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LES BEIX FRÈRES

C'est donc là le résultat des dissensions politiques. Un eune homme, né avec les facultés les plus faciles à la vertu et aux nobles scniimens, s'égare jusqu'aux plus horribles actions, jusqu'à la plus détestable insensibilité. Et il ne faut pas dire que ceci soit un conte inventé à plaisir; peut-être

est-ce un récit mal fait et qui n'a point porté de conviction à l'âme des lecteurs ; mais, certes, c'est le récit d'une action véritable; car, depuis quelques chapitres, l'auteur marche dans une cruelle réalité, et nulle invention ne lui est restée possible que celle de phrases assez poignantes et assez désordonnées pour raconter les faits que lui livre la vérité.

Richard sortit donc, tandis que sa mère, étendue par terre, tendait encore vers lui des bras débilités parles souffrances. Retty vint seule la relever, et cette mère si douce, si angélique, si digne de ce nom de mère, ne mourut pas seule et abandonnée sur le sol, parce que sa servante cul pitié d'elle, ou peut-être parce que cette fille eut la probité de ne pas manquer au devoir que lui imposait son service.

Richard était donc devenu le plus misérable des hommes. Poussé par sa haine, il avait mis en oubli les plus saints devoirs de la nature, la plus intime affection de l'âme, cette affection qui tient aux entrailles, l'amour d'un fils pour sa mère. Toutefois, pour lui peut-être il y avait une excuse, car il était dans le paroxysme de sa lutte avec le malheur. Piévolté, menaçant le ciel et le destin, résolu à ne pas demeurer vaincu, chaque obstacle que la nature ouïe devoir jetait sous ses pieds ne devait lui être de rien, car il s'était placé dans cette nécessité d'en tirer une occasion de- braver et de triompher. Lorsque dans son âme, où l'amour brûlait à grand feu, où la religion était crue et révérée, il put se décider ù profaner son amour et à risquer sa damnation pour sa vengeance, quel autre sentiment pouvait l'arrêter ? 11 sera ble, au contraire, qu'il dut prendre à tache de multiplier ses sacrifices afin que si l'on ne respectait pas comme vénérable le sentiment qui l'animait, on le craignit du moins comme inévitable et sans rémission.

Il marchait rapidement dans la rue presque déserte, pensant aux événemens qui marqueraient ce jour, et déjà il palpitait de mille émotions, bien que l'heure du supplice tùt encore loin. Mais il y avait tant d'obstacles à surmonter pour que les projets de Richard s'accomplissent dans toute leur étendue, que bien qu'il ne dépendit plus de sa volonté ni de son courage de vaincre ou d'aplanir ces obstacles, il ne pouvait supporter l'idée d'en attendre patiemment le dénoûment sans y participer du moins par sa présence. D'ailleurs, sans supposer une grande importance au message de Downing, il ne voulait pas manquer une invitation dans laquelle on semblait lui demander un service.

Il se dirigea donc du côté de sa demeure et bientôt il y arriva. Il trouva Downing levé et le docteur assis d'un air de mauvaise humeur dans un coin de l'appartement. La dague et l'épée du marin étaient sur une table, et il arrangeait une longue paire de pistolets dont il assurait les pierres. Il les posa à coté de ses autres armes et s'avança vei s Richard en le voyaut entrer. Le docteur, à la vue du jeune Rarkstead, bondit sur son fauteuil et se détourna en grondant sourdement.

— Merci, mon jeune ami, dit Downing à Richard, j'ai iode supercherie pour vous déranger, en vous demandant votre présence pour une affaire de famille, parce que j'ai craint que mon billet ne tombât entre les mains de votre mère et qu'elle ne s'alarmât de la véritable cause qui me lait désirer de vous voir aujourd'hui.

Richard allait s'enquérir du motif du billet, lorsque le docteur, qui ne pouvait pas longtemps garder le silence quand son humeur était tant soit peu irritée, s'écria toul-àcoup :

— 11 n'a pas menti, jeune homme, c'est vraiment une affaire de famille, une véritable affaire de famille, car, monsieur, que vous voyez là, ajouta-l-il en désignant Downing. s'est imaginé qu'il devait tuer son frère.

— Docteur! dit Downing, avec cette inflexion qui renferme à la fois une invitation au calme et un reproche d'exagération. Mais Andlay continua en le parcourant de l'œil :

— Et comment le faire changer de résolution, avec une têle carrée, un front bas et des muscles do matelot? Il tuera son frère, je vous le dis !

— Qu'est-ce donc? dit Richard, devinant à peu près lavé-

LES DEUX CADAVRES

rite dans les accusations du médecin ; auriez-vous eu une querelle avec votre frère, capitaine?

— On n'a point de querelle avec un traître et un espion. 11 est revenu avant-hier de Hollande ; il a eu l'impudence de se présenter chez moi : je l'ai chassé de ma maison. Hier, je l'ai rencontré sur l'escalier de l'amirauté, il m'a voulu parler, et je me suis détourné; il a insisté, et je l'ai repoussé > il a voulu me prendre la main, et...

