DUCHESSE DE LANGEAIS
Il existe dans une ville espagnole située sur une ile de la Méditerranée, un couvent de Carmélites Déchaussées où^ la règle de l'Ordre institué par sainte Thérèse s'est conservée dans la rigueur primitive de la réformation due à cette illustre femme. Ce fait est vrai, quelque extraordinaire qu'il puisse paraître. Quoique les maisons religieuses de la Péninsule et celles du Continent aient été presque toutes détruites ou bouleversées par les éclats de la révolution française et des guerres napoléoniennes, cette ile ayant été constamment protégée par la marine anglaise, son riche couvent et ses paisibles habitans se trouvèrent à l'abri des troubles et des spoliations générales. Les tempêtes de tout genre qui agitèrent les quinze premières années du dix-neuvième siècle se brisèrent donc devant ce rocher, peu distant des côtes de l'Andalousie. Si le nom de l'empereur vint bruire jusque sur cette plage, il est douteux que son fantastique cortège de gloire et les flamboyantes majestés de sa vie météorique aient été comprises par les saintes tilles agenouillées dans ce cloître. Une rigidité conventuelle que rien n'avait altérée recommandait cet asile dans toutes les mémoires du monde catholique. Aussi, la pureté de sa règle y attira-t-elle, des points les plus éloignés de l'Europe, de tristes femmes dont l'âme, dépouillée de tous liens humains, soupirait après ce long suicide accompli dans le sein de Dieu. Nul couvent n'était d ailleurs plus favorable au détachement complet des choses d'ici-bas, exigé par la vie religieuse. Cependant, il se voit sur le Continent un grand nombre de ces maisons magnifiquement bâties au gré de leur destination. Quelques-unes sont ensevelies au fond des vallées les plus solitaires: d'autres suspendues au-dessus des montagnes les plus escarpées, ou jetées au bord des précipices; partout l'homme a cherché les poésies de l'infini, la solennelle horreur du silence; partout il a voulu se mettre au plus près de Dieu : il l'a quêté sur les cimes, au fond des abîmes, au bord des talaises, el l'a trouvé partout. Mais nulle autre part que fur ce rocher à demi européen, africain à demi, ne pouvaient se rencontrer autant d'harmonies différentes qui toutes concourussent a si bien élever l'âme, à en égaliser les impressions les plus douloureuses, à en attiédir les plus vives, à faire aux peines de la vie un lit profond. Ce monastère a été construit a l'extrémité de File, au point culminant du rocher, qui, par un effet de la grande révolution du globe, est cassé net du côté de la mer, où, sur tous les points, il présente les vives arêies de ses tables légèrement rongées à la hauteur de l'eau, niais infranchissables. Ce roc est protégé de toute atteinte par des écueils dangereux qui se prolongent au loin, et dans lesquels se joue le flot brillant de la Méditerranée. Il faut donc être
en mer pour apercevoir les quatre corps du bâtiment carré dont la forme, la hauteur, les ouvertures ont été minutieusement prescrites par les lois monastiques. Du coté de la ville, l'église masque entièrement les solides constructions du cloîtreront les toits sont couverts de larges dalles qui les rendent invulnérables aux coups de vent, aux orages et à l'action du soleil. L'église, due aux libéralités d'une famille espagnole, couronne la ville. La façade, hardie, élégante, donne une grande et belle physionomie à cette petite cité maritime. N'est-ce pas un spectacle empreint de toutes nos sublimités terrestres que l'aspect d'une ville dont les toits pressés, presque tous disposés en amphithéâtre devant un joli port, sont surmontés d'un magnitique portail à triglyphe gothique, à campaniles, à tours menues, à flèches découpées? La religion dominant la vie, en en offrant sans cesse aux hommes la fin et les moyens, image toute espagnole d'ailleurs! Jetez ce paysage au milieu de la Méditerranée, sous un ciel brûlant; accompagnez-le de quelques palmiers, de plusieurs arbres rabougris, mais vivaces qui mêlaient leurs vertes frondaisons agitées aux feuillages sculptés de l'architecture immobile! Voyez les franges de la nur blanchissant les rescifs, et s'opposant au bleu saphir des eaux ; admirez les galeries, les terrasses bâties en haut de chaque maison et où les habitans viennent respirer l'air du soir parmi les fleurs, entre la cime des arbres de leurs petits jardins. Puis, dans le port, quelques voiles. Enfin, par la sérénité d'une nuit qui commence, écoutez la musique des orgues, le chant des offices, et les sons admirables des cloches en pleine mer. Partout du bruit et du calme ; mais plus souvent le calme partout. Intérieurement, l'église se partageait en trois nefs sombies et mystérieuses. La furie des vents ayant sans doute interdit a l'architecte de construire latéralement ces arcs-boulans qui ornent presque partout les cathédrales, et entre lesquels sont pratiquées des chapelles, les murs qui flanquaient les deux petites nefs et soutenaient ce vaisseau, n'y répandaient aucune lumière. Ces fortes murailles présentaient ù l'extérieur l'aspect de leurs niasses grisâtres, appuyées, de dislance en distance, sur d'énormes contreforts. La grande nef et ses deux petites galeries latérales étaient dune uniquement éclairées par la rose ) vitraux coloriés, attachée avec un art miraculeux au-dessus du portail, dont l'exposition favorable avait permis le luxe des dentelles de pierre et des beautés particulières ;~i l'ordre improprement nommé gothique La plus grande portion de ces trois nefs était livré aux habitans de la ville, qui venaient y entendre la messe et les offices. Devant le chœur, se trouvait une grille derrière laquelle pendait un rideau brun à pli»
HISTOIRE DES TREIZE. - LA. DUCHESSE DE LANGEAIS
nombreux, légèrement entr'ouvert au milieu, de manière à ne laisser voir que l'officiant et l'autel. La grille était séparée, à' intervalles égaux, par des piliers qui soutenaient une tribune intérieure et les orgues. Cette construction, en harmonie avec les orneinjns de l'église, figurait extérieurement, en bois sculpté, les colonnettes des galeries supportées par les piliers de la grande net'. Il eût donc été impossible à un curieux assez ha*>di pour monter sur l'étroite balustrade de ces galeries de voir dans le chœur autre chose que les longues fenêtres octogones et coloriées qui s'élevaient par pans égaux, autour du maître-autel.
Lors de l'expédition française faite en Espagne pour rétablir l'autorité du roi Ferdinand VII, et après la prise de Cadix, un général français, venu dans cette ile pour y faire reconnaître le gouvernement royal, y prolongea son séjour, dans le but de voir ce couvent, et trouva moyen de s'y introduire. L'entreprise était certes délicate. Mais un homme de passion, un homme dont la vie n'avait été, pour ainsi dire, qu'une suite de poésies en action, et qui avait toujours fait des romans au lieu d'en écrire, un homme d'exécution surtout, devait être tenté par une chose en apparence inipossi ble S'ouvrir légalement les portes d'un couvent de femmes ? A peinele pape ou l"arelievêq«e métropolitain l'eussent-ils permis. Employer la ruse ou la force ? en cas d'indiscrétion, n'était-ce pas perdre son état, toute sa fortune militaire, et manquer le but? Le duc d'Angoulémc était encore en Espa. gne, et de toutes les fautes que pouvait impunément commettre un homme aimé parle généralissime, celle-là seule l'eût trouvé sans pitié. Ce générai avait sollicité sa mission afin de satisfaire une secrète curiosité, quoique jamais curiosité n'ait été plus désespérée. Mais cette dernière tentative était une affaire de conscience. La maison de ces Carmélites était le seul couvent espagnol qui eût échappé à ses recherches. Pendant la traversée, qui ne dura pas une heure, il s'éleva dans son âme un pressentiment favorable à ses espérances. Puis, quoique du couvent il n'eût vu que les murailles, que de ces religieuses il n'eût pas même aperçu les robes, et qu'il n'eût écouté que les chants de la Liturgie, il rencontra sous ces murailles etdansces chants de légers indices qui justifièrent son frêle espoir. Enfin, quelque légers que fussent des soupçons si bizarrement réveillés, jamais passion humaine ne fut plus violemment intéressée que ne l'était alors la curiosité du général. Mais il n'y a point de petits événemens pour le cœur ; il grandit tout ; il met dans les mêmes balances la chute d'un empire de quatorze ans et la chute d'un gant de femme', et presque toujours le gant y pèse plus que l'empire. Or, voici les faits dans toute leurs simplicité positive. Après las faits viendront les émotions.
I ne heure après que le général eutabordé cet ilôt, l'autorité royale y fut rétablie. Quelques Espagnols constitutionnels, qui s'y étaient nuitamment réfugiés après la prise de Cadix, s'embarquèrent sur un bâtiment que le général leur permit de fréter pour s'en aller à Londres. 11 n'y eut donc là ni résistance ni réaction. Cette petite Instauration insulaire n'allait pas sans une messe, ù laquelle durent assister les deux compagnies commandées pour l'expédition. Or, ne connaissant pas la rigueur de la clôture chez les Carmélites Déchaussées, le général avait espéré pouvoir obtenir, dans l'église, quelques renseignemens sur les religieuses enfermées dans le courent, dont une d'elles peut-être lui était plus chère que la vie et plus précieuse que l'honneur. ïes espérances furent d'abord cruellement déçues. La messe fut, a la vérité, célébrée avec pompe. En faveur de la solennité, les rideaux qui cachaient habituellement le chœur furent ouverts, et en laissèrent voir les richesses, les précieux tableaux et les chasses ornées de pierreries, dont l'éclal effaçait celui desnombn
<■'" d'or et d'argent attachés parjes marins de ce porlaux |>iliersde la grande nef. Les religieuses s'étaient tontes réfugiées dans la tribune de l'orgue. Cependant, malgré ce premier échec, durant la messe d'actions de grâces, se développa largement le drame le plus secrètement inleressantquijamaisait fait battre un cœur d'homme, la sœur qui touchait l'orgue excita un si vifenlhousiasme qu'aucun des militaires ne regretta d'être venu a l'office. Les soldats même y trouvèrent du plaive siècle. - v, (Extrait de la
sir, et tous les officiers furent dans le ravissement. Quant au général, il resta calme et froid en apparence. Les sensations que lui causèrent les dilîérens morceaux exécutés par la religieuse sont du petit nombre de choses dont l'expression est interdite a la parole, et la rend impuissante, mais qui, semblables à la mort, à Dieu, à l'Éternité, ne peuvent s'apprécier que dans le léger point de contact qu'elles ont avec, les hommes. Par un singulier hasard, la musique des orgues paraissait appartenir à l'école de Rossini, le compositeur-qui a transporté leplus de passion humaine dans l'art musical, et dont les œuvres inspireront quelque jour, par leur nombre, et leur étendue, un respect homérique. Parmi les partitions dues à ce beau génie, la religieuse semblait avoir plus particulièrement étudié celle du Alose, sans doute parce que le. sentiment de la musique sacrée s'y trouve exprimé au plus haut degré. Peut-être ces deux esprits, l'un si glorieusement européen, l'autre inconnu, s'élaient-ils rencontrés dans l'intuition d'une mêma poésie. Cette opinion étaient celle de. deux officiers, vrais dilettanli. qui regrettaient sans doute en Espagne le théâtre Favart. Enfin, au Te Deum, il lut impossible de ne pas reconnaître une âme française dans le caractère que prit soudain la musique. Le triomphe du Roi Très Chrétien excitait évidemment la joie la plus vive au fond du cœur de cette religieuse. Certes elle était Française. Bientôt le sentiment de la patrie éclata, jaillit comme une gerbe de lumière dans une réplique des orgues où la sœur introduisit des motifs qui respirèrent toute la délicatesse du goût parisien, et auxquels se mêlèrent vaguement les pensées de nos plus beaux airs nationaux. Des mains espagnoles n'eussent pai mis, a ce gracieux hommage fait aux armes victorieuses, la chaleur qui acheva de déceler l'origine de la musicienne. — Il y a donc de la France partout ? dit un soldat. Le général était sorti pendant le Te Deum, il lui avait été impossible de l'écouter. Le jeu de la musicienne lui dénonçait une femme aimée avec ivresse, et qui s'était si profondément ensevelie au cœur de la religion et si soigneusement dérobée aux regards du monde, qu'elle avait échappé jusqu'alors à des recherches obstinées adroitement faites par des hommes qui disposaient et d'un grand pouvoir et d'une intelligence supérieure. Le soupçon réveillé dans le cœur du général fut presque justifié par le vague rappel d'un air délicieux de mélancolie, l'air de Fleuve du Tage, romance française dont souvent il avait entendu jouer le prélude dans un boudoir de Paris à la personne qu'il aimait, et dont celte religieuse venait alors de se servir pour exprimer, au milieu de la joie des triomphateurs, les regrets d'une exilée. Terrible sensation ! Espérer la résurrection d'un amour perdu, le retrouver encore perdu, l'entrevoir mystérieusement, après cinq années pendant lesquelles la passion s'était irritée dans le vide, et agrandie par l'inutilité des tentatives faites pour la satisfaire I
Qui, dans sa vie, n'a pas, une fois au moins, bouleversé son chez-soi , ses papiers, sa maison , fouillé, sa mémoire avec impatience en cherchant un objet précieux, et ressenti l'ineffable plaisir de le trouver, après un jour OU deux consumés en recherches vaines ; après avoir espéré, désespéré de le rencontrer; après avoir dépensé les irritations les plus vives de l'âme pour ce rien important qui causait presque une passion ? Eh ! bien, étendez cette espèce de rage sur cinq années ; mettez une femme, un cœur, un amour à la place de ce rien; transportez la passion dans les plus hautes régions du sentiment-, puis supposez un homme ardent, un homme à cœur et face de lion, un de ces hommes à crinière qui imposent et communiquent à ceux qui les envisagent une respectueuse terreur ! Peut-être comprendrez-vous alors la brusque sortie du général pendant le Te Deum, au moment où le prélude d'une romance jadis écoulée avec délices par lui, sous des lambris dorés, vibra sous la nef de celte église marine.
11 descendit la rue montueuse qui conduisait à cette église, et ne s'arrêta qu'au moment où les sons graves de l'orgue ne parvinrent plus à son oreille. Incapable de songer à autre chose qu'à son amour, dont la volcanique éruption lui brûlait le cœur, le général français ne s'aperçut de la fin du Te Cmidie /m/naine.) 25
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Deum qu'au moment 6ù l'assistance espagnole descendit par flots. 11 sentit que sa conduite ou son attilude pouvaient paraîlre ridicules, et revint prendre sa place à la tête du cortège, en disant à l'alcade et au gouverneur de la ville qu'une subite indisposition l'avait obligé d'aller prendre l'air. Puis, afin de pouvoir rester dans l'île, il songea soudain à tirer pani de ce prétexte d'abord insouciamtnent donné. Objectant l'aggravation de son malaise, il refusa de présider le repas offert par les autorités insulaires aux officiers français; il se mit au lit, et fi t écrire au major général pour lui annoncer la passagère maladie qui le forçait de remettre a un colonel le commandement des troupe?. Cette ruse si vulgaire, mais si naturelle, le rendit libre de tout soin pendant le temps nécessaire à l'accomplissement de ses projets. En homme essentiellement catholique et monarchique, il s'informa de l'heure des offices et affecta le plus grand attachement aux pratiques religieuses, piété qui, en Espagne, ne devait surprendre personne.
Le lendemain même, pendant le départ de ses soldats, le général se rendit au couvent pour assister aux vêpres. 11 trouva l'église désertée par les habitans qui, malgré leur dévotion, étaient allés voir sur le port l'embarcation des troupes. Le Français, heureux de se trouver seul dans l'église, eut soin d'en faire retentir les voûtes sonores du bruit de ses éperons ; il y marcha bruyamment, il toussa, il se parla tout haut à lui-même pour apprendre aux religieuses, et surtout à la musicienne, que, si les Français partaient, il en restait un. Ce singulier avis fut-il entendu, compris?... le général le cru^ Au Magnificat, les orgues semblèrent lui faire une réponse qui lui fut apportée par les vibrations de l'air. L'âme de la religieuse vola vers lui sur les ailes de ses notes, et s'émut dans le mouvement des sons. La musique éclata dans toute sa puissance ; elle échauffa l'église. Ce chant de joie, consacré par la sublime liturgie de la Chrétienté Romaine pour exprimer l'exaltation de l'âme en présence des splendeurs du Dieu toujours vivant, devint l'expression d'un cœur presque effrayé de son bonheur, en présence des splendeurs d'un périssable amour qui durait encore et venait l'agiter au-delà de la tombe religieuse où s'ensevelissent les femmes pour renaître épouses du Christ.
L'orgue est certes le plus grand, le plus audacieux, le plus magnifique de tous les instrumens créés par le génie humain. Il est un orchestre entier, auquel une main habile peut tout demander, il peut tout exprimer. N'est-ce pas, en quelque sorte, un piédestal sur lequel l'âme se pose pour s'élancer dans les espaces lorsque, dans son vol, elle essaie de tracer mille tableaux, de peindre la vie, de parcourir l'infini qui sépare le ciel de la terre? Plus un poète en écoute ies gigantesques harmonies, mieux il conçoit qu'entre les hommes agenouillés et le Dieu caché par les éblouissans rayons du Sanctuaire les cent voix de ce chœur terrestre peuvent seu. les combler les distances, et sont le seul truchement assez fort pour transmettre au ciel les prières humaines dans l'omnipotence de leurs modes, dans la diversité de leurs mélancolies, avec les teintes de leurs méditatives extases, avec les jets impétueux de leurs repentirs et les mille fantaisies de toutes les croyances. Oui , sous ces longues voûtes, les mélodies enfantées par le génie des choses saintes trouvent des grandeurs inouïes dont elles se parent et se fortifient. Là, le jour affaibli, le silence profond, les chauts qui alternent avec le tonnerre des orgues, font à Dieu comme un voile à travers lequel rayonnent ses lumineux attributs. Toutes ces richesses sacrées semblèrent être jetées comme un grain d'encens sur le frêle autel de l'Amour à la fai e du trône éternel d'un Dieu jaloux et vengeur. En effet, la joie de la religieuse n'eut pas ce caractère de grandeur et de gravité qui doit s'harinonier avec les solennités du Magnificat ; elle lui donna de riches, de gracieux développemens, dont les aifférens rhytnmes accusaient une galté humaine. Ses motifs eurent le brillant des roulades d'une cantatrice qui tache d'exprimer l'amour, et ses (liants sautillèrent comme l'oiseau près de sa compagne. Puis, par moin en s, elle s'élançait par bonds dans le passé pour y folâtrer, pour y pleurer tour à tour. Son mode changeantavait quelque chose de désordon-
j né comme l'agitation de la femme heureuse du retour de | son amant. Puis,après lesfu^uesflexiblesdudelireel les effets I merveilleux de cette reconnaissance fantastique, l'âme qui parlait ainsi lit un retour sur elle-même. La musicienne, passant du majeur au mineur, sut instruire son auditeur de sa situation présente. Soudain elle lui raconta ses longues mélancolies et lui dépeignit sa lente maladie morale» Elle avait aboli chaque jour un sens, retranché chaque nuit quelque pensée, réduit graduellement son cœur en cendres. Après quelques molles ondulations, sa musique prit, de teinte en teinte, une couleur de tristesse profonde. Bientôt les échos versèrent les chagrins à torrens. Enfin toul-à-coup les hautes notes firent détonner un concert de voix angéliques, comme. pour annoncer à l'amant perdu, mais non pas oublié, que la réunion des deux âmes ne se ferait plus que dans lescieux : touchante espérance! Vint Y Amen. Là, plus de joie ni de larmes dans les airs; ni mélancolie, ni regrets. L'amen fut un retour à Dieu ; ce dernier accord fut grave, solennel, terrible. La musicienne déploya tous les crêpes de la religieuse, et, après les derniers grondeînens des basses, qui tirent frémir les auditeurs jusque dans leurs cheveux, elle sembla s'être replongée dans la tombe d'où elle était pour un moment sortie. Quand les airs eurent, par degrés, cessé leurs vibrations oscillatoires, vous eussiez dit que l'église, jusque-là lumineuse, rentrait dans une profonde obscurité.
Le général avait été rapidement emporté par la course de ce vigoureux génie, et l'avait suivi dans les régions qu'il venait de parcourir. Il comprenait, dans toute leur étendue, les images dont abonda cette brûlante symphonie, et pour lui ces accords allaient bien loin. Pour lui, comme pour la sœur, ce poème était l'avenir, le présent et le passé. La musique, même celle du théâtre, n'est-elle pas, pour les âmes tendres et poétiques, pour les cœurs souffrans et blesses, un texte qu'elles développent au gré de leurs souvenirs? S il faut un cœur de poète pour faire un musicien, ne faut-il pas de la poésie et de l'amour pour écouter, peur comprendre les grandes œuvres musicales? la Religion, l'Amour et la Musique ne sont-ils pas la triple expression d'un même fait, le besoin d'expansion dont est travaillée toute âme noble? Ces trois poésies vont toutes à Dieu, qui dénoue toutes les émotions terrestres. Aussi cette sainte Trinité humaine parlicipet-elle des grandeurs infinies de Dieu, que nous ne configurons jamais sans l'entourer des feux de l'amour, des sistres d'or delà musique, de lumière et d'harmonie. N'est-il pas le principe et la fin de nos œuvres?
Le Français devina que, dans ce désert, sur ce rocher entouré par la mer, la religieuse s'était eniparée de la musique pour y jeter le surplus de passion qui la dévorait. Etait-ce un hommage fait a Dieu de son amour, était-ce le triomphe de l'amour sur Dieu? questions difficiles à décider. Mais, certes, le général ne put douter qu'il ne retrouvât en ce cœur mort au monde une passion tout aussi brûlante que l'était la sienne. Les vêpres finies, il revint chez l'alcade, où il était logé. Restant d'abord en proie aux mile jouissances que prodigue une satisfaction longtemps attendue, péniblement cherché, il ne vit rien au delà. 11 était toujours aimé. La solitude avait grandi l'amour dans ce cœ'ir, autant que l'amour avait été grandi dans le sien par les barrières successivement franchies et mises parcelle femme entre elle et lui. Cet épanouissement de l'âme eut sa durée naturelle. Puis vint le désir de revoir cette femme, de la disputer à Dieu, de la lui ravir, projet téméraire qui plut à ce', homme audacieux. Après le repas, il se coucha pour éviter les questions, pour être seul., pour pouvoir penser sans trouble, et resta plongé dans les méditations les plus profondes, jusqu'au lendemain matin. Il ne se leva que pour aller à la messe. Il vint à l'< il se plaça près de la grille ; son front touchait le rideau ; il aurait voulu le déchirer, mais il n'était pas seul : son hôte l'avait accompagné par politesse, et la moindre imprudence pouvait compromettre l'avenir de si passée', en ruiner les nouvelles espérances. Les ogues se tirent entendre, mais (lies n'étaient plus touchées par les mêmes mains. La musicienne des deux jours précédeos ne tenait plus le davier. Tout fut pâle et froid pour le général Sa maîtresse était-elle
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accablée par les mêmes émotions sois lesque'les succombait presque un vigoureux cœur d'homme? AvaJ-elle si bien partagé, compris un amour fidèle et désiré, qu'elle en fût mouranle sur son lit d:ns sa cellule? Au moment où nulle réflexions de ce genre s'élevaient dans l'esprit du Fiançais, il entendit résonner près de lui la voix de la personne qu'il adorait, il en reconnut le timbre clair. Celle voix, légèrement alléréepar 111 tremblement qui lui donnait toutes les grâces que prête aux jeunes tilles leur timidité pudique, tranchait sur la masse du chant, comme celle d'une prima donna sur 1 harmonie d'un finale Elle faisait à l'âme l'effet que pro luit aux yeux un lii^t d'argent ou d'or dans une frise obscure. C'était donc bien elle ! Toujours Parisienne, elle n'avait pas dépouillé sa coquetterie, quoiqu'elle eût quitté les parures du monde pour le bandeau, pour la dure étamine des Carmélites. Après avoir signé son amour la veille, au milieu des louan es adressées au Seigneur, elle semblait dire à son amant: — Oui, c'est moi, je suis là, j'aime toujours-, mais je suis a l'abri de l'amour. Tu m'entendras, mon âme t'enveloppera, et je resterai sous le linceul brun de ce chœur d'où nul pouvoir ne saurait m'arracher. Tu ne me verras pas.
— C'est bien elle I se dit le général en relevant son front, en le dégageant de ses mains, sur lesquelles il l'avait appuyé; car il n'avait pu d'abord soutenir l'écrasante émotion qui s'éleva comme un tourbillon dans son cœur quand cetle voix connue vibra sous les arceaux, accompagnée par le murmure des vagues. L'orage était au dehors, et le calme dans le sanctuaire. Celle voix si riche continua à déployer toatesses càlineries, elle arrivait comme un baume sur le cœur embrasé de cet amant, elle fleurissait dans l'air, qu'on désirait mieux aspirer pour y reprendre les émanations d'une âme exhalée av. c amour dans les paroles de la prière. L'alcade vint rejoindre son hôie, i! le trouva fondant en larmes a l'Elévation, qui fut chantée par la religieuse, et l'emmena chez lui. Surplis de renconirer tant de dévotion dans un militaire français, l'alcade avait invité à souper le confesseur du couvent, cl il en prévint le général, auquel jamais nouvelle, n'avait fait autant de plaisir. Pendant le souper, le confesseur fui l'objet des attentions du Français, dont le respect intéressé contirma les Espagnols dans la haute opinion qu'ils avaient prise de sa piété II demanda gravement le nombre des religieuses, des détails sur les revenus du couvent et sur ses richesses, en homme qui paraissait vouloiremretenir poliment le bon vieux prêtre des choses dont il devait être le pius occupé. Puis il s'informa de la vie que menaient ces saintes filles. Pouvaient-el.es sortir? les voy«it-on?
— Seigneur, dit le vénérable ecclésiastique, la règle est sévère. S'il faut une permission de INo:re Saint-Père pour qu'une femme vienne dans une maison de Saint-Bruno, ici même rigueur. Il est impossible à un homme d'entrer dans un couvent de Carmélites Déchaussées, à moins qu'il ne soit prêtre et aitaché par l'archevêque au service de la Maison. Aucune religieuse ne sort. Cependant la grande sainte ( la mère. Thérèse ) a souvent quitté sa cellule. Le Visiteur ou les Mères supérieures p uvent seules (-ermetlre à une religieuse, avec l'autorisation de l'archevêque, de voir des étrangers, surtout en cas de maladie. Or nous sommes un Cbef d'Ordre, et nous avons conséquemment une Mère Supérieure au Couvent. Nous avons, entre autres étrangères, une Française, la sa»ar Thérèse, celle qui dirige la musique de la Chapelle.
— Ah! répondit le général en feignant la surprise. Elle a dû être satisfaite du triomphe des armes de la maison de P.ourbon?
— Je leur ai dit l'objet de la messe, elles sont toujours un peu cii'icuses.
— Mais la sœur Thérèse peut avoir des intérêts en France, elle voudrait peut-être y faire savoir quelque chose, en demander des nouvelles?
— Je ne le crois pas, elle se serait adressée a moi pour en avoir.
— En qualité de compatriote, dit le général, je serais bien curieux de la voir... Si cela est possible, si la Supérieurey consent, si...
— A la gril'e, et même en présence d> la Révérende Mère, une entrevue serait impossible pour qui que ce soit; mais en faveur d'un libérateur du trône catholique et de la sainte religion, malgré la rigidité de la Mère, la règ'e peut dormir un moment, dit le confesseur en clignant les yeux. J'en parlerai.
— Quel âge a la sœur Thérèse? demanda l'amant qui n osa pas questionner le prêtre sur la beauté de la religieuse.
—Elle n'a plus d'âge, répondit le bonhomme avec une simplicité qui fit frémir le général.
Le lendemain matin, avant la sieste, le confesseur vint annoncer au Français qne la sœur Thérèse et la Mère couse ntai-nt ù le recevoir à la grille du parloir, avant l'heure des vêpres. Après la sieste, pendant laquelle le général dévora le temps en allant se promener sur le port, par la chaleur du midi, le prêtre revint le chercher, ei l'introduisit dans le couvent; il le guida sous une ga'erie qui longeait le cimetière, et dans laquelle quelques fonlaines, plusieurs arbres verts et des arceaux multipliés entretenaient une fraîcheur en harmonie avec le silence du lieu. Parvenus au fond de cette longue galerie, le prêtre fit entrer son compagnon dans une salle partagée en deux parties par une grille couverte d'un rideau brun. Dans la partie en quelque sorte publique, où le confesseur laissa le général, régnait, le long du mur, un banc de bois; quelques chaises également (n bois se trouvaient près de la grille. Le plafond élait composé de solives saillantes, en chêne vert, et sans nul ornement. Le jour ne verait dans celle salle que par deux fenêtres situées dans la partie affectée aux religieuses, en sorte que celte faible lumière, mal reflétée par un bois à teintes brunes, suffisait â peine pour éclairer le grand Christ noir, le portrait de sainte Thérèse et un lableau de la Vierge qui décoraient les parois grises du parloir. Les sentimens du général prirent donc, malgré leur violence, une. couleur mélancolique. 11 devint calme dans ce calme domestique. Quelque chose de grand comme la tombe le saisit sous ces fiais planchers. N'était-ce pas son silence éternel, sa paix profonde, ses idées d'infini? Puis, la quiétude et la pensée fixe du cloître, cette pensée qui se glisse dans l'air, dans le i lair-obscur, dans tout, et qui, n'étaut tracée nulle part, tst encore agrandie par l'imagination, ce grand mot: la paix dans le Seigneur, entre, là, de vive force, dans l'âme la moins religieuse. Les couvens d hommes se conçoivent peu ; l'homme y semble faible : il est né pour agir, pour accomplir une vie de travail à laquelle il se soustrait dans sa cellule. Mais dans un monastère de femmes, combien de vigueur virile et de louchante faiblesse I Un homme peut être poussé par mille sentimens au fond d'une abbaye, il s'y jette comme dans un précipice; mais la femme n'y vient jamais qu'entraînée par un seul sentiment: elle ne s'y dénature pas, elle épouse Dieu. Vous pouvez dire aux religieux : Pourquoi n'avez-vous pas lutté? Mais la réclusion d'une femme n'est-elle pas toujours une lutte sublime? Enfin, le général trouva ce parloir muet et ce couvent perdu dans la mer tout pleins de lui. L'amour arrive rarement à la solennité; mais l'amour encore fidèle au sein de Dieu, n'était-ce pas quelque chose de solennel, et plus qu'un homme n'avait le droit d'espérer au dix-neuvième siècle, par les mœurs qui courent? Les grandeurs infinies de cetle situation pouvaient agir sur l'âme du général, il élait précisément assez élevé pour oublier la politique, les honneurs, l'Espagne, le monde de Paris, et monter jusqu'à la hauteur de ce dénoùment grandiose. D'ailleurs, quoi de plus véritablement tragique? Combien de sentimens dans la situation des deux amans seuls réunis au milieu de la mer sur un banc de granit, mais séparés par une idée, par une barrière infranchissable! Voyez l'homme se disant : — Triompherai-je de Dieu dans ce cœur? Un léger bruit fit tressaillir cet homme, le rideau brun se tira: puis il vit dans la lumière une femme debout, mais dont la figure lui éiaii cachée par le prolongement du voile plié sur la tête : suivant la règle de la maison, elle élaii velue de cetle robe dont la couleur est devenue proverbiale. Le général ne put apercevoir les pieds nus de la religieuse, qui lui en auraient attesté l'effrayante maigreur; cependant, malgré les plis nombreux de la robe grossière qui
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couvrait et ne parait plus cette femme, il devina que les ! larmes, la prière, la passion, la vie solitaire l'avaient déjà desséchée.
La main glacée d'une femme, celle de la Supérieure sans doute, tenait encore le rideau; et le général, ayant examiné le témoin nécessaire de cet entretien, rencontra le regard noir et profond d'une vieille religieuse, presque centenaire, regard clair et jeune, qui démentait les rides nombreuses par lesquelles le pâle visage de cette femme était sillonné.
— Madame la duchesse, demanda-t-il d'une voix fortement émue à la religieuse qui baissait la tête, votre compagne entend-elle le français?
— Il n'y a pas de duchesse ici, répondit la religieuse. Vous êtes devant la sœur Thérèse. La femme, celle que vous nommez ma compagne, est ma mère en Dieu, ma Supérieure ici-bas.
Ces paroles, si humblement prononcées par la voix qui jadis s'harmoniait avec le luxe et l'élégance au milieu desquels avait vécu cette femme, reine de la mode à Paris, par une bouche dont le langage était jadis si léger, si moqueur, frappèrent le général comme l'eût fait un coup de foudre.
— Ma sainte mère ne parle que le latin et l'espagnol, ajouta-t-elle.
