‹ Le siècleChapitre 59 sur 113 · LE TRAJET · texte numérisé non relu

LE TRAJET

Alors commença cette marche pénible qui, de la Tour, devaitconduire Barksteadà Tyburn, où déjà lespotences étaient dressées, où le bourreau attendait déjà. L'anxiété générale éiait grande, car il s'agissait comme d'une victoire pour les deux partis. Les royalistes ne doutaient pas que Barkstead, pusillanime et malade, ne vînt rompre celte chaîne d'impérieux trépas, dont l'héroïsme exaltait le peuple. Les républicains tremblaient que celui d'entre eux tous à qui le nom de vertueux n'était refusé par personne, ne démentît par ses lâchetés la vérité de leurs principes. Ils craignaient surtout que, dans le discours que les condamnés ont, coutume d'adresser au peuple, il n'abandonnât le droit déjuger les rois et qu'il ne confessât cet acte comme un crime.

Dans cet état des esprits, le traîneau sortit de la Tour et s'avança dans Church-Hill. Si, d'un côté, les amis de Barkstead s'étaient activement préparés à soutenir sa marche; d'une autre part, ses ennemis n'avaient rien négligé pour en faire un supplice anticipé. Dès que Barkstead parut, une nuée de quolibets, d'injures et de huées fondit sur lui. C'étaient d'amères dérisions sur sa religion, et sur lui-même de cruelles comparaisons de sa fortune passée avec sa position actuelle, et le plus souvent d'épouvantables descriptions des tortures qu'il allait subir.

— Ohé! Barkstead, Bai kslead ! le régicide! crièrent d'abord toutes les voix, puis on entendit çà et là :

— Ohé! le colonel! à la danse, à la danse des sorcières I à trois et sans toucher la terre !

— As-tu cherché le Seigneur? — Certes, il l'a cherché et il l'a trouvé, car l'Esprit-Saint s'est mis à cheval sur son nez pour lui servir de lunettes! 9

— Si tu n'as pas bien déjeuné, tant mieux, Barkstead ! on te servira un pudding au sang de tes propres entrailles, bien rôties.

— Voyez donc! qu'il est pâle! — Il a peur! —Il pleure I — Il demande grâce I

— 11 vous méprise I cria Love de sa voix tonnante, en reprenant sa place à côté du colonel. Les quolibets s'ir.terrompirent à ce cri, et l'on entendit la voix moins puissante, mais aussi sonore et plus ferme de Barkstead ajouter avec résignation :

— Je les plains et je leur pardonne.

Des houras s'élevèrent de toutes parts, car Barkstead avait résisté à cette première attaque. Le traîneau s'avança paisiblement. Richard marcha à côté de son père. Tout-à-coup, au bout de Church Hill, il ville colonel, qu'il suivait attentivement de ses regards, ôter son chapeau en saluant quelqu'un

qu'il semblait apercevoir de loin. Richard leva les veux et vit sa mère à l'une des fenêtres de la maison de Tom Love; elle agitait son mouchoir. Triste, mais résolue, elle s'était placée sur le passage de son époux; son visage était calme, un mélancolique sourired'encouragemcnteflleurait ses lèvres, et le mouvement de sa têle, qu'elle relevait avec fierté, semblait crier au colonel :

— Courage I et ne tremble pas, car moi, qui suis femme et qui resterai seule, je suis forte, et tu vois que je ne pleure pasl

Tous les spectateurs devinrent attentifs, car le traîneau était encore loin de la fenêtre; cette scène pouvait être longue et la résolution de l'un ou de l'autre pouvait y succomber. Les regards passaient rapidement du colonel qui s'avançait lentement, à sa femme qui ne quittait pas la croisée. La sainteté de cette dernière entrevue et de cet intime adieu de deux âmes qui avaient été si longtemps et si parfaitement unies, se répandit parmi la foule qui attendait le traîneau et celle qui l'accompagnait, car nul cri, nulle injure ne vint troubler cette scène muette. Seulement on entendit Barkstead se penchant vers Love, lui 'dire en souriant :

— Dieu est le mari des veuves et le père des orphelins! dites cela à Marie et à Richard après ma mort, pour qu'ils pleurent moins le mari et le père qu'ils auront perdu.

Cependant le traîneau avançait, et déjà il se trouvait sous la fenêtre où était penchée mistriss Barkstead. On s'attendait à quelques paroles de consolation descendue de sa bouche comme du ciel; mais il sembla que le soin de sa contenance eût épuisé toute sa force, car elle demeura muette au moment où son mari était assez près d'elle pour pouvoir l'entendre. Seulement, elle se pencha tout-à-fait hors de la croisée, et avec une dignité qui emprunta au souvenir de son jeune amour une grâce indicible, elle envoya à son mari un dernier et chaste baiser. Barkstead, en ce moment, était sous la croisée; à ce mouvement de sa femme, il se leva debout sur le traîneau, ôta son large feutre avec une sorte de courtoisie galante; et, d'une voix où l'exaltation religieuse se mêlait à la plus intime émotion, il s'écria :

— Au ciel ! au ciel ! au ciel ! mon amour, je vous laisse dans la tempête (1).

