‹ Le siècleChapitre 39 sur 113 · RS · texte numérisé non relu

RS

an

Par celte remarque assez crue, la vieille comtesse exaspéra son étrange visiteur.

Celui-ci, la regardant avec un nouvel accès de frénésie, redit :

— Oui, elle est venue ici !...

— Pourquoi faire, monsieur? demanda-t-elle.

— Pourquoi faire? répéta lord Glenmour, qui suivait en ce moment la direction du regard delà comtesse, et qui ajoutait l'interprétation qu'il en tirait aux observations dont i) s'était déjà entouré en examinant la disposition de l'appartement et de la maison. Elle est venue ici pour passer ailleurs... Ces deux femmes et cet homme, madame, ont laissé, en traversant votre chambre, des traces de leur passage : les parfums de leur toilette les ont trahis. Mais où sont-ils allés? où sont-ils allés? s'écria violemmentGlenmour.qui ne quittait pas les regards de la comtesse de Boulac fixement portés vers un point du mur.

—Monsieur! à la fin cette inquisition me lasse et je vais appeler mes gens... vous m'y forcez!...

— Pourquoi les appeler, madame?je n'ai pas besoin d'eux pour enlever ce tableau, enfoncer ce panneau qu'il cache et m'introduire dans ce mauvais lieu, dont votre chambre est le vestibule et vous la matrone.

La menace de Glenmour était déjà exécutée ; le tableau avait été enlevé, le panneau ouvert et il s'avançait hardiment dans un étroit couloir au bout duquel il vit luire des lumières...

— Je craignais, dit froidement la vieille comtesse, qu'il ne remarquât pas ce passage secret que je me donnais tant de mal à lui désigner par mes regards... Enfln, il l'a vu. La Martinier sera contente demain quand elle apprendra l'aventure. Ce cher Zéphirin et ce cher Beaurémy seront vengés des quolibets de la course de chevaux à Ville-d'Avray, et la Martinier et moi de l'exclusion des samedis de lady Glenmour, de la milady I Pas mal pour deux vieilles... Ah ! nous sommas deux vieilles! attrape !.. .

Au milieu de son élan dans l'obscur couloir qu'il franchissait, Glenmour ravisé s'arrêta... La vengeance a sas instincts... Il diminua ses pas, les assourdit, Ut patte ds tigre, et c'est sans bruit qu'il arriva jusqu'à la porte du dohdoir...

Un coup-d'œil lui révéla tout ; il aurait vu le monde entier dans l'explosion de ce regard.

A demi-morte de frayeur, — quoi qu'il paraissait évident qu'aucun des trois personnages de cette scène n'eût entendu l'invasion de Glenmour, — lady Glenmour avait une main dans la main du comte de Madoc, l'autre main dans celle de Mousseline.

Il fut impossible à lord Glenmour d'entendre un seul mot de ce qu'ils disaient ; ils étaient trop loin de lui, et ses oreilles sifflaient comme au milieu d'un combat, quand toutes les batteries lâchent leurs bordées.

Un instant après,Mousseline se, leva et tourna le dos à lady Glenmour et au comte comme pour chercher un flacon sur sa toilette...

Profitant de cet instant, prolongé avec affectation par Mousseline, le comle de Madoc prit doucement par la tête lady Glenmour, l'attira vers lui...

Lord Glenmour parut...

Pas un cri ne fut jeté.

Après ce calme de terreur cl de mort, lord Glenmour dit à sa femme :

— Madame, cet homme est le comte de Madoc, et celte femme est une prostituée.

Lady Glenmour, sans pousser un seul cri, tomba sur le parquet comme une masse do plomb Mousseline dUparut.

— Milord, dit alors le. comte do Madoc à lord Glenmour avec le ton glacial qu'il retrouvait en reprenant son caractère, milord, je vous ai déshonoré.

— Oui, monsieur le comte.

—Que voulez-vous maintenant P

— Vous le savez.

LÉON GOZLAN

— Je le sais en effet. Et quelle arme?

— - La carabine chargée de trois balles mâchées.

— La distance?

— Cinq pas, et nous tirerons ensemble.

— L'endroit?

— Je vous le ferai connaître demain.

— J'attendrai vos ordres.

Lord Glenmour sonna.

Il dit au domestique :

— Allez chercher une voilure...

— Il y en a une à la porte, répondit le domestique. —Emportez cela, lui ordonna Glenmour, en désignant le

corps évanoui de sa femme. Le domestique obéit en tremblant.

— Marchez, je vous suis.

Le comte de Madoc arrêta lord Glenmour.

— Un mot, s'il vous plaît. Et nos témoins?

