MOUSSELINE
Jugez de l'impression que dut produire sur quinze ou vingt têtes carrées allemandes la lecture d'un pareil morceau de style •• tous les grands paie; et allèrent avec res-
pect demander pardon au vieux baron d'avoir un instant pris son fils sous leur protection.
Ils se retirèrent ensuite dans le plus dédaigneux silence.
— Ce coup m'assomme o'rghen;
Mousseline m'a porté le coup de grâce, le croyais n'être que maudit, i; intcnàntje suis sur d'être d hérité I
vivre sa! h possi-
ble comme di I à Paris, de ne plusTOir
,;i f. ce démon auquel ma vie est attachée. Elle est si jolie, si folle! si surprenante! ;i terrible! Je vomît. a broyer sous mes pieds et je ne puis l'oublier. J'ai lue quelqu'un pour el|e, cela me la faitaimer davantage. Ces femmeslà, murmurait-il1, sont comme les bouchères : l'odeur du sang les fait plus fraîches, plus belles, plus séduisantes. Il faut mourir ou avoir ces femmes-là. Mais que d'or elles content ! Après tout, ce n'est que de l'or. Que représente l'or? du plaisir-, que représente Mousseline? du plaisir cent fuis davantage. Mais où prendre cet or? Il m'en faut, j'en veux, il m'en faut!
Les craintes du jeune major de Morghen paraissaient devoir se vérifier, et l'on ne s'en étonnera guère après l'abominable lettre de Mousseline. Son père avait souvent de longues < ihférences avec des notaires et des docteurs en droit; les collatéraux venaient aussi plus souvent a la maison. Tout laissait présumer les Intentions du baron. De jour en jouicil, s paraissaient plus manifestes.
INul ne voit sans amertume un riche héritage passer en d'autres mains : le major, moins que personne, n'était d'humeur à souffrir avec tranquillité une pareille spoliation, quoique légitimement fondée. 11 ne sep. ;édail pas à la vue de si s cousins, admis dans la plus cordiale intimité i 11 père, qui ne l'appelait, lui, que monsieur le major quand il se voyait forcé de lui adresser la parole. 11 les aurait volontiers
LES NUITS DU PERE LA CHAISE
provoqués tous en duel et étendus sur le carreau; mais, en Allemagne, le moyen n'était pas praticable; il n'y fallait pas songer.
Jl n'avait réellement aucun moyen de conjurer l'orage qui s'amassait sur sa têie et près à chaque instant d'éclater; car la santé du baron déclinait beaucoup, malgré sa robuste conslilulion.
D'un autre côté, le major, habitué à la vie convulsive de Paris, prenait en horreur l'existence calme et monotone où il était plongé. Le simple l'exaspérait; il avait des envies, des rag.is de se pendre au milieu de ces prairies qui ne devaient plus lui appartenir. La plus belle nature à ses yeux était le boulevard de Gand, et le plus radieux lever du soleil, la rampe de l'Opéra.
La douleur qui le rongeait au sujet de l'héritage paternel porta sur sa raison. A la plus légère occasion, il s'abandonna a des colères terribles.
Un jour qu'il était livré à une de ces crises mentales, un domestique vint lui direquemonsieuBie baron l'attendait dans son cabinet pour lui parler.
Le jeune major répondit qu'il allaU s'y rendre. 11 s'efforça aussitôt de maîtriser son irritation nerveuse, de se composer un visage tranquille. '
Il se présenta ensuite dans le cabinet de son père. Le baron avait, comme de coutume, ôté sa cravate noire et rabattu son large col de chemise sur sa robe de chambre. Jcmais peut-être il n'avait offert une tète plus belle, plus vénérable. Il était assis au fond d'un fauteuil de velours noir en face du portrait en pied de feu la baronne de Morghcn.
— Asseyez-vous lu, dit-il à son fils, en lui indiquant un siège.
Le major de Morghen se découvrit avec un respect forcé, et s'assit en silence.
— Cette entrevue, commença par dire d'un ton calme le baron, est la dernière que nous aurons ensemble; je vous prie donc de ne pas l'oublier.
— Je ne l'oublierai pas, monsieur mon père.
