LA LETTRE
Lady Glenmour sachant causer un grand plaisir à tout le monde, résolut de lire à haute voix la lettre de son mari: mais que sa voix était faible et contrainte I
« Milady,
» Deux mois et demi sans vous écrire ! quel oubli impar- » donnable ! quelle légèreté et quelle ingratitude ! vous êles- » vous écriée sans doute. J'ai hâte de me justifier.
» Comment vous aurais je écrit plus tôt? Dès mon arrivée » à Londres, j'ai trouvé en descendant à l'hôtel, l'ordre de « l'Amirauté de partir sur-le-champ pour Plymouth avec une » mission, libre ensuite à moi, ajoutait cet ordre, de jouir » immédiatement de la prolongation de congé que j'étais venu » solliciter.
«Rien au monde, au premier abord, ne paraissait plus » conforme à mes vœux ; j'arrivais à Plyinoulh, j'y remplis- » sais ma mission ; je regagnais aussitôt la France. Quoi de » plus facile, me disais-je ; sans doute, vous vous le dites » aussi. Erieur de votre part comme de la mienne. J'arrive » à Plymouth ; ma tâche officielle terminée, je me dispose à » quitter ce pot I, mais au même instant un autre ordre éma- » né encore de l'Amirauté m'envoie dans un autre port, toun jours avec la promesse que j'entrerai en jouissance de !a » prolongation de mon congé quand ma mission sera remn plie. J'obéis, mais le croirez- vous? l'accident de Londres s et de Plymouth se reproduit une troisième lois; il se re » produit une quatrième, une vingtième fois. Toujours des » missions, toujours la même promesse retardée dans son » exécution par une mission nouvelle. Ce phénomène a duré » deux mois ei demi : j'avais fini par croire, milady, que j'é- » tais sous la mauvaise influence de quelque enchanteur qui » tenait, je ne devine pas dans quel but, à me priver indéfi- » niment et peut-être pour toujours de vous revoir ainsi que » ceux que j'aime. »
A cet endroit de la lecture, le docteur Patrick s'agita toutà-coup d'une façon si expressive, que lady Glenmour, involontairement aussi, s'arrêta interdite et gênée. Il fut obligé de lui dire:
— Continuez, milady; pardon de vous avoir interrompue.
«Le seul résultat heureux de ces ennuyeux voyages, c'est » à vous que je le dois. Le hasard m'a fait rencontrer dans » un hôtel de Plymouth le fournisseur des modes de la reine En causant avec lui, j'ai su qu'elles seraient les robes i c-l les dentelles qui seront norlées'cel hiver par Sa Majes- • té. Aussitôt, je lui ai acheté pour vous les mêmes tissus et x les mêmes broderies, en sorte, milady, que vous serei ce»
LES NUITS DD PEKE LA. CHAISE
» hiver exactement parée comme la reine d'Angleterre, et » que vous représenterez son goût exquis au milieu de la i société parisienne.»
— Pauvre GlenmourI pensa Patrick, allons! il la traite toujours en reine. Il ne reviendra pas de son erreur !
Sans remarquer qac ce paragraphe coûtait peut-être deux cent mille francs à son mari, lady Glenmour continua :
« Grâce auciei ! l'enchantement a cessé, ou du moins est- » il suspendu, car j'ai pu enlin revenir à Londres où l'on m'a » remis vos lettres et celles du docteur Patrick.
» Dans l'audience que j'ai obtenue du premier lord de l'At miraut", Sa Seigneurie, en me remerciant de mon zèle, u m'a dit de demeurer encore quinze jours à Londres, après » quoi aucun obstacle ne m'empêcherait plus de retourner » en France pour y jouir de ma prolongation de congé.
» Ainsi, dans quinze jours, milady, je serai près de vous ; » c'est bien long 1 mais le devoir le commande, et vous ne
• souffrez pas plus que moi, je vous l'assure, de ce dernier » délai.
» Puissé-je, à mon prochain retour, vous trouver en meil- » leuie santé et plus satisfaite de cœur et d'esprit qu'à mon «départ pour Londres. Cela sera ainsi, n'est ce pas?»
Lady Glenmour suspendit sa lecture par un silence de méditation triste que respectèrent ceux qui l'écoulaient de toutes les puissances de leur âme.
Elle poursuivit ainsi :
« Dites à Tancrède, je vous prie, que le vaisseau du capi- » laine Heg, destiné au voyage en découvertes au cercle po- » laire, mettra à la voile dans douze jours...»
— Dans douze jours ! répéta Tancrède, un voyage de six ans !... Il pensa : — Pourquoi ne suis je pas mort dans ma chute?
Chacun ne s'occupa plus en ce moment que du sorl de ce pauvre jeune homme obligé de s'embarquer pendant l'hiver pour un voyage au pôle, sous les ordres du plus indigne loup de mer.
Lady Glenmour changea tout-à-coup l'expression des physionomies, en reprenant :
« Mais que Tancrède se rassure, j'ai obtenu qu'il no serait » pas de celte expédiiion, à cause de i'élat de sa santé en- » core chancelante.»
In rayon de bonheur tomba sur le front du jeune convalescent.
»Je pense, continua lady Glenmour, qu'il a rempli près » de vous, pendant ma trop longue absence, l'office d'un » brave et fidèle chevalier d'honneur, ainsi qu'il s'y était en- » gagé. »
— Milord ! s'écria chaleureusement Tancrède honteux de tant de générosité et comme si lord Glenmour eût été là, milord '... lady Glenmour vous dira la vérité ; et puis quand vous l'aurez entendue...
— C'est bien, l'interrompit à son tour la noble lectrice... on est content de vous, Tancrède... on le dira à lord Glenmour.
Que de réflexions ne roulait pas dans sa tête l'attentif et silencieux docteur en attendant toujours qu'il fût question de sir Archibald Caskil dans cette lettre.
Et que n'attendait pas non plus la douce et tremblante Pâquerette dont l'âme en peine errait autour de ce papier que tenait lady Glenmour, qui continua sa lecture.
« Le bon docteur me demande dans sa première lettre si » je connais sir Archibald Caskil, descendu chez moi d'une
• façon si excentrique et dont l'excentricité a failli vous noyer » tous dons le grand canal.»
Sir Patrick poussa un: Enfin! qui lut entendu de lady Glenmour.
