec son doigt tremblant une larme tombée sur la lettre.
Le docteur- acheva sa dictée :
«Adieu, mon ami, répondez vile à ma lettre. J'ai besoin de » votre réponse. Tanerède est un entant; il vous veut grandc- » ment du bien; mais c'est une Damme qui va où le vont la «pousse, ci moi j : pe suis qu'un pauvre aveugle qui, uepoti- » vaut être éclairé pat les yeux, veut l'être doublement par >i l'intelligence i
» \ ous vous souvenez de notre conversation sur le perron » du château, la nuit de voire départ; eh bien: cher Glen- M.mour, je n'ai pas changé d'opinion. Votre femme ne vous » connaît pas encore. Vous ne lui êles jusqu'ici apparu que » sous un masque derrière lequel vous vous obstinez à vous i cacher. Laissez-le tomber, montrez vous tel que vous éles. » Quel jeu vous jouez, mon ami! Vous co'nnaiss'ez'lcs femmes, » me répliquez-vous sans cesse. Eh ! voilà ce qui vous empê- » die de connaître la femme.
« Je lis souvent, mais je ne suis pas complètement heu- » reux ; car je n'ai jamais vu et je ne verrai jamais le noble » et beau visage de lady Glenniour, bien affectée en t :e im>- » ment Je n'avoir pas reçu une seule lettre de vous depuis » votre deparl.
» Votre meilleur ami,
James Patrick.»
— Maintenant, ma belle enfant, dit le docteur Patrick b Pâquerette, ouvrez le tiroir placé au-dessus du pupille, celui du milieu, et vous y trouverez des enveloppes de lettres; pfehez-én une et enfeïmez-y, de votre bonne et oflicieuse main, la lettre (pie vous venez d'écrire.
— Oui, docteur.
Pâquerette suivit les indications du doeleui • ; mais au lieu de plier une lettre el de n'en couler qu'une seule dans l'enveloppe, elle eu lit glisser d'eux, celle écrite sous la dictée, telle écrite pour son propre compte.
— C'esi prêt, docteur.
— Eh bien1 cachetez maintenant et écrivez l'adresse que je vais vous dicter'.
Paquerelle prenait le bâton de cire à cai heier, lorsqu'une des sonnettes de l'escalier, vivement ébranlée, apprit au joli secrétaire du docteur Patrick qiiè c'élail elle que lady Glenmbur appelait.
— C'est moi que sonne madame.
— Eh bien! allez Pâquerette ; vous reviendrez ensuite achever votre lâche. Aussi bien cette lettré ne sera jetée dans la boite que demain malin. Il est trop tard aujourd'hui.
Laissant les deux lettres sous l'enveloppa non cachetée, Pâquerette dës'cehdil vile auprès de sa maîtresse , avtcla pensée de remonter bientôt pour ermih'ei la grande/résolution qu'elle était m'f le point iTai lieVer. i : cc-tii fois, ditelle, ce sera vans répit, saiis rémission. En elTel, les deux lettres une lois parties, la reine d'An;:!elei re même ne pouvait pas plus faire que l'une arrivât sans l'autre qu'elle ne pouvait faire qu'elles ne parvinssent pas toutes les deux a lord Glenniour.
Le docteur resta seul; il pensai I encore au contenu de la lettre qu'il venait d'écrire à son ami, lord Glenmour; il s'applaudissait de ne lui avoir laissé ignorer ni l'arrivée, ni le caractère singulier du personnage qui se disait son ami, et surtout d'avoir exposé ses craintes dans uni mesure tout-àfail convenable, quand Tanerède poussa vivement la porte de la chambre et dit en entrant tout essoufflé.
— Docteur, donnez-moi un conseil.
— C'est- vous. Tanerède?
— Oui, docteur; mais un conseil prompt...
— Sur votre santé?
— Il ne s'auit pas de ii>a santé!
— De quoi s'agil-il donc?
— De ce qui vient de se passer sur la grande pièce d'eau.
— Je ne comprends pas...
— Comment, vous, si intelligent, vous ne comprenez pas que lord Glenmour, m'ayant chargé de veiller sur les intérêts du château, sut la sûreté de ceux qui l'habitent, et particulièrement sur lady Glenmour, je dois lui rendre compte à son retour, de l'accident qui vient d'arriver et qui aurai pu être si funeste ? Et si je lui réponds : C'est la faute de sir Archibald Caskil, ne me dira-l-il pas : Qu'est-ce que ce sir An hibald Caskil? qu'importe sir Archibald Caskil ? qu'avezvous dit à mi- Archibald Caskil? comment vous êtes-vous expliqué, conduit avec cet homme, cet Archibald Caskil, qu'on 1,0 connaît pas, qui vient on ne sait d'où, avec cet extravagant, ce fou, cet impudent'...
— Arrêtez, Tanerède... votre dernière expression est trop forte : elle est outrageante...
— Je la maintiens, docteur-, je la maintiendrais l'épèe à la main.
—Non, vous ne la maintenez pas, rarlefou, l'extravagant dans i elfe allai re, c'est nous.
— Moi, docteur?
— Sansaucun doute. Quand sir Archibad Ca=kil a souhaité de prendre le commandement du yai lit. pourquoi le lui avez- vous i édé ?
