IE RETOUR A LONDRES
-, , ^e 1ue R'éhard avait arrêté pour l'enlèvement du cadavre r s'exécuta et réussit au delà de ses espérances. Enveloppé dans deux manteaux, étroitement lié avec des cordes tournées en spirale, depuis les pieds jusqu'à la tète, le corps offrait une masse à la fois énorme et souple, et qui, jetée en travers sur l'arçon delà selle, s'y maintenait comme les sacs de blé que les meuniers placent devant eux sur leur cheval. Dans l'impossibilité où Richard se trouvait de faire disparaître toutes les traces du crime, il les abandonna toutes. Il espéra que sa vengeance serait consommée avant qu'on eût expliqué la présence des morts gisans dans le fossé, et l'aftandon du chariot et du cercueil vide dans le bois.
Richard et Love remontèrent donc à cheval, et celui-ci, maintenant le cadavre devant lui, ils prirent rapidement la ïoute de Londres. Ils cheminaient en silence, l'un près de J autre, tous deux arrivant à la conclusion de leurs projets, «xecutant, dans tous leurs détails prévus et arrêtés, les représailles qu'ils avaient décidées, exacts onvers eux-mêmes et leurs résolutions, mais tombés tous deux dans leur frénésie presque froids et se laissant aborder par de tardives réflexions sur leur crime, sur sa lâcheté et peut-être sur son
Toutefois, celait à l'esprit de Love que se présentaient Plus particulièrement ces pensées. Bien qu'elles ne fussent pas étrangères à Richard, il y avait une si profonde confusion de, remords et de joie, de désespoir et d'attente dans son «lue, que rien de particulier n'y apparaissait. Il avait la fié- «re, non cette fièvre ardente et décidée qui brille et crée à I homme une imagination surnaturelle, mais lucide; non «ette fièvre où il voit ce qui n'est pas et ce qui n'a jamais été, où il entend des paroles qui n'appartiennent à aucune langue, mais où les fantômes qu'il voit sont nettement dessinés et se meuvent dans une action intelligible; la fièvre qui pesait sur Richard était comme une lourde somnolence où la vente entre pour quelque chose, mais défigurée et impossible. Tout ce qui passait autour de lui prenait une figure monstrueuse, tout ce qu'il entendait affectait un bruit con- Jus et inexplicable, lui-même participait de cet état d'hébétement insensé, et son individualité se perdait dans cet océan ae ténébreuses sensations. Tantôt il lui semblait être à la !in'S h -lé au corps Pa,P'tant de Charlotte et emporté sur un chevii de fer; bientôt après, c'était la jeune fille qui était ,e 'Cadavre qu'il emportait, tandis que Charles pr se débattait y vivant sous ses baisers; une autre fois son pied, posé dans — , 1'étrier, pesait à sa jambe comme un poids insupportable dont il voulait vainement se débarrasser; en même temps, — les doigts de sa main lui semblaient inextricablement mêlés à la bride, et il se perdait en efforts superflus pour les démêler ; enfin, lç bruit de sa propre respiration lui paraissait un son étranger qu'il cherchait à fuir comme un cri vengeur. Il chancelait sur sa selle, sa tête flottait incertaine sur sa poitrine ou tombait d'une épaule à l'autre. 11 était dans un horrible état.
Soudainement son cheval s'arrête, et le ressaut que Ririiard en éprouve le tire de sa fantastique rêverie. 11 regarde
autour de lui et voit Love et son cheval immobiles. Le boucher avait arrêté sa monture, et celle de Richard que sa main ne guidait pius, s'élait arrèlée d'elle-même et par instinct. Quelques idées moins indécises rentrèrent aussitôt dans l'esprit de Richard, et se penchant vers Love, il lui dit :
— Si ce fardeau vous fatigue, je m'en chargerai à mon tour, donnez.
— Ce fardeau est lourd, répondit Love d'une voix sourde, et si lourd que ni vous ni moi ne pourrons peut-être le porter plus loin! Ne voyez-vous rien au haut de la route?
