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I.e malheureux répétait en se lamentant misérablement

— Je suis un mulâtre ! je suis un des vôtres. *

— La preuve? dit froidement Biassou.

— La preuve . répondit l'autre dans son égarement, c'est que les blancs m'ont toujours méprise.

— Cela peut être vrai , répliqua Biassou-, mais tu es un insolent.

L'n jeune sang-mélé adressa vivement la parole au colon :

— Les blancs le méprisaient, c'est juste ; mais en revanche tu affectais , toi , de mépriser les sang-mèlés , parmi lesquels ils te rangeaient. On m'a même dit que tu avais provoqué en duel un blanc qui t'avait un jour reproché d'appartenir ù notre caste.

Une rumeur universelle s'éleva dans la foule indignée, et les cris de mort, plus violens que jamais, couvrirent la justification du colon, qui, jetant sur moi un regard oblique de désappointement et de prière, redisait en pleurant :

— C'est une calomnie ! Je n'ai point d'autre gloire et d'aune bonheur que «l'appartenir aux noirs. Je suis un mulâtre.

— Si tu étais un mulâtre, en effet, observa Rigaud paisiblement, tu ne le servirais pas de ce mol (31.

— Hélas! sais-je ce que je dis? reprenait le misérable. Monsieur le général en chef, la preuve «pie je suis sang-mélé, «'est ce cercle noir que vous pouvez \oir autour de mes ongles (-!'.

Biassou repoussa cette main suppliante.

— Je n'ai pas la science de monsieur le chapelain, qui devine qui vous êtes à l'inspection de voire main : mais écoute. : nos soldats t'accusent, les uns d'être blanc, les autres d'être un faux frère. Si cela est, tu dois mourir «-Tu soutiens que lu appartiens à notre caste, et que tu ne l'as jamais reniée. Il ne le resle qu'un moyen de prouver ce que lu avances cl de le sauver.

— Lequel , mon général, lequel? demanda le colon avec empressement. Je suis prêt.

-- Le voici , dit Biassou froidement. Prends ce siylcl, cl poignarde toi-même ces deux prisonniers blancs.

En parlant ainsi, il nous désignait du regard et de la main. ; Le colon recula d'horreur devant le stylet que Biassou lui j présentait avec, un sourire infernal.

— Eh bien ! dit le chef, tu balances ! C'est pouriant l'unique moyen de me prouver, ainsi qu'à mon armée, que tu n'es pas un blanc et que tu es des nôtres. Allons, décide-toi, ni me fais perdre mon temps.

Dicton populaire chez les nenres révoltés, dont voici la Induction littérale : « Les nègres sont les blancs, les blancs sont les nègres. On rendrait mieux le sens m traduisant ain-i : /.« ni- ' mt /?s maîtres, les blancs sont les esclaves. 1) tuez le blanc ! tnez le blanc!

3) Il faut se -.oiivenir que les hommes de conleuT icjeiaient avec colère cette ipinhliratii'ii), inventées «lisaient-ils, par le mépris des blancs.

,i) Plusieurs sang-mèlés présentent en effet a l'origine des misiez ce signe, qui s'efface ave Page, mais penall Chu leui = enfans.

Les yeux, du prisonnier étaient égarés, il fit un pas vers le poignard , puis laissa retomber ses bras , et s'arrêta en détournant la lête. Un frémissement faisait trembler tout son corps.

— Allons donc ! s'écria Biassou d'un ton d'impatience et de colère. Je suis pressé. Choisis, ou de les luer toi-même, ou de mourir avec eux.

Le colon restait immobile et comme pétrifié.

— Fort bien! dit Biassou en se tournant vers les nègres ; il ne veut pas être le bourreau, il sera le patient. .Te vois que c'est un blanc : cmmepez-le, vous autres...

Les noirs s'avançaient pour saisir le colon. Ce mouvement décida son choix entre la mort à donner et la mort à recevoir. L'excès de la lâcheté a aussi son courage, lise précipita sur le poignard que lui offrait Biassou, puis, sans se donner le temps de réfléchir à ce qu'il allait faire, le misérable se jeta comme un ligresur le citoyen C"\ qui était couché près de moi.

Alors commença une horrible lutte. Le négrophile, que le dénoùmentde l'interrogatoire dont l'avait tourmenté Biassou venait de plonger dans un désespoir morne et stupide, avait vu la scène entre le chef et le planteur sang-mêlé d'un œil fixe, et tellement absorbé dans la lerreurde son supplice prochain, qu'il n'avait point paru le comprendre; mais quand il vit le colon fondre sur lui et le fer briller sur sa tête, l'imminence du danger le réveilla en sursaut. Il se dressa debout, et arrêt a le bras du meurtrier, en criant d'une voix lamentable :

— Grâce! grâce ! que me voulez-vous donc? que vous ai-je fait?

— Il faut mourir, monsieur, répondit le sang-mêlé, cherchant â dégager son bras et fixant sur sa victime des yeux effarés. Laissez-moi faire, je ne vous ferai point de mal.

— Mourir de votre main , disait l'économiste , pourquo donc? Épargnez-moi ! Vous m'en voulez peut-être de ce qu j'ai dit autrefois que vous étiez un sang-mêlé? Mais laissez. moi la vie, je vous proleste que je vous reconnais pour un blanc. Oui, vous êtes un blanc, je le dirai partout, mais grâce!

Le négrophile avait mal choisi son moyen de défense.

— Tais-toi ! lais-foi ! cria le sang-mêlé furieux, et craignant que les nègres n'entendissent cette déclaration. Mais l'autre hurlait sans l'écouter qu'il le savait blanc et de fort bonne race. Le sang-mêlé fit un dernier effort pour le rédui re au silence , écarta violemment les deux mains qui le retenaient, et fouilla de son poignard à travers les vêtemens d u citoyen C**. L'infortuné sentit la pointe du fer, et mordit avec rage le bras qui-i'enfonçait :

— Monstre ! scélérat ! tu m'assassines ! Il jeta un regard vers Biassou :

— Défendez-moi, vengeur «le l'humanité!...

Mais le meurtrier appuya fortement sur le poignard; un flot de sang jaillit autour de sa main el jusqu'à son visage. Lej> genoux du malheureux négrophile plièrent subitement , ses bras s'affaissèrent , ses yeux s'éteignirent , sa bouche poussa un sourd glissement. Il tomba mort.

Celte scène , dans laquelle je m'aliendais à jouer bientôt mon rôle, m'avait glacé d'horreur. Le rengr.ir de l'humaniU avait contemplé la lutte de ses deux victimes d'un oeil impassible. Quand ce fui fini, il se tourna vers ses pages épouvantés .

— Apportez-moi d'autre tabac, dit-il.

Et il se remit à mâcher paisiblement. L'obi et Rigaud étaient immobiles, el les nègres paraissaient eux-mêmes effrayi's de l'horrible speclai'le que leur chef venait de leur donner.

