‹ Le siècleChapitre 46 sur 113 · SOT · texte numérisé non relu

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sire que tout Paris sache ou dise que j'étais ce matin chez monsieur de Montriveau. Détruire cetle croyance, quelque fausse qu'elle soit, est me nuire étrangement.

— Ma fille, vous voulez donc vous perdre, et affliger votre famille?

— Mon pure, ma famille, en me sacrifiant à des intérêts, m'a, sans le vouloir, condamnée à d'irréparables malheurs. Vous pouvez me blâmer d'y chercher des adoucissemens, mais certes vous me plaindrez. *

— Donnez-vous donc mille peines pour établir convenablement des filles! dit en murmurant monsieur de Navarreins au vidame.

— Chère petite, dit la princesse en secouant les grains de tabac tombés sur sa robe, soyez heureuse si vous pouvez ; i 1 ne s'agit pas de troubler votre bonheur, mais de l'accorder avec les usages. Nous savons tous, ici, que le mariage est une défectueuse institution tempérée par l'amour. Mais estil besoin, en prenant un amant, de faire son lit sur le Carrousel? Voyons, ayez un peu de raison, écoulez-nous.

— J'écoute.

— Madame la duchesse , dit le duc de Grandlieu, si les oncles étaient obligés de garder leurs nièces, ils auraient un état dans le monde; la société leur devrait déshonneurs, des récompenses, des traitemens comme elle en donne aux gens du Roi. Aussi ne suis-je pas venu pour vous parler dj; mon neveu, mais de vos intérêts. Calculons un peu. Si vous tenez à faire un éclat, je connais le sire, je ne l'aime guère. Langeais est assez avare, personnel en diable; il se séparera de vous, gardera votre fortune, vous laissera pauvre, eteonséquemmentsans considération. Les cent mille livres de rente que vous avez héritées dernièrement de votre grand' tan te maternelle payeront les plaisirs de ses maîtresses, et vous serez liée, garrottée par les lois, obligée de direamèi à-ces arrangemens-là. Que monsieur de Montriveau vous quitte ! Mon Dieu, chère nièce, ne nous colérons point, un homme ne vous abandonnera pas jeune et belle; cependant nous avons vu tant de jolies femmes délaissées, même parmi les princesses, que vous me permettrez une supposition presque impossible, je veux le croire; alors que deviendrez-vous sans mari? Ménagez donc le vôtre au même litre que vous soignez voire beauté, qui est après tout le parachute des femmes, aussi bien qu'un mari. Je vous fais toujours heureuse et aimée; je ne tiens compte d'aucun événement malheureux. Cela étant, par bonheur ou par malheur vous aurez des enfans? Qu'en terez-vous? Des Montriveau ? — Ile bien ! ils ne succéderont pointa toute la fortune de leur père. Vous voudrez leur donner toute la vniiv cl lui toute la sienne. Mon Dieu, rien n'est plus naturel. Vous trouverez les lui; contre vous. Combien avons-nous vu île procès faits par les héritiers légitimes aux enfans de l'amour I J'en entends retentir dans lous les tribunaux du monde. Aurez-vous recours à quelque fidéicommis : si la personne en qui vous mettrez votre confiance vous trompe, à la vérité la justice humaine n'eu saura rien ; mais vos enfans seront ruinés. Choisissez donc bien ! Voyez en quelles perplexités vous êtes. De toute manière, vos enfans serontTiécessairement sacrifiés aux fantaisies de votre cœur et privés de leur état. Mon Dieu, tant qu'ils seront petits, ils seront charmans; mais ils vous reprocherontunjourd'avoir songé, plus à vous qu'à eux. Nous savons tout cela, nous autres vieux gentilshommes. Les enfans deviennent des hommes, et les hommes sont ingrats. N'ai-je pas entendu le jeune de Ilorn, en Allemagne, disant après souper : — Si

' ma mère avait été honnête femme, je serais prince régnant. Mais ce SI, nous avons passé noire vie à l'entendre dire aux roturiers, et il a fait la révolution. Quand les hommes ne peuvent accuser ni leur père, ni leur mère, ils s'en prennent à Dieu de leur mauvais sort. Kn somme, chère enfant, nous sommes ici pour vous éclairer. Hé bien 1 je me résume par un mot quo vous devez méditer: une femme no doit jamais donner raison à son mari.

— Mon oncle, j'ai calculé tant que je n'aimais pas. Alors je voyais comme vous des intérêts là où il n'y apluspourmoi que des senlimens, dit la duchesse.

— Mais, ma chère petite, la vie est tout bonnement une

complication d'intérêts et de sentimens, lui répliqua le vidame; et pour être heureux, surtout dans la position où vous êtes, il faut tâcher d'accorder ses sentimens avec ses intérêts. Qu'une grisette fasse l'amour à sa fantaisie, cela se conçoit ; mais vous avez une jolie fortune, une famille, un titre, une place à la cour, et vous ne devez pas les jeter par la fenêtre. Pour tout concilier, que venons-nous vous demander? De tourner habilement la loi des convenances au lieu de la violer. Hé, mon Dieu ! j'ai bientôt quatre-vingts ans, je ne me souviens pas d'avoir rencontré, sous aucun régime, un amour qui valût le prix dont vous voulez payer celui de cet heureux jeune homme.

La duchesse imposa silence au vidame par un regard ; et si Montriveau l'avait pu voir, il aurait tout pardonné...

— Ceci serait d'un beleffet authéâtre, dit le duc de Grandlieu, et ne signifie rien quand il s'agit de vos paraphernaux,de voire position et de votre indépendance. Vous n'êtes pas reconnaissante, ma chère nièce. Vous ne trouverez pas beaucoup de familles où les païens soient assez courageux pour apporter les enseignemens de l'expérience et faire entendre le langage de la raison à de jeunes télés folles. Renoncez à votre salut en deux minutes, s'il vous plaît de vous damner; d'accord ! Mais réliécliissez bien quand il s'agit de renoncer à vos renies. Je ne connais pas de confesseur qui nous absolve de la misère. Je me crois le droit de vous parler ainsi ; car, si vous vous perdez, moi seul je pourrai vous offrir un asile. Je suis presque l'oncle de Langeais, et moi seul aurai raison en lui donnant tort.

