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LE SACRIFICE

Cette nuit d'angoisses eut une (in -, le jour qui suivit éclaira tous les événemens annoncés par lord Glenmour à sa femme, qui fut d'une héroïque fermeté.

Enveloppée dans le linceul, elle fut placée par son mari et le docteur Patrick au fond du vaste cercueil qu'il avait fait construire. Le bon Patrick crut qu'il y plaçait Pâquerette, et lorsqu'il aida Glenmour à mettre Pâquerette entre les quatre planches de la seconde bière , il crut y placer lady Glenmour.

Lord Glenmour n'ayant déclaré qu'une seule mort, le médecin légal chargé de constater les décès n'avait vu que Pâquerette, et il avait permis l'inhumation. Comme il n'était pas là, et il n'était pas besoin qu'il y fût quand les deux cercueils sortirent de l'hôtel, rien ne fut plus facile que cette extension donnée à son autorisation. Comment prévoir une fraude jusqu'alors sans exemple?

Et le convoi se mit ensuite en marche, affectant les mêmes allures qu'ont tous les convois depuis le commencement du monde.

Celui-ci pourtant différait des autres en ce point qu'on ne s'y demandait pas de quoi lady Glenmour était morte.

Chacun savait la scène scandaleuse de l'Opéra , la scène tragique chez Mousseline, dénoùment de l'infernale conjuration de Madoc, et nul ne s'étonnait de la mort spontanée de lady Glenmour.

Quelle femme à sa place ne serait pas morte?

On admirait généralement la belle conduite de lord Glenmour, qui étalait ouvertement son pardon en marchant chapeau bas et la main droite appuyée sur le cercueil de sa femme.

On l'estimait beaucoup encore d'avoir confondu dans la même cérémonie les obsèques de lady Glenmour et celles de la jeune tille qui l'avait servie.

Au cimetière, Glenmour prononça avec une émotion communicative quelques paroles touchantes, et les deux cercueils furent ensuite descendus dans le riche tombeau acheté la veille ^0,000 fr.

Le vendeur dirigea toutes les manœuvres ainsi qu'il l'avait promis ; il poussa la galanterie jusqu'à pleurer.

Lord Glenmour et le docteur Patrick accompagnèrent dans le caveau les deux cercueils , qui furent séparés par une cloison.

Celui de Pâquerette était hors du tombeau, dans une excavation latérale, celui de lady Glenmour, exhaussé et couvert d'un manteau noir, occupa le centre même du monument.

— Ils sont à toi maintenant, ô mon Dieu I s'écria Patrick en levant son front aveugle contre la voûte du tombeau; puis, du haut des dernières marches du caveau , il dit encore : — Mes enfans, à bientôt!

Quand ils furent remontés, les deux amis se trouvèrent seuls dans le cimetière. Ils le parcoururent sans se parler jusqu'à la grandeportG d'entrée où Parick monta le premier en voilure.

— Patrick, vous n'avez pas oublié, lui dit tout bas Glenmour en se plaçant ù côté de lui, que c'est à quelques pas d'ici. . tenez... là, en face de l'octroi, que doit m'altendre cette nuit la voiture attelée de quatre chevaux de poste...

— Je ne l'ai pas oublié... tout sera fait selon vos désirs...

— Merci , Patrick. Encore un service , ami , ajouta lord Glenmour, soyez dans cette voiture...

— J'y serai... Et où irons-nous?

— Dans l'Inde, à Calcutta... si vous me revoyez.

LES iNLITS DU PERE LA CHAISE.

r.E DE>"Ol"MENT.

Onze heures sonnent à Saint? -Marguerite; la nuit est froiilc et terne, sans êire trop obscure. Personne sur les boulevards extérieurs.

Les bruits de Paris, ses joies el ses misères viennent expirerai! pied de ce mur nui ceint une population de neuf cent mille habilans

Cjie voilure de voyage, attelée de quatre chevaux, est arrêtée au bout de la rue de la Roquette, près de la barrière d'Aulnay. Le postillon siffle , l'ombre des quatre chevaux se projette devant le bureau de l'octroi.