Ce fut un noble et doux sentiment qui s'empara du peuple à ces simples et nobles paroles. Les houras des amis du colonel ne répondirent pas à sa voix, mais de sourds sanglots se firent entendre; on vit bien des mains rudes et grossières essuyer furtivement une larme, tandis que Richard, les yeux fixés sur son père, le contemplait dans une muette extase, d'où on ne saurait dire que la joie fût entièrement bannie. A cette heure, il semblait que la mort ne fût plus qu'une circonstance presque indifférente de ce jour; toutes leslnquiétudes des amis de Barkstead s'étant attachées à la manière dont il saurait mourir, il arriva qu'en le voyant plein de tant décourage et de force, leur satisfaction fut si vive que leur marche prit un air de triomphe, et qu'il sembla que ce traîneau menait Barkstead à quelque grande et magnifique cérémonie, où l'attendaient de glorieuses récompenses, plutôt qu'à Tyburn, où le gibet était dressé à côté du brasier pour les entrailles et les tenailles pour le cœur.

Les soldats qui menaient le cortège et l'officier qui les commandait, en conçurent un tel dépit, que, sur un ordre de celui-ci, le conducteur fouetta vivement les chevaux, qui se mirent à trotter jusqu'à TowerGate, où la foule les empêcha de continuer à avancer aussi rapidement. Le mouvement donné an traîneau, qui ressautait avec violence sur les pavés et secouait Barkstead à lui briser les membres, lui causa une si vive douleur, qu'il sentit sa forée faillir et une sueur froide inonder son visage. Il jeta ses regards autour de lui et vit qu'il était séparé de tous ses amis. La populace, amenée à cet endroit, pouvait donc approcher de lui et les injures recommencèrent plus ardentes et plus atroces; mais lorsque la foule s'aperçut que personne ne semblait défendre le condamné , elle ajouta d'horribles menaces à ses insultes, et

(I) To heaven, to heaven, to heaven, mj love, and leave you in the storra.

LES DEUX CADAVRES

bientôt la boue fut jetée à pleines mains sur le traîneau et sur Barkstead. Un homme du peuple lui passa, a deux pouces du visage, une énorme barre de fer rougi, et comme Barkstead, dans un premier mouvement de surprise, rejeta vivement sa tête en arrière, il fut hué et sifflé avec d'effroyables éclats de rire. Bientôt on entendit un groupe de quelques misérables percer la foule avec des hurleinens de joie; on leur faisait place et ils recevaient sur leurs passages de bruyans applaudissemens. Enfin, ils arrivèrent jusqu'à Barkstead, et se mirent à marcher à côté de son traîneau en jouant une épouvantable pantomine.

D'abord, l'un d'eux éleva en l'air une longue perche, ayant à son extrémité une sorte de traverse qui imitait assez grossièrement une potence, au bout de cette traverse, il y avait une poulie sur laquelle roulait une corde soigneusement enduite de graisse. Il est à remarquer que l'on était déjà arrivé à Hoborn, et que le chemin montait très-sensiblement, la marche du traîneau était extrêmement lente. Cette circonstance permit aux misérables d'exécuter leur affreuse comédie sans quitter d'un pas le traîneau du colonel.

Ils avaient donc dressé leur perche, et le peuple attentif se pressait en silence pour voir ce qui allait en arriver, 'lorsqu'on entendit les cris déchirans d'un chien qu'on attachait, et bientôt on le vit en l'air, hissé à la poulie qui tenait à la perche et figorant un pendu au gibet. La joie de la populace, à cet aspect, fit explosion par mille cris, par des éclats de rire sans fin et des applaudissemens furieux. Ce qui surtout paraissait admirablement plaisant à la foule, c'est que l'un de ces hommes, monté sur les épaules d'un autre, tenait dans ses mains une des pattes du chien. Il paraissait consulteravec attention l'état du pouls du supplicié, et répondait docloralement, et en imitant l'importance d'un médecin, aux questions de l'un de ses compagnons, qui remplissait l'office du bourreau.