Il restait cependant encore un blanc à poignarder, c'était moi : mon tour était venu. Je jetai un regard sur cet assas-

VFCTOR HUGO.

sin , qui allait être mon bourreau. II me lit pitié. Ses lèvres étaient violettes, ses dents claquaient ; un mouvement convulsif dont tremblaient tousses membres le faisait chanceler: sa main revenait sans cesse , et comme machinalement, sur son front pour en essuyer les (races de sang, et il regardait d'un air insensé le cadavre fumant étendu à ses pieds. Ses yeux hagards ne se détachaient pas de sa victime.

J'attendais le moment où il achèverait sa lâche par ma mort. J'étais dans une position singulière avec cet homme : il a>vait déjà failli me tuer pour prouver qu'il était blanc; il allait maintenant m'assassiner pour démontrer qu'il était mulâtre.

— Allons, lui dit Biassou, c'est bien, je suis content de toi , l'ami!

Il jeta un coup d'œil sur moi, et ajouta :

— Jeté fais grâce de l'autre. Va-t'en. Nous te déclarons bon trère, et nous te nommons bourreau de notre armée.

A ces paroles du chef, un nègre sortit des rangs , s'inclina trois fois devant Biassou , et s'écria en son jargon , que je traduirai en français pour vous en faciliter l'intelligence :

— Et moi, mon général?

— Eh bien, toi ! que veux-tu dire ? demanda Biassou.

— Est-ce que vous ne ferez rien pour moi, mon général ? dit le nègre. Voilà que vous donnez de l'avancement à ce chien de blanc, qui assassine pour se faire reconnaître des nôtres. Est-ce que vous ne m'en donnerez pas aussi, à moi qui suis un bon noir f

Cette requête inattendue parut embarrasser Biassou; il se pencha vers Rigaud, et le chef du rassemblement des Caves lui dit en français : —On ne peut le satisfaire, lâchez d'éluder sa demande.

— Te donner de l'avancement? dit alors Biassou au bon noir; Je ne demande pas mieux. Quel grade désires-tu?

— Je voudrais être oficial (I).

— Officier! reprit le généralissime, eh bien! quels sont tes titres pour obtenir l'épaulette?

— C'est moi, répondit le noir avec emphase, qui ai mis le feu à l'habitation Lagoscette, dès les premiers jours d'août. C'est moi qui ai massacré monsieur Clément, le planteur, et porté la tête de son raftîneur au bout d'une pique. J'ai égorgé dix femmes blanches et sept petits enfans; l'un d'entre eux a même servi d'enseigne aux braves noirs de Bouekmann. Plus tard, j'ai brûlé quatre familles de colons dans une chant" bredu fortGalifet, que j'avais fermée à double tour avant de l'incendier. Mon père a été roué au Cap, mon frère a été pendu au Rocrou, et j'ai failli moi-même être fusillé. J'ai brûlé trois plantations de café, six plantations d'indigo, deux cents carreaux de cannes à sucre ; j'ai tué mon maître, monsieur Noë, et sa mère...

— Épargne-nous tes étals de services, dit Rigaud, dont la leinte mansuétude cachait une cruauté réelle, mais qui était leroce avec décence, et ne pouvait souffrir le cvnisme du brigandage.

— Je pourrais en citer encore bien d'autres, repartit le nègre avec orgueil ; mais vous trouvez sans doute que cela suffi! pour mériter le grade (Yo/icial, et pour porter une épaulette d'or sur ma veste, comme nos camarades que voilà.

Il montrait les aides-de-camp et l'état-major de Biassou. 1-e généralissime parut réfléchir un moment, puis il adressa gravement ces paroles au nègre:

— Je serais charmé de t'accorder un grade ; je suis satisfait de tes services ; mais il fallait encore autre chose — Sais-tu le latin ?

Le brigand ébahi ouvrit de grands veux, el dit : — Plailil mon général ?

— Eh bien! oui. reprit vivement Biassou. sais-tu le latin?

— le... latin...? répéta le noir stupéfait.

— Oui, oui, oui, le latin ! sais-tu le latin? poursuivit le ruse chet. Ft, déployant un étendard sur lequel était écrit le verset du psaume: In exitu Israël de &gypto, il ajouta fAplique-nous ce que veulent dire ces mots.

I.enoir, au comble de la surprise, restait immobile et muet, H froissait machinalement la pagne de son caleçon, tandis

OIlHie.

que ses yeux effarés allaient du général au drapeau , et du drapeau au général.

— Allons, répondras tu? dit Biassou avec impatience.

Le noir, après s'être gratté la tète, ouvrit et ferma plusieurs fois la bouche, et laissa enfin tomber ces mots embarrassés : — Je ne sais pas ce que veut dire le général.

Le visage de Biassou prit une subite expression de colère et d'indignation.

— Comment! misérable drôle ! s'écria-t-il. comment 1 tu veux être officier et tu ne sais pas le latin !

— Mais, notre général... balbutia le nègre, confus el tremblant.

— Tais-toi! reprit Biassou, dont l'emportement semblait croître. Je ne sais à quoi tient que je ne te fasse fusiller sur l'heure pour ta présomption. Comprenez-vous, Rigaud, ce plaisant officier qui ne sait seulement pas le latin? Eh bien ! drôle, puisque tu ne comprends point ce qui est écrit sur ce drapeau, je vais te l'expliquer : In e.vitu, tout soldat, Israël, qui ne sait pas le latin, de ,-ijjiipto, ne peut être nommé officier. — N'est-ce point cela, monsieur le chapelain?

Le petit obi fit un signe afhrmatif. Biassou continua.

— Ce frère, que je viens de nommer bourreau de l'armée, et dont tu es jaloux, *it le latin.

Il se tourna vers le nouveau bourreau.

— N'est-il pas vrai, l'ami ? Prouvez à ce. butor que tous en savez plus que lui. Que signifie... Dominas vobiscum ?

Le malheureux colon sang-mèlé, arraché de sa sombre rêverie par cette voix redoutable, leva la tête, et quoique ses esprits fussent encore tout égarés par le làcTîe assassinat qu'il venait de commettre, la lerreur le décida à l'obéissance. Il y avait quelque chose d'étrange dans l'air dont cet homme cherchait à retrouver un souvenir de collège parmi ses pensées d'épouvante et de remords, et dans la manière lugubre dont il prononça l'explication enfantine : — Dominus vobiscum^. cela veut dire:... « Que le Seigneur soit avec vuiis! >

— Et cum spiritu tuu ! ajouta solennellement le mystérieux obi.

— Amen, dit Biassou. Puis, reprenant son accent irrité, et mêlant à son courroux simulé quelques phrases de mauvais latin à la façon de Sganarelle, pour convaincre les noirs de la science de leur chef: — Rentre le dernier dans ton ran^ ' eria-t-il au nègre ambitieux. Sursùm corda '. ne l'avise plus a l'avenir de prétendre monterait rang de les chefs, qui saveur le latin, orale fratres, on je le fais pendre! Bonus, bon a bonum !