— Je ne sais ni l'un ni l'autre. Ma chère Antoinette, excusez-moi près d'elle.
En entendant son nom doucement prononcé par un homme naguère si dur pour elle, la religieuse éprouva une vive émotion intérieure que trahirent les légers tremblemens de son voile, sur lequel la lumière tombait en plein.
— Mon frère, dit-elle en portant sa manche sous son voile pour s'essuyer les yeux peut-être, je me nomme la sœur Thérèse...
Puis elle se tourna vers la mère, et lui dit, en espagnol, ces paroles que le général entendait parfaitement; il en savait assez pour le comprendre, et peut-être aussi pour le parler :
— Ma chère mère, ce cavalier vous présente ses respects, et vous prie de l'excuser de ne pouvoir les mettre lui-même à vos pieds ; mais il ne sait aucune des deux langues que vous parlez...
La vieille inclina la tête lentement, sa physionomie prit une expression de douceur angélique, rehaussée néanmoins par le sentiment de sa puissance et de sa dignité.
— Tu connais ce cavalier? lui demanda la Mère en lui jetant un regard pénétrant.
— Oui, ma mère.
— Rentre dans ta cellule, ma fille ! dit la Supérieure d'un ton impérieux.
Le général s'effaça vivement derrière le rideau, pour ne pas laisser deviner sur son visage les émotions terribles qui l'agitaient; et, dans l'ombre, il croyait voir encore les yeux perçans de la Supérieure. Celte femme, maîtresse de la fragile et passagère félicité dont la conquête coulait tant de soins, lui avait fait peur, et il tremblait, lui qu'une triple rangée de canons n'avait jamais effrayé. La duchesse marchait vers la porte, mais elle se retourna: — Ma Mère, dit-elle d'un ton de voix horriblement calme, ce Français est un de mes frères.
— Reste donc, ma fille! répondit la vieille femme après une pause.
Cet admirable jésuitisme accusait tant d'amour et de regrets, qu'un homme moins fortement organisé que ne l'était le général se serait senti défaillir en éprouvant de si vifs plaisirs au milieu d'un immense péril, pour lui tout nouveau. De quelle valeur étaient donc les mots, les regards, les gestes dans une scène où l'amour devait échapper à des yeux de lynx, à des griffes de tigre I La souir Thérèse revint.
— Vous voyez, mon frère, ce que j'ose faire pour vous entretenir un moment de votre salut, et des vœux que mon ame adresse pour vous chaque jour au ciel. .le commets un péché mortel. J'ai menti. Combien de jours de pénitence pour effacer ce mensonge! mais ce sera souffrir pour vous. Vous ne savez pas, mon frère, quel bonheur est d'aimer dansj le ciel, d* pouvoir s'avouer ses sentimens alors que la reli-
gion les a purifiés, les a transportés dans les régions les plus hautes, et qu'il nous est permis de ne plus regarder qu'a l'âme. Si les doctrines, si l'esprit de la sainte a laquelle nous devons cet asile ne m'avaient pas enlevée loin des misères terrestres, et ravie bien loin de la phère où elle est, mais certes au-dessus du monde, je ne vous eusse pas revu. Mais je puis vous voir, vous entendre et demeurer calme...
— Hé bien! Antoinette, s'écria le général en l'interrompant â ces mots, faites que je vous voie,vousque j'aime maintenant avec ivresse, éperdûment, comme vous avez voulu être aimée par moi.
— J\e m'appelez pas Antoinette, je vous en supplie. Les souvenirs du passé me font mal. Ne voyez ici que la sœur Thérèse, une créature confiante en la miséricorde divine. Et, ajouta-t-elle après une pause, modérez-vous, mon frère. Notre Mère nous séparerait impitoyablement, si votre visage trahissait des passions mondaines, ou si vos yeux laissaient tomber des pleurs.
Le général inclina la tête comme pour se recueillir. Quand il leva les yeux sur la grille, il aperçut, entre deux barreaux, la ligure amaigrie, pâle, mais ardente encore de la religieuse. Son teint, où jadis fleurissaient tous les enchantemensde la jeunesse, où l'heureuse opposition d'un blanc mat contrastait avec les couleurs de la rose du Bengale, avait pris le ton chaud d'une coupe de porcelaine sous laquelle est enfermée une faible lumière. La belle chevelure dont cette femme était si fière avait été rasée. Un bandeau ceignait son front et enveloppait son visage Ses yeux, entourés d'une meurtrissure due aux austérités de cette vie, lançaient, par momens, des rayons fiévreux, et leur calme habituel n'était qu'un voile. Enfin, de cette femme il ne restait que l'âme.
— Ah! vous quitterez ce tombeau, vous qui êtes devenue ma vie ! Vous m'apparteniez, et n'étiez pas libre de vous donner, mêmeù Dieu. Ne m'avez-vous pas promis de sam- (îer tout au moindre de mes commandemens? Maintenant vous me trouverez peut-être digne de cette promesse, quand vous saurez ce que j'ai fait pour vous. Je vous ai cherchée, dans le monde entier. Depuis cinq ans, vous êtes ma pensée de tous les instans, l'occupation de ma vie Mes amis, des amis bien puissans, vous le savez, m'ont aidé de toute leur force à fouiller les couvens de France, dllalic, d'Espagne, de Sicile, de l'Amérique. Mon amour s'allumait plus vif à chaque recherche vaine ; j'ai souvent fait de longs voyages sur un faux espoir, j'ai dépensé ma vie et les plus larges battemeus de mon cœur autour des murailles noires de plusieurs cloîtres. Je ne vous parle pas d'une fidélité sans bornes, qu'est-ce? un rien en comparaison des vœux infinis de mon amour. Si vous avez été vraie jadis dans vos remords, vous ne devez pas hésiter à me suivre aujourd'hui.
— Vous oubliez que je ne suis pas libre.
— Le duc est mort, répondit il vivement. Laso'ur Thérèse rougit.
— Que le ciel lui soit ouvert, dit-elle avec une vive émotion, il a été généreux pour moi. Mais je ne parlais pas de
•ces liens, une de mes fautes a été de vouloir les briser tous sans scrupule pour vous.
— Vous parlez de vos vieux, s-'écria le général en fronçant les sourcils. Je ne croyais pas que quelque chose vous pesât au cœur plus que votre amour. Mais n'en doutez pas, Antoinette, j'obtiendrai, du Saint-Père un bref qui déliera vos sermens. J'irai certes à Rome, j implorerai (ouïes le> puissances de la terre ; el si Dieu pouvait descendre, je le ..
— Ne blasphémez pas.
— Ne vous inquiétez donc pas de Dieu I Ah I j'allierais bien mieux savoir que vous franchiriez peut moi ces murs-, que, ce soir même, vous vous jetteriez dans une barque an bas des rochers. Nous irions être heureux je ne sais où, au bout du monde! Et, près de moi, vous reviendriez a-la vie, à la santé, sous les ailes de l'Amour.
— Ne parlez pas ainsi, reprit la sœur Thérèse, vous ignorez ce que vous êtes devenu pour moi. Je vous aime bien mieux que je ne vous ai jamais aimé. Je prie Dieu tous les ours pour vous, et je ne vous vois plus avec les yeux du
HISTOIRE DES TREIZE. — LA DUCHESSE DE LANGEAIS
corps. Si vous connaissiez, Armand, le bonheur de pouvoir se livrer sans honte à une amitié pure que Dieu protège l Vous ignorez combien je suis heureuse d'appeler les bénédictions du ciel sur vous. Je ne prie jamais pour moi : Dieu fera de moi suivant ses volontés. Mais vous, je voudrais, au prix de mon éternité, avoir quelque certitude que vous êtes heureux en ce monde, et que vous serez heureux en l'autre, pendant tous les siècles. Ma vie éternelle est tout ce que le malheur m'a laissé à vous offrir. Maintenant, je suis vieillie dans les larmes, je ne suis plus ni jeune ni belle ; d'ailleurs vous mépriseriez une religieuse devenue femme, qu'aucun sentiment, même l'amour maternel, n'absoudrait pas... Que me direz-vous qui puisse balancer les innombrables réflexions accumulées dans mon cœur depuis cinq années, et qui l'ont changé, creusé, flétri? J'aurais dû le donner moins triste à Dieul
— Ce que je dirai, ma chère Antoinette! je dirai que je t'aime; que l'affection, l'amour, l'amour vrai, le bonheur de vivre dans un cœur tout à nous, entièrement à nous, sans réserve, est si rare et si difficile à rencontrer, que j'ai douté de toi, que je t'ai soumise à de rudes épreuves; mais aujourd'hui je t'aime de toutes les puissances de mon âme : si tu me suis dans la retraite, je n'entendrai plus d'autre voix que la tienne, je ne verrai plus d'autre visage que le tien...
—Silence, Armand ! Vous abrégez le seul instant pendant lequel il nous sera permis de nous voir ici-bas.
— Antoinette, veux-tu me suivre?
— Mais je ne vous quitte pas. Je vis dans votre cœur, mais autrement que par un intérêt de plaisir mondain, de vanité, de jouissance égoïste ; je vis ici pour vous, pâle et flétrie, dans le sein de Dieu 1 S'il est juste, vous serez heureux...
— Phrases que tout cela ! Et si je te veux pûle et flétrie? Et si je ne puis être heureux qu'en te possédant? Tu connaîtras donc toujours des devoirs en présence de ton amant ? Il n'est donc jamais au-dessus de tout dans ton cœur? Naguère, tu lui préférais la société, toi, je ne sais quoi -, maintenant, c'est Dieu, c'est mon salut. Dans la sœur Thérèse, je reconnais toujours la duchesse ignorante des plaisirs de l'amour, et toujours insensible sous les apparences de la sensibilité. Tu ne m'aimes pas, tu n'as jamais aimé...
— Ha! mon frère...
—Tu ne veux pas quitter cette tombe, tu aimes mon âme, dis-tu? Eh bien 1 tu la perdras a jamais, cette âme, je me tuerai...
— Ma mère, cria la sœur Thérèse en espagnol, je vous ai menti, cet homme est mon amant !
Aussitôt le rideau tomba. Lo général, demeuré stupide, entendit à peine les portes intérieures se fermant avec violence.
— Ah ! elle m'aime eucore ! s'écria-t-il en comprenant tout ce qu'il y avait de sublime dans le cri de la religieuse. Il faut l'enlever d'ici...
Le général quitta l'ile, revint au quartier-général, il allégua des raisons de santé, demanda un congé et retourna promptement en France.
Voici maintenant l'aventure qui avait déterminé la situation respective où se trouvaient alors les deux personnages de cette scène.
Ce que l'on nomme en France le faubourg Saint-Germain n'est ni un quartier, ni une secte, ni une institution, ni rien qui se puisse nettement exprimer. La place Royale-, le faubourg Saint-Honoré, la Chaussée-d'Antin possèdent également des hôtels où se respire l'air du faubourg Saint-Germain.Ainsi, déjà tout le faubourg n'est pas dans le faubourg. Des personnes nées fort loin de son influença peuvent la ressentir et s'agréger à ce monde, tandis que certaines autres qui y sont nées peuvent en être a jamais bannies. Les ma. nières, le parler, en un mot la tradition faubourg Saint- Germain est à Paris, depuis environ quarante ans, ce que la Cour y était jadis, ce qu'était l'hôtel Saint-Paul dans le quatorzième siècle, le Louvre au quinzième, le Palais, l'hôtel Rambouillet, la place Royale au seizième, puis Versailles au dix-septième et au dix-huitième siècle. A toutes les phases
de l'histoire, le Paris de la haute classe et de la noblesse a eu soncentre.comme le Paris vulgaire aura toujours le sien. Cette singularité périodique offre une ample matière aux réflexions de ceux qui veulent observer ou peindre les différentes zones sociales ; et peut-être ne doit-en pas en rechercher les causes seulement pour justifier le caractère de cette aventure, mais aussi pour servir à de graves intérêts, plus vivaces dans l'avenir que dans le présent, si toutelois l'expérience n'est pas un non-sens pour les partis comme pour la jeunesse. Les grands seigneurs et les gens riches, qui singeront toujours les grands seigneurs, ont, à toutes les époques, éloigné leurs maisons des endroits très habités. Si le duc d'Uzès se bâtit, sous le règne de Louis XIV, le bel hôtel à la porte duquel il mit la fontaine de la rue Montmartre, acte de bienfaisance qui le rendit, outre ses vertus, l'ebjet d'une vénération si populaire que le quartier suivit en masse son convoi, ce coin de Paris était alors désert. Mais aussitôt que les fortifications s'abattirent, que les marais situés au delà des boulevards s'emplirent de maisons, la famille d'Dzès quitta ce bel hôtel, habité de nos jours par un banquier. Puis la noblesse, compromise au milieu des boutiques, abandonna la place Royale, les alentours du centre parisien, et passa la rivière afin de pouvoir respirer à son aise dans le faubourg Saint-Germain, où déjà des palais s'étaient élevés autour de l'hôtel bâti par Louis XIV au duc du Maine, le Benjamin de ses légitimés.
Pour les gens accoutumés aux splendeurs de la vie, est-il en effet rien de plus ignoble que le tumulte, la boue, les cris, la mauvaise odeur, l'étroitesse des rues populeuses? Les habitudes d'un quartier marchand ou manufacturier ne sontelles pas constamment en désaccord avec les habitudes des Grands? Le Commerce et le Travail se couchent an moment où rarisiGcratie songe à diner, les uns s'agitent bruyamment quand l'autre se repose ; leurs calculs ne se rencontrent jamais, les uns sont la recette, et l'autre est la dépense. De là des mœurs diamétralement opposées. Cette observation n'a rien de dédaigneux. Une aristocratie est en quelque sorte la pensée d'une société, comme la bourgeoisie et les prolétaires en sont l'organisme et l'action. De là des sièges différens pour ces forces ; et, de leur antagonisme, vient une antipathie apparente que produit la diversité de niouvemens faits néanmoins dans un but commun. Ces discordances sociales résultent si logiquement de toute charte constitutionnelle, que le libéral le plus disposé à s'en plaindre, comme d'un attentat envers les sublimes idées sous lesquelles les ambitieux des classes inférieures cachent leurs desseins, trouveraient prodigieusement ridicule à monsieur le prince de Montmorency de demeurer rue Saint-Martin, au coin de la rue qui porte son nom, ou à monsieur le duc de Fitz-Jaraes, le descendant de la race royale écossaise, d'avoir son hôtel rue Marie-Stuart, au coin de la rue Montorgueil. Sint ut sunt , aut non sint , ces belles paroles pontificales peuventservir de devise aux Grands de tous les pays. Ce fait, patent à chaque époque, et toujours accepté par le peuple, porte en lui des raisons d'état: il est à la fois un effet et une cause, un principe et une loi. Les masses ont un bon sens qu'elles ne désertent qu'au moment où les gens de mauvaise foi les passionnent. Cebonjsens repose sur des vérités d'un ordre général,vraiesâ Moscou comme à Londres,vraies à Genève comme à Calcutta. Partout, lorsque vous rassemblerez des familles d'inégale fortune sur un espace donné, vous verrez se former des cercles supérieurs, des patriciens, des première, seconde et troisième sociétés. L'égalité serapeut-êlçeunt/ruir, mais aucune puissance humaine ne saura le convertir en fait. Il serait bien utile pour le bonheur de la France d'y populariser cette pensée. Aux masses les moins intelligentes se révèlent encore les bienfaits de l'harmonie politique. L'harmonie est la poésie de l'ordre, et les peuples ont un vif besoin d'ordre. La concordance des choses entre elles, l'unité, pourtoutdireen un mot, n'est-elle pas la simple expression de l'ordre? L'architecture, la musique, la poésie, tout dans la France s'appuie, plus qu'en aucun autre pays, sur ce principe, qui d'ailleurs est écrit au fond de son clair et pur langage, et la langue sera toujours la plus infaillible formule
(Extrait de" /a Comédie humaine.)
DE BALZAC
*Tune nation. Aussi, voyez-vous le peuple y adoptant les airs les plu» poétiques, les mieux modulés ; s'attachant aux idées les plus simples ; aimant les motifs incisifs qui contiennent le plus de pensées. La France est le seul pays où quelque petite phrase puisse faire unegrande révolution. Les masses ne ÏTy sont jamais révoltées que pour essayer de mettre d'accord Irshorames, les choses et les principes. Or, nulleautre nation ne sent mieuxla pensée d'unité qui doit exister dans la vie aristocratique, peut-être parce que nulle autre n'a mieux compris les nécessités politiques : l'histoire ne la trouvera jamais en arriére. La France est souvent trompée, mais comme une femme l'est, par des idées généreuses, par des senlimens chaleureux dont la portée échappe d'abord au calcul.
Ainsi déjà, pour premier trait caractéristique, le faubourg Saint-Germain a la splendeur de ses hôtels, ses grands jardins, leur silence, jadis en harmonie avec la magnificence de ses fortunes territoriales. Cet espace mis entre une classe et toute une capitale n'est-il pas une consécration matérielle des distances morales qui doivent les séparer? Dans toutes les créations, la tête a sa place marquée. Si par hasard une nation fait tomber son chef à ses pieds, elle s'aperçoit tôt ou lard qu'elle s'est suicidée. Gomme les nations ne veulent pas mourir, elles travaillent alors à se refaire une tête. Quand la nation n'en a plus la force, elle périt, comme ont péri Rome, Venise et tant d'autres. La distinction introduite par la différence des mœurs entre les autres sphères d'activité sociale «tla sphère supérieure implique nécessairement une valeur réelle, capitale, chez les sommités aristocratiques. Dès qu'en tout Etat, sousquelque forme qu'affecte le Gouvernement, les patriciens manquent à leurs conditions de supériorité complète, ils deviennent sans force, et le peuple les renverse aussitôt. Le peuple veut toujours leur voir aux mains, au cœur et à la tête, la fortune, le pouvoir et l'action; la parole, l'intelligence et la gloire. Sans celte triple puissance, tout privilège s'évanouit. Les peuples, comme les femmes, aiment la force en quiconque les gouverne, et leur amour ne va pas sans le respect ; ils n'accordent point leur obéissance à qui ne l'impose pas. Une aristocratie mésestimée est comme un roi fainéant, un mari en jupon; elle est nulle avant de n'être rien. Ainsi, la séparation des Grands, leurs mœurs tranchées; en un mot, le costume général des castes patriciennes est tout à la fois le symbole d'une puissance réelle, et les raisons de leur mort quand elles ont perdu la puissance. Le faubourg Saint-Germain s'est laissé momentanément abattra pour n'avoir pas voulu reconnaître les obligations de son existence qu'il lui était encore facile de perpétuer. Il devait avoir la bonne foi de voir à temps, comme le vit l'aristocratie, anglaise, que les institutions ont leurs années elimatériquesoù les mêmes mots n'ont plus les mêmes significations, où les idées prennent d'autres vêlemens,et où les conditions d« la vie politique changent totalement de forme, sans que le fond soit essentiellement altéré. Ces idées veulent des développemens qui appartiennent essentiellement à celte aventure, dans laquelle ils entrent, et comme définition des causes, et comme explication des faits.
Le grandiose des châteaux et des palais aristocratiques, le luxe de leurs détails, la somptuosité constante des ameublemens, l'aire dans laquelle s'y meut sans gêne, et sans éprouver de (roissement, l'heureux propriétaire, riche avant de naître; puis l'habitude de ne jamais descendre au calcul des intérêts journaliers et mesquins de l'existence, le temps dont il dispose, l'instruction supérieure qu'il peut prématurément acquérir; enfin les traditions patriciennes qui lui donnent des forces sociales que ses adversaires compensent à peinepar des études, par une volonté, par une vocation tenaces; tout devrait élever l'Ame de l'homme qui, dès le jeune âge, possède de tels privilèges, lui imprimer ce haut respect de luimême dont la moindre conséquence csl une noblesse de cœur en harmonie avec la noblesse du nom. Cela est vrai pour quelques familles. Ça et là, dans le faubourg Saint-Germain, se rencontrent de beaux caractères, exceptions qui prouvent contre l'égoisme général qui a causé la perle de ce monde à part. Ces avantages sont acquis à l'aristocratie française, comme à tontes les fluorescences patriciennes qui se pro-
duiront à la surface des nations aussi longtemps qu'elles assiéront leur existence sur le domaine, \t domaine-sol comme le domaine-argent, seule base solide d'une société régulière; mais ces avantages ne demeurent aux patriciens de toute sorte qu'autant qu'ils maintiennent les conditions auxquelles le peuple les leur laisse. C'est des espèces de tiefs moraux dont la tenure oblige envers le souverain, et ici le souverain est certes aujourd'hui le peuple. Les temps sont changés, ei aussi les armes. Le Banneret à qui suffisait jadis de porh'i la cotte de maille, le haubert, de bien manier la lance et de montrer son pennon, doit aujourd'hui faire preuve d'intelligence; et là où il n'était besoin que d'un grand cœur, il faut, de nos jours, un large crâne. L'art, la science et l'argent forment le triangle social où s'inscrit l'écu du pouvoir, et d'ou doit procéder la moderne aristocratie. Un beau théorème vaut un grand nom. Les Fugger modernes sont princes de fait. Un grand artiste est réellement un oligarque, il représente tout un siècle, et devient presque toujours une loi. Ainsi, le talent de la parole, les machines à haute pression de l'écrivain, le génie du poète, la constance du commerçant, la volonté de l'homme d'état qui concentre en lui mille qualités éblouissantes, le glaive du général, ces conquêtes personnelles faites par un seul sur toute la société pour lui imposer, la classe aristocratique doit s'efforcer d'en avoir aujourd'hui le monopole, comme jadis elle avait celui de la force matérielle. Pour rester à la télé d'un pays, ne faut-il pas être toujours digne de le conduire; en être l'âme et l'esprit, pour en faire agir les mains? Comment mener un peuple sans avoir les puissances qui font le commandement? Que serait le bâton des maréchaux sans la force intrinsèque du capitaine, qui le tient à la main P Le faubourg Saint-Germain a joué avec des bâtons, en croyant qu'ils étaient tout le pouvoir. Il avait renversé les termes de la proposition qui commande son existence. Au lieu de jeter lesinsigres qui choquaient le peuple et de garder secrètement la force, il a laissé saisir la force à la bourgeoisie, s'est cramponné fatalement aux insignes, et a constamment oublié les lois que lui imposait si faiblesse numérique. Une aristocratie, qui personnellement fait à peine le millième d'une société, doit aujourd'hui, comme jadis, y multiplier ses moyens d'action pour y opposer, dans les grandes crises, un poids égal à celui des masses populaires. De nos jours, les moyens d'action doivent être des forces réelles, et non des souvenirs historiques.
Malheureusement, en France, la noblesse, encore grosse de son ancienne puissance évanouie, avait contre elle une sorte de présomption dont il était difficile qu'elle se défendit. Peut-être est-ce un défaut national. Le Français, plus que tout antre homme, ne conclut jamais en dessous de lui, il va du degré sur lequel il se trouve au degré supérieur: il plaintrarement les malheureux au-dessus desquels il s'élève. il gémit toujours de voir tant d'heureux au dessus de lui'. Quoiqu'il ait beaucoup de cœur, il préfère trop souvent écouter son esprit. Cet instinct national qui fait toujours aller les Français en avant, celte vanité qui ronge leurs foi et les régit aussi absolument que le principe d'économie régit les Hollandais, a dominé depuis trois siècles la noblesse, qui, sous ce rapport, fut éminemment française. L'homme du faubourgSaint-Gerinain a toujours conclu de sa supériorité matérielle en faveur de sa supériorité intellectuelle. Tout, en France, l'en a convaincu, parce que depuis l'établissement du faubourg Saint-Germain, révolution aristocratique commencée le jour où la monarchie quitta Versailles, le faubourg Saint-Germain s'est, sauf quelques lacunes, toujours appuyé sur le pouvoir, qui sera toujours en France, pli moins faubourg Saint-Germain : de là sa défaite en ISôO. A cette époqae, il était comme une année opérant sans avoir de base. 11 n'avait point profité de la paix pour s'implanter dans le cftur de la nation. H péchait par un défaut d'Instruction et parmi manque total de vue sur l'ensemble de ses intérêts. Il tuait un avenir certain, au profit d'un présent douteux. Voici peut-être la raison do celle fausse politique. La distance physique cl morale que ces supériorités s'efforçaient de maintenir entre elles et le reste delà nation, a fatalement eu pour tout résultat, depuis quarante ans, d'en-
HISTOIRE DES TREIZE. - LA DUCHESSE DE LANGEAIS
(retenir dans la haute classe le sentiment personnel en tuant le patriotisme de caste. Jadis, alors que la noblesse française était grande, riche et puissante, les gentilshommes savaient, dans le danger, se choisir des chefs et leur obéir. Devenus moindres, ils se sont montrés indisciplinables ; et, comme dans le Bas-Empire, chacun d'eux voulait être empereur ; en se voyant tous égaux par la faiblesse, ils se crurent tous supérieurs. Chaque famille ruinée par la révolution, ruinée par le partage égal des biens, ne pensa qu'à elle, au lieu de penser à la grande famille aristocratique, et il leur sembla!' que si toutes s'enrichissaient, le parti serait fort. Erreur. L'argent aussi n'est qu'un signe de la puissance. Composées de personnes qui conservaient les hautes traditions de bonne politesse, d'élégance vraie, de beau langage, de pruderie et d'orgueil nobiliaires, en harmonie avec leurs existences, occupations mesquines quand elles sont devenues le principal d'une vie de laquelle elles ne doivent être que l'accessoire, toutes ces familles avaient une valeur intrinsèque, qui, mise en superficie, ne leur laisse qu'une valeur nominale. Aucune de ces familles n'a eu le courage de se dire : Sommes-nous assez fortes pour porter le pouvoir ? Elles se sont jetées dessus comme tirent les avocats en 1850. Au lieu de se montrer protecteur comme un Grand, le faubourg Saint-Germain fut avide comme un parvenu. Dujouroùil fut prouvé à la nation la plus intelligente du monde, que la noblesse restaurée organisait le pouvoir et le budget à son profit, ce jour, elle fut mortellement malade. Elle voulait être une aristocratie quand elle ne pouvait plus être qu'une oligarchie, deux systèmes bien différens, et que comprendra tout homme assez habile pour lire attentivement les noms patronymiques des lords de la chambre haute. Certes, le gouvernement royal eut de bonnes intentions; mais il oubliait constamment qu'il faut tout faire vouloir au peuple, même son bonheur, et que la France, femme capricieuse, veut être heureuse ou battue à son gré. S'il y avait eu beaucoup de ducs de Laval, que sa modestie a fait digne de son nom, le trône de la branche aînée serait devenu solide autant que l'est celui de la maison de Hanovre. En 1814, mais surtout en 1820, la noblesse française avait a dominer l'époqne la plus instruite, la bourgeoisie la plus aristocratique, le pays le plus femelle du monde. Le faubourg Saint-Germain pouvait bien facilement conduire et amuser une classe moyenne, ivre de distinctions, amoureuse d'art et de science. Mais les mesquins meneurs de cette grande époque intelligentielle haïssaient tous l'art et la science. Ils ne surent même pas présenter la religion, dont ils avaient besoin, sous les poétiques couleurs qui l'eussent fait aimer. Quand Lamartine, La Mennais, Montalembert et quelques autres écrivains de talent doraient de poésie, rénovaient ou agrandissaient les idées religieuses, tous ceux qui gâchaient le gouvernement faisaient sentir l'amertume de la religion. Jamais nation ne fut plus complaisante, elle élait alors comme une femme fatiguée qui devient facile ; jamais pouvoir ne lit alors plus de maladresses : la France et la femme aiment mieux le3 fautes. Pour se réintégrer, pour fonder un grand 'gouvernement oligarchique, la noblesse du faubourg devait se fouiller avec bonne foi afin de trouver en elle-même la monnaie de Napoléon, s'éventrer pour demander aux creux de ses entrailles un Richelieu constitutionnel ; si ce génie n'était pas en elle, aller le chercher jusque dans le froid grenier où il pouvait être en train de mourir, et se l'assimiler, comme la chambre des lords anglais s'assimile constamment les aristocrates de hasard. Puis, ordonner à cet homme d'être implacable, de retrancher les branches pourries, de re- «■éper l'arbre aristocratique. Mais d'abord, le grand système du lorysme anglais était trop immense pour de petites têtes; et son importation demandait trop de temps aux Français, pour lesquels une réussite lente vaut un fiasco. D'ailleurs, loin d'avoir cette poliiique rédemptrice qui va chercher la force là ou Dieu l'a mise, ces grandes petites gens haïssaient toute force qui ne venait pas d'eux ; enfin, loin de se rajeunir, le faubourg Saint-Germain s'est avieilli. L'éliquette, institution de seconde nécessité, pouvait être maintenue si elle n'eût paru que dans les grandes occasions -, mais l'étiquette devint une lutie quotidienne, et au lieu d'être une question
d'art ou de magnificence, elle devint une question de pouvoir.' S'il manqua d'abord au trône un de ces conseillers aussi grands que les circonstances étaient grandes, l'aristocratie manqua surtout de la connaissance de ses intérêts généraux, qui auraient pu suppléer à tout. Elle s'arrêta devant le ma- , riage de monsieur de Talleyrand, le seul homme qui eût une | de ces têtes métalliques où se forgent à neuf les systèmes po- ! litiques par lesquels revivent glorieusement les nations. Le faubourg se moqua des ministres qui n'étaient pas gentils- , hommes, et ne donna pas de gentilshommes assez supérieurs pour être ministres ; il pouvait rendre des services véritables au pays en ennoblissant les justices de paix, en fertilisant le sol, en construisant des routes et des canaux, en se faisant puissance territoriale agissante; mais il vendait ses terres pour jouer à la Bourse. Il pouvait priver la bourgeoisie de ses hommes d'action et de talent dont l'ambition minait le pouvoir, en leur ouvrant ses rangs ; il a préféré les combattre, et sans armes; car il n'avait qu'en tradition ce qu'il possédait jadis en réalité. Pour le malheur de cette noblesse, il lui restait précisément assez de ses diverses fortunes pour soutenir sa morgue. Contente de ses souvenirs, aucune de ces familles ne songea sérieusement à faire prendre des armes à ses aînés, parmi le faisceau que le dix-neuvième siècle jetait sur la place publique. La jeunesse, exclue des affaires, dansaitchez; Madame, au lieu de continuer à Paris, par l'influence de talens jeunes , consciencieux, innocens de l'Empire et de la République, l'œuvre que les chefs de chaque famille auraient commencée dans les départemens en y conquérant la reconnaissance de leurs titres par de continuels plaidoyers en faveur des intérêts locaux, en s'y conformant à l'esprit du siècle, en refondant la caste au goût du temps. Concentrée dans son faubourg Saint-Germain, où vivait l'esprit des anciennes oppositions féodales mêlé à celui de l'ancienne cour. Taris-? tocratie, mal unie au château des Tuileries, fut plus facile à vaincre, n'existant que sur un point et surtout aussi mal constituée qu'elle l'était dans la Chambre des Pairs. Tissue dans le pays, elle devenait indestructible; acculée dans son faubourg, adossée au château, étendue dans le budget, il suffisait d'un coup de hache pour trancher le fil de sa vie agonisante, et la plate figure d'un petit avocat s'avança pour donner ce coup de hache. Malgré l'admirable discours de monsieur Royer-Collard, l'hérédité de la pairie et ses majorais tombèrent sous les pasquinades d'un homme qui se vantait d'avoir adroitement disputé quelques têtes au bourreau, mais qui tuait maladroitement de grandes institutions. Il se trouve la des exemples et des enseignemens pour l'avenir. Si l'oligarchie française n'avait pas une vie future, il y aurait je ne sais quelle cruauté triste à la gehenner après son décès, et alors il ne faudrait plus que penser à son sarcophage; mais si le scalpel des chirurgiens est dur à sentir, il rend parfois la vie aux mourans. Le faubourg Saint-Germain peut se trouver plus puissant persécuté qu'il ne l'était triomphant, s'il veut avoir un chef et un système.