Barkstead, dès le premier aspect de cette longue perche, d'où pendait une corde, avaiteompris l'intention des hommes qui la portaient, et il en avait détourné la tête avec dégoût. Mais, à l'instant même, les huées, les sifflets, les cris de lâche, de poltroj, l'assaillirentavec tant de violence, qu'il comprit qu'il se devait à lui et à tous ceux de sa cause de paraître indifférent à toutes les menaces et à tous les outrages, et il se condamna à regarder en face les tortures de ce pauvre animal. Quand il le vit élever en l'air et se débattre dans les angoisses de l'agonie, un triste souvenir vint au cœur de Barkstead; il se rappela Phann, il se reprit à se retracer cette lutte fatale de son arrestation, il se souvint du courage de ce brave chien, mort pour le sauver; il calcula en ce moment, plus précisément qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, que sa vie avait tenu à un fil, à une seconde, à un regard troublé, à une main jetée plutôt d'un côté que de l'autre, et, en pensant ainsi, son visage devint triste et soucieux, degraves réflexions rembrunirent son front, et il regardait si fixement le chien qu'on venait de détacher de la corde, que rien de ce qui se passait n'arrivait plus à sa pensée, et qu'on pourrait dire que sa vue était absente de ses regards.

Il fut tout-à-coup éveillé de cette sombre préoccupation par les douloureux hurlcmens du chien qu'on avait détaché. Imitant, dans tous ses détails- le supplice qui attendait Barkstead, les acteurs de cette horrible scène, venaient d'ouvrir, avec un coutelas, le ventre du misérable animal, et l'un de ces cannibales lui arrachait les entrailles avec des tenailles et les jetait sur un brasier que d'autres hommes portaient à côté du traîneau.

C'est un secret inexplicable du cœur de l'homme que celui de sa force et de sa faiblesse. Ce supplice, dont on lui étalait le sale simulacre sous les yeux, Barkstead allait le subir, et avant de le subir, il devait le voir infliger à deux hommes dont l'un était son collègue et l'autre son ami; et cependant, en se représentant à lui-même cet horrible spectacle dans toutes ses atrocités, et en les mesurant à son courage, Barkstead s'était senti la force de le voir d'un œil calme. Celte confiance en lui-même n'était pas, à coup sûr, un mensonge; car, si, traîné par les soldats jusqu'au lieu de l'exécution, tout s'était accompli ainsi qu'il se l'était imaginé, non-seu«

lement son visage fût resté impassible, mais encore son âme n'eût pas eu un combat à soutenir contre lui-même. Mais il ne fallait pas à ce courage une lutte au delà de ses prévisions. Le parti pris, ou pour mieux dire, la provision de force que s'était faite Barkstead, suffisante pour ce qui était le plus redoutable, se trouva dépassée par un accident plus ignoble que cruel, et lorsqu'il vit le chien égorgé, ses entrailles grésillant et fumant sur les charbons ; lorsqu'une main sanglante vint secouer devant ses yeux le cœur dégouttant de l'animal, il se sentit pris d'un vertige horrible; sa vue se troubla, ses idées se confondirent, sans doute il se serait évanoui, lorsque, soudainement, le traîneau s'arrêta. La foule suspendit sa mar.îhe, et Barkstead aperçut une femme voilée qui, s'approchant de l'officier, lui parla avec une autorité qui semblait ne point souffrir de résistance.

A la manière dont celui-ci répondait, on voyait clairement qu'il balbutiait des excuses que la jeune femme n'agréait point. Enfin, sur un geste impératif de celle-ci, il ordonna à ses soldats d'éloigner les misérables qui avaient exécuté cette sanglante parodie; et comme en toutes choses l'excès est le partage des caractères sans dignité, il chassa ces hommes avec une violence aussi brutale que l'indifférence avec laquelle il les avait laissés approcher.

Cependant le cortège ne continua point à marcher, et l'inconnue s'approcha de Barkstead; elle souleva son voile pour lui seul et l'appelant doucement, elle lui dit :

— Colonel Barkstead 1 voici une fille repentante qui vient vous demander votre bénédiction. Barkstead la considéra avec étonnement ; dans l'horrible état où l'avait mis l'incident qui venait de se passer, il ne put reconnaître ni les traits qui s'offraient à lui ni la voix qu'il entendait.

— Enfant! répondit-il avec une émotion qui avait quelque chose de surhumain, comme si déjà il avait dépassé le point insaisissable, où finit la vie mortelle; enfant, es-tu l'ange de ma mort? et viens-tu me donner la main pour me soutenir en présence du Seigneur?

La jeune fille s'aperçut du trouble qui régnait dans la voix et les regards de Barkstead. Elle en comprit la cause, et monta à ses côtés sur le traîneau immobile. Là, se penchant vers lui et élevant ses bras autour de sa tête, elle l'enveloppa de son voile blanc, comme eût fait un ange de ses ailes, et elle lui dit à voix basse :

— Ne me reconnaissez-vous pas? vous qui fûtes un père pour moi!

—Oui, dit le colonel, en ressaisissant quelques lambeaux de sa mémoire, dispersée par le choc violent qu'il venait d'éprouver : oui ! j'ai aimé comme un père, une enfant qui avait ta voix et tes regards! Mais cette enfant est morte et je l'ai tuée I Pauvre Anna I

— Pauvre mère 1 répéta la jeune fille.