Le nègre, émerveillé et terrifié tout ensemble, retourna à son rang en baissant honteusement la tête, au milieu des huées générales de tous ses camarades, qui s'indignaient de ses prétentions si mal fondées, et fixaient des yeux d'admiration sur leur docte généralissime.

Il y avait un côté burlesque dans celte scène, qui acheva cependant de m'inspirer une haute idée de l'babileié de Biassou. Le. moyen ridicule qu'il venait d'employer avec tant de succès (I) pour déconcerter les ambitions toujours si exigeantes dans une bande de rebelles, me donnait à la fois la mesure de la stupidité des nègres et de l'adresse de leur chef.

Cependant l'heure âeYalmuerso (2> de Biassou était venue. On apporta devant le mariscaMe tempo ./< su magestad cototica nue grande écaille de tortue dans laquelle fumait une espèce d'olfa podrida, abondamment assaisonnée de tranches de lard, où la chair de tortue remplaçait le cornera (3), et

1,1) Toussaiot-LouveMure s'ist servi plus lard du mène efpé* dient avec le même avantage. {•i) Déjeuner.

(S) L'ïgneau.

BUGJARGAL.

la patate les garganuts (i). Un énorme chou caraïbe flottait à la surface de ce puchero. Des deux côtés de l'écaillé, qui servait à la fois de marmite et de soupière, étaient deux coupes d'écorce de coco pleines de raisins secs, de sandias(î), d'ignames et de figues : c'était le postre (5). Un pain de mais et une outre de vin goudronné complétaient l'appareil du festin. Biassou tira de sa poche quelques gousses d'ail et en frotta lui-même le pain ; puis, sans même faire enlever le cadavre palpitant couché devant ses yeux, il se mit à manger, et invita Rigaud à en faire autant. L'appétit de Biassou avait quelque chose d'effrayant.

L'obi ne partagea point leur repas. Je compris que, comme tous ses pareils, il ne mangeait jamais en public, afin de faire croire aux nègres qu'il était d'une essence surnaturelle, et qu'il vivait sans nourriture.

Tout en déjeunant, Biassou ordonna à un aide-de-camp de faire commencer la revue, et les bandes se mirent à défiler en bon ordre devant la grotte. Les noirs du Morne- Rouge passèrent les premiers; ils étaient environ quatre mille, divisés en petits pelotons serrés que conduisaient des chefs ornés, comme je l'ai déjà dit, de caleçons ou de ceintures écarlates. Ces noirs, presque tous grands et forts, portaient des fusils, des haches et des sabres : un grand nombre d'entre eux avaient des arcs, des flèches et des zagaies, qu'ils s'étaient forgés à défaut d'autres armes. Ils n'avaient point de drapeau, et marchaient en silence d'un air consterné.

En voyant défiler cette horde, Biassou se pencha à l'oreille de Rigaud, et lui dit en français :— Quand donc la mitraille de Blanchelande et de Rouvray me déharrassera-t-elle de ces bandits du Morne-Rouge ? Je les hais : ce sont presque tous des congos I Et puis ils ne savent que tuer dans le combat ; ils suivaient l'exemple de. leur chef imbécile, de leur idole Bug-Jargal, jeune fou qui voulait faire le généreux et le magnanime. Vous ne le connaissez pas, Rigaud ? vous ne le connaîtrez jamais, je l'espère. Les blancs l'ont fait prisonnier, et ils me délivreront de lui comme ils m'ont délivré de Bouckmann.

— A propos de Bouckmann, répondit Rigaud, voici les noirs marrons de Macaya qui passent, et je vois dans leurs rangs le nègre que Jean-François vous a envoyé pour vous annoncer la mort de Bouckmann. Savez-vous bien que cet homme pourrait détruire tout l'effet des prophéties de l'obi sur la fin de ce chef, s'il disait qu'on l'a arrêté pendant une demi-heure aux avant-postes, et qu'il m'avait confié sa nouvelle avant l'instant où vous l'avez fait appeler ?

— Diabolo! dit Biassou, vous avez raison, mon cher ; il faut fermer la bouche à cet homme-là. Attendez!

Alors, élevant la voix : — Macaya ! cria-t-il . Ce chef des nègres marrons s'approcha, et présenta son tromblon au col évasé en signe de respect.

— Faites sortir de vos rangs, reprit Biassou, ce noir que j'y vois là-bas, et qui ne doit pas en faire partie.

C'était le messager de Jean-François. Maeaya l'amena au généralissime, dont le visage prit subitement cette expression de colère qu'il savait si bien simuler.

— Qui es-tu? demanda-t-il au nègre interdit.

— Notre général, je suis un noir.

— Caramba ! je le vois bien! Mais comment t'appelles-tu? — Mon nom de guerre estVavelan; mon patron chez les

bienheureux est saint Sabas, diacre et niarl\r,dont la fête viendra le vingtième jour avant la nativité de Notre-Seigneur...

Biassou l'interrompit:

— De quel front oses-tu te présenter à la parade, au milieu des espingoles luisantes et des baudriers blancs, avec ton sabre sans fourreau, ton caleçon déchiré, tes pieds couverts de boue?

— Notre général, répondit le noir, ce n'est pas ma faute : j'ai été chargé par le grand-amiral Jean-François de vous porter la nouvelle de la mort du chef des marrons anglais,

(i) Les pols-chiches.

(2) Melons d'eau.

(3) Dessert.

LB SIÈCXH. — T.

Bouckmann ; et si mes vêtemens sont déchipés, si mes pieds sont sales, c'est que j'ai couru à perdre haleine pour vous * l'apporter plus tôt; niais on m'a retenu au camp, et...

Biassou fronça le sourcil.

— Il ne s'agit point de cela, gamcho ! mais de ton audace d'assister à la revue dans ce désordre. Recommande ton âme à saint Sabas, diacre et martyr, ton patron. Va te faire fusiller !

Ici j'eus encore une nouvelle preuve du pouvoir moral et Biassou sur les rebelles. L'infortuné, chargéd'aller lui-mêm» se faire exécuter, ne se permit pas un murmure ; il baissa la tête, croisa les bras sur sa poitrine, salua trois fois son juge impitoyable, et, après s'être agenouillé devant l'obi, qui lui donna gravement une absolution sommaire, il sortit de la grotte. Quelques minutes après, une détonation de mousqueterie annonça à Biassou que le nègre avait obéi et vécu ?

Le chef, débarrassé de toute inquiétude, se tourna alors vers Rigaud, l'œil étincelant de plaisir, et avec un ricanement de triomphe qui semblait dire : Admirez (1) !