— Pas de témoins.

Lady Glenmour était encore évanouie quand le fiacre arriva à l'hôtel de la rue de Rivoli. Des domestiques la montèrent au salon et la déposèrent sur le divan.

Lord Glenmour s'enferma avec elle après avoir demandé tout ce qu'il fallait pour écrire.

Pendant plusieurs heures il mit ordre à ses affaires; il écrivit à ses amis et rédigea son testament. Il ne s'interrompait que pour s'approcher du divan où était sa femme, qu'il contemplait en se tordant les mains de rage, de tristesse et de désespoir.

Voilà ce que lui livrait le comte de Madoc!!!

Comme cet homme s'était vengé l

11 achevait de tracer ses dernières dispositions quand lady Glenmour sortit enfin de son long évanouissement. Elle ouvrit pesamment les yeux, se redressa peu à peu, passa les mains sur son front, chercha...

Il lui fallut quelques minutes pour se rendre compte de l'endroit où elle était et de l'état de son esprit. Sa pâleur n'avait pas encore disparu ; elle sunblait encore plus livide sous ses longs cheveux noirs, défaits, ruisselans sur sa riche robe de soirée, et entortillés, emmêlés avec ses fleurs et ses diamans.

Elle ressemblait à Ophélia retirée des eaux.

— C'est bien vous, madame, et c'est bien moi...

— Oui, milord.

Ici il se fit une longue pause, après laquelle lord Glenmour reprit en souriant, mais quel sourire I

— Avez-vous peur?... Vous tremblez...

—Milord, j'ai froid. .

—Du eourage... en un pareil moment?.,. Mais c'est de l'effronterie... c'est ..

— Non, milord...

— Qu'est-ce donc?

— Ce qu'il vous plaira. ..

Une seconde pause amena un silence de quelques minutes.

— Mon parti est pris, et le vôtre, madame?

— Il est pris depuis longtemps, milord.

— Votre trahison était donc méditée, calculée?

— Il n'y a pas de trahison.

—Et ce que j'ai vu ? Et le comte de Madoc ?

— Milord, vous ne m'aimez pas...

— Continuez, dit Glenmour en brisant d'un coup de poing une superbe table en malachite, continuez.

— J'ai fini...

Avec un ricanement infernal, Glenmour reprit :

— En effet, que nie diriez-vous?... Est-ce que je ne sais pas tout?.-. Vous avez fini?... Je commence, alors, madame-, et je vous dis en face que c'est vous qui ne m'avez jamais aimé, que c'est vous qui ne m'avez jamais rendu que froideur pour...

— Pour troideur... interrompit tristement lady Glenmour. La poitrine gonflée de douleur et de larmes, son mari poursuivit :

— Mais, madame, vous ne savez pas tout ce qu'il y avait d'ardeurs contenues , de tendresses comprimées , d'élans étouffés au fond de cette âme loyale qui se couvrait de neige pour se confondre avec la vôtre. A femme de cour je tenais le langage de cour, à lèvres de marbre j'opposais un cœur de marbre, et dans ce pénible mensonge imposé a ma noble et franche nature, je sentais crier et se révolter mon énergie d'homme et de marin. Je m'abaissais en rougissant, je m'humiliais en brisant toutes les fibres de ma volonté ; je faisais de mes nerfs des tils de soie et de mon sang de l'eau, pour vous plaire, pour attirer votre attention, pour ressembler a tous ces mannequins de cour auxquels vous étiez habituée... Et vous dites que je ne vous ai pas aimée?...

Lord Glenmour, en parlant ainsi, s'était, sans s'en apercevoir, rapproché du divau où était sa femme, qui le regardait avec une effrayante curiosité, le coude enfoncé dans un coussin, la bouche béante...

— Moi, chacun lésait, qui ne parlais autrefois qu'avec la liberté brutale des marins à toutes celles que j'ai aimées avant vous. Et qu'auriez-vous donc fait, madame, continua lord Glenmour, si au lieu de ce langage blafard et musqué, au lieu de ces manières mielleuses dont la fadeur devait pourtant merveilleusement vous convenir, si au lieu de ces attentions poussées jusqu'au fanatisme de l'afféterie, je vous eusse traitée...

Ici lord Glenmour, qui s'amusait avec une distraction féroce, depuis quelques minutes, à arracher avec les cheveux de lady c.lenniour les diamans et les fleurs qui y étaient pêle-mêle enchevêtrés, glissa sa main droite sous cette sombre chevelure, et a mesure qu'il parlait il l'enroulait autour de son poignet.

