‹ Le siècleChapitre 58 sur 113 · SS · texte numérisé non relu

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orsqu'il poussa la porle de la chambre où était son père. Il se présenta le premier, retardant pour les autres, autant qu'il le pouvait, le douloureux spectacle qu'il croyait rencontrer. Sa crainte ne cessa pas, lorsqu'il eut pénétré dans la chambre; car il vit son père :i genoux, la tète appuyée dans ses mains; le bruit des clefs et des gonds qui venaient de crier à ses oreilles, ne semblait pas même l'avoir arraché à son anéantissement. Richard appela son père d'une voix presque éteinte; le colonel ne répondit pas, et tous ceux qui étaient entrés avec Richard, se regardèrent entre eux, interdits et confus : Tom Love gronda sourdement, Richard, d'un geste, lui demanda grâce pour la faiblesse du colonel, el s'avança vers lui en pleurant.

Dans ce moment, Barkstead se releva; sa figure était calme, ses yeux, a moitié couverts par ses longues paupières, semblaient déjà regarder la terre d'en haut. Sa toilette était faite avec un soin particulier; nulle altération dans ses traits, nul tremblement dans sa voix, une démarche assurée; Barkstead avait tout l'aspect d'un homme .fort et sûr de lui-même, pour qui la mort n'est qu'un triomphe. La joie qu'en éprouvèrent sa femme, son fils et ses amis, remplit leurs yeux de larmes. Un sentiment inconcevable de satisfaction vint se mêler à la douleur de cette dernière entrevue. Le. malheur que chacun attendait en perdant une de ses circonstances les plus douloureuses, s'allégea plus qu'on ne saurait dire au cœur de ceux qui le supportaient. Certes la douleur de voir périr son époux et son père , eût été plus cruelle pour mistriss Barkstead et Richard, qu'elle ne le devint alors, s'ils n'avaient pas craint, un moment avant, de le voir mourir en lâche. Ce qui leur restait de malheur était aussi grand que ce qu'ils en avaient jadis pu prévoir, et cependant ils en souffrirent moins par cela seul qu'ils avaient été menacés d'une douleur plus vive ; ce fut donc avec un calme inespéré, avec une tranquillité solennelle que se firent tous les apprêts pour le départ. Barkstead serra la main de son fils et à tous les hommes présens ; il embrassa seulement sa femme sur le front, et répondit plus gaîment qu'il ne l'avait jamais fait aux questions qui lui furent adressées sur sa santé. Andlay lui dit alors, en lui présendantla fiole qu'il tenait de Downing :

— Voici, colonel, un consolateur comme n'en pourraient fabriquer les plus savans alchimistes de Londres ; goûtez-le, il vous reconfortera le cœur et vous soutiendra dans le combat que vous allez livrer.

— Mon consolateur est au ciel, repartit Barkstead; je l'ai appelé dans mes prières et il m'a répondu. Comme tout ce que j'ai fait a été pour sa gloire et pour celle du peuple qu'il protège, il ne m'abandonnera pas au haut de mon calvaire, bien qu'il lût permis à un indigne chrétien comme moi de succomber sous sa croix, lorsqu'il est écrit que Jésus-Christ plia les genoux sous la sienne et qu'il appela le Seigneur à son aide.

— Je le crois, repartit Andlay, mais Dieu nous a donné les armes de la terre pour nous soutenir et nous défendre ; goûtezce précieux breuvage, il vous fera braver les fatigues temporelles qu'il vous reste encore à subir.

— Oui, mon père, dit Richard, prenez cette liqueur, c'est un suc précieux que le capitaine, a apporté des terres les plus éloignées. Cet élixir vient de la Jamaïque.

— Est-ce vrai? s'écria Barkstead, en saisissant le llacon avec une joie inspirée, et en le contemplant attentivement ; est-il vrai que cette liqueur vienne de la Jamaïque?

— Sur mon honneur, répondit Downing, je l'en ai moimême rapportée.

— Je la reçois donc comme un présent du ciel, reprit Haikstead. Ce truit de la plus noble conquête de Cromwcll, ce n'est pas un vain hasard qui le fait remettre dans mes inainsà l'heure de ma mort-, ne semble-t-il pas que le génie du protecteur plane sur les enfans de l'Angleterre et accompagne leurs pas jusqu'à .leur dernier soupir 1 Qu'il soit donc fait comme Dieu l'ordonne I je bois celte liqueur à la gloire de Cromwell ! Que cette eau soit pour moi, à la fin de mes ours, comme celle du baptême à leur commencement, un

gage de réconciliation entre l'humanité pécheresse el mortelle, et l'éternelle et infaillible divinité!

Aussitôt il versa quelques gouttes de rhum dans un verre, el l'ayant élevé vers le ciel, il le but d'un seul trait. Il avait à peine achevé, que le bruit des traîneaux, retentissant sur le pavé de la cour, se fit entendre ; il se mit à la fenêtre, et, après avoir considéré celui qui lui était destiné, il se tourna vers Andlay et lui dit :

— Voici sans doute ma dernière couche, docteur, car ils n'en accorderont pas une au misérable corps qu'ils déchireront en lambeaux.