Cependant la revue continuait. Cette armée, dont le désordre m'avait offert un tableau si extraordinaire quelques heures auparavant, n'était pas moins bizarre sous les armes. C'étaient tantôt des nègres absolument nus, munis de massues, de tomahawks, de casse-têtes, marchant au son de la corne à bouquin, comme les sauvages ; tantôt des bataillons de mulâtres, équipés à l'espagnole ou à l'anglaise, bien armés et bien disciplinés, réglant leurs pas sur le roulement d'un tambour; puis des cohues de négresses, de négrillons, chargés de fourches et de broches ; des fatras courbés sous de vieux fusils sans chien et sans canon; des griotes avec leurs parures bariolées, des griots, effroyables de grimaces et de contorsions, chantant des airs incohérens sur la guitare, le tamtani et le balafo. Cette étrange procession était de temps à autre coupée par des détachemens hétérogènes dégriffés, de marabouts, de sacatias, de mamelouks, de quarterons, de sang-mêlés libres ; ou par dis hordes nomades de noirs marrons à l'attitude ûère, aux carabines brillantes, traînant dans leurs rangs leurs cabrouets tout chargés, ou quelque canon pris aux blancs, qui leur servait moins d'arme que de trophée, et hurlant à pleine voix les hymnes «lu camp du Grand-Pré et d'Oua-Nassé. Au-dessus de toutes ces têtes flottaient des drapeaux de toutes couleurs, de toutes devises, blancs, rouges, tricolores, fleurdelisés, surmontés du bonnet de liberté, portant pour inscriptions : — Mort aux prêtres et aux aristocrates ! — Vive la religion ! — Liberté ! Egalité ! — Vive le roi ! — A bas la métropole ! — Viva Espana ! — Plus de tyrans ! etc. Confusion frappante qui indiquait que toutes les forces des rebelles n'étaient qu'un amas de moyens sans but, et qu'en cette armée il n'y avait pas moins de désordre dans les idées que dans les hommes.

En passant tour à tour devant la grotte, les bandes inclinaient leur bannière, et Biassou rendait le salut. Il adressait

(1) Toussaint-Louverture, qui s'était formé à l'école de Biassou, et qui, s'il ne lui était pas supérieur en habileté, était du moins fort lo n de l'égaler en perfidie et en cruauté , Toussaint-Louverlure a donné plus lard le spectacle du même pouvoir sur les nègres famtisés. Ce chef, issu, dit-on, d'une race royale africaine, avait reçu, comme Biassou, quelque instruction g o si&re, a laquelle il ajoutait du génie. Il s'était dressé une façon de mine républicain a Saint-Domingue dans le mémo temps où Bonaparte s« fondait en France une monarchie sur la victoire. Toussaint admirait naïvement \r premier consul ; mais le premier consul , ne voyant dans Toussaint qu'un parodist? gênant de sa fortune, repoussa toujours dédaigneusement toute correspondance avec l'e-.clave affranchi qui osait lui écrire : Ah premier des blancs, le premier des noirs.

VICTOR HUGO

à chaque (roupe quelque réprimande ou quelque éloge ; et, chaqueparole de sa lMiuclie,sr*ère ou llalleuse,elait recueillie

par les siens avec un respect fanatique et une sorte de crainte : superstitieuse.

Ce flot de barbares et de sauvages passa enfin; J'avoue que la vue de tant de brigands, qui m'avait distrait d'abord, finissait par me peser. Cependant le jour tombait, etau moment où les derniers rangs défilèrent, le soleil ne jetait plus qu'une teinte, de cuivre rouge swr le Iront granitique des montagnes de l'orient.

Biassou paraissait rsveur. Quand la revue fut terminée , qu'il eut donné ses derniers ordres, et que tous les rebelles furent rentrés sous leurs ajoupas, il m'adressa la parole.

— Jeune homme, me dit-il, tu as pu juger à ton aise de mon génie et de ma puissance. Voici que l'heure est venue pour toi d'en aller rendre compte à Léogri.

— Il n'a pas tenu a moi qu'elle ne vint plus tôt, lui répondis-je froidement.

— Tuas raison, répliqua Biassou. Il s'arrêta un moment comme pour épier l'effet que produirait sur moi ce qu'il allait me dire, et il ajouta : — Mais il ne tient qu'a toi qu'elle ne vienne pas.

— Comment I m'éeriai-je étonné, que veux-tu dire?

— Oui, continua Biassou, ta vie dépend de toi; tu peux la sauver si tu le veux.

Cet accès de démenée, le premier et le dernier sans doute que Biassou ail jamais eu, me parut un prodige. L'obi, surpris comme moi, s'était élancé du siège Où il avait conservé si longtemps la même attitude extatique, à la mode des fakirs hindous. Il se plaça en face du généralissime, et éleva la voix avec colère :

— Que dice. cl exdentissimo senor mariscal-de-cctmpo (I)? Se souvient-il de ce qu'il m'a promis? Il ne peut, ni lui ni le bon Giu, disposer maintenant de cette vie : elle m'appartient.

En ce moment encore, à cet accent irrité, je crus me ressouvenir de ce maudit petit homme; mais ce moment fut insaisissable, et aucune lumière n'en jaillit pour moi

Biassou se leva sans s'émouvoir, parla bas un instantavec l'obi, lui montra le drapeau noir que j'avais déjà remarqué, et, après quelques mots échangés, le sorcier remua la télé de haut en bas et la releva de bas en haut, en signe d'adhésion. Tous deux reprirent leurs places et leurs altitudes.

— Ecoute, me dit alors le généralissime en tirant de la poche de sa veste l'autre dépêche de Jean-Fianeois, qu'il y avait déposée : nos affaires vont mal ; liouekmann vient de périr dans un combat. Les blancs on I exterminé deux mille noirs révoltés dans le district du Cul-dc-Sac. Les colons continuent de se fortifier et de hérisser la plaine de postes militaires. Nous avons perdu, par notre faute, l'occasion de prendre le Cap: elle ne se représentera pas de longtemps. Du coté de l'est, la route principale est coupée par une rivière : les blancs, afin d'en défendre le passage, y ont établi une batterie sur des pontons, et ont formé sur chaque bord deux petits camps. Au sud, il y a une grande roule qui traverse ce pays montueux appelé le Haut du-Cap ; ils l'ont i ouverte de troupes et d'artillerie. La position est également fortifiée du coté de la terre par une bonne palissade, à laquelle tous les habitons ont travaillé, et l'on y a ajouté des chevaux de frise. Le Cap est donc a l'abri de nos armes. Noire embuscade aux gorges dtj Dompte-Mulâtre a manqué son effet. A. tous nos échecs se joint la lièvre de Siam, qui dépeuple le camp de Jean -François. En conséquence, le

(i)Quc diilotris excellent seigneur maréchal de-camp ?

grand-amiral de France (1) pense, et nous partageons son avis , qu'il conviendrait de traiter avec le gouverneur Blanchelaftde et l'assemblée coloniale. Voici la lettre que nous adressons à l'assemblée à ce sujet : écoute!