Richard regarda: une luenr rougeâtre semblait y poindre-, cette lueur était triste, elle vacillait à l'horizon, était peu considérable et semblait ne pas s'accroître.
— Ce n'est pas un incendie, à coup sûr, dit Richard ; il n'y a, dans cette distance, ni maison, ni bois, ni rien qui puisse lui donner aliment.
— Ce n'est pas un convoi de ceux qu'on fait la nuit, répondit Love, ni le voyage de quelques courtisans accompagnés de valets et de torches, car la lueur n'approche pas.
— Est ce un poste de soldats qui se chauffe à quelque feu et qui attend le jour? dit Richard.
— Ce doit être le sabbat lui-même, murmura Love, qui vient nous saluer en grande pompe. Tenez, monsieur Richard, nous faisons un métier de damné, et, à l'heure qu'il est, je donnerais deux doigts de ma main pour n'avoir pas commencé ce que nous venons de faire.
— As-tu peur? dit Richard.
— Vous dites là une chose inntile, jen'ai peur de personne ni de rien. S'il faut que je sois pendu pour ce que j'ai faii, j'irai à la potence en sifflant l'air du vieux Noll, et je n'en serai pas moins fier pour cela; mais j'aurais pu ne pas m'e\poser à être pendu.
— Eh hien! répliqua Richard, laisse-moi, je saurai bien accomplir ma vengeance tout seul.
— Ce que vous venez de dire est encore inutile, ajouta Love, parce que vous savez bien queje ne vous quitterai pas, à moins qu'on ne nie coupe les jambes pour ra'empêcher de vous suivre, fût-ce au sabbat ou en enfer; mais enfin j'aurais pu rester dans mon lit, et je ne serais pas inquiet de cette rougeur qui flambe là-bas.
— Il faut savoir ce que c'est; avançons.
Ils se remirenr en marche, mais plus lentement et avec quelques précautions. Bientôt un long murmure de voix qui s'élevaient et s'abaissaient comme les ondulations du veM lorsqu'il gémit sous de longues voûtes, leur apprit i|u'une foule considérable se trouvait en cet endroit. Ils comprirent qu'elle devait barrer la route, et que probablement il leur serait impossible de passer.
La nuit s'avançait, et ce nouvel obslacle les découragea presque tout-à-fait.
— Il est dit que nous ne réussirons pasl s'écria amèrement Love, c'est un avertissement, monsieur Richard, c'est un avertissement; n'allcnspas plus loin.
Richard ne répondit pas: son cerveau fatigué n'avait plus de ressort, car l'obstacle qui se mettait en travers de ses desseins n'avait plus rien d'irritant. C'était quelque misérable rassemblement, sans doute, que le hasard jetait sur sa route, et il ne se trouvait ni désir ni puissance pour le surmonter. Love, qui avait compris le silence de Richard, lui dit :
— Qu'allons-nous faire de ce paquet maintenant? Le laisserons-nous là abandonné, et livrerons-nous aux royalistes le cadavre qu'ils Cherchent depuis si longtemps.
Richard demeura encore muet. Un long hurlement arriva, comme un dernier aiguillon, de l'horizon rouge jusqu'à lui; ce hurlement l'éveilla un peu de son apathie.
— Avançons encore un peu, dit-il, nous verrons si l'on peut passer.
Ils s'approchèrent encore, et s'aperçurent qu'il y avait une troupe considérable d'hommes et de femmes répandus sur la route et dans un champ voisin ; la plupart étaient armés de torches et couraient comme des insensés en les agitant avec de. grands cris. Love et Richard firent descendre leurs chevaux daus uu champ. Là, se tenait en dehors du cercle de l«t-
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LES DEUX CADAVRES
mière que répandaient les flambeaux, et par conséquent enveloppés d'une épaisse obscurité, ils purent distinguer Suffisamment les mouvemens de toute la troupe sans crainte d'être aperçus de son coté. Les cris forcenés qu'elle poussait couvraient le bruit dos pas des chevaux, de façon qu'ils approchèrent insensiblement et se placèrent de manière .1 foui observer.