— Ma fille, dit le duc do Navarreins en se réveillant d'une douloureuse méditation, puisque vous parlez de sentimens, laissez-moi vous faire observer qu'une femme qui porte votre nom se doit à des senlimens autres que ceux des gens du commun. Vous voulez donc, donner gain de cause aux Libéraux, à ces jésuites de Robespierre qui s'efforcent de honnir la noblesse. Il est certaines choses qu'une Navarreins ne saurait lai re- sans manquer a toute sa maison. Vous ne seriez pas seule déshonorée.

— Allons, dii la princesse, voilà le déshonneur. Mes enfans, ne faites pas laut de biuil pour la promenade d'une voiture vide, et laissez -mui seule avec Antoinette. Vous viendrez (limr avec moi tous trois. Je me charge d'arranger convenablement les choses. Vous n'y entendez rien, vous autres hommes, vous mettez déjà de l'aigreur dans vos paroles, et je ne veux pas vous voir brouillés avec ma chère fille. Faites-moi donc le plaisir do. vous en aller.

Les trois gentilshommes devinèrent sans doute les intentions de la prineasse, ils saluèrent leurs parentes ; et monsieur de Navarreins vint embrasser sa fille au front, en lui disant : — Allons, chère enfant, sois sage. Si tu veux, il en est encore temps.

— Est-ce que nous ne pourrions pas trouver dans la famille quelque bon garçon qui chercherait dispute à ce Montriveau ? dit le vidame en descendant les escaliers.

— Mon bijou, dit la princesse, en taisant signe à son élève de s'asseoir sur une petite chaise basse, près d'elle, quand elles furent seules; je ne sais rien de plus calomnié dans ce bas monde que Dieu et le dix-huitième siècle, car, en me remémorant les choses de ma jeunesse, je ne me rappelle pas qu'une seule duchesse ait foulé aux pieds les convenances comme vous venez do le faire. Les romanciers et les écrivailleurs ont déshonoré le règnede Louis XV, ne les croyez pas. La Dubarry, ma chère, valîit bien la veuve Scarron, et elle élaitmeilleure personne. Dans mon temps, une femme savait, au milieu de ses galanteries, garder sa dignité. Les indiscrétions nous ont perdues. De là vient tout le mal. Les philophes, ces gens de rien que nous mettions dans nos salons, ont eu l'inconvenance et l'ingratitude, pour prix de nos bontés, de faire l'inventaire de nos cœurs, de nous décrier en masse, en détail, et de déblatérer contre le siècle. Le peuple, qui est très mal placé pour juger quoi que ce soit, a vu le fond des choses, sans en voir la forme. Mais dans ce tempslà, mon cœur, les hommes et les femmes ont ététoutaussi remarquables qu'aux autres époques delà monarchie. Pas un de vos Werther, aucune de vos notabilités, comme ça s'ap-

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pelle, pas un de vos hommes en gants jaunes et dont les pantalons dissimulent la pauvreté de leurs jambes, ne traverserait l'Europe, déguisé en colporteur, pour aller s'enfermer, au risque de la vie et en bravant les poignards du duc de Modène, dans le cabinet de toilette de la fille du régent. Aucun de vos petits poitrinaires à lunettes d'écaillé ne se cacherait comme Lauzun, durant six semaines, dans une armoire pour donner du courageà sa maîtresse pendant qu'elle accouchai!. II y avait plus de passion dans le petit doigt de monsieur de Jaucourt que dans toute voire race de disputailleurs qui laissent les femmes pour des amendemens ! Trouvez-moi donc aujourd'hui des pages qui se fassent hacher et ensevelir squs un plancher pour venir baiser le doigt ganté d'une Konismark? Aujourd'hui, vraiment, il semblerait que les rôles soient changés, et que les femmes doivent se dévouer pour les hommes. Ces messieurs valent moins et s'estiment davantage. Croyez-moi, ma chère, toutes ces aventurés qui sont devenues publiques et dont on s'arme aujourd'hui pour assassiner notre bon Louis XV, étaient d'abord secrètes. Sans un tas de poélriaux, de rimailleurs, de moralistes qui entretenaient nos femmes de chambre et en écrivaient les calomnies, notre époque aurait eu littérairement des mœurs. Je justifie le siècle et non sa lisière. Peut-être y a t-il eu cent femmes de qualité perdues ; mais les drôles en ont mis un millier, ainsi que font les gazeliers quand ils évaluent lus morts du parti battu! D'ailleurs, je ne sais pas ce que la Révolution et l'Empire peuvent nous reprocher : ces temps-là onlété licencieux, sans esprit, grossiers, fil loul ceja merévolte. Ce sont les marnais lieux de notre histoire! Ce préambule, ma chère enfant, reprit-elle après une pause, es! pour arriver à te dire que si Montriveau le plait, lu er bien la maîtresse de l'aimer à ton aise, et tant que tu pourras. Je sais, moi, par expérience (.1 moins de l'enfermer, maison n'enferme plus aujourd'hui), que tu feras ce qui te plaira ; et c'e 1 ce que j'aurais fait à ton âge. Seulement, mon cher bijou, je n'aurais pas abdiqué le droit de faire des ducs de Langeais. Ainsi comporte-toi décemment. Le vidanie a raison, aucun homme ne vaut un seul des sacrifices par lesquels nous sommes assez folles pour payer leur amour. Melstoi doue, dans la position de pouvoir, si tu avais le malheur d'en cire à le repentir, le trouver encore la femme de monsieur de Langeais. Quand lu seras vieille, tu seras hier, aise d'entendre la messe à la cour e! non dans un couvent de province, voilà toute la question. Une imprudence, c'est une pension, une vie errante, élrèà la merci de son amant; c'est l'ennui causé parles impertinences des I" mines qui vaudront moins que loi, précisément parce qu'elles auront été très ignoblement adroites. Il valaitcenl fois mieux ail. r cln r Montriveau, le soir, en fiacre, déguisée, que d'y envoyer !a voilure en plein jour. Tu es une pi Ulc sotte, ma chère enfant ! l'a voilure a dallé sa vanité, ta personne lui aurait pris h

dif ■ qui est juste et vrai, mais je ne l'en veux pas, moi. Tu es en arrière de deux s; 'vies ave-/ ta fai sse grandeur. Allons, laisse-nous arranger tes a i que le Montriveau aura grisé tes gens, pour satisfaire son amourpropre et le. compromettre...