Maintenant il est facile de résumer cet aperçu semi-politique. Ce défaut de vues larges et ce vaste ensemble de petites famés ; l'envie de rétablir de hautes fortunes dont chacun se préoccupait; un besoin réel de religion pour soutenir la politique ; une soif de plaisir, qui nuisait à l'esprit religieux, et nécessita des hypocrisies; les résistances partielles de quelques esprits élevés qui voyaient juste et qui contrarièrent les rivalités de cour; la noblesse de province, souvent plus pure de race que ne l'est la noblesse de cour, mais qui, trop souvent froissée, se désaffectionna ; toutes ces causes se réunirent pour donner au faubourg Saint-Germain les mœurs 1rs plus discordantes. Il ne fut ni compacte dans sen système, ni conséquent dans ses actes, ni complètement moral, ni franchement licencieux, ni corrompu ni corrupteur ; il n'abandonna pas entièrement les questions qui lui nuisaient et n'adopta pas les idéesqui l'eussent sauvé. Ennn, quelque débiles que fussent les personnes, le parii s'était néanmoins armé de tous les grands principes qui font la vie des nations. Or, pour périr dans sa force, que faut-il être? n fut difficile dans le choix des personnes présentées; il eut du bon goût, du mépris élégant -,mais sa chute n'eut certes rien d'éclatant
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ni de chevaleresque, 'migration de 89 accusait encore des sentimens ; en 1830, ■ ^migration à l'intérieur n'accuse plus que des intérêts. Quelques hommes illustres dans les lettres, les triomphes de la tribune, monsieur de Talleyrand dans les congrès, la conquête d'Alger, et plusieurs noms redevenus \ historiques sur les champs de bataille, montrent à l'aristo- ' cratie française les moyens qui lui restent de se nationaliser \ et de faire encore reconnaître ses titres, si toutefois elle dai- :. gne. Chez les êtres organisés il se fait un travail d'harmonie 1 intime. Un homme est-il paresseux, la paresse se trahit en i chacun de ses mouvemens. De même, la physionomie d'une classe d'hommes se conforme à l'esprit général, à l'âme qui en anime le corps. Sous la Restauration, la femme .du faubourg Saint-Germain ne déploya ni la Itère hardiesse que les dames de la cour portaient jadis dans leurs écarts, ni la modeste grandeur des tardives vertus par lesquelles elles expiaient leurs fautes, et qui répandaient autour d'elles un si vif éclat. Elle n'eut rien de bien léger, rien de bien grave. Ses passions, sauf quelques exceptions, furent hypocrites ; elle transigea pour ainsi dire avec leurs jouissances. Quelques unes de ces familles menèrent la vie bourgeoise de la duchesse d'Orléans, dont le lit conjugal se montrait si ridiculement aux visiteurs du Palais-Royal ; deux ou trois à peine continuèrent les mœurs de la Régence, et inspirèrent une sorte de dégoût à des femmes plus habiles. Cette nouvelle grande dame n'eut aucune influence sur les mœurs : elle pouvait néanmoins beaucoup, elle pouvait, en désespoir de cause, offrir le spectacle imposant des femmes de l'aristocratie anglaise ; mais elle hésita niaisement entre d'anciennes traditions, fut dévote de force, et cacha tout, même ses belles qualités. Aucune de ces Françaises ne put créer de salon où les sommités sociales vinssent prendre des leçons de goût et d'élégance. Leur voix, jadis si imposante en littérature, cette vivante expression des sociétés, y fut tout à fait nulle. Or, quand une littérature n'a pas de système général, elle ne fait pas corps et se dissout avec son siècle. Lorsque, dans un temps quelconque, il se trouve au milieu d'une nation un peuple à part ainsi constitué, l'historien y rencontre presque toujours une ligure principale qui résume les vertus et les défauts de la masse à laquelle elle appartient : Coligny chez les huguenots, le Coadjuteur au sein de la Fronde, le maréchal de Richelieu sous Louis XV, Danton dans la Terreur. Celte identité de physionomie entre un homme et son cortège historique est dans la nature des choses. Pour mener un parti ne faut-il pas concorder à ses idées, pour briller dans une époque ne faut-il pas la représenter? De cette obligation conslanle où se trouve la tête sage et prudente des partis d'obéir aux préjugés et aux folies des masses qui en font la queue dérivent les actions que reprochent certains historiens aux chefs de parti, quand, à distance des terribles ébullitions populaires, ils jugent à froid les passions lesplus nécessaires a la conduite des grandes luttes séculaires. Ce qui est vrai dans la comédie historique des siècles est également vrai dans la sphère plus étroite des scènes partielles du drame national appelé les Mœurs.
\ Au commencement de la vie éphémère que mena le faubourg Saint-Germain pendant la Restauration, et à laquelle, si les considérations précédentes sont vraies, il ne sut pas donner de consistance, une jeune femme fut passagèrement le type le plus completdela nature à la fois supérieure et faible, grande et petite, da sa caste. C'était une femme artificiellement instruite, réellement ignorante; pleine de sentimens élevés, mais manquant d'une pensée qui les coordonnât; dépensant les plus riches trésors de l'âme à obéir aux convenances; prête à braver la société, mais hésitant et arrivant à l'artitice par suite de ses scrupules ; ayant plus d'entêtement que de caractère, plus d'engouement que d'enthousiasme, plus de tète que de cœur; souverainement femme et souverainement coquette, Parisienne surtout; aimant l'éclat, les fêles; ne réfléchissant pas, ou réfléchissant trop lard; d'une imprudence qui arrivait presque à de la poésie ; insolente à ravir, mais humble au fond du cœur; affichant la orce comme un roseau bien droit, mais, comme ce roseau, prête a fléchir sous une main puissante ; parlant beaucoup de
la religion, mais ne l'aimant pas, et cependant prête à l'accepter comme un dénoûment. Comment expliquer une créature véritablement multiple, susceptible d'héroïsme, et ouhliant d'être héroïque pour dire une méchanceté; jeune et suave, moins vieille de cœur que vieillie par les maximes de ceux qui l'entouraient, et comprenantleurphilosophie égoïste sans l'avoir appliquée; ayant tous les vices du courtisan et foules les noblesses de la femme adolescente; se défiant de tout, et néanmoins se laissant parfois aller à tout croire? Ne serait-ce pas toujours un portr ait inachevé que celui de celte femme en qui les teintes lesplus cbaloyantesse heurtaient, mais en produisant une confusion poétique, parce qu'il y avait une lumière divine, un éclat de jeunesse qui donnait à ces traits confus une sorte d'ensemble? La grâce lui servait d'unité. Rien n'était joué. Ces passions, ces demi-passions, cette vel • léité degrandeur, cetle réalité de petitesse, ces sentimens froids et ces élans chaleureux étaient naturels et ressortaient de sa situation autant que de celle de l'aristocratie à laquelle elle appartenait. Elle se comprenait toute seule et se mettait orgueilleusement au-dessus du monde, à l'abri de son nom. 11 y avait du moi de Médée dans sa vie, comme dans celle de l'aristocratie, qui se mourait sans vouloir ni se mettre sur son séant, ni tendre la main à quelque médecin politique, ni toucher, ni être touchée, tant elle se sentait faible ou déjà poussière. La duchessexle Langeais, ainsi se nommait-elle, était mariée depuis environ quatre ans quand la Restauration fut consommée, c'est-à-dire en 1816, époque à laquelle Louis XVIII, éclairé par la révolution des Cent-Jours, comprit sa situation et son siècle, malgré son entourage, qui, néanmoins, triompha plus tard de ce Louis XI moinsla hache, lorsqu'il fut abattu par la maladie.
La duchesse de Langeais était une Navarreins, famille ducale, qui, depuis Louis XIV, avait pour principe de ne point abdiquer son titre dans ses alliances. Les filles de cette maison devaient avoir tôt ou tard, de même que leur mère, un tabouret à la cour. A l'âge de dix-huit ans, Antoinette de Navarreins sortit de la profonde retraite où elle avait vécu pour épouser le fils aîné du duc de Langeais. Les deux familles étaient alors éloignées du monde; mais l'invasion de la France faisait présumer aux royalistes le retour des Bourbons comme la seule conclusion possible aux malheurs de la guerre. Les ducs de Navarreins et de Langeais, restés fidèles aux Bourbons, avaient noblement résisté à toutes les séductions de la gloire impériale, et, dans les circonstances où ils se trouvaient lors de cette union, ils dureut naturellement obéir à la vieille politique de leurs familles. Mademoiselle Antoinette de Navarreins épousa donc, belle et pauvre, monsieur le marquis de Langeais, dont le père mourut quelques mois après ce mariage. Au retour des Bourbons, les deux familles reprirent leur rang, leurs charges, leurs dignités ù la cour, et rentrèrent dans le mouvement social, en dehors duquel elles s'étaient tenues jusqu'alors. Elles devinrent les plus éclalantes sommités de ce nouveau monde politique. Dans ce temps de lâchetés et de fausses conversions, la conscience publique se plut à reconnaître en ces deux familles la fidélité sans tache, l'accord entre la vie privée et le caractère politique, auxquels tous les partis rendent involontairement hommage. Mais, par un malheur assez commun dans les temps de transaction , les personnes les plus pures et qui, par l'élévation de leurs vues, la sagesse de leurs principes, auraient fait croire en France à la générosité d'une politique neuve et hardie, furent écartées des affaires, qui tombèrent entre les mains de gens intéresses i porter les principes à l'extrême pour faire preuve de dévouement. Les familles de Langeais et de Navarreins restèrent dans la haute sphère de la cour, condamnées aux devoirs de l'étiquette ainsi qu'aux reproches et aux moqueries du libéralisme, accusées de te ^orger d'honneurs et de richesses, tandis que leur patrimoine ne s'augmentait point, et que les libéralités de la Liste Civile se consumèrent en frais de représentation, nécessaires ù toute monarchie européenne, fût-elle même républicaine. En tSIS, monsieur le duc de Langeais commandait une division militaire, et la duchesse avait, près d'une princesse, une place qui l'autorisait à de-
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meurerà Paris, loin de son mari, sans scandale. D'ailleurs, le duc avait, outre son commandement, une charge à la cour, où il venait, en laissant, pendant son quartier, le commandement à un marécbal-de-camp. Le duc et la duchesse vivaient donc entièrement sépares, de fait et de cœur, à l'insu du monde. Ce mariage de convention avait eu le sort assez habituel de ces pactes de famille. Les deux caractères les plus antipathiques du monde s'étaient trouvés en présence, s'élaient froissés secrètement, secrètement blessés, désunis a jamais. Puis, chacun d'eux avait obéi à sa nature et aux convenances. Le duc de Langeais, esprit aussi méthodique que pouvait l'être le chevalier de Folard, se livra méthodiquement à ses goûts, à ses plaisirs, et laissa sa femme libre de suivre les siens, après avoir reconnu chez elle un esprit éminemment orgueilleux, un cœur froid, une grande soumission aux usages du monde-, une loyauté jeune et qui devait rester pure sous les yeux des grands parens, à la lumière d'une cour prude et religieuse. Il fit donc à froid le grand seigneur du siècle précédent, abandonnant a elle-même une femme de vingt-deux ans, offensée gravement, et qui avait dans le caractère une épouvantable qualité, celle de ne jamais pardonner une offense quand toutes ses vanités de femme, quand son amour-propre, ses vertus peut-être, avaient été méconnus, blessés occultement. Quand un outrage est public, une femme aime à l'oublier, elle a des chances pour se grandir, elle est femme dans sa clémence; mais les femmes n'absolvent jamais de secrètes offenses, parce qu'elles n'aiment ni les lâchetés, ui les vertus, ni les amours secrètes.
Telle était la position, inconnue du monde, dans laquelle se trouvait madame la duchesse de Langeais, et à laquelle ne réfléchissait pas celte femme, lorsque vinrent des fêtes données à l'occasion du mariage du duc de Berri. En ce moment, la cour et le faubourg Saint-Germain sortirent de leur n'-servc. Lu, commença réellement cette splendeur inouïe qui abusa le gouvernement de la Restauration. En ce moment, la duchesse de Langeais, soit calcul, soit vanité, ne paraissait Jamais dans le monde sans être entourée ou accompagnée de trois ou quatre femmes aussi distinguées par leur nom que par leur fortune. Reise de la mode, elle avait ses dames d'atours, qui reproduisaient ailleurs ses manières et son esprit. Elle les avait habilement choisies parmi quelques personnes qui n'élaient encore ni dans l'intimité de la cour, ni dans le cœur du faubourg Saint-Germain, et qui avaient néanmoins la prétention d'y arriver; simples Dominations qui voulaient s'élever jusqu'aux environs du trône et semé 1er aux séraphiques puissances de la haute sphère nommée /.' imtit château. Ainsi posée, la duchesse de Langeais était plus forte , elle dominait mieux, elle était plus en sûreté. S'.-s James la défendaient contre la calomnie, et l'aidaient à jouer le détestable rùle de femm« à la mode. Elle pouvait à son aise se moquer des hommes, des passions, les exciter, recueillir les hommages dont se nourrit toute nature féminine, et rester maîtresse d'elle-même. A Paris et dans la plus haute compagnie, la femme est toujours femme; elle vit d'encens, de flatteries, d'honneurs. La plus réelle beauté, la figure la plus admirable n'est rien si elle n'est admirée : un amant, des flagorneries sont les attestations de sa puissance, Qu'est un pouvoir Inconnu? Uicn. Supposez la plus jolie (emrae seule dans le coin d'un salon, elieycsl triste, truand une de ces créatures se trouve au sein des magnificences sociales, elle veut doue régner sur tous les cours, souvent faute de pouvoir être souveraine heureuse dans un seul. Ces toilettes, ces apprêts, ces coquetteries étaient faites pour les plus pauvres êtres qui se soient rencontrés, des fats sans esprit; des hommes dont le mérite consistait dans une jolie ligure, et pour lesquels toutes les femmes se compromettaient sans profit, de véritables idoles de bois doré qui, malgré quelques exceptions, n'avaient ni les antécédens des prtits-maîlres du temps de la Fronde, ni la bonne grosse valeur des héros de l'Empire, ni l'esprit et les manières de leurs grands-pères, mais qui voulaient être gratis quelque chose d'approchant ; qui étaientbraves comme l'est la jeunesse Ittpvajse, habiles sans doute s'ils tussent été mis à l'épreu-
ve, et qui ne pouvaient rien être par le règne des vieillards usés qui les tenaient en lisière. Ce fut une époque froid», mesquine et sans poésie. Peut-être faut-il beaucoup de temps à une restauration pour revenir à une monarchie.
Depuis dix-huit mois, la duchesse de Langeais menait cette vie creuse, exclusivement remplie par le bal, par les visites faites pour le bal, par des triomphes sans objet, par de» passions éphémères, nées et mortes pendant une soirée. Quand elle arrivait dans un salon, les regards se concentraient sur elle, elle moissonnait des mots flatteurs, quelques expressions passionnées qu'elle encourageait du geste, du regard, et qui ne pouvaient jamais aller plus loin que l'épiderme. Son ton, ses manières, tout en elle faisait autorité. Elle vivait dans une sorte de fièvre de vanité, de perpétuelle jouissance qui l'étourdissait. Elle allait assez loin ea conversation, elle écoutait tout, et se dépravait, pour ainsi dire, à la surface du cœur. Revenue éhezelle, elle rougissait souvent de ce dont elle avait ri, de telle histoire scandaleuse dont les détails l'aidaient à discuter les théories de l'amour qu'elle ne connaissait pas, et les subtiles distinctions de la passion moderne, que de complaisantes hypocrites lui commentaient ; car les femmes, sachant se tout dire entre elles, en perdent plus que n'en corrompent les hommes. Il y eut un moment où elle comprit que la créature aimée était la seule dont la beauté, dont l'esprit pût être universellement reconnu. Que prouve un mari ? Que, jeune fille, une femme était ou richement dotée, ou bien élevée, avait une mère adroite, ou satisfaisait aux ambitions de l'homme; mais un amant est le constant programme de ses perfections personnelles. Madame de Langeais apprit, jeune encore, qu'une femme pouvait se laisser aimer ostensiblement sans être complice de l'amour, sans l'approuver, sans le contenter autrement que par les plus maigres redevances de l'amour, et plus d'une Sainte-n'y-touehe lui révéla les moyens déjouer ces dangereuses comédies. La duchesse eut donc sa cour, et le nombre de ceux qui l'adoraient ou la courtisaient fut une garantie de sa vertu. Elle était coquette, aimable, séduisante jusqu'à la fin de la fête, du bal, de la soirée ; puis, lo rideau tombé, elle se retrouvait seule, froide, insouciante, et néanmoins revivait le lendemain pour d'autres émotions également superficielles. Il y avait deux ou trois jeunes gens complètement abusés qui l'aimaient véritablement, et dont elle se moquait avec une parfaite insensibilité. Elle se disait: — Je suis aimée, il m'aime I Cette certitude lui suffisait. Semblable à l'avare satisfait de savoir que ses caprices peuvent être exaucés, elle n'allait peut-être même plus jusqu'au désir.
Un soir, elle se trouva chez une de ses amies intimes, madame la vicomtesse de Fontaine, une de ses humbles rivales , qui la haïssaient cordialement et l'accompagnaient toujours : espèce d'amitié armée dont chacun se défie, et ou les confidences sont habilement discrètes, quelquefois perfides. Après avoir distribué de petits saluts protecteurs, affectueux ou dédaigneux de l'air naturel à la femme qui connaît toute la valeur de ses sourires, ses yeux tombèrent sur un homme qui lui était complètement inconnu, mais dont la physionomie large et grave la surprit. Elle sentit en lo voyant une émotion assez semblable à celle de la peur. ;
— Ma obère, dcmanda-t-elle à madame de Maufrigneuse, quel est ce nouveau venu ? i
— Un homme dont vous ave? sans doute entendu parler, '. le marquis de Montriveau. '
— Ah 1 c'est lui.
Elle prit son lorgnon et l'examina fort impertinemment, comme elle eût fait d'un portrait qui reçoit des regards et n'en rend pas.
— Présentez-le-moi donc, il doit être amusant.
— Personne n'est plus ennuyeux ni plus sombre, ma cuire, mais il est à la mode.
Monsieur Armand de Montriveau se trouvait en ce manient, sans le savoir, l'objet d'une curiosité générale, et U méritait plus qu'aucune de ces idoles passagères dont Paris a besoin et dont il s'amourache pour quelques jours, afin da satisfaire cette passion d'engouement el d'enthousiasme tac»
U sjtcw. — V
(Silrait de fa Commit humint.)
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tlce dont il est périodiquement travaillé. Armand de Montriveau était le fils unique du général de Montrive.au, un de ces ci-devant qui servirent noblement la République, et qui périt, lue près de Joubert, à Novi. L'orphelin avait été placé par Bonaparte à l'école de Châlons, et mis, ainsi que plusieurs autres fils de généraux morts sur le champ de bataille, sous la protection de la Républiqud française. Après être sorti de cette école sans aucune espèce de fortune, il entra dans l'artillerie, et n'était encore que chef de bataillon lors du désastre de Fontainebleau. L'arme à laquelle appartenait Armand de Montriveau lui avait offert peu de chances d'avancement. D'abord le nombre des officiers y est plus limité que dans les autres corps de l'armée ; puis, les opinions libérales et presque républicaines que professait l'artillerie, les craintes inspirées à l'Empereur par une réunion d'hommes savans accoutumés à réfléchir, s'opposaient à la fortune militaire de la plupart d'entre eux. Aussi, contrairement aux lois ordinaires, les officiers parvenus au généralat ne furent-ils pas toujours les sujets le3 plus remarquables de l'arme, parce que, médiocres, ils donnaient peu de craintes. L'artillerie faisait un corps à part dans l'armée, et n'appartenait a Napoléon que sur les champs de bataille. A ces causes générales, qui peuvent expliquer les retards éprouvés dans sa carrière par Armand de Montriveau, il s'en joignait d'autres inhérentes a sa personne et à son caractère. Seul dans le monde, jeté dès l'âge de vingt ans à travers cette tempête d'hommes au sein de laquelle vécut Napoléon, et n'ayant aucun intérêt en dehors de lui-même, prêt à périr chaque jour, il s'était habitué à n'exister que par une estime intérieure et par le sentiment du devoir accompli. Il était habituellement silencieux comme le sont tous les hommes timides ; mais sa timidité ne venait point d'un défaut de courage, c'était une sorte de pudeur qui lui interdisait toute démonstration vaniteuse. Son intrépidité sur les champs de bataille n'était point fanfaronne ; il y voyait tout, pouvait donner tranquillement un bon avis à ses camarades, et allait au-devant des boulets tout en se baissant à propos pour les éviter. Il était bon, mais sa contenance le faisait passer pour hautain et sévère. D'une rigueur mathématique en toute chose, il n'admettait aucune composition hypocrite ni avec les devoirs d'une position, ni avec les conséquences d'un fait. Il ne se prêtait à rien de honteux, ne demandait jamais rien pour lui ; enfin, c'était un de ces grands hommes inconnus, assez philosophes pour mépriser la gloire, et qui vivent sans s'attacher à la vie, parce qu'ils ne trouvent pas à y développer leur force ou leurs sentimens dans toute leur étendue. Il était craint, estimé, peu aimé. Les hommes nous permettent bien de nous élever au-dessus d'eux, mais ils ne nous pardonnent jamais de ne pas descendre aussi basqu'eux. Aussi le sentiment qu'ils accordent aux grands caractères ne va t-il pas sans un peu de haine et de erainte. Trop d'honneur est pour eux une censure tacite qu'ils ne pardonnent ni aux vivans ni aux morts. Après les adieux de Fontainebleau, Montriveau, quoique noble et titré, fut mis en demi solde. Sa probité antique effraya le Ministère de la Guerre, où son attachement aux sermens faits à l'aigle impériale était connu. Lors des Cent-Jours il fut nommé colonel de la garde et resta sur le champ de bataille de Waterloo. Ses blessures l'ayant retenu en Belgique, il ne se trouva pas à l'armée de la Loire ; mais le gouvernement royal ne voulut pas reconnaître les grades donnés pendant les Cent- Jours, et Armand de Montriveau quitta la France. Entraîné par son génie entreprenant , par cette hauteur de pensée que, jusqu'alors, les hasards de la guerre avaient satisfaite, et passionné par sa rectitude instinctive pour les projets d'une grande utilité, le général Montriveau s'embarqua dans le dessein d'explorer la Haute-Egypte et les parties inconnues de l'Afrique, les contrées du centre surtout, qui excitent aujourd'hui tant d'intérêt parmi les savans. Son expédition scientifique fut longue et malheureuse. Il avait recueilli des notes précieuses destinées à résoudre les problèmes géographiques ou industriels si ardemment cherchés, et il était parvenu, non sans avoir surmonté bien des obstacles, Jusqu'au cœur de l'Afrique, lorsqu'il tomba par trahi-
son au pouvoir d'une tribu sauvage. Il fut dépouillé de tout, mis en esclavage et promené pendant deux années à travers les déserts, menacé de mort à tout moment et plus maltraité que ne l'est un animal dont s'amusent d'impitoyables enfans. Sa force de corps et sa constance d'âme lui tirent supporter toutes les horreurs de sa captivité; mais il épuisa presque toute son énergie dans son évasion, qui fut miraculeuse. 11 atteignit la colonie française du Sénégal, demi-mot t, en haillons, et n'ayant plus que d'informes souvenirs. Les immenses sacrifices de son voyage, l'étude des dialectes de l'Afrique, ses découvertes et ses observations, tout fut perdu. Un seul fait fera comprendre ses souffrances. Pendant quelques jours les enfans du scheik de la tribu dont il était l'esclave s'amusèrent à prendre sa tête pour but dans un jeu qui consistait à jeter d'assez loin des osselets de cheval, et à les y faire tenir. Montriveau revint à Paris vers le milieu de l'année <8ls,il s'y trouva ruiné, sans protecteurs, et n'en voulant pas. Il serait mort vingt fois avant de solliciter quoi que ce fût, même la reconnaissance de ses droits acquis. L'adversité, ses douleurs avaient développé son énergie jusque dans les petites choses, et l'habitude de conserver sa dignité d'homme en face de cet être moral que nous nommons la conscience, donnait pour lui du prix aux actes en apparence les plus indifférons. Cependant ses rapports avec les principaux savans de Paris et quelques militaires instruits firent connaître et son mérite et ses aventures. Les particularités de son évasion et de sa captivité, celles de son voyage attestaient tant de sang-froid, d'esprit et de courage, qu'il acquit, sans le savoir, cette célébrité passagère dont les salons de Paris sont si prodigues, mais qui demande des efforts inouïs aux artistes quand ils veulent la perpétuer. Vers la fin de cette année, sa position changea subitement. De pauvre, il devint riche, ou du moins il eut extérieuremeut tous les avantages de la richesse. Le gouvernement royal, qui cherchait à s'attacher les hommes de mérite afin de donner de la force à l'armée, fit alors .quelques concessions aux anciens officiers dont la loyauté et le caractère connu offraient des garanties de fidélité. Monsieur de Montriveau fut rétabli sur les cadres, dans son grade, reçut sa solde arriérée et fut admis dans ia Garde royale. Ces faveurs arrivèrent successivement au marquis de Montriveau sans qu'il eût fait la moindre demande. Des amis lui épargnèrent les démarches personnelles auxquelles il se serait refusé. Puis, contrairement à ses habitudes, qui se modifièrent tout-à-coup, il alla dans le monde, où il fut accueilli favorablement, et où il rencontra partout les témoignages d'une haute estime. Il semblait avoir trouvé quelque dénoûment pour 6a vie ; mais chez lui tout se passait en l'homme, il n'y avait rien d'extérieur. Il portait dans la société une figure grave et recueillie, silencieuse et froide. Il y eut beaucoup de succès, précisément parce qu'il tranchait fortement sur la masse des physionomies convenues qui meublent les salons de Paris, où il fut effectivement tout neuf. Sa parole avait la concision du langage des gens solitaires ou des sauvages. Sa timidité fut prise pour de la hauteur et plut beaucoup. Il était quelque chose d'étrange et de grand, et les femmes furent d'autant plus éprises de ce caractère original, qu'il échappait à leurs adroites flatteries, à ce manège par lequel elles circonviennent les hommes les plus puissans. et corrodent les esprits les plus inflexibles. Monsieur de Montriveau ne comprenait rien à ces petites singeries parisiennes, et son âme ne pouvait répondre qu'aux sonores vibrations des beaux sentimens. Il eût promptement été laissé là, sans la poésie qui résultait de ses aventures et de sa vie, sans les preneurs qui le vantaient à son insu, sans le triomphe d'amour-propre qui attendait la femme dont il s'occuperait. Aussi la curiosité de la duchesse de Langeais était-elle vive autant que naturelle. Par un effet du hasard, cet homme l'avait intéressée la veille, car elle avait entendu raconter la veille une des scènes qui, dans le voyage de monsieur de Montriveau, produisaient le plus d'impression sur les mobiles imaginations de femme.
Dans une excursion vers les sources du Nil, monsieur de Montriveau eut avec un de ses guides le débat le plus extraor-
HISTOIRE DES TREIZE. — LA DUCHESSE DE LANGEAIS
dinaire qui se connaisse dansles annales desvoyages. Il avait un désert à traverser, et ne pouvait aller qu'a pied au lieu qu'il voulait explorer. Un seul guide était capable de l'y mener. Jusqu'alors aucun voyageur n'avait pu pénétrer dans cette partie de la contrée, où l'intrépide officier présumait devoir trouver la solution de plusieurs problèmes scientifiques. Malgré les représentations que lui tirent et les vieillards du pays et son guide, il entreprit ce terrible voyage. S'armant de tout son courage aiguisé déjà par l'annonce d'horribles difficultés à vaincre, il partit au matin. Après avoir marché pendant une journée entière, il se coucha le soir sur le sable, éprouvant une fatigue inconnue, causée par la mobilité du sol, qui semblait a chaque pas fuir sous lui. Cependant il savait que le lendemain il lui faudrait, dès l'aurore, se remettre en route ; mais son guide lui avait promis de lui faire atteindre, vers le milieu du jour, le but de son voyage. Cette promesse lui donna du courage, lui fit retrouver fles forces, et, malgré ses souffrances, il continua sa route, en maudissant un peu la science; mais honteux de se plaindre devant son guide, il garda le secret de ses peines. Il avait déjà marché pendant le tiers du jour lorsque, sentant ses forces épuisées et ses pieds ensanglantés par la mai. 'lie, il demanda s'il arriverait bientôt. — Dans une heure, lui dit le guide. Armand trouva dans son âme pour une heure de force et continua. L'heure s'écoula sans qu'il aperçût, même à l'horizon, horizon de sables aussi vaste que l'est celui de la pleine mer, les palmiers et les montagnes dont les cimes devaient annoncer le terme de son voyage. Il s'arrêta, menaça le guide, refusa d'aller plus loin, lui reprocha d'être son meurtrier, de l'avoir trompé ; puis des larmes de rage et de fatigue roulèrent sur s^s joues enflammées ; il était courbé par la douleur renaissante de la marche, et son gosier lui semblait coagulé par la soif du désert. Le guide, immobile, écoulait ses plaintes d'un air ironique, tout en étudiant, avec l'apparente indifférence des Orientaux, les imperceptibles accidens de ce sable presque noirâtre comme est l'or bruni. — Je me suis trompé, reprit-il froidement. 11 va trop longtemps que j'ai fait ce chemin pour que je puisse en reconnaître les traces; nous y sommes bien, mais il faut encore marcher pendant deux heures. — Cet homme a raison^ pensa monsieur de Montriveau. Puis il se remit en route, suivant avec peine l'Africain impitoyable, auquel il semblait lié par un fil, comme un condamné l'est invisiblement au bourreau. Mais les deux heures se passent, le Français a dépensé, ses dernières gouttes d'énergie, et l'horizon est pur, et il n'y voit ni palmiers ni montagnes. Il ne trouve plus ni cris ni gémissemens, il se couche alors sur le sable pour mourir; mais ses regards eussent épouvanté l'homme le plus intrépide, il semblait annoncer qu'il ne voulait pas mourir seul. Son guide, comme un vrai démon, lui répondait par un coup d'reil calme, empreint de puissance, etle laissait étendu, en ayant soin de se tenir à une distance qui lui permit d'échapper au désespoir de sa victime. Enfin monsieur de Montriveau trouva quelques furces pour une dernière imprécation. Le guide se rapprocha de lui, le regarda hxement, lui imposa silence et lui dit : — IN'as-tu pas voulu, malgré nous, aller là où je te mène? Tu me reproches de te tromper; si je ne l'avais pas fait, tu ne serais pas venu jusqu'ici. Veux-tu la vérité, la voici. Nous avons encore cinq heures de marche, et nous ne pouvons plus retourner sur nos pas. Sonde ton cœur, si tu n'as pas assez de courage, voici mon poignard. Surpris par celte effroyable entente de la douleur cl de la force humaine, monsieur de Montriveau ne voulut pas se trouver au-dessous d'un barbare ; et puisant dans son orgueil d'Européen une nouvelle dose de courage, il se releva pour suivie son guide. Les cinq heures étaient expirées, monsieur de Montriveau n'apercevait rien encore, il tourna vers le guide un œil mourant ; mais alors le Nubien le prit sur ses épaules, l'éleva de quelques pieds, et lui lit voir à une centaine de pas un lac entouré de verdure et d'une admirable forêt, (Qu'illuminaient les feux du soliel couchant. Ils étaient arrivés à quelque distance d'une espèee de banc de granit immense, sous lequel ce paysage sublime se trouvait comme enseveli. Armand crut
renaître, et son guide, ce géant d'intelligence et de courage» acheva son œuvre de dévouement en le portant à travers les sentiers chauds et polis à peine tracés sur le granit. Il voyait d'un eôté l'enfer des sables, et de l'autre le paradis terrestre de la plus belle oasis qui fût en ces déserts.
La duchesse, déjà frappée par l'aspect de ce poétique personnage, le fut encore bien plus en apprenant quelle voyait en lui le marquis de Montriveau, de qui elle avait rêvé pendant la nuit. S'être trouvée dans les sables brûlans du désert avec lui, l'avoir eu pour compagnon de cauchemar, n'étaitce pas chez une femme de cette nature un délicieux présage d'amusement ? Jamais homme n'eut mieux qu'Armand la physionomie de son caractère et ne pouvait plus justement intriguer les regards. Sa tête, grosse et carrée, avait pour principal trait caractéristique une énorme et abondante chevelure noire qui lui enveloppait la figure de manière à rappeler parfaitement le général Kléber, auquel il ressemblait par la vigueur de son front, par la coupe de son visage, par l'audace, tranquille des yeux, et par l'espèce de fougue qu'exprimaient ses traits saillans. Il était petit, large de buste, musculeux comme un lion. Quand il marchait, sa pose, sa démarche, le moindre, geste trahissait et je ne sais quelle sécurité de force qui imposait, et quelque chose de despotique. Il paraissait savoir que rien ne pouvait s'opposer à sa volonté, peut-être parce qu'il ne voulait rien que de juste. Néanmoins, semblable à tous les gens réellement forts, il était doux dans son parler, simple dans ses manières, et naturellement bon. Seulement toutes ces be les qualités semblaient devoir disparaître dans les circonstances graves où l'homme devient implacable dans ses sentimens, fixe dans ses résolutions, terrible dans ses actions. Ln observateur aurait pu voir dans la commissure de ses lèvres un retroussement habituel qui annonçait des penchans vers l'ironie.
