‹ Le siècleChapitre 33 sur 113 · LA VÉRITABLE COMÉDIE HUMAINE · texte numérisé non relu

LA VÉRITABLE COMÉDIE HUMAINE

—Je demande la faveur non de vous emmènerions, en Chine, dit sir Archibald Caskil, mais un autre vous-même, votre portrait, celui qui est en ce moment suspendu à votre cou. Vous êtes, continua-t-il du ton bonhomme qu'il savait prendre si à propos, la digne femme de mon meilleur ami,' d'un ami excellent, noble marin comme je suis loyal négociant. Il me seraitdoux de regarder quelquefois en voyage les traits de la compagne de celui qui m'est, qui me sera toujours si cher. Au retour, je vous rendrais fidèlement ce portrait, si vous l'exigiez.

— Le voici, dit lady Glenmour ; je vous le donne, «chevat-elle d'une voix aussi tremblante que sa main , au nom de notre ami commun, de mon mari...

— A qui je vous prie de remettre le mien, ajouta sir Archibald Caskil en remettant à lady Glenmour une miniature enfermée dans un cercle d'or et de diamans.

Tancrède suivait d'un regard ardent et inquiet cet échange inopiné de portrais.

Que sir Archibald Caskil était long à s'en aller pour ledoc teur ! — Maintenant, s'écria le faux Archibald Caskil, redevenu le négociant du Cap, bon souvenir au docteur Patrick, bon souvenir au valeureux Tancrède, bon souvenir de la part de l'honnête voyageur à milady ! Et contrairement à sa très familière habitudcTd'embrasser lady Glenmour, il lui dit adieu sans l'embrasser. Il ajouta :

— Je ne vous reverrai plus que dans six mois, ou je vous reverrai cette nuit, mais avec deux cent cinquante mille francs déplus dans mon portefeuille... ou bien, jamais! Adieu! adieu ! adieu !

— Que Dieu t'accompagne, et que le diable t'emporte, murmura Patrick; mais, pars donG !

On le croyait déjà au bas de l'escalier ; il rentra aussitôt pour aller vers Maracaïbo étendu aux pieds de sa maîtresse depuis le «ommencement de la soirée. L'ayant poussé du pied, le singe se réveilla en sursaut et fixa sur lui ses yeux assoupis, mornes etde mauvaise humeur.

— Monsieur Maracaïbo, j'avais oublié en partant, lui dit sir Archibald Caskil, de vous faire mes adieux ; j'accours en galant homme réparer mes torts. Mettez ceux-là avec les autres et soyez assez indulgent pour les excuser tous et les oublier. Je vous ai souvent raillé et battu, monsieur Maracaïbo, mais j'ai toujours conservé pour vous au fond de l'âme une estime profonde que n'ont jamais diminuée les corrections que vous avez reçues de ma main.

Cette allocution dont le sens littéral échappait complètement à Maracaïbo le frappa par l'appropriation directe que parut en faire à son individu le faux sir Archibald Caskil, qu'il n'ahiait ^uère, on lésait, et parle rire bouffon qu'elle excita chez lady Glenmour, malgré sa tristesse, chez le docteur Patrick et Tancrède.

Les singes sont de la nature des journalistes; ils veulent avoir le droit de railler tout le monde, mais ils souffrent horriblement si on les raille.

Trop faible, il le sentait, pour se venger de son ennemi, Maracaïbo se contenta dans sa rage concentrée de lui lancer de travers un de ces regards terribles et résignés qu'envoient les esclaves noirs à leurs maîtres qui les ont brisés sous le bâton. Un œil accuse la douleur, l'autre promet le poison. Us se taisent pourtant. Maracaïbo se tut.

Ainsi, fidèle jusqu'au bout à son caractère ou plutôtauca-, ractère qu'il s'était donné, le faux sir Arohibad Caskil marquait son départ du château de lady Glenmour par une gros^

ai*

LEON GOZLAN

se bouffonnerie, de même qu'il avait signalé son arrivée par ses bruyantes excentrieités.

Il dit encore une vingtième fois adieu à ses amis qui, après son départ, cette fois définitif, gardèrent pendant une heure un silence différemment expressif dans l'appartement dont il sortait.