<• Messieurs les députés,

■ De grands malheurs ont affligé cette riche et importante » colonie; nous y avons été enveloppés, et il ne nous reste n plus rien à dire pour noire justification. Un jour vous nous » rendrez toute la justice que mérite notre position. Nous

; » devons être compris dans l'amnistie générale que le roi » Louis XVI a prononcée pour tous indistinctement.

» Sinon, comme le roi d'Espagne est un bon roi, qui nous » traite fort bien, et nous témoigne des récompenses, nous con-

. » tinueronsde le servir avec zèle et dévouement.

» Nous voyons par la loi du 28 septembre 1701 que l'as- » semblée nationale et le roi vous accordent de prononcer » définitivement sur l'état des personnes non libres et l'état » politique des hommes de couleur. Nous défendrons les » décrets de l'assemblée nationale et les vôtres, revêtus des «formalités requises, jusqu'à la dernière goutte de notre » sang. Il serait même intéressant que vous déclariez, par un » arrêté sanctionné de monsieur le général, que votre inten- » tion est de vous occuper du sort des esclaves. Sachant » qu'ils sont l'objet de votre sollicitude, par leurs chefs, à » qui vous ferez parvenir ce travail, ils seraient satisfaits, » et l'équilibre rompu se rétablirait en peu de temps.

» Ne comptez pas cependant, messieurs les représentans ; a que nous consentions ù nous armer pour les volontés des

: » assemblées révolutionnaires. Nous sommes sujets de trois » rois, le roi de Congo, maître-né de tous les noirs; le roi » de France, qui représente nos pues; et le roi d'Espagne

• » qui représente nos mères. Ces trois rois sont les desci-n- » dans de ceux qui, conduits par une étoile, ont été adorer n l'Homme-Dieu: Si nous servions les assemblées, nous se- » rions peut-être entraînés a faire la guerre contre nos frèii res, les sujets de ces trois rois, à qui nous avons promis » fidélité.

» Et puis, nous ne savons ce qu'on entend par volonté de

• la nation, vu que depuis que le monde reijne nous n'avons » exécuté que celle d'un roi. Le prime de France nous aime, » celui d'Espagne ne cesse de nous secourir. INous les aidons, n ils nous aident : c'est la cause de l'humanité. El d'ailleurs u ces majestés viendraient à nous manquer, que nous auii iinns bien vite trôné un roi.

« Telles sont nos intentions, moyennant quoi nous con- » sentirons à faire la paix.

» Signé Ji:.\N-FnA.\<;;ois, gênerai; Bi.ASsOi', niaréchal-de-

• ca.np, Dr.sini z, Mai\zi;u, Tolss.\i.m\ Atuthr, com-

• missaires ad hoc (J), •■

— Tu vois, ajouta Biassou après la lecture de cette pièce de diplomatie nègre, dont le souvenir s'est fixé moi pour nu t dans ma tète, tu vois que nous sommes pacifiques. Or, voilà ce que je veux de toi. M Jean-François, ni moi, n'avon-, été élevés dans les écoles des blancs, où l'on apprend le beau langage. Nous savons nous battre, mais nous ne savons point écrire. Cependant nous ne voulons pas qu'il reste rien dans notre lettre .a l'assemblée qui puisse exciter les burlerias orgueilleuses de nos anciens maîtres. Tu parais avoir appris cette science frivole qui nous manque. Corrige le» fautes qui pourraient, dans notre dépêche, prêtera rire aux blancs : a ce prix, je t'accorde la vie.

H y avait dans ce rôle île correcteur des fautes d'orthographe diplomatique de Biassou quelque chose qui répugnait trop a ma Berté, pour que je balançasse un moment. El d'ailleurs, que ne faisait la vie' Je refusai son offre.

Il parut surpris. — Comment! s'ecria-t-il, tu aimes mieux mourir que de redresser quelques traits de plume sur un morceau de parchemin?

(i Nous avons déjà dit que Jean-François prenait ce titre (2) Il paraîtrait que cette lettre, ridiculement caractéristique fut en etfet envoyée à l'assemblé?,

BUG-JARGAL

— Oui , lui répondis-je.

Ma résolution semblait l'embarrasser. Il me dit après un instant de rêverie:

— Ecoute bien, jeune fou, je suis moins obstiné que toi. Jeté donne jusqu'à demain soir pour te décider à m'obéir ; demain, au coucher du soleil, tu seras ramené devant moi. Pense alors à me satisfaire. Adieu; la nuit porte conseil. Songes-y bien, chez nous la mort n'est pas seulement la

.mort.

Le sens de ces dernières paroles, accompagné d'un rire affreux, n'était pas équivoque; et les tourmens que Biassou avait coutume d'inventer pour ses victimes achevaient de l'expliquer.

— Candi , ramenez le prisonnier, poursuivit Biassou ; confiez-en la garde aux noirs du Morne-Rouge : je veux qu'il vive encore un tour de soleil, et mes autres soldats n'auraient peut-être pas la patience d'attendre que tes vingt-quatre heures fussent écoulées.

Le mulâtre Candi, qui était le chef de sa garde, me lit Unies bras derrière le dos. Un soldat prit l'exli émiïé de la corde, et nous sortîmes de la grotte.

Quand les événemens extraordinaires, les angoisses et les catastrophes viennent fondre tout-à-coup au milieu d'une vie heureuse et délicieusement uniforme, ces émotions inattendues, ces coups du sort, interrompent brusquement le sommeil de l'âme, qui se reposait dans la monotonie de la prospérité. Cependant le malheur qui arrive de cette manière ne semble pas un réveil, mais seulement un songe. Pour celui qui a toujours été heureux, le désespoir commence par la stupeur. L'adversité imprévue ressemble ù la torpille ; elle secoue, mais engourdit ; et l'effrayante lumière qu'elle jette soudainement devant nos yeux n'est point le jour. Les hommes, les choses, les faits, passent alors devant nous avec une physionomie en quelque sorte fantastique, et se meuvent comme dans un rêve. Tout est changé dans l'horizon de notre Vie, atmosphère et perpective : mais il s'écoule un long temps avant que nos yeux aient perdu celte sorte d'image lumineuse du bonheur passé qui les suit, et, s'interposant sans cesse entre eux et le sombre présent, en change la couleur et donne je ne sais quoi de faux à la réalité. Alors tout ce qui est nous paraît impossible, et absurde : nous croyons ù peine à notre propre existence, parce que, ne retrouvant rien autour de nous de ce qui composait notre être, nous ne comprenons pas comment tout cela aurait disparu sans nous entraîner, et pourquoi de notre vie il ne serait resté que nous. Si cette position violente de^l'âme se prolonge, elle dérange l'équilibre de la pensée ef devient folie, état peutêtre beureux, dans lequel la vie n'est plus pour l'infortuné qu'une vision, dont il est lui-même le fantôme.