— Au nom du ciel, ma lante, s'é,'ria la duchesse en bondissant, ne le calomniez pas.

— Oh! chère enfant, dit la princesse dont les ye:;x s'animèrent, je voudrais le voir des illu . un pii : e te fus senl pas funestes, mais toute illusion doit cesser. Tu m'attendrirais, n'était mon âge. Allons, ne fais de chagrin à personne, ni a lui, ni a nous. Je me charge de contenter loul le ni":i le; mais Promettez moi de ne pas te permettre désormais une seule démarche sans me consulter. Conte moi tout, je te mènerai peat-êlrfi à bien.

— Ma lante, je vous promets...

— De me dire tout...

— Oui, tout, tout ce qui pourra se dire.

— Mais, mon cœur, c'est précisément ce qui ne pourra pas se dire que je veux savoir. Entendons-nous bien. ' àîsse moi appuyermes lèvues sèches sur ton beau froriti Son, ai> c-moi faire, je te défei Is de Baiser mes os. Les vieillards ont une politesse a eux... Allons, conduis-moi Jus?

qu'à mon carrosse, dit-elle après avoir embrassé sa nièce.

— Chère tante, je puis donc aller chez lui déguisée?

— Mais, oui, ça peut toujours se nier, dit la vieille.

La duchesse n'avait clairement perçu que cette idé.1 dans le sermon que la princesse venait de lui faire. Quand madame de Chauvry fui assise dans le coin de sa voilure, madame de Langeais lui dit un gracieux adieu, et remonla chez elle tout heureuse.

— Ma personne lui aurait pris le cœur; elle a raison ma lanle. Un homme ne doit pas refuser une jolie femme, quand elle sait se bien offrir.

Le soir, au cercle de madame la duchesse de Berri, le duc de Navarreins, monsieur de Painiers, monsieur de Marsay, monsieur de Grandlieu, le ducdeMaufrigneuse démentirent victorieusement les bruits offensans qui couraient sur la duchesse de Langeais. Tant d'officiers et de personnes attestèrent avoir vu Montriveau se promenantau Tuileries pendant la matinée, que celle solle histoire fut mise sur le compte du hasard, qui prend tout ce qu'on lui donne. Aussi le lendemain la répulation de la duchesse devint-elle, malgré la slalion de sa voilure, nette et claire comme l'armet Je Mambrin après avoir éfé fourbi parSaneho. Seulement, a deux heures, au bois de Boulogne, monsieur de Ronqucrollcs i a.-sant a côté de Montriveau dans une allée, déserte, lui dit en souriant : — Elle va bien, ta duchesse! —Encore cl toujours, ajoulat-il^n appliquant un coup de cravache significatif à sa jument qui lila comme un boulet.

Deux jours après son éclat inutile, madame de Langeais écrivit à monsieur de : une lettre qui resta sans

réponse coin !:;

mesure';, et corrompu Auguste, le valet de chambre d'Armand. Aussi, le soir, à huit heures, fut-elle i Armand, dan s'était

passée la scène demeui ; : |

général ne rentrerait pas. Avait-il deux I e valet

ne voulut pas répondi heléla

clef de cette chambre, et non toute la probité de ici ho::. me. Restée seule, elle vit ses quatorze lettres posées sur un vieux guéridon; elles n'e ; : :<elées; elles

n'avaient pas été lues. A i sur un fau-

teuil, et perdit pendant un moment toute connaissance. En se réveillant, elle aperç a Au ;uste, qui lui fai -ait respirer du vinaigre.

— Une voilure, vile, ditla voiture venue, lit avec une rapidité convul-

sive, i < ; porte.

:;' 'i la vingt-quatre hei ne laissant approcher

haoïbro qui lui app u ta pielqucs lasses d'infusion de '■

maîtrese faisant que , cl surpi it des larmes dans

ses yeux éclal in, a; rèsavoir

médité dans les larmes du désespoir h' parti q pre idn I jeais eut une i

bo

paratifs. Puis elle ei

miers. lui attendant le commandeur, elle écrivit ù i: i : de .Montriveau I e vidante fut exact. Il treuva sine pâle, al itlue, ■■• ' il éiait envi,

res après-midi. Jamais celle divine créature n'avait éié plus ■ qu'elle ne l'était alors dans les langueurs de son agonie.

— Mon cher cousin, dil

ans vous valent ce i hl i

en supplie, devant une pauvre femme au comble Vous êtes un galant hemmi 'e \ ilrc jeu-

vons ont, j'aime à le croire, inspiré quel |uc iudid- r les fe tr.es.

— l'as la moindre, dit-il.

— Vraiment!

— Elles sont heureuses de tout, reprit il.

— /.h! Eh! bien, ■■ t famille, vous serez :

rai serré la main ; je |

lice. Rendez moi, mon cher \ rvicç que je nesau-

HISTOIRE DES TREIZE. — LA! DUCHESSE DE LANGEAIS

rais demander à mon père, ni à mon oncle Grandlieu, ni à aucune femme. Vous devez me comprendre. Je\ous supplie de m'obéir, et d'oublier que vous m'avez obéi, quelleque soit l'issue de vos démarches. Il s'agit d'aller, muni de cette lettre, chez monsieur de Montriveau, de le voir, de la lui montrer, de lui demander, comme vous savez d'homme à homme demander les choses, car vous avez entre vous une probité, des sentimens que vous oubliez avec nous, de lui demander s'il voudra bien la lire, non pas en votre présence, les hommes se cachent certaines émotions. Je vous autorise, pour le décider, et si vous le jugez nécessaire, à lui dire qu'il s'en va de ma vie ou de ma mort. S'il daigne...

— Daigne 1 fit le commandeur.