— Etait-ce une raison pour chauffer la machine au poinl de nous faire tous sauter au troisième ciel ? ce qui n'est pas arrivé pane que nous avons co ébi
— Encore une erreur de votre part, Tanerède, oui, encore un malheur qui ne retombe que sur vous; si je n'ai pas d'yeux, j'ai des oreilles assez attentives, c'est vous qui, exagérant I s ordres de sir Archibald < :askil au chauffeur, avez crié à celui-ci : Chajiffeur, aile/, de tinte lu vitesse possible. Je l'ai entendu.
— Mais c'était le dépit, la colère, la rage qui m'ont fait parler ainsi.
— Beau prétexte ' Est-ce que le mécanicii n et !e chauffeur sont tenus a autre chose qu'a l'obéissance?
— Non, sans doute ..
— Convenez-en.
— Mais alors, c'est moi, docteur , qui suis endon pa'nle'
— Eh' mon Dieu, oui, mon ami, par excès de zèle, par étourdeiie. par dépit, comme v..i:s le dites, el vous u'ave rien, sur mon bonheur, absolument rien à reprocher a sir Archibald Caskil -, vous ave/, au contraire à le remercier d'avoir, pendant ce naufrage causé par Mitre seule témérité, sauve notre chère lady Glenmour.
— Moi le remercier: quand je projetais...
— Le service en vaut la peim
— Je l'aurais rendu aussi bien que lui.
— i'.\><. vrai, mon ami; nais enfin il l'a rendu, il ne faut pas lui en vouloir pour cela.
— Tenez, docleur, s'écria Tanerède en trépignant, je suis las de la présence de cet homme au château, el puisque je n'ai pas le droit de l'en renvoyer, j'aurai du moins celui de le i.i reci niiaitre à lord Glenmour... Oui, je lui écrirai tout. il agira ensuite comme il le voudra... mais mon devoir...
— C'est déjà fait.
— Vous avez écrit à lord Glenmour?
— A l'instant.
— Sans moi?
LES NUITS DL PÈRE LACHAISE
— Je vous savais sous le coup de la mauvaise humear que vous m'apportez; j'ai prie Pâquerette de vous remplacer. Elle a écrit sous ma dictée. Ma lettre doit être sur le pupitre... Regardez.
Tandis que Tancrède cherchait la lettre, le docteur aveu, fcle se disait : — Que signifie celte haine toujours croissante de Tancrède contre sir Arehihald Gaskil? Depuis le premier jour il l'a détesté, c'est vrai, mais cela ne s'explique pas davantage... Cet intérêt excessif, passionné de Tancrède pour les intérêts de lord Glenmour... (Quelle idéeai-je la? Allons donc!
— Oui, docteur, dit Tancrède, il y a en effet une lettre sur le pupitre.
— Pâquerette allait la cacheter quand lady Glenmour l'a sonnée... elle est descendue...
— Voulez-vous, docteur, que je la cacheté?
— Je vous en prie, Tancrède.
— Mais, docteur...
— Quoi doiw?
— Lady Glenmour aurait donc écrit aussi à son mari ?
— Pourquoi me dites-vous cela?
— C'est que l'enveloppe contient deux lettres.
— Deux lettres? Assurément vous vous trompez, Tancrède.
— Touchez vous-même, docteur.
Tancrède mit les deux lettres dans la main du docteur.
— Voilà qui est singulier... Ouvrez-les toutes les deux, que je sache...
Tancrède ouvrit les deux lettres.
— L'une, dit il, commence par ces mots : « Puisque vous ne voulez pas vous décider à nous écrire le premier, il faut bien que ce soit nous qui commencions. «
— Celle-là est la mienne; celle que je viens de dicter à Pâquerette. Donc je la mets de côté... Voyons l'autre, dit le docteur.
Tancrède déplia l'autre lettre.
— Passez tout de suite à la signature
— Il n'y en a pas, docteur.
— Elle aura été oubliée. L'écriture?...
— Mais on dirait celle de l'autre lettre...
— L'écriture de Pâquerette ? Allons donc !
— Elles se ressemblent beaucoup, quoique celle-ci soit moins ferme...
—Une lettre sans signature écrite à lord Glenmour! une lettre glissée à la faveur de la mienne sous la même enveloppe! Ceci, dit le docteur Patrick, en luttant intérieurement contre un reste de délicatesse, sort trop des règles ordinaires pour ne pas permettre, pour ne pas commander une indiscrétion. . .
— Certainement, docteur.
— Lisez.
— Il le faut, dit Tancrède, qui lut ceci :
«Milord, • D'autres lettres vous auraient dit mon amour, mais elles o n'existeut plus ; celle-ci vous apprendra ma résolution
• dernière. »
Dès cette première phrase, assez explicite à la vérité, le docteur et Tancrède semblèrent s'interroger avec un sentiment obscur de doute, de recherche, de réflexion, de déûan ce surtout, ce qui les empêcha d'exprimer simultanément une opinion sur ce qu'ils venaient l'un et l'autre d'apprendre. Au milieu de ces épaisses ténèbres, Tancrède continua : "J'ai bien faitdedélruireceslettres, vous ne m'auriez pas coiii- » prise; vous m'auriez peut-être raillée,«et le rire, milord, est
• dupoison quand il tombe sur le mal dont je souffre. Ah! je
• souffre beaucoup, .l'ai vite éprouvé que l'amour ne se e©m- » posait guère que do deux sontimens absolus : du bonheur » et du désespoir. Il m'est échu le désespoir. En pouvait-il « êlieantrement quand, par une effrayante témérité, je vous «ai pris pour l'objet de mon irrésistible adoration? Mais je-
» ne VOMI ai pas pris, il cetïl m'excusera un peu, je l'espè » re. La fatalité a tout fait. Maintenant il ne s'agit plus de » vivre sur cette illusion, mais d'en mourir, et je vais mourir
LE SIECLB. — V.