J'ignore, messieurs, pourquoi je vous expose ces idées. Cène sont point de celles que l'on comprend et que l'on fait comprendre. Il faut les avoir senties. Je les ai éprouvées. C'était l'état de mon âme au moment où les gardes de Biassou me remirent aux nègres du Morne-Rouge. Il me semblait que c'était des spectres qui me livraient à des 6pectres, et sans opposer de résistance Je me laissai lier par la ceinture au tronc d'un arbre. Ils m'apportèrent quelques patates,

cuites dans l'eau, que je mangeai par cette sorte d'instinct machinal que la bonté de Dieu laisse à l'homme au milieu des préoccupations de l'esprit.

Cependant la nuit était venue; mes gardiens se retirèrent dans leurs ajoupas, et six d'entre eux seulement restèrent près de moi, assis ou couchés devant un grand feu qu'ils avaient allumé pour se préserver du froid nocturne. Au bout r de quelques inslans, tous s'endormirent profondément.

L'accablement physique dans lequel je me trouvais alors ne contribuait pas peu aux vagues rêveries qui égaraient ma pensée. Je me, rappelais les jours sereins et toujours les mêmes que, peu de semaines auparavant, je passais encore près de Marie, sans même entrevoir dans l'avenir une autre possibilité que celle d'un bonheur éternel. Je les comparais à la journée qui venait de s'écouler, journée où tant de choses étranges s'étaient déroulées devant moi, comme pour me faire douter de leur existence, où ma vie avait été trois fois condamnée, et n'avait pas été sauvée. Je méditais sur mon avenir présent, qui ne se composait plus que d'un lendemain, e( ne m'offrait plus d'autre certitude que le malheur et la mort, heureusement prochaine. Il me semblait lutter contre un cauchemar affreux. Je me demandais s'il était possible que tout ce qui s'était passé fût passé, que ce qui m'entourait fût le camp du sanguinaire Biassou, que Marie fût pour jamais perdue pour moi, cl que ce prisonnier gardé par six barbares, garrotté et dévoué à une mort certaine, ce prisonnier que me montrait la lueur d'un feu de brigands, fût bien moi. El, malgré tous mes efforts pour fuir l'obsession d'une pensée bien plus déchirante encore, mon cœur revenait à Marie. Je m'interrogeais avec angoisse sur son sort; je me raidissais dans mes liens comme pour voler à son secours, espérant toujours que le rêve horrible se dissiperait, et que Dieu n'aurait pas voulu faire entrer toutes les horreurs sur lesquelles je n'osais nr'arrêterdansla destinée de l'ange qu'il m'avait donné pour épouse. L'enchaînement douloureux de mes idées ramenait alors Pierrot devant moi, et la rage me rendait presque insensé; les artères de mon front me semblaient prêtes à se rompre; je me haïssais, je me maudissais, je me méprisais pour avoir un moment uni mon amitié pour Pierrot à mon amour pour Marie ; et, sans chercher à m'expliquer quel motif avait pu le pousser à se jeter lui-même dans les eaux de la Grande-Rivière, je pleurais de ne point l'avoir tué. 11 était mort ; j'allais mourir; et la seule chose que je regrettasse de sa vie et de la mienne, c'était ma vengeance.

Toutes ces émotions m'agitaient au milieu d'un demisommeil dans lequel l'épuisement m'avait plongé. Je ne sais combien de temps il dura ; niais j'en fus soudainement arraché par le retentissement d'une voix mule qui chantait distinctement, mais de loin : Yo que soy contrabandista. J'ouvris les yeux en tressaillant ; tout était noir, les nègres dormaient, le feu mourait. Je n'entendais plus rien ; je pensai que cette voix était une illusion du sommeil, et mes paupières alourdies se refermèrent. Je les ouvris une seconde fois précipitamment ; la voix avait recommencé, et chantait avec tristesse et de plus près ce couplet d'une romance espa- ; gnole : [

Ea loscampos de Ocaua ,

Prliionero cal; Me llev&n s Coudllla ; Desdlchadoful(i).

Cette fois, il n'y avait plus de rêve. C'était la vols de Werrot! Un moment après, elle s'éleva encore dans l'ombre et le .silence, et fit entendre pour la deuxième fols, presque à mon oreille, l'air connu : Yo que soy contrabandista. Un dogue vint joyeusement se rouler a mes pieds, c'était Rask. Je levai les yeux. Un noir était devant moi, et la lueur du foyer projetait à côté du chien son ombre colossale : c'était

(t) Dans les champs d'Ocana,

Je tombal prisonnier : . „ •

Us m'emmenèrent a Coudllla ; Je fus malheureux I

victor nuno.

Pierrot, ta vei porta ; la surprise me rendit

jmm0] iieetmuct. J r»5- Les morts revenaieni

donc ! Ce n'étail plus un songe, mais une apparition. 1 détournai avec horreur. \ celle vue, sa têtu tomba sur sa poitrine.

—Frère f miirmura-t-i! à vois basse, lu m'avais -promis je ne , ie moi quand lu m'entendrais chanter

ou H • i ,■■■ ■ se i n'Oie.

y., | i-iai-Je, je le retrouve dom enfin : bour-

reau, assas ii nelc, ravisseur de Marie, oses-tu

in'appi 1er ion fi ire : Cicns, i : l'approche pas !

J'oubliais que j'étais allaehé de mani( ■ i" l'aire

presque aucun mouvement. J'abai mlaire-

ment les veux îur mon côté pour y chercher mon épée. Celte intention visible le frappa. Il prit un air ému, mais doux.

—Non! dit-il, non! je n'approcherai pas. Tu es mal- I, . plains ; toi, lu ne me plains pas, quoique je

le sois

Je haussai les épaules. Il eonipri! ce reproche muet. 11 ine. la d'un air rêveur.

— Oui, tu as ! eaucoup perdu ; mais, crois-moi, j'ai perdu plus que loi.

Cependant ce bruit de voix avait réjcillé les six nègres qui me gaulaient, apercevant un étranger, ils se levèrent précipitamment en - irs armes; mais dès que

leurs regards se Curent arrêtés sur Pierrot, ils poussèrent un cri de surprise et de joie, el tombèrent prosternes en battant la terre dolents fronts.

Mais les respects que ces nègres rendaient a Pierrot, les caresses que Rask portait alternativement de son maiireà moi, en me regardant avec inquiétude, comme étonné de mon froid accueil, rien ne faisait impression sur moi en ce moment. J'étais tout entier à l'émotion de ma rage, rendue impuissante par les liens qui me chargeaient.

— Oh! m'écriai-je enfin, en pleurant de fureur sous les entraves qui me retenaient, oh ! que je suis malheureux ! Je regrettais que ce misérable se f-.t fait justice à lui-même; je le croyais mort, et je me dési lais pour ma vengeance. Et maintenant le voilà qui vient me narguer lui-même; il est là, vivant, sous mes veux, et je ne puis jouir du bonheur de le poignarder. Oh ! qui me délivrera de ces exécrables uçeudsl

Pierrot se retourna vers ' - nègres, toujours en adoration devant lui : — Camarades , dit-ll , détachez le prisonnier !