• —Si je connais sir Archibald Caskil ! qui connailrais-je » si je ne le connaissais pas? Sir Archibald Caskil est bien » certainement un richissime négociant du cap de Bonne- » Espérance, et cela est aussi vrai qu'il m'a autrelois sauvé » la vie; oui, il est mon ami; oui, il est mon ami, mon grand » ami, et je le reconnais bien à ses prodigieuses exlravagan- » ces dont vous vous êtes effrayés, du reste avec beaucoup
» de raison, vous gens tranquilles de ce côté-ci de l'équa- » teur.
» Je vous en prie, et je vous l'ordonnerais, si j'avais qucl- » ques droits sur vous, milady ; retenez sir Archibald Caskil » chez moi.au château, jusqu'à mon retour; et retenez-le » par les meilleurs procédés que vous imaginerez, vous, » Tancrède, et le docteur Patrick; qu'il ait liberté entière » comme chez lui ; passez-lui toutes ses folies, et quand » vous ne pourrez pas en rire, accommodez-vous en ou in- » commodez-vous-en par amitié pour moi. Je vous en sau- » rai un gré infini ; ma reconnaissance ne vous manquera » pas.
» On n'a pas deux fois dans sa vie l'occasion de voir et » d'entendre un pareil ami, un ami qui vient exprès pour » moi du cap de Bonne-Espérance I Quel bonheur de le serrer » sur mon cœur à mon retour ! »
Il faut renoncer à peindre la profonde stupéfaction du docteur Patrick, stupéfaction qui alla presque jusqu'à l'hébétement, jusqu'à la pétrification, en entendant ce paragraphe si chaleureux et si concluant de la lettre de lord Glenmour.
— Je me suis trompé ! se disait-il, et trompé à ce point ! sur le compte de sir Archibald Caskil.il est bien ce qu'il est: l'ami, le meilleur ami de lord Glenmour. La confusion intérieure du bon docteur le navrait pour la misère de sa propre intelligence. Il s'avouait dépourvu de tout sens d'observation, imbécile à tous les degrés, et pourtant... Mais Dieu le veut, se dit-il avec résignation, et d'ailleurs ce jeune homme, ce sir Caskil, est parti ; il court vers la Chine, et que je me sois trompé ou non, il n'est plus ici.
« Ainsi donc, milady,» acheva lady Glenmour, dont la situation était fort difficile à celte dernière partie de sa lecture, « employez toutes les ressources de votre amabilité et » de votre éloquence, toutes les douceurs de votre persuasion, » en y joignant bien entendu celles de Tancrède el du bon "docteur, pour empêcher sir Caskil, dont je connais l'hu- » meur voyageuse et aventurière, de partir du château avant » mon arrivée ; ne pas e trouver chez moi à mon retour ! j'en » mourrais, je crois, de chagrin.»
— Tu ne mourras pas de chagrin, excellent Glenmour! s'écria quelqu'un qui avait entendu la fin de la phrase, et c'était sir Archibald Caskil lui même qui entrait.
— Vous n'êtes donc pas parti pour la Chine? s'écria le docleur qui n'aurait pas été plus étonné s'il eût tout à coup recouvré la vue, et murmura aussi Tancrède ; et pas plus l'un que l'autre, ils ne prirent la peine de cacher leur désappointement.
Au milieu du cri d'étonnement et de joie qui lui échappa, \* lady Glenmour se dit : « Il est revenu, mais moi, je parti- » rai ! »
C'est à lady Glenmour seulement que sir Caskil répondit : — Milady, hier je vous ai dit, je crois, qu'un dédit de deux cent cinquante mille francs serait payé par celui de nous deux, lord Black ou moi, qui renoncerait au pari.
— Et lord Black a renoncé à ce pari qu'il était si sûr de gagner? dit lady Glenmour, ranimée sans s'en apercevoir.
— Ce n'est pas lui qui y a renoncé, c'est moi.
— Vous, sir Caskil! vous avez préféré perdre un demimillion, quand vous paraissiez si décidé! ..
— Oui, milady, au moment de quitter la France, de m'en aller de Paris, le regret m'a saisi et j'ai reculé. J'ai payé ce dédit, mais je reste près de vous.
S'approchant ensuite de Tancrède el du docteur, dont la mine sournoise et de désagréable humeur ne lui avait pa> échappé, lorsqu'il avait fait sa réapparition si peu désirée, il leur dit : — « Mais si je compte rester près de vous, messieurs, je ne puis plus rester avec vous. Je vous quitte, mes bons amis. J'ai compris qu'abuser plus longtemps de l'hospitalité serait importun. Mon homme d'affaires m'a loué un logement à Paris, et aujourd'hui je compte en prendre possession...»
—Mais cela n'est pas possible, interrompit ladyGlenmour; lord Glenmour veut, dans cette lettre, que vous restiez chez nous jusqu'à son retour...
LEON GOZLAN
— Il ne peut demander cela...
— Il fait plus, il l'exige ; et vous ne voudriez pas, par vo ■ Ire refus, causer autant de peine à lui qu'à nous.
— J'obéirai donc, répondit sir Caskil, qui offrit son bras à lady Glenmour pour descendre au salon ; car la cleche sonnait le déjeuner.
Il reprenait tranquillement ses anciennes habitudes. Ils sortirent tous les deux, lady Glenmour et lui, de la chambre du malade.
La joie de Tancrède s'était un peu affaissée depuis ce retour inespéré.
Pâquerette n'avait que celte pensée : — Pas un mot pour moi dans sa lettre; il a pourtant reçu la mienne puisqu'elle était dans celle;: laquelle il répond. Il sait mon amour, maintenant A son retour, il me chassera ; mais au moins il aura su mon amour !
Avant de sortir, le docleur Patrick, qui était resté le dernier, s'approcha du lit de Tancrède et lui dit :
— Il faut que dès aujourd'hui vous ne soyez plus malade, entendez-vous ? il le faut I
Tancrède se leva, le lendemain il descendit; trois jours après il était guéri; et lorsqu'il demanda à Patrick le motif pour lequel il lui avait ordonné si impérieusement de n'être plus malade, et quelle était son arrière-pensée, le docleur lui répondit: — « Mon arrière-pensée éiait que vous vous portassiez bien. >
Le docteur n'attendait pas de Tancrède que sa guérison; il avait besoin de ses deux yeux de dix->ept ans ; de ses deux yeux d'amoureux pour surveiller les pas, les démarches, les actions de sir Caskil, toujours véhémentement suspect dans son esprit, malgré la lettre si rassurante de lord Glenmour. Par la réflexion, il se démontrait que ce sir Caskil, qu'avait connu lerd Glenmour, pourrait bien ne plus être le même homme. On change de caractère comme de visage, avec les années. A tout hasard, il s'en tiendrait à son opinion défavorable sur lui ; le pari de deux cent cinquante mille francs, le voyage en Chine, le retour au château, n'étaient pas pro près à la modifier. Jusqu'au retour de lord Glenmour, qu'il désirait plus instamment que jamais, il ne renonçait pas à épier la conduite de cet excellent ami de la maison.