— Je prends Dieu et votre excellente mère à témoin, rejirii lr baron, que j'ai lait pour vous tout ce qui est imposé à un bon pire. Descendez dans votre vie. Comment avezvous reconnu mes soins, m.'s bontés? Encore, si vous n'aviez été qu'ingrat 1 Vous avez été injuste, méchant, sacrilège envers moi. J'ai pardonné plusieurs fois, mais mon indulgînee n'a servi qu'à vous encourager dans le mal.
Le baron s'arrêta un instant.
— Pourquoi, reprit il, vous considérerais je encore comme mon Bis? pourquoi... mais ma résolution est irrévocablement prise...
— Et cette résolution?...
— Vous allez la co: naître, patientez.
Mes neveux et mes petits neveux m'entourent d'une affection filiale; ils honorent ma vieillesse quand vous souillez le respect qui lui est dû. En vous retirant toute ma tendresse, à qui pouvais-jc la donner, consultez-vous, si ce n'est a eux? Il est de raison que mes grands biens, ceux dont je suis sur que vous auriez lait un détestable usago, leur soient donnés a ma mort, c'est justice, et je les leur donnerai...
— Prenez garde , mon père, prenez garde ! s'écria le major d'un ton de colère et de menace... Prenez garde à ce que vous dites... ace que vous faites...
— Etant votre père, monsieur le major, je dis ce que je dis, je fais ce que je fais.
— Vous ne me déshériterez pas... non... non!...
— Mon devoir est de vous déshériter, et je vous déshérite sans remords, sans crainte...
— Mon père ! répéta le major de Morghen d'une voix encore plus terrible, plus effrayante, et en se plaçant devant la croisée qui s'ouvrait sur le parc du château, vous ne ferez pas cela, vous dis-je, car vos biens sont a moi par ma mère.
— Votre mère est de mon avis, n'est-ce pas? ajouta le vieux baron en s'adressant au portrait de sa femme.
— Ils sont à moi par le sang...
— Je renie le mien en vous:'."
— Tar la nature...
— Vous plaisantez...
L'ironie superbe du baron exaspéra le majer.
— Ils sont à moi par les lois, alors I cria-t-il en fermant les poings comme un homme qui cherche à se dompter.
— Les lois... dites-vous? Voyez si les lois s'opposent à mes intentions, repartit avec, le même calme le vieux baron, et en se levant de son fauteuil pour aller vers son secrétaire.
— Quand les lois, la nature, l'usage ne s'opposeraient pas a l'acte d'autorité que vous voulez commettre, dit le major en frémissant et en posant sur son père un regard sanglant comme celui de Gain, je vous conseillerais encore d'y renoncer, et d'y renoncer sur-le-champ... M'entendez-vous? m'entendez-vous, mon père?...
— Ma détermination est aussi arrêtée que celle de Dieu, monsieur le major.
— Tenez, mon père, n'ouvrez pas ce secrétaire... je vous devine... je... ne l'ouvrez pas! !
Le vieux baron ouvrit le secrétaire et il y prit un papier qu'il déroula avec lenteur.
— Ceci est mon testament...
La croisée du cabinet avait deux volets en dedans.
— Ceci est mon testament, répéta le baron de Morghen, qui ajouta en lisant les premières lignes de l'acte qu'il tenait : « Déshéritant celui qui fut mon fils unique, je lègue et laisse » tous mes biens à mes neveux et nièces, à mes chers petits- » neveux et petites nièces dont les noms suivent... »
Le premier volet fut fermé avec violence.
Le second volet qu'avait saisi le major tremblait dans sa main; il avait en ce moment le dos tourné du côté du parc : il n'abandonnait pas de son regard fixe et féroce son père et le testament qu'il lisait, il le couvrait de ce regard, de son ombre qui commençait à se courber et de son effrayant silence.
— Et maintenant, dit le vieillard, je vais signer le testament devant vous.
— Vous ne le signerez pas! s'écria d'une voix étouffée le major en repoussan! violemment le second volet, et en se précipitant dans l'obscurité au cou de son père, qui ne jeta qu'un seul cri, un seul râle, un seul soupir.
— 11 est mort! dil le major, plus de testament! Je suis son seul héritier... Il est mort, répéla-t-il en se penchant sur le visage de son père...
Le major souriait, mais ses cheveux étaient dressés sur sa tête.