— S'il daigne la lire, reprit avec dignité la duchesse, faiteslui une dernière observation. Vous le verrez à cinq heures, il dîne à celle heure, chez lui, aujourd'hui, je le sais; eh ! bien, il doit, pour toute réponse, venir me voir. Si trois heures après, si à huit heures, il n'est pas sorti, tout sera dit. La duchesse de Langeais aura disparu de ce monde. Je ne serai pas morte, cher, non ; mais aucun pouvoir humain ne me retrouvera sur celte lerre. Venez dîner avec moi, j'aurai du moins un ami pour m'assisterdans mes dernières angoisses. Oui.ce soir, mon cher cousin, ma vie sera décidée; et quoi qu'il arrive, elle ne peut être que cruellement ardente. Allez, silence, je ne veux rien entendre qui ressemble soit a des observations, soit à des avis. — Causons, rions, dit-elle en lui tendant une main qu'il baisa. Soyons comme deux vieillards philosophes qui savent jouir de la vie jusqu'au moment de leur mort. Je me parerai, je serai bien coquette pour vous. Vous serez peut-être le dernier homme qui aura vu la duchesse de Langeais.

Le vidame ne répondit rien, il salua, prit la lettre et fit la commission. Il revint à cinq heures, trouva sa cousine mise avec recherche, délicieuse enfin. Le salon était paré de fleurs comme pour une fête. Le repas fut exquis. Pour ce vieillard, la duchesse fit jouer tous les brillans de son esprit, et se montra plus attrayante qu'elle ne l'avait jamais été. Le commandeur voulut d'abord voir une plaisanterie de jeune femme dans tous ces apprêts ; mais, de temps à autre, la fausse magie des séductions déployées par sa cousine pâlissait. Tantôt, il la surprenait à tressaillir émue par une sorlc de terreur soudaine ; et tantôt elle semblait écouter dans le silence. Alors, s'il lui disait : — Qu'avez-vous?

— Chut ! répondait-elle.

A sept heures elle le quitta, revint proniptement, mais habillée comme aurait pu l'être sa femme de chambre pour un voyage. Elle réclama le bras du vieillard qu'elle voulut pour compagnon, se jeta dans une voilure de louage, et tous deux lurent, vers les huit heures moins un quart, ;i la porte de monsieur de Montriveau.

Armand, lui, pendant ce temps, avait médité la lettre suivante :

«Mon ami, j'ai passé quelques raomens chez vous, à votre insu; j'y ai repris mes lettres. Oh! Armand, de vous à moi, ce no peut êlre indifférence, et la haine procède autrement. Si vous m'aimez, cessez un jeu cruel. Vous me lueriez. Plus lard, vous en seriez au désespoir, en apprenant combien vous êtes aimé. Si je vous ai malheureusement compris, si vous n'avez pour moi que de l'aversion, l'aversion comporte et mépris et dégoût; alors, tout espoir m'abandonne: les hommes ne reviennent pas de ces deux sentimens. Quelque terrible qu'elle puisse être, celte pensée apportera des consolations à ma longue douleur. Vous n'aurez pas de regrets un jour. Des regrets! ah, mon Armand, que je les ignore. Si je vous en causais un seul ?... Non je ne veux pas vous dire quels ravages il ferait en moi. Je vivrais et ne pourrais plus être votre femme. Après m'être entièrement donnée à vous en pensée, à qui donc me donner?... à Dieu. Oui, les yeux que vous avez aimés pendant un moment, ne verront plus aucun visage d'homme ; et puisse la gloire de Dieu les fermer I Je n'entendrai plus de voix humaine, après avoir entendu la vôtre, si douce d'abord, si terrible hier, car je suis toujours au lendemain de votre vengeance; puisse donc la parole de Dieu

me consumer! Entre sa colère et la vôtre, mon ami, il n'y aura pour moi que larmes et que prières. Vous vous demanderez peut être pourquoi vous écrire? Hélas! ne m'en voulez pas de conserver une lueur d'espérance, de jeter encore un soupir sur la vie heureuse avant de la quitter pour un jamais. Je suis dans une horrible situation. J'ai toute la sérénité que communique à l'âme une grande résolution, et sens en* core les derniers grondemens de l'orage. Dans cette terrible aventure qui m'a tant attaehée avons, Armand, vous alliez du désert à l'oasis, mené par un bon guide. Eh! bien, moi, je me traîne de l'oasis au désert, et vous m'êtes un guide sans pitié. Néanmoins, vous seul, mon ami, pouvez comprendre la mélancolie des derniers regards que je jette au bonheur, et vous êies le seul auquel je puisse me plaindre sans rougir. Si vous m'exaucez, je serai heureuse ; si vous êtes inexorable, j'expierai mes torts. Enfin, n'est-il pas naturel à une femme de vouloir rester dans la mémoire de son aimé, revêtue de tous les sentimens nobles? Oh I seul cher à moi ! laissez votre créature s'ensevelir avec la croyance que vous la trouverez grande. Vos sévérités m'ont fait réfléchir; et depuis que je vous aime bien, je me suis trouvée moins coupable que vous ne le pensez. Écoutez donc ma justification, je vous la dois ; et vous, qui êtes tout pour moi dans le monde, vous me devez au moins un instant de justice.