Il se disait avec raison que si ce faux prétexte de voyage en Chine était un moyen, le retour au château ne pouvait manquer d'avoir un but. Ce but, le docteur ne se le dissimulait pas maintenant, était la séduction de lady Glenmour, qu'il jugeait beaucoup plus à plaindre qu'à blâmer de ne pas résister davantage au charme particulier qu'elle ressentaiten la compagnie de sir Caskil.
Ce surcroit d'atlenticn de la part du docteur amena pour lui, quelques jours après la réinstallation au château du* comte de Madoc, une découverte, dont il s'effraya beaucoup plus que de tous les éYénemens antérieurs ; il va en être question.
Malheureusement, il n'était pas en position de conjurer le danger avec toute l'énergie nécessaire; d'abord parce que étant aveugle il ne pouvait agir lui même; ensuite, parce qu'en se confiant sans réserve à Tancrède , il ouvrait à ce jeune homme, trop passionné pour se conduire avec adresse, un champ illimité d'imprudences , de coups de tête et de folies ; enfin, parce que lady Glenmour n'était ni sa femme, ni sa fille, et que les mœurs anglaises, promptes à s'effaroucher, sont loin d'admettre, comme les nôtres, les avertissemens à demi-mots et les conseils officieux.
Il fallut donc que le docteur parât ce grand et imminent danger sans parler, sans agir, sans y voir.
Un espoir lui restait pourtant, c'est que l'on touchait au moment de quitter \ ille-d'Avray, et qu'à Paris sir Caskil ne demeurerait pas sans doute avec eux.
Le faux sir Caskil allait plus souvent à Paris depuis sa fameuse gageure manquée, non pas comme auparavant avec lady Glenmour, maisseul.ll rentrait toujours fort lard. Le docteur Patrick, doué comme tous les aveugles d'une ouïe très fine, l'entendait rentrer à minuit, une heure, deux heures. Le lendemain, quand lady Glenmour, que ces absences préoccupaient beaucoup lui disait: « Que vous rentrez tard,
sir Caskil! — Oh! ne m'en parlez pas, répondait-il; mes correspondans absorbent le meilleur de mon temps, — puisqu'il est passé loin de vous, — pour me parler d'affaires et de marchandises. Il est vrai que je médite avec eux une opéralion industrielle qui fera du bruit dans le monde ; j'espère qu'elle réussira.»
L'état moral de lady Glenmour était singulier, presque incompréhensible depuis ce qui s'était passé, depuis ce qu'elle avait appris sur son mari, la fuyant avec la double rapidité des chevaux de poste et de l'oubli, depuis la lettre qu'elle avait envoyée à la reine pour obtenir la rupture de son mariage, depuis la propre révélation à elle-même de son amour pour sirCaskil.
Au lieu de s'enfermer et d'attendre dans l'isolement la réponse de la reine qui ne manquerait pas de contenir une déclaration de divorce, elle s'abandonnait sans réserve à l'attraction bruyante de sirCaskil. Elle avait doublé la liberté qu'elle lui avait accordée auprès d'elle. Il était l'homme de tous lesinstans. Licence sans exemple en Angleterre, il fumait en lui parlant; il fumait en se promenant avec elle. Et quand le docteur Patrick pouvait ne pas s'en douter, elle roulait très prestement du tabac dans du papier fin, et s'en composait un cigare qu'elle fumait en compagnie du meilleur ami de son mari. On mêlait le rire, la fumée; lady Glenmour savait jouer au billard depuis l'arrivée de sir Archibald Caskil; elle jouait des heures entières, et touteela malgré le déplaisir écrit sur le visage du docteur qui la quittait le moins possible. « Métier rude, métier fatigant! se disait-il ; lord Glenmour, revenez vite ou ne revenez plus. •>
La conduite de lady Glenmour n'eût pas étonné celui qui eût été dans le secret de sa pensée.
Elle touchait au moment de rentrer dans sa famille, la plus sombre et la plus puritaine des familles anglaises -, elle n'attendait pour cela que la réponse de la reine qui assurément ne tarderait pas. C'était un deuil pour toute sa vie qu'elle se préparait, elle le savait. Elle voulait s'étourdir jusqu'à ce moment avec la présence du seul homme dont l'humeur ronde, les manières franches et la verve exubérante l'avaient arrachée à un état de langueur qui l'aurait conduite à la mort. En lui se trouvaient à ses yeux un sauveur, un ami, une distraclion perpétuelle, un miracle.
Elle jouait sans crainte avec une passion, quoiqu'elle sût fort bien comment il fallait la nommer depuis le délire de Tancrède, mais une passion que la force des choses allait briser, anéantir. Elle se donnait avec exagération de la liberté comme on donne du poulet et du vin de Bordeaux aux condamnés à mort. Dans dix jours elle n'existerait pour plus rien de ce qu'elle voyait autour d'elle.
Naturellement de l'hypocrisie se mêlait à cette gaité trop excessive pour être entièrement vraie. S'il y avait du vrai, il y avait aussi de l'stourdissement. Ces deux élémens produisaient en elle un vertige heureux et triste à la fois, comme celui de l'opium. Elle sentait parfaitement qu'elle n'habitait pas les palais qui montaient du fond de son imagination.
Il lui semblait par momens qu'une voix plus forte que la conviction, plus vraie que la vérité, lui disait au cœur : « Tout ce qui vous parait être n'est pas; votre mari vous aime » et sir Caskil est un mensonge. » Que de fois les femmes, même les plus passionnées, entendent ce cri qui vient traverser leur ciel tout parfumé d'un bonheur adultère.