H M promptet . Mes six gardiens i o'upen hl avi c

empressemenl les cordes qui m'entouraient. .le me levai debout et libre, mais je restai immobile, l'élonnement m'enchaînait à son tour.

— Ce n'est pas tout, reprit alors Pierrot; et arrachant le poignard de l'un des nègres, il me le proenta en disant : — Tu peux te satisfaire. A. Dieu ne plaise que je le dispute le droit de disposer de ma vie. Tu las sauvée trois fois; elle est bien à toi maintenant; frappe, si tu veux frapper.

Il n'y avait ni reproche ni amertume dans sa voix. I! n'était que triste el résigne.

Cette voie inattendue ouverte a ma Vengeance par celui même qu'elle brûlait d'atteindre avail quelque chose de trop étrange et de trop iacilc. le sentis qui toute ma haine pour Pierrot, tout mon annuir pour Marie, ne suffisaient pas pour me porter a un assassinai ; d'ailleurs, quelles que fussent les apparences, une voix nié cïiàll au tond dû c'oé'ûr qu'un ennemi et un coupable ne vient pas de celte manière au-devant de la vengeance et du châtiment. Vous le dirai-je entin ? il v avait dans lepresijge im,., rieux dont ce,! éiie extraordinaire

était environné quelque chose qui me subjuguait moi-même malgré moi dans ce moment. Je repoussai le poignard.

— Malheureux! luidis-je, je veux bien te tuer dans un combat, mais non l'assassiner. Défends-toi l

— Que je me défende ! répondit-il étonné •, et contre qui?

— Contre moil

Il lit un geste de stupeur.

— Contre toi! C'est la seule chose pour laquelle je ne puisse l'obéir. Vois-tu Rask ? je puis bien l'égorger ; il se laissera faire : mais je ne saurais le contraindre à lutter contic moi; il ne me comprendrait point. Je ne te comprends pas; je suis Rask pour toi.

Il ajouta après un silence:

— Je vois la haine dans tes yeux, comme tu l'as pu voir un jour dans les miens. Je sais que tu as éprouvé bien des malheurs ; ton oncle a été massacré, tes champs incendiés, tes amis égorgés; on a saccagé tes maisons, dévasté ton héritage ; mais ce n'est pas moi , ce sont les miens. — Ecoute , je t'ai dit un jour que les liens m'avaient fait bien du mal; tu m'as répondu que ce n'élail pas toi : qu'ai-je fait alors?

Son visage s'éclaircit; il s'attendait à me voir tomber dans ses bras. Je le regardai d'un air farouche.

— Tu désavoues tout ce que m'ont fait les tiens, lui dis-je avec l'accent de la fureur, et lu ne parles pas de ce que tu m'as l'ait, toi !

— Quoi donc? demanda-t-il.

Je m'approchai violemment de lui, et ma voix devint un tonnerre: — Où est Marie? Qu'as-tu fait de Marie?

A. ce nom, un nuage passa sur son front : il parut un monu nt embarrassé. Enfin, rompant le silence :

— Maria] répondit-il. Oui, tuas raison... mais trop d'oreilles nous écoulent.

Son embarras, ces mots : tu as raison, rallumèrent un enfer dans mon cœur. Je crus voir qu'il éludait ma question. En ce moment il me regarda avec son visage ouvert, el me dit avec une émotion prolonde :

— Ne me soupçonne pas, je t'en conjure. Je te dirai tout cela ailleurs. Tiens, aime-moi comme je t'aime, avec confiance.

Il s'arrêta un instant pour observer l'effet de ses paroles, et ajoula avec attendrissement :

— Puisje l'appeler frère ?

Mais ma colère jalouse avait repris toute sa violence, etees paroles tendres, qui me parurent hypocrites, ne îirent que l'exaspérer.

— Oses-lu bien me rappeler ce temps? m'écriai-je, misérable ingrat!

11 m'interrompit. De grosses larmes roulèrent dans ses yeux : — Ce n'est pas moi qui suis ingrat !

—Eh bien ! parle! répris je avec emportement. Qu'as-tu fait de Marie?

— Ailleurs, ailleurs! me répondit-il. Ici nos oreilles n'entendent pas seules ce que nous disons. Au reste, lu ne me croirais pas sans doute sur parole , et puis le temps presse. Voilà qu'il fait jour, et il faut que je te tire d'ici. Ecoule, tout est liui, puisque tu doutes de moi, et tu feras aussi bien de m'àchever avec un poignard ; mais attends encore un peu avant d'exécuter ce que tu appelles ta vengeance : je dois d'abord te délivrer. A ieiis avec moi trouver Biassou.

Cette manière d'agir et de parler cachait un mystère que je ne pouvais comprendre. Malgré toules mes préventions contre cet homme, sa voix faisait toujours vibrer une corde dans mon cœur. En l'écoutant, je. ne sais quelle puissance me dominait. Je me surprenais balançant entre la vengeance et la pitié, la défiance et un aveugle abandon. — Je le suivis.

XLIf.

Nous sortîmes du quartier des nègres du Morne-Rouge. Je m'étonnais démarcher libre dans fe«amp barbare où la veille

BUGJÀRGA.L.

chaque brigand semblait avoir soif de mon sang. Loin de chercher à nous arrêter, les noirs et les mulâtres se prosternaient sur notre passage avec des exclamation de surprise, de joie et de respect. J'ignorais quel rang Pierrot occupait dans l'armée des révoltés; mais je me rappelais l'empire qu'il exerçait sur ses compagnons d'esclavage, et je m'expliquais sans peina l'importance dont il paraissait jouir parmi ses camarades de rébellion.

Arrivés à la ligne de gardes qui veillait devant la grotte de Biassou, le mulâtre Candi, leur chef, vint à nous, nous demandantdeloin,avecmenaces, pourquoi nous osions avancer si près du général; mais quand il fut à portée de voir distinctement les traits de Pierrot, il ôta subitement sa montera brodée en or, et, comme terrifié de sa propre audace, il s'inclina jusqu'à terre, et nous introduisit près de Biassou, en balbutiant mille excuses auxquelles Pierrot ne répondit que par un geste de dédain.

Le respect des simples soldats nègres pour Pierrot ne m'avait pas étonné; mais en voyant Candi, l'un de leurs principaux officiers, s'humilier ainsi devant l'esclave de mon oncle, je commençai à me demander quel pouvait être cet homme dont, l'autorité semblait si grande. Ce fut bien autre chose quand je vis le généralissime, qui était seul au moment où nous entrâmes, et mangeait tranquillement un calalou, se lever précipitamment à l'aspect de Pierrot, et, dissimulant une surprise inquiète et un violent dépit, s'incliner humblement devant mon compagnon, et lui offrir son propre trône d'acajou. Pierrot refusa.

— Jean Biassou, dit-il, je ne suis pas venu vous prendre votre place , mais simplement vous demander une grâce.