La duchesse de Langeais , sachant de quel prix passager était la conquête de cet homme, résolut, pendant le peu de temps que. mit la duchesse de Maufrigneuse à l'aller prendre pour le lui présenter, d'en faire un de ses amans, de lui donner le pas sur lotis les autres, de l'attaeher à sa personne, et de déployer pour lui toutes ses coquetteries. Ce fut une fantaisie, pur caprice de duchesse avec lequel Lope de Véga ou ' Caldéron a fait le Chien (ht jardinier. Elle voulut que cet homme ne fût à aucune femme, et n'imagina pas d'être à lui. La duchesse de Langeais avait reçu de la nature les qualités nécessaires pour jouer les rôles de coquette, et son éducation les avait encore perfectionnées. Les femmes avaient raison de l'envier et les hommes de l'aimer. 11 ne lui manquait rien de ce qui peut inspirer l'amour, de ce qui Te justifie et de ce qui le perpétue. Son genre de beauté, ses manières, son parler, sa pose s'accordaient pour la douer d'une coquetterie naturelle, qui chez une femme semble être la conscie.ni son pouvoir. Elle était bien faite, et décomposait peut-être sis mouvemens avec trop de complaisance, seule affectation qu'on lui put reprocher. Tout en elle s'harmoniait, depuis le. plus petit geste jusqu'à la tournure particulière de se,s phrases, jusqu'à la manière hypocrite dont elle jetait, son rej Le caractère prédominant de sa physionomie riait une noblesse élégante que ne détruisait pas la mobilité toute française de sa personne. Cette attitude incessamment changeante. avait un prodigieux attrait pour les hommes. Elle paraissait devoir être la plus délicieuse des maîtresses en déposant son corset et l'attirail de sa représentation. En effet, toutes les joies de l'amour existaient en germe dans la liberté de ses regards expressifs, dans les câlineries de sa voix, dans la gr;ice de ses paroles. Elle faisait voir qu'il y avait en une noble courtisane que démentaient vainement les religions de la duchesse. Qui s'asseyait près d'elle pendanUine. soirée la trouvait tour à tour gaie, mélancolique, sans qu'elle, eût l'air de jouer ni la mélancolie, ni la gaieté. Elle savait êlre à son gré affable, méprisante, ou impertinente, ou confiante. Elle semblait bonne et l'était. Dans sa situation, riea ne l'obligeait à descendre à la méchanceté. Par inomens, elle. se montrait tour à tour sans défiance et rusée, tendre à émouvoir, puis dure et sèche à briser le cœur. Mais pour la bien peindre, ne faudrait-il pas accumuler toutes les anti-
DE BALZAC
thèses fémininesPEn un mot, elle était ce qu'elle voulait être ou paraître. Sa figure un peu trop longue avait de la grâce, quelque chose de fin, de menu, qui rappelait les figures du moyen âge. Son teint était pâle , légèrement rosé. Tout en elle péchait pour ainsi dire par excès de délicatesse.
Monsieui deMonlriveau se laissa complaisamment présenter ù la duchesse de Langeais, qui, suivant l'habitude des Personnes auxquelles ungoûtexquis fait éviter les banalités, l'accueillit sans l'accabler ni de questions ni de complimens, mais avec une sorte de grâce repectueuse qui devait flatter un homme supérieur, car la supériorité suppose chez un homme un peu de ce tact qui fait deviner aux femmes tout ce qui est sentiment. Si elle manifesta quelque curiosité, ce lut par ses regards ; si elle complimenta, ce fut par ses manières: et elle déploya cette chatterie de paroles, cette fine envie de plaire qu'elle savait montrer mieux que personne. Mais toute sa conversation ne fut en quelque sorte que le . corps de la lettre, il devait y avoir un post-scriptum où la pensée principale allait être dite. Quand, après une demitiSS heure de causeries insignifiantes, et dans lesquelles l'accent, les sourires, donnaient seuls delà valeur aux mots, monsieur <lc Montriveau parut vouloir discrètement se retirer, la duchesse le retint par un geste expressif.
— Monsieur, lui dit-elle, je ne sais si le peu d'instans pendant lesquels j'ai eu le plaisir de causer avec vous vous a offert assez d'attrait pour qu'il me soit permis de vous inviler ù venir chez moi ; j'ai peur qu'il n'y ail beaucoup d'égoïsjiii- à vouloir vous y posséder. Si j'étais assez heureuse pour que vous vous y plussiez, vous me trouveriez toujours le .soir jusqu'à dix heures.
Ces phrases furent dites d'un ton si caquet, que monsieur de Montriveau ne pouvait se défendre d'accepter l'invitation. Quand il se rejeta dans les groupes d'hommes qui se tenaient à quelque distance des femmes, plusieurs de ses amis le félicitèrent, moitié sérieusement, moitié plaisamment, sur l'accueil extraordinaire que lui avait fait la duchesse de Langeais. Celte difficile, cette illustre conquête, était décidément lait", et la gloire en avait été réservée à l'artillerie de la Garde. 11 est facile d'imaginer lus bonnes et mauvaises plaisanteries que ce thème, une fois admis, suggéra dans un de tes salons parisiens oit l'on aime tant à s'amuser, et où les railleries ont si peu de durée que chacun s'empresse d'en tirer toute la fleur.
Ces niaiseries flattèrent à son insu le général. De la place oiiil s'était mis, ses regards furentatlirés par mille réflexions indécises vers la duchesse; et il ne put s'empêcher de s'avouer à lui-même «que, de toutes les femmes dont la beauté avait séduit ses yeux, nulle ne lui avait offert une plus délicieuse expression des vertus, des défauts, des harmonies que l'imagination la plus juvénile puisse vouloir en France aune maîtresse. Quel homme, en quelque rang que le sort l'ait placé, n'a pas senti dans son âme une jouissance indéfinissable en rencontrant, chez une femme qu'il choisit, même rêveusement, pour sienne, les triples perfections morales, physiques et sociales qui lui permettent de toujours voir en elle tous ses souhaits accomplis? Si ce n'est pas une cause d'amour, cette flatteuse réunion est certes un des plus grands véhicules dusenliment. Sans la vanité, disait un profond moraliste du siècle dernier, l'amourest un convalescent. Il y a certes, pour l'homme comme pour la femme, un trésor de plaisirs dans la supériorité de la personne aimée. N'est-ce pas beaucoup, pour ne pas dire tout, de savoir que notre amourpropre ne souffrira jamais en elle ; qu'elle est assez noble pour ' ne jamais recevoir les blessures d'un coup d'œil méprisant, assez riche pour être entourée d'un éclat égal à celui dont > s'environnent même les rois éphémères de la finance, assez spirituelle pour ne jamais être humiliée par une fine plaisanterie, et assez belle pour être la rivale de tout son sexe? Ces Téllexions, un homme les fait en un clin d'œil. Mais si la femme qui les lui inspire lui présente en même temps, dans l'avenir de sa précoce passion, les changeantes délices de la grâce, l'ingénuité d'une âme vierge, les mille plis du vêtement des coquettes, les dangers de l'amour, n'est-ce pas à remuer le cœur de l'homme le plus froid P 'S oici dans quelle situation
se trouvait en ce moment monsieur de Montriveau, relativement à la femme, et le passé de sa vie garantit en quelque sorte la bizarrerie du lait. Jeté jeune dans l'ouragan des guerres françaises, ayant toujours vécu sur les champs de bataille, il ne connaissait de la femme que ce qu'un voyageur pressé, qui va d'auberge en auberge, peut connaître d'un pays. Peut-être aurait-il pu dire de sa vie ce que Voltaire disait à quatre-vingts ans de la sienne, et n'avait-il pas trente-sept sottises à se reprocher? 11 était, à son âge, aussi neuf en amour que l'est un jeune homme qui vient de lire Faublas en cachette. De la femme, il savait tout ; mais de l'amour, it ne savait rien; et sa virginité de sentiment lui faisait ainsi des désirs tout nouveaux. Quelques hommes, emportés parles travaux auxquels les ont condamnés la misère ou l'ambition, l'art ou la science, comme monsieur de Montriveau avait été emporté par le cours de la guerre et les événemens de sa vie, connaissent cette singulière situation, et l'avouent rarement. A Paris, tous les hommes doivent avoir aimé. Aucune femme n'y veut de ce dont aucune n'a voulu. De la crainte d'être pris pour un sot, procèdent les mensonges de la fatuité générale en France, où passer pour un sot, c'est de ne pas être du pays. En ce moment, monsieur de Montriveau fut à la fois saisi par un violent désir, un désir grandi dans la chaleur des déserts, et par un mouvement de cœur dont il n'avait pas encore connu la bouillante étreinte. Aussi fort qu'il était violent, cet homme sut réprimer ses émotions; mais, tout en causant de choses indifférentes, il se retirait en lui-même, et se jurait d'avoir cette femme, seule pensée par laquelle il pouvait entrer dans l'amour. Son désir devint un serment fait à la manière des Arabes avec lesquels il avait vécu, et pour lesquels un serment est un contrat passé entre eux et toute leur destinée, qu'ils subordonnent à la réussite de l'entreprise consacrée par le serment, et dans laquelle ils ne comptent même plus leur mort que comme un moyeu de plus pour !e succès. Un jeune homme se serait dit : — Je voudrais bien avoir la duchesse de Langeais pour maîtresse! un autre : — Celui qui sera aimé de la duchesse de Langeais sera un bien heureux coquin! Mais le général se dit : — J'aurai pour maîtresse madame de Langeais. Quand un homme vierge de cœur, et pour qui l'amour devient une religion, conçoit une semblable pensée, il ne sait pas dans quel enfer iUrientde mettre le pied.
Monsieur de Montriveau s'échappa brusquement du salon, el revint chez lui dévoré par les premiers accès de sa première lièvreamoureuse. Si, vers le milieu de l'âge, un homme garde encore les croyances, les illusions, les franchises, l'impétuosité de l'enfance, son premier geste est pour ainsi dire d'avancer la main pours'emparcr de ce qu'il désire ; puis, quand il a sondé les distances presque impossibles à franchir qui l'en séparent, il est saisi, comme les enfans, d'une sorte d'étonnement ou d'impatience qui communique de la valeur à l'objet souhaité, il tremble ou il pleure. Aussi le lendemain, après les plus orageuses réflexions qui lui eussent bouleversé l'âme, Armand deMonlriveau se trouva t-ilsouslejoug de ses sens, que concentra la pression d'un amour vrai. Celte femme si cavalièrement traitée la veilleélait devenue le lendemain le plus saint, le plus redouté des pouvoirs. Elle fut dès lors pour lui le monde et la vie. Le seul souvenir des plus légères émotions qu'elle lui avait données faisait pâlir ses plus grandes joies, ses plus vives douleurs jadis ressenties. Les révolutions les plus rapides ne troublent que les intérêts de l'homme, tandis qu'une passion en renverse les sentimens. Or, pour ceux qui vivent plus par le sentiment que par l'intérêt, pour ceux qui ont plus d'âme et de sang que d'esprit et de lymphe, un amour réel produit un changement complet d'existence. D'un seul trait, par une seule réflexion, Armand de Montriveau effaça donc toute sa vie passée. Après s'être vingt fois demandé, comme un enfant : — Irai-je? N'irai-je pasi> il s'habilla, vint à l'hôtel de Langeais vers huit heurts du soir, et fut admis auprès de la famine, non pas de la femme, mais de l'idole qu'il avait vue la veille, aux lumières, comme une fraîche et pure jeune fille vêtue de gaie, de blondesel île \ oiles. Il arrivait Impétueusement pour lui déclarer syu amour, comme s'il s'agissait du premier coup de cauon
HISTOIRE DES TREIZF. — LA DUCHESSE DE LANGE4IS
sur un champ de bataille. Pauvre écolier! Il Irouvasa vaporeuse sylphide enveloppée d'un peignoir de cachemire brun habilement bouillonne, languissamment coui liée sur le divan d'un obscur boudoir. Madame de Langeais ne se leva même pas. elle ne montra que sa tête, dont les cheveux étaient en désordre, quoique retenus dans un voile. Puis d'une main qui, dans leclair obscur produit par la-trcmblautc lueurd'une seule bougie placée loin d'elle, parut aux yeux de Monlriveau blanche comme une main de marbre, elle lui lit signe de s'asseoir, et lui dit d'une voix aussi douce que l'était la lueur:— Si ce n'eût pas été vous, monsieur h1 marquis, si c'eùi été un ami avec lequel j'eusse pu agir sans façon, ou un indifférent qui m'eût légèrement intéressée, je vous aurais renvoyé. Vous me voyez affreusement souffrante. Armand se dit en lui-même : — Je vais m'en aller.
— Hais, reprit-elle en lui lançant un regard dont l'ingénu militaire attribua le feu à la lièvre, je ne sais si c'est un pressentiment de votre bonne visite à l'empressement de laquelle je suis on ne peut pas plus sensible, depuis un instant je sentais ma tête se dégager de ses vapeurs.
— Je puis donc rester, lui dit Montriveau.
— Ah ! je serais bien fâchée de vous voir partir. Je me disais déjà ce malin que je ne devais pas avoir fait sur vous la moindre impression ; que vous aviez sans doute pris mon invitation pour une de tes phrases banales prodiguées au hasard par lés Parisiennes, et je pardonnais d'avance à votre ingratitude. Un homme qui arrive des déserts n'est pas tenu de savoir combien notre faubourg est exclusif dans ses amitiés.
Ces gracieuses paroles, à demi murmurées, tombèrent une à une, et furent comme chargées du sentiment joyeux qui paraissait les dieler. La duchesse voulait avoir tous les bénéfices de sa migraine, et sa spéculation eut un plein succès. Le pauvre militaire soutirait réellement de la fausse souffrance de cette femme. Comme Crillon entendant le récit delà passion de Jésus-Christ, il était prêt à tirer son épée contre les vapeurs. Hé ! comment alors oser parler à cette malade de l'amour qu'elle inspirait? Armand comprenait déjà qu'il était ridicule de tirer son amour à brille-pourpoint^ sur une femme si supérieure. Il entendit par une seule pensée toutes les délicatesses du sentiment et les exigences de l'âme. Aimer, n'est-ce fas savoir bien plaider, mendier, attendre? Cet amour ressenti, ne fallait-il pas le prouver? Il se trouva la langue immobile, glacée par les convenances du noble faubourg, par la majesté de la migraine, et par les timidités de l'amour vrai. Mais nul pouvoir au monde ne put voiler les regards de ses yeux dans lesquels éclataient la chaleur, l'infini du désert, des yeux calmes comme ceux des panthères, et sur lesquels ses paupières ne s'abaissaient que rarement. Elle aima beaucoup ce regard fixe qui la baignait de lumière et d'amour.
— Madame la duchesse, répondit-il, je craindrais de vous mal dire la reconnaissance que m'inspirent vos bontés. En ce moment je. ne souhaite qu'une seule chose, le pouvoir de dissiper vos souffrances.
— Permettez que je me débarrasse de ceci, j'ai maintenant trop chaud, dit-elle en faisant sauter par un mouvement plein de grâce le coussin qui lui couvrait les pieds, qu'elle laissa voir dans toute leur clarté.
— Madame, en Asie, vos pieds vaudraient presque dix mille sequins.
— Compliment de voyageur, dit-elle en souriant.
(Jette spiriti ne prit plaisir à jeter le rude Mon-
lriveau dans une conversation pleine de bêtises, de lieux communs et de non-sens, où il manœuvra, militairement parlant, comme eût fait le prince Charles aux prises avec Napoléon. Elle s'amusa malicieusement à reconnaîtra l'étendue de cette passion con mencée; d'après lo nombre de sottises arrachées à ce débutant, qu'elle amenait-a petits pas dans un labyrinthe inextricable où elle voulait le laisser honteux de lui-même. Elle débuta donc par se moquer de cet bomme, à qui elle se plaisait néanmoins à faire oublier le temps. La longueur d'une première visite est souvent une (laiterie, mais Armand n'en fut pas complice. Le célèbre voyageur élait
dans ce boudoir depuis une heure, causant de tout, n'ayant rien dit, sentant qu'il n'était qu'un instrument dont jouait celle femme, quand elle se dérangea, s'assit, se mit sur le cou le voile qu'elle avait sur la lèle, s'accouda, lui filles honneurs d'une complète guérison, et sonna pour faire allumer les bougies du boudoir. ,\ i inaction absolue dans laquelle, elle était restéc.sua édèr.nl les mouvcmensles plus gracieux. Elle se tourna vers monsieur de Mot Lfiveau, et lui dit, en réponse à une confidence qu'elle venait de lui arracher et qui parut la vivement intéresser: —Vous voulez vous moquer de moi en tâchant de me donnera penser que vous n'avez jamais aimé. Voilà la grande prétention des hommes auprès de nous. Nous les croyons. Pure politessel Ne savons-nous pas à quoi nous en tenir là-dessus par nous mêmes? Où est l'homme qui n'a pas rencontré dans sa vie une seule occasion. d'être amoureux ? Mais vous aimez à nous tromper, et nous, vous laissons faire, pauvres sottes que nous sommes, parce que vos tromperies sont encore des hommages rendus à la supériorité de nos sentiniens, qui sont tout pureté.
Cette dernière phrase fut prononcée avec un accent plein de hauteur et de fierté qui lit de cet amant novice une balle jetée au fond d'un abîme, et de la duchesse un ange revolant vers son ciel particulier.
— Diantre ! s'écriait en lui-même Armand de Montriveau, comment s'y prendre pour dire à cette créature sauvage que je l'aime?
Il l'avait déjà dit vingt fois, ou plutôt la duchesse l'avait vingt fois lu dans ses regards, et voyait, dans la passion de cet homme vraiment grand, un amusement pour elle, un intérêt à mettre dans sa vie sans intérêt. Elle se préparait donc déjà fort habilement à élever autour d'elle une certaine quantité de redoutes qu'elle lui donnerait à emporter avant de lui permettre l'entrée de son cœur. Jouet de ses caprices, Montriveau devait rester stalionnaire tout en sautant de difficultés en difficultés comme un de ces insectes tourmenté par un enfant saute d'un doigt sur un autre en croyant avancer, tandis que son malicieux bourreau le laisse au même point.: Néanmoins, la duchesse reconnut avec un bonheur inexprimable que cet homme de caractère ne mentait pas à sa parole. Armand n'avait, en effet, jamais aimé. H allait se retirer mécontent de lui, plus mécontent d'elle encore; mais elle vit avec joie une bouderie qu'elle savait pouvoir dissiper par un mot, d'un regard, d'un geste.
— Viendrez-vous demain soir? lui dit-elle. Je vais au bal, je vous attendrai jusqu'à dix heures.
Le lendemain Montriveau passa la plus grande partie de la journée assis à la fenêtre de son cabinet, et occupé à fumer une quantité indéterminée de cigares. Il put atteindre ainsi l'heure de s'habiller et d'aller à l'hôtel de Langeais. C'eût été grande pitié pour l'un de ceux qui connaissaient la magnifique valeur de cet homme, de le voir devenu si petit, si tremblant, de savoir cette pensée dont les rayons pouvaient embrasser des mondes, se rétrécir aux proportions du boudoir d'une petite-maîtresse. Mais il se sentait lui-même déjà si déchu dans son bonheur, que, pour sauver sa vie, il n'aurait pas confié son amour à l'un de ses amis intimes. Dans la pudeur qui s'empare d'un homme quand il aime, n'y a-t-il pas toujours un peu dé honte, et ne serait-ce pas sa petitesse qui fait l'orgueil de la femme ? Enfin ne serait-ce pas une foule de motifs de ce genre, mais que les femmes ne s'expliquent pas, qui les porte presque loutes à trahir les premières le mystère de leur amour, mystère dont elles se fatiguent peut-être?
— Monsieur, dit le valet de chambre, madame la duchesse n'est pas visible, elle s'habille, et vous prie de l'attendre
Armand se promena dans le salon en étudiant le goût répandu dans les moindres détails. Il admira madame de Langeais, en admirant les choses qui venaient d'elle et en trahissaient les habitudes, avant qu'il pût en saisir lapersonne et les idées. Après une heure environ, la duchesse sortit de sa chambre sans faire de bruit. Montriveau se retourna, la vit marchant avec la légèreté d'une ombre, et tressaillit. Elle vint à lui, sans lui dire bourgeoisement:— Comment me
(Extrait de la Comédie humaine.]
DE BALZAC
trouvez-vous ? Elle était sûre d'elle, et son regard fixe disait: — Je me suis ainsi parée pour vous plaire. One vieille fée, marraine de quelque princesse méconnue, avait seule pu tourner autour du cou de celte coquette personne le nuage d'une gaze dont les plis avaient des tons vifs que soutenait encore l'éclat d'une peau satinée. La duchesse était éblouissante. Le bleu clair de sa robe, dont les ornemens se répétaient dans les (leurs de sa coiffure, semblait donner, par la richesse de la couleur, un corps à ses formes frêles devenues tout aériennes ; car, on glissant avec rapidité vers Armand, elle fit voler les deux bouts de l'écharpe qui pendait à ses côtés, et le brave soldat ne put alors s'empêcher de la comparer aux jolis insectes bleus qui voltigent au-dessus des eaux, parmi les fleurs, avec lesquelles ils paraissent se confondre.
— Je vous ai fait attendre, dit elle de la voix que savent prendre les femmes pour l'homme auquel elles veulent plaire.
— J'attendrais patiemment une éternité, si je savais trouver la Divinité belle comme vous l'êtes , mais ce n'est pas un compliment que de vous parler de votre beauté, vous ne pouvez plus être sensible qu'à l'adoration. Laissez moi donc seulement baiser votre écharpe.
— Ah, fi! dit-elle en faisant un geste d'orgueil, je vous estime assez pour vous offrir ma main.
Et elle lui tendit a baiser sa main encore humide. Fne main de femme, au moment où elle sort de son bain de senteur, conserve je ne sais quelle fraîcheur douillette, une mollesse veloutée dont la chatouilleuse impression va des lèvres à l'âme. Aussi, chez un homme épris qui a dans les sens- autant de volupté qu'il a d'amour au cœur, ce baiser, chaste en apparence, peut-il exciter de redoutables orages.
— Me la tendrez-votis toujours ainsi? dit humblement le général en baisant avec respect cette main dangereuse.
— Oui ; mais nous en resterons là, dit-elle en souriant. Elle s'assit et parut fort maladroite à mettre ses gants, en
voulant en faire glisser la peau d'abord trop étroite le long de ses doigts, et regarderen même temps monsieur de Monrriveau, qui admirait alternativement la duchesse et la grâce de ses gestes réitérés.
— Ah l c'est bien, dit-elle, vous avez été exact, j'aime l'exactitude. Sa Majesté dit qu'elle est la politesse des rois ; mais, selon moi, de vous a nous, je la crois la plus respectueuse des flatteries. Hé! n'est-ce pas? Dites donc.
Puis elle le guig'na de nouveau pour lui exprimer une amitié décevante, en le trouvant muet de bonheur, et tout heureux de ces riens. Ah ! la duchesse entendait à merveille son métier de. femme, elle savait admirablement rehausser un homme à mesure qu'il se rapetissait, et le récompenser par de creuses flatteries à chaque pas qu'il faisait pour descendre aux niaiseries de la sentimentalité.
— Vous n'oublierez jamais de venir â neuf heures.
— Oui, mais irez-vous donc au bal tous les soirs?
— Le sais-je? répondit-elle en haussant les épaules par un petit geste enfantin comme pour avouer qu'elle était toute caprice et qu'un amant devait la prendre ainsi. — D'ailleurs, reprit-elle, que vous importe, vous m'y conduirez.
— Pour ce soir, dit-il, ce serait difficile, je ne suis pas mis convenablement.
— Il me semble, répondit-elle en le regardant avec fierté, que si quelqu'un doit souffrir de votre mise, c'est moi. Mais sachez, monsieur le voyageur, que l'homme dont j'accepte le bras est toujours au-dessus de la mode, personnen'oserait le critiquer. Je vois que vous ne connaissez pas le monde, je vous en aime davantage.
Et elle le jetait déjà dans les petitesses du monde, eH lâchant de l'initier aux vanités d'une femme à la mode.
— Si elle veut faire une sottise pour moi, se dit en luimême Armand, je serais bien niais de l'en empêcher. Elle m'aime sans doute, et, certes, elle ne méprise pas le monde plus que je ne le méprise moi-même, ainsi va pour le bal I
La duchesse pensait sans doute qu'en voyant le général la suivre au bal en bottes et en cravate noire, personne n'hésiterait à le croire passionnément amoureux d'elle. Heureux
de voir la reine du monde élégant vouloir se compromettre pour lui, le général eut de l'esprit en ayant de l'espérance. Sùrde plaire, il déploya ses idées et ses sentimens, s:;: sentir la contrainte qui, la veille, lui avait gêné le cœur. Celle conversaliop substantielle, animée, remplie par ces premières confidences aussi douces à dire qu'à entend duisit-elle madame de Langeais, ou avait elle : ravissante coquetterie? mais elle regarda malicieusement la pendule quand minuit sonna.
— Ah ! vous me faites manquer le bal ! dit-elle en exprimant de la surprise et du dépitde s'être oubliée. Puis, elle se justifia le changement de ses jouissances par un sourire qui fit bondir le cic-ur d'Armand.
— J'avais bien promis à madame de Beauséant, ajoula-telle. Ils m'attendent tous.
— Hé! bien, allez.
— Non, continuez, dit-elle. Je reste. Vos aventures en Orient mecharment. Racontez-moi bien toutevotrevie.J'aime à participer aux souffrances ressenties par un homme de courage, car je les ressens, vrai ! Elle jouait avec, son éebarpe, la tordait, la déchirait par des mouvemens d'impatience qui semblaient accuserun mécontentement intérieur et de profondes réflexions. — Nous ne valons rien, nous autres, reprit-elle. Ah ! nous sommes d'indignes personnes, égoïstes, frivoles. Nous ne savons que nous ennuyer à force d'amusemens. Aucune de nous ne comprend le rôle de sa vie. Autrefois, en France, les femmes étaient des lumières bienfaisantes, elles vivaient pour soulager ceux qui pleurent, encourager les grandes vertus, récompenser les artistes et en animer la vie par de nobles pensées. Si le monde est devenu si petit, à nous la faute. Vous me faites haïr ce monde et le liai. Non, je ne vous sacrifie pas grand' chose. Elle acheva de détruire son écharpe, comme un enfant qui, jouant avec une fleur, finit par en arracher tous les pétales; elle la roula, la jeta loin d'elle, et put ainsi montrer son cou de cygne. Eilc sonna. — Je ne sortirai pas, dit-elle à son valet de chambre.
^uis elle reporta timidement ses longs yeux bleus sur Armand, de manière à lui faire accepter, parla crainte qu ils exprimaient, cet ordre pour un aveu, pour une première; pour une grande faveur. — Vous avez eu bien des peines. dit-elle après une pause pleine de pensées et avec cet attendrissement qui souvent est dans la voix des femmes sansêlre dans le cœur.'
— Non, répondit Armand. Jusqu'aujourd'hui, je ne savais pas ce qu'était le bonheur.
— Vous le favez doncdit-elle en le regardant en dessous d'un air hypocrite et rusé.
— Mais, pour moi désormais, le bonheur, n'est-ce pas de vous voir, de vous entendre... Jusqu'à présent je n'avais que souffert, et maintenant je comprends que je puis être malheureux...
— Assez, assez, dit-e'le, allez-vous-en, il est minuit, respectons les convenances. Je ne suis pas allée au bal, vous étiez là. Ne faisons pas causer. Adieu. Je ne sais ce que je dirai, mais la migraine est bonne personne et nenous donne jamais de démentis.
— Y a-t-il bal demain? demanda-t-il.
— Vous vous y accoutumeriez, je crois. Hé bien I oui, demain nous irons encore au bal.
Armand s'en alla l'homme le plus heureux du monde, et vint tous les soirs chez madame de Langeais à l'heure qui. par une sorte de convention tacite, lui fut réservée. Il serait fastidieux et ce serait pour une multitude de jeunes gens qui ont de ces beaux souvenirs une redondance que de faire marcher ce récit pas à pas, comme marchait le poème conversations secrètes dont le cours avance ou relarde au gré d'une femme par une querelle de mots quand le sentiment va trop vite, par une plainte sur les sentimens quand les mots ne répondent plus à sa pensée. Aussi, pour marquer le progrès de cet ouvrage à la Pénélope, peut-être faudrait-il s'en tenir aux expressions matérielles du sentiment. Ainsi, quelques jours après la première rencontre de la de et d'Armand de Montriveau. l'assidu général avait conquis e| toute propriété le droit de baiser les insatiables mains de
HISTOIRE DES TREIZE. — LA. DUCHESSE DE LANGEAIS
samailresse. Partout où allait madame del.angeais. se voyait J inévitablement monsieur dd Moutriveau, que certaines personnes nommèrent, en plaisantant, le planton de-la duchesse. Déjà la position d'Armand lui avait t'ait des envieux, des jaloux, des ennemis. Madame de Langeais avait atteint â son but. Le marquis se confondait parmi ses nombreux admirateurs, et lui servaita humilier ceux qui se vantaient d'être dans ses bonnes grâces, en lui donnantpubliquement lepas sur tous les autres.
—Décidément, disait madame de Sérizy, monsieur de.Montriveau est l'homme que la duchesse dislingue le plus.
Qui ne sait pas ce que veut dire, à Paris, être distingué par une femme? Les choses étaient ainsi parfaitement en règle. Ce qu'on se plaisait à raconter du général le rendit si redoutable, que les jeunes gens habiles abdiquèrent tacitement leurs prétentions sur la duchesse, et ne restèrent dans sa sphère que pour exploiter l'importance qu'ils y prenaient, pour se servir de son nom, de sa personne, pour s'arranger au mieux avec certaines puissances du second ordre, enchantées d'enlever un amant à madame de Langeas La duchesse avait l'œil assez perspicace pour apercevoir ces désertions et ces traités dont son orgueil ne lui permettait pas d'être la dupe. Alors elle savait, disait monsieur le prince de Tal'eyrand, qui l'aimait beaucoup, tirernn regain de vengeance par un mot à deux tranchans dont elle frappait ces épousailles morganatiques. Sa dédaigneuse raillerie ne contribuait pas médiocrement à la faire craindre et passer pour une personne excessivement spirituelle. Elle conso'.idaitainsi sa réputation de vertu, tout en s'amusant des secrets d'autrui, sans laisserpénétrer les siens. Néanmoins, après deuxmois d'assiduités, elle eut, au fond de l'âme, une sorte de peur vague en voyant que monsieur de Montriveau ne comprenait rien aux finesses de la coquetterie Faubourg-Sair.t-Germanesque, et prenait au sérieux les minauderies parisiennes. — Celui-là, ma chère duchesse, lui avait dit le vieux vidame de Faillit rs, est cousin-germain des aigles, vous ne l'apprivoiserez pas, et il vous emportera dans son aire, si vous n'y prenez garde. Le lendemain du soir où le rusé vieillard lui avait dit ce mot, dans lequel madame de Langeais craignit de trouver une prophétie, elle essaya de se faire haïr, et se montra dure, exigeante, nerveuse, détestable pour Armand, qui la désarma par une douceur angéli |ue Celte femme cenraissailsi peu la bonté large, des grands caractères, qu'elle fut pénétrée des gracieuses plaisanteries par lesquelles ses plaintes furent d'abord accueilles. Elle cherchait une querelle et trouva des preuves d'affection. Alors elle per.-ista.
— En quoi, lui dit Armand, un homme qui vous idolâtre a-t-il pu vous déplaire?
— 'Nous ne me déplaisez pas, répondit-elle m devenant tout à coup douce et soumise; mais pourquoi voulez-vousme compromettre? Vous ne devez être qu'an ami pour moi. Ne lesavez-vous pas? Je voudrais vous voir l'instinct, les déli catesses de l'amitié vraie, afin de ne perdre ni votre, estime, ni les plaisirs que je ressens près de vous.
— N'être que votre ami? s'écria monsieur de Montriveau à la tète de qui ce terrible mot donna des secousses électriques. Sur la foi des heures douces que vous m'accordez, je m'endors et me réveille dans votre cu>ur; et aujourd'hui, sans motif, vous vous plaisez gratuitement à tuer les espérances secrètes qui me font vivre. Voulez-vous, après m'avoir tait promettre tant de constance, et avoir montré tant d'horreur pour les femmes qui n'ont que des caprices, me faire entendre que, semblable a toutes les femmes de Paris, vous avez des passions, et point d'amour? Pourquoi donc m'avez-vous demandé ma vie, et pourquoi l'avez-vous acceptée?
— J'ai eu tort, mon ami. Oui, une femme a tort de se laisser aller à de tels enivreniens quand elle ne peut ni ne doit les récompenser.
— Je comprends, vous n'avez été que légèrement coquette, et..