Si Tancrède ne se montrait pas aussi sérieusement jaloux qu'auparavant des assiduités de sir Caskil, quoiqu'il eût encore ses angoisses poignantes et ses tempêtes, c'est q:i'il était convaincu, depuis la nuit de son feint délire, que lady Glenmour l'aimait autant qu'il l'aimait, et qu'elle ne prodiguait tant de preuves d'intérêt à ce grossier sirCaskil, fermier du cap de Bonne-Esperaui e , qu'alin de mieux cacher à tous les yeux la passion sincère qu'elle avait pour lui, heureux Tancrède !
Quoi qu'il en soil, sir Archibald Caskil était toujours au château de "\ ille-d'Avray, pour le grand chagrin de sir Patrick. L'alarme de celui-ci lut vive un matin au déjeuner, et
LES NUITS DU WSRE LA. CHAISE
cet effroi se liait à la découverte du danger qu'il ne se sentait pas assez fort pour éloigner tout seul. Lady Glenniour se mit à lui dire :
— Oh' comme vous êtes encore rentré tard au château, telle nuit !
— Et que vousavez le sommeil léger ! lui répondit sir Caskil ;vous m'entendez presque toujours rentrer.
— Oh! non, je n'ai pas le sommeil léger; mais je n'étais pas encore couchée... je lisais...
— Sans cela, milady, j'éviterais la nuit de rentrer par la grille du château, je passerais par la petite porte du parc...
— Non, en vérité, je n'ai pas le sommeil très léger, répéta lady Glenmour.
— Toutefois, si pendantvotre sommeildes voleursbrisaient les volets?...
— Je ne les entendrais pas.
— Si, à l'aide de fausses clefs, ils s'introduisaient dans votre chambre?...
— Je ne les entendrais pas davantage, je crois. Le propos en resta là.
Le déjeuner fini, le docteur, que ce propos avait fort inquiété, prit Tancrède à part, et il eut une longue conférence avec lui. Il faut croire que ce que le jeune homme entendit lui parut fort extraordinaire, car il s'en alla en criant :
— Docteur, c'est impossible! c'est trop monstrueux. Je vous demande bien pardon, mais je ne vous crois pas.
Quelques jours après, le comte de Madoc rentrait au château à trois heures après minuit, quoiqu'il eut dit dans la soirée que peut-être il coucherait à Paris.
Il entra dans son appartement sans produire le plus léger bruit, envoya son valet de chambre se coucher, et, quaud il eut fermé sa porte à double tour, il croisa les volets et tira soigneusement les rideaux.
Le château dormait de la cave au grenier. Trois heures sonnaient. «
— Maintenant, dit-il, examinons ces deux petites clefs, parfaitement en état comme hier et tous ces jours derniers. Monsieur le duc de Richelieu, le héros des serrures secrètes, vous y chercheriez en vain un défaut.
Il posa ses deux clefs sur le marbre delà cheminée; il se prépara ensuite pour son expédition nocturne.
Ses pieds, qu'il dégagea de ses bottes, coulèrent dans des pantoutles de cachemire; une étroite robe de chambre de velours noir fut nouée à sa ceinture par une éiégante cordelière. Il rabattit son col de chemise, et sa tête mâle, brune et caractérisque, ressortit admirablement sur ce fond blanc, rebâtisse des reflets sombres et vigoureux de sa robe de chambre.
On eût dit le fatal Antonio, le moine de Lewis, allant au rendez-vous donné par le faux Rosario dans sa cellule. Murillo n'a jamais imaginé de plus chaud coloris. Le comte jeta un coup d'oeil dans la glace, et véritablement la réflexion de ce regard noir et rapide eût rempli de terr<-ur et d'amour une imagination romanesque. La glace était profonde, l'homme était beau, la nuit silencieuse; un frisson plissa l'air de l'ai)* parlement.
— Il est temps! dit le comte de Madoc. Il s'avança alors vers la porte de l'escalier dérobé, l'ouvrit avec l'une des deux petites clefs sans causer le moindre grincement au papier, et s'enfonça dans une spirale obscure. Dix-sept marches contournées en évenlail glissèrent sons ses pantoufles ; bientôt il ne lui resta plus ù Irandiir que l'obstacle de la porte derrière laquelle reposait avec confiance la femme la plus belle des trois royaumes.
La seconde ciel glisse dans la serrure, elle tourne avec moins de bruit que si le comte l'eût tournée dans l'eau. La porte s'ouvre un peu, mais si peu qu'elle s'ouvre, elle laisse cependant échapper une lueur mystérieuse et un courant de ce tiède parfum de vie, cl de volupté qui esteomme la respiration de l'appartement d'une jolie femme.
Le comte s'arrête un instant pour agrandir l'ouverture de la porte, il passe de profil elil est dans la chambre de lady Glenniour, â six pas du lit où elle repose.
Le lit de lady Glenmour s'allongeait sous une al<<->ve qui
ne faisait point face à la porte secrète qu'il venait d'ouvrir avec tant de précaution et de bonheur; en sorte qu'il put gagner l'un des cotes -de la ruelle avant de se placer à l'entrée de l'alcôve.
Cette lactique nécessaire était protégée par une des tombées des rideaux blancs et jaunes qui descendaient royalement du dôme suspendu sur la tétedeiady Glenmour.
Il est inutile de dire que le comte de Madoc, ce roi des Dangereux, n'éprouvait aucune éniolion enpassautpar tous les incidens de cette tentative hardie, si ce n'est la crainte de ne pas réussir.
Sa main effleure les rideaux; il suit ce mur mouvant sans l'agiter jusqu'à l'endroit où il s'ouvre comme un manteau ducal pour laisser passer les piedsdulit. Le comte est arrivé, le voilà en face de l'alcôve , il avance curieusement la tête pour s'assurer que lady Glenmour dort... Il aperçoit de l'autre côté de la ruelle un pistolet dirigé sur lui. La lueur de la lampe de nuit en mouillait le canon.
Ce pistolet, c'est Tancrède qui le tient, et qui le tient d'une manière à ne pas permettre le moindre doute sur la fermeté de ses intentions.
Les deux jeunes gens se regardent, leurs yeux, allumés dans l'ombre, ne se quittent pas ; ils se croisent à la distance seulement du lit qui les sépare.
Le regard de Tancrède, clair, fixe, résolu, disait : —Si vous avancez d'une ligne, je vous brûle la cervelle; vous êtes mort.