— Si au lieu de cela, reprit-il, je vous eusse traitée comme mes amours de voyage et de garnison ; si je vous eusse parlé le commandement à la bouche, le juron aux lèvres, la menace dans les yeux, la cravache à la main, car nous autres officiers de marine nous traitons ainsi les belles, et si je me fusse servi de cette cravache pour caresser vos bras et votre visage si beau, si jeune et si affreusement hypocrite, et si... *

En disant cela, Glenmour avait tellement roulé la chevelure de sa femme autour de son bras, qu'il la lui avait raidie, et que le dernier tour de ces circonvolutions cruelles lui tendait déjà le front... 11 ne se connaissait plus ; il s'était peint avec tant de force d'expansion que le naturel avait éclaté dans cette peinture.

— Qu'auriez-vous dit alors... répondez! s'écria-t-il en la traînant sur le sofa, comme s'il eut voulu l'étouffer, nouvelle Desdemona, à la manière d'Othello... et en la redressant ensuite'd'un coup sec, toujours par sa chevelure, et opposant sa face renversée par la colère à la face décolorée de lady Glenmour ; vous qui, lorsque j'étais complaisant et doux, m'avez joué, trahi, déshonoré... qu'auriez-vous fait, alors ?

— Je t'aurais aimé! répondit lady Glenmour. — Tu m'aurais aimé!!l

Ce cri d'amour, sorti vivant des entrailles de la douleur, fut si vrai, si brûlant, si impérieux, si spontané, si expressif, qu'il éclata sur le front de lord Glenmour comme une révélation... Il s'arrêta ; il redescendit dans le passé, se souvint des conseils de Patrick, se rappela la lettre où celui-ci, en lui ■dépeignant le caractère du faux sir Archibald Caskil, lui disait : « — Il est vif, colère, il vous ressemble, et pour- » tant, malgré sa trivialité, il plaît à lady Glenmour...»

Lord Glenmour déroula involontairement un tour de la chevelure passée autour de son bras...

— Cet homme, pensat-il, a été ce que j'aurais dû être, et c'est ainsi qu'il a plu à ma femme... 11 a été dangereux en étant moi, et je n'ai pas eu l'amour de ma femme en voulant être lui...

Il déroula encore un tour de la chevelure...

— Milady ! s'écria-t-il ensuite, par l'âme de ma mère et de la vôtre, deux nobles âmes, dites-moi si cet homme...

LES NUITS DU PERE LA CHAISE

Laciy Glenmour ne lui donna pas le temps d'achever.

— Non, milord! répondit-elle.

— N'importe, il m'a toujours déshonoré I et c'est tout ce qu'il voulait .. l'infâme 1

Il était tombé dans un abîme de réflexions ; il en sortit en disant d'un ton grave et solennellement résolu :

— Milady, avez-vous du courage?

— Oui, milord.

— Mais beaucoup?

— Je le crois.

— Plus qu'aucune femme dans votre position n'en a jamais eu?

— J'essaierai...

— Plus que n'en a jamais eu aucun homme ? Lady Glenmour hésita.

— Vous balancez?

— Non, milord, commandez.

— Déshabillez-vous et mettez-vous au lit.

— Ensuite?

— Vous m'attendrez... Nous nous reverrons. —Quand?

— Dans cinq minutes.

Lord Glenmour quitta sa femme et monta au troisième étage de l'hôtel, dans la chambre où il était entré à son arrivée et où il avait trouvé le docteur Patrick en prière près de Pâquerette morte.

Son ministère de mélecin et d'homme pieux étant fini, Patrick avait abandonné la jeune fille a la paix de cette première solitude par laquelle passent les morts avant d'être tout-à-fait livrés à celle dont ils ne sortent plus. Ils s'essaient à la grande indifférence qui les attend.

Pâquerette était seule , à côté d'elle veillait une lampe, dernière clarté qui avait frappé ses yeux sur la terre. Glenmour saisit la morte, la souleva, et après avoir éteint la lampe, il descendit furtivement avec son fardeau à l'appartement de sa femme. L'escalier était obscur; tous les domestiques dormaient. On ne vit, on n'entendit rien.

Glenmour déposa la jeune morte sur le divan qu'occupait sa femme il n'y avait qu'un instant; il alla ensuite vers l'alcôve de lady Glenmour, en écarta les rideaux.

— Grand Dieu! s'écria-t-elle, qu'est-ce que-j'aperçôissur ce canapé :J... ce visage pûle !...

— Plus bas, milady... vous avez promis d'avoir du courage. Ce cadavre est celui de votre demoiselle de compagnie...

— Pâquerette 1

— Morte cette nuit.