» inilord, à moins d'un miracle, et les miracles n'arrivent » jamais à ceux qui les attendent. »
Une triste, une douloureuse conviction s'était déjà formée dans l'esprit du docteur. Pâquerette aimait lord Glenmour! Dans quel abîme roulait cet ange I Comment la retenir 1 Trahir son secret, c'était la tuer sur le coup -, le lui laisser, c'était lui accorder ce qu'elle voulait avec le calme homicide d'une idée fixe dans un cœur pur, c'était lui accorder de mourir. Une larme tomba sur le cœur de l'honnête homme. Les paroles de Pâquerette lui revinrent alors à la mémoire, il se souvint qu'elle lui avait répondu lorsqu'il l'avait interrogée sur son dépérissement graduel : « Oui, docteur, mon mal est au cœur. » Encore une victime, pensa-t-il, de cette instruction exagérée, malsaine, on peut l'appeler ainsi, donnée aux jeunes filles anglaises de la classe pauvre. Si l'on ne vit pas que de pain, on ne vit pas que d'intelligence non plus. Si Pâquerette fût restée auprès de sa mère, l'aidant aux durs travaux du ménage, ignorant les grands poètes, mais sachant filer le lin, tailler des robes et ourler des serviettes, elle aurait eu une jeunesse bénie, et plus tard elle serait devenue la femme de quelque honnête fermier. Mais le mal est fait, murmura le bon docteur, et il s'agit de le guérir. Le guérir I Et comment? La renvoyer chez ses parens? Mais consentira t-elle à s'éloigner ? Et d'ailleurs sous quel prétexte ? Lui dire le motif de son renvoi, n'est-ce pas la tuer en voulant la sauver?
« Je vous dirai bientôt, » poursuivit Tancrède, la lettre de Pâquerette à la main, et brûlé jusqu'à la moelle des os par cette peinture claire, positive, d'un amour qui traduisait le sien, « je vous apprendrai ce que, dans ma position, «j'entends par un miracle. Laissez-moi vous dire auparavant, » car c'est de la reconnaissance qu'un pareil aveu, ce que je » dois à cet amour dont la révélation sera sans doute un proi dige de surprise pour vous.
» J'y dois, milord, la joie immense de croire aveuglément, » et à me jeter au feu pour prouver ma croyance, à la puis- » sance divine, à Dieu enfin. Jusqu'ici j'avais aimé Dieu, je » l'avais prié comme fait, du reste, tout le monde, mais je ne » savais pas si j'y croyais. J'admettais, je cultivais ce senti- » ment pieux, consolant, mais il n'était pas descendu avec » empire dans mon âme. J'allais à lui, mais il ne venait pas » à moi. J'avais besoin même de ne pas raisonner davanp> tage ma certitude, de peur d'avoir à demander avec un ac- » cent d'amertume, et cela est mal, pourquoi sur la terre » l'intelligence, la vertu, la bonté, restent si souvent sans »but, sans réponse, sans raison d'être; ce qui faisait dire » au métaphysicien Hobbes, dont j'ai trouvé les œuvres dans » votre bibliothèque : Oui, Dieu existe, mais il est souvent en » voyage. L'amour m'a soudainement illuminée ; 11 m'a con- >. vaincue il m'a répondu sans que je l'aie interrogé. Ainsi, « parce que j'aime, je crois que Dieu a pris soin de verdir » les champs et de dorer le soleil, de faire murmurer l'eau sur » les pierres et bruire les arbres au choc du vent, d'argenler » la lune et de faire voler l'oiseau, de parfumer les fleurs et » de rougir le couchant. Aimer, c'est croire ; l'amour, c'est » Dieu. Vous m'avez révélé Dieu ! »
— Oh ! que c'est vrai ! s'écria hors de lui Tancrède en froissant la lettre dans ses mains tremblantes. C'est vrai, docteur! et ces paroles viennent d'un cœur qui aime!
— Qu'en savez-vous? demanda avec un nouvel effroi le docteur Patrick à Tancrède.
En balbutiant, celui-ci répondit :
— Je le sens à mon cœur...
Mais Tancrède se tut aussitôt... 11 comprit l'inconvenance de cet élan affirmant', qui en disait trop ou pas assez. Mais son silence se prolongeant, le docteur comprit aussi qu'il allait lui dire enfin à qui il attribuait celte lettre, question excessivement délicate, que sir Patrick tenait à éloigner le plus liiis-ilile. Il méditait encore sa réponse. Il ne donna pas à Tancrède le temps de parler. D'un ton bref il lui dit "
— Allez toujours... lisez' .Mais lisez donc, mon ami ! /V quoi rêvez-vous ?