Celui du comte de Madoc, non moins hardi, semble répondre : — Je ne bougerai pas d'ici, soyez-en sûr, malgré la balle que j'aperçois dans le creux de votre pistolet.
LES DEUX BEVLILS
C'est entre ces deux cariatides terribles que la belle lady Glenmour, qui n'avait pas prévu cette double visite, dormait paisiblement.
Elle était fraîche et souriante comme Eve à son premier sommeil. On eût dit que l'ombre d'une vignejouait sur son front. Un de ses bras, à demi-nu, s'enfonçait dans une peau de tigre jeté sur son lit; l'autre bras était mollement passé derrière sa tête, et sa bouche,qui s'y appuyait, s'était à demi ouverte sous cette pression, qui laissait voir la rangée étincelante de ses dents et l'intérieur rose de sa bouche, comme une belle pêche ouverte par le soleil de septembre laisse voir la pulpe aurore de sa chair parfumée. Une boucle de ses cheveux était détendue, et celte flamme noire courait sur sa joue et venait lécher sen menton. La pâleur du sommeil la faisait plus belle encore; ses longs cils paraissaient bleus sur celle chair blanche et pure.
La situation était délicate et suprême enlre les deux jeunes gens.
Point de milieu possible.
Il fallait à fin de compte que l'un des deux fut un assassin ou l'autre un lâche. Si l'un avançait, l'autre tirait; et s'il reculait, c'était un lâche.
Tancrède, qui, malgré son courage, était un peu fat, comme on l'est toujours à son âge, se mil à sourire avec une supérioriié impatientante.
Le comte de Madoc lui renvoya suit sourire avec pilié.
Tancrède redoubla de raillerie.
Le comte de Madoc redoubla de mépris.
Mais ils ne bougeaient ni l'un ni l'autre.
L'arme ne variait pas non plus d'une ligne.
Tancrède, au bout de quelques minutes, fit signe de la main gauche au comte de Madoc de regagner la porte par où il était venu, et qu'il aurait la générosité de l'épargner.
Le comte de Madoc, blessé de cette compassion outrageante, é'arte brusquement le rideau et marche vers le' haut du lit.
A l'instant même, Tancrède arme son pistolet ; le double res«;or( d'acier fait ênlehôTreun coup sec; le coup va partir.
LEON GOZLA.N.
Madoc s'arrête, mais «'est pour opposer un pistolet au pistolet de Tancrède. Il é!ail armé, lui aussi. Il pose son doigt sur la détente : ils vont se tuer tous les deux Ce lit de tulle et de satin va être couvert de sang...
Quel réveil pour lady G'enmour !
Tout-à-coup, un troisième personnage sombie, difforme, obscur, indistinct, hideux, s'élève soudainement du pied du lit entre les deux jeunes gens qui, à celte apparition, reculent (eus deux d'épouvante, mais pas assez vite cependant pour que le fantôme velu ne saisisse d'au'orité le pistolet du comte de Madoc.
C'est Maracaïbo, le singe gigantesque de lady Glenmour, celui qui couche toujours aux pieds de son lit et qui s'eU dressé sur ses pattes ayant senti remuer près de lui.
Il s'est éveil M et le voilà I
SuY l'un et sur l'autre jeunes gens il darde le fli.ide jaune de ses yeux ; il se ramasse ensuite sur sa croupe nerveuse et velue, et entre si s liras, durs comme une corde de fer, il est prêt à étrangler jusqu'il ce que mort s'ensuive celui qui fera un pas, un geste de plus. Ses deux longs fléaux de liras se joignent ensuite, cl Maracaïbo est a!or* un singe, plus, un homme. Il serre, il étreint parle tube le pistolet qu'il a pris, et le soulevant sur sa tète, le rejetant en arrière pour en décupler la pesanteur, il menace de briser le crâne du comte de Madoc. C'est à lui qu'il en veut, à lui qui l'a si souvent raillé, battu, souffleté.
Sa pose est burlesque, et sinistre, sa grimace bouffonne et satanique,sa menace est la mort.
Encore une seconde et il va piétiner avec mille rica lemens sur un cadavre. '
Ce silence animé a ému l'espace; lady Glenmour fait un brusque mouvement ; elle ouvre les yeux. Mais Tancrède souffle sur la lampe. Tout tombe et s'évanouit dans une obscurité profonde.
— Qui est là ? demanda en sursaut lady Glenmour. —Mais qui est là ? répète-t-elle avec effroi. Oh ! mon Dieu '
il y à quelqu'un ici...
Elle sonne.
— Venez, Paquerelte ! accourez !
Pâquerette vient, une lampe à la main.
— Qu'y a-t-il, madame?
— J'ai entendu du bruit dans la chambre... j'ai eu peur... regariez bien... cherchez...
— Il n'y a rien ; mais je ne vois rien madame, dit Pâquerette, après avoir parcouru la chambre en tous sens. Maracaïbo est couché à vos pieds.
— Allons, c'est que j'aurai rêvé. C'est bien. Allez vous coucher, Pâquerette.
Voici ce que se dit Tarvcrède quand il fut reni'nté dans sa chambre : — Je tuerai 'cet infâme sir Archibald Caskil ce matin avant le déjeuner ; ma faute envers lord Glenmour en sera du moins plus légère; et s'il me tue... je l'akrai effacée.
Quant au comte de Madoc, son très bref et très froid monologue se réduisit à ces mots : — Mon coup a parfaitement réussi, à l'accident près de ce maudît singe. J'ai voulu être vu au milieu de la nuit dans la chambre de lady Glenmour, j'y ai été vu.
— Ainsi donc, s'écria le marquis de Saint-Luc, le comte de Madoc comptait rencontrer quelqu'un dans l'appartement de lady Glenmour?
— Il avait tout arrangé pour que cela arrivât, répondit le chevalier De Profundis. En provoquant l'attention timorée du docteur, en parlant devant lui à lady Glenmour de smn. meil, de fausse clef, de voleurs, il était sur que Patrick préviendrait Tancrède, ce qui avait eu lieu, et quéTàncrèflc à son tour aurait sans cess* l'oreille au guet pendant !a nuit. Vous voyez s'il s'était trompé.
— Mais dans quel but le comte de Madoc comm< liait-il cette imprudence calculée ?
—Dans quel but? D'abord pour que lord Glenmour le sût, et ensuite vous allez connaître pourquoi.