— Mortel... Mais pourquoi, milord, ce funèbre spectacle offert à mes regards ?

— Vos questions, milady, prolongeraient d'une manière nuisible à mon projet le temps fort restreint que j'ai à donner à son exécuiion...

— Mais que faites vous, milord? que faites-vous P.. . de grâce!...

— J'ôte les diamans , les perles et les fleurs noués à vos beaux cheveux pour les nouer aux cheveux de la morte...

—Dans quel but?

— Silence !

— Pourquoi ?.. mais pourquoi?...

— Silence, milady t.. .

— Vous m'effrayez... mais , milord, daignez me dire...

— Levez-vous maintenant, passez nu peignoir et aidez-moi à habiller Pâquerette avec ces habits de soirée que vous venez de quitter...

— L ne pareille bizarrerie exige au moins une explication... jouer ainsi avec la mortl...

— Voulez-vous que je vous aide à vous leverP

LB SIBCLK. — V.

Forcée d'obéir, lady Glenmour descendit d'un pied effaré de son lit et commença av&cdes répugnances pleines d'effroi, des fréraissemens nerveux, des scrupules, pieux jusqu'à l'épouvante, la toilette de la morte. Rude tâche ! de manier, de soutenir, de lacer ce corps qui s'en va et veut toujours toucher la terre, la dernière volonté qu'il ait.

Et puis il était nuit, le silence était profond, et lord Glenmour, avec un front d'airain, poursuivait l'exécution de cette formidable fantaisie. Il fallut une heure à lady Glenmour pour coiffer, parer et ganter Pâquerette, qui fut digne ensuite d'aller au bal des fantômes.

— Oh ! milord , cette grande profanation 1...

— N'est pas la dernière qui aura lieu pendant les vingt j heures qui vont s'éceuler pour vous et pour moi. Mais notre I temps, je vous l'ai dit, est précieux. Rejetez vite la couver-j ture de votre lit, et pas de remarque, je vous prie.

D'une main convulsive lady Glenmour renversa la couver- I ture et son mari ayant pris une seconde fois la morte dans ses bras, la porta et retendit dans le lit de lady Glenmour.

— Et vous allez, milord, me faire coucher maintenant dans ce lit?... s'écria lady Glenmour, qui recula jusqu'à la porte.

— Non, mais sur ce divan...

— Pourquoi mecoucherais-je? Je n'ai pas sommeil.

— Il faut pourtant que vous vous couchiez etquevous ayez un sommeil profond, si profond, que vous soyez aussi immobile que cettejeune fille-là... c'est facile... Le docteur Patrick est aveugle. Pourvu que vous ne bougiez pas, il sera dupe.

— Dupe de quoi?... Je voudrais vous- comprendre...

— Milady, la morte avait ce foulard bleu autour delà tête; mettez-le, et couchez-vous, je le répète, sur ce divan. Plus vite! mais plus vite! Elle tenait aussi dans les mains cette couronne de roses blanches.

— Milord, une seule question, demanda lady Glenmour qui se coucha sur le divan ; votre projet est-il de me faire mourir?...

Pour toute réponse lord Glenmour posa énergiquement sa main gauche sur la bouche émue de sa femme ; delà droite il tira tant qu'il eut de force le cordon de sonnette placé près du divan...

Un valet de chambre répondit du fond de plusieurs pièces : — Qui appelle ?

— Levez-vous I lui cria fortement lord Glenmour, et appelez tout de suite le docteur Patrick... dites-lui que lady Glenmour se trouve mal... qu'elle est très mal... qu'elle est en danger... Allez vite...

Dans le temps que le domestique allait éveiller le docteur Patrick, lord Glenmour s'assit encore devant la table sur laquelle il avait écrit pendant l'évanouissement de sa femme. Il plia ensuite une lettre, la mit sous enveloppe et la cacheta. La suscription portait au Comte de Madoc.

On frappa en ce moment à la porte de la chambre. C'était le docteur. Glenmour courut ouvrir...

— Ah! mon amil accourez!... ma femme... est dans un état qui réclame tous vos soins...

— Qu'a-t-elle?

— Vous savez, je suis allé ce soir à l'Opéra... Je l'ai trouvée... Une scène terrible... scandaleuse... J'ai vu le comte de Madoc!...

— Quelle nuit ! s'écriait le docteur, quelle nuit!

— Nuit horrible, mon ami... Ma présence... la conduite que j'ai dû tenir... les propos échangés avec le comte de Madoc, et ma femme présente à cet entretien... enfin lady Glenmour a perdu connaissance, elle est tombée ; je l'ai fait fait porter ici ; mais depuis ce moment elle n'a pas rouvert les yeux .