Cette exclamation rappela tous les souvenirs de Barkstead.

— Charlotte! s'écria-t-il.

— Oui, dit la jeune fille, Charlotte, qui s'est échappée de la prison où on la garde, pour venir vous demander votre bénédiction de mourant et pour vous avertir! Ecoutez, mon père, car vous êtes mon père, vous qui m'avez nourrie enfant! écoutez, préparez vos forces et votre courage, car ils ont résolu d'abattre votre courage et de faire chanceler tos forces. Ils vous attendent à Tyburn. Ralph est au pied de l'échafaud, et c'est Juxon qui l'a voulu ; ils tramaient cela à côté de moi, chez ma geôlière. Ce qu'ils peuvent et veulent faire, je ne le sais pas! mais les tenailles rouges et le bûcher ne sont pas le supplice à craindre ! car Ralph a ri longtemps après avoir parlé basa Juxon, et Juxon a répondu : — C'est bien t — Vous le voyez donc, mon père, il vous faut du courage. Je ne suis pas l'ange de votre mort qui vous donne la main devant le Seigneur, mais je suis votre enfant qui viens vous soutenir devant le bourreau! Me voulez-vous pour compagne?

— Merci, Charlotte, répondit Barkstead, cela ne va ni à ta position de sœur du roi, qui me condamne, ni de jeune fille faible et tremblante! laisse-moi. Vois tu cette colline d'Hoborn? regarde bien, et si tes yeux sont ausii clairvoyansque

les miens, tu verras Jésus-Christ qui me tend la main et qui vient me soutenir!

En disant ces paroles, la figure de Barkstead rayonna d'une suprême extase, et Charlotte abaissant ses bras, la dévoila radieuse et sereine aux regards de la foule immobile Le temps écoulé pendant cette interruption de la marche du cortège, avait permis aux amis de Barkstead de le rejoindre, et Richard se précipita vers son père. Aussitôt Charlotte ramena son voile sur son visage, sauta légèrement à bas du traîneau, ft lit signe à l'officier d'avancer.

— Mon père, dit-elle rapidement à Barkstead, je demeure près de vous, mais que Richard l'ignore! j'ai encore une bénédiction ù vous demander.

Le cortège se remit en marche, mais calme et solennel; nul n'osait troubler le silence religieux du colonel qui, les yeux levés vers le ciel, y faisait monter déjà son âme sur les ailes de la prière. Richard marchait à la gauche du traîneau, Charlotte à la droite. Ces deux jeunes compagnons du coupable, à l'âge où la vie n'est que pureté, devinrent, dès ce moment, la plus sûre égide de Barkstead contre les insultes préparées 6ur son passage. Ce candide dévouement qui rayonnait autour de sa claie infamante, éclaira la marche de Barkstead d'un jour d'innocence qui éblouit les plus résolus à être infâmes; et le traîneau arriva à la place deTyburn, accompagné et accueilli par un religieux silence etde muettes bénédictions.

i.'KxÉcimox.

La multitud» était immense et pressée sur la place de Tyburn. il régnait une agitation active qui ne se manifestait point par ce flux et jeflux de la foule qui roule et bat les murs des maisons comme fait la mer au pied des falaises ; mais cette agitation s'exhalait en un murmure continu et dense comme celui d'une ruche d'abeilles en travail d'essaimer. Des cavaliers formaient un carré de vingt piedsenviron autour ae la potence qui était dressée à l'une des extrémités de la plaee. Trois eordes pendaient des trois énormes anneaux de fer fixés sur les trois branches qui s'élançaient de l'énorme potence qui les supportait. Ces trois cordes avaient, à leur extrémité, un nœud coulant dans lequel on passait le cou du condamné. Au lieu de la trappe qui s'ouvre aujourd'hui sous les pas du coupable et qui le laisse tomber d'une assez grande hauteur pour que les vertèbres se brisent par la violence de la chute, une charrette, attelée d'un cheval, était placée sous le gibet. Au moment désigné pour la mort, la charrette avançait et laissait le condamné suspendu à un pied de la terre tout au plus. Le mouvement progressif de la charrette qui, en s'éloignant, serrait insensiblement le nœud coulant, et le peu d'élévation de la chute lorsque le corps la quittait, ne procurait au condamné qu'une strangulation lente et qu'il sentait dans tous ses degrés. Cette manière avait encore cet avantage, que, ne donnant pas une mort immédiate et complète, elle permettait au moins au bourreau de couper la corde aux dernières convulsions du supplicié, de façon a ce qu'il put encore sentir les tortures qui lui restaient à subir.