Il appela un domestique... — Mais le testament, le testament! Le testament, qu'en ai-je fait? se demanda-t-fl en sursaut... 11 le cherchait près de lui, autour de lui, dans son trouble il ne savait ce qu'il était devenu; et l'on allait entrer! .. Il était fou "... il avait appelé !... Qu'allait-il dire? Il se fouilla trois fois précipitamment... le testament était placé entre son gilet et sa chemise, où il l'avait mis luimême... — Ah ! dit-il, quel bonheuri il esl la ..
On entra; c'était un domestique.
— Mon père est tombé tout-a-coup évanoui, dit-il au domestique, qui se bâta de relever le baron... Allez! allez vile! qu'on aille chercher un médecin... Non, testez ici, j'irai moi-même le chercher...
— Revenez au plus vite, monsieur le major; car il y a encore peut-être quelque espoir...
Le major de Morghen sortit pour aller chercher un niédecin, quoiqu'il sût parfaitement l'inutilité de cette démar- fi che.
Le médecin déclara en effet qu'il n'y avait plus d'espoir à conserver; le baron était mort d'une apoplexie foudroyante; les signes de la face l'indiquaient pleinement D'ailleurs le baron était gras et replet ; pareil accident ne devait pas beaucoup surprendre. Il ordonna l'inhumation pour le surlendemain.
Tous les parens du baron de Morghen accoururent au château, croyant à peine à cette fatale nouvelle, a ce malheureux accident, dont ils ne se convainquirent que trop.
Us furent bien plus affectés de la perte d'un aussi digne homme que de celle d'une fortune qui leur était presque assurée pourtant. Mais les décrets de Dieu sont iœpénétra-
LEOtf GOZTAN.
Mes, dirent pieusement les bons parens allemands, et ni la pensée ni le soupçon ne vinrent à leur esprit que le jeune major de MorglKti avait pu devancer l'exécution des décrets de Dieu.
Ils prirent part à sa feinle douleur, et, comme lui, ils se, vêtirent de deuil.
Le parricide ne demeura pas tout-a fait sans effroi; ses mains étaient agitées d'un tremblement nerveux qu'il ne parvenait pas a faire cesser. Il allait et venait sans trop savoir où. Son uni(|i'e pensée était de voir bien vile enterrer Son père, afin de pouvoir partir lotit de suite. Il irail en ■France, de là il écrirait pour qu'on vendit ses biens. Avec l'or, l'immense quantité d'or qu'il toucherai! <!e celte verte, il vivrait à Paris, il s'étourdirait, il se distrairait. 11 appellerait autour de lui tous les plaisirs d'autrefois, le jeu, les flamboyantes nuits de fêle, Mousseline, ses amies. Mais il fallait d'abord rendre ce cadavre a la terre. .. ces quelques , heures de relard lui paraissaient horriblement longues.
Le cérémonial allemand est 1res compliqué, très minutieux; et il est de rigueur, surtout pour un gentilhomme, [ de s'y conformer.
Parmi les coutumes qui se r.i! t. r lient au service funèbre [ des morls, il en est une en Mleinague que les autres rations feraient sagement fl'imiicron la modifiant selon leurs n ouurs et leurs croyances.
Voici cette coutume :
Après les vingt-quatre heures écoulées, depuis la mort de l'individu, on le transporte au cimetière, et on le dépose sur un lit de repos, dans une salle particulière, appelée, vous allez savoir pourquoi, la salle de résurrection.
Quand on l'a ainsi étendu sur ce lit, on place un cordon j dans sa main; ce cordon correspond à une sonnetle posée dans une pièce à côté qu'on appelle pour cela la chambre de
la SONNETTE
S'il arrive que l'individu ne soit pas mort, qu'il ait été porté trop précipitamment au cimetière, el qu'il s'éveille pendant la nuit, car il doit rester une nuit entière dans celte chambre de résurrection, il n'a qu'a tirer le cordon placé entre ses doigts, et de la chambre voisine, de la chambre de la Sonnette, on vient aussitôt à sou secours.
Il est d'usage que le plus proche parent se tienne en prié- | re, dans celte chambre et soit le premier à accourir, c'est un devoir et une joie qu'il ne doit laisser à personne; joie, hé- S las I qu'il a bien rarement l'occasion d'éprouver.
Vous connaissez maintenant la raison pour laquelle la \ chambre où le défunt est placé s'appelle la chambre de résurrection.
Que de malheurs ne prévient pas une coutume d'une imitation si facile.