— Où est-elle? demanda Patrick... où est-elle?

— Sur son lit.

— Conduisez-moi vers elle, mon ami.

— Malheur sur malheur, disait le docteur aveugle en marchant vers le lit de lady Glenmour. Quand il fut tout auprès, il tâta, prit le bras de Pâquerette, que lady Glenmour avait couvert d'un longgant de soirée... et il dit : — Je vois qu'elle

LEON GOZLAN

est encore parée... Il aurait fallu la délacer... ce» «/êlemens gênans l'étouffent.

Patrick se hâta de déchirer ensuite le gant de peau dans toutesa longueur, afin d'arriver plus vileau poignet... enfin il parvinl à la chair; il pose son doilsur l'artère. — Oh ! mon Dieu ! est-ce que je nie tromperais ?... je ne sens rien. .. pas de pulsation !... plus haut... rien! le docteur jeta un cri détonnement sinistre...

— Patrick!...

— Glènmour ! s'écria Patrick d'un ton déchirant, il y a deux mortes dans votre maison cette nuit.

— Deux mortes I

— Lady Glènmour n'est plus qu'un cadavre ; son évanouissement était la mort.

— Ma femme est morte ! !

— Oui... oui... oh! oui... Et Patrick fondait en larmes amères, en pressant contre son cœur la main de son ami et la main glacée de celle qu'il croyait être sa femme.

Lady Glènmour se souleva un peu et examina avec terreur cette, scène hypocrite et lugubre à la fois, pleine d'épouvante, d'obscurité et de mystère pour elle.

— Patrick, reprit Glènmour, affectant la plus sombre désolation, je n'eus jamais plus besoin de votre amitié, de vos services...

— Ne suis je pas tout à vous ?

— Je compte donc sur vous... entièrement...

— Parlez, Gleninour...

— Qu'une chaise de poste m'attende demain soir, depuis onze heures jusqu'à... jusqu'au jour; qu'elle m'attende enfin toute la nuit à la barrière d'Aulnay, h l'extrémité de la rue delà Roquette... Faut-il vous écrire ces indications?...

— Non, mon ami...

— En sortant d'ici, vous irez d'abord à cette adresse avec quelqu'un de la maison, et vous direz à la personne qui vous recevra que je l'attends dans la journée...

— Je le ferai...

— Et cette lettre avant midi chez le comte de Madoc, place Vendôme.

— C'est pour moi la plus pénible de toutes les commissions, ami, car je prévois que cette lettre...

— Pourrions-nous regretter de quitter la vie, ami, interrompit Glènmour, sombre et lent comme la fatalité dans le son de sa voix, quand deux femmes, l'une et l'autre jeunes,

iccomplics, partent de ce monde le même jour, presque à la même heure, et avant vingt ans?... Patrick, cher Patrick, vous venez que je n'ai oublié ni l'une ni l'autre dans ma douleur...

— Merci, Glènmour... dit Patrick en donnant libre cours à ses larmes.

— Je n'ai pas voulu, en attendant la triste cérémonie, que Pâquerette restât reléguée, sous les combles d'une mansarde, comme une créature indifférente... Elle était de notre maison... Je l'ai fait descendre... Pâquerette est ici... près de nous...

— Cette bonne pitié aura sa récompense au ciel ; ou estelle, que je pose encore une fois mes mains sur son front glacé...

Glènmour s'arrêta interdit. Il ne s'attendait pas a cette demande P

Lady Glènmour semblait dire à son mari : — Que faut-il faire?

— Vous ne me conduisez pas vers elle ?...

— La voilà, docteur... approchez...

— Ah! oui... c'est elle,.. Cette couronne blanche dans st • mains . nue c'est navrant, mou Dieu!... Ami, veille/, sur elles deux!... sur nos mortes chéries... Priez... Moi, je cours...

— Allez vite, mon ami. . allez!...

A dix heures, le comte de Madoc lisait le billet suivant, porté chez lui par le docteur Patrick :

msieur le comte, >. J'aurais voulu satisfaire plus tôt à votre impatience » et a la mienne, mais je ne suis pas un homme outrage

» seulement, je suis aussi un officier de marine au ser- « vice d'un état puissant, qui a le droit de me demander » compte de mes actions. Je vais prendre le temps rigou- » reusement nécessaire pour régler mes affaires et mettre » lady Glènmour dans la tombe. Je ne vous demande que » ce délai... «

— Lady Glènmour est morte! s'écria Madoc. Ah ! je suis trop vengé... Il reprit :

« Mais quelques heures après le convoi de lady Glènmour, » je serai tout à vous. Ypuillez donc vous trouver demain, à « onze heures précises du soir, à la barrière d'Aulnay, avee ' l'arme dont il est convenu que nous nous servirons. J'au- » rai la pareille.