Cromwell, pour qui la mort était simplement la radiation d'un homme du nombre de ses ennemis, épargna les détails de la torture à presque tous les condamnés. En les frappant, il ne voulut jamais les punir de ce qu'ils ne pensaient pas comme lui, parce qu'il savait qu'on pouvait penser honorablement sans être de son avis, et n'essaya pas non plus d'épouvanter ses antagonistes par des supplices, parce qu'il s'était assuré que le sang des échafauds est fécond en vengeances. 11 lit seulement que ceux qui le combattaient n'existassent plus, par cela seul que leur vie lui était contraire ; il les tua comme on écrase un insecte parce qu'il vous pique, sans prétendre réformer sa nature ou avertir ses sem-

blables. Ce n'était pas ainsi dans la pensée des royalistes. Avoir porté le regard ou la main sur les droits de la royauté, était le plus grand de tous les crimes ! c'était désobéissance, révolte et sacrilège. Les châtimens devaient donc s'élargir pour s'égaler à tant de méfaits. Aussi, jamais la restauration n'épargna une torture à ceux qu'elle fit mourir, et si l'on ajoute qu'on avait fait une sorte de religion de l'amour de la royauté, on comprendra aisément que toute vengeance y devînt implacable et tout pardon impossible.

Le supplice était donc prêt dans toutes ses horreurs. A deux pas, en avant de la charrette, un feu de charbon de bois brûlait dans un énorme vase circulaire en 1er, de la forme d'une chaudière. Ce brasier était sans grille ni trous qui vinssent l'alimenter d air et l'exciter; aussi l'un des valets du bourreau était-il occupé à l'anime/ à l'aide d'un énorme soufflet, et les longues tenailles introduites parmi les charbons faisaient l'office de ces piques de fer il) dont on perce encore, en Angleterre, les feux de charbon de terre pour les faire mieux brûler.

Lorsque Barkstead arriva, la foule était si pressée qu'il fut impossible de faire avancer le traîneau, et qu'il fut forcé de descendre et de marcher à pied jusqu'à la potence. Il faut encore le faire observer, car ce fut la le caractère bien particulier de ce jour : l'attention générale s'était tellement attachée à la conduite et au courage du condamné, que sa mort n'entrait plus dans les craintes ni les espérances de personne. Ainsi il se trouva un moment où Barkstead, descendu du traîneau et entouré de ses seuls amis, eût pu tenter un coup désespéré. Lui et les siens pouvaient se ruer dans la foule, y jeter le désordre, et peut-être, parmi le tumulte de ces milliers d'hommes, tandis que la multitude se serait précipitée et roulée en tous sens, la fuite devenait possible et le salut pouvait l'accompagner. Mais à ce moment, nul ne pensa à la vie, ni Barkstead ni ses amis. Ceuxci ne profitèrent de cet instant que pour encourager le colonel, et lui-même ne s'occupa qu'à rassurer ceux qui l'approchaient. Les soldats eux-mêmes, qui devaient entourer Barkstead, ne semblaient pas craindre une pareille tentative, car l'officier qui les commandait, et qui, dans te moment, aurait du faire redoubler de surveillance autour du condamné, s'éloigna précipitamment et fendit la foule à ^rand'peine. 11 s'approcha de l'officier qui était a cheval au pied de la potence avec les dragons du roi, et parut lui taire le rapport de ce qui s'était passé pendant le trajet. Richard remarqua cet incident , et comme il suivait leurs mouvemens avec attention, il s'aperçut que l'officier du détachement qui les avait accompagnés désignait la jeune fille qui était près de son père. A ce mouvement, le colonel des dragons se pencha sur son cheval comme pour écouter plus attentivement ce qu'on lui disait; ,>uis, tout-à-coup, il se redressa île toute sa hauteur sur ses étriers et plongea un regard stupéfait dans le groupe où la jeune fille était près de Barkstead. Richard reconnut Ralph Salsnby, et, à la pâleur de son visage, au geste avec lequel il désigna la femme voilée, le regard dont il sembla la frapper, Richard reconnut Charlotte. L'âme de Richard, à l'âge où les vuix d'amour et d'alfection devaient seules y retentir, déjà flétrie et desséchée, n'était plus intelligente que pour les seuiiinens de haine. Le pur dévouement de cette jeune fille auprès de son père, la grâce de sa démarche, l'attention aimante ayee laquelle elle posa plusieurs fois sa main dans celle de Barkstead, rien n'avertit Richard, durant un trajet de plus d'une demi-heure, que cette femme était Charlotte ; mais le regard de Ralph le lui apprit. Ce regard eut dévoilé cette femme et montie son visage nu aux yeux de Richard, qu'il n'eût pas clé plus assuré que c'était Charlotte,

11 s'approcha d'elle et l'appela tout bas avec une tendressi honteuse de son inintelligence.

— Pas encore! lui répondit-elle.

