LA MÈRE ET LE FILS
te matin de ee terrible jour, mistriss Barkstead se leva de bonne heure. Elle se sentit faible, et des vertiges troublaient ses regards; mais, pleine d'une pensée heureuse, elle surmonta ce pénible malaise et commença à se vêtir.
Ce fut une grande surprise pour Betty, qui l'aidait a ce soin, de voir que, pour la première fois depuis de bien longues années, mistriss Barkstead abandonnait ses simples et tristes habits de deuil pour s'occuper de sa parure. En effet, elle s'assit devant une table d'ébène, sur laquelle reposait un miroir depuis longtemps oublié. Elle sépara ses cheveux, comme lorsqu*ellr«était jeune et belle, et jeta l'ombre de leurs boucles soyeuses sur son front pâle et terne et sur ses joues amaigries ; elle attacha à ses oreilles et à son cou ses beaux pendans et son collier d'or pur. TJne agrafe de pierreries serra sa taille , et de riches bagues ornèrent sa main. TJne fois tous ces préparatifs achevés , elle essaya de se lever de la chaise ou elle était assise : ses jambes ne puient la supporter, et un moment, appuyant son coude sur la table et sa tête dans sa main, elle s'abandonna à une amère réllexion.
Betty, qui considérait sa bonne maîtresse, n'aurait pu suivre, à coup sûr, le cours rapide des souvenirs qui se succédèrent dans la pensée de mistriss Barkstead ; mais Betly avait coutume de lavoir souffrir, et lorsqu'une larme tomba de son œil immobile et ouvert, la pauvre servante comprit que ses douleurs s'enflammaient en cette occasion. Se mettant alors humblement a genoux devant elle, elle prit une de ses mains et lui dit en pleurant aussi :
— 0 ma bonne maîtresse! soyez forte durant ce jour, ce doit être le dernier de ceux que vous avez à souffrir.
Oui, répondit mistriss Barkstead, je le crois le dernier;
j'ai passé la nuit à écouter mes pressentimens, et ce qu'ils m'ont annoncé est prochain et funeste.
— Oh 1 ce n'est pas ainsi que je l'entends, reprit Betty. Ce jour aéra le dernier de votre souffrance; car, après ce qu'ils font, après le supplice d'aujourd'hui , de quelle nouvelle douleur peuvent-ils nous frapper?
Marie se contenta de sourire douloureusement en levant les yeux au ciel ; et, après avoir fait signe à Betty de se relever :
— Où est Richard? lui dit-elle.
Betty parut confuse et hésita à répondre; mais devinant l'alarme que son trouble jetait dans l'âme de sa maîtresse , elle reprit :
— Mais, sans doute, il dort...
— Sans doute il dort, répéta mistriss Barkstead , en appuyantsur les mots qu'elle venait d'entendre. Vous n'en êtes pas sûre ? Et elle se souleva sur sa chaise.
— Je le suppose, dit Betty rapidement, car il est rentré si tard!
— Il est donc rentré ? ajouta mistriss Barkstead en se laissant retomber; vous m'avez fait peur... cruellement peur 1 En prononçant ces mots, elle passa plusieurs fois la main devant ses yeux , comme pour en écarter un voile importun, et laissa retomber sa tête sur sa poitrine en se replongeant dans sa première et amère réflexion.
Betty, qui voulait l'en arracher, l'appela plusieurs fois sans qu'elle répondit, et enfin elle lui dit, en élevant la voix pour la tirer de sa préoccupation :
— Voulez -vous que j'aille chercher monsieur Richard?
— Richard 1 dit la mère, que ce nom eut éveillée du plus
lourd sommeil , Richard ! Non, j'irai moi-même. Venez, Betty, aidez-moi.