— Alteza, répondit Biassou en redoublant ses salutations, vous savez que vous devez disposer de tout ce qui dépend de Jean Biassou, de tout ce qui appartient à Jean Biassou, de Jean Biassou lui-même.

Ce titre û'alteza, qui équivaut à celui à'altesse ou de hautesse, donné à Pierrot par Biassou, accrut encore mon étonnement.

— Je n'en veux pas tant, reprit vivement Pierrot : je ne vous demande que la vie et la liberté de ce prisonnier.

Il me désignait de la main. Biassou parut un moment interdit : cet embarras fut court.

— Vous désolez votre serviteur, alteza ; vous exigez de lui bien plus qu'il ne peut vous accorder, à son grand regret. Ce prisonnier n'est point Jean Biassou, n'appartient pas à Jean Biassou, et ne dépend pas de Jean Biassou.

— Que voulez-vous dire? demanda Perrot sévèrement. De qui dépend-il donc? Y a-t il ici un autre pouvoir que vous?

— Hélas! oui, alteza.

— Et lequel?

— Mon armée.

L'air caressant et rusé avec lequel Biassou éludait les questions hautaines et franches de Pierrot annonçait qu'il était déterminé à n'accorder à l'autre que les respects auxquels il paraissait obligé.

— Comment ! s'écria Pierrot, votre armée ! Et ne la commandez-vous pas?

Biassou, conservant son avantage, sans quitter pourtant son attitude d'infériorité, répondit avec une apparence de sincérité :

— S» alteza pense-t-elle que l'on puisse réellement commander à des hommes qui ne se révoltent que pour ne pas obéir?

J'attachais trop peu de prix à la vie pour rompre le silence; mais ce que j'avais vu la veille de l'autorité illimitée de Biassou sur ces bandes aurait pu me fournir l'occasion de le démentir et de montrer à nu sa duplicité. Pierrot lui répliqua:

— Eh bien! si vous ne savez pas commander à votre armée, et si vos soldats sont vos chefs, quels motifs de haine peuvent-ils avoir contre ce prisonnier?

— • Bouckmann vient dYtre tué par les troupes du gouvernement, dit Biassou en composant tristement son visage féroce et railleur; les miens ont résolu de venger sur ce blanc la mort du chef des nègres marrons de la Jamaïque; ils veu- P?nt opposer trophée â trophée, et que la tétc de ce jeune of-

LK SI Ei LK. — Y.

fteier serve de contre-poids à la tête deBouckmannUans la balance où le bon Giu pèse les deux partis.

— Comment avez-vous pu, dit Pierrot, adhérer à ces horribles représailles? Ecoutez-moi , Jean Biassou : ce sont ces cruautés qui perdront notre juste cause. Prisonnier au camp des blancs, d'où j'ai réussi à m'échapper, j'ignorais la mort de Bouckmann, que vous m'apprenez. C'est un juste châtiment du ciel pour ses crimes. Je vais vous apprendre une autre nouvelle : Jeannot, ce même chef des noirs qui avait servi de guide aux blancs pour les attirer dans l'embuscade de Dompte Mulâtre, Jeannot vient aussi de mourir. Vous savez , ne * m'interrompez pas Biassou, qu'il rivalisait d'atrocité avec Bouckmann et vous ; or, faites attention à ceci, ce n'est point la foudre du ciel, ce ne sont point les blancs qui l'ont frappé; c'est Jean-François lui-même qui a fait cet acte de justice.

Biassou, qui écoutait avec un sombre respect, fit une excla? mation de surprise. En ce moment Rigaud entra, salua profondément Pierrot, et parla bas à l'oreille du généralissime. On entendait au dehors une grande agitation dans le camp. Pierrot continuait ;

— ... Oui, Jean-François, qui n'a d'autre défaut qu'un luxe funeste, et l'étalage ridicule de cette voiture à six chevaux qui le mène chaque jour de son camp à la messe du curé de la Grande-Rivière, Jean-François a puni les fureurs de Jeannot. Malgré les lâches prières du brigand, quoiqu'à son dernier moment il se soit cramponné au curé de la Marmelade, chargé de l'exhorter, avec tant de terreur qu'on a dû l'arracher de force, le monstre a été fusillé hier, au pied même de l'arbre armé de crochets de fer auxquels il suspendait ses victimes vivantes. Biassou, méditez cet exemplel Pourquoi ces massacres qui contraignent les blancs à la férocité? Pourquoi encore user de jongleries afin d'exciter la fureur de nos malheureux camarades, déjà trop exaspérés ? Il y a au Trou-Coffi un charlatan mulâtre, nommé Romaine-Ia-Prophétesse, qui fanatise une bande de noirs : il profane la sainte messe ; il leur persuade qu'il est en rapport avec la Vierge, dont il écoute les prétendus oracles en mettant sa tête dans le tabernacle ; et il pousse ses camarades au meurtre et au pillage, au nom de Marie!...

11 y avait peut-être une expression plus tendre encore que la vénération religiei.se dans la manière dont Pierrot prononça ce nom. Je ne sais comment cela se lit, mais je m'en sentis offensé et irrité,

— ...Eh bien I poursuivit l'esclave, vous avez dans votre camp je ne sais quel obi, je ne sais quel jongleur comme ce Romaine-la-Prophétesse! Je n'ignore point qu'ayant à conduire une armée composée d'hommes de tous pays, de toutes familles, de toutes couleurs, un lien commun vous est nécessaire ; mais ne pouvez-vous le trouver autre part que dans un fanatisme féroce et des superstitions ridicules? Croyez-moi, Biassou, les blancs sont moins cruels que nous. J'ai vu beaucoup de planteurs défendre les jours de leur esclave: je nTî. gnorepasque, pour plusieurs d'entre eux, ce n'était pas sauver la vie d'un homme, mais une somme d'argent; du moins leur intérêt leur donnait une vertu. Ne soyons pas moins clément qu'eux: c'est aussi notre intérêt. Notre cause sera-t-elle plus sainte et plus juste quand nous aurons exterminé des femmes, égorgé des enfans, torturé des vieillards, brûlé des coloris dans leurs maisons ? Ce sont là pourtant nos exploits ■ de chaque jour . Faut-il, répondez, Biassou, que le seul vestige ' de notre passage soit toujours une trace de sang ou une trace de feu?

Il se tut. L'éclat de son regard, l'accent de sa voix donnaient à ses paroles une force de conviction et d'autorité impossible à reproduire. Comme un renard pris par un lion, l'œil obliquement baissé de Biassou semblait chercher par quelle ruseil pourrait échapper à tant de puissance. Pendant qu'il méditait, le chef de la bande des Cayes, ce même Rigaud qui la veille avait vu d'un front tranquille tant d'horreurs se' commettre devant lui, paraissait s'indigner des attentats dont Pierrot avait tracé le tableau, et s'écriait avec une hypocrite consternation :

— Eh ! mon bon Dieu, qu'est-ce que c'est qu'un peuple en fureur !

VICTOR HUGO

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