Le lendemain malin le faux sir Archibald Caskil et Tai crède se .rencontrèrent comme d'habitude au salon quelques minutes avant le déjeuner.
Tancrède, sans perdre de temps, alla le regard en fureur vers sir Archibald Caskil et il lui dit tout bas en frémissant :
— Monsieur, j'ai à vous parler.
— Moi aussi, répondit le comte de Madoc en souriant — Mais tout de suite.
— Moi aussi, mon ami.
— Sortons.
Sur le perron, sur Archibald Caskil dil ;ï Tancrède en allumant un cigare: — Voulez-vous me permettre, mon eher Tancrède, de parler le premier?
— Parlez, monsieur.
— Je vous ai surpris (elle nuit, aventureux jeune homme, dans la chambre à coiicneï de lady Glenmour. Chut !... c'est très bien '...
— Monsieur I...
— Je ne vous demanderai pas le motif qui vous y appelait.
— Monsieur ! la plaisanterie est un peu trop- fort* !
— J'ai toutes les discrétions, mon jeune ami. C'est hardi I ma foi...
— Moi. sieur ! je vous dis !. .
— Mais je vous excuse ; car j'espère que vous recommencerez.
— Monsieur! à la fin!...
— Cette nuit, quand j'ai entendu du bruit sur ma tête, continua paisiblement le comte de Madoc, j'ai cru qu'un voleur s'était introduit chez lady Glenmour. Je suis monté aussitôt par l'escalier dérobé...
— Vous aviez donc une clef de cet escalier? interrompit Tancrède.
— Et vous en aviez une aussi, il parait, répondit sir Archibald Caskil. Mais moi, j'avais trouvé la mienne derrière une malle... par hasard... Je ne vous demande pas comment vous avez eu la vôtre. Je monte donc par l'escalier dérobé, croyant toujours surprendre un voleur ; mais je vous vois et je change aussitôt d'avis. Je me suis dit que je n'avais pas affaire à un voleur. Une autre fois... je ne me dérangerai plus.
— Mais monsieur, c'est vous, au contraire, qui vouliez.. . s'écria Tancrède à bout de patience...
— Moil... je voulais!... qu'est-ce donc que je voulais?... Quoi? voler lady Glenmour?...
— Non, mais abuser...
— Abuser de quoi ? quand c'est vous que je surprends chez elle. Tenez, continua le comte de Madoc, acceptez les choses comme elles sont. Vous aimez beaucoup lady Glenmour et vous avez tenté la petite séduction nocturne. Allons donc!
— Mais, monsieur, je vous dis encore une fois...
— Cher Tancrède, la défense est inutile. IVêtes-vous pas descendu le premier, avec une fausse clef, dans la chambre à coucher de lady Glenmour? Raisonnons un peu. Quel est de nous deux celui qui a surpris l'autre? D'ailleurs lady Glenmour est à déjeuner : voulez-vous que nous allions lui poser celle simple question, qui terminera tout?
Tancrède se croyait trop aimé de lady Glenmour pour accepter une proposition qui les aurait singulièrement embarrassés tous les deux.
— Vous voyez donc que j'ai votre secret, s'écria le faux sir Archibald Caskil.
— Mon secret... mon secret ! dites vous? — — Très complètement...
—Comment?... qui vous fait croire?... quel est enfin ie secret? ..
— Vous aimez...
— Monsieur, prenez garde !...
— Vous aimez, dis-je, passionnément...
— Passionnément !
— Eh ! le plus ou le moins en pareil cas ne lai! pas l« crime. Vous aimez passionnément lady Glenmour.
— Parlez plus bas!...
— Si bas que vous voudrez. Mais vous aima lady Glenmour depuis trois mois et vous me l'avez prouvé cette nuit...
— Mais encore une fois, cette nuit...
— Encore une fois, vous êtes un jeune homme charmant,
LES NUITS DU PME LA. CHAISE
digne d'être aimé... Comptez d'ailleurs sur la discrétion d'un honnête homme aussi simple que moi.
La colère de Tancrède fut littéralement étouffée entre son embarras et sa collusion.
— Mais venez donc déjeuner, messieurs, cria lady Glenmour du fond de la salle à manger. J'ai un rêve à vous raconter, oh ! un rêve affreux... Venez donc I
Les deux jeunes gens rentrèrent dans la salle à manger. Tancrède était consterné.
Quand lady Glenmour eut fini de raconter son rêve qui se composait, on le suppose, de deux ombres, d'un singe, d'une lampe éteinte, Patrick se pencha vers Tancrède cl lui demanda tout bas :
— Mais ce n'est qu'un rêve?
— Ce n'est qu'un rêve, répondit Tancrède.
— Cependant... murmura Patrick.
— Docteur, je vous l'assure, ce n'est qu'un rêve.
— Maintenant il est aisé de comprendre la ruse du comte de Madoc, dit le marquis de Saint-Luc. En prouvants Tancrède qu'il savait son amour pour lady Glenmour, il pouvait désormais agir librement sans lui porter ombrage. Tancrède demeurait convaincu que le faux sir ArchibaldCaskil n'était monté dans la chambre de lady Glenmour que parce qu'il avait entendu du bruit: et lui, Tancrède, était ainsi tombé dans le piège qu'il avait tendu à un autre sur les indications du docteur Patrick, décidément visionnaire au premier degré, aveugle ennemi au moral comme au physique de l'honnële sir Archibald Caskil.
— C'est parfaitement cela, ajouta le chevalier De Profundis; et maintenant il importait à sir Àrchibald Caskil ou au comte de Madoc d'agir vile, très vitel car le temps pressait : il fallait qu'avant dix jours lord Glenmour fût déshonoré.
— Vous oubliez, dit le marquis de Saint-Luc, que dans moins de huit jours la lettre de la reine d'Angleterre arrivera, et qu'une foi:; le divorce prononcé, le comte de Madoc n'aura plus aucune raison de perdre cette femme, puisqu'elle ne sera plus celle de lord Glenmour.
— Je n'ai pas oublié cette lettre, monsieur le marquis, mais quand elle arrivera, c'est au comte de Madoc qu'elle sera remise par un domestique gagné, et le comte de Madoc la mettra dans sa poche.
— Ainsi, voilà Tancrède et le docteur Patrick, qui n'agissait qu'avec l'aide de Tancrède, complètement hors d'état de nuire au comte de Madoc ?