» Je serai seul, soyez seul

» Lord Glènmour. »

— Barrière d'Aulnay; où donc est cette barrière? se demanda le comte de Madoc, en étendant sur une table le plan de Paris... Mais cette barrière touche au cimetière du Père La Chaise.. Singulier choix!...

Quoique très brave, le comte de Madoc fit une grimace sinistre...

— L'endroit n'est pas gai .. Après tout, se reprit-il, unduel à cinq pas et à la carabine n'est pas un bal non plus.

Dès que le docteur Patrick fut parti, Glènmour ferma à double tour la porte de la chambre, et alla lentement vers sa femme qui, accroupie sur le divan où elle avait joué Le rôle de morte, attendait, avec une souffrante anxiété, l'explication de ce drame, douloureux, obscur, semé de tristes t>ri-~sentimens.

— Vous m'avez dit, milady, que vous étiez décidée à tout affronter pour sauverlesdébris de votre Jionneur et lemien... Si vous avez lait d'i e moi le sacrifice de votre vie, rien ne doit vous coûter...

— C'est l'inconnu, milord , dit-elle, qui m'épouvante, et non la mort.

En disant ces paroles , elle cherchait à lire sur .1 de lord Glènmour l'expression du sentiment qui le conduisait à comme m. ite d'actions extrao 1 se déroulaient comme un crêpe sans lin sous ses yeux. Etaitil cruel? était-il fou P

— Cet inconnu, milady, plane sur votre tête comme sur la mienne... Je commence tout, la fatalité fera le reste ..

— Ce n'est donc pas fini?.,, dit lady Glènmour. Glènmour sourit.

— Oh!... non!., il s'en faut... Lisez ceci... lises à haute voix...

— Qu'est-ce donc ? on dirait l'inscription d'une tombe...

— Lisez...

— Mais...

— Lisez!

Lady Glènmour, à la lueur blafarde du jour qui reparaissait , lut :

Ici repose.

Et là-haut existe,

Sous

L'oeil de Bieu ci dans tes br.is des anges,

Se- trères,

Lady Havy Glènmour,

Comtesse de Wisby,

De

Pennmoie et de Glendaloug;

Jeune Bile, 1 Ile uudr

Femme, elle fut digKe

Du nom

De noii mari, lord Glènmour;

Si le charme de sa beauté

lui incomparable

Sur la terre,

Si elle lui surnommée la Perle du lac

Par ses campagnes,

ables se sont évanouies Comme

LES NUITS DU PERE LACIÏAISE

Le brouillard du malin

Aux

Rayons du s île !.

i piété,

Sasag

Nep ssero t pas, taut qu'il y aura

Du respect dans le raonJc

Pour Les nobles et les belles :"im<3>.

Morte à dix-huit ans, mon Dieu !

Ilavy ! Flavy ! la moitié de ton cœur,

Ton mari,

Te dit adieu dans le présent,

Et au i evoir

Dans l'éternité.

Farewell, adieu ! Farewell, adieu !

— Mais c'est mon épitaphe, niilord ! Vous voulez donc me rendre folle...

— Je veux pouvoir t'aimer ! s'écria de toutes les torces de son âme lord Glenmour, en inondant de larmes le visage de sa femme, en la tenant serrée contre lui, en ouvrant enfin son cœur à un épanchement, torrent de douleurs et de pleurs amassé depuis longtemps au fond de sa poitrine. Oui , je veux pouvoir l'aimer!... et sur cette lointaine espérance je mets tout : mon rang, ma jeunesse, mon ambition, ma vie et la tienne...

— Eh bien ! faites, niilord ! Je suis prête à tout... Je suis déjà morte... Voilà mon épitaphe... 11 ne reste plus...

— Vous avez presque deviné... JVallez pas plus loin... Il est des choses qu'il ne faut pas nommer pour les accomplir...

Avertie par le docteur Patrick, toute la maison fut bientôt eu deuil du double malheur qui la frappait si inopinément. Elle communiqua en quelques heures la fatale nouvelle aux personnes qui formaient le cercle d'amis et de connaissances de lord Glenmour. L'étonnement et le regrel qu'elle leur causa les attira en très grand nombre chez lui. Mais nul ne lut reçu. «Lord Glenmour, accablé, anéanti par la douleur, disaient les domestiques, s'est enfermé dans l'appartement mortuaire, et il ne veut pas de témoins à ses larmes.» On se retirait profondément ému des marques d'un chagrin si expressif, sans cire étonné cependant ; lady Glenmour était si jeune, si belle, si digne d'une plus longue existence !... malgré sa faute. C'est avec toutes les peines du monde qu'on parvint à faire passer au mari désolé quelques légers alimens pendant la journée.