Quand le corps du baron deMorgben eut passé les vingtquatre heures voulues par la loi sous son propre toit, il tut porté avec pompe au cimetière et placé dans la salle delà Résurrection. Couché sur le lit dont il a été parlé, il reçut les derniers adieux de sa famille et de ses amis,
Tout le monde ensuite s'en alla.
Le major de Morghen seul passa dans la chambre de la Sonnette, où il devait, selon l'usage, rester toute la nuit en prière.
Il entendit graduellement s'éteindre dans les allées les pas de toutes les personnes qui avaient accompagné son père, et il vit le jour baisser et pâlir derrière* les petits carreaux de plomb de la chambre sépulcrale où il se disposait à passer la nuit. Il alluma bientôt sa lampe et attisa le l'eu de la cheminée; le livre de prière fut placé sur la table, près de plusieurs pipes qu'il avait eu le soin de. porter avec lui. Pareille nuit n'eût pas semblé agréable à bien des gens, elle eût été impossible a passer pour bien d'autres; pour le major, i ,• de vail être une nuit d'épouvante, car celui qu'il veillait,il l'avait étranglé, étouffé dans ses mains, et celui-là était son père! un père bon, qui l'avait aimé, chéri, élevé I son père enfin!
Le parricide veillait sur le cadavre de son père!
Le jeune major deMorgben refoulait toutes sesterreursau fond de son àme; il se raidissait contre le remords; restait
la peur: il était militaire, il n'avait pas peur, il ne pouvait pas avoir peur.
On était à la fin de l'automne, où les nuits sont souvent orageuses. Jusqu'à onze, heures et demie, le ciel se maintint assez pur : la lune dardait sur les petits vitraux de la chambre de la Sonnette son grésil silencieux, et y plaquait l'ombre dentelée des feuilles d'arbres; car celle pièce était entourée, comme une tombe, de peupliers déliés et de saules d'une admirable courbure; ils cachaient presque en entier le petit monument; mais, vers minuit, un nuage couvrit la lune, un petit vent gris s'éleva, quelques goulles claquèrent 6ur les feuilles.
— lion ! nous allons avoir un orage, se dit le jeune major, qui, jusque-là, pcnsanl moins au mort qu'à Paris, avait vu passer, à travers les vapeurs de sa pipe, les boulevards, et les Tuileries, et la Cliaussée-d'Anlin, et les jolis équipages, el celui qu'il aurait bientôt, et dans lequel il se promènerait paresseusement avec Mousseline.
Si je lui écrivais d'ici, se dit-il, ce serait neuf et original; comme on rirai i à Frascati d'une lettre daté d'un cimetière, pensée et écrite dans la chambré de la Sonnette!
Voyons ! s'était-il dit en allumant une trentième fois sa pipe d'écume de mer, et en plaçant sous sa main qui tremblait toujours depuis son parricide, une feuille de papier à lettre, écrivons à Mousseline; cette nuit me paraîtra moins longue.
Il éfail occupé à écrire celte étrange lettre, lorsque la pluie commença à pétiller diagonalement contre les vitraux de la chambre de la Sonnetle. 11 n'en continua pas moins d'écrire, de limier, de rire, avec, ses pensées.
A minuit el demi quelques érlairs coururent comme des feux follets sur son papier; le tonnerre se lit entendre au loin et mêla son roulement au bruit du fleuve qui grossissait. Pendant une demi-heure l'orage ne redoubla pas; mais comme les nuages descendaient toujours, la pièce où il était fumait beaucoup; pour ne pas étouffer, il fut obligé d'ouvrir la croisée.
Le paysage, en ce moment, était curieux ; l'endroit vous vous l'imaginez sans peine, ressemblait beaucoup à celui où nous sommes, dit le chevalier De Profundis au marquis de Saint-Luc, mais il était beaucoup plus richement boisé.
La lune, les nuages, l'ondée et les éclairs luttant au-dessus de ce fouillis de feuilles et de branches, le losangeaient de reflets éblouissans, verts, jaunes, de feu, d'acier, d'argent et d'ombres bizarres. A une heure, la lempêle ne fut plus douteuse; elle se déclara. Les saules échevelés ployaient jusqu'à terre et se relevaient en lançant des fusées de perles. Le tonnerre se mit de la partie, il grondait aux quatre coins du cimetière. Un moment il fut si assourdissant, que le major de Morghen dit;
— Ma foi il est prudent de fermer celte croisée. De fait, l'endroit élait à peine tenable.