Dans le cœur du docteur Patrick se murmurait cette prière:

« Je vous remercie, mon Seigneur et mon Dieu, d'avoir » éloigné ce jeune homme, qui depuis son arrivée ici m'a sans » cesse inquiété pour le repos de la femme de mon noble ami. » Grâces vous soient rendues, Seigneur, maintenant et dans .» l'éternité. Ameu! amen! a m en ! »

A dix heures, le docteur Patrick, jugeant le malade endormi, se leva sans bruit pour aller se coucher. Il assura lady Glenmour que si le délire ne survenait pas, il considérait Tancrède comme à peu près guéri, mais que si, au contraire, le délire, à ce point délicat de la convalescence, se montrait encore, le symptôme était des plus fâcheux. Rien ne pouvait plus répondre de lui, excepté le hasard, ce président-né de toutes les facultés de médecine.

Il espérait bien qu'il n'en serait pas ainsi : ce sommeil tranquille du malade dénotait un mieux absolu.

Après avoir baisé avec un attendrissement profond la main de lady Glenmour, qui n'avait rien entendu ni rien senti, le docteur Patrick se retira.

Lady Glenmour resta seule avec Tancrède, dont le visage était caché derrière un des pans du rideau du lit.

Sa poitrine alors se dégagea, les cordes de son cerveau se détendirent, et la lutte devint libre entre elle et elle. Elle ne s'avoua rien, elle affronta tout. La clarté se fit dans son âme, non celle du soleil ; maisJa clarté discrète des amours souffrantes, celle des étoiles.

D'un côté, elle se vit abandonnée, trahie, jouée par son mari, dont le silence— il durait depuis plus de deux mois — ne prouvait pas autre chose ; de l'autre, elle se sentit avec honte, mais avec sincérité, malheureuse, désolée, du départ de cet étrange ami de son mari, dont la présence au château avait été pour elle comme une brillante résurrection. Lord Glenmour, elle en avait la ferme conviction, ne reviendrait plus; de pareils hommes, élégans, froids, résolus, ont de ces déterminations romanesques comme leur vie ; le roman est leur histoire.

Il l'avait épousée par défi, il la quittait comme on quitte le jeu après un pari gagné. Point de pitié; de la galanterie froidement exquise un instant, mais enfin la rupture que rien n'annonçait mieux que son silence obstiné, que son absence absolue comme la mort.

« — S'il l'eût voulu pourtant ! pensait-elle, s'il l'eût voulu, il se serait fait aimer. Il a préféré m'honorer de son indifférence !» Et lady Glenmour se trouvait, après ce triste parallèle entre deux hommes, assise et perdue au milieu de deux vides. Celui-ci ne venait pas, celui-là ne reviendrait plus. L'un l'avait oubliée ; pourrait-elle oublier l'autre? Elle le voudrait ! Mais comme elle est distraite, agitée !

Jamais elle n'a ressenti de pareille crainte : sa main droite s'est posée involontairement sur son cœur. Dans cette attitude, elle se laisse conduire par sa pensée sur les pas de sir Archibald Caskil, de ce jeune homme qui lui avait dit en riant, mais que d'autorité dans ce sourire ! qu'il voulait l'em- | mener avec lui. Que ne l'a-t-il emmenée? Puissance inouïe de l'imagination chez les femmes qui ne l'ont pas encore fa- ' tiguéel Elle suivait pas à pas, elle croyait accompagner réellement sir Archibald Caskil daus son lointain voyage. Elle appuyait son bras confiant sur le bras de fer de ce jeune homme d'un si heureux caractère, et elle allait, la joie, la confiance dans l'âme, partout où il lui plaisait d'aller.

Il était pour elle le contraire de l'uniformité accablante, de la monotonie mortelle dont elle avait eu tant à souffrir avant de le connaître-, il était le bruit qui éveille, le mouvement qui secoue, le naturel dont on a tant besoin, la force, la franchise, la santé, la joie, la gaîté. Avec lui elle écoutait la tempête qui se brise à la proue du vaisseau, elle prenait un repas de hasard. dans, ujiç auberge, elle galç-paii à ses tf>\isf dans

son regard elle mettait le sien, dans sa force musculaire sa faiblesse, dans ses bras puissans son corps frêle, gracieux et soumis.

— J'entends pleurer, s'interrompit-elle tout-à-coup au milieu de sa rêverie poursuivie à la lueur douteuse de la lampe de nuit; et elle tira brusquement le rideau qui lui cachait la figure du jeune malade.