A deux cents pas plus loin, deux hommes cachés sous leur manteau se rencontrent hors des murs, à une petite distance de la barrière des Amandiers qui précède celle d'Aulnay : ils cherchent à se reconnaître; ils se sont reconnus; ils marchent l'un à côté de l'autre sans se parler.

Au boatde quelques minutes, l'un dit à l'autre :

— C'est ici.

— Ici ! mais c'est le cimetière du Père La Chaise.

— Précisément.

— Que prétendez vous , milord ?

— Y entrer ..

— Et comment? Cette palissade en bois...

— Elle n'est pas assez élevée, monsieur le comte, pour que, appuyé sur la crosse de cette carabine , qui vous servira de marche-pied, vous ne puissiez la franchir.

— Du moment où vous avez tout prévu , milord , je n'ai plus rien à objecter...

Et lord Glenmour ayant abaissé et placé horizontalement sa carabine, le comte de Madoc y posa le pied , et d'un second mouvement il enjamba la frêle palissade en bois pourri qui sert de prolongement au mur de clôture du Père La Chaise.

Du haut de cette palissade, à travers laquelle ils auraient facilement passé en enfonçant deux planches, le comte tendit à son tour le bout de sa carabine à lord Glenmour, qui s'y cramponna et parvint sans difficulté a s'exhausser.

Ils sautèrent ensuite dans un terrain vague, gypseux, triste dépendance du Père La Chaise.

— Veuillez me suivre maintenant, dit Glenmour à Madoc; je sais un endroit convenable.

— Mais la partie, ajouta froidement Madoc, serait difficilement, à mon avis , plus convenable que le tout... Vous avez choisi un lieu...

— Je ni' l'ai pas choisi...

— N'importe, milord , il est étrange... original. .

— Une autre fois je serai plus heureux, dit en ricanant lord Glenmour.

[ls se lurenl en continuant à marcher a travers les hautes herbes qui embarrassaient parfois leurs pas.

1 immeils étaient sûrs de n'être pas vus , ils avaient relevé leurs manteaux sur le bras gauche, et ils laissaient voir ainsi le canon de leurs carabines.

— Nous Voici arrivés, «lit Glenmour en s'arrêlant devant le tombeau de sa femme, qui entendit sa voix.

— Tant mieux! je commençjis à être fatigué, milord... Hi reusemenl, il y a de quoi prendre du repos ici... beaucoup même...

— Oui. répliqua Glenmour en détachant de sa ceinture Une petite lanterne sourde qu'il se hita d'éclairer.

— Milord, une grâce! Dites-moi, je vous prie, pourquoi nous sommes venus si loin, quand nous pouvions tout aussi bien nous expliquer là-bas... monter si haut ! ...

— C'est que ce tombeau, au pied duquel nous sommes, est celui de lady Glenmour.

Madoc se découvrit avec respect et ne reprit plus son chapeau .

Lady Glenmour, qui, depuis quelques heures, était descendue de son cercueil, écoutait, l'oreille collée aux parois

LB SISCLB. — T.

. du caveau, ce que se disaient son mari et le comte de Ma. doc ...

— Comte, reprit Glenmour, je vais charger ma carabine j devant vous...

La lanterne sourde était accrochée a une des tètes d'angt ! placées à l'angle du tombeau de lady Glenmour.

— Voilà une charge de poudre... je mets double chargs... pour trois halles...

j — C'est convenu, milord , faites.

— Une balle, dit ensuite Glenmour. eu coulant une balle dans sa carabine.

L'écho répéta : — Une balle!... une balle!... une bail» t.. . Au fond de son caveau , ladv Glenmour murmura : —I ne balle!

— Une seconde balle, dit encore Glenmour.

— Une. seconde balle, redit l'écho.

— Une seconde ba!l<'. répéta lady Glenmour et] passant ses doigts crispés dans ses longs cheveux.