— Coquette!... je hais la coquetterie. Èlr quelle, Armand, mais c'est se promettre a plusieurs hommes et ne pas se donner. Se donner a tous est Ju libertinage. Voila ce que j'ai cru comprendre de nos mœurs. Mats se faire mélancoli-
que avec les humoristes, gaie avec les insoucians, politique avec les ambitieux, écouter avec une apparente admiration les bavards, s'occuper de guerre avec les militaires, être passionnée pour le bien du pays avec les philanthropes, accorder à chacun sa petite dose de flatterie, cela me parait sussi nécessaire que de mettre des fleurs dans nos cheveux, des diamans, des gants et des vêteme'ns. Le discours est la partie morale de la toilette, il se prend et se quille avec la toque à plumes. Nommez-vous ceci coquetterie? Mais je ne vous ai jamais traité comme je traite tout le monde. Avec vous, mon aïii, je suis vraie. Je n'ai pas toujours partagé vos idées, et quand vous m'avez convaincue, aprè-; une discussion, ne m'en avez-vous pas vue. tout heureuse? Entin, je vous aime, mais seulement comme il est permis à une femme religieuse et pure d'aimer. J'ai fait des réflexions. Je suis mariée, Armand. Si la manière dont je vis avec monsieur de Langeais me laisse la disposition de mon cœur, les lois, les convenances m'ont 6lé le droit de disposer de ma personne. En quelque rang qu'elle soit placée, une femme déshonorée se voit chassée du monde, et je ne connais encore aucun exemple d'un homme qui ail su ce à quoi l'engageaient alors nos sacrifices. Bien mieux, la rupture que chacun prévoit entre madame de Beauséant et monsieur d'Ajuda, qui, dit-on, épouse mademoiselle de Rochefide, m'a prouvé que ces mêmes sacrifices sont presque toujours les causes de votre abandon. Si vous m'aimiez sincèrement, vous cesseriez de me voir pendant quelque, temps ! Moi, je dépouillerai pour vous toute vanité; n'est-ce pas quelque chose? Que ne dit-on pas d'une femme à laquelle aucun homme ne s'attache? Ah! elle est sans cœur, sans esprit, sans âme, sans charme surtout. Ohl les coquettes ne me feront grâce de rien, elles me raviront les qualités qu'elles sont blessées de trouver en moi. Si ma réputation me reste, que m'importe de voir contester mes avantages par des rivales? elles n'en hériteront certes pas. Allons, mon ami, donnez quelque chose à qui vous sacrifie tant! Venez moins souvent, je ne vous en aimerai pas moins.
— Ah! répondit Armand, avec la profonde ironie d'un cœur blessé, l'amour, selon les écrivassiers, ne se repaît que d'illusions! Rien n'est plus vrai, je le vois, il faut que je m'imagine être aimé. Mais, tenez, il est des pensées comme des blessures dont on ne revient pas : vous étiez une de mes dernières croyances, et je m'aperçois en ce moment que tout est faux ici bas.
Elle se prit à sourire.
— Oui, reprit Montriveau d'une voix altérée, votre foi catholique a laquelle vous voulez me convertir est un mensonge que les hommes se font, l'espérance est un meRsonge appuyé sur l'avenir, l'orgueil est un mensonge de nous à nous, la pitié, la sagesse, la terreur sont des calculs mensongers. Mon bonheur sera donc, aussi quelque mensonge, il faut que je m'attrape moi-même et consente à toujours donner un louis contre un écu. Si vous pouvez si fac lement vous dispenser de me voir, si vous ne m'avouez ni pour ami, ni pour amant, vous ne m'aimez pas! Et moi, pauvre fou, je me dis cela, je lésais, et j'aime.
— Mais, mon Dieu, mon pauvre Armand, vous vous emportez
— Je m'emporte?
— Oui, vous croyez que tout est en question, parce que je vous parle de prudence.
Au fond, elle était enchantée de la colère qui débordait dans les yeux de son amant. En ce moment, elle le tourmentait; mais elle le jugeait, et remarquait les moindres altérations de sa physionomie. Si le général avait eu le malheur de se montrer généreux sans diseussien, comme il arrive quelquefois a certaines âmes candides, il eût été forbanni pour toujours, atteint et convaincu de ne pas savoir aimer. La plupart des femmes veulent se sentir le rai violé. N'estce pas une de leurs flatteries de ne jamais céder qu'à la force? Mais Armand n'était pas assez Instruit pour apercevoir le piège habilement préparé par la duchesse. Les hommes forts qui aiment ont tant d'enfance dans l'âme!
DE BALZAC
— Si vous ne voulez pas conserver les apparences, dit-il * avec naïveté, je suis prêt a...
— Ne conserver que les apparences, s'écria-t-elle en l'interrompant, mais quelles idées vous faites-vous donc de moi? Vous ai je donné le moindre droit de penser que je puisse i être à vous?
— Ah ça, de quoi parlons-nous donc? demanda Montriveau.
— Mais, monsieur, vous m'effrayez. Non, pardon, merci, reprit-elle d'un ton froid, merci, Armand : vous m'avertissez à temps d'une imprudence bien involontaire, croyez-le, mon ami. Vous savez soufirir, dites-vous? Moi aussi, je saurai souffrir. Nous cesserons de nous voir; puis, quand l'un et l'autre nous auroi.s su recouvrer un peu de calme, eh1 bien, nous aviserons à nous arranger un bonheur approuvé par le monde. Je suis jeune, Armand, un homme sans délicatesse ferait faire bien des sottises et. des étourderies à une femme de vingt-quatre ans. Mais, vous! vous serez mon ami, promettez-le moi.
— La femme de vingt-quatre ans, répondit-il, sait calculer. 11 s'assit sur le divan du boudoir, et resta la tête appuyée dans ses mains. —M'aimez-vous, madame? demanda-t-ifen relevant la tête et lui montrant un visage plein de résolution. Dites hardiment : oui ou non.
La duchesse fut plus épouvantée de cette interrogation qu'elle ne l'aurait été d'une menace de mort, ruse vulgaire dont s'effraient peu de femmes au dix-neuvième siècle, en ne voyant plus les hommes porter l'épée au côté; mais n'y a-t-il pas des effets de cils, de sourcils, des contractions dans le regard, des tremblemens de lèvres qui communiquent la terreur qu'ils expriment si vivement, si magnétiquement?
— Ah! dit-elle, si j'étais libre, si...
— Eh! n'est-ce que votre mari qui nous gêneP s'écria joyeusement le général en se promenant à grands pas dans le boudoir. Ma chère Antoinette, je possède un pouvoir plus absolu que ne l'est celui de l'autocrate de toutes lesRussies. Je m'entends avec la Fatalité; je puis, socialement parlant, l'avancer ou la retarder à ma fantaisie, comme on fait d'une montre. Diriger la Fatalité, dans notre machine politique, n'est-ce pas tout simplement en connaître les rouages? Dans peu, vous serez libre, souvenez- vous alors de votre promesse.
— Armand, s'écria-t-elle, que voulez-vous dire? Grand Dieu! croyez-vous que je puisse être le gain d'un crime? voulez-vous ma mort? Mais vous n'avez donc pas du tout de religion P Moi, je crains Dieu. Quoique monsieur de Langeais m'ait donné le droit de le haïr, je ne lui souhaite aucun mal.
Monsieur de Montriveau, qui battait machinalement la retraite avec ses doigts sur le marbre de la cheminée, se contenta de regarder la duchesse d'un air calme.
— Men ami, dit-elle en continuant, respectez-le. Il ne m'aime pas, il n'est pas bien pour moi. mais j'ai des devoirs à remplir envers lui. Pour éviter les malheurs dont vous le menacez, que ne ferais je pas?
Ecoutez, reprit-elle après une pause, je ne vous parlerai plus de séparation, vous viendrez ici comme par le passé, je vous donnerai toujours mon front à baiser; si je vous le refusais quelquefois, c'était pure coquetterie, en vérité. Mais entendons-nous, dit-elle en le voyant s'approcher. Vous me permettrez d'augmenter le nombre de mes poursuivans, d'en recevoir dans la matinée encore plus que par le passé : je veux redoubler de légèreté, je yeux vous traiter fort mal en apparence, feindre une rupture; vous viendrez un peu moins souvent; et puis, après...
En disant ces mots, elle se laissa prendre par la taille, parut sentir, ainsi pressée par Montriveau, le plaisir excessif que trouvent la plupart ries femmes a cette pression, dans laquelle tous les plaisirs de l'amour semblent promis ; puis, elle désirait sans doute se laire faire quelque confidence, car cllese haussa sur la pointe despieds pourapporter son front sous les lèvres brûlantes d'Armand.
. — Après, reprit Montriveau, vous ne me parlerez plus de votre mari : vous n'y devez plus penser.
Madame de Langeais yarda le silence.
— Au moins, dit-elle après une pause expressive, vous ferez tout ce que je voudrai, sans gronder, sans être mauvais, dites, mon ami? N'avez-vous pas voulu m'effrayer? Allons, avouez-leP... vous êtes trop bon pour janu.is concevoir de criminelles pensées Mais auriez-vous donc des secrets que je ne connusse point? Comment pouvez-vous donc maîtriser le sort?
— Au moment où vous confirmez le don que vous m'av z déjà fait de votre cœur, je suis trop heureux pour bien savoir ce que je vous répondrais. J'ai conliance en vous, Antoinette, je n'aurai ni soupçons, ni fausses jalousies. Mais, si le hasard vous rendait libre, nous sommes unis...
— Le hasard, Armand, dit-elle en faisant un de ces jolis gestes de tête qui semblent pleins de choses et que ces sortes de femmes jettent a la légère, comme une cantatrice joue avec sa voix. Le pur hasard, reprit-elle. Sachez-le bien : s'il arrivait, par votre faute, quelque malheur à monsieur de Langeais, je ne serais jamais à vous.
Ils se séparèrent contens l'un et l'autre. La duchesse avait fait un pacte qui lui permettait de prouver au monde, par ses paroles et ses actions, que monsieur de Montriveau n'était point son amant Quant a lui, la rusée se promettait bien de le lasser en ne lui accordant d'autres faveurs que celles surprises dans ces petites luttes dont elle arrêtait le cours à son gré. Elle savait si joliment le lendemain révoquer les concessions consenties la veille, elle était si sérieusement déterminée à rester physiquement vertueuse, qu'elle ne voyait aucun danger pour elle à des préliminaires redoutables seulement aux femmes bien éprises. Enlin, une duchesse séparée de son mari offrait peu de chose à l'amour, en lui sacrifiant un mariage annulé depuis longtemps. De son côté, Montrrveau, tout heureux d'obtenir la plus vague des promesses, et d'écarter à jamais les objections qu'une épouse puise dans la foi conjugale pour se refuser à l'amour, s'applaudissait d'avoir conquis encore un peu plus de terrain. Aussi, pendant quelque temps, abusa-l-il des droits d'usufruit qui lui avaient été si difficilement octroyés. Plus enfant qu'il ne l'avait jamais été, cet homme se laissait aller à tous les enfantillages qui font du premier amour la fleur de la vie. Il redevenait petit en répandant et son âme et toutes les forces trompées que lui communiquait sa passion sur les mains de cette femme, sur ses cheveux blonds dont il baisait les boucles floconneuses, sur ce front éclatant qu'il voyait pur. Inondée d'amour, vaincue par les eflluves magnétiques d'un sentiment si chaud, la duchesse hésitait à laire naître la querelle qui devait les s' parer à jamais. Elle était [dus femme qu'elle ne le croyait, celte chétive créature, en essayant de concilier les exigences de la religion avec les vivaces émotions de vanité, avec les semblait de plaisir dont s'affolent les Parisiennes. Chaque dimanche elle entendait la messe, ne manquait pas un office ; puis, le soir, elle se plongeait dans les enivrantes voluptés que procurent des désirs sans cesse réprimés. Armand et madame de Langeais ressemblaient a ces faquirs de l'Inde qui sont récompensés de leur chasteté par les tentations qu'elle leur donne. Peut être au-si, la duchesse avait-elle fini par résoudre l'amour dans ces caresses fraternelles, qui eussent paru sans doute innocentes à tout le monde, mais auxquelles les hardiesses de sa pensée prêtaient d'excessives dépravations Comment expliquer autrement le mystère iiuonij rclnnsible de ses perpétuelles fluctuations? Tous les matins elle se proposait de fermer sa pêne au marquis de Montriveau ; puis, tous les soirs, à l'heure dite, clic se laissait charmer par lui. Après une molle défense, elle se lais;iit moins méchante; sa conversation devenait douce, onctueuse ; deux amans pouvaient seuls être ainsi. La duchesse déployait son esprit le plus scintillant, ses coquetteries les plus entraînantes; puis, quand elle avait irrité l'âme et les sens de son amant, s'il la saisissait, elle voulait bien se laisser briser et tordre par lui, mais elle avait son nec plus uttrd de passion ; et, quand il en arrivait là, elle se fâchait toujours si, maîtrisé par sa fougue, il faisait mine d'en franchir les barrières. Aucune femme n'ose se refuser sans motif à l'amour, rien n'est plus
HISTOIRE DES TREIZE. - LA. DUCHESSE DE LANGEAIS
naturel que d'y céder ; aussi madame de Langeais s'entourat-elle bientôt d'une seconde ligne de fortifications plus difficile à emporter que ne l'avait été la première. Elle évoqua les (erreurs de la religion. Jamais le Père de l'Eglise le plus éloquent ne plaida mieux la cause de Dieu ; jamais les vengeances du Très-Haut ne furent mieux justifiées que par la voix de. la duchesse. Elle n'employait ni phrases de sermon, ni amplifications de rhéterique. Non, elle avait son pathos à elle. A la plus ardente supplique d'Armand elle répondait par un regard mouillé de larmes, par un geste, qui peignait une affreuse plénitude de sentimens; elle-le faisait taire en lui demandant grâce ; un mot de plus, elle ne voulait pas l'entendre, elle succomberait, et la mort lui semblait préférable à un bonheur criminel.
"—N'est-ce donc rien que de désobéir à Dieu ! lui disaitelleen retrouvant une voix affaiblie par des combats intérieurs sur lesquels cette jolie comédienne paraissait prendre difficilement un empire passager. Les hommes, la terre entière, je vous les sacrifierais volontiers; mais vous êtes bien égoïste de me demander tout mon avenir pour un moment de plaisir. Allons! voyons, n'êtesveus pas heureux.? ajoutait-elle en lui tendant la main et se montrant à lui dans un négligé qui certes oflrait à son amant des consolations dont il se payait toujours.
Si, pour retenir un homme dont l'ardente passion lui donnait des émotions inaccoutumées, ou si, par faiblesse, elle se laissait ravir quelque baiser rapide, aussitôt elle feignait la peur, elle rougissait et bannissait Armand de son canapé au moment où If canapé devenait dangereux pour elle.
— Vos plaisirs sont des péchés que j'expie, Armand ; ils me coulent des pénitences, des remords, s'écriait-elle.
Quand Montriveau se voyait à deux chaises de cette jupe aristocratique, il se prenait à blasphémer, il maugréait Dieu. La duchesse se fâchait alors.
— Mais, mon ami, disait-elle sèchement, je ne comprends pas pourquoi vous refusez de croire en Dieu, car il est impossible de croire aux hommes. Taisez-vous, ne parlez pas ainsi ; vous avez l'âme trop grande pour épouser les sottises du libéralisme, qui a la prétention de tuer Dieu.
Les discussions Ihéologiques et politiques lui servaient de douches pour calmer Montriveau, qui ne savait plus revenir a l'amour quand elle excitai! sa colère, en le jetant à mille lieues de ce boudoir dans les théories de l'absolutisme qu'elle défendait à merveille. Peu de femmes osent être démocrates, elles sont alors trop en contradiction avec leur despotismeen fait de sentimens. Mais souvent aussi le général secouait sa crinière, laissait la politique, grondait comme un lion, se battait les flancs, s'élançait sur sa proie, revenait terrible d'amour à sa maîtresse, incapable de porter longtemps son cœur et sa pensée en flagrance. Si cette femme se sentait piquée par une fantaisie assez incitante pour la compromettre, elle savait alors sortir de son boudoir; elle quittait l'air chargé de désirs qu'elle y respirait, venait dans son salon, s'y mettait au piano, chantait 1rs airs les plus délicieux de la musique moderne, el trompait ainsi l'amour des sens, qui parfois ne lui faisait pas grâce, mais qu'elle avait la force de vaincre. En ces momens elle était sublime aux yeux d'Armand : elle ne feignait pas, elle était vraie, et le pauvre amant se croyait aimé. Celte résistance te la lui faisait prendre pour une sainte et vertueuse créature) el il se résignait, et il parlait d'amour platonique, le général d'artillerie 1 Quand elle eut assez joué de la religion dans son intérêt personnel, madame de Langeais en joua dans celui d' Armand; elle voulut le ramènera des sentimens chrétiens, elle lui relit le Génie du Christianisme à l'usage des militaires. Montriveau s'impatienta, trouva son )oog pesant, oh ! alors, par esprit de contradiction, elle lui cassa la tète de Dieu pour yoir si Dieu la débarrasserait d'un homme qui allait à son but avec une constance dont elle commençait a s'effrayer. D'ailleurs, elle#e plaisait a prolonger toute quel elle qui paraissait éterniser la lutte morale, après laquelle venait une lutte matérielle bien autrement dangereuse.
Mais si l'opposition Uiteau nom des lois du mariage re- LB siècle. — v. (Extrait de la
présente l'époque civile de cette guerre sentimentale, celle-ci en constituerait \'époque religieuse, et elle eut, comme la précédente, une crise après laquelle sa rigueur devait décroître. Un soir, Armand, venu fortuitement de très bonne heure, trouva monsieur l'abbé Gondrand, directeur de la conscience de madame de Langeais, établi dans un fauteuil au coin de la cheminée, comme un homme en train de digérer son dîner et les jolis péchés de sa pénitente. La vue de cet homme au teint frais et reposé, dont le front élait calme, la bouche ascétique, le regard malicieusement inquisiteur, qui avait dans son maintien une véritable noblesse ecclésiastique, et déjà dans son vêlement le violet épiscopal, rembrunit singulièrement le visage de Montriveau qui ne salua personne et resta silencieux. Sorti de son amour, le général ne manquait pas de tact ; il devina donc, en échangeant quelques regards avec le futur évèque, que cet homme élait le promoteur des difficultés dont s'armait pour lui l'amour de la duchesse. Qu'un ambitieux abbé bricollât et retînt le bonheur d'un homme trempé comme l'était Montriveau? cette pensée bouillonna sur sa face, lui crispa les doigts, le fit lever, marcher, piétiner; puis, quand il revenait a sa place, avec l'intention de faire un éclat, un seul regard de la duchesse suffisait à le calmer. Madame de Langeais, nullement embarrassée du noir silence de son amant, par lequel toute autre femme eût été gênée, continuait à converser fort spirituellement avec monsieur Gondrand sur la nécessité de rétablir la religion dans son ancienne splendeur. Elle exprimait mieux que ne le faisait l'abbé pourquoi l'Eglise devait être un pouvoir à la fois temporel et spirituel, et regrettait que la chambre des Pairs n'eût pas encore son banc des évé- •nies, comme la chambre des Lords avait le sien. Néanmoins l'abbé, sachant que le carême lai permettait de prendre sa revanche, céda la place au général el sortit. A peine la duchesse se leva-t-elle pour rendre à son directeur l'humble révérence qu'elle en reçut, tant elle était intriguée par l'alti* tude de Montriveau.
— Qu'avez-vous, mon ami ?
— Mais j'ai votre abbé sur l'estomac.
— Pourquoi ne preniez-vous pas un livre ? lui dit-elle sans se soucier d'être ou non entendue par l'abbé qui fermait la porte.
Montriveau resta muet peudant un moment, car la duchesse accompagna ce mot d'un geste qui en relevait encore la profonde impertinence.
— Ma chère Antoinette, je vous remercie de donner à l'Amour le pas sur l'Église; mais, de grâce, souffrez que je vous adresse une question.
— Ah! vous m'interrogez. Je le veux bien, reprit-elle. N'ètes-vous pas mon ami ? je puis, certes, vous montrer le fond de mon cœur, vous n'y verrez qu'une image.
— Parlez-vous a cet homme de notre amour?
— Il est mon confesseur.
— Sait-il que je vous aime?
— Monsieur de Montriveau, vous ne prétendez pas, je pense, pénétrer les secrets de ma confession?
— Ainsi cet homme connaît toutes nos querelles et mon amour pour vous...
— En homme, monsieur! dites Dieu.
— Dieu! Dieu! je dois être seul dans votre cœur. Mais laissez Dieu tranquille, la où il est, pour l'amour de lui et de moi. Madame, vous n'irez plus à confesse, ou...
— On? dit-elle en souriant.
— Ou je ne reviendrai plus ici.
— Parlez, Armand. Adieu, adieu pour jamais.
Elle se leva et s'en alla dans son boudoir, sans jeter un
seul regard à Montriveau, qui resta debout, la main appuyée
sur une chaise. Combien de temps resta-t-il ainsi, jamais il
5UI lui-même. L'âme a le pouvoir inconnu d'étendre
de resserrer l'espace. Il ouvrit la porte du boudoir,
il y faisait nuit Une voix faible devint forte pour dire aigre-
; ment ; Je n'ai pas sonné. D'ailleurs pourquoi donc entrer
sans ordre? Suzelte, laissez-moi.
1 — Tu souffres donc? s'écria Montriveau. Comédie humaine.) *5
DE KA.LZ.U..
— Levez-vous, monsieur 1 reprit-elie en sonnant, et seriez d'ici, au moins pour un moment.
— Madame la duchesse demande de la lumière, dit-il au valet de chambre, qui vint dans le boudoir y allumer les i Jies.
Qandles deux amans furent seuls, madame de Langeais demeura couchée sur son divan, muette, immobile, a!*ol.-m"!)! comme si Monfriveau n'eûi pas été là.
— Chère, dit-il avec un accent de douleur«t de uonU su-
i'ai tort. -Je ne te voudrai certes- pas sans religion.':.
— 11 est heureux, répliqua-t-ellc sans le regarder et d'une voix dure, que veus reconnaissiez la nécessite de la cienee.'Je vous remercie pour Dieu.
Ici le général, abattu par l'inclémence de celle femme, <iui savait devenir à volonté une étrangèie ou ui:e sœur peur lui, fil, vers la porte, un pas poirj et allait l'aban-
donner à jamais sans lui dire un seul Mot. 11 souffrait; et la duchesse riait 'en elle-même (les souffiràni ;:riine
de bien plus cruieJle que ne l'était jadis la tointufe iké. Mais cet hçmme n'était pas mail en .'aller.
En toute espère de crise, une femme est en quelque grosâe d'une certaine quantité de paroles; cl quand elle ne les a pas dites, elle éprouve la sensation que donne la vue d'une chose incomplète. Madame de langeais, qui n'avait pas lout dit, reprit la parole.
— Nous n'avons pas les mêmes convictions, général, j'en suis peinée. Il serait affreux pour la femme de ne pas' croire a une religion qui permet d'aimer au delà du tombeau. Je {nets à part les senliniens chrétiens, vous. ne les comprenez pas. Laissez moi vous parler seulement des convenances. Voulez-veus interdire à une femme de la cour la sainte table quand il est reçu de s'en approcher à Pâques? mais il faut pourtant bien savoir faire quelque chose pour sou parti. Les '■béraux ne tuerons pas, malgré leur désir, le sentiment re-
La religion sera toujours une nécessité politique. z-YOUS de gouverner un peuple de raisonneurs' jl persécutait les idéologues, i our fumer, ii faut leur imposer des •suif»»» ... ,,...,, .£ catholique avec toutes
sentimens. Acceptons donc la.rçng.v ,,.„,.,.„ niJiP .^ ,„"
ses conséquences. Si nous: voulons que la France a.Ueàla me.se, ne devons-nous pas commencer par y aile n ou -. cmes? La religion, Armand, est, vous le voyez, le lien des Vmoci|.es conservateurs qui ^mettent aux.richee ne vivre tranquilles. La religion est iiuii.iemen' liée àla propnele.il est certes plus beau de conduire les peuples par des idées morales que par des éehafauds, comme au temps de la Terreur, seul moyen que votre détestable révolution ait inventé pour se faire 0' éir. Le prêtre el le roi, mais c'est vous, e'esi moi. e?est la princesse ma voisine ; c'est en tin mot ions les intérêts des honnêtes goifs personnifiés. Allons, mon ami, veuillez donc être de votre parti, vous qui pourriez en devenir le Svlla si vous aviez la moindre ambition: J'ignore la politique mot j'en raisonne par sentiment; mais j'en sais néanmoins assez pour deviner que la société serait ren si l'on en faisait metire à tout moment les bases en question... . .
— Si voire eour.si voire gouvernement pensent ainsi,vous me faites pitié, dit Monlriveau. La Restauration, madame, dOil se dire comme Catherine de Hédiris, quand elle cru! la bataille de Dreux perdue :— Eh bien ' nous irons au prêche I Or 1815 est votre bataille de Dreux. Comme le trône de ce temps-là, vous l'avez gagnée en fait, mais perdue en droit. Le protestantisme politique est victorieux dans les esprits. &\ vous ne voulez pas faire unEdit de Nantes ; ou si, le taisant vous le révoquez; si vous êtes un jour atteints vaincus de ne plus vouloir de la Charte, qui n'est qu un gage donné au maintien des intérêts révolutionnaires, la Révolution se relèvera terrible, el ne vous donnera qu un seul ce n'est pas elle qui sortira de France ; elle j est le sol n „„. irs qommes selaissenl mer, mais non les intérêts Eh '.mon Dieu, que nous font la France, le trône, la légitimité, le monde entier? Ce sont des billevesées auprès de mon bonheur. Régnez, soyez renversés, peu m importe. Ou suis-je donc?
ligieux.
Vous charge Napoléon né l'osai l | empêcher les peuples dé ra
— Mon ami, vous êtes dans le boudoir de madame la du-
'•' Langeais.
— Non, non. plus de duchesse, plus de Langeais, ji près de ma chère Antoinette!
— Voulez-vous me faire. le plaisir de rester où vous dii-eile è"n riant et en le repoussant, mais sans violence.
— Vous ne m'avez donc jamais aimé ' dit-il avec une rage
les éclairs.
— ZVon, mon ami.
Ce non valait un oui.
— .le suis un- grand sot, reprit-il en baisant la main de celle terrible reine redevenue femme.
— Antoinette, reprit-il, s'appuyant la lête sur ses pieds, tu es trop chastement tendre pour dire nos bonheurs à qui que eesi.it au morde.
— Ah ! vous êtes un grand fou, dit-elle en se levant par un
ment gracieux quoique vif. Et sans ajouter une | irul dans le salon.
*— Qu'a-tell Mida le gérera', qui ne savait pas
deviner la pni ùlantc
avait électriquement communiquées des pieds a la lé: maîtresse.
Au moment où il arrivait furieux dans le salon, il y entendit de célestes accords. La duchesse était à son piano. Les hommes de science ou dé poésie qui peuvent à la fois comprendre el jouir sans que la réflexion nuise à leurs' plaisirs, sentent que l'alphabet et la phraséologie musicale sont les instrumens intimes du musicien, comme le bois ou le cuivre sont ceux de l'exécutant Pour eux, il existe une musique à part au fond de la double expression de ce sensuel langage des âmes. Aiuliamomio ben peut arracher des larmes de joie ou faire rire de pilié, selon la cantatrice: Souvent, ça et là. dans le monde, une jeune fille expirant sous le poids d'une peine inconnue, un homme dont l'Ame vibre sous les pineemeiis d'une passion, prennent un thème musical et s'en tendes! avec le ciel, ou se parlent a eux-mêmes dans quelque sublime mélodie, espèce de poème perdu. Or, rai écoutait en ce moment' une de i es poésies inconnues auiant que peut l'être la plainte solitaire d'un oiseau mort s-ins compagne dans une forêt vierf
— Mon Dieu, que jouez-vous donc la? dit-il d'une voix émue.
— Le prélude d'une romance appelée, je crois, Fleuv^ du Togo.
— Je ne savais pas ce que pouvait être une musique de piano, reprit il.
— lié, mon ami, dit elle en lin jetant pour la première fois un regard de femme amoureuse, \ous ne savez pas non plus que je vous aime, que vous me laites horriblement souffrir, et qu'il faut bien que je me plaigne sans trop nie faire comprendre, autrement je serais a vous... Mais vous ne voyez rien.
— Et vous ne voulez pas me rendre heureux!
— xrmand, je mourrais de douleu le lendemain.
Le généra! sortit brusquement; mais quand il se trouva dans la rue, il essuya deux larmes qu'il avait eu la force de ' contenir dans ses yeux.
La religion dura trois mois. Ce terme expiré, la dm I ennuyée de ses redites, livra Dieu pieds et poings lieamant. Peut-être craignait-elle, à force de parler éternité, de perpétuer l'amour du général en ce monde et dans l'autre. Pour l'honneur de celle femme, il est nécessaire de la (luire vierge, même de cœur; autrement elle serait trop horrible. Encore bien loin deeet âge Où mutuellement l'homme et la femme se trouvent trop près de l'avenir pour pei tempS à se cl s jouissances, elle en étai
doute, non pas à son premier amour, mais a ses premiers plaisirs Faulede pouvoir comparer le bien au mal, faute de B -ees qui lui eussent appris la valeur des trésors jetés • )uail \ee.e nais; liantes
déliées delà lUUl eu'.'e e m' COIIiplaisail à resll I
nèbres. Armand, qui commençai! a en! revoir cette bizarre situation, espérait dans la première parole de la nature. Il pensait, tous les soirs, en sortant de chez madame de Lan-
HISTOIRE DES TREIZE. — LA DUCHESSE DE LANGEAIS
geais, nu'une femme n'acceptait pas pendant sept mois les soins d'un homme et les preuves d'amour les plus tendres, les plus délicates, ne s'abandonnait p s aux exigences superficielles d'une passion pour la tromper en un moment, et il attendait patiemment la saison du soleil, ne doutant pas qu'il n'en recueillit les fruits dans leur primeur. Il avait part itemeni conçu les scrupules de la femme mariée et les scrupules religieux. !1 était même joyeux de ces combats. 11 trouvait la duchesse pudique là où elle n'était qu'horriblement coquette; et il ne I aurait pas voulue autrement. Il aimait donc à lui voir inventer des obstacles; n'en triomphait- il pas graduellement? Et chaque triomphe u'augmeniait-il |,as la faible somme des privautés amoureuses longtemps défendues, puis concédées par elle avec tous les. seiiblans de l'amour? Mais il avait si bien dégusté les menues et processives conquêtes dont se rep isseiil les amans timides, qu'i Iles étaient devenues des habitudes pour lui. En fait d'obstacles, il n'avait donc plus que -près tireurs ;, vaincre -, car il ne voyait plus à son bonheur d'autre empêchement que les caprices de celle qui se lai ail appeler Antoinette. Il résolut alorsde vouloir plus, de vouloir tout. Embarrasse comme un amant jeune encore qui n'ose pas croire a l'abaissement de son idole, il hésita longtemps, et connut ces terribles réactions deNeœur, ces voloni s bien arrêtées qu'un mot anéantit, ces décisions prises qui expirent au seuil d'une porte. Il se méprisait de ne pas avoir la force de dire un mot, et ne le disait pas. Néan moins un soir il procéda par une sombre mélancolie à la demande farouche de ses droits illégalement légitimes. La duchesse n'attendit pas la requête de son esclave ,/our en deviner le désir. Un désir d'homme esl-il jamais secret? Les femmes n'ont-elles pas toutes la science infuse de certains bouloversemens de physionomie?