Tancrède désappointé, ému, agité, continua ainsi i
« Je vous ai parlé du seul miracle qui m'aurait empâché*
LEON GOZLAN
» de mourir ; il est temps île vous le dire, et puis je n'aurai plus rien à dire, si ce n'est à vous adresser une prière; une » prière que vous exaucerez, milord.
» J'avais pensé qu'en occupant mon cœur d'une autre per- » sonne, j'oublierais ouj'alfaiblirais l'amourque j'ai ressenti pour vous; et, naturellement, j'ai regardé autour de moi, » j'ai cherché à ma portée. Mais je n'ai vu que des hommes, » et vous n'êtes pas un homme, milord; vous êtes celui que » j'aime. D'ailleurs, quel hommeque ce sir Archibald Caskil ! » le premier sur lequel j'ai jeté les yeux à cause du bruit qu'il » fait chez vous. Comment l'aimer, même en s'y efforçant? » C'est une turbulence lassante, une trivialité qui ferait haïr » la bonhomie* une familiarité intarissable qui ferait aimer » le dédain, une licence dont toute femme doit souffrir, une •> simplicité qui est le charme suprême des domestiques. »
— Bravo, Pâquerette ! s'écria Tancrède transporté de joie. C'est un portrait pris sur le vif; l'homme est moulé vivant. Bravo, Pâquerette!
— Pâquerette! Pourquoi nommez-vous ici Pâquerette? demanda le docteur avec une surprise parfaitement jouée.
— Pourquoi? vous me le demandez 2 Mais il me semble...
— Sans doute, je le demande.
— C'est que cette lettre est de Pâquerette.
— De Pâquerette? c'est donc le jour de vos aberrations, eelui-ci?
— De qui serait-elle donc? Apprenez- le moi ... car j'avoue. . .
— De qui ? Je vais vous l'apprendre.
Le docteur Patrick se leva et alla fermer la porte.
m HEUREUX MENSONGE.
— Ce n'est pas, dit le docteur Patrick en revenant à sa place, que la connaissance de cette lettre puisse compromettre beaucoup celle qui l'a écrite, mais enfin il faut respecter un secret, moins qu'un secret si vous voulez, une confidence qui n'était pas pour nous.
— Mais enfin cette lettre... de qui est-elle? demanda impatiemment Tancrède.
— Il est impossible que vous ne le sachiez pas. Elle est de lady Glenmour.
— De lady Glenmour ! cette lettre est de lady Glenmour ! C'est elle, mais, docteur, songez-y! qui se plaint de ne pouvoir dire à son mari qu'elle l'a aimé, qu'elle l'aime?
— Songez-y vous-même; où est en cela l'impossible? L'intérieur de cette maison vous est assez connu...
— C'est vrai.
— La gêne, la contrainte qui se lit dans les moindres rapports qu'ont entre eux lord Glenmour et sa femme, ne supposent-elles pas assez de douleurs cachées?
— C'est encore vrai, docteur, répliqua Tancrède, dont les yeux avaient bien de la peine à s'ouvrir à la fausse lumière que versait sur son front le docteur Patrick, mais qui enfin s'ouvraient; c'est encore vrai; mais lady Glenmour qui, dans cette lettre, dit qu'elle veut mourir.
— Avez-vous oublié cette profonde mélancolie, cette tristesse qui vous ont, comme moi, si souvent effrayé?
— Ohl mais elle ne mourra pas, n'est-ce pas? Oh ! non... nous l'empêcherons... vons l'empêcherez, docteur?
— Allons,— je ne me trompais pas, pensa le docteur.— Un autre amour qui s'embrase! — deux découvertes au lieu «l'une ! — Pauvres enfans! — Glenmour, murmura-t-il,je no vous ai pas tout dit dans ma lettre !
— Rien d'étonnant, vous le voyez, reprit-il, h ce que lady Glenmour ait écrit cette lettre, où elle s'exprime peut-être en termes un peu durs, un peu injustes sur sir Caskil.
— Mais c'est cela même, riposta vivement Tancrède, qui qui méfait croire que c'est lady Glenmour qui a écrit cette lettre.' Maintenant, je l'affirmerais,— oui, c'est elle!
— Cependant, dit le docteur feignant à son tour de douter, afin que Tancrède affirmât, cependant...
— Que voulez-vous dire?
— Cette écriture de Pâquerette...
— Rien n'est plus simple à expliquer. docteur.
— Ce n'est pas si simple a mon sens.
— Mais si ! dit Tancrède, Pâquerette a la pleine confiance de lady Glenmour. Ce n'est pas la première fois que la maîtresse a recours a la main rapide de sa jeune femme de chambre pour l'aider dans sa correspondance. Pâquerette lui aura sans doute appris qu'elle écrivait une lettre pour vous a lord Glenmour, et alors milady, brisée, fatiguée de la scène du canal, lui aura dit, écrivez aussi celle-là pour moi, et mettezla sous l'enveloppe de la lettre du docteur. Dans sa précipitation, lady Glenmour aura seulement oublié de signer, ce qui arrive souvent quand on dicte.
— Vous achevez de me convaincre ; cela se sera assurément passé ainsi, Tancrède.