» J'ai su, par mes propres douleurs, combien mes coquetteries vous ont fait souffrir ; mais alors, j'étais dans une complète ignorance de l'amour. Vous êtes, vous, dans le secret de ces tortures, et vous me les imposez. Pendant les huit premiers mois que vous m'avez accordés, vous ne vous êtes point fait aimer. Pourquoi, mon ami? Je ne sais pas plus vous le dire, que je ne puis vous expliquer pourquoi je vous aime. Ahl certes, j'étais flattée de me voir l'objet de vos discours passionnés, de recevoir vos regards de feu ; mais vous me laissiez froide et sans désirs. Non, je n'étais point femme, je ne concevais ni le dévouement ni le bonheur de notre sexe. A qui la faute ! Ne m'auriez vous pas méprisée, si je m'étais livrée sans entraînement ! Peut-être est-ce le sublime de notre sexe, de se donner sans recevoir aucun plaisir; peut-être n'y a-t-il aucun mérite à s'abandonner a des jouissances connues et ardemment désirées? Hélas! mon ami, je puis vous le dire, ces pensées me sont venues quand j'élais si coquette pour vous; mais je vous trouvais déjà si grand, que je ne voulais pas que vous me dussiez à la pitié... Quel mot viens-je d'écrire ? Ah ! j'ai repris chez vous toutes mes lettres, je les jette au feu! Elles brûlent. Tu ne sauras jamais ce qu'elles accusaient d'amour, de passion, de folie... Je me tais, Armand, je m'arrête, je neveux plus rien vous dire de mes sentimens. Si mes vœux n'ont pas été entendus d'unie à âme, je ne pourrais donc plus, moi aussi, moi la femme, ne devoir votre amour qu'à votre pitié. Je veux être aimée irrésistiblement ou laissée impitoyablement. Si vous refusez de lire cette lettre, elle sera brûlée. Si, l'ayant lue, vous n'êtes pas, trois heures après, pour toujours mon seul époux, je n'aurai pas de honte à vous la savoir entre les mains : la fierté de mon désespoir garantira ma mémoire de toute injure, et ma fin sera digne de mon amour. Vous-même, ne me rencontrant plus sur cette terre, quoique vivante, vous ne penserez pas sans frémir à une femme qui, dans trois heures, ne respirera plus que pour vous accabler de sa tendresse, à une femme consumée par un amour sans espoir, et fidèle, non pas à des plaisirs partagés, mais à des sentimens méconnus. La duchesse de La Vallière pleurait un bonheur perdu, sa puissance évanouie ; tandis que la duchesse de Langeais sera heureuse de ses pleurs et restera pour vous un pouvoir. Oui, vous me regretterez. Je sens bien que je n'étais pas de ce monde, et vous remercie de me l'avoir prouvé. Adieu, vous ne toucherez point à ma hache; la vôtre étaitcelle du bourreau, la mienne est celle de Dieu ; la vùire tue, et la mienne sauve. Votre amour était mortel, il ne savait supporter ni le dédain ni la raillerie; le mien peut tout endurer sans faiblir, il est immortellement vivace. Ah I j'éprouve une joie sombre à vous éoraser, vous qui vous croyez si grand, à vous humilier par le sourire calme et protecteur des anges faibles qui prennent, en se couchant

(Extrait de la Comtdie humaine.)

DE BALZAC

aux pieds de Dieu, le droit et la force de'veiller en son nom sur les hommes. Vous n'avez eu que de passagers désirs ; tandis que la pauvre religieuse vous éclairera sans cesse de ses ardentes prières, et vous couvrira toujours des ailes de l'amour divin. Je pressens votre réponse, Armand, et vous donne rendez-vous... dans le ciel. Ami, la force et la faiblesse y sont également admises ;. toutes deux sont des souffrances. Cette pensée apaise les agitations de ma dernière épreuve. Me voilà si calme, que je craindrais de ne plus t'aimer, si ce n'était pour toi que je quitte le monde.

» Antoinette. »

— Mon cher cousin, dit la duchesse en arrivait à la maison de Montriveau, faites-moi la grâce de demander ù la porte s'il est chez lui.

Le commandeur, obéissant à la manière des hommes du dix-huitième siècle, descendit et revint dire à sa cousine un oui qui lui donna le frisson. A ce mot, elle prit le commandeur, lui serra la main, se laissa baiser par lui sur les deux joues, et le pria de s'en aller sans l'espionner ni vouloir la protéger.

— Mais lespassans? dit-il.

—Personne ne peut me manquer de respect, répondit-elle.

Ce fut le dernier mot de la femme à la mode et de la duchesse. Le commandeur s'en alla. Madame de Langeais resta sur le seuil de cette porte en s'enveloppant de son manteau, et attendit que huit heures sonnassent. L'heure expira. Cette malheureuse femme se donna dix minuîes, un quart d'heure ; enfin, elle voulut voir une nouvelle humiliation dans ce relard, et la foi l'abandonna. Elle ne put retenir cette exclamation : — O mon Dieu ! puis quitta ce funeste seuil. Ce fut lepren-iier mot de la carmélite.

Montriveau avait une conférence avec quelques amis, il les pressa de finir, mais sa pendule retardait, et il ne sortit pourallerà l'hôtel de Langeais qu'au momentoù la duchesse, emporlée par une rage froide, fuyait à pied dans les rues de Paris. Elle pleura quand elle atteignit le boulevard d'Enfer. Là, pour la dernière fois, elle regarda Paris fumeux, bruyant, couvert de la rouge atmosphère produite par ses lumières; puis elle monta dans une voiture de place, et sortit de cette ville pour n'y jamais rentrer. Quand le marquis de Montriveau vint à l'hôtel de Langeais, il n'y trouva point sa maîtresse, et se crut joué. Il courut alors chez le vidame, et y fut reçu au moment où le bonhomme passait sa robe de chambre en pensant au bonheur de sa jolie parente. Montriveau lui jeta ce regard terrible dont la commotion électrique frappait également les hommes et les femmes.

— Monsieur, vous seriez-vous prêté à quelque cruelle plaisanterie? s'écria-t-il. Je viens de chez madame de Langeais, et ses gens la disent sortie.

— Il est sans doute arrivé, par votre faute, un grand malheur, répondit le vidame. J'ai laissé la duchesse à votre porte...

— A quelle heure?

— A huit heures moins un quart.

— Je vous saluc,dit Montriveau qui revint précipitamment chez lui pour demander à son portier s'il n'avait pas vu dans la soirée une dame à la porte.

— Oui, monsieur, une belle femme qui paraissait avoir bien du désagrément. Elle pleurait comme une Madeleine, sans faire de bruit, et se tenait droit comme un piquet. Enfin, elle a dit un : O mon Dieu ! en s'en allant, qui nous a sous votre respect, crevé le cœur ù mon épouse et à moi' qu'étions là sans qu'elle s'en aperçut.

Ce peu de mois fit pâlir cet homme si ferme. Il écrivit quelques lignes à monsieur de Ronquerollcs, chez lequel il envoya sur-le-champ, el remonta dans son appartement.

Vers minuit, le marquis de Ronquerollcs arriva.

— Qu'as-tu, mon bon ami ? dit-il en voyant le général. Armand lui donna la lettre de la duchesse à lire.

— Eh bien ? lui demanda Ronquerollcs.

— Elle était à ma porte à huit heures, et à huit heures

un quart elle a disparu. Je l'ai perdue, et je l'aime 1 Ah! si ma vie m'appartenait, je me serais déjà fait sauter la cervelle !