— Hé quoi! voulez-vous cesser d'être mon ami? dit elle en l'interrompant au premier mot cï lui jetant des regards embellis par une divine rougeur qui coula comme un sang noBveau sur son teint diaphane. Pour me récompenser de mes générosités vous voulez me déshonorer. Réfléchissez donc un peu. Moi, j'ai beaucoup réfléchi; je pense toujours a vous. Il exisie une probité de femme à laquelle nous ne devona pas plus manquer que vous ne devez faillir à I honneur. Moi, je ne sais pas tromper. Si je suis à vous, je ne pourrai plus être en aucune manière la femme de monsieur de Langeais. Vous exigez donc le sacrifice de ma position, de mon rang, de ma vie, pour un douteux amour qui n'a pas eu sept mois de patience. Comment! déjà vous voudriez me ravir la libre disposition de moi-même. Non, non, ne me parlez plus ainsi. Non, ne nie dites rien. Je ne veux pas, je ne peux pas vous erflendre. Là, madame de Langeais prit sa coiffure à ileu\ mains pour i eporler en arriére les touffes de boucles qui lui échauffaient le Iront, et parut très animée. — Vous venez chez une faible créature avec des calculs bien arrêtés, en vous disant : Elle me parlera de son mari pendant un certain temps, puis de Dieu, puis des suites inévitables de 1 amour; niais j'oserai, j'abuserai de l'influence que'j aurai conquise; p- me rendrai nécessaire, j'aurai pour moi les liens de l'habitude, les arrangemens tout faits par le public; enfin, quand le m nde aura fini par accepter notre liaison, je serai lemaitre de celle t'cuiuie. Sovez fraivc, cesonl là vos pensées... Ah! vous calculez, et vous dites aimer, li! Vous êtes amoureux, ha je le crois bien ! Vous me désirez, et voulez ni'avoir' pour maîtresse, voilà tout. Jlé! bien, non, la duchesse de Langeais ne descendra pas jusque-là Que de naïves bourgeoises soient les dupes de vos faussetés; moi, je ne le serai jamais. Rien ne m'assure de votre amour. Vous me parlez dema beauté, je puis devenir laide en six mois, comme la chère princesse ma voisine. Vous êtes ravi de mon esprit, de ma gl ace; mou Dieu, vous vous y accoutumerez comme vous vous accoutumeriez au plaisir. Ne vous êtes-vous pas habitué depuis quelques mois aux faveurs que j'ai eu la faiblesse ne vous accorder? Quand je serai perdue, un jour, vous ne me donnerez d'autre raison d" votre < liangemenl que le mu: dé cisif : Je n'aime plus. Kang, fortune, honneur, toute la duclu^se de Langeais se sera engloutie dans une espérance trompée. J'aurai des enfans qui attesteront ma home, et
mais, repriMIe en hissant échapper un geste d'impatience, je. suis trop bonne de vous expliquer ce que vous savez mieux que moi. Allons! restons-en la. Je suis trop heureuse de pouvoir encore briser les liens que vous croyez si forts. Y a-t-il donc quelque chose oie si héroïque à être venu à l'hôtel de. Langeais pa-scr tous les soirs quelques instaus auprès d'une, femme Lont le babil vous plaisait, de laquelle vous vous amusiez comme d'un joujou? Mais quelques jeunes fats arrivent chez moi de trois heures à cinq heures, aussi régulièrement que vous venez le soir. Ceux-là sont donc bien généreux Je me moque d'eux, ils supportent assez tranquillement mes boutades, mes impertinences, et me tout rire; tandis que vous, à qui j'accorde les plus précieux trésors de mon âme, vous voulez me perdre, et me causer mille ennuis. Taise -vous, assez, assez, dit-elle en le voyant prêt à parler, vous n'avez ni cœur, ni âme, ni délicatesse. Je sais ce que vous voulez me dire. Eh' bien, oui. J'aime mieux passer à vos yeux pour uiie femme froide, insensible, san , dévouement, sans cœur même, que de passer aux yeux du monde pour une femme ordinaire, que d'être condamnée à des peines élernelles après avoir été condamnée a vos prétendus plaisirs, qui vous lasseront certainement, v'otre égoïste amour ne vaut pas tant de sacri lices...
Ces paroles représentent imparfaitement celles que fredonna la duchesse avec la vive prolixité d'une serinette. Certes, elle put parler longtemps, le pauvre Armand n'opposait pour toute réponse à ce torrent de notes flùtées qu'un silence plein de sentiinens horribles. Pour la première fois il entrevoyait la coquetterie de cette femme, et devinait instinctivement que l'amour dévoué, l'amour partagé ne calculait pac, ne raisonnait pas ainsi chez une femme vraie. Puis il éprouvait une sorte de honte en se souvenant d'avoir involontairement fait les calculs dont les odieuses pensées lui étaient reprochées. Puis, en s'examinait t avec une bonne foi tout angélique, il ne trouvait que de l'égoïsme dans ses parole-;, dans ses idées, dans ses réponses conçues et non exprimées. Il se donna tort, et,- dans son désespoir,, il eut l'envie de se précipiter par la fenêtre. Le moi le tuait. Que dire, en effet, à une femme qui ne croit pas à l'amour? — « Laissez-moi vous prouver combien je vous aime. » Toujours moi. Montriveau ne savait pas, comme en ces sortes de circonstances le savent les héros de boudoir, imiter le rude lo^icie marchant devant les Pyrrhoniens, qui niaient le mouvement. Cet homme audacieux manquait précisément de l'audace habituelle sux amans qui connaissent les formules de l'algèbre féminine. Si tant de femmes, et même les plus vertueuses, sont- la proie des gens habiles en amour auxquels le vulgaire donne un méchant nom, peut-être est-ce parce qu'ils sont de grands prouveurs, et que l'amour veut, malgré sa délicieuse poésie de sentiment, un peu plus de géométrie qu'on ne le pense. Or, la duchesse et Montrivwau se ressemblaient eu ce point qu'ils étaient également inexperts en amour. Elle en connais* sait très peula théorie, elle en ignorait la pratique, ne sentait rien et réfléchissait à tout Montriveau connaissait peu de pratique, ignorait la théorie, et. sentait trop pour réfléchir. Tous deux subissaient donc le malheur de celte situation bizarre. En ce moment suprême, ses myriades de pensées pouvaient se réduireà celle-ci : >• Laissez- vous posséder. » Phrase horriblement égoïste pour une femme chez qui ces mots n apportaient aucun souvenir et nejéveillaien.t aucune image. Néanmoins, il fallait répondre. Quoiqu'il eut le sang fouetté par ces petites phrases en forme de flèches, bien aiguës, bien froides, bien acérées, décochées coup sur coup, Montriveau devait aussi cacher sa rage, pour ne pas tout perdre par une extravagance.
-— Madame la duchesse, je suis au désespoir que Dieu n'ait pas inventé pour la femme une autre façon de confirmer [edon ne son cœur que d'y ajouter le don de sa personne Le haut prix que vous allai liez y vous-même me montre que Je ne dois pas en attacher un moindre Si vous ine donnez votre âme et tous vos senlimens, comme vous me-le dites, qu'importe donc le reste? D'ailleurs, si mon bonheur vous est un si pénible sacrifice, n'en parlons plus. Seulement,
DE BALZAC
vous pardonnerez a un homme de cœur de se trouver humilié en se voyant pris pour un épagneul-
Le ton decclte dernière phrase cûtpeut-être effrayed'autres femmes; maisquand une de ces porte-jupes s'est mise au-dessus de tout en se laissant diviniser, aucun pouvoir ici-bas n'est orgueilleux comme elle' sait être orgueilleuse.
— Monsieur le marquis, je suis au désespoir que Dieu n'ait pas inventé pour l'homme une plus noble façon de confirmer le don de son cœur que la manifestation de désirs prodigieusement vulgaires. Si, en donnant notre personne, nous devenons esclaves, un homme ne s'engage à rien en nous acceptant. Qui m'assurera que je serai toujours aimée? L'amour que je déploierais a tout moment pour vous mieux attacher à moi serait peut-être une raison d'être abandonnée. Je ne veux pas faire une seconde édition de madame de Beauséant. Sait-on jamais ce qui vous retient près de nous? Notre constanfe froideur est le secret de la constante passion de quelques-uns d'entre vous ; à d'autres, il faut un dévouement perpétuel, une adorationde tous les momens; à ceux-ci, la douceur; à ceux-lù le despotisme. Aucune femme n'a encore pu bien déchiffrer vos cœurs. Il y eut une pause après laquelle elle changea de ton. — Enfin, mon ami, vous ne pouvez pas empêcher une femme de trembler a celte question : Serai-je aimée toujours? Quelque dures qu'elles soient, mes paroles me sont dictées par la crainte de vous perdre. Mon Dieu ! ce n'est pas moi, cher, qui parle, mais la raison ; et comment s'en trouve-t-il chez une personne aussi folle que je le suis ? En vérité, je n'en sais rien.
Entendre cette réponse commencée par la plus déchirante ironie, et terminée par les accens les plus mélodieux dont une femme se soit servie pour peindre l'amour dans son ingénuité, n'était-ce pas aller en un moment du martyre au ciel? Montriveau pâlit, et tomba pour Ja première fois de sa vie aux genoux d'une femme. Il baisa le bas de la robe de la duchesse, les pieds, les genoux; mais, pour l'honneur du faubourg Saint-Germain, il est nécessaire de ne pas révéler les mystères de ses boudoirs, où l'on voulait tout de l'amour, moins ce qui pouvait attester l'amour.
— Chère Antoinette, s'écria Montriveau dans le délire où le plongea l'entier abandon de la duchesse qui se crut généreuse en se laissant adorer; oui, tu as raison, je ne veux pas que tu conserves de doutes. En ce moment, je tremble aussi d'être quitté par l'ange de ma vie, et je voudrais inventer pour nous des liens indissolubles.
— Ab ! dit-elle tout bas, tu vois, j'ai donc raison.
— Laisse-moi finir, reprit Armand, je vais d'un seul mot dissiper toutes tes craintes. Ecoute, si je t'abandonnais, je mériterais mille morts. Sois toute à moi, je te donnerai le droit de me tuer si je te trahissais. J'écrirai moi-même une lettre par laquelle je déclarerai certains motifs qui me contraindraient a me tuer; enfin, j'y mettrai mes dernières dispositions. Tu posséderas ce testament qui légitimerait ma mort, et pourras ainsi te venger sans avoir rien à craindre de Dieu ni des hommes.
— Ai-je besoin de cette lettre? Si j'avais perdu ton amour, que me ferait la vie? Si je voulais te tuer, ne saurais-je pas te suivre ? Non, je te remercie de l'idée, mais je ne veux pas de la lettre. Ne pourrais-je pas croire que tu m'es fidèle par crainte, ou le danger d'une infidélité ne pourrait-il pas être un attrait pour celui qui livre ainsi sa vie? Armand, ce que je demande est seul difficile à faire.
— Et que veux-tu donc?
— Ton obéissance et ma liberté.
— Mon Dieu, s'écria-t-il, je suis comme un enfant.
— un enfant volontaire et bien gâté', dit elle en caressant l'épaisse chevelure de cette tête qu'elle garda sur ses genoux. Oh ! oui, bien plusainié qu'il ne le OTOit, cl cependant bien désobéissant. Pourquoi ne pas rester ainsi? pourquoi ne pas me sacrifier des désirs qui m'offensent? pourquoi ne lias accepter ce que j'accorde, si c'est tout ce (pic je puis honnêtement octroyer? N'êtes vous donc pas heureux ?
— Oh I oui, dit-il, je suis heureux quand je n'ai point de doutes. Antoinette, en amour, douter, n'est ce pas mourir?
Et il se montra tout-à-coup ce qu'il élait et ce que sont tous les hommes sous le feu des désirs, éloquent, insinuant. Après avoir gotlté les plaisirs permis sans doute par un secret et jésuitique oukase, la duchesse éprouva ces émotions cérébrales dont l'habitude lui avait rendu l'amour d'Armand nécessaire autant que l'étaient le monde, le bal et l'Opéra. Se voir adorée par un homme dont la supériorité, le caractère inspirent de l'effroi ; en faire un enfant; jouer, comme Poppée, avec un Néron; beaucoup de femmes, comme firent les épouses d'Henri VIII, ont payé ce périlleux bonheur de tout le sang de leurs veines. Hé 1 bien, pressentiment bizarre ! en lui livrant les jolis cheveux blanchement blonds dans lesquels il aimait à promener ses doigts, en sentant la petite main de cet homme vraiment granl la presser, en jouant elle-même avec les touffes noires de sa chevelure, dans ce boudoir oit elle régnait, la duchesse se disait : — Cet homme est capable de me tuer, s'il s'aperçoit que je m'amuse de lui.
Monsieur de Montriveau resta jusqu'à deux heures du matin près de sa maîtresse, qui, dès ce moment, ne lui parut plus ni une duchesse, ni une Navarreins : Antoinette avait poussé le déguisement jusqu'à paraître femme. Pendant cette délicieuse soirée, la plus douce préface que jamais Parisienne ait lait pour ce que le monde appelle une faute, il fut permis au général de voir en elle, malgré les minauderies d'une pudeur jouée, toute la beauté des jeunes filles. I| put penser avec quelque raison que tant de querelles" capricieuses formaient des voiles avec lesquels une âme céleste s'était vêtue, et qu'il fallait lever un à un, comme ceux dont elle enveloppait son adorable personne. La duchesse fut pour lui la plus naïve, la plus ingénue des maîtresses, et il en fit la femme de son choix ; il s'en alla tout heureux de l'avoir enfin amenée à lui donner tant de gages d'amour, qu'il lui semblait impossible de ne pas être désormais, pour elle, un époux secret dont le choix était approuvé par Dieu. Dans cette pensée, avec la candeur de ceux qui sentent toutes les obligations de l'amour en en savourant les plaisirs, Armand revint chez lui lentement. Il suivit les quais, afin de voir le plus grand espace possible de ciel, il voulait élargir le firmament et la nature en se trouvant le cœur agrandi. Ses poumons lui paraissaient aspirer plus d'air qu'ils n'en prenaient la veille. En marchant, il s'interrogeait, et se promettait d'aimer si religieusement cette femme qu'elle pût trouver tous les jours une absolution de ses fautes sociales dans un constant bonheur. Douces agitations d'une vie pleine! Les hommes qui ont assez de force pour teindre leur âme d'un sentiment unique ressentent des jouissances infinies en contemplant par échappées toute une vie incessamment ardente, comme certains religieux pouvaient contempler là1 lumière divine dans leurs extases. Sans cette croyance en fa perpétuité, l'amour ne serait rien; la constance le grandit. Ce lut ainsi qu'en s'en allant en proie à son bonheur, Montriveau comprenait la passion. — Nous sommes donc l'un à l'autre à jamais! Celle pensée était pour cet homme un talisman qui réalisait les vieux de sa vie. Il ne se demandait pas si la duchesse changerait, si cet amour durerait; non, il avait la foi, l'une des vertus sans laquelle il n'y a pas d avenir chrétien, niais qui peut-être est encore plus nécessaire aux Sociétés. Pour la première fois, il concevait la vie par les senlimens, lui qui n'avait encore vécu que par l'action la plus exorbitante des forces humaines, le dévouement quasi-corporel du soldat.
Le lendemain, monsieur de Montriveau se rendit de bonne heure au faubourg Saint-Germain. Il avait un rendez-vous clans une maison voisine de l'hôtel de Langeais, oh, quand ses affaires furent faites, il alla comme on va clic? soi. Le général marchait alors de compagnie avec on homme pour lequel il paraissait avoir une sorte d'aversion quand il U» rencontrait dans les salons. Cet homme était le marquis de Ronquerolles, dpnl la réputation devint si grande dans les boudoirs da Paris-, homme d'esprit, de talent, homme de courage surtout, et qui donnait le ton à toute la jeunesse de Paris; un galant homme dont les succès rt l'expérience étaient également envies, et auquel ne manquaient ni la for-
HISTOIRE DES TREIZE. — LA. DUCHESSE DE LANGEAI?
tune, ni la naissance, qui ajoutent à Paris tant de lustre aux qualités des guis à la modff.
— Où vas-tu? dit monsieur de Ronquerolles à Montriveau.
— Chez madame de Langeais.
— Ah! c'est vrai, j'oubliais que lu t'es laissé prendre à sa glu. Tu perds chez elle un amour que tu pourrais bien mieux employer ailleurs. J'avais à te donner dans la Banque dix femmes qui -valent mille fois mieux que celte courtisane titrée, qui fait avec sa tête ce que d'autres femmes plus franches font...
— Que dis-tu là, mon cher, dit Armand en interrompant Ronquerolles, la duchesse est un ange de candeur.
Ronquerolles sentit à rire.
— Puisque tu en es la, mon cher, dit-il, je dois l'éclairer. Un seul mot ! entre nous, il est sans conséquence. La duchesse t'appartient-elle? En ce cas, je n'aurai rien à dire. Allons., fais-moi tes confidences. Il s'agit de ne pas perdre ton temps à greffer ta belle âme sur une nature ingrate qui doit laisser avorter les espérances de ta culture.
Quand Armand eut naïvement fait une espèce d'état de situation dans lequel il mentionna minutieusement les droits qu'il avait si péniblement obtenus, Ronquerolles partit d'un éclat de rire si cruel, qu'à tout autre il aurait coûté la vie. Mais à voir de quelle manière ces deux êtres se regardaient et se parlaient seuls au coin d'un mur, anssi loin des hommes qu'ils eussent pu l'être au milieu d'un désert, il était facile de présumer qu'uné'amitié sans bornes les unissait et qu'aucun intérêt humain ne pouvait les brouiller.
— Mon cher Armand, pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu t'embarrassais de la duchesse? je t'aurais donné quelques conseils qui l'auraient fait mener à bien cette intrigue. Apprends d'abord que les femmes de notre faubourg aiment, comme toutes les autres, à se baigner dans l'amour ; mais elles veulent posséder saus être possédées. Elles ont transigé avec la' nature. La jurisprudence de la paroisse leur a presque tout permis, moins le péché positif. Les friandises dont te régale ta jolie duchesse sont des péchés véniels dont elle se lave dans les eaux de la pénitence. Mais si tu avais l'impertinence de vouloir sérieusement le grand péché mortel auquel tu dois naturellement attacher la plus haute importance, tu verrais avec quel profond dédain la porte du boudoir et de l'hôtel te serait incontinent fermée. La tendre Antoinette aurait tout oublié, tu serais moins que zéro pour elle. Tes baisers, mon cher ami, seraient essuyés avec l'indifférence qu'une femme met aux choses de sa toilette. La duchesse épongerait l'amour sur ses joues comme elle en ote le rouge. Nous connaissons ces sortes de femmes, la Parisienne pure. As-tu jamais vu dans les rues une grisette trottant menu? sa lètevaut un tableau : joli bonnet, joues fraîches, cheveux coquets, lin sourire, le reste est à peine soigné. N'en est-ce pas bien le portrait:' Voilà la Parisienne, elle sait que sa télé seule sera vue -, à sa tète, tous les soins, lès parures, les vaniiés. Hé bien I la duchesse est tout tète, elle ne sent que par sa lèle, elle a un cœur dans la lête, une voix de tète, elle est friande par la tète. Nous nommons cette pauvre chose une Lais intellectuelle. Tu es joué comme un enfant. Si tu en doules, tu eu auras la preuve ce soir, te matin, à l'instant. Monte chez elle, essaie de demander, de vouloir impérieusement ce
'juaml moins ta t'y prendrais cornu e feu monsieur le m ipéchal deRis helieu, néant au pi» Armand était hébété.
— La désires-tu au point d'en èire devenu sot?
— Je la veux a tOUl prix, .-.'écria Montriveau dés<iSp
— lié bien ! écoule. Sois aussi implacable qu'elle le sera, tàchede l'humilier, do piqui r sa vanité ; d'intéresser non pas le cœur, non pai l'âme, mais les nerfs et ta lymphe d femme a la fois nerveuse ci lymphatique. Si tu peux lui faire naître un désir, tu es sauvé. Mais quitte les belles idées d'infant. Si, l'ayant pressée dans tes serres d'aigle, lu enh-s. -,i lu recules, si l'un de les sourcils remue, si elle croit pouvoir encore te dominer, elle glissera de tes griffes comme un pois • son et s'échappera pour ne plus se laisser prendre. Sois inflexible comme la loi. N'aie pas plus de charité que n'en a le
ib siècle. - v. (Extrait de la
bourreau. Frappe. Quand lu auras frappé, frappe encore. Frappe toujours, comme si tu donnais le knout. Les duchesses sont dures, mon cher Armand, et ces natures de femme ne s'amollissent que sous les coups ; la souffrance leur donne un cœur, et c'est œuvre de charité que de les frapper. Frappe donc sans cesse. Ah ! quand la douleur aura bien attendri ces nerfs, ramolli ces libres que tu crois douces et molles; fait battie un cœur sec, qui, à ce jeu, reprendra de l'élasticité; quand la cervelle aura cédé, la passion entrera peutêtre dans les ressorts métalliques de celle machine à larmes, à manières, à évanouisseinens, à phrases fondantes ; et tu verras le plus magnifique des incendies, si toutefois [acheminée prend feu. Ce système d'acier temelle aura le ro.ige du fer dans la forge! une chaleur plus durable que toute autre, et cette incandescence deviendra peut-êlre de l'amour. Néanmoins,j'en doute. Puis, la duchesse vaut-elle tant de peines? Entre nous, elle aurait besoin d'être préalablement formée par un homme comme moi, j'en ferais une femme charmante, elle a de la race; tandis qu'à vous deux, vous en resterez à l'ABC de l'amour. Mais tu aimes, et tu ne partagerais pas en ce moment mes idées sur cette matière. — Bien du plaisir, mes enfans, ajouta Ronquerolles en riant et après une pause. Je me suis prononcé, moi, en faveur des femmes faciles ; au moins, elles sont tendres, elles aiment au naturel, et non avec les assaisonnemeus sociaux. Mon pauvre garçon, une femme qui se chicane, qui ne veut qu'inspirer de l'amour ? eh, maie; il faut en avoir une comme on a un cheval de luxe ; voir, dans le combat du confessionnal contre le canapé, ou du blanc contre le noir, delà reine contre le lou, des scrupules contre le plaisir, une partie d'échecs fort divertissante à jouer. Un homme tant soit peu roué, qui sait le jeu, donne le mot en trois coups, à volonté. Si j'entreprenais une femme de ce genre, je me donnerais pour but de...
Il dit un mol à l'oreille d'Armand et le quitta brusquement pour ne pas entendre de réponse.
Quant à Monlriveau, d'un bond il sauta dans la cour de l'hôtel de Langeais, monta chez la duchesse : et, sans se faire annoncer, il entra chez elle, dans sa chambre à coucher.
-r Mais cela ne se fait pas, dit-elle en croisant à la hâte son peignoir; Armand, vous êtes un homme abominab'le. Allons, laissez-moi, je vous prie. Sortez, sortez donc. Attendez-moi dans le salon. Allez.
— Chère ange, lui dit-il, un époux n'a-t-il donc aucun privilège?
— Mais c'est d'un goût détestable, monsieur, soit à un époux, soit à un mari, de surprendre ainsi sa femme.
Il vint à elle, la prit, la serra dans ses bras : — Pardonne, ma chère Antoinette, mais mille soupçons mauvais me travaillent le cœur.
— Des soupçons, fi ! Ah ! fi, fi donc!
— Des soupçons presque justifiés. Si tu m'aimais, me ferais-tu cette querelle? N'aurais-tu pas été contente de me voir? n'aurais-tu pas senti je ne sais quel mouvement au cœur? Mais moi qui ne suis pas femme, j'éprouve des tressaillèmens intimes au seul son de ta voix. L'envie de te sauter au cou m'a souvent pris au milieu d'un bal.
— Ah ! si vous avez des soupçons tant que je ne vous aurai pas sauté au cou devant tout le monde, je crois que je serai soupçonnée pendant toute ma vie; mais, auprès de vous, Othello n'est qu'un enfant !
— Ha! dit-il au désespoir, je ne suis pas aimé.
— Du moins, en ce moment, convenez que vous n'êtes pas aimable.
— J'en suis donc encore à vous plaire?
— Ah 1 je le crois lie d'un petit air impératif, sortez, laisses-moi. Je ne suis pas comme vous, moi
I toujours vous plaire...
Jamais aucune femme ne sut, mieux que madame de Langeais,mettre tant de grâce dans son impertinence; eln'esl ce pas i n doubler l'effet ' n'est-ce pas à rendre furieux l'homme. ', le plus froid? En ce moment ses yeux, le son de sa voix, son ', altitude attestèrent une sorle de liberté parfaite qui n'est ja- | mais chez la femme aimante, quand elle se trouve en présence de celui dont la seule vue doit la faire paipiter. Déniaisé par Comédie humaine.) 25*
DE BALZAC
les avis du marquis de Ronquerolles, encore aidé par celte rapide intus-suseeplion dontsont doués momentanément i :s êtres les moins sagaces par la passion, mais qui se Ire complète chez 1rs hommes forts, Armand devina la terrible vérité que trahissait l'aisance de la duchesse, el soncœurse gonfla d'un orage comme un lac prêta se soulever.
— Si tu disais vrai hier, sois a moi, ma chère Anloioell , s'écria-t-il, je veux-..
— D'abord, dit-elle en le repoussant avec loi, cet calme, lorsqu'elle le vit s'avancer, ne me compromettez pas. Ma femme de chambre pourrait vous entendre. Respectez-moi, je vous prie. Votre iamilraritcesl 1res bonne, le soir, dans mon boudoir; niais ici, point. Puis, que signifie votre je veux?- Je veux ! Personne ne m'a dil encore ce mot. Il me semble très ridicule, parfaitement ridicule.
— Vous ne me céderiez, rien sur ce point? dit il.
— Ah ! vous nommez un point, la libre disposition de nousmêmes : un point très capital, en effet; et vous me permettrez d'être, en ce point, tout à fait la maîtresse.
— Et si, nie liant en vos promesses, je l'exigeais?
— Ah! vous me prouveriez que j'aurais eu le plus grand tort de vous faire la^fiiis légère promesse, je ne serais pas assez sotte pour la tenir, et je vous prierais de me laisser tranquille.
Montriveau pâlit, voulut s'élancer; la duchesse sonna, sa femme de chambre parut, et cette femme lui dit en souriant avec une grâce moqueuse : — Ayez la bonté de revenir quand je serai visible.
Armand de Montriveau sentit alors la dureté de cette femme froide et tranchante autant que l'acier, elle était écrasante de mépris. En un moment, elle avait brisé des liens qui n'étaient forts que pour son amant. La duchesse avait lu sur le front d'Armand les exigences secrètes de celte visite, et avait jugé que l'instant était venu de faire sentir à ce soldat impérial que les duchesses pouvaient bien se prêter à l'amour, mais ne s'y donnaient pas, et que leur conquête était plus difficile à faire que ne l'avait été celle de l'Europe.
— Madame, dit Armand, je n'ai pas le temps d'attendre. Je suis, vous l'avez dit vous-même, un enfant gâté. Quand je voudrai sérieusement ce dont nous parlions tout à l'heure, je l'aurai.
— Vous l'aurez? dit-elle d'un air de hauteur auquel se mêla quelque surprise.
— Je l'aurai.
— Ah! vous me feriez bien plaisir de le vouloir. Pour la curiosité du fait, je serais charmée de savoir comment vous vous y prendriez...
— Je suis enchanté, répondit Montriveau en riant de façon a effrayer la duchesse, de mettre un intérêt dans votre existence. Me permettrez-veus de venir vous chercher pour aller au bal ce soir?
— Je vous rends mille grâces, monsieur de Marsay vous a prévenu, j'ai promis.
Montriveau salua gravement et se relira.
— Ronquerolles a donc raison, pensa-l-il, nous allons jouer maintenant une partie d'échecs.
Dès lors il cacha ses émotions sous un calme complet. Aucun homme n'est assez fort pour pouvoir supporter ceschangemens, qui font passer rapidement l'âme du plus grand bien à des malheurs suprêmes. !N'avait-il donc aperçu la vie heureuse que pour mieux sentir le vide de son existence précédente? Ce fut un terrible orage; mais il savait souffrir, el reçut l'assaut de ses pensées tumultueuses, comme nu rocher de granit reçoit les lames de l'Océan courroucé.
— Je n'ai rien pu lui dire; en sa présence je n'ai plus d'esprit. Elle ne sait pas à quel point clic est vile et méprisable. Personne n'a osé mettre cette créature en face d'ellemême. Elle a sans doute joué bien des hommes, je les vengerai tous.
Pour la première, fois peut-être, dans un cœur d'homme, j l'amour el la vengeance se mêlèrent si également qu'il était ! impossible à Montriveau lui-même de savoir qui de l'amour, i qui de la vengeance L'emporterait, il se trouva le soir poterne
au bal où devait être la duchesse de Langeais, et désespéra presque d'atteindre celle femme a laquelle il fut tente d'attribuer quelque chose de démoniaque : elle se montra pour lui gracieuse et pleine, d'agréables sourires, elle ne voulait pas sans doute laisser croire an monde qu'elle s'était compromise avec monsieur de Montriveau. Une mutuelle bouderie trahit l'amour. "Mais que la duchesse, ne i ban i âl rii n à ses manières, alors que le marquis était sombre el chagrin, n'était-ce pas faire voir qu'Armand n'avait rien obtenu Le monde sait bien deviner le malheur des hommes dédaignés, et nele confond point avec les brouilles que certaines femmes ordonnent à leurs amans d'affeetèr dans l'espoir de cacher un mutuel amour. El chacun se moqua de Montriveau qui, n'ayant pas consulté son cornac, re^la rêveur, souffrant; tandis que monsieur de Ronquerolles lui eut prescrit peutêtre de compromettre la duchesse en répondant a ses busses amitiés par des démonstrations passionnées. Armand de Montriveau quitta le bal, ayant horreur de la nature humaine, et croyant encore à peine à de si complètes perversités.
— S'il n'y a pas de bourreaux pour de semblables crimes, dit-il en regardant les croisées lumineuses des salons où dansaient, causaient et riaient ies plus séduisantes femmes de Paris, je te prendrai par le chignon du cou, madame la duchesse, el l'y ferai sentir un fer plus mordant que ne l'est le couteau de la Grève. Acier contre acier, nous verrons quel cœur sera plus tranchant.
Pendant une semaine environ, madame de Langeais i revoir le marquis de Montriveau ; mais Armand se contenta d'envoyer tous les matins sa carte à l'hôtel de Langeais. Chaque fois que cette carte élait remise a la duchesse, elle ne pouvait s'empêcher de tressaillir, frappée par de sinistres pensées, mais indistinctes comme l'est un pressentiment de malheur. En lisant ce nom, tantôt elle croyait sentir dans ses cheveux la main puissante de cet homme implacable, tantôt ce nom lui pronostiquait des vengeances que son mobile esprit lui faisait atroces. Elle l'avait trop bien étudié pour ne pas le craindre. Serait-elle assassinée? Cet homme à cou de taureau l'éventrerait-il en la lançant au-dessus de sa tête? la foulerait-il aux pieds? Quand, où, comment la saisiraii-il? la ferait-il bien souffrir, et quel genre de souffrance médilail-il de lui imposer? Elle se repentait. A certaines heures, s'il élait venu, elle se serait jetée dans ses bras avec un complet abandon. Chaque soir, en s'endormant, elle revoyait la physionomie de Montriveau sous un aspect différent. Tantôt son sourire amer; tantôt la contraction jupitérienne de ses sourcils, son regard de lion, ou quelque hautain mouvement d épaules, le lui faisaient terrible. Le lendemain, la carte lui semblait couverte de sang. Elle vivait agitée par ce nom, plus qu'elle ne l'avait été par l'amant fougueux, opiniâtre, exigeant. Puis ses appréhensions grandissaient encore dans le silence, elle elail obligée de se préparer, sans secours étranger, à une lutte horrible dont il ne lui était pas permis de parler. Cette, âme, (1ère et dure, était plus sensible aux ti tillationsdela haine qu'elle ne l'avait été naguère aux cai de l'amour, lia! si le général avail pu voir sa maîtresse au moment où elle amassait les plis de son Iront cuire ses sourcils, en se plongeant dans d'amères pensées, au fond de ce boudoir où il avail savouré tant de joies, peut-être eût-il conçu de grandes espérances. La licite n'est-elle pas un des sentimens humains qui ne peuvent enfanter que de nobles actions? Quoique madame de Langeais gardai le secret d pensées, il est permis de supposer que monsieur de Montriveau ne lui était plus indifférent. IN'est-cepas une immense conquête pour un homme que d'occuper une femme? Chez elle, il doit nécessairement se taire un progrès dans un sens ou dans l'autre. Mêliez une créature féminine sous les pieds d'un cheval furieux, en face de quelque animal terrible; elle tombera, certes, sur les genoux, elle attendra la mort; mais si la bêle est clémente et ne la tue pas entièrement, elle aimera le cheval, le lion, le taureau, elle en parlera tout a l'aise. La duchesse se sentait sous les pieds du lion : elle tremblait. clic1 ne baissait pas. Ces deux personnes, si singulièrement
posées l'une en lace de l'autre, se rencontrèrent trois fois
HISTOIRE DES TREIZE. - LA DUCHESSE DE LANGEAIS
dans le monde durant celte semaine. Chaque fois, en réponse à de coquettes interrogations, la duchesse reçut d'Armand des soins respectueux et des sourires empreints d'une ironie si cruelle, qu'ils confirmaient toutes les appréhensions inspirées le matin par la carte de visite. La vie n'est que ce que nous la font les senlimens, les senti mens avaient creusé des animes entre ces deux personnes.
La comtesse de Sérizy, sœur du marquis de Ronquerolles, donnait an commencement de la semaine suivante un grand bal auquel devait venir madame de Langeais, (.a première ligure que vit la- duchesse en entrant fut celle d'Armand, Armand l'attendait cette fois, elle, le pensa du moins. Tous deux échangèrent un regard. One sueur froide sortit soudain de tous les pores de celte femme. Elle avait cru Montriveau capable de linéique vengeance- inouïe, proportionnée a leur état; celle vengeance était trouvée, elle était prête, elle était chaude, elle bouillonnait. Les yeux de cet amant trahi lui lancèrent les éclairs de la foudre et son visage rayonnait de haine heureuse. Aussi, malgré la volonté qu'avait la duchesse d'exprimer la froideur et l'impertinence, son regard resta-tmorne. Elle alla se placer près de la comtesse de Sérizy, qui ne put s'empêcher de lui dire : — Qu'avez-vous, ma chère Antoinette ? Vous êtes à faire peur.