— Vous ne dormez pas, il me semble, Tancrède? Des pleurs ! vous pleurez I

Le visage convalescent de Tancrède était ruisselant de larmes.

— Qu'avez -vous ? vous souffrez ! Oh I mon Dieu! mais qu'a-. vez-vous? répondez-moi...

Tancrède lui répondit par un éclat de rire qui la fit frissonner.

— Oh 1 mon Dieu I le voilà dans le délire, s'éoria-t-elle ; 11 est perdu; le docteur Petrick l'a dit...

— Milord... venez; approchez, milord... j'ai à vous parler tout bas... si bas, que je ne voudrais pas m'entendre moimême... murmurait Tanerède dans une fiévreuse agitation, et en passant ses deux mains sur son front en sueur... Et il se mit une seconde fois à pousser un éclat de rire frénétique.

— Mon ami, parlez-moi... Mais cessez ce rire qui m'alarme...

— Vous saurez donc, milord, dit Tancrède d'une voix fai* ble et étouffée, — et il s'était plaeé sur son séant, — que je suis un jeune homme faux, sans honneur, indigne d'habiter chez vous, qui avez été mon protecteur, qui êtes mon sou« tien...

— Oh! pourquoi dites-vous cela, Tanerède? Revenez à vous. Vous ne parlez pas à lord Glenmour, qui est absent, et auquel vous n'avez fait aucun mal... je vous le jure...

— Je vous ai fait du mal, milord... Ordonnez qu'on me fusille à la proue de votre vaisseau... Mon crime, le voici : j'aime votre femme!... Oui, votre femmet

— Silence ! dit lady Glenmour en retournant la tête et en tirant ensuite le rideau sur elle, pour que la voix de Tancrède ne sortît pas de l'alcôve... silence !

— Je l'aime; milord, depuis que je l'ai vue.

— Il m'aimait! pensa lady Glenmour... Mais, Tancrède, c'est moi qui suis là, qui vous écoute, ajouta-t-elle, et non lord Glenmour. .. Mais son égarement l'empêche de me voir.. Il m'aimait!

— Quand vous êtes parti, milord, reprit Tancrède, dont les yeux étaient toujours fermés, au lieu de regretter votre départ, je m'en suis lâchement réjoui. Quelle sauvage ingratitude!!... Et pendant votre absence, loin de veiller sur la précieux, sur l'inestimable trésor que vous m'avez confié «n partant, je l'ai désiré de toutes les forces de mon âme... Jetez-moi sans pitié à la mer, milord, avec deux boulets de quarante-huit aux pieds et au cou...

Tancrède s'arrêta un instant comme pour permettre aux larmes, qui gonflaient ses paupières, découler. —Avec son mouchoir, lady Glenmour les séchait doucement, oubliant elle-même qu'elle en répandait goutte à goutte sur l'oreiller du pauvre Tancrède, qui reprit :

— Car votre femme est belle, milord, mais belle à épouvanter ma raison, à désoler ma jeunesse, à me faire oublier les plus purs sentimens de la recosnaissance que je vous dois... Oui, milord, j'aime ma faute quelque grave qu'elle soit ! Je ne veux pas y renoncer par tous les anges du paradis et tous les démons de l'enfer!... Vous êtes averti, milord, faites votre devoir... j'ai fait le mien.

Oh ! comme le cœur de lady Glenmour frappait avec une violence sourde contre sa poitrine en présence de cette explo-, sion qui jetait de si redoutables lueurs dans son âme. Tancrède s'accusait de trahir lord Glenmour parce qu'il aimait sa femme , et elle, lady Glenmour, que dirait-elle? L'amour, de cet enfant racontait le sien.

Ces reproches qu'il s'adressait, ne pouvait-elle pas se les adresser aussi à elle-même?— Malheureuse ! j'aime donc, moi aussi, pensa-t-elle; et cette pensée lui indiqua sur-le-champ la s^le.ïeçgean.ce qu'elle eût à tirer de son mari, qujj'ejipo.