Rarkstcad et ses amis percèrent enfin la foule, el je nel entra dans le carré que formaient les cavaliers. Avec le colonel turent admis Richard, Love, Andlaj et Charlotte;

,1) Poker.

LES DECX CADAVRES,

les autres restèrent en debors, mais le plus près possible de la potence.

A peine Barkstead fut-il arrivé, qu'on le fil monter dans la charrette. Le bourreau s'approcha de lui et lui lia les mains derrière le. dos avec des rubans de laine noire. Sur un signe de Ralph, les noeuds furent serrés avec tant de force que les mains devinrent noires et que le visage du colonel pâlit sous la violence de la douleur. Quelques sourds murmures se firent entendre ; mais Sa'snby, tirant son sabre, sembla prêt a faire justice des mécontens, et l'on se tut, tandis que Barkstead demeurait impassible. Le bourreau s'approcha de nouveau de Barkstead ; mais la voix de Love, qui venait toujours s'interposer puissante et sans peur dans les momens critiques, l'arrêta soudainement. Un parchemin venait de lui être glissé entre les jambes des chevaux; il l'avait communiqué à Andlay, et il s'avança du côté opposé à celui où était Ralph. Là se tenait, monté sur un cheval de haute taille, portant sur sa housse traînante les armes de Londres, le shérif du comté de Middlesex, qui devait présider à l'exécution.

Aussitôt que Love fut assez près de lui, il éleva la voix et lui présentant le parchemin, il dit :

— Moi, Love, boucher, citoyen de Londres, je vous présente requête pour que l'exécution de la sentence qui condamne Barkstead, soit faite selon l'usage et les règlemens du supplice, et sans qu'il y soit rien ajouté.

— Votre requête est-elle en forme, et deux témoins vous assistent-ils pour la présenter avec vous?

Mille voix s'élevèrent à cette question et répondirent en jeîant des noms en foule à l'appui de la requête, tous ces noms suivis de la qualification de citoyen de Londres.

— Eh bien ! continua le shérif, puisque la requête est appuyée, parlez, de quoi vous plaignez-vous?

— De ce que les nœuds qui attachent les mains du condamné soni serrés plus qu'il ne faut pour la sûreté de l'exécution, et que c'est une torture inutile et contraire à la loi.

— Ya-t-il ici un homme de l'art qui puisse en juger? dit le shérif.

— Me voici, moi Andlay, doyen de la faculté et citoyen de Londres, répondit le docteur.

— Qu'il soit donc fait droit à la requête, répliqua le shérif, et il tourna son cheval du côté de la charretie et s'en approcha aussitôt. Ralph, qui avait tout entendu, s'élança à coté de lui, et se penchant à sjn oreille, il lui dit a voix basse :

— Le roi le veut, monsieur, faites attention à ce que vous allez faire!

— La loi le défend, répondit tout haut le shérif. A votre place, colonel ! vous n'êtes ici qu'un assistant du bourreau, à mes ordres comme lui ! .1 votre place !

Des houras et des battemens de mains éclatèrent dans le peuple a cette réponse de son magistrat, et Ralph, la rage dans le cœur, reprit sa place près delà charrette, en tête du cheval qui s'y trouvait attelé. Le shérif laissa monter Andlay de Barkstead ; sur son rapport, iV ordonna au bourreau de desserrer les rubans qui attachaient 1rs mains du I. Immédiatement après, l'un des aides de l'exécuteur coiffa Barkstead d'un bonnet de laine feutrée, assez long pour qu'il put couvrir tout son visage au moment d l exécution. le bonnet, il fallut passer au cou du condamné la Corde qui lui était destinée. Mais la corde se trouvait telleun ut courté,que le naud coulant ne restait ouvert qu'autant que BarVstcad sc<enail sur la pointe des pieds. Les murmures recommencèrent encore ; car l'usage voulait que ce fut avec la corde au cou que les condamnés prononçassent leurs discours, et ceci était un moyen infaillible de supprimer celui du colonel. En voyant cela, le shérif, sans attendre ohe nouvelle requête de Ton) Love, ordonna que la corde dît éé, mijirgré les réclamations de Ralph, qui criait qu'il fallait eu tinir. Le bourreau détil quelques-uns d6s nœuds qui attachaient la corde à la potence, et bien qu'elle ne devint pas flottante comme celles qui attendaient le colonel Okey et sir Miles Corbet, elle se trouva cependant assez longue I.L S1ÈOLC. — v.

pour que Barkstead pût se tenir debout et parler sans difficulté.

Lorsque tous ces préparatifs furent terminés, le shérif, s'adressant a Barkstead, lui dit:

— Maintenant, monsieur, dites ce qui vous reste à régler entre vous et Dieu, mais qu'il ne s'y mêle pas une parole pour votre justification, ou je serai forcé de vous interrompre. Vous pouvez parler.