— Bah 1 bah! dit Ronquerolles, calme-toi. Les duchesses ne s'envolent pas comme des bcrgeronneltes. Elle ne fera pas plus de trois lieues à l'heure ; demain, nous en ferons six, nous autres.

— Ah, peste! reprit-il, madame de Langeais n'est pas une femme ordinaire. Nous serons tous à cheval demain. Dans la journée, nous saurons par la police où elle est allée. Il lui faut une voiture, ces anges-là n'ont pas d'ailes. Qu'elle soit en route ou cachée dans Paris, nous la trouverons. IN'avons-nous pas le télégraphe pour l'arrêter sans la suivre ? Tu seras heureux. Mais, mon cher frère, tu as commis la faute dont sont plus ou moins coupables les hommes de ton énergie. Ils jugent les autres âmes d'après la leur, et ne savent pas où casse l'humanité quand ils en tendent les cordes. Que ne me disais-tu donc un mot tantôt ? Je l'aurais dit:— Sois exact.

— A demain donc, ajouta-t-il en serrant la main de Montriveau qui restait muet. Dors, si tu peux.

Mais les plus immenses ressources dont jamais hommes d'Etat, souverains, ministres, banquiers, enfin dont tout pouvoir humain se soit socialement investi, furent en vain déployées. Ni Montriveau ni ses amis ne purent trouver la trace de la duchesse. Elle s'était évidemment cloîtrée. Montriveau résolut de fouiller ou de faire fouiller tous les cou- Yens du monde. Il lui fallait la duchesse, quand même il en aurait coûté la vie à toute une ville. Pour rendre justice à cet homme extraordinaire, il est nécessaire de dire que sa fureur passionnée se leva également ardente chaque jour, et dura cinq années. En 1829 seulement, le duc de Navarreias apprit, par hasard, que sa fille était partie pour l'Espagne, comme femme de chambre de lady JuliaHopwood, et qu'elle avait quitté cette dame à Cadix, sans que lady Julia se fût aperçue que mademoiselle Caroline était l'illustre duchesse dont la disparition occupait la haute société parisiei

Les sentimens qui animèrent les deux amans quand ils se retrouvèrent à la grille des Carmélites et en présence d'une mère supérieure doivent être maintenant compris dans toute leur étendue, et leur violence, réveillée de part et d'autre, expliquera sans doute le dénoûment de cette aventure.

Donc, en 1825, le duc de Langeais mort, sa femme était libre. Antoinette deNavarreins vivait consumée par l'amour sur un banc de la Médiiei ranée; mais le pape pouvait casser les vœux de la sœur Thérèse. Le bonheur acheté par tant d'amour pouvait éclore pour les deux amans. Ces pensées firent voler Montriveau de Cadix à Marseille, de Mars Paris. Quelques mois après son arrivée en France, un brick de commerce armé en guerre partit du port de Marseille et fit route pour l'Espagne. Ce bâtiment était frété par plusieurs hommes de distinction, presque tous Français, qui. épris de belle passion pour l'Orient, voulaient en visiter les contrées. Les grandes, connaissances de Montriveau sur ces pays en faisaient un précieux compagnon de voyage pour ces personnes, qui le prièrent d'être des leurs, et il y consentit. Le ministre de la guerre le nomma lieutenant-général et le mit au comité d'artillerie pour lui faciliter cette partie de plaisir. ,

Le brick s'arrêta, vingt-quatre heures après son déparlau nord-ouest d'une île en vue des côtes d'Espagne. I timent avait été choisi assez tin de carène, assez léger d« mature pour qu'il pût sans danger s'ancrer à une demi-lieue des rescifsqui, de ce côté, défendaient sûrement l'aboi di- l'île. Si des barques ou des habitans apercevaient le brick dans ce mouillage, ils ne pouvaient d'abord en concevoir aucune inquiétude. Puis il fut facile d'en justifier aussitôt le stationnement. Avant d'arriver en vue de l'Ile, Montriveau fit arborer le pavillon des Etats-Unis. Les matelots engagés pour le service du bâtiment étaient Américains el ne i arlaienl que la langue anglaise. L'un des compagnons de monsieur de Montriveau les embarqua tous sur une chaloupe et les amena dans une auberge de la petite ville, ou il les maintint à une hauteur d'ivresse qui ne leur laissa pas la langue

HISTOIRE DES TREIZE. - LA DUCHESSE DE LANGEAIS

an

libre. Puis il dit que le brick était monte par des chercheurs de trésors, gens connus aux Etats-Unis pour leur fanatisme, et dont uq des écrivains de ce pays a écrit l'histoire. Ainsi la présence du vaisseau dans les rescifs fut suffisamment expliquée. Les armateurs et les passagers y cherchaient, dit le prétendu contre-maître dos matelots, les débris d'un galion échoué en 1778 avec les trésor? envoyés du Mexique. Les aubergistes et les autorités du pays n'en demandèrent pas davantage.

Armand et les amis dévoués qui le secondaient dans sa difficile entreprise pensèrent Jout d'abord que ni la ruse ni la force ne pouvaient faire réussir la délivrance eu l'enlèvement de la sœur Thérèse du côté de la petite ville. Alors, d'un commun accord, ces hommes d'audace résolurent d'attaquer le taureau par les cornes. Ils voulurent se frayer un chemin jusqu'au couvent par les lieux mêmes où tout accès y semblait impraticable, et de vaincre la nature, comme le général Lamarque l'avait vaincue à l'assaut de Caprée. En celle circonstance, les tables de granit taillées à pic, au bout de l'île, leur offraient moins de prise que celles de Caprée n'en avaient offert à Montriveau, qui fut de cette incroyable expédition, et lesnonnes lui semblaient plus redoutables que né le fut sir Hudson Lowe. Enlever ia duchesse avec fracas couvrait ces hommes de honte. Autant aurait valu faire le siège delà ville, du couvent, et ne pas laisser un seul témoin de leur victoire, a la manière des pirates. Pour eux celte mil éprise n'avait donc que deux faces. Ou quelque incendie, quelque fait d'armes qui effrayât l'Europe en y laissant ignorer la raison du crime ; ou quelque enlèvement aérien, mystérieux, qui persuadât aux nonnes que le diable leur avait rendu visite. Ce dernier parti triompha dans le conseil secret tenu a Paris avant le départ. Puis, tout avait été prévu pour le succès d'une enlreprise qui offrait a ces hommes blasés des plaisirs de Paris un véritable amusement.