— Incontestablement, affirma celui-ci. Et puisqu'elle bafoue, puisqu'elle déteste si ouvertement ce sir Archibald Caskil, je suivrai votre conseil, docteur, je ne ferai rien contre lui ; il fait assez lui-même pour qu'on ne soit pas jaloux de le retenir au château dès qu'il aura l'heureuse idée de le quitter. C'est une honte pour nous, une véritable bonté d'avoir douté un seul instant de la pauvre estime où lady Glenmour devait le tenir ! Je vais voir dans quel état elle se trouve depuis notre naufrage. Elle ne doit pas être biee, à en juger par celte lettre où se peint si profondément son âme aimante, blessée... dédaignée... Oh ! non. elle ne mourra pas !
— Un mot, Tancrède. Le plus profond silence sur cette lettre !
— Je vous le jure.
— Allez, mon ami.
Tancrède sortit.
Pour sauver l'honneur de Pâquerette, le docteur avait joué habilement la partie. En attribuant celte lettre à lady Glenmour, il n'inventait pas un mensonge blessant pour elle; il lui prêtait l'expression d'une affection et d'une douleur d'une grande vraisemblance, quoiqu'au fond, pas plus que Tancrède, il ne connût la cause réelle de la langueur de la comtesse, si toutefois il la soupçonnait ; mais ce qu'il venait de connaître à ne presque plus pouvoir en douter, c'est la passion inspirée par lady Glenmour à Tancrède, passion si jeune, si étourdie, si vivace; qu'elle ne prenait pas même la peine de se déguiser. Et cet exc.'s même la laissait supposer au docteur peu dangereuse. Elle ne paraîtrait à lady Glenmour, si elle la découvrait jamais, que de l'enthousiasme, du vent, de la poésie. D'ailleurs le docteur Patrick se disait : — Je mettrais mes mains au feu et ma tête sous la hache pour soutenir que lord Glenmour et lady Glenmour finiront un jour par s'aimer.
L'immense avantage qu'il trouvait encore dans l'erreur où il avait jeté Tancrède en l'amenant à supposer que c'était lady Glenmour, et non Pâquerette, qui avait écrit à lord Glenmour, était de calmer une partie de son animosité contre sir Caskil, dans lequel il voyait un ennemi acharné. Le docteur ne voulait pas encore savoir toutes les causes de cette haine... il lui suffisait d'en soupçonner une...
Mais à quoi tiennent les plHS habiles calculs ? Si Tancrède, exalté par la pensée que lady Glenmour détestait sir Caskil, n'avait pas quitté étourdiment la lettre avant d'être au bout, il en aurait infailliblement lu les dernières lignes, après les quelles l'adresse combinée de Machiavel et de Richelieu ne fût pas parvenue à lui donner le change.
Ces dernières lignes disaient :
« La prière que j'ai à vous adresser, milord, est celle-ci.
Quand je ne serai plus, laissez mes pauvres parens dans » l'éternelle ignorance de mon soi t. Ils m'accuseront d'abord » d'indilférence, puis d'ingratitude .. Moi d'ingratitude! Las- » ses de mon silence, ils vous écriront ensuite, et nous ne H répondrez pas. Que leur répondriez-vous?. . Oh: ne leur •i répondez jamais cela!... Leur Nain morte, et morte d'a- » mour!... Us me croiront absente, et les années s écouleront. » Ils me croiront hors de l'Europe. Qu'ils croient tout, excepté ma mort, excepté que je vous ai aimé... »
— Pauvre chère Pâquerette i murmura le chevalier De Proundis. Voilà la maladie contre laquelle échoue la science du
LES NUITS T>U PERE LA. CHAISE
docteur Patrick. Quelle singulière, quelle barbare erreur ! ajouta-l-il. On rit des douleurs de l'amour, ou n'en meurt pas, dit-on... Les fiers moralistes! ils ne tiennent compte que de ceux qui survivent. Quant au\ auiies, comment les connailraient-ils? Ils s'en vont mystérieusement creuser leur tombe dans le lit d'un torrent, ou bien ils mêlent leur âme à l'air meurtrier de l'asphyxie : sans compter ces jeunes et délicates natures qui, comme Pâquerette, passent a travers le ciel, étoiles fuyantes et silencieuses, et s'éteignent aussitôt. Ne dirait-on pas qu'ils savent de quoi l'on meurt, ces observateurs profonds?
Rien ne tue, ou si quelque chose tue, c'est la divine folie de l'amour, cet anéantissement de la volonté, cette soumission du regard, de la pensi'e, de la vie, au joug d'un autre regard, d'une autre pensée et d'une autre vie ; supplice qui fait couler le sang en dedans au lieu de le répandre au dehors, et qui, après avoir ainsi vaincu le corps, prend l'âme et se rit de la vertu, de la raison, de la résistance qu'elle enferme pour lui faire adorer, si elle est sage, une coquette; si elle est pure, un monstre de vices; si elle est esclave, le maître. Et ils disent que cela ne fait pas mourir !
Le docteur déchira la lettre écrite par Pâquerette à lord Glenmour, et pour que le vide laissé dans l'enveloppe par cette soustraction, ne fût pas sensible, il ploya une feuille de papier qu'il mit à la place de la lettre absente.