— Une contredanse va me remettre, répondit-elle en donnant la main a un jeune homme qui s'avançait.
Madame de Langeais se mit à valser avec une sorte de fureur et d'emportement que redoubla le regard pesant de Montriveau. Il resta debout, en avant de ceux qui s'amusaient à voir les valseurs. Chaque fois que sa maîtresse passait devant lai; ses yeux plongeaient sur cette tète tournoyante, comme ceux d'un tigre sur de sa proie. La valse finie, la duchesse vint s'asseoir près de la comtesse, et le marquis ne cessa de la regarder en s'enlretenant avec un inconnu.
— Monsieur, lui disait-il, l'une des choses qui m'ont le plus i nappé dans ce voyage...
La duchesse était tout oreilles.
... Est la phrase que prononce le gardien de Westminster en vous montrant la hache avec laquelle un homme masqué trancha, dit-on, la lêlede Charles 1er, en mémoire du roi qui les dit à un curieux.
— Que dit-il? demanda madame de Sérizy.
— Ne touchez pas à la hache, répondit Montriveau d'un son de voix où il y avait de la menace.
— En vérité, monsieur le marquis, dit la duchesse de Langeais, vous regardez mon cou d'un air si mélodramatique en répétant cette vieille histoire, connue de tous ceux qui vont a Londres, qu'il me semble vous voir une hache à la main.
Ces derniers mots furent prononcés en riant, quoiqu'une sueur froide eût saisi la duchesse.
— Mais celle histoire est. par circonstance, très neuve, répondit il.
— Comment cela? je vous prie, de grûce, en quoi?
— En ce que, madame, vous avez touché à la hache, lui ilit Montriveau à voix basse.
— Quelle ravissante prophétie! reprit-elle en souriant avec une grâce affectée. Et quand doit tomber ma tête?
— Je ne souhaite pas de voir tomber votre jolie tète, madame. Je crains seulement pour vous linéique grand malheur. Si l'on vous tondait, ne regrelteriez-vous pas ces cheveux si mignonnement blonds, et dont vous tirez si bien parti...
— Mais il est des personnes auxquelles les femmes aiment à faire de ces sacrilices, et souvent même à des hommes qui ne savent pas leur faire crédit d'un mouvement d'humeur.
— D'accord. Eh ! bien, si lout-à-coup, par un procédé chimique, un plaisant vous enlevait votre beauté, vous mettait ànentans, quand vous n'en avez pour nous que dix-huit?
— Mais, monsieur, dit-elle en l'interrompant, la petitevérole est notre bataille de Waterloo. Le lendemain nous connaissons ceux qui nous aiment véritablement.
— Voua ne regretteriez pas cette délicieuse figure qui...
— Ha, beaucoup ; mais moins pour moi que pour celui
I dont elle ferait la joie. Cependant, si j'étais sincèrement aimée, toujours, bien, que m'importerait la beauté? Qu'en dites-vous, Clara?
— C'est une spéculation dangereuse, répondit madame de Sérizy.
— Pourrait on demander à sa majesté le roi des sorciers, reprit madame de Langeais, quand j'ai commis la faute de toucher à la haclie, moi qui ne suis pas encore allée à Londres...
—Non so, lit-il en laissant échapper un rire moqueur.
— Et quand commencera le supplice ?
Là, Montriveau tira froidement sa montre et vérifia l'heure avec 'une conviction réellement effravante.
— La journée ne Unira pas sans qu'il vous arrive un horrible malheur...
— Je ne suis pas un enfant qu'on puisse facilement épouvanterai! plutôt je suis un enfant qui ne connaît pas le danger, dit la duchesse, et vais danser sans crainte au bord de l'abîme.
— Je suis enchanté, madame, de vous savoir tant de caractère, répondit-il en la voyant aller prendre sa place à un quadrille.
Malgré son apparent dédain pour les noires prédictions d'Armand, la duchesse était en proie à une véritable terreur. A peine l'oppression morale et presque physique sous laquelle la tenait son amantcessa-t-e!le lorsqu'il quitta le bal. Néanmoins, après avoir joni pendant un moment du plaisir de respirer à son aise, elle se surprit à regretter les émotions de la peur, tant la nature femelle est avide de sensations extrêmes. Ce regret n'était pas de l'amour, mais il appartenait certes aux senlimens qui le préparent. Puis, comme si la duchesse eut de nouveau ressenti l'effet que monsieur Montriveau lui avait fait éprouver, elle se rappela l'air de conviction avec lequel il venait de regarder l'heure, et, saisie d'épouvante, elle se relira. Il était alors environ minuit. Celui de ses gens qui l'attendait lui mit sa pelisse et marcha devant elle pour faire avancer sa voiture; puis, quand elle y fut assise, elle tomba dans une rêverie assez naturelle, provoquée parla prédiction de monsieur de Montriveau. Arrivée dans sa cour, elle entra dans un vestibule presque semblable à celui de son hôtel ; mais tout-à-coup elle ne reconnut pas son escalier ; puis au moment où elle se retourna pour appeler ses gens, plusieurs hommes l'assaillirent avec rapidité, lui jetèrent un mouchoir sur la bouche, lui lièrent les mains, les pieds, et l'enlevèrent. Elle jeta de grands cris.
— Madame, nous avons ordre de vous tuer si vous criez, lui dit-on à l'oreille.
La frayeur de la duchesse fut si grande, qu'elle ne put jamais s'expliquer par où ni comment elle fut transportée. Quand elle reprit ses sens, elle se trouva les pieds et les poings liés, avec des cordes de soie, couchée sur le canapé d'une chambre de garçon. Elle ne put retenir un cri en rencontrant les yeux d'Armand de Montriveau, qui, tranquillement assis dans un fauteuil, et enveloppé dans sa robe de chambre, fumait un cigare.
— Ne criez pas, madame la duchesse, dit-il en s'ôtanl froidement son cigare de la bouche, j'ai la migraine. D'ailleurs je vais VOUS délier. Mais écoutez bien ce que j'ai l'honneur de vous dire. 11 dénoua délicatement les cordes qui serraient les pieds de la duchesse.— A quoi vous serviraient vos cris ? personne ne peut les entendre. Vous êtes trop bien élevé» pour faire des grimaces inutiles. Si vous ne vous teniez pas tranquille, si vous vouliez lutter avec moi, je vous attacherais de nouveau les pieds et les mains. Je crois que, tout bien considéré, vous vous respecterez assez pour demeurer sur ce canapé, comme si vous étiez chez vous, sur le vôtre; froide encore, si vous voulez... Vous m'avez fait répandre, sur ce canapé, bien des pleurs que je cachais à tous les yeux.
Pendant que Montriveau lui parlait, la duchesse jeta autour d'elle ce regard de femme, regard furtif qui sait tout voir en paraissant distrait. Elle aima beaucoup cette chambre assez semblable à la cellule d'un moine. L'âme et la pensée de l'homme y planaient. Aucun ornement n'altérait la
DE BALZAC
peinture grise des parois vides. A terre était un tapis vert. Un canapé noir, une table couverte de papiers, deux grands fauteuils, une commode ornée d'un réveil, un lit très bas sur lequel était jeté un drap rouge bordé d'une grecque noire annonçaient par leur contexture les habitudes d'une vie réduite à sa plus simple expression. Un triple flambeau posé sur la cheminée rappelait, par sa forme égyptienne, l'immensité des déserts où cet homme avait longtemps erré. A côté du lit, entre le pied que d'énormes pattes de sphinx faisaient deviner sous les plis de l'étolfe et l'un des murs latéraux de la chambre, se trouvait une porie cachée par un rideau vert ù franges rouges et noires que de. gros anneaux rattachaient sur une hampe. La porte par laquelle les inconnus étaient entrés avait une portière pareille, mais relevée par une embrasse. Au dernier regard que la duchesse jeta sur les deux rideaux pour les comparer, elle s'aperçut que la porte, voisine du lit était ouverte, et que des lueurs rougeâtres allumées dans l'autre pièce se dessinaient sous l'effilé d'en bas. Sa curiosité fut naturellement excitée par cette lumière triste, qui lui permit à peine de distinguer dans les ténèbres quelques formes bizarres ; mais, en ce moment, elle ne songea pas que son danger pût venir de là, et voulut satisfaire un plus ardent intérêt.
-— Monsieur, est-ce une indiscrétion de vous demander ce que vous comptez faire de moi? dit-elle avec une impertinence et une moquerie perçante.
La duchesse croyait deviner un amour excessif dans les paroles de Montriveau. D'ailleurs, pour enlever une femme, ne faut-il pas l'adorer?
— Rien du tout, madame, répondit-il en soufflant avec grâce sa dernière bouffée de tabac. Vous êtes ici pour peu de temps. Je veux d'abord vous expliquer ce que vous êtes, et ce que je suis. Quand vous vous tortillez sur votre divan, dans votre boudoir, je ne trouve pas de mots pour mes idées. Puis chez vous, à la moindre pensée qui vous déplaît, vous tirez le cordon de votre sonnette, vous criez bien fort et mettez votre amant a la porte comme s'il était le dernier des misérables. Ici, j'ai l'esprit libre. Ici , personne ne peut me jeter à la porte. Ici, vous serez ma victime pour quelques instans, et vous aurez l'extrême bonté de m'écouter. Ne craignez rien. Je ne vous ai pas enlevée pour vous dire des injures, pour obtenir de vous par violence ce que je n'ai pas su mériter, ce que vous n'avez pas voulu m'octroyer de bonne grâce. Ce serait une indignité. Vous concevez peutêtre le viol ; moi, je ne le conçois pas.
Il lança, par un mouvement sec, son cigare au feu.
— Madame, la fumée vous incommode sans doute?
Aussitôt il se leva, prit dans le foyer une cassolette chaude, y brûla des parfums, et purifia l'air. L'étonnement de la duchesse ne pouvait se comparer qu'à son humiliation Elle était au pouvoir de cet homme, et cet homme ne voulait pas abuser de son pouvoir. Ces yeux jadis si llamboyans d'amour, elle les voyait calmes et fixes comme des étoiles. Elle trembla. Puis la terreur qu'Armand lui inspirait fut augmentée par une de ces sensations pétrifiantes, analogues aux agitations sans mouvement ressenties dans le cauchemar. Elle resta clouée par la peur, en croyant voir la lueur placée derrière le rideau prendre de l'intensité sous les aspirations d'un soufflet. Tout-à coup les reflets devenus plus vifs avaient illuminé trois personnes masquées. Cet aspect horrible s'évanouit si promptement qu'elle le prit pour une fantaisie d'optique.
— Madame , reprit Armand en la contemplant avec une méprisante froideur, une minute, une seule me suffira pour vous atteindre dans tous les momens de votre vie , la seule éternité dont je puisse disposer, moi. Je ne suis pas Dieu. Ecoutez-moi bien, dit-il, en faisant une pause pour donner de la solennité à son discours. L'amour viendra toujours à vos souhaits; vous avez sur les hommes un pouvoir sans bornes; mais souvenez-vous qu'un jour vous avez appelé l'amour : il est venu pur et candide, autant qu'il peut l'être sur cette ferre ; aussi respectueux qu'il était violent ; caressant, comme l'est l'amour d'une femme dévouée, ou connue l'est celui d'une mère pour son enfant; enfin, si grand, qu'il était
une folie. Vous vous êtes jouée de cet amour, vous avez commis un crime. Le droit de toute femme est de se refuser à un amour qu'elle sent ne pouvoir partager. L'homme qui aime sans se faire aimer ne saurait être plaint, et n'a lias le droit de se plaindre. Mais, madame la duchesse, attirera soi, en feignant le sentiment, un malheureux privé de toute affection, lui faire comprendre le bonheur dans toute sa plénitude, pour le lui ravir ; lui voler son avenir de félicité ; le tuer non seulement aujourd'hui , mais dans l'éternité de sa vie, en empoisonnant toutes ses heures et toutes ses pensées, voilà ce que je nomme un épouvantable crime !
— Monsieur...
— Je ne puis encore vous permettre de me répondre. Ecoutez-moi donc toujours. D'ailleurs, j'ai des droits sur vous; mais je ne veux que ceux dujuge surlecriminel, afin de réveiller votre conscience. Si vous n'aviez plus de conscience, je ne vous blâmerais point ; mais vous êtes si jeune ! vous devez vous sentir encore de la vie au cœur, j'aime aie penser. Si je vous crois assez dépravée pour commettre un crime impuni par les lois, je ne vous lais pas assez dégradée pour ne pas comprendre la portée de mes paroles. Je reprends.
En ce moment, la duchesse entendit le bruit sourd d'un soufflet, avec lequel les inconnus qu'elle venait d'entrevoir attisaient sans doute le feu dont la clarté selprojeta sur le rideau; mais le regard fulgurant de Montriveau la contraignit à rester palpitante et les yeux fixes devant lui. Quelle que fût sa curiosité, le feu des paroles d'Armand l'intéressait plus encore que la voix de ce feu mystérieux.
— Madame, dit-il après une pause, lorsque, dans Paris, le bourreau devra mettre la main sur un pauvre assassin, et le couchera sur la planche où la loi veut qu'un assassin soit couché pour perdre la tète... Vous savez, les journaux en préviennent les riches et les pauvres, afin de dire aux uns de dormir tranquilles, et aux autres de veiller pour vivre. Eh bien ! vous qui êtes religieuse , et même un peu dévote, allez faire dire des messes pour cet homme : vous êtes de la famille ; mais vous êtes de la branche aînée. Cellelà peut trôner en paix , exister heureuse et sans soucis. Poussé par la misère ou par la colère, votre frère de bague n'a tué qu'un homme; et vous! vous avez tué le bonheur d'un homme, sa plus belle vie , ses plus belles croyances. L'autre a tout naïvement attendu sa victime ; il l'a tuée malgré lui, par peur de l'échafaud ; mais vous !.. vous avez entassé tous les forfaits de la faiblesse contre une force innocente ; vous avez apprivoisé le cœur de votre patient pour en mieux dévorer le cœur; vous l'ayez appâté de caresses ; vous n'en avez omis aucune de celles qui pouvaient lui faire supposer, rêver, désirer les délices de l'amour. Vous lui avez demandé mille sacrifices pour les refuser tous. Vous lui avez bien fait voir la lumière avant de lui crever les yeux. Admirable courage ! De telles infamies sont un luxe que ne comprennent pas ces bourgeoises desquelles tous vous moquez. Elles savent se donner et pardonner ; elles savent aimer et souffrir. Elles nous rendent petits par la grandeur de leurs dévouemens. A mesure que l'on monte en haut de la société, il s'y trouve autant de boue qu'il y en a par le bas ; seulement elle s'y durcit et se dore. Oui. pour rencontrer la perfection dans l'ignoble, il faut une belle éducation, un grand nom, une jolie femme, une duchesse. Pour tomber au-dessous de tout, il fallait être au-dessus de tout, .levons dis mal ce que je pense, je souffre encore trop des blessures que vous m'avez, taites; mais ne croyez lias que je ne plaigne! Non. Mes paroles ne sont l'expression d'aucune espérance personnelle, et ne contiennent aucune amertume. Sa chez-le bien, madame, je vous pardonne, et ce pardon est assez, entier pour que vous ne vous plaigniez point d'être venue le chercher malgré vous... Seulement . vous pourriez abuser d'autres cœurs aussi enlans que lest le mien, et je dois leur épargner des douleurs. Vous m'avez doue, inspiré une pensée de justice, Expiez votre faute icibas, Dieu vous pardonnera peut-être, je le souhaite; mais il est implacable, et vous frappera.
HISTOIRE DES TREIZE. — LA DUCHESSE DE LANGEAIS
A ces mois, les yeux de cette femme abattue, déïbirée, se remplirent die pleurs.
— Pourquoi pleurez-vous ? Restez Fidèle à voire nalure. Vous avez contemplé sans émotion les tortures du cœur que vous brisiez. Assez, madame, consolez-vous. Je ne puis plus souffrir. D'autres vons diront que vous leur avez donné la vif, moi je vous dis avec délices que Vous m'avez donné le néant. Peut-être devinez-vous que je ne m'appartiens pas, •pie je dois vivre pour mes amis, et qu'alors j'aurai la froideur de la mon et les chagrins de la vie à supporter ensemble. Auriez vous tant de bonté? Sériez-Vous comme les tigres du désert , qui t'ont d'abord la plaie, et puis la lèchent ?
La duchesse fondit en larmes.
— Epargnez-vous donc ces pleurs, madame. Si j'y croyais, ce serait pour m'en délier. Est-ce ou n'est-ce pas un de vos arlilices? Après tous ceux que vous avez employés, comment penser qu'il peut y avoir en vous quelque chose de vrai ? Rien en vous n'a désormais lapuissaneedem'émouvoir.J'aitoutdil.
Madame de Langeais se leva par un mouvement à la lois plein de noblesse et d'humilité.
— Vous êtes en droit de me traiter durement, dit-elle en tendant à cet homme une main qu'il ne prit pas, vos paroles ne sont pas assez dures encore, et je mérite cette punition
— Moi , vous punir, madame I mais punir, n'est-ce pas aimer? N'attendez de moi rien qui ressemble à un sentiment. Je pourrais me faire , dans ma propre cause , accusateur et juge, arrêt et bourreau; mais non, j'accomplirai tout à l'heure un devoir, et nullement un désir de vengeance. La plus cruelle vengeance est, selon moi, le dédain d'une vengeance possible. Qui sait! je serai peut-être le minisire de vos plaisirs. Désormais, en portant élégamment la triste livrée dont la société revêt les criminels, peut-être serez-vous forcée d'avoir leur probité. Et alors vous aimerez!
La duchesse écoulait avec une soumission qui n'était plus jouée ni coquettement calculée; elle ne prit la parole qu'après un intervalle de silence.
— Armand, dit-elle , il me semble qu'en résistant à l'amour, j'obéissais a toutes les pudeurs de la femme, et ce n'est pas de vous que j'eusse attendu de tels reproches. Vous vous armez de toutes mes faiblesses pour m'en faire des crimes. Comment n'avez-vous pas supposé que je pusse être entraînée au delà de mes devoirs par toutes les curiosités de l'amour, el que le lendemain je fusse fûchée, désolée d'être allée trop loin? Hélas! c'était pécher par ignorance. Il y avait, je vous le jure, autant de bonne foi dans mes fautes que dans mes remords. Mes duretés trahissaient bien plus d'amour que n'en accusaient mes complaisances. Et d'ailleurs, de quoi vous plaignez-vous P Le don de mon cœur ne vous a pas sufli, vous avez exigé brutalement ma personne...
— Brutalement! s'écria monsieur de Monlriveau. Mais il se dit à lui-même : — Je suis perdu, si je me laisse prendre à des disputes de mois.
— Oui, vous êtes arrivé chez moi comme chez une de ces mauvaises femmes, sai ect, suis aucune des attentions de l'amour. Yavais-je pas le droit de réfléchir? Eh bien! j'ai réfléchi. L'inconvenance de votre conduite est excusable : l'amour en est le principe; laissez-moi le croire et
jnslifler 9 moi-même. Eh bien I Armand, au moment même où ce soir vou ez le malheur, moi je croyais
à noir. mi i eonfianc aracière
Rcble et lier dont vous m'avez donné tant de preu> Et j'étais toute a loi' ajouta-t-elle en se penchant n iv>jreille de Monlriveau. Oui, j'avais je n rendre heureux un homme si violemment éprouve par l'adversité, r maure, je voulais un homme grand. Plus je me sentais haut, moins je voulais descendre. Confiante en toi, je voyais 'ouïe une vie d'amour au moment où tu me montrais ia mort... La forée ne va pas sans la bonté. Mon ami, tu es trop forl pour te faire méchant contre une panvre femme qui l'aime. Si j'ai eu des loti \, ne |mis-je donc obtenir un pardon? ne puis-je les réparer? Le repentir est la grâce de l'amour, je veux êtn pont toi. Comment, moi seule ne pouvais-je partager avec toutes les LE SIÈCLE. - v. (Extrait de la
femmes ces incertitudes, ces craintes, ces limités qu'il est si naturel d'éprouver quand on se lie pour la vie, et que vous brisez si facilement ces sortes de liens! Ces bourgeoises , auxquelles vous me comparez, se donnent, mais elles combattent. Eh bien ! j'ai combattu , mais me voilà... — Mon Dieu! il ne m'écoute pas! s'écria- t-elle en s'interrompanl. Elle se tordit les mains en criant : — Mais je l'aime 1 mais je suis à toi ! Elle tomba aux genoux d'Armand. — A loi! à toi! mon unique, mon seul maître!
— Madame, dil Armand en voulant la relever, Antoinette ne peut plus sauver la duchesse de Langeais. Je ne crois plus ni à l'une à l'autre; Vous vous donnerez aujourd'hui , vous vous refuserez peut-être demain. Aucune puissance ni dans les cieux ni sur la terre ne saurait me garantir la douce fidélité de votre amour. Les gages en étaient dans le passé; nous n'avons plus de passé.
En ce moment, une lueur brilla si vivement, que la duchesse ne put s'empêcher de tourner la tête vers la portière, et revit distinctement les trois hommes masqués.
— Armand, dit-elle, je ne voudrais pas vous mésestimer. Comment se irouve-il là des hommes? Que préparez-vous donc contre-moi?
— Ces hommes sont aussi discrets que je le serai moimême sur ce qui va se passer ici, dit-il. Ne voyez en eux que mes bras et mon cœur. L'un d'eux estun chirurgien...
— Un chirurgien, dit-elle. Armand , mon ami , l'incertitude est la plus cruelle des douleurs. Parlez donc, dites-moi si vous voulez ma vie : je vous la donnerai, vous ne la prendrez pas.
— Vous ne m'avez donc, pas compris ? répliqua Montriveau. Ne vous ai-je pas parlé de justice? Je vais, ajouta-t-il froidement, en prenant un morceau d'acier qui était sur la table, pour faire cesser vos appréhensions, vous expliquer ce que j'ai décidé de vous.
Il lui montra une croix de Lorraine adaptée au bout d'une tige d'acier.
— Deux de mes amis font rougir en ce moment une croix dont voici le modèle. Nous vous l'appliquerons au front, là,1 entre les deux yeux, pour que vous ne puissiez pas la cacher par quelques diamans, et vous soustraire ainsi aux interrogatoires du monde. Vous aurez enfin sur le front la marque infamante appliquée sur l'épaule de vos frères les forçats. La souffrance est peu de chose, mais je craignais quelque crise nerveuse, ou de la résistance...
— De la résistance, dit-elle en frappant de joie dans ses mains, non, non, je voudrais maintenant voir ici la terre entière. Ah! mon Armand, marque , marque vite ta créature comme une pauvre petite chose à toi I Tu demandais des gages à mon amour ; mais les voilà tous dans un seul. Ahï je ne vois que clémence et pardon, que bonheur éternel en ta vengeance ... Quand tu auras ainsi désigné une femme pour la tienne , quand tu auras une Ame serve qui portera ton chiffre rouge, eh bien ! tu ne pourras jamais l'abandonner, tu seras à jamais à moi. En m'isolanl sur la terre, tu seras chargé de mon bonheur, sous peine d'être un lâche, et jeté sais noble, grand ! Mais la femme qui aime se marque toujours elle-même. Venez, messieurs, entrez et marquez, marquez la duchesse de Langeais. Elle est à jamais à monsieur de Monlriveau. Entrez vite, et tous, mon front brûle plu; que votre fer.
Armand se retourna vivement pour ne pas voir la duchesse palpitante, agenouillée. 11 dit un mot qui lit disparaî- Irois amis. Les femmes habituées a la vie dessalons i onnaissenl le jeu d i la duchesse, i*té
à bien lire dans le coeur d'Armand, était tout yeux. Armand, qui ne se déliait pas de son miroir, laissa voit" deux larmes rapidement essuyéi ;. Tout l'avenir de la duchesse était dans ers deux larme S. Quand il revint pour relever madame de Langeais, il la trouva debout, elle se croyait aimée. Aussi, dut-elle vivement palpiter en entendant Monlriveau lui dire le fermeté qu'elleeavail si bien prendre jadis quand i mail de lui : — .le vous lais grâce, madame. Vous pouvez me croire , celle scène sera comme si elle n'eùl jamais clé. Mais ici, disons-nous adieu. J'aime à penser que Comédie humaine.) 26
DE BALZAC
vous avez élé Branche sur voire canapé dans vos coquetteries, franche ici dans votre effusion de cœur, \dieu. le ne me sens plus la foi. 1* mis me lourmenteriez encore, vous et iez toujours duchesse, t't... mais adieu, nous ne nous coroprcii lirons jamais. Que souhaitez-vous maintenant? dit-il pn
prenant l'air d'un maître de céréi lies. Rentrer i lier, vous,
ou revenir au bal de madame de Sépizy? J'ai employé tout mon pouvoir à laisser votre réputation intacte. Ni voi gens, ni le monde ne peuvent rien savoir de ce qui s'esi pa tre uous depuis un quart d'heure. Vos gens vous croienl au bal; voire voilure n'a pas quitté la cour de madame de Sérizy; voire coupé peut se trouver aussi dans celle de votre hôtel. Où voulez- vous êlre?
— Quel est votre avis, \nnaiul?
— 11 n'y a plus d'Armand, madame la duchesse. Nous sommes étrangers l'un à l'autre.
— Menez-moi donc au bal, dit-elle curieuse encore de mettre à l'épreuve le pouvoir d'Armand. Rejetez dans l'enfer du monde une créature qui y souffrait, et qui doit continuer d'y souffrir, si pour elle il n'est plus de bonheur. < >b ! mon ami, je vous aime pourtant, comme aiment vos bourgeoi
Je vousàime à vous sauter au cou dans le bal, devant tout le monde, si vous le. demandiez. Ce. monde horrible , il ne m'a pas corrompue. Va, je suis jeune et viens de me rajeunir encore. Oui, je suis une enfant, ton entant, tu viens de me créer;. Oh 1 ne me bannis pas de mon Eden ! Armand lit un geste.
— Ah ! si je sors, laisse-moi donc emporter d'ici quelque chose, un rien ! ceci, pour le mettre ce soir sur mou cœur, dit-elle en s'emparant du bonnet d'Armand, qu'elle roula dans son mouchoir...
— Non, reprit-elle, je ne suis pas de ce monde de femmes dépravées; tu ne le connais pas, et alors ta ne peux m'apprécier; sache-le donc ! quelques-unes se donnent pour des écus ; d'autres sont sensibles aux présens ; tout y est infâme. Ah ! je voudrais être une simple bourgeoise, une ouvrière , si tu aimes mieux une femme au-dessous de loi qu'une femme, en qui le dévouement s'allie aux grandeurs humaines. Ah! mon Armand, il est parmi nous de nobles, de grandes, de chastes, de pures femmes, et alors elles sont délicieuses. Je voudrais posséder toutes les noblesses pour le les sacrifier toutes ; le malheur m'a fait duchesse ; je voudrais être née près du trône, il ne me manquerait rien à te. sacrifier. Je serais gnselte pour loi et reine pour les autres.
Il écoutait en humectant ses cigares.
— Quand vous voudrez partir, dit-il , vous nie préviendrez...
— Mais je voudrais rester...
— Autre chose, cal dit-il.
— Tiens, il était mal arrangé, celui-là! s'écria- telle en s'emparant d'un cigare, et y dévorant ce que les lèvres d'Armand y avaient laissé.
— Tu fumerais ? lui dit-il.
— Oh! que ne ferais-je pour te plaire !
— Eh bien ! allez-vous-en, madame...
— J'obéis, dit-elle en pleurant.
— Il faut vous couvrir la ligure pour ne point voir les chemins par lesquels vous allez passer.
— Me voila prête, Armand, dit-elle en se bandant les yeux.
— Y voyez-vous ?
— Non.
Il se mit doucement à ses genoux.
— Ah! je t'entends, dit-elle en laissant échapper un geste plein de gentillesse en croyant que celle feinte rigueur allait cesser.
Il voulut lui baiser les lèvres, elle s'avança.
— Vous y voyez, madame.
— Mais je suis un peu curieuse.
— > ous me trompez donc toujours P
—Ah! dit-elle avec, la rage de la grandeur méconnue, ôtez ce mouchoir et conduisez-moi, monsieur, je n'ouvrirai pas les yeux.
Armand, sur de la probjité en en entendant le cri, guida la duebesse qui fidèle à sa parole , se fit noblement aveugle; mais, en la tenant paternellement, par la main pour la faire tau loi monter, tantôt descendre , Hontrivea les vives palpitations qui agitaient le cœur de celte femme si prompte ment envahie par un amour vrai. Mada Langeais, heureuse de pouvoir lui parler ainsi . plul à lui tout dire, mais il demeura inflexible; et quand la main tfe la duchesse l'interrogeait , la sienne restait mue lin, aprèsavoir cheminé pendant quelque temps ensemble, Armand lui dit d'avancer, elle avança, et s'aperçut qu'il empêchait sa robe d'effleurer les parois d'une ouverture sans douteétroile. Madame de Langeais lut touchée de ce soin, il trahissait encore un peu d'amour; mais ce lut en q sorle l'adieu de Montriveau, car il la quitta sans lui dire un mot. En se sentant dans une chaude atmosphère, la duchesse ouvrit les yeux. Elle se vit seule devant la cheminée du boudoir de la comtesse de Sérizy. Sou premier soin fut de réparer le désordre de sa toilette; elle eut promptemenl rajusté sa robe'et rétabli la poésie de sa i ûiffure.
— Eh bien! ma chère Antoinette , nous vous cherchons partout, dil la comtesse en ouvrant la porte du boudoir.
— Je suis venue respirer ici, dit-elle, il fait dans les salons une chaleur insupportable.
— L'on vous croyait partie; mais mon frère Ronquerolles m'a dit avoir vu vos gens qui vous attendent.
— Je suis brisée, ma chère, laissez-moi un moment me reposer ici.
Et la duchesse s'assit sur le divan de son amie.
— Qu'avez-vous donc? vous êtes toute tremblante. Le marquis de Ron pierolles entra.
■ — J'ai peur, madame la duchesse, qu'il ne vous a quelque accident. Je viens de voir votre cocher gris comme les Vingt-Deux Cantons.
La duchesse ne répondit pas, elle regardait la cheminée, les glaces, en y cherchant les traces de son passage ; puis . elle éprouvait une sensation extraordinaire à se voir au milieu ces joies du bal' après la terrible scène qui venait de donner à sa vie un autre cours. Elle se prit à trembler violemment.
— J'ai les nerfs agacés parla prédiction q&e m'a faite ici monsieur de Montriveau. Quoique ce soit une plaisanterie, je vais aller voir si sa hache de Londres me troublera jusque dans mon sommeil. Adieu donc, chère. Adieu, monsieur le marquis.
Elle traversa les salons, où elle fut arrêtée par dés complimenteurs qui lui firent pitié. Elle trouva le monde petit en s'en trouvant la reine, elle, si humiliée, si petite. D'ailleurs, qu'étaient les hommes devant celui qu'elle aimait véritablement et dont le caractère avait repris les proportions tesques momentanément amoindries par elle, mais qu'alors elle grandissait peut-être outre mesure? Elle ne put s'empêcher de regarder celui de ses gens qui l'avait accompagnée, elle le vil tout endormi.
— Vous n'êtes pas sorti d'ici? lui demanda t-elle.
— Non, madame.
En montant dans son carrosse, elle aperçut effectivement son cocher dans un étal d'il resse donl elle se fût effrayée en toute autre circonstance ; mais les grandes secousses de. la vie ôtenl à la crainte ses alimens vulgaires. D'ailleui arriva sans accident chez elle: mais elle s'y trouva ci i et en proie a des sentimens tout nouveaux. Pour elle il n'y avait plus qu'un homme dans le monda, e'esi-.i-dire que pour lui seul elle désirait désormais avoir quelque valeur. Si les physiologistes peuvent promptemenl définir l'amour en s'en tenant aux lois de la nature, les moralistes sont bien plu* embarrassés de l'expliquer quand ils veulent le considérer dans tous les développcmens que lui a donnes la société. Néanmoins il exisie , malgré les hérésies des mille sectes qui divisent l'église amoureuse, une ligne droite et tranchée qui partage nettement leurs doctrines, une ligne droite et tranchée que les discussions ne courberont jamais, et dont l'inflexible application explique la urise dans laquelle , comme
HISTOIRE DES TREIZE - LA DUCHESSE DE LANGEàlS.
l>iv iqiue toutes les femmes, la duchesse de Langeais élait plongée. Elle n'aimait pas encore, elle avait une passion.