— Une troisième balle, reprit lord Glenmour. Même écho.

Même répétition dans le. caveau funèbre. Le comte de Madoc chargea ensuite sa carabine, en observant les mêmes temps de repos, pour que tout se passât avec I avec honneur et loyauté ; puis il dit :

— Milord , comptez les pas.

— Je veux bien. Uni deux! trois 1 quatre ! cinq!

— Milord!. . cria Madoc, j'ai entendu !'...

— Qu'avez-vous entendu ? demanda avec impassibilité lord j Glenmour.

— Un bruit quelque part... près d'ici. . dans ce caveau... comme un cri étouffé., comme un soupir...

— Votre imagination, comte, est seule cause..

— Je vous assure , milord , que ce n'est pas mon imagination...

— Votre effroi, alors...

— Mon effroi?...

Le comte de Madoc se mil à rire d'une manière si insultante, qu'on eût dit que tous les squelettes de l'endroit riaient et partageaient ce sanglant mépris du comte pour lord Glenmour, qui l'accusait d'effroi.

— Finissons en I cria-t-il ensuite, sa carabin» à la main. Glenmour répliqua en saisissant la sienne :

— Ce devrait être déjà fini !

Ils se placèrent face à face à la distance des cinq pas déjà mesurés.

La demie de onze heures va sonner au clocher de Sainto- Marguerite.

— Feu! quand elle sonnera, dit Glenmour.

Ils se couchèrent en joue, et ils ailemlirenulans cette altitude que la demie sonnât.

— Vous n'entendez donc pas ces pleurs ? dit encore Madoc, sans changer de position.

Glenmour, qui feignait de ne pas cr.tr mire , ne déi n ea pas d'une ligne l'inflexible canon de sa carabine qui louchait presque la poitrine du comte de Madoc.

— Vous n'entendez donc pas ces sanglots, milord ? Glenmour ne bougeait pas.

La demie sonna.

D.nix formidable coups de carabine multipliés > en t fois par les échos déchirent le silence de la nuit. Ils sont Tombés tous deux

Glenmour se relève, il se tate, il se fouille, prend une clef dans sa poche, va à la porte du caveau, il l'ouvre; sa femme était debout sur les mai

L'enleverdans ses bras, courir, franchir lecorj s i i comte de Madoc étendu dans une mare de sang , courir encore, toujours... arriver à la palissade... briser d'un coup de pied deux misérables planches pourries de cette palissade, passer par celte ouverture el là s'arrêter un instant pour dire à lady Glenmour: — Si vous êies vivante, marchezl car je n'ai plus de force... tut un instant pour Glenmour.

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Sans répondre, car elle n'en avait pas encore la faculté, lady Glenmour suit machinalement son mari sur la ligne du bonlevard extérieur... ils arrivent a la barrière d'AHlnay... l'octroi est en rumeur...

— Ces coups de fusil, disent les préposés, ont été tirés sur des contrebandiers pris en flagrant délit de frande...

Lady Glenmour est poussée dans la voiture par lord Glenmour qui la suit et qui ferme la portière. Les chevaux partent au triple galop.

— Deux personnes! s'écrie Patrick... et GlenmourP

— Vivant! e'est lui, Patrick!

— Et l'autre P demanda le docteur.

— Sa femme, répond lady Glenmour.

— Pas encore ! dit Glenmour en dirigeant la pointe d'un poignard sur le visage de sa femme et en lui coupant la joue

par un coup qui traversa les lèvres; maintenant oui, — vouâtes ma femme, — vous u'avez plus de ressemblance avec I» première... et la première est morte.

Le matin, les fossoyeurs relevèrent le corps du comte de Madoc.

— Tiens 1 dit Mouffleton en le soulevant dans ses bras pour le mettre dans une bière : nous sommes volés !.. il n'est pas mort...

— Pas encore, répondit faiblement le comte.

FIN DBS (TOITS »ri PEU LA CHAISB.

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