Quelques minutes après cette opération , Pâquerette remonta et cacheta l'enveloppe sans s'apercevoir de rien. Que de craintes, que d'espérances, la pauvre fille croyait pourtant scellées sous ce pli où lord Glenmour n'allait trouver, à côté de la lettre du docteur, qu'une feuille de papier blanc, mise là, penserait-il, par mégarde !
—Ainsi de toutes nos espérances 1 murmura tristement le docteur en entendant partir Pâquerette: «Une feuille de papier blanc. »
ENCORE LE CHETAL1EB TANCHÈDE.
Depuis l'accident de la pièce d'eau, lady Glenmour sembla perdre graduellement de sa sauvagerie aristocratique Elle aimait souvent à se rappeler, pour en rire, cette scène qui aurait pu si facilement tourner au tragique. C'était d'ailleurs un prétexte de se moquer doucement deTancrèdeet de louer l'énergie de sir Caskil. L'enfant devenait alors boudeur, intraitable, et le jeune homme, sir Archibald Caskil, faisait de la modestie. La petite guerre s'allumait entre eux ; elle ne cessait que lorsque lady Glenmour, prenant le bras de l'un et de l'autre, leur disait : « J'ordonne à ma chambre des lords et à ma chambre des communes de me mener faire un tour dans mes États. » Et l'on allait se promener dans les sinueuses allées du parc qui se chargeaient au sommet de feuilles jaunes et cuivrées, cartes de visite de l'hiver.
Comme elle ne comptait pas passer cette saison à la campagne, lady Glenmour dut songer a faire meubler l'appartement que son mari, avant son départ, avait loué dans la rue de Rivoli. C'était une tâche dont elle n'était pas rigoureusement obligée de se charger, mais elle sentait le besoin d'agitation et d'exercice. Un désir nouveau s'éveillait en elle; elle ne le repoussa pas, ainsi qu'elle l'eût sans doute fait en d'autres temps. D'ailleurs elle avait aussi à commander ses toilettes d'hiver et à rendre quelques visites indispensables. E\le se décida donc A aller souvent à Paris, accompagnée de son cavalier d'honneur, le jeune Tancrède. Quelquefois on s'adjoignait Pâquerette, surtout lorsqu'il s'agissait de faire des achats d'étoffes. La maîtresse déférait volontiers I son goût, qui était d'une délicatesse rare. La voiture les menait avec une infatigable ardeur des établissemens du boulevard Montmartre, des riches magasins de soieries et de velours pour meubles, à ceux du Petit-Saint-Thomas, dans le faubourg Saint-Germain. Lady Glenmour courait de lâchez les ébénistes du faubourg Saint-Antoine, chez les tapissiers de [a rue de Cléry; elle retournait ensuite à Ville-d'Avrav,
chargée de soieries, de velours, de mérinos et de dentelles.
Le soir, au château, on déployait les beaux tissus achetés dans la journée, on les étalait sur la table pour en causer. Le faux sir Caskil étonnait quelquefois par la grandeur et la magnificence de ses conseils en matière de modes etd'ameublemens; mais à l'instant même, comme repentant d'avoir deviné juste, il lâchait quelque grosse excentricité qui faisait beaucoup rire, et l'on voyait bien, pensait Tancrède, qu'il arrivait en droite ligne du cap de Bonne-Espérance.
Ces migrations fréquentes, ces voyages presque quotidiens de lady Glenmour à Paris, rendaient Tancrocle le plus heureux des hommes. Convaincu parla lettre de Pâquerette de l'indifférence de lady Glenmour pour sir Caskil, lequel, il en convenait aussi, ne tentait aucun effort afin de s'attirer l'attention de lady Glenmour, il s'abandonnait aux plus doux rêves. Il savait également, parcelle lettre de li femme de chambre que lady Glenmour aurait voulu aimer quelqu'un pour oublier la froideur deson mari, et lui, Tancrède, qui l'aimait tant, pourquoi n'en serait-il pas aimé? mais aimé sans reproche pour lui , sans honte pour personne ; ardemment, mais noblement, en silence, mais avec cette éternelle pureté dont la jeunesse ne se rend pas bien compte et qui est d'autant plus vraie qu'elle est plus indéfinissable. Il avait le secret de cette jeune femme, il avait sa vie, et s'il était assez heureux pour voir renaître ce sourire qui était autrefois l'orgueil et l'admiration d'une cour entière, il serait content ; ce serait son ouvrage ; il n'aurait plus rien à savoir, plus rien à désirer sur la terre. Le front dans le ciel, les pieds sur un tapis de roses, il marchait vers cet adorable but. Dans ses voyages à Paris avec lady Glenmour, il épiait avec la persévérance, l'extase et la crainte du marin qui étudie le ciel, les nuances, les plus rapides nuages de l'àmequi couraient sur le visage de lady Glenmour, et toujours le beau temps paraissait devoir venir : bel âge ! belles erreurs ! Or, un soir qu'ils examinaient comme de coutume les achats de la journée, Tancrède, un peu fier, un peu fat même d'avoir relégué le faux sir Caskil au dernier plan, lui demanda avec ce ton de délicieuse impertinence que prend si souvent la Jeunesse :
— Sir Caskil, où passez-vous donc vos journées quand milady et moi allons ensemble à Paris pour acheter toutes ces belles 'choses?