— Oh ! s'écria Tom Love avec colère, puissent ils vous ouvrir une tombe honorable et décente I ou bien les tombes royales auront été vainement creusées pour garder les ossemens des maîtres de l'Angleterre.

RJchard, d'un coup-d'œil significatif, imposa silence à Tom Love; et, un moment après, un officier de la Tour vint annoncera Barkstead que tout était prêt et qu'on n'attendait plus que lui. Barkstead, après l'avoir remercié, pria sa femme de lui rendre les derniers soins qu'exigeait sa toilette. Elle, attacha sur ses épaules son long manteau brun, et lui remit, après l'avoir brossé, son feutre à larges bords, ainsi qu'elle faisait autrefois, lorsqu'il sortait pour une promenade. Les chevaux piaffaient dans la cour; huit heures étaient sonnées, lord Macdonnel entra lui-même pour enjoindre au condamné de ne pas retarder davantage le départ.

Pour mistriss Barkstead seule, ce moment était celui de la séparation, car les autres comptaient bien accompagner le colonel jusqu'à Tyburn.

Le courage de mistriss Barkstead eut, à ce moment, cette, fatale mesure qui donne au malheur toute sa portée ; ce courage ne fut point assez grand pour qu'elle pût réprimer ses cris et ses larmes, et pour qu'il ne fallût pas ëénouerses bras attachés avec désespoir au cou de son mari : elle ne fut point assez forte pour vaincre les sanglots, les convulsions qui brisaient sa poitrine et ébranlaient son corps, sans ce~ pendant avoir cette heureuse faiblesse qui, en le plongeant dans un long évanouissement, l'eût sauvée de ces horribles déchiremens.

Richard, le docteur et Downing parvinrent à l'arracher des bras de son mari, et celui-ci dit à son fils, au moment où elle cachait sa tête dans son sein :

— Après Dieu, à qui j'ai demandé pour elle la résignation et l'espérance, c'est à vous, Richard, que je la confie; n'oubliez pas qu'elle fut le. boaheur de tous les jours que j'ai vécu, et que, tant qu'elle vivra, elle sera l'honneur des femmes.

Pour toute réponse, Richard pressa sa mère dans ses bras, et, se dégageant à son tour de ses embrassemens, il la remit a Tom Love, et suivit son père dans la cour, où le traîneau l'attendait. Pendant qu'ils descendaient, mistriss Barkstead, ayant repri? son courage, voulut parler encore à son époux; Tom Love s'y opposa; mais forcé malgré lui de s'attendrir à ses prières, il lui promit qu'elle le reverrait avant, qu'il n'arrivât à Tyburn. Il s'éloigna donc avec elle, évitant de passer par la cour où se trouvait Barkstead, et ilssortirent tous deux de la prison.

Pendant ce temps, le colonel s'approchait de la porle de la Tour, qu'on nomme porle du Lieutenant, et a laquelle il avait tant de fois reçu les honneurs militaires dus à son commandement. Richard, les yeux fixés à terre semblait éviter de regarder ces murs dont le souvenir, rapproché de ce qui se passait, pesait à la fois a son orgueil et à sa tendresse. Mais déjà Barkstead, délivré en son âme de tous ces liens personnels qui enebainent les hommes, regardait avec complaisance, les lieux par où il passait. Cette comparaison, qui se tournait en amertume au cœur de son fils, lui rassérénait l'âme, et comme un dernier exemple des vanités présomptueuses et. des infortunes de ce inonde, elle reportail vers le ciel ses uniques et extrêmes pensées Downing lui ayant dit tout bas : — Et pourtant ceci fut votre palais ! ici, vous avez possède des trésors -, il répondit :

— Le palais que je vais habiter et les trésors que je possède sont autant supérieurs à ce que j'ai perdu, que l'âme

sec

l'est au corps et l'immortalité à la vie ; car mon palais sera le ciel, et mon trésor est le calme de ma conscience.

En parlant ainsi, ils arrivèrent a l'endroit où le traîneau était arrêté. C'était un énorme cadre de bois, ayant à peu près six pieds de longueur sur trois et demi île largeur, formé par quatre poutres solidement assujetties les unes aux autres. Des planches assez minces, clouées en travers, en remplissaient le vide d'un côté : c'était sur cette pièce que l'on couchait le condamné; l'autre côté de ces quatre pièces de bois était garni d'épaisses bandes de fer qui empêchaient que le pavé ne les usât trop rapidement.

— Toici mon char de triomphe, dit Barkstead en sourian et en posant le pied sur cette lourde machine. Il s'assit alors et fit signe au conducteur de partir. A l'instant où il allai se mettre en marche, il entendit derrière lui le bruit des au très traîneaux qui, des cours plus éloignées de la prison, ve naient rejoindre le sien. Il se retourna et vit ses deux collé gués. Tous trois se saluèrent comme des convives qui se ren den t au même festin, et le char de Barkstead sortit le pre mierde la Tour.

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