— Je ne dirai pas un mot, répondit Barkstead, que mes collègues ne soient à mes côtés ; il y a entre nous une solidarité de vie et de mort que je ne puis rompre. Je leur dois mon compte comme j'attends le leur, et je ne parlerai pas qu'ils ne soient ici.

— Cela est juste, dit le shérif. Faites donc vos adieux à vos amis et nommez les deux assitans qui doivent rester près de vous ; car je vois les traîneaux qui approchent, et une fois ces messieurs arrivés, on éloignera tout le monde de cette enceinte.

Barksteadfit un geste de la main en signe de consentement, et déclara qu'il désirait que son fils et Tom Love demeurassent a ses côtés. Il appela Charlotte, qui s'approcha, et lui \ dit alors :

— Enfant, tu m'as demandé ma bénédiction, viens, que je l'appelle sur toi, du haut du ciel que je vois ouvert déjà devant moi.

— Richard, dit la jeune fille, viens partager cette bénédiction avec moi. En disant ces mots, elle tendit la main à son cousin et monta sur la charrette par la petite échelle qui y était appuyée. Dès qu'elle fut à côté de Barkstead, elle rejeta son voile en arrière, et montrant sa figure d'enfant au peuple étonné, elle dit au colonel d'une voix assez douce pour qu'elle ne dépassât pas le rempart des cavaliers, mais pour^

I tant assez ferme pour que Ralph l'entendit : . —Mon père, mon âme est faible devant la douleur et devant la séduction. Déjà une fois on a égaré ma raison jusqu'à me faire croire que vous n'étiez qu'un lâche assassin. L'exemple de vos vertus, et l'absence d'odieux conseils m'ont l'amen. :e de cet égarement. Depuis, vous avez été proscrit, et les fêtes de la cour ont tellement rempli ma vie, que votre souvenir s'y noyait inaperçu. C'est l'heure du malheur et de la mort qui vous a seule rappelé à moi ! vous le voyez donc lien, je suis une enfant sans raison ni force, qu'on arrachera demain, peut-êtie, à ses bonnes résolutions et à sa vertu. Je viens donc vous demander de m'y attacher par un lien que rien ne pourra briser dans mon cœur. \

Elle éleva la voix et regarda Ralph en prononçant ces derniers mots.

— Que veux-tu? dit Barkstead, qui ne comprenait pas ce que demandait la jeune fille.

— A défaut de ma volonté, trop jeune pour être puissante,, répondit Charlotte, à délaut d'un prêtre qui n'oserait lier, sans l'aveu du roi, la destinée d'une lille d'Angleterre, vous, mon père, dont la mort va sanctifier les paroles, bénissez-moi comme la fiancée de Richard Barkstead, et que cette bénédiction brûle et dévore ma vie, comme la malédiction d'un père, si jamais je l'oublie ou si j'en romps le lien sacré.

Elle se mil à genoux à ces mots, ci Richard à côtéd'cllej Ralpb, le sabre lavé, se précipita vers le milieu de lacbaN retle, pour frapper le condamné dans sa rage, et prévenir la bourreau. Le shérif, élevant la baguette d'ébène qui était le signe de sa dignité, opposa re frêle morceau de bois à la large épéede Ralph, et celte épée s'uin'ia sans frapper la baguette : car, celte baguette, citait la loi, et la force brutale du colonel des dragons du roi n'osa pas y toueker, tant le respect dû à sa puissance dominait même les plus décidas à la méconnaître. Chacun était reste immobile, Ralph, le sabre levé, le shérif tenant sa baguette entre ce fer et la têt» de Barkstead. Celui-ci, calme comme s'il eût été sous l'abri du plus épais bouclier, leva les yeux au ciel, invoqua le Seigneur et prononça tout haut ces paroles :

— Charlotte Sluart, je le bénis comme fiancée de Richard Barkstead ! Richard Barkstead, je le btnis comme fiancé de Charlotte Sluart !

Ces mots excitèrent un long murmure dans la foule ; le nom de la sœur du roi courut de bouche, allumant la curiosité comme une traînée de poudre enflamme les charges d'une mine.

— Je suis forte contre la vie, maintenant, s'écria Charlotte ; vienne l'avenir, je l'attends !

Profitant aussitôt de la stupéfaction et du trouble qu'avait causés son action, elle descendit rapidement de la charrette, et Richard seul entendit qu'elle lui disait tout bas :

— A Great-House !

Chacun la suivait des yeux. Elle s'avança vers l'ofôcierqui avait accompagné et protégé le cortège de Barkstead ; sur un signe, il lui ouvrit un passage avec ses soldats, et la précédant dans sa course rapide, il lui fit bientôt traverser la foule. Ce qui surtoutaida sa retraite fut que, presqu'au même instant qu'elle s'éloignait, les traîneaux du colonel Okey et de sir Miles Corbet arrivèrent sur la place, et que l'attention du peuple, qui n'avait rien compris à celte scène, s'adressa de nouveau aux condamnés et à leur supplice.