LES NUITS DU PÈRE LA. CHAISE

sait au malheur de ne plus l'aimer, et la seule conduite qu'elle eût a suivre pour ne pas le faire rougir de lui avoir don' é son nom à défaut de son amour. « J'aime, se répéla-t-elle, mais, comme cet enfant, je ferai aussi mon devoir. La rei ne recevra la let're qu'elle me remit le jour de mon mariage avec lord Glenmour, et par sa volonté souveraine, ce mariage ne sera plus : je rentrerai dans ma famille, et cela dans huit jours, le temps d'envoyer ma lettre et d'avoir la réponse.»

— Mais, reprit Tancrède d'un accent encore plus pénétré et plus plaintif, rassurez-vous, milord, rassurez vous dou blement ; cet amour me lue, il me tue bien plus que la formidable chule que j'ai faite pour elle, pour lady Glenmour, pour être un instant remarqué d'elle !... Vous n'avez pas de vengeance à tirer de moi : le hasard vous a devancé : je vais mourir... , ,

— Mais, Tancrède, s'écria lady Glenmour désespérée de l'effrayante durée de celle aberration, vous vous exaltez au point d'en mourir... c'est votre exaltation qui vous tue... Lord Glenmour n'est pas là... oh I heureusement, ajoutatelle à voix basse... s'est moi qui vous écoute... moi sa femme... moi que vous aimez... que vous ne devez pas aimer... que personne n'a le droit d'aimer... entendez-vous? ajoulat-elle en pressant sur elle toute frémissante d'étonnement, de peur, de dignité, de honte et d'attendrissement le jeune malade d'amour.

— Je vous ai dit, milord...

— Son erreur ne cessera donc pas ! qu'elle est longue 1

— Que vous étiez vengé doublement, car je meurs et votre femme ne m'aime pas.

Lady Glenmour fut encore plus émue.

— Mais... que vais-je lui dire?... Il ne m'entend pas 1

— Elle en aime un autre, continua Tancrède dans un nouvel accès de rire frénétique.

— Taisez-vous, Tancrède, dit à haute voix lady Glenmour... Mais il ne m'entend pas, se reprit-elle avec ce double sentiment de terreur et de confiance ; il ne m'entend pa? !

— Elle en aime un autre, et ce n'est pas vous ; c'est..

D'un mouvement nerveux, irrésistible, lady Glenmour appliqua son mouchoir sur la bouche de Tancrède ; mais comprenant non moins soudainement le danger de son action, même avec quelqu'un qui n'avait pas la conscience de ses révélations, elle le retira vite, et Tancrède acheva sa redoutable phrase.

— Celui qu'elle aime, c'est sir Archibald Caskil.

— Oh ! Tancrède ! vous n'avez pas dit cela ! Ne dites pas celai

— Elle aime sir Archibald Caskil, votre ami, un faux ami comme moi, contre lequel je ne l'ai défendue que pour la garder.

Affaibli par tout ce qu'il venait de dire, Tancrède allait s'affaisser sur l'oreiller, lady Glenmour le retint autour de son bras gauche; et alors son visage enflammé et celui de Tancrède furent si rapprochés, qu'ils se touchaient presque par le front.

D'un souffle mourant, il continua à murmurer sur le bras de lady Gïenmour :

— Depuis le jour où cet homme maudit a mis le pied chez vous, je l'ai haï pour vous et pour moi... et lady Glenmour l'a aimé!...

— Non ! oh non ! vous dis-je, Tancrède.

— Elle ne se plait qu'avec lui ; il fait le bonheur de sa solitude. .

— Mais il n'est plus au château, il n'est plus ici, il est parti, vous le savez, disait lady Glenmour sur les lèvres de Tancrède, comme si celui-ci pouvait l'entendre.

— Ils vonl toujours ensemble à Paris...

— Sa jalousie vient de là, pensa lady Glenmour; de nos voyages... Il atout vu...

— Ainsi , milord , cet homme qui est l'ennemi de votre bonheur, elle l'aime plus que moi, plus que vous...

— Oh ! non ! cela n'est pas!. . appuya lady Glenmour effarée et enlr'ouvraut le rideau pour s'assurer que personne n'écoulait.

— Et voilà pourquoi je meurs, milord... C'est ce qui me tue; la jalousie ..

— Tancrède! s'écria lady Glenmour. ne mourez pas! Car ce n'est pas lui que j'aime, je vous l'atteste, je vous l'affirme ..

Comment ne pas la croire? lady Glenmour pleurait sur le cou de Tancrède.

— Oui, voilà pourquoi je meurs...

— Non, vous ne mourrez pas, mon ami... je ne le veux pas...