— Peut-être, monsieur le marquis. Attendons.
— Cet homme, en vérité, me fait peur. Don Juan, du moins, déshonorait pour son plaisir, et votre comte de Madoc pour sa vengeance.
— Reste à savoir, reprit le chevalier De Profundis, si la vengeance, pour certaines âmes, n'est pas le premier des plaisirs. Avouez, du reste, que lord Glenmour l'avait cruellement rendu ridicule. Ce n'était, après tout, qu'un combat à armes égales.
— Mais empoisonnées, chevalier.
— Oui, mais égales.
Fort peu satisfait avec raison des éclaircissemens qu'il avait reçus de Tancrède à l'occasion du rêve de lady Glenmour, rêve trop mêlé à des détails réels pour n'élre rien qu'un rére à ses yeux, Patrick alla sans transition au but alarmant de ses doutes.
Dans la journée il prit à part lady Glenmour et il lui dit :
— Milady, vous avez rêvé la nuit dernière qu'on entrait dans votre chambre à coucher?
— Oui, docteur, mais je n'y pense plus.
— Et qu'un voleur .1 l'aide d'une fausse clef s'v introduisait?...
— Oui, mais c'est passé.
— Que ce voleur se tenait près de votre lit?
— Je vous l'ai dit; pour quel motif revenir?...
— Qu'il éteignait votre lampe?
— Laissons cela.
— Vous ne rêviez pas, milady
— Allons, docteur... vous voulez m'effrayer ..
— Non, milady, sur mon honneur...
— Et qui aurait osé s'introduire dans ma chambre?
— Quelqu'un qui est chez vous...
— Ce n'est pas possible... Patrick !
— Sur votre honneur, milady, c'est quelqu'un qui est chez vous.
— Et pour me voler?
— Non, milady, pas pour vous voler.
— Ah 1... Et qui? demanda impétueusement lady Glenmour toute rouge de la pudeur anglaise.
— Un jeune homme ; j'attendrai pour le nommer que vous l'ayez nommé, milady.
Croisant son chàle sur sa poitrine, lady Glenmour s'écria :
— Tancrède aurait osé I... Mais ce serait sa mort, si lord Glenmour le savait !... Je ne le verrais plus de ma vie...
— Milady, ce n'est pas Tancrède qui s'est introduit la nuit dernière dans votre chambre à coucher.
— Ce n'est pas Tancrède!... Je ne soupçonne pas alors... je ne devine pas.. . balbutia lady Glenmour, qui passa graduel* lementen une minute de la pudeur a l'élonnement, del'étonnement à la curiosité.
— C'est un autre jeune homme, dit Patrick.
— Mon- Dieu I docteur, dites-moi vite son nom. Ces énigmes m'impatientent.
— C'est sir Archibald Caskil.
— Ab,! l'excellente plaisanterie... Lui I docteur, c'est vous qui rêvez en ce moment.
— Milady, c'est lui même, sir Archibald Caskil , qui a osé pénétrer dans votre chambre...
— Tenez, docteur, je vous ai laissé dire jusqu'ici, mais je n'ai qu'une simple observation à émettre pour renverser votre acte d'accusation. Mon rêve est un rêve ou non, n'est-ce pas? Si c'est un rêve, je n'ai rien à supposer, tout est dit : si, au contraire, c'est une réalité, il y avait évidemment deux hommes au lieu d'un dans ma chambre à c&ucher, car j'en ai vu deux : et quel serait alors le second?
Là-dessus lady Glenmour partit, laissant le docteur Patrick atterré. En effet, se disait il, quel serait le second des deux hommes, si le premier est sir Archibald Caskil... Tancrède?Mais Tancrède ditque c'est un rêve... Oh! mon Dieu! s'écria le docteur, je perds donc tout-à-fait la tête !
Quelques heures après sa conversation avec lady Glenmour, et quelques instans seulement avant de quitter le château pour al!er s'installer, avec toute la maison, dans l'appartement de la rue de Rivoli, le docteur Patrick reçut une lettre de lord Glenmour.
Pâquerette, la lectrice confidentielle, fut aussitôt appelée pour la lire...
— Venez, mon enfant, venez me rendre encore un service.
— Quoi donc, docteur?
— Lisez-moi cette lettre de lord Glenmour. Pâquerette n'ignorait pas qu'elle était de lord Glenmour;
elle avait vu le facteur porter la lettre, et elle l'avait suivie de main en main jusqu'à celles du docteur.
— Mais comme vous avez la voix souffrante et fatiguée. .
— Je suis venue si vite.
— Vous êtes malade, Pâquerette, et cette lecture vous fatiguerait...
— Oh! non, docteur, bien au contraire..
— Comment, au contraire?
— Cela me distraira... je veux dire...
Pâquerette tendait toujours la main pour prendre la lettre de lord Glenmour.
— Voyons oc visage, approchez, vous savez que je vois avec les mains.
— Pauvre enfant, dit le docteur en promenant lentement ses deux mains ouvertes sur le front délicat et flétri de Pâquerette,sur l'arcade saillante de ses yeux, sur les pommelles de ses joues et les arrêtant ensuite au coeur. Pauvre enfant! vous n'avez pas voulu vous soigner, et... il est trop tard maintenant, se dit-il mentalement.
—Ne parlons pas de cela, docteur...
LEON GOZLAN
— Mon enfant, il faut que vous retourniez bientôt en Angleterre.
— Jamais (docteur.
— Il faut partir, vous dis-je, dans huit jours, demain si c'est possible : l'air des montagnes ! l'air natal !
— Impossible, docteur; je veux rester ici, je veux rester.
— Je dirai votre état à lady Glenmour...
— Docteur, par pitié! par pitié ! ne lui dites nen ; elle me ferait partir !
— Je ne lui dirai rien ; mais dès votre installation à Paris, vous vous mettrez au lit, et nous commencerons un traitement rigoureux. Vous entendez. Tancrède aujourd'hui me lira cette lettre...
— Docteur, je vous en prie a genoux, que ce soit moi qui la lise ; et ensuite je serai très malade si vous l'exigez...
— Allons, lis-la, dit le bon docteur en relevant la pauvre créature qui se mourait d'amour; lis-la... mais bien doucement...
Et Pâquerette, dont les palpitations redoublèrent, lut aussitôt:
« Que viens-je d'apprendre, cher Patrick ? le comte de Mail doc est à Paris!»