Patrick, on s'en souvient peut-être, avait été chargé par lord Glenmour de plusieurs commissions importantes.

Il devait commander des chevaux de poste pour le lendemain dans la soirée, aller chez une personne la prier de se rendre auprès de lord Glenmour et remettre un billet au comte de Madoc.

Les chevaux avaient été commandés, le billet au comte de Madoc remis ; dans l'après-mid, la personne que désirait voir lord Glenmour se présenta à l'hôtel. C'est Patrick qui l'introduisit dans la chambre mortuaire, assombrie par la nuit qui commençait à descendre et par l'interposition calculée d'épais rideaux. Patrick se retira ensuite.

Celte personne, vêtue de noir des pieds à la tète, fut conduite par Glenmour dans un cabinet presque aussi privé de lumière que la rhtmbre, et là s'établit à voix basse ce dialogue que lady Glenmour n'entendit pas.

— J'ai été frappé, comme vous le voyez, d'un malheur très grand, irréparable.

— Et vous voudriez honorer les cendres demadamu votre épouse d'un tombeau dans tout ce qu'il y a de mieux?

— Oui, monsieur.

y —C'est fort triste, mais c'est facile-

— Je prévois pourtant une difficulté... Décidé à quitter Paris, où tout me rappellerait trop souvent ma douleur, je désirerais être sur, en m' éloignant de la France, que ma

femme reposera dans un tombeau digne de son rang et de ina fortune. . *

— Je ne vois pas là de difficulté sérieuse, répliqua l'homme noir; je vais vous soumettre plusieurs plans de tombeaux riuiies ci vous l'eu/, votre elioix. Quand nous serons tombés d'accord, vous pourrez panir...

— Ceci ne remplit pas mon but, répliqua Glenmour ; vous mettriez au moins un au à construire le tombeau dont j'ai accepté le plan... El c'est tout de suite qu'il m'en taut un.

— Mais nous avons aussi des lombes d'alteute... On appelle ainsi des tombes toutes prêtes... nui n'attendent plus que les locataires.

— Et ces lombes d'allenle sont-elles grandes ?

— Grandes ei magnifiques, monsieur, avec caveau sec et spacieux, portes de fer ciselé, marches en marbre el rampe de cuivre doré. Mais c'est cher...

— Ne discutons pas le prix, je vous prie, monsieur, traitons à l'instant pour un de ces tombeaux d'attente livrables à l'instant.

— J'en ai un qui fera merveilleusement votre affaire...

— Combien faut-il vous compter?

— Vingt mille francs...

Glenmour ouvrit son secrétaire et y prit vingt billets de banque de mille francs.

— Quelle épitaphe gravera-t-on en lettres d'or sur la tombe de madame votre épouse?

— Celle-ci, répondit Glenmour en donnant à son interlocuteur l'inscription qu'il avait lue la nuit dernière à sa femme.

— Oserai-je maintenant demander à monsieur s'il a pensé au cercueil ?

— J'allais vous en parler. ..J'en veux un très grand, d'une forme très élevée... Tristes détails, monsieur!...

— Bien tristes. Enfin vous désirez un cercueil où l'on soit à l'aise... En plomb?...

—Non, tout simplement en bois ; plus tard nous le ferons d'une autre manière.

—C'est entendu, monsieur : votre cercueil... celui de madame votre épouse, veux-je dire, sera ici dans deux heures Et quand la conduira-t-on à sa dernière demeure?

— Demain, à quatre heures.

— Je serai là pour diriger le travail.

— J'y serai aussi, ajouta lord Glenmour... Ah! pardon, monsieur, se reprit-il, mon malheur est plus grand que vous ne le pensez... j'ai aussi perdu une autre personne qui était très attachée à ma femme... je voudrais qu'on la déposât près d'elle...

— Nous avons donc un mort supplémentaire?

— Oui, monsieur.

— Votre tombeau, répliqua l'entrepreneur, est un caveau de famille, vous êtes maître d'y déposer qui bon vous semble...

Glenmour fit un signe de la main et l'entrepreneur des tombes salua jusqu'à terre ; il se retira enchanté de sa journée...

Cette journée était finie et la nuit tout-à-fait revenue, lord Glenmour fit allumer un seul flambeau, et il persista à passer la nuit dans la chambre de deuil.