Tancrède laissa tomber sa tète défaillante sur l'épaule charmante de lady Glenmour...

— Non, vous ne mourrez pas, car c'est vous que j'aime... Oui, c'est vous !...

Tancrède ne fit plus aucun mouvement.

— Mon Dieu! il va mourir!...

— C'est moi qu'elle aime, murmura-t-il d'une voix si petite et si faible que lady Glenmour, dont la bouche effleurait la joue de Tancrède, l'entendit à peine.

— Oui ! c'est vous! vivez donc! vivez ! ne songez plus à sir Archibald Caskil, il n'est plus là ; je vous le répète, il est parti... parti pour toujours... pour toujours, vous dis-je. Oui, je vous aime, vivez, Tancrède!

Tancrède ne remuait pas.

Elle le baisa alors au front et sur les yeux en lui répétant :

— Oui, pauvre et cher enfant, je t'aime! Tancrède ouvrit alors doucement les yeux.

— 11 rêvait ! s'éena-t-elle. O bonheur ! Au bout de quelques minutes :

— Que faites-vous là, railady? demanda Tancrède dans un long élonnement.

— Je... je relevais votre oreiller, mon ami... votre sommeil était si agitél... J'ai craint... il m'a semblé...

— Oh ! merci, milady... mais quel mauvais rêve j'ai fait!... On me fusillait à la proue d'un vaisseau...

— Je suis sauvée, se dit intérieurement dans la joie troublée de son âme lady Glenmour... Son délire est passé... Il ne se souvient plus de rien... de rien...

— Mais je me sens mieux... je suis même très bien... milady, ajouta Tancrède en prenant dans ses deux mains langoureuses les deux mains de lady Glenmour. Que de grâces je vous dois, milady !

— ht pourquoi, Tancrède?

— Pour m' avoir veillé si longtemps... mais vous aurez hâté ma guérison.

— Plaise au ciel !

Lady Glenmour retira vite ses mains, que tenait encore Tancrède. Pâquerette entrait pour veillera son tour le jeune malade. Minuit sonnait à l'horloge du château.

— Il ne se souvient de rien, pensa encore lady Glenmour en se retirant.

Ici le chevalier De Profundis s'arrêta et abaissa la tête sur sa poitrine; en la relevant, il dit au marquis de Saint- Luc:

— Quelle comédie que l'âme humaine 1

— D'où naît chez vous en ce moment, demanda le marquis de Saint-Luc, cette réflexion si décourageante?

— Voici d'où elle naît. Tancrède n'avait pas eu un seul instant le délire pendant cette nuit, pendant cette veillée de passion, d'aveu et de larmes.

— En vérité, chevalier?

— Il avait tout simplement simulé le délire pour avoir le courage, et le moyen était admirablement imaginé, de dire àladv Glenmour son amour et les tournions de sa jalousie; il avait feiHt cet égarement d'esprit pour savoir d'elle s'il était aimé. Et la conclusion est qu'il croyait l'être !

De son coté, lady Glenmour touchée, effrayée de cette passion qui allait la compromettre si elle la repoussait, qui causerait la mort d'un enfant qu'elle chérissait comme enfant, n'avait pas eu d'autre moyen pour se sauver que de dire à Tancrède qu'elle l'aimait.

Elle était convaincue d'ailleurs qu'il avait eu véritablement le délire, et que, par conséquent, il ne gardait plus trace

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LEON GOZLA.N.

dans sa mémoire de ce qu'il avait dit et de ce qu'elle lui avait répondu.

( e que larly Glenmour avait dit à Taucrede, ce laux aveu de son amour pour l.ii, tandis que son àmc s'attachait aux pas du comte de Madoc, lui avait cau-é une ivresse indicible, presque extravai; -iule, pareille a cille qu'aurait produite en lui dans son état de convalescence un verre de vin de Champagne. Aussi, dès que Pâquerette se lut assise près du lit. à la place de lady Glenmour, il lui dit en lui prenant les mains avec transport :

— Pâquerette, avant de m'rudoimir, je sens que je n'ai plus qu'un sommeil à goûter pour recouvrer toul-à fait la santé; voulez-vous que je vous apprenne ce qu'est le bonheur .. mais le vrai, le seul bonheur?

— Je veux bien, monsieur Tanc ède.