Les arbres plantés autour de la chambre de la Sonnette se penchaient à se rompre et cherchaient à y rentrer, comme pour se réfugier eux-mêmes. Il faisait une fumée étouffante dans la pièce, le feu de la cheminé s'éteignait; au loin continuait le grondement du fleuve; auprès, le tonnerre; partout, et à chaque seconde des éclairs.
Un moment le vent fut si impétueux que, descendant par le tuyau de la cheminée, il s'engouffra dans la pièce et feuilleta rapidement le livre de prières, en même temps qu'il collait contre le mur la lettre que venait d'écrire le major à Mousseline. 11 éteignit la lampe.
A ce moment-là, la sonnette retentit.
— La sonnette! balbutia le major, la sonnetle! et il recula jusqu'au mur; le tremblement nerveux de sa main était passe dans sa mâchoire; il dit en claquant des dents: La sonnette! la sonnette !•■• Puis, avec une joie sinistre qui sortait de sa terreur même el n'en différait guère, il se dit; Que je suis slupide I mais c'est le vent, oui, c'esl le vent qui a agile la sonnetle, c'est le veut qui a emporté la lettre, éteint ma lampe; assurément, très certainement, c'estle vent, et jeu y ai pas d'abord songé !
Marchant à tâtons, le major de Morghen chercha la table
LES NUITS DU PERE LK CHAÏSE
et la lampe qui y était posée pour la rallumer.
La sonnette allait toujours.
Et toujours avec le même frisson dans le sang, dans les membres, le jeune major essaya deux fois de rallumer la lampe, à la troisième, enfin, il y parvint.
— Cette sonnette!... Voyons, mais voyons cette sonnette, dit-il, et il monta sur une chaise pour examinerde plus près la sonnette.
—Mais on dirait... oui, on dirait que ce n'est pas le vent qui la remue; on dirait que le fil de fer qui s'y attache est tiré, secoué par quelqu'un... Oh ! non, c'est le vent...
Maisle vent s'était tout-à-coup apaisé sous le poids de la pluie qui tombait comme une masse de plomb fondu.
Tout en continuant à dire : C'est le vent, c'est le vent! le major ne détournait pas ses regards effarés de la sonnette en branle.
— Le fil se tend, murmura-t-il ; le vent ne le tendrait pas ainsi; ce n'est donc pas lèvent?... c'est donc quelqu'un?... c'est donc?...
Sa voix sécha dans son gosier.
11 n'osa pas dire : C'est mon père, mais il saisit frénétiquement la lampe qui allait en tous sens dans sa main tremblante, et il se dirigea vers la porte ; il crut du moins s'y diriger.
Dans son trouble, il avait pris la croisée pour la porte ; il l'avait ouverte, mis déjà le pied hors de la chambre et touché la terre, qui venait jusqu'au bord de cette croisée.
Il ne savait plus ce qu'il faisait.
Tout-à-coup, un des saules bafoués par la tempête lui cingle, du revers d'une de ses branches, un coup si violent au visage, qu'il est repoussé au milieu de la chambre, avec mille éclairs dans les yeux, un torrent d'eau glacée sur la poitrine.
Le tintement de l'implacable sonnette ne cessait pas.
Il rallume sa lampe une seconde fois et s'élance dans les ténèbres du corridor qui joint la chambre de la Sonnette à la chambre de la Résurrection. Une fraîcheur de caveau le frappe au visage. Le bruit de la sonnette le poursuivait sans cesse ; il avance, il recule, il avance encore, il est enfin à deux pas de la porte vitrée derrière laquelle il peut voir le lit funéraire sur lequel son père est couché.
Il approche, se soutenant avec effort de sa main gauche ouverte et crispée qui. effleure les carreaux de cette sinistre porte. Il ose regarder; il regarde... Il cherche à distinguer... il croit voir, dans le demi-jour de la pièce de la Résurrection où une lampe est allumée... il voit réellement un bras s'agiter.
Il pousse un cri, la lampe s'échappe de sa main : le corps est sur son séant... Son père appelle, son père n'est pas mortl...
11 ouvre la porte vitrée ; il entre, et le voila face à face avec son père qui le regarde.