[/amour et la passion sont deux djfférens états de l'âme que poètes et gens du monde, philosophes et niais confondent continuellement. L'amour comporte une mutualité de senlimens, une certitude de jouissances que rien n'altère, et un trop constant échange de plaisirs, une trop complète adhérence entre 1rs cœurs pour ne pas exclure la jalousie. La possession est alors un moyen et non un but ; une inl'ulélite l'ait souffrir, mais ne détache pas ; l'âme n'est ni plus ou moins ardente ou troublée, elle est incessamment heureuse; enlin le désir étendu par un souille divin d'un bout à l'autre sur l'immensité du temps nous le teint d'une même couleur: la vie est bleue comme l'est un ciel pur. La passion est le pressentiment de l'amour et de son infini auquel aspirent toutes les âmes souffrantes. La passion est un espoir qui peut-être sera trompé. Passion signifie à la fois souffrance et transition; la passion cesse quand l'espérance est morte. Hommes et femmes peinent, sans se déshonorer, concevoir plusieurs passions; il est si naturel de s'élancer vers le bonheur ! mais il n'est dans la vie qu'un seul amour. Toutes les discussions, écrites ou verbales, laites sur les sentimens, p> uyent donc être résumées par ces deux questions : Est-ce une passion? Est-ce l'amour? L'amour n'existant pas sans la connaissance intime des plaisirs qui le perpétuent, la du- ■ hesse était donc sous le joug d'une passion ; aussi en éprouva-t-elle les dévorantes agitations, les involontaires calculs, les desséchans désirs, enfin tout ce qu'exprime le mot passion : elle souffrit Au milieu des troubles de son âme, il se rencontrait des tourbillons soulevés par sa vanité, par son amour-propre, par Ion orgueil ou par sa fierté : toutes ces variétés de l'égoïsme se tiennent. Elle avait dit à un homme : Je t'aime, je suis à toi! La duchesse de Langeais pouvaitelle avoir inutilement proféré ces paroles! Elle devait ou être aimée ou abdiquer son rôle social. Sentant alors la solitude de son lit voluptueux où la volupté n'avait pas encore mis ses pieds chauds, elle s'y roulait, s'y tordait en se répétant : — Je veux être aimée I Et la foi qu'elle avait encore en elle lui donnait l'espoir de réussir. La duchesse, élait piquée, la vaniteuse Parisienne était humiliée, la femme vraie cnlre- I te bonheur, et son imagination, vengeresse du temps perdu pour la nature, se plaisait à lui faire flamber les feux inextinguibles du plaisir. Elle atteignait presque aux sensations de l'amour; car, dans le doute d'être aimée qui lapoielle se trouvait heureuse de se dire à elle-même: — Je faime ! Le monde cl Dieu, elle avait envie de les foulera les pieds. Monlriveau était maintenant sa religion. Elle passa la journée du lendemain dans un état de stupeur morale mêlé d'agitations corporelles que rien ne pourrai! exprimer. Elle déchira autant de lettres qu'elle en écrivit, etfit mille suppositions impossibles. A. l'heure où Monlriveau venait jadis, elle voulut croire qu'il arriverait, et prit plaisir a l'attendre. Sa vie se concentra dans le seul sens de l'ouïe. Elle fermait parfois les yeux et s'efforçait d'écouter à travers les espaces. Puis elle souhaitait le pouvoir d'anéantir tout obstacle entre elle et son amant afin d'obtenir ce silence absolu qui permet de percevoir le bruit à d'énormes distances. Dans ueillemcnt, les pulsations de sa pendule lui lurent odieuses, elles étaient une sorte de bavardage sinistre qu'elle arrêta. Minuit sonna dans le salon.
— Mon Dieu! se dit-elle, le voir ici, ce serait le bonheur. épendant il y venait naguère, amené par le désir. Sa
voix remplissaitce boudoir. Et maintenant, iien I
Lui se suuveiiani i de coquetterie qu'elle avait
jouées, et qui le lui avaient ravi, des lames île désespoir ni de ses yeux pendant longtemps.
— Madame la duchesse, lui dit sa femme de chambre, ne sait peut-être pas qu'il est deux heures du malin, j'ai cru que madame élait indisposée.
— Oui, je vais me coucher; niais rappelez-vous, Suzette, dit madame de Langeais en essuyant ses larmes, de ne jamais entrer chez moi sans orure, et je ne vous le dirai pas
i onde lois.
Pendant une semaine, madame de Langeais alla dans tou-
tes les maisons où elle espérait rencontrer monsieur de Monlriveau. Contrairement à ses habitudes, elle arrivait de bonne heure et se relirait tard ; elle ne dansait plus, elle jouait. Tentatives inutiles ! elle ne put parvenir à voir Armand, de qui elle n'osait plus prononcer le nom. Cependant un soir, dans un moment de désespérance, elle dit à madame de Sérizv, avec aulaut d'insouciance qu'il lui fut possible d'en affecter : — "\ ous êtes donc brouillée avec monsieur de Monlriveau? je ne le vois plus chez vous.
— Mais il ne vient donc plus ici ? répondit la comtesse eu riant. D'ailleurs, on ne l'aperçoit plus nulle part, il est sans doute occupé de quelque femme.
— .Te croyais, reprit la duchesse avec douceur, que le marquis de Ronquérollès était un de ses amis...
— Je n'ai jamais entendu dire a mon frère qu'il le connût. Madame de Langeais no répondit rien. Madame de Sérizj
crut pouvoir alors impunément fouetter une amitié discrète qui lui avait été si longtemps amère, et reprit la parole.
— Vous le regrettez donc, ce. triste personnage. J'en ai ouï dire des choses monstrueuses : blessez-le, il ne revient jamais, ne pardonne rien; aimez-le, il vous met à la chaîne. A tout' ce. que je disais de lui, l'un de ceux qui le portent aux nues me répondait toujours par un mot : /( Saiî aimer ! On ne cesse de me répéter : Montriveau quittera tout pour sou ami. c'est une âme immense. Ah, bah l la société ne demande pas des âmes si grandes. Les hommes de ce caractère sont très bien chez eux, qu'ils y restent, et qu'ils nous laissent à nos bonnes petitesses. Qu'en dites-vous, Antoinette?
Malgré son habitude du monde, la duchesse parut agitée, mais elle dit néanmoins avec un naturel qui trompa son amie: — Je suis fâchée de ne plus le voir, je prenais à lui beaucoup d'intérêt, et lui vouais une sincère amitié. Dùssiezvous nie trouver ridicule, chère amie, j'aime les grandes ,'niies. Se donner à un sot, n'est-ce pas avouer clairement que. l'on n'a que des sens?
Madame de Sérizy n'avait jamais distingué que des gens vulaaires et se trouvait en ce moment aimée par un bel homme/ le marquis d'AJglemont.
La comtesse abrégea sa visite, croyez-le. Puis madame de Langeais voyant une espérance dans la retraite absolue d'Armand elle lui écrivit aussitôt une lettre humble et douce qui devait le ramener a elle, s'il aimait encore. Elle lit porter le lendemain sa lettre par son valet de chambre, et, quand il fut de retour, elle lui demanda s'il l'avait remise a Montriveau lui-inênie ; puis, sur son affirmation, elle ne put retenir un mouvement de joie. Armand était a Paris, il y restait seul chez lui, sans aller dans le monde! Elle était donc aimée.' Pendant toute la journée elle attendit une réponse et la réponse ne vint pas. Au milieu des crises renaissantes que lui donna l'impatience, Antoinette se justifia ce retard : Armand était embarrassé, la réponse viendrait par la poste ■ mais, le soir, elle ne pouvait plus s'abuser. Journée affreuse, mêlée de souffrances qui plaisent, de palpitations qui écrasent, excès de cœur qui usent la vie. Le lendemain elle envoya chez Armand chercher une réponse.
— Monsieur le marquis a fait dire qu'il viendrait chez madame la duchesse, répondit Julien.
Elle se sauva afin de ne pas laisser voir son bonheur, elle alla tomber sur son canapé pour y dévorer ses premières émotions.
— H va venir I Celle pensée lui déchira l'âme. Malheur, en effet, adX êtres pour lesquels l'attciile n'est pas la plus horrible des tempêtes et la fécondation des plus doux plaisirs, ceux-là n'ont point en eux cette flamme qui reveille les images des chose-, cl double la nature en nous attachant autant à l'essence pure des objets qu'à leur réalité. En amour, attendre n'est ce pas incessamment épuiser une espérance certaine, se livrer au lléau terrible de la passion, heureuse sans les désenehantemens de la vérité! Emanation constante de force et de désirs, l'attente ne serait elle pas à l'âme humaine ce que sont à certaines (leurs leurs exhalations par-
avons bientôt laissé les éclatantes cl stériles
DE BAZLAC.
couleurs du elioréopsis ou des tulipes, et nous revenons sans «esse aspirer les délicieuses pansées de l'oranger ou du volkameria, deux fleurs que leurs patries ont involontairement comparées à de jeunes fiancées pleines d'amour, belles de leur passé, belles de leur avenir.
La duchesse s'instruisit des plaisirs de sa nouvelle vie eu sentant avec une sorte d'ivresse ces flagellations de l'amour ; puis, en changeant de sentimens, elle trouva d'autres destinations et un meilleur sens aux' choses delà vie. En se précipitant dans son cabinet de toilette, elle comprit ce que sont les recherches de la parure, les soins corporels les plus minutieux, quand ils sont commandés par l'amour et non par la vanité; déjà, ces apprêts lui aidèrent a supporter la longueur du temps. Sa toilette finie, elle retomba dans les excessives agitations, dans les foudroieniens nerveux de celte horrible puissance qui met en fermentation toutes les idées, et qui n'est peut être qu'une maladie dont on aime les soûl.; frances. La duchesse était prête a deux heures de l'aprèsmidi ; monsieur de Montriveau n'était pas encore arrivé a onze heures et demie du soir. Expliquer les angoisses de cette femme, qui pouvait passer pour l'enfant gâté de la civilisation, ce serait vouloir dire combien le cœur peut concentrer de poésies dans une pensée ; vouloir peser la force exhalée par l'âme au bruit d'une sonnette, ou estimer ce que consomme dévie l'abattement causé par une voiture dont le roulement continue sans s'arrêter.
— Se jouerait-il de moi ? dit-elle en écoutant sonner minuit.
Elle pâlit, ses dents se heurtèrent, et elle se frappa les mains en bondissant dans ce boudoir, où jadis, pensait elle, il apparaissait sans être appelé. Mais elle>se résigna. Ne l'avait-elle pas fait pâlir et bondir sous les piquantes flèches de son ironie? Madame de Langeais comprit l'horreur de la destinée des femmes, qui, privées de tous les moyens d'action que possèdent les hommes, doivent attendre quand elles aiment. Aller au-devant de son aimé est une faute que peu d'hommes savent pardonner. La plupart d'entre eux voient une dégradation dans cette céleste flatterie ; mais Armand avait une grande âme, et devait faire partie du petit nombre d'hommes qui savent acquitter par un éternel amour un tel excès d'amour.
— Hé 1 bien, j'irai, se dit-elle en se tournant dans son lit sans pouvoir y trouver le sommeil, j'irai vers lui, je lui tendrai la main sans me fatiguer de la lui tendre. Un homme d'élite voit dans chacun des pas que fait une femme vers lui des promesses d'amour et de constance. Oui, les anges doivent descendre des deux pour venir aux hommes, et je veux être un ange pour lui.
Le lendemain elle écrivit un de ces billets où excelle l'esprit des dix mille Sévignés que compte maintenant Paris. Cependant, savoir se plaindre sans s'abaisser, voler à plein de ses deux ailes sans se traîner humblement, gronder sans offenser, se révolter avec grâce, pardonner sans compromettre la dignité personnelle, tout dire et ne rien avouer, il fallait être la duchesse de Langeais et avoir été élevée par madame la princesse de Blamont-Chauvry, pour écrire ce délicieux billet. Julien partit. Julien était, comme tous les valets de chambre, la victime des marches et contre-marchés de l'amour.
— Que vous a répondu monsieur de Montriveau? dit-elle aussi indifféremment qu'elle le put a Julien quand il vint lui rendre compte de sa mission.
— Monsieur le marquis m'a prié de dire à madame la duchesse que c'était bien.
Affreuse réaction de l'âme sur elle-même! recevoir devant de curieux témoins la question du cœurj et tic pas murmurer, et se voir forcée au silence. I ne des mille douleurs du riche !
Pendant vingt-deux jours madame de Langeais écrivit à monsieur de Montriveau sans obtenir de réponse. Elle avail fini par se dire malade pour se dispenser de ses fleYOirs, soit, envers la princesse a laquelle clic éiait attachée, soil envers le monde. Elle ne recevait que son père, le duc de !\avarreins, sa tante la princesse de Dlamont-Chauvrv, le vieux
vidante de Pamlers, son grand-oncle maternel, et l'oncle i son mari, leduc de Grandlïeu. Ces pe sonnes crurent facilement à la maladie de madame de Langeais, en la trouvant de jour en jour plus abatti: maigrie. Les
ardeurs d'un amour réel, les irritations de l'oi blessé, la constante piqûre du seul mépris qui pût l'atteindre, ses élancemens vers des plaisirs perpétuellement souhaités, perpétuellement trahis; enfin, toutes ses forces inutilement excitées, minaient sa double nature. Elle payait l'arriére de sa vie trompée. Elle sortit enfin pour as-;
i révuè où devait se trouver monsieur de Montriveau.
Placée sur le balcon des Tuileries, avec la famille royale, la duchesse eut une de ces fêtes dont l'âme garde un long souvenir. Elle apparut sublime de langueur, et tous les yeux la saluèrent avec admiration. Elle échangea quelques regards avec Montriveau, dont la présence la rendait si belle. Le général défila presque à ses pieds dans toute la splendeur de ce costume militaire dont l'effet sur l'imagination féminine est avoué même par les plus prudes personnes. Pour une femme bien éprise, qui n'avait pas vu son amant depuis deux mois, ce rapide moment ne dut-il pas ressembler à cette phase de nos rêves où, fugitivement, notre vue embrasse une nature sans horizon? Ainsi les femmes ou les jeunes gens peuvent-ils seuls imaginer l'avidité stupide et délirante qu'exprimèrent les yeux de la duchesse. Quant aux hommes, si, pendant leur jeunesse, ils ont éprouvé, dans le paroxysme de leurs premières passions, ces phénomènes de la puissance nerveuse, plus tard ils les oublient si complètement, qu'ils arrivent à nier ces luxuriantes exla-' seul nom possible de ces magnifiques intuitions. L'extase religieuse est la folie de la pensée dégagée de ses liens corporels ; tandis que, dans l'extase amoureuse, se confondent, s'unissent et s'embassent les forces de nos deux natures. Quand une femme est en proie aux tyrannies furieuses sous lesquelles ployait madame de Langeais, les résolutions définitives se succèdent si rapidement qu'il est impossible d'en rendre compte. Les pensées naissent alors les unes des autres, et courent dans l'âme comme ces nuages emportés par le vent sur un fond grisâtre qui voile le soleil. Dès lors, les faits disent tout. Voici donc les faits. Le lendemain de la revue, madame de Langeais envoya sa voilure et sa livrée attendre â la porte du marquis de Montriveau depuis huit heures du matin jusqu'à trois heures après midi. Armand demeurait rue de Seine, à quelques pas de la chambre des pairs, où il devait y avoir une séance ce jour-là. Mais longtempsN avant que les pairs ne se rendissent à leur palais, quelques personnes aperçurent la voiture et la livrée delà duchesse. Un jeune officier dédaigné par madame de Langeais, et recueilli par madanse de SérLzy, le baron de Maulincour, fut le premier qui reconnut les gens. 11 alla sur-lechamp chez sa maîtresse lui raconter sans le secret cette étrange folie. Aussitôt, cette nouvelle fut télégraphiquement portée à la connaissance de lottes les coteries du faubourg Saint-Germain, parvint au château, à l'Elysée Bourbon, devint le bruit du jour, le sujet de mus les entretiens, depuis midi jusqu'au soir. Presque toutes les femmes niaient le fait, mais de manière a le l'aire croire; e( les homn
ent en témoignant à œadan ais le" plus in-
— Ce sauvage de Montriveau a un caractère de bronze, il aura sans doute les uns en rejetant la faute sur Armand.
— Hé! bien, disaient les autres, madame de Langeais a commis la plus ndble des imprudences! En face de tout Paris, renoncer, pour son amant, au mont
. ii la considération, est un coup d'étal féminit le coup de couteau de ce perruquier qui a tant ému Canning à la Cour d'Assises. Pas une des femmes qui blâment la duchesse ne tuait cette déclaration digne de l'ancien temps. Madame de I angeais est une femme héroïque de s'afficher ainsi franchement el menant, elle
ne peut plus aimer que Montriveau. N'y a-t-il pas quelque grandeur chez une femme à dire : Je n'aurai qu'une passion?
HISTOIRE DES TREIZE. - LA. DUCHESSE DE LANGEAIS
— Que va donc devenir la société, monsieur, si vous honorez ainsi le vice, sans respect pour la vertu? dit la femme du procureur-général, la comtesse de Grandville.
Pendant que le château, le faubourg et la Cbaussée-d'Antiu s'entretenaient du naufrage de cette aristocratique vertu; que d'empressés jeunes gens couraient s'assurer, en voyant la voiture dans la rue de Seine, que la duchesse était bien réellement chez monsieur de Moniriveau, elle gisait palpitante au fond de son boudoir. Armand, qui n'avait pas couché chez lui, se promenait aux Tuileries avec monsieur deMarsay. Puis, les grands-parens de madame de Langeais se visitaient les uns les autres en se donnant rendez-vous chez elle pour la semondre et aviser aux moyens d'arrêter le scandale causé par sa conduite. A trois heures, monsieur le duc de Navarreins, le vidame de Pamiers, la vieille princesse de Blamont-Chauvry et le duc de Grandlieu se trouvaient réunis dans le salon de madame de Langeais, et l'y attendaient. À eux, comme à plusieurs curieux, les gens avaient dit que leur maîtresse était sortie. La duchesse n'avait excepté personne de la consigne. Ces quatre personnages, illustres dans la sphère aristocratique dont l'almanach de Gotha consacre annuellement les révolutions et les prétentions héréditaires, veulent une rapide esquisse sans laquelle cette peinture sociale serait incomplète.
La princesse de Blamont-Chauvry était, dans le monde féminin, le plus poétique débris du règne de Louis XV, au surnom duquel, durant sa belle jeunesse, elle avait, dit-on, contribué pour sa quote-part. De ses anciens agrémens, il ne lui restait qu'un nez remarquablement saillant, mince, recourbé comme une lame turque, et principal ornement d'une ligure semblable à un vieux gant blanc ; puis quelques cheveux crêpés et poudrés ; des nulles à talons, le bonnet de ilen telles ù coques, des mitaines noires et des parfaits contentement. Mais, pour lai rendre entièrement justice, il est nécessaire d'ajouter qu'elle avait une si haute idée de ses ruines, qu'elle se décolletait le soir, portait des gants longs, et se teignait encore les joues avec le rouge classique de Martin. Dans ses rides une amabilité redoutable, un feu prodigieux dans ses yeux, une dignité profonde dans toute sa personne, sur sa langue un esprit à triple dard, dans sa tète une mémoire infaillible faisaient de cette vieille femme une véritable puissance. Elle avait dans le parchemin de sa cervelle tout celui du cabinet des chartes et connaissait les alliances des maisons princières , ducales et comtales de l'Europe, à savoir oit étaient les derniers germains de Charlemagne. Aussi nulle usurpation de titre ne pouvait-elle lui échapper. Les jeunes gens qui voulaient être bien vus, les ambitieux, les jeunes femmes lui rendaient de constans hommages. Son salon faisait autorité dans le faubourg Saint- Germain. Les mots de ce Talleyrand femelle restaient comme des arrêts. Certaines personnes venaient prendre chez elle des avis sur l'étiquette ou les usages, et y chercher des leçons de bon goût. Certes, nulle vieille femme ne savait comme elle empocher sa tabatière; et elle avait, en s'asseyant ou se croisant les jambes, des mouvemens de jupe d une précision, d'une grâce qui désespérait les jeunes femmes les plus élégantes. Sa voix lui était demeurée dans la tête pendant le tiers de sa vie, mais elle n'avait pu l'empêcher de descendre dans les membranes du nez, ce qui la rendait étrangement significative. De sa grande fortune il lui restait cent cinquante mille livirs en bois, généreusement rendus par Napoléon. Ainsi, biens et personne, tout en elle était tonsidérablc. Cette curieuse antique était dans une bergère au coin de la cheminée et causait avec le vidame de Pamiers, autre ruine contemporaine. Ce vieux seigneur, ancien Commandeur de l'Ordre de Malte, était un homme grand, long et fluet, dont le col était toujours serré de manière a lui comprimer les joues qui débordaient légèrement la cravate et à lui maintenir la tète haute; attitude pleine de suffisance chez ceitaines gens, mais justifiée chez lui par un esprit vollairien. Ses yeux a Heur de tète semblaient tout voir et avaient effectivement tout vu. Il mettait du coton dans ses oreilles. Enfin sa personne offrait dans l'ensemble un modèle parfait des lignes aristocratiques, lignes menues
et frêles, souples et agréables, qui, semblables à celles du serpent, peuvent à volonté se courber, se dresser, devenir coulantes ou roides.
Le duc de Navarreins se promenait de long en large dans le salon avec monsieur le duc de Grandlieu. Tous deus étaient des hommes âgés de cinquante-cinq ans, encore verts, gros et courts, bien nourris, le teint un peu rouge, les yeux fatigués, les lèvres inférieures déjà pendantes. Sans le ton exquis de leur langage, sans l'affable politesse de leurs ma» nières, sans leur aisance qui pouvait tout à coup se ehanger en impertinence, un observateur superficiel aurait pu les prendre pour des banquiers. Mais toute erreur devait cesser en écoutant leur conversation armée de précautions avec ceux qu'ils redoutaient, sèche ou vide avec leurs égaux, perfide pour les inférieurs que les gens de cour ou les hommes d'État savent apprivoiser par de verbeuses délicatesses et blesser par un mot inattendu. Tels étaient les représentons de cette grande noblesse qui voulait mourir ou rester tout entière, qui méritait autant d'éloge que de blâme, et sera toujours imparfaitement jugée jusqu'à ce qu'un poète l'ait montrée heureuse d'obéir au rot en expirant sous la hache de Richelieu, et méprisant la guillotine de 89 comme une salo vengeance.
Ces quatre personnages se distinguaienftons par une voix grêle, particulièrement en harmonie avec leurs idées et leur maintien. D'ailleurs, la plus parfaite égalité régnait entre eux. L'habitude prise par eux à la cour de cacher leurs émotions les empêchait sans doute de manifester le déplaisir que leur causait l'incartade de leur jeune parente.
Pour empêcher les critiques de taxer de puérilité le commencement de la scène suivante, peut-être est-il nécessaire de faire observer ici que Locke se trouvant dans la compagnie de seigneurs anglais renommés pour leur esprit, distingués autant par leurs manières que par leur consistance politique, s'amusa méchamment à sténographier leur conversation par un procédé particulier, et les fit éclater de rire en la leur lisant, afin de savoir d'eux ce qu'on en pouvait tirer. En effet, les classes élevées ont en tout pays un jargon de clinquant qui, lavé dans les cendres littéraires ou philosophiques, donne infiniment peu d'or au creuset. A tous les étages de la société, sauf quelques salons parisiens, l'observateur retrouve les mêmes ridicules que différencient seulement la transparence ou l'épaisseur du vernis. Ainsi , les conversations substantielles sont l'exception sociale, et le béotianisme défraie habituellement les diverses zones du monde. Si forcément on parle beaucoup dans les hautes sphères, on y pense peu. Penser est une fatigue, et les riches aiment à voir couler la vie sans grand effort. Aussi est-ce en comparant le fond des plaisanteries par échelons, depuis le gamin de Paris jusqu'au pair de France, que l'observateur comprend le mot de monsieur de Talleyrand : Les vmnières sont tout, traduction élégante de cet axiome judiciaire : La forme emporte le fond Aux yeux du poète, l'avantage restera aux classes inférieures qui ne manquent jamais à donner un rude cachet de poésie ù leurs pensées. Cette observation fera peut-être comprendre l'infertilité des salons, leur vide, leur peu de profondeur, et la répugnance que les gens , supérieurs éprouvent à faire le. méchant commerce d'y échanger leurs pensées.
Le duc s'arrêta soudain, comme s'il concevait une idée lumineuse , et dit à son voisin : — Tous avez donc vendu Thornton?
— Non, il est malade. J'ai bien peur de le perdre, et j'en serais désolé; c'est un. cheval excellent à la chasse. Savezvous comment va la duchesse deMarigny ?
— Non, je n'y suis pas allé ce malin. Je sortais pour la voir, quand vous êtes venu me parler d'Antoinette. Mais elle avait été fort mal hier, l'on eu désespérait, elle a été administrée.
— Sa mort changera la position de votre cousin.
— En rien, elle a fait ses partages de son vivant et s'était réservé une pension que lui paye sa nièce, madame de Soulanges, â laquelle elle a donné sa terre de Guébriant à rente viagère.
LE sieci b. — v.
(Extrait de la CooufÂie humain*)
DE BALZAC
— Ce sera une grande perte pour la société. F,lle était bonne femme. Sa famille aura de moins une personne dont les conseils et l'expérience avaient de la portée. Entre nous soit dit, elle était le chef de la maison. Son fi s M i igny, est un aimable homme; il a du trait; il sait causer. Il est agréa- Lie, très agréable ; oh! pour agréable, il l'est sans contredit; mais... aucun esprit de conduite. Eh bien ! c'est extraordinaire, il est très fin. L'autre jour, il dînait au Cercle avec tous ces richards de la Chaussée-d'Aniin, et votre oncle (qui va toujours y faire sa partie) le voit. Etonné de le rencontrer là, il lui demande s'il est du Cercle. « — Oui,je ne vais plus dans le inonde, je vis avec les banquiers. » Vous savez pourquoi? dit le marquis en jetant au duc un (in sourire.
— Non.
— Il est amouraché d'une nouvelle mariée, cette petite madame Keller, la fille de Grandville, ur.e femme que l'on dit fort à la mode dans ce monde-là.
— Mais Antoinette ne s'enfuie pas, à ce qu'il parait, dit le vieux vi daine.
— L'affection que je porte à cette petite femme me fait prendre en ca moment un singulier passe-temps, lui répondit la princesse en empochant sa tabatière.
— Ma chère tante , dit le duc en s'arrètant, je suis désespéré. Il n'y avait qu'un homme de Bonaparte capable d'exiger d'une femme comme il faut de semblables inconvenances. Entre nous soit dit, Antoinette aurait dû choisir mieux.
— Mon cher, répondit la princesse, les Montriveau sont anciens et fort bien alliés , ils tiennent à toute la haute noblesse de Bourgogne. Si les Rivaudoult d'ArsGhoot , de la branche Dulmen, finissaient en Gallicie, les Montriveau succéderaient aux biens et aux titres d'ArsçUflpt ; ils en héritent par leur bisaïeul.
— Vous en êtes sûre?...
— Je le sais mieux que ne le savait le père de celui-ci, que je voyais beaucoup et à qui je l'ai appris. Quoique chevalier des ordres, il s'en moqua; c'était un encyclopédiste. Mais son frère en a bien profité dans l'émigration. J'ai ouï dire que ses parens du nord avaient été parfaits pour lui...
— Oui, certes. Le comte de Montriveau est mort à Pétersbourg où je l'ai rencontré , dit le vidame. C'était un gros homme qui avait une incroyable passion pour les huîtres.
— Combien en mangeait-il donc? dit le duc de Grandlieu.
— Tous les jours dix douzaines.
— Sans être incommodé ?
— Pas le moins du monde.
— Oh ! mais c'est extraordinaire! Ce goût ne lui a donné ni la pierre, ni la goutte, ni aucune incommodité?
— Non, il s'est parfaitement porté, il est mort par accident.
— Par accident! La nature lui avait dit de manger des huîtres, elles lui étaient probablement nécessaires; car, jusqu'à un certain point, nos goûts prédominans sont des conditions de notre existence.
— Je suis de votre avis, dit la princesse en souriant.
— Madame, vous entendez toujours malicieusement les choses, dit le marquis.
— Je veux seulement vous faire comprendre que ces choses seraient très mal entendues par une jeune femme, répondit-elle.
Elle s'interrompit pour dire : — Mais ma nièce ! ma nièce !
— Chère tante , dit monsieur de Navarreins , je ne peux pas encore croire qu'elle soit allée chez monsieur de Montriveau.
— Bah ! fit la prino
— Quelle est votre idée, vidame? demanda le marquis.
— Si la duchesse était naïve, je croirais...
— Mais unefemme qui aime il vient naïve, mon pauvre vidame. Vous vieillissez don» .'
— Enfin, que faire? dit le
— Si nia chère nièce est sage , répondit la princesse, elle ira ce soir à la Cour, puisque, parbonli ommes
un lundi, jour île réception; vous \ - lourçr
nie. Il y a ii.
quérir- cl -i le marquis > u es! un ga-
lant homme, il s'y prêtera Nous ferons entendre raison à ces enfans là...
— .Mais il est difficile de rompre en visière à monsieur de Montriveau, chère Bonaparte, et il a une position. Comment donc! c'est un seigneur du jour, il a un commandement important dans la Garde , où il est très mile. I! n'a pas la moindre ambition. Au premier mot qui lui déplairait, il est homme à dire au roi : — Voilà ma démission, laissez-moi tranquille.
— Comment pense-t il donc?
— Très mal.
— Vraiment, dit la princesse, le roi reste ce qu'il a toujours été, un jacobin fleurdelisé.
— Oh ! un peu modéré, dit le vidame.
— Non, je le connais de longue date L'homme qui disait à sa femme, le jour où elle assista au premier grand couvert: " Voilà nos gens ! » en lui montrant la cour, ne pouvait être qu'un noir scélérat. Je retrouve parfaitement monsieur dans le Roi. Le mauvais frère qui volait si mal dans son bureau de l'Assemblée constituante doit pactiser avec les Libéraux, les laisser parler, discuter. Ce cagot de philosophie sera tout aussi dangereux pour son cadet qu'il l'a été pour l'aine ; car je ne sais si son successeur pourra se tirer des embarras q le se plait à lui créer ce gros homme de petit esprit ; d'ailleurs il l'exècre, et serait heureux de se dire en mourant : « Il ne régnera pas longtemps. »
^Ma tante, c'est le Roi, j'ai l'honneur de lui appartenir, et...
— Mais, mon cher, votre charge vous cte l elle votre fi ancparler! Vous êtes d'aussi bonne maison que les Bourbons. Si les Guise avaient eu un peu plus de résolution, Sa Maj slé serait un pauvre sire aujourd'hui. Je m'en vais de ce monde à temps , la noblesse est morte. Oui, tout est perdu pour vous, mes enfans, dit-elle en regardant le vidame I
que la conduite de ma nièce devrait oc upi r la ville? Elle a eu tort, je ne l'approuve pas, un scandale inutile est une faute; aussi douté-je encore de ce manque aux convenances, je l'ai élevée et je sais que ..
En ce moment la duchesse sortit de son boudoir. Elle avait reconnu la voix de sa tante et entendu prononcer le nom de Montriveau. Elle était dans un déshabillé du malin, et, quand elle se montra, monsieur de Grandlieu, qui regardait insouciamment par la croisée, vit revenir la voilure de sa nièce sans elle.
— Ma chère tille , lui dit le duc en lui prenant la tète et l'embrassant au Iront, tu ne sais donc pas ce qui se passe?
— Que se passe-t-il d'extraordinaire, cher père?
— Mais tout Paris te croit chez monsieur d,* Montriveau.
— Ma chère Antoinette, lu n'es pas sortie, iiYst-i
dit la princesse en lui tendant la main q te la duchesse baisa avec une respectueuse affection.
— Non, chère mère, je ne suis pas sortie. Et ,. dit-elle en se retournai!! pour saluer le vidame et le marquis, j'ai voulu que tout Paris mecrût chez, monsieur de Montriveau.
Le duc leva les mains au ciel, se les frappa désespérément cl se croisa les bras.
— Mais vous ne savez donc pas ce qui résultera de > de tête? dit-il enCn.
La vieille princesse s'était subitement di Ions, et regardait la duchesse qui
i et lui dit :
— Lai . mou petit ai i'em-
. nain et reprit en souriant . — •
■ ompromis votre mari . votre état dans le moml . • aviser a tout ré-
parer.
— .Mais, ma chère tante, je ne veux ri n réparer. Je de-
HISTOIRE DES TREIZE. - LA DUCHESSE DE LANGEAIS; k