Patrick, de ses deux poings fermés, frappa violemment sur la table... Continuez, Pâquerette... 11 est à Paris!... Continuez!
" Comprenez- vous tout ce que m'inspire de justes craintes » la présente de cet homme que je croyais pour longtemps, » pour toujours disparu de la scène du monde?... Il est à Pav ris, et je suis à Londres ! Heureusement que je n'y suis ■ plus que pour huit jours... Ces huit jours vont me sembler » huit éternités... Comment est-il à Paris?... Devinez-vous > pourquoi?... Il y est, voilà le fait... On l'a vu, et vous n'en » saviez rien, mon ami?... Comment n'en savez-vous rien?... » Il est vrai que je ne vous ai pas prévenu de son arrivée... » Est-ce que je la prévoyais?... Oui, on l'a vu à Paris, et l'on » ne se trompe pas«ur le signalement d'un pareil-hom- » me... »
— Le comte de Madoc est à Paris, répétait avec inquiétude Patrick qui aurait voulu ne pas interrompre, et qui, par ses exclamations brusques et involontaires, arrêtait a chaque mot Pâquerette, fort étonnée aussi de son côté, car elle ne savait pas le premier mol de la cause de cette crainte inspirée par le comte de Madoc.
« D'ai leurs, poursuivit-elle, ne cachant pas son nom, il » se montre partout avec l'éclat de sen luxe, la distinction «originale de ses belles manières. On l'a rencontré réeem- » meut à l'Opéra, aux Italiens, dans les plus hautes réunions, » aux bals des ambassades... Il s'est mis au-dessus, il parait, » de l'immense ridicule que mes derniers égaremens de jeu- » nesse lui ont attiré. >
Ici le docteur poussa un soupir, auquel Pâquerette répondit par un autre soupir parti du fond du cœur.
— Allez toujours, mon enfant.. .
« Vous ne supposez pas, cher Patrick, qu'il a découvert ni » même cherché à découvrir notre retraite de Ville-d'Avray; » il nous croit sans doute aux environs de Lisbonne, où j'a- " vais fait courir le bruit que j'étais avec lady Glenmour. » Lady Glenmour a dû sans doute entendre parler de lui au » château, quoiqu'elle y ait vécu fort retirée depuis mon dé- « part... Qu'a-t-elle dit?... qu'a-t-elle pensé?... Mesappréhen- » sions, je le gage, vous semblent exagérées... » Patrick (itun signe de tête négatif.
« ... Tant mieux ! Je voudrais qu'elles le fussent encore » davantage... On m'assure, du reste, que le comte de Mail doc se montre encore plus froid et plus réservé qu'autre- » fois à Londres... Il est vrai que cette froideur ne l'a ja- » mais empêché de réussir. Mais il a surpris moins avauta- » geusement, dit on, les femmes de Paris par ce bon ton glacial, cette dignité hyperbolique qu'il apporte dans ses ma- » niêrcs...»
Pâquerette était étourdie de celle énigme déroulée avec tant d'émotion et de peur par lordGlenmour... D'elle, pas un mot encore... Elle attendait toujours la ligne qui renfermerait son congé pour avoir osé écrire a son maître.
" Mais pourquoi, je me le demande encore, est-il à Paris ? » Ap es tout, pourquoi n'y serait il pas? Paris n'est-il pas le » rendez vous banal du monde entier? Je me dis cela .. Te- « nez, docteur, j'aimerais mieux, ma parole de gentilhomme, « recevoir dix boulets rouges dans les œuvres vives de ma » frégate, la voir démâtée de tous ses mits que d'apprendre » que le comte de Madoc est à Paris, a quelques lieues de » mon château, à quelques pas seulement de notre porte bien- « tôt; earje calcule qu'aujourd'hui ou demian vous serez ins- « tallés dansvWre nouveau logement, à la rue de Rivoli. Le » nom de cet homme me fait jaillir le sang au cœur. aux
yeux, au cerveau. — J'y vois rouge ! — Et mes mains vingt » fois plus nerveuses que de coutume briseraieBt du fer com- » me une paille, je le sens... Ciel et enfer.! »
Pâquerette , bouleversée , s'arrêta. Etait-ce bien l'élégant lord Glenmour qui parlait? Etait-ce là l'homme paisible, doux, qu'elle aimait pour sa figure suave, pour son caractère égal, pour sa voix d'ange?
Sous le coup étourdissant de cet étonnement elle continua:
« Voilà la douzième plume que j'écrase depuis que j'ai » commencé cette lettre, dans laquelle je voudrai mettre toute » ma clairvoyance exercée... toute ma fiévreuse inquiétude, » toute mon expérience infaillible.... toute ma colère... pour « vous les communiquer... «
Les bras de Pâquerette fléchirent détendus et brisés. Quel style! quel langage! quel incroyable violence! il lui sembla recevoir un soufflet au cœur et un rire moqueur au visage.
C'est à peine si dans son vertige elle chercha à deviner le motif de cette brutale colère.
« Voici en mon absence ce qu'il faut faire, mon cher doc- » teur, quoique au fond le péril ne soit peut-être pas grave. » imminent... il faut... il faut que je me repose un instant, » mon ami, le sang vient de me jaillir avec violence par le » nez... J'étouffe d'être si loin de cet homme qui est si près » de vous... Si ce sang pouvait être le sien... »
— Votre voix s'éteint, Pâquerette, dit le docteur ; reposezvous...
— Non, docteur; plus tard je me reposerai.
Ce plus tard était d'une étrange mélancolie dans la bouche de la désenchantée lectrice.
" Voici donc ce qu'il faut faire en attendant mon prochain » retour : prévenir lady Glenmour que le comte de Madoc,
dont je lui ai parlé... dont elle m'a parlé... veux-je dire, » est à Paris... Ensuite... INon ! non ! mille fois non ! Ne dites » rien à lady Glenmour... e'est inutile... c'est peut-être ini- » prudent... Ah ! j'y suis!... Ce qu'il faut faire, le voici... » Ne laissez absolument pénétrer aucun étranger chez moi ; n aucun ; entendez-vous?... Et mort à qui résiste l »
—Serait-ce delà jalousie? Il aimerait à ce point lady Glenmour ! pensa Pâquerette qui fut obligée de s'interrompre pendant un quart d'heure sous le poids de l'oppression qui l'étouffait.