Deux heures après la visite de l'entrepreneur, deux cercueils furent déposés à l'entrée de la chambre de lord Glenmour, qui referma ensuite la porte et alla vers sa femme.

— Milady, lui dit-il en la faisant asseoir près de lui, je n'ai pas besoin de vous apprendre maintenant à qui je destine l'un de ces deux cercueils...

— Dieu lit sans doute dans votre pensée, niilord ; mais ; pour moi, je n'y vois que ténèbres épaisses... Vous rêvez f des choses terribles... et tout bieu pesé dans ma conscience,

je refuse de me soumettre à celte épreuve, — car c'est à moi que vous destinez ce cercueil, — si vous ne me dites pas jusqu'où elle doit aller. i

— Vous refusez de vous coucher dans ce cercueil ?

— Oui, milord, jusqu'à ce que vous m'ayez dit ce que vous prétendez faire ensuite.

— J'allais vous l'appreudre, milady.

LEON GOZLàN.

— Parlez, milord...

— Demain, à deux hetires, des hommes entreront ici et mettront ce cadavre dans ce cercueil et le vôtre dans celuici... Ils jetteront un manteau noir sur tous les deux et les porteront au cimetière du Père La Chaise, où un tombeau les attend.

— Ma mère , s'écria lady Glenmour, secoure%-moi !

— Vous saurez, milady, que vous êtes, depuis hier, au rang des femmes galantes de Paris ; voulez-vous que je vous donne la liberté avec le déshonneur?... je suis prêt...

— Continuez, milord...

— Au Père La Chaise , on descendra les deux cercueils dans le caveau de cette tombe, qui portera, dans trois jours, l'inscription que vous avez lue ; puis on fermera la porte de fer de ce caveau, et l'on m'en remettra la clef...

— Seule dans ce caveau! Seule!

— La nuit viendra...

— Et vous accourrez me délivrer, n'est-ce pas?

— Pas encore...

— Mais quand?... jamais?...

Lady Glenmour poussa un second cri et se tordit les poignets...

— Voulez-vous, milady, pouvoir être encore appelée lady Glenmour ou bien être appelée tout de suite Mousseline?

— Achevez, milord...

— A o;ze heures, vous entendrez peut-être du bruit près de votre tombeau...

— A onze heures!... du bruit!...

— A onze heures vous entendrez du bruit près de votre tombeau, répéta Glenmour; il sera causé par ma présence et par celle du comte de Madoc...

— Lui!... avec vous?...

— Il est prévenu.

— Mais pourquoi cette rencontre, là, dans la nuit?...

— Vous voyez cette carabine, milady?...

— Que signifie?...

— Elle sera chargée avec trois balles. Le comte de Madoc en aura une semblable. Nous nous mettrons face à face près de votre tombeau et nous ferons feu en même temps...

— Et si vous êtes tué?... Oh! mon Dieu! que deviendrai-je ?

— Vous resterez pour toujours dans votre caveau, mais vengée du moins... Si je lue le comte de Madoc, j'ouvre votre caveau... je vous délivre... et nous partons ensemble pour le Havre, où nous nous embarquons pour les Indes... Aux Indes, je vous épouse comme si vous étiez une autre personne... I ady Glenmour n'existe plus. . on l'a enterrée à Paris... chacun l'a vu... .le suis veuf. . chacun le sait... Vous êtes la fille d'un négociant de Londres... vous devenez ma femme... et votre déshonneur et le mien sont ù jamais lavés...

— Glenmour, je me coucherai demain dans ce cercueil s'écria-t-elle.

Puis lord Glenmour asseyant sa femme sur ses genoux comme s'il eût été Roméo et elle Juliette, il lui dit :

— Si vous craignez de manquer de courage, milady, vous prendrez quelques gouttes du narcotique renfermé dans ce flacon.

— Je ne veux pas de ce secours, de cette énergie factice.

— Vous aurez donc extrêmement de courage?

— Non, milord, j'aurai extrêmement peur, mais je résisterai à ma peur.

— C'est que je n'ai pas fini . . .

— Vous n'avez pas tout dit? Lady Glenmour demeura pétrifiée... Que lui reste-t-il à m'apprendre ? pensa:t elle, avec le frisson au cœur Elle reprit, en plongeant un regard d'une indéfinissable frayeur dans les yeux de Glenmour : Et que comptez vous encore faire de moi?

— Vous ne le saurez qu'au moment où vous serez délivrée par moi de votre tombeau., si toutefois je survis à mon duel avec le comte de Madoc... mais ne m'adressez plus de questions... assez pour cette nuit; silence I jusqu'à l'autre.

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