La' foule, alors amassée dans un champ, entourait deux énormes chars sur lesquels des hommes étaient montés. Ces hommes se baissaient de temps à autre et prenaient dans les (barrettes des objets dont on ne distinguait pas la forme et qu'ils jetaient a terre. A chaque fois qu'un de ces objets tombait sur le sol, il partait de grands cris de joie et de longs éclats de rire de la foule.
— Ce sont des paysans qui déchargent des engrais, dit Love.
— A cette époque, dit Richard, et à celte heure I ce n'est ni possible ni croyable. Il faut approcher encore.
Ils firent quelques pas en avant, et virent que le travail du déchargement était achevé. Aussitôt un spectacle étrange commença a se passer sous leurs yeux. Les voitures s'éloignèrent et se portèrent sur la route. Il se forma un immense rond dans le champ oii était la foule, et puis un murmure gronda tout autour. Ce rond, immobile dans son ensemble, mais agité dans toutes ses parties, semblait une couronne de torches dont chacune s'abaissait et se relevait successivement. Ce mouvement s'accrut de rapidité, et bientôt ce lut un balancement continuel et désordonné de tous ces flambeaux; à force de regarder, Love s'aperçut que ce mouvement n'était autre chose que l'action des hommes qui portaient ces torches, et qui se baissaient pour prendre des pierres et les lancer contre les objets qu'ils entouraient. Des cris et des rires accompagnaient celte sorte de lapidation, et l'éclat de quelques-uns semblait un applaudissement à quelque coup bien dirigé, ou à quelque accident singulier.
Bientôt cet ordre qui était dans ce cercle d'hommes fut troublé légèrement, sans cependant se rompre tout-a-fait. Quelques-uns des porteurs de torches se détachèrent des raBgset traversèrent l'espace vide en agitant leurs flambeaux, comme font les enfans, dans le midi de la France, aux fêtes de Saint-Jean, lorsqu'ils traversent les feux de joie, tandis que les jeunes filles dansent autour et que les hommes font le cercle. Ces allées et venues se multiplièrent bientôt et se croisèrent en tous sens, toujours avec des cris et des rires, car quelques-uns tombaient et d'autres se heurtaient violemment. A l'élévation des tordies, au moment où elles étaient au centre du rond, ou voyait qu'il y avait une sorte de monticule à franchir, formé sans doute parles objets qu'on avait jetés des chariots.
Au moment le plus actif de ces courses transversales, un cri soudait) partit de la foule, un long hurlement y répondit, et le cercle se reforma complètement.
Aussitôt il commença à tourner sur lui-même,, d'abord lentement, puis plus rapide. 11 augmenta de vitesse, et la flamme des torches, penchée par faction de l'air, se courba alors comme une moisson sous les vents; les cris, d'abord confus, se réunirent dans une sorte de rhvihme, se concentrèrent dans un son unique, et il fut certain que l'on chantait une vieille ballade; le chant se hâta et les tout noiemens avec lui ; la flamme des torches se coucha presque horizontalement : on eût dit une ronde de comètes Cchevelëes. Peu à peu, danses et paroles, se précipitèrent avec fureur, les pas et les chants coururent rapides comme le galop d'un cheval, se ruant et tournant avec rage; bientôt ce fut un tourbillon frénétique ; la flamme, déjà couchée, s'allongea, se tendit, et 6'atteignant de torche en torche, dessina à l'œil une couronne d'un seul jet de feu, sous laquelle roulait une chaîne vivante d'hommes ou de démons.