— Je les passe, vous ai'riez dû le deviner, mon jeune ami, à regretter votre absence et a désirer votre retour.
— Ah 1 c'est trop poli de votre part.
— Trop obligeant de la vôtre.
— Mais cependant vous vous occupez?...
— Beaucoup.
— A lire, à écrire?
— Non, mon intelligence n'est pas assez forte pour goûter un pareil exercice au-delà de quelques heures et de loin en loin.
— Sans doute ; mais alors, sir Caskil, que faites-vous?
— De l'exercice ; demandez au docteur Patrick.
— En effet, on m'a dit au château que sir Caskil s'amusait à tailleries arbres-.
— Mais oui ; je bêche un peu aussi, je Jardine... à la campagne et avec mes goûts 1...
Lady Glenmour souriait à tant de simplicité, tout en regardantPaquerette qui lui montrai t une jolie branche de fleurs artificielles.
— Milady, je prends soin de votre propriété.
— On a même vu sir Caskil à la laiterie, dit à son tour Pâquerette.
— Vos vaches sont très belles... nous n'en avons pas de plus belles au Cap...
— Vous vous connaissez aussi en bestiaux?
— Un peu, milady... Nous sommes fermiers là-bas. J'ai visité aussi vos écuries. J'oserai , à cet égard , indiquer quelques changemens quand lord Glenmour sera de retour...
— Mais vous n'avez pas besoin d'attendre son retour, répliqua magistralement Tancrède : étant chargé de tout ici.
LEON GOZLAN
j'écoulerai vos indications... vos projets d'amélioration... Vous pouvez me parler comme à lord Glenmour...
— Mais c'est juste... Eli bien ! mon jeune ami, je vous conseil erai alors de faire élever d'un demi-mètre le sol des écuries. Vous y gagnerez, à la fois d'avoir un parquet plus sec et des plafonds moins élevés... La santé des chevaux exige cette double amélioration.
— Elle a déjà été faite, dit Tancrède avec une certaine importance.
— Pas suffisamment laite en ce cas, répliqua sir Caskil.
— C'est possible...
— C'est très certain, mon cher monsieur Tancrède.
— Je croirais en effet, intervint le docteur aveugle, que le* cliangemens qu'indique avec raison sir Caskil préviendraient certaines indispositions des chevaux.
— Je n'en suis pas tout-a-fait convaincu, moi... dit Tancrède.
— Comme vous êtes obstiné ce soir ! dit lady Glenmour, en essayant la charmante branche de marguerites et de genêts que composait pour elle l'adroite Pâquerette.
-r- Mais c'est que je crois me connaître en chevaux aussi bien que sir Caskil en bœufs Chacun son métier.
— Mais mon métier, repartit sir Caskil en plaisantant, n'est ni de conduire ni de vendre des bœufs, et je crois que le vôtre, puisque vous êtes marin, n'est pas non plus de se. connaître merveilleusement en chevaux.
— Vous vous trompez, répondit Tancrède, jaloux, comme tout bon Anglais, d'exceller dans l'art de se connaître en chevaux. J'ai quelques notions assez exactes sur l'équilatlon...
— Elever ou monter les chevaux, ce sont deux choses parfaitement distinctes, s'écria sir Caskil. En équitation , je vous salue mon maître...
,— Est-ce que vous ne savez pas montera cheval? demanda lady Glenmour à sir Caskil.
— Pardon, milady, mais assez mal, mais gauchement, comme tout le monde.,
Tancrède ramassa avidement le propos.
— C'est très fâcheux pour vous, car ces jours-ci je voulais proposera milady une petite cavalcade dans le parc; vous eussiez été des nôtres, sir Caskil, si ..
— J'en serais si vous le vouliez, malgré mon inexpérience hippique.
— C'est que, milady et moi, nous allons comme la tempête.
— Je ne vous promets pas d'aller taut-à-fait si vite. Je me bornerai à aller comme le beau temps.
— Vous nous suivrez alors.
— Je vous suivrai, mon ami. C'est déjà assez honorable.
— Ce qui ne vous empêchera pas de tomber quand nous serons à un certain endroit que je vois d'ici.
— Vous voyez déjà d'ici l'endroit où je tomberai ; vous êtes peu encourageant 1
— Quel singulier jeune homme vous êtes, Tancrède, votre imagination c urt encore plus vite que nos chevaux.
— Mais, milady, sir Caskil m'a jeté l'autre jour dans l'eau, Je ne vois pas pourquoi, à cause de vous, il ne se jetterait pas un peu par terre.
— Vous ririez bien I
— Je l'avoue, sir Cakil l
— Hé bien 1 je suis bon homme; non seulement je veux que vous jouissiez du spectacle de ma chute, mais je ne m'oppose pas à ce qu'elle ait des témoins plus nombreux.
— Proposeriez-vous une course sur la pelouse, là, devant le château ?
— .le n'y pensais pas du tout, mais vous m'en donnez l'idée... Cependant, j'y songe, une course m'exposerait beaucoup, elle m'exposerait trop...