— Ce n'est pas une belle tempête sur l'océan indien.

— Je le crois sans peine.

— Ce n'est pas un grand combat acharné de vaisseau à vaisseau, proue à proue.

— Mais je ne le suppose pas non plus.

— Ce n'est pas de recevoir l'épée d'amiral, au bruit de cent vingt bouches à feu, au nom de la reine d'Anglcterie.

— Cependant...

—Non, ce n'est pas là le bonheur : le bonheur, Pâquerette, pour un jeune homme, c'est d'aimer et d'être malade.

— Et quand on n'est pas un jeune homme, mais une jeune fille, qu'est-ce donc alors que le bonheur?

— Ah ! je le sais un peu moins, Pâquerette.

— Je le sais, moi... c'est d'aimer et de mourir.

Tancrède, qui aimait trop pour n'être pas égoïste, ne s'arrêta pas plus aux paroles de Pâquerette qu'il ne chercha à lire sur son visage l'expression de la pensée qui les lui inspirait.

Qu'il l'aurait trouvée changée ! Chez les jeunes personnes qui s'en vont d'amour comme Pâquerette, on dirait que le corps suit l'âme qui rebrousse chemin et l'attire à elle, toujours, toujours, jusqu'au moment où elle s'envole et laisse le corps au bord du fossé. Les yeux, la bouche suave, la poitrine élégante de t aquerette se retiraient sans rien perdre pourtant de leur charme virginal ni de leur finesse. Ils s'éloignaient, ils ne se flétrissaient pas. Par moment elle en était plus belle; la fièvre ardente qui la minait jetait dans ses yeux des lueurs d'inspirée; elle avait des illuminations de regard à délier les plus radieuses peintures de martyre. Que la vie allait vite dans ces momens-là chez elle! fout brûlait, et l'incendie montrait ses flammes derrière la transparence de la peau et l'email des yeux. Une heure après, tout était cendre au dedans et pâleur au dehors.

Que c'était charmant, ironique et triste à la fois ! L'amour qui voulait vivre, était veillé par l'amour qui voulait mourir. Quel était le plus trompé des deux?

Vers dix heures du malin environ, le docteur Patrick entra à pas rapides dans la chambre de Tancrède, où se trouvait encore Pâquerette, qui avait veillé le malade pendant la seconde moitié de la nuit, et lady Glenmour, plus défaite, plus brisée que si elle eût passé trois longues nuits de suite' au bal.

La lettre à la reine était déjà envoyée.

L'accomplissement de cette grande détermination l'avait laissée pâle et inerte comme la mort d'un père ou d'un enfant.

— J'apporte la bonne nouvelle ! s'écria le docteur à son entrée.

Il tenait une lettre à la main, qu'il élevait au-dessus de sa tête.

— Quoi donc ? demanda le premier le malade d'un son de voix qui rassura pleinement Patrick

Pâquerette s; mit quelque chose de froid lui couler autour du cœur

Lady Glenmour eut un étoiinement de complaisance sur son visage macéré,

— Oui, la bonne nouvelle, reprit le docteur . une lettre de lord Glenmour pour vous, milady.

— De lord Glenmour ! s'écrièrent a la fois trois voix bien différentes.

•''' :i" une tes ex t ssjons peinte* sur les traits attentifs de-, trois personnes réunies dans l'appartement n'était visible pour le docte».-, il supposa du moins avec son. ordinaire sagaiiie ce qui se passait eu elles, avant toutes

les imi-. Quel silène* a^ilp#r de ojyçl^raine de famille ! réfléchi s§a,i,l il.

Il faut le diie, il se réjouissait d'avance, il s'épanouissait de bpnneur, a la ijonséç de tout ee que lady Glenmour allait apprendre de mauvais sur ce sir Arcnfbald Caskil de la louche de lord Gle.propur lui-même. Elle allait voir comment il était sans dou'e Irailé dans cette lettre, et si elle aurait jamais lieu de ifgreiler son jdépari.

Toutes les prévisions dn docteur, ses premiers douter, ses longues méfiances, ses craintes, ses certitudes sur le caractère de ce jeune homme trouveraient une éclatante ju.-lification, pensait le docteur en lui-même, dans celte lettre si longtemps attendue.

L'heure du triomphe s'était bien fait désirer, mais elle sonnait.

Lady Glenmour décacheta la lettre de son mari.

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