Une espèce de pirogue d'une excessive légèreté, fabriquée a Marseille d'après un modèle malais, permit de naviguer dans les rescifs jusqu'à l'endroit où ils cessaient d'être praticables. Peux cordes en fil de fer, tendues parallèlement a une dislance de quelques pieds slir des inclinaisons inverses, et sur lesquelles devaient glisser les paniers également en lil de fer, servirent de pont, comme en Chine, pour aller d'un rocher à l'autre. Les écueils furent ainsi unis les uns aux autres par un système de cordes et de. paniers qui ressemblaient à ces fils sur lesquels voyagent certaines araignées, et par lesquels elles enveloppent un arbre; œuvre d'instinct que les Chinois, ce peuple essentiellement imitateur, a copiée le premier, historiquement parlant. Ni les lames ni les caprices de la mer ne pouvaient déranger ces fragiles constructions. Les cordes avaient assez de jeu pour offrir aux fureurs des vagues cette courbure étudiée par un ingénieur, feu Caeliin, l'immortel créateur du port de Cherbourg, la ligne savante au delà de laquelle cesse le pouvoir de l'eau courroucée; courbe établie -d'après une loi dérobée aux secrets de la nature par le génie de l'observation, qui est presque tout le génie bumain.

Les compagnons de monsieur de Montriveau étaient seuls ' sur ce vaisseau. Les yeux de l'homme ne pouvaient arriver jusqu'à eux. Les meilleures longues-vues braquées du haut des lillacs par les marins desbâtimens ù leur passage n'eussent laissé découvrir ni les cordes perdues dans les rescifs ni les hommes cachés dans les rochers. Après onze jours de travaux préparatoires, ces treize démons humains arrivèrent au pied du promontoire élevé d'une trentaine de toises audessus de la mer, bloc aussi difficile à gravir par des hommes qu'il peut l'être à une souris de grimper sur les contours polis du ventre en porcelaine d'un vase uni. Cette table de granit était heureusement fendue. Sa fissure, dont les deux lèvres avaient la roideurde la ligne droite, permit d'y attacher, a un pied de dislance, de gros coins de bois dans lesquels ces hardis travailleurs enfoncèrent des crampons de fer. Ces crampons, préparés à l'avance, étaient terminés par une palette trouée sur laquelle ils fixèrent une marche faite avec une planche de sapin extrêmement légère qui venait s'adapleraux entailles d'un mat aussi haut que le promon

toire et qui fut assujettie dans le roc au bas de lagr^ve Avec une habileté digne de ces hommes d'exécution, l'un d'eux, profond mathématicien, avait calculé l'aigle nécessaire pour écarter graduellement les marches en haut et en bas du mât, de manière à placer dans son milieu le point ù partir duquel les marches de la partie supérieure gagnaient en éventail le liant du rocîicr; ligure également représentée, mais en sens inverse, par les marches d'en bas. Cet escalier, d'une légèreté miraculeuse et d'une solidité parfaite, coula vingt ^ deux jours de travail. Un briquet phosphorique, une nui et le ressac de la mer suffisaient à en faire disparaître éternellement les traces. Ainsi nulle indiscrétion n'était possible, et nulle recherche contre les violateurs du couvent ne pouvait avoir de succès.

Sur le haut du rocher se trouvait une plate-forme, bordée de tous côtés par le précipice taillé à pic. Les treize inconnus, en examinant le terrain avec leurs lunettes du haut de la hune, s'étaient assurés que, malgré quelques aspérités, ils pourraient facilement arriver aux jardins du couvent, dont les arbres suffisamment touffus offraient de sûrs abris. La, sans doute, ils devaient ultérieurement décider par quels moyens se consommerait le rapt de la religieuse. Après de si grands efforts , ils ne voulurent pas compromettre le succès de leur entreprise en risquant d'être aperças, et furent obligés d'attendre que le dernier quartier de la lune expirât.

Montriveau resta, pendant deux nuits, enveloppé dans son manteau, couché sur le roc. Les chants du soir et ceux du matin lui causèrent d'inexprimables délices. Il alla jusqu'au mur, pour pouvoir entendre la musique des orgues, et s'efforça de distinguer une voix dans cette masse de voix. Mais, malgré le silence, l'espace ne laissait parvenir à ses oreilles que les effets confus de la musique. C'était de suaves harmonies où les défauts ûc l'exécution ne se faisaient plus sentir, et d'où la pure pensée de l'art se dégageait en se communiquant a l'âme, sans lui demander ni les efforts de l'attention ni les fatigues de l'entendement. Terribles souvenirs pour Armand, dont l'amour reflorissait tout entier dans cette brise de musique, où il voulut trouver d'aériennes promesses de bonheur. Le lendemain de la dernière nuit, il descendit avant le lever du soleil, après être resté durant plusieurs heures les yeux attachés sur la fenêtre d'une cellule sans grille. Les grilles n'étaient pas nécessaires au-dessus deeesabimes. Il y avait vu de la lumière pendant toute la nuit. Or, cet instinct du cœur, qui trompe aussi souvent qu'il dit vrai, lui avait crié : — Elle est lui * — Elle est certainementlà, et demain je l'aurai, se dit-il en mêlant de joyeuses pensées aux tintemens d'une cloche qui sonnait lentement. Etrange bizarrerie du cœur! il aimait avec plus de passion la religieuse dépérie dans les élancemens de l'amour, consumée par les larmes, les jeûnes, les veilles et la prière, la femme de vingt-neuf ans fortement éprouvée, qu'il n'avait aimé la jeune fille légère, 'a femme de vingt-quatre ans, la sylphide. Mais les hommes d'âme vigoureuse n'ont-ils pas un penchant qui les entraine vers les sublimes expressions que de nobles malheurs ou d'impétueux mouvemens de pensées ont gravées sur le visage d'une femme? La beauté d'une femme endolorie n'est-elle pas la plus attachante de toutes pour les hommes qui se sentent au cœur un trésor inépuisable de consolations et de tendresses à répandre sur une créature gracieuse de faiblesse et forte par le sentiment. La beauté fraîche, colorée, unie, le joli en un mot, est l'attrait vulgaire auquel se prend la médiocrité. Montriveau devait aimer ces visages où l'amour se réveille au milieu des plis de la douleur et des ruines de la mélancolie. Un amant ne fait-il pas alors saillir, à la voix de ses puissans désirs, un être tout nouveau, Jeune, palpitant, qui brise pour lui seul une enveloppe belle pour lui, détruite pour le monde. Ne possèdc-t-il pas deux femmes : celle qui se présente aux autres pâle, décolorée, triste; puis celle du cœur que personne ne voit, un ange .qui comprend la vie par le sentiment, et ne paraît dans toute sa gloire que pour les solennilésde l'amour? Avant de quitter son poste, le général entendit de fribles accords qui partaient de cette cellule