Elle prit le bras de Betty, et, faisant un effort pénible, elle se remit deboutet s'avança vers la chambre de Richard. Contre son attente , elle le trouva levé ; son lit, qui n'était point défait, attestait qu'il avait passé cette nuit sans se reposer. Soit qu'une même pensée préoccupât, à l'insu l'un de l'autre, la mère et le fils , soit que tous deux , dans un but différent, se fussent rencontrés dans l'exécution, tous deux témoignèrent quelque surprise du soin apporté à leur parurre; car Richard avait mis ses plus élégans vêtemens ; il avait soigneusement arrangé sa coiffure; une dague et une épée, dont les poignées étaient d'acier damasquiné, brillaient suspendues à son ceinturon , et les mollettes de ses éperons dorés sonnaient à chaque pas qu'il faisait.
Quant à son visage, il avait tonte la beauté de la jeunesse unie à ce charme indicible de la pâleur, lorsqu'elle n'est pas le résultat d'une santé fétide et délabrée , mais lorsqu'elle vient de l'âme et qu'elle est le symptôme d'une souffrance morale. Ses longues paupières , légèrement brunies par la fatigue de la nuit, faisaieut ressortir d'un éclat inaccoutumé le bleu céleste de sa prunelle ardente et le blanc azuré de ses yeux ; ses lèvres , dont les coins légèrement baissés affectaient une expression de dédain, étaient pâles et agitées d'un frémissement presque invincible , tant les mouvemens en étaient succincts et pressés : toute son attitude avait quelque chose de solennel et son visage était empreint d'un calme désespéré.
— Richard, lui dit sa mère en lui tendant la main, Dieu sans doute a présidé à nos pensées en ce jour, puisqu'il les a fait se rencontrer dans un même soin.
— Dieu , répondit lentement Richard, n'a point présidé aux pensées de ce jour ; car les pensées de mort et de vengeance naissent loin de sa présence et de son esprit.
— Ce sont donc celles-là qui t'agitent, Richard? reprit mistriss Barkstead ; écoute, enfant, ton indifférence depuis longtemps, le calme et la résignation de ta vie , m'avaient fait espérer que le bonheur ne serait pas tout-a-fait exilé de ton avenir.
Richard sourit amèrement.
— J'avais cru, continua sa mère, que tant de malheurs soufferts avaient éclairé ton âme, et qu'impuissant à combattre la main qui nous frappe, tu cacherais la tète à ses coups et demanderais repos et consolation à une vie intime et obscure.
— Ne l'ai-je pas fait jusqu'à ce jour? répondit Richard : impuissant jusqu'à ce jour, ne me suis-je pas caché?
— Mais ce jour, dit mistriss Barkstead en s'asseyant devant son fils, est un jour d'épreuves difficile à passer. Il peut rallumer en toi cette soif longtemps assoupie de combats et de vengeance ; la haine peut bien se redresser ardente et envenimée dans ton âme de vingt ans, puisque je l'ai sentie murmurer dans mon cœur usé et flétri à l'annonce de leuFS détestables supplices. Je le crains du moins, et au bout de cette lutte contre toi-même, où tu triomphes depuis si longtemps, j'ai cru que je devais t'apporter mon secours et t'aider dans la dernière victoire.
Richard ne répondit rien; il ne voulait pas détruire d'un mot tout ce passé dans le cœur de sa mère en lui révélant que sa résignation D'aval! été qu'une longue attente d'un moment favorable. Mistriss Barkstead se méprit au silence de Richard ; elle crut qu'il évitait de s'expliquer sur ses projets, et décidée à les prévenir, elle invita son flls à s'asseoir et continua ainsi :
— Tu vois, Richard, que je ne m'étais pas trompée, et toutes tes bonnes résolutions sont venues se briser contre l'attentat de ce jour. Tu as passé cette nuit hors du logis, sans doute dans une nocturne réunion, où vous avez préparé pour aujourd'hui quelque folle résistance à l'exécution des arrêts du parlement. On compte sur toi, n'est-ce pas ? ton nom et ton bras seront les premiers exposés dans cette lutte inutile ; on a réchauffé dans ton âme le souvenir de ce jour marqué par le sang dans notre histoire ; on a exalté tes ressen-
LES DEUX CADAVRES
limons et on l'a égaré jusqu'à te faire participer à quelque lenlaliye désespérée.