Downing hésita, le docteur acheva sa phrase d'un ton de moquerie indignée.

— Et monsieur lui a tendu la main à la hauteur du visage, d'où il en est résulté un soufflet.

— Un soufflet ù votre frère ! dit Richard avec surprise.

— C'est fait, répliqua Downing avec une impatience visible, et rien ne peut empêcher qu'il en soit ainsi. C'est fait et c'est juste. Un infâme qui a traqué un honnête homme dans un pays étranger et l'a livré aux bourreaux qui l'attendaient. Malédiction sur lui !

—Mais c'est votre frère! cria le docteur ; malheureux I c'est votre frère !

— Et c'est pour cela que je le hais, reprit Downing. Que m'importe à moi qu'un étranger se salisse I qu'un Douglas ou un Morton déshonore son nom ! qu'ai-je à y voir, et quel intérêt puis-je y prendre? Mais je m'appelle Downing, et il s'appelle Downing. De l'héritage de mon père il peut dissiper s'il veut sa part de bien et d'or, mais son nom est une fortune indivisible, égale pour chacun et respectable pour tous deux ; ii ne peut donc y toucher sans me porter atteinte, il n'en peut détourner l'honneur sans me voler; il n'y peut mettre de boue sans qu'elle ne rejaillisse sur moi.

— Est-ce une raison, reprit Andlay, pour le chasser, l'insulter, le frapper?

— Que ne me laissait-il en repos! répliqua le marin. Je vous le jure, sur mon âme, je n'eusse pas été le chercher, je n'eusse pas voulu le voir. Je me suis détourné quand il m'a parlé, et j'ai voulu fuir. Honteux de mon nom, j'aurais supporté mon malheur, a condition qu'étrangers l'un à l'autre, notre séparation m'eût au moins distingué de lui aux yeux de mes amis ; mais le recevoir et l'embrasser en frère, après son infâme conduite, c'eût été me déclarer complice de son crime ! Je ne le Yeux pas.

— Et ce matin, dit Richard en prenant l'épéede Downing et en l'examinant avec soin, vous devez vous battre l'un contre l'autre, frère contre frère?

— Oui, répondit Downing, et vous serez mon second, ou plutôt vous serez mon témoin, j'ai compté sur vous.

— Vous ne vous battrez pas, cela ne peut pas être, dit Richard; vous ne pouvez risquer votre vie dans une pareille affaire, je ne le permettrai pas.

— Bien! bien! s'écria Andlay, voici une tête de vingt ans, plus calme, plus mure, plus réfléchie que la vùtre, vieux barbon ! Cela devrait vous faire honte! Vous battre contre votre frère ! vous n'y pensez pas! Fi ! ti! vous êtes fou, Downing.

— Richard, reprit le capitaine, il y a une insulte pour laquelle je dois une réparation, et tout coupable qu'est mon frère, tout indigne qu'il est du nom qu'il porte, il lui en reste pourtant encore assez de souvenir pour qu'il veuille venger l'affront qu'il a reçu. C'est un Downing, après tout !

— Sans doute, reprit Richard qui, tenant l'épée du marin dans ses mains, en faisait ployer l'acier avec un air de distraction, sans doute ; mais l'animosité que vous avez contre votre frère, l'insulte qui en a été le résultat et qu'il doit venger, ne sont que les causes secondaires de votre combat; toute cette querelle a pour premier motif la trahison qui a attenté à la liberté de mon père ; cette allai re donc me regarde avant vous, et c'est moi qui me battrai j c'est vous qui me servirez de témoin.

— Contre mon frère! s'écria Downing, y pensez-vous? Ainsi, le marin comprenait qu'il pouvait se battre contre

son frère et non pas être témoin contre lui. C'est qu'il y a de ces liens dans la vie qu'il faut briser complètement et jusqu'à la haine, si l'on ne veut pas sentir qu'ils vous tiennent au cœur.xC'cst que Downing, qui s'apprêtait à déployer toute

son adresse pour percer le cœur de son frère, n'eût pas osé faire des vœux pour Richard qui se serait battu contre lui. Le docteur, demeuré stupéfait de la conclusion des paroles de Richard, qu'il croyait dirigées dans un but de conciliation, se leva furieux de son siège et se mit à parcourir la chambre à grands pas.