Love et Richard n'avaient plus de respiration : ils ne savaient quel parti prendre. Tout-a-coup la ronde, trop violemment lancée, se rompit, et tous ces hommes, poussés parla rapidité de leur course, s'abattirent les uns sur les autres comme des épis fauchés. Ce fut l'occasion d'un long et effroyable hurlement, et d'une dispersion dans toute celle fou-
ie. En effet, quelques-uns se relevèrent et se précipitèrent ▼ers les objets déposés au milieu d'eux; ils semblèrci.i se les disputer quelque temps; puis, comme des chiens irrités, ils en arrachèrent quciiinrs «arîies, et chacun emportant la sienne en triomphe, courut la jeter loin du cercle. Quelquesuns avaient à peine commencé cette nouvelle course, que presque tous s'élancèreiil à l'œuvre; ifs aïlairut au las qui se trouvait au milieu du champ, en enlevaient quelque chose et allaient le disséminer de tous côtés, les uns enlevant leur proie avec effort, d'autres l'élevant sur leurs (êtes, quelquesuns la portant à deux, tous agitant leurs torches el poussant des cris.
Enfin, deux de ces êtres singulier» se saisirent d'une parlie considérable de ces objets si singulièrement apportés et lapidés, sur lesquels et autour desquels on avait dansé et qu'on jetait maintenant ça el là. On voulut leur disputer leur proie qu'ils défendirent avec vigueur et qui leur resta.
Alors, chacun d'eux, la prenant par une extrémité, ils se. mirent à courir de. concert et avec une rapidité extrême, en se dirigeant du côté où étaient Richard et Love ; el , à la lueur des torches, nos deux compagnons reconnurent que c'étaient deux femmes en haillons, les cheveux épais, dégoûtantes d'ivresse et de misère, qui traînaient un lambeau de cadavre. Les chevaux frisonnèrent à cet aspect et se cabrèrent sous les cavaliers. Les femmes, furieuses, approchèrent quelques pas, elles jetèrent leur fardeau en criant :
— A lady Claypole, à présent, à lady Clavpole !
Et aussitôt elles s'en retournèrent au monceau, quf diminuait à chaque course.
— Ce sont les cadavres proscrits ! dit Richard ; oh ! béni soit Dieu! Vois-tu, Love? vois-lu où ils en sonl? et la nuit se passe, et nous sommes encore ici !
— Allons! allons! dit Love en rugissant, à nous deux aussi !
A l'instant même, chacun d'eux passa sa main dans l'un des tours de la corde qui liait le cadavre à ses extrémités, et le soutenant entre leurs chevaux , comme on poi le une corbeille, ils remontèrent sur la roule.
Là, comme deux coureurs qui ramassent toute leur force et toute leur adresse, ils s'affermirent sur leur selle , se donnèrent signal de l'œil , enfoncèrent leurs éperons dans le flanc de leurs chevaux et partirent.
Ils partirent rapides comme le regard ; les fers de leurs chevaux mordaient la route et la martelaient, plus pressés que les coups décent forgerons acharnés sur une enclume. Ils couraient , ils couraient , si ardens, que l'air les suffoquait, que les plumes de leur feutre, fouettas par la course, s arrachaient brin à brin, el que l'écbarpe de soie de Richard se déchirait en sifflant derrière lui.
Pendant ce temps , la semence, des traîtres se continuait dans le champ qui bordait le chemin; les têtes roulaient au hasard, les membres déchirés jonchaient la terre, et Ujoie s'exhalait en longs hurlemens. Cependant , lorsque les chevaux passèrent sur la roule, la foule s'arrêta toute à regarder cette course effrénée, qui disparut presque aussitôt qu'aperçue ; elle en rit un moment , persuadée qu'elle avait va de pauvres voyageurs épouvantés . qui croyaient fuir des brigands ; puis les vengeurs furieux de la royauté achevèrent de disperser, avec des cris, les membres des juges de Charles I". tandis que les deux farouches puritains emportaient silencieusement au gibet le cadavre de ce roi.
Lne heure après, Love et Richard étaient entrés à Londres.
lne heure après, ils étaient sortis de l'abbaye de West minster et rentrés dans leurs maisons , avant que le jour fût levé et que personne ne parûi encore dans les rues de la Cité.
FREDERIC SOTJLIE.