DE BALZAC

douces voix pleines de tendresse. En revenant sous le rocher au bas duquel se tenaient ses amis, il leur dit en quelques mots, empreints de cette passion communicative quoique discrète dont les hommes respectent toujours l'expression grandiose, que jamais, en sa vie, il n'avait éprouvé de si captivantes félicités.

Le lendemain soir, onze compagnons dévoués se bissèrent dans l'ombre en haut de ces rochers, ayant chacun sur eux unjpoignard, une provision de chocolat, et tous les instrumens que comporte le métier des voleurs. Arrivés au mur d'enceinte, ils le franchirent au moyen d'échelles qu'ils avaient fabriquées,|et se trouvèrent dans le cimetière du couvent. Montriveau reconnut et la longue galerie voûtée par laquelle il était venu naguère au parloir, et les fenêtres de cette salle. Sur-le-champ, son plan fut fait et adopté. S'ouvrir un passage par la fenêtre de ce parloir qui en éclairait la partie affectée aux carmélites, pénétrer dans les corridors, voir si les noms étaient inscrits sur chaque cellule, aller à celle de la sœur Thérèse, y surprendre et bâillonner la religieuse pendant son sommeil, la lier et l'enlever, toutes ces parties du programme étaient faciles pour des hommes qui, à l'audace, à l'adresse des forçats, joignaient les connaissances particulières aux gens du monde, et auxquels il était indifférent de donner un coup de poignard pour acheter le silence.

La grille de la fenêtre fat sciée en deux heures. Trois hommes se mirent en faction au dehors, et deux autres restèrent dans le parloir. Le reste, pieds nus, se posta de distance en distance à travers le cloître où s'engagea Montriveau, caché derrière un jeune honlme, le plus adroit d'entre eux, Henri de Marsay, qui, par prudence, s'était vêtu d'Hn costume de carmélite absolument semblable a celui du couvent. L'horloge sonna trois heures quand la fausse religieuse et Montriveau parvinrent au dortoir. Ils eurent bientôt reconnu la situation des cellules. Puis , n'entendant aucun bruit, ils lurent, à l'aide d'une lanterne sourde, les noms heureusement écrits sur chaque porte, et accompagnés de ces devises mystiques, de ces portraits de saints ou de saintes que chaque religieuse inscrit en forme d'épigraphe sur le nouveau rôle de sa vie, et où elle révèle sa dernière pensée. Arrivé à la cellule de la sœur Thérèse, Montriveau lut cette inscription : Sub invocalione sanclœ matris Thcrcsœ ! La devise était : Adoremus in œlermim. Tout-à-coup son compagnon lui mit la main sur l'épaule, et lui fit voir une vive lueur qui éclairait les dalles du corridor par la fente de la

porte. En ce moment, monsieur de Ronquerolles les rejoignit.

— Toutes les religieuses sont à l'église et commencent l'office des morts, dit-il.

—Je reste, répondit Montriveau; repliez-vous dans le parloir, et fermez la porte de ce corridor.

Il entra vivement en se faisant précéder de la fausse religieuse, qui rabattit son voile. Ils virent alors, dans l'antichambre de la cellule, la duchesse morte, posée a terre sur la planche de son lit, et éclairée par deux cierges. Ni Montriveau ni de Marsay ne dirent une parole, ne jetèrent un cri ; mais ils se regardèrent. Puis le général fit un geste qui voulait dire : — Emportons-la.

— Sauvez-vous, cria Ronquerolles, la procession des religieuses se met en marche, vous allez être surpris.

Avec la rapidité magique que communique aux mouvemens un extrême désir, la morte fut apportée dans le parloir, passée par la fenêtre et transportée au pied des murs, au moment où l'abbesse, suivie des religieuses, arrivait pour prendre le corps de la sœur Thérèse. La sœur chargée de garder la morte avait eu l'imprudence de fouiller dans sa chambre pour en connaître les secrets, et s'était si fort occupée à cette recherche qu'elle n'entendit rien et sortait alors épouvantée de ne plus trouver le corps. Avant que ces femmes stupéfiées n'eussent la pensée de faire des recherches, la duchesse avait été descendue par une corde en bas des rochers et les compagnons de Montriveau avaient détruit leur ouvrage. A neuf heures du matin, nulle trace n'existait ni de l'escalier ni des ponts de cordes; le corps de la sœur Thérèse était à bord ; le brick vint au port embarquer ses matelots, et disparut dans la journée. Montriveau resta seul dans sa cabine avec Antoinette del\"avarreins,d»nt, pendant quelques heures, le visage resplendit complaisamment pour lui des sublimes beautés dues au calme particulier que prête la mort a nos dépouilles mortelles.

— Ah !ea, dit Ronquerolles à Montriveau quand celui ci reparut sur le tillac, c'était une femme, maintenant ce n'est rien. Attachons un boulet à chacun de ses pieds, jetons-la dans la mer, et n'y pense plus que comme nous pensons à un livre lu pendant notre enfance.

— Oui, dit Montriveau, car ce n'est plus qu'un poèae.

— Te voilà sage. Désormais aie des passions ; mais de l'amour, il faut savoir le bien placer, et il n*y a que le dernier amour d'une femme qui satisfasse le premier amour d'un homme.

Genève, au Pré-Lêvêque, 26 janvier 183t.

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