— Maintenant, dit le shérif, le temps est venu. Parlez, colonel Barkstead, et n'oubliez pas que vous ne devez rien dire pour la justification de votre crime.

•=■> Qu'on le pende ! qu'on le pende I cria Ralph ; pendez-le avant qu'il ne soit tout à fait mort I ne voyez-vous pas qu'il s'évanouit?

Aussitôt, de la pointe de son sabre il piqua le cheval attelé à la charrette pour la faire avancer. Le cheval se cabra et se débattit, mais lacharrette demeura immobile. C'est que Tom Love avait passé un levier dans les rets de la roue, et que, tenant ce levier dans sa main de fer, les efforts du cheval furent impuissans à ébranler la charrette d'un pouce. Ralph, furieux et trompé dans toutes ses atroces espérances, rugissait et ordonnait au bourreau, avec d'effroyables menaces, de faire avancer la charrette. Mais la voix du shérif intervint encore, et la loi, si indignement violée dans l'arrestation et le jugement du colonel, fut du moins respectée <lans son supplice.

Barkstead, levant alors les yeux au ciel, dit d'une voix ferme :

— J'espère qu'on nous laissera dire ce que nous avons sur la conscience, soit que nous nous estimions coupables, soit que nous soyons innocens; car ce n'est pas l'heure maintenant de mentir à Dieu ni aux hommes : car c'est l'heure de la vérité.

— Parlez donc, reprit le shérif.

Barkstead prit la parole ; il dit :

— Je demande que Dieu m'assiste à mon heure suprême, et je le lui demande avec l'espérance d'une âme quia regretté tous ses péchés. J'en ai demandé pardon, en mon cœur, à Dieu et à tous ceux que j'ai offensés. Vous qui m'entendez, s'il en est parmi vous qui puissent élever une parole contre moi, je vous implore de me pardonner, car jeme repens.Yous qui recueillerez, en dehors de celte enceinte, des accusations contre moi, priez ceux qui reprocheront quelques fautes à ma vie de me pardonner, car je me repens !

On entendit à ces paroles un long murmure ; il s'y mêlait de la tristesse et du mécontentement. Barkstead reprit :

— Oui, je me repens pour ce que j'ai fait de contraire aux commandemens de Dieu, qui ordonnent la douceur, la patience et la charité; mais, s'il en est ici, s'il en est ailleurs qui m'accusent pour la cause de ma mort, qu'ils se taisent, car je m'en glorifie! je m'en glorifie devant vous et devant la terre, je m'en glorifie devant Dieu !

Le abérif leva sa baguette pour arrêter Barkstead, mais c'élait inutile. Les acclamations du peuple éclatèrent comme un tonnerre et suspendirent son discours mieux que n'aurait pu faire le meilleur bâillon. Ces acclamations, mêlées décris et d'applaudissemens, durèrent avec une frénésie inexprimable, jusqu'à ce que le colonel Okey parut sur la charrette et annonça par sa présence qu'il allait parler.

On l'écoula. Après lui, on écouta sir Miles Corbet, et aucun d'eux ne confessa comme crime le jugement pour lequel il mourait. Mais cette bruyante confirmation de la sentence prononcée contre Charles 1er ne reprit pas à leurs discours

le caractère exalté qu'elle avait eu aux paroles de Barkstead.

Cependant ces discours s'achevèrent, et l'office des bourreaux commença.

Après avoir extrait ce que nous venons de raconter des procès-verbaux de la mort et de l'exécution de ces trois régicides, nous ne suivrons pas le greffier du shérif dans le détail affreux du supplice des condamnés. Il nous importe peu de lavoir que les convulsions de l'un durèrent une minute de plus que les convulsions de l'autre ; que le colonel Okey brisa dans son agonie les liens qui attachaient ses mains, et qu'il les leva en signe de malédiction sur ceux qui l'entouraient: que sir Miles Corbet poussait encore de longs soupirs que ses entrailles fumaient déjà sur le brasier. Toutes ces affreuses circonstances ne sont rien pour notre récit. C'estl'âmedes partis et non leurs actions que nous avons cherché à étudier. Qu'il nous suffise donc de dire que Ralph Salsnby et Richard demeurèrent tous deux témoins jusqu'au bout de cette terrible exécution. Tous deux, ils semblèrent la savourer, chacun selon sa position ; l'un s'enivrant de joie, l'autre se saturant de douleur. Puis, quand tout fut fini, ils se regardèrent, échangèrent un sourire entre eux, et s'éloignèrent en même temps de Tyburn.

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