Richard appuya sa main sur celle de sa mère, et balançant lentement sa tête en signe de dénégation, lui répondit :
— Non, ma mère, toutes vos suppositions ne sont pas vraies : je n'ai point passé la nuit parmi des ennemis des arrêts du parlement, et nulle volonté étrangère n'a commandé à mes actions.
— Cependant, dit mistriss Barkstead, un billet a été remis bierau soir, lorsque la nuit était déjà fort avancée ; la personne qui l'a apporté t'a demandé avec trop d'insistance pour que je n'aie pas dû être alarmée, surtout en pensant au jour où nous sommes.
Richard prit ce billet déployé sur une table, et le montrant à sa mère, il lui répondit :
— Lisez, ma mère ; tous voyez que Downing me prie de passer chez lui pour une affaire de famille, et vous le savez, c'est un homme sage et prudent.
— En effet, dit mistriss Barkstead en rendant le billet.
Elle se tut un moment; puis, avec un regard où elle semblait implorer son fils de ne pas abuser de sa facilité ù croire. tout ce. qu'il voulait, elle reprit :
— Pourquoi donc, Richard, ces habits de fête, cette êpée cl cette Qague qui brillèrent jadis à la ceinture de ton père? Est-ce pour demeurer aujourd'hui près de moi?
— N'est-ce pas un jour de fête et de joie pour l'Angleterre? répondit Richard avec un singulier sourire, et ne fais-je pas bien de me parer pour assister à ses pompes.
— Iras-tu a cet horribie spectacle? dit mistriss Barkstead, en se saisissant vivement de la main de Richard.
— J'y vais, répondit le jeune homme en se levant et dégageant sa main.
Mistriss Barkstead se leva aussi , et se plaçant entre son fils et la porte, elle lui dit avec force :
— Tu me trompes, Richard ; il y a quelque projet arrêté, quelque révolte qui doit éclater; car enfin lu n'irais pas, sans bat, offrir ton âme a la torture de ce spectacle; tu n'irais pas boire jusqu'à la lie l'affront que tu ne voudrais pas venger; tu ne présenterais pas ton fiança l'aiguillon pour rester immobile ; tu ne vas pas pour rien recueillir la douleur, la colère et l'humiliation.
— C'est que c'est vous qui vous trompez, ma mère, dit Richard avec une amère fierté, .en prenant son chapeau et en s'apprêtani a sortir; c'est que je n'y recueillerai que joie et triomphe.
— Richard ! Richard ! s'écria sa mère en tombant à genoux devant lui, tu ne peux pas sortir aujourd'hui! tu ne peux pas sortir avant de m'avoir entendue! Ecoute-moi!
-.noi!
Mistriss Barkstead était si faible , qu'elle ne put rester dans cette position, et qu'elle s'affaissa jusqu'à terre après ce peu de paroles. Richard rejeta son chapeau, et l'enlevant dans ses bras, la posasur un fauteuil ; elle élait pâle et oppressée , quoiqu'elle eût gardé, toute sa connaissance. Richard l'appelait douloureusement; elle serrait ses mains en signede réponse; peu ù peu elle re\int ù elle, rouvrit les veux et sourit à son li's en le voyant a son tour a genoux devant elle, épiant chaque mouvement de son visage; elle prit alors la lèie de Richard dans ses bras et l'embrassa longtemps ; elle puisa une nouvelle force dans cette étreinte maicin ontinuer à parler. Richard s'assitde nou-
veau à ses cùlés ; elle lui dit :
— Tu le vois, enfant, ma vie s'en va, et je sens que ce qu'il m'en reste s'éteindra bientôt ! plus tôt peut-être que tu ne penses I
Richard la regardait avec anxiété; elle ajouta, en suspendant de temps à autre ses paroles et en répondant à l'expression du visage de son tils qui restait muet :
— Oui, Richard, une voix m'a parlé cette nuit, une voix qui m'a appelée d'en haut et m'a avertie que je devais bientôt le quitter! Tu sDuris , enfant , tu ne me crois pas ! tu cherches dans mes yeux si c'est ruse ou folie qui me fait
ainsi. Ta as tort, Richard, mon ro ps s'est usé à souffrir, et le fléau qui s'cieiid sur Londres meluera.