— Allons donc! s'écria Tancrède, qui méditait une victoire, un triomphe, vous ne tomberez pas ; et puis sur legazob... Vous y consentez, n'est-ce pas, milady?... Vous dites oui! Vivat I Nous aurons une course ici, c'est arrêté... surla pelouse. . N«us ferons quelques invitations aux châteaux des
environs. Nous comptons une dizaine de gentilshomraes-riders tout près d'ici. Ils viendront avec leurs chevaux; hous engagerons des paris. Le vainqueur recevra une coupe d'or île la mai a de lady Glenmour. Ce sera tout-à-lait chevaleresque.
— Si milady accepte, dit sir Caskil.
— Milady accepte, reprit Tancrède.
— La saison est bien avancée, objecta faiblement lads Glenmour.
— 11 fait un temps superbe , profitons-en donc. C'est aujourd'hui jeudi, courons dimanche; d'ici là, on fera les préparatifs nécessaires...
— A dimanche donc, répéta sir Caskil.
— Il est convenu, reprit Tancrède, que nous courrons vous et moi, montés sur des chevaux de lord Glenmour. Vous ferez un choix, ajouta Tancrède, je ferai le mien.
— Un choix parmi tous les chevaux ? demanda le prétendu sir Caskil...
— Parmi tous les chevaux, répondit Tancrède.
— Excepté pourtant Nedji, dit le docteur.
On éclata de rire en entendant exprimer cette exclusion.
— A la pensée de qui pourrait-il venir de monter Nedji'' Autant vaudrait excepter le cheval du diable et celui de la mort, dit Tanerède.
Tancrède, qui pressentait un prochain triomphe, tendit généreusement la main à sir Caskil en signe d'irrévocable convention. Celui-ci la lui serra avec cordialité ; tout fut dit. Dimanche, les deux concurreus lutteraient de vitesse sous les yeux de lady Glenmour.
— Pauvre garçon ! murmura ironiquement en lui-même le comte de Madoc. S'il savait!... mais il saura.
— J'observe, pensa soucieusement le docteur Patrick, qui n'avait pas perdu une seule syllabe de cet entretien, si indifférent pour tout autre, que sir Caskil a su avec une habileté prodigieuse conduire pas à pas Tancrède à faire ce qu'il voulait, lui sir Archibald Caskil. Quand Tancrède a cru forcer sir Caskil à jouter avec lui d'adresse dans cette prochaine course de chevaux, c'est lui qui a été poussé à proposer la lutte. Pourquoi ce piège? Je cherche, je ne devine pas... Je me trompe peut-être... Seigneur ! murmura le pieux docteur, bon protestant, même un peu puritain, donnez à mon humble intelligence la clarté que dans votre sagesse vous avez ôtée à mes yeux, afin que j'écarte de cette maison d'innocence et de paix tout ce qui pourrait en altérer le respect et l'honneur.
Cette soirée allait rejoindre les autres ; elle était finie : on se salua, et chacun regagna son appartement.
Pâquerette resta seule au salon. En rangeant les étoffes dépliées, les rubans elles riches écrinsde sa belle maîtresse, elle dit :
— C'est étrange, du moins c'est inexplicable pour moi, et voilà pourtant plusieurs jours que cela dure; faut-il en faire la confidence à milady?... Oh! oui, c'est très étrange, repritelle, chaque fois que lady Glenmour, Tancrède et moi sommes entrés dans un magasin de Paris pour acheter soit une robe, soit un chapeau, soit une parure en diamans, chaque fois une femme ou un jeune homme est entré avec nous ou après nous pour faire exactement la même emplette. Que signifie ce manège? Ce matin encore, lorsque milady examinait celte belle mantille en point d'Alençon, j'ai aperçu, de l'autre côté du magasin, nous voyant et étant à peine vue. une femme qui en marchandait une semblable. Et quand milady a payé sa mantille, cette dame a aussi payé la sienne. Ce n'est pas tout : tandis que nous étions chez le bijoutier pour acheter ce collier de perles fines, qui a eoitle à lad\ Glenmour cinq mille francs, un jeune homme qui nous avait suivis est enlré, et il a acheté yn collier pareil cl au même prix.
Ces faits et ces démarches, exactement observés à plusieurs reprises, sont-ils sans cause, sans molli t Cependant je M devine pas», je ne comprends pas...
Pâquerette resta toute peusivo.
LES NUITS DU PÈRE LA. CHAISE
Enfin elle se dit, après une espèce d'examen de conscience :
— Là où il n'y a pas de mal, il n'y a rien. La bizarrerie n'est pas un mal.
Je ne dirai rien.
Pendant les deux jours qui séparent le jeudi du dimanche, on écrivit les invitations et l'on prépara ingénieusement l'endroit où aurait lieu la course, en anglais le turf. On éleva l'estrade où seraient assis les juges du camp ; on planta les piquets auxquels s'attache la corde, et l'on choisit dans les écuries de lord Glenmour les chevaux destinés a courir. Le cheval de Tancrède était marqué de gris et de blanc, comme un caprice du marbre, celui de sir Caskil était chocolat! Quoiqu'ils appartinssent tous les deux à des races incontestablement nobles, le second était d'une forme commune, lourde ; le poil était surtout d'une nuance malheureuse; chocolat ! Rien que le choix d'un pareil cheval indiquait chez sir Caskil un triste sporlman. Pour l'imagination, qu'il ne faut pas dédaigner, il était déjà vaincu.