— Sot! archi-sot! s'écria-t-il en se frappant le front; niais, imbécile I qui ai cru qu'il y avait, un grain de raison et de pitié dans le cœur d'un homme de parti ! O Richard ! Richard! ajouta-t-il avec un accent triste et digne, tu as oublié l'exemple de ton père; ce n'était pas un homme perdu de frénésie politique ; il avait mesuré sa tâche et il l'a sincèrement accomplie. Ni la satisfaction de sa haine personnelle, ni l'accomplissement de ses désirs particuliers, n'ont jamais guidé ses actions ; il n'eut jamais pour but que la liberté de l'Angleterre. Aussi, fortune, misère, succès, exil, supplice, mort, tout fut joie en son cœur, parce que tout fut vertu : mais toi, mais vous, Downing! à quoi tendent vos luttes, vos paroles, votre sang versé? à d'indignes vengeances, à de misérables triomphes où la patrie n'est pour rien. Vous voulez être fratricide, Downing : soit! tu veux venger ta querelle, Richard : tu le peux ! mais ne rabaissez pas la cause del'Angleterreà votre haine ni a votre vengeance : votre vengeance et votre haine sont trop petites pour elle, et le bruit de vos épées n'atteindra pas à l'oreille du colosse.

— 11 ne s'agit ici ni de l'Angleterre, ni de sa liberté, répliqua Downing avec quelque humeur, il s'agit de mon nom traîné dans la boue et lâchement déshonoré.

— Vous mentez! reprit le docteur en s'arrêtant face à face du capitaine, qui demeura stupéfait de l'audace de celte parole : vous mentez, vous, et tous ceux qui voilent de leur honneur particulier la rage de leurs opinions. Que la trahison de votre frère Georges eût été dirigée contre un de ces misérables royalistes que vous considérez comme le déshonneur et la ruine de l'Angleterre, qu'elle eût eu pour but de livrera Cromwell un de ces partisans des Stuarts,qui allaient, de cour en cour, mendier des ennemis au protecteur, tandis qu'il nous plaçait en tête des nations, et à cette heure, en ce moment, vous auriez provision de mots honnêtes pour dire que le salut de la patrie est la suprême loi; que la sainte cause de la liberté honore tout, et vous embrasseriez tendrement, à cette place, ce frère que vous allez égorger.

Le capitaine se mordit les lèvres. Richard voulut prendre la parole.

— Quant à toi, Richard, tu n'as rien à voir dans celte affaire, continua rapidement le docteur; le chevalier Georges Downing n'est pas, après tout, la cause du malheur de ton père, puisqu'il ne réussit pas dans son entreprise contre lui. Ne te mêle donc pas de cette affaire.

— Vous oubliez, docteur, dit Richard, qu'il y a une insulte qui ne se pardonne pas entre hommes I

— Mais entre frères ! reprit Andlay.

— Ce n'est pas mon frère, répliqua Downing en fureur ; non, ce n'est pas mon frère, celui qui s'est lâchement vendu à un parti qui persécute les meilleurs citoyens, et nous soumet, nous, vieux et braves défenseurs du pays.aux insolences d'impertinens brodés et frisés !

— Enfin, vous l'avouez ! voilà vos motifs! s'écria le médecin.

En ce moment, un bruit de chevaux partit de la rue. Downing pritson épéeet sa dague, etl'on entendit dans le corridor qui précédait le parloir les pas d'un homme seul. Cet homme, c'était sir Ralph Salsnby. Dès qu'il fut entré, il salua avec une sévère courtoisie le capitaine qui s'était avancé ù sa rencontre. Downing ne put cacher un sourire d'ironieen voyant le second que son frère s'était choisi, et Andlay parut en concevoir un nouvel effroi relativement ù l'animosité qu'il savait exister entré lui et Richard; mais l'élonnemcnt le plus vif, l'émotion la plus profonde, fut celle qui agita Ralph, lorsque, après avoir salué Downing, il leva les yeux et vit Richard debout devant lui.

Dans la matinée, un domestique était venu de Great-House, et Salsnby élail si loin de soupçonner ce que Richard avait été faire à Windsor, qu'il lui avait suffi que son serviteur

lui parlât de deux hommes tués, pour qu'il crût à la mort de Richard etdeLove et au succès de ses propres projets. Il expliquait, à son avantage, les incidens dont le domestique avait entremêlé sa narration. Ainsi, nul doute pour lui que cène fussent les chiens du boucher qu'on avait^xterminés. Quant au singulier chariot qu'on avait découvert dans le bois, il en faisait une voiture munie des objets nécessaires pour un enlèvement. C'est à peine même, s'il avait écouté l'histoire du cercueil vide : il rejeta cette circonstance comme inventée parla niaiserie du domestique qui avait mal vu, et se crut enfin délivré de son plus cruel ennemi.

Ce fut donc avec un étonnement extrême qu'il vit Richard devant lui. Le docteur et Downing traduisirent cette surprise comme un mouvement insurmontable de haine; Richard, seul, en comprit le secret, et it ne put retenir un mot qui n'eut de sens que pour eux seuls.

— Oui, colonel, dit-il en le saluant avec une humilité moqueuse, c'est moi, Richard Barkstead.

Ralph ne répondit rien, mais aussitôt son esprit chercha une nouvelle explication des événemens de Great-House. Heureusement pour les projets de Richard, les réflexions de sir Salsnby ne purent s'arrêter longtemps sur cet objet, à cause de la mission dont il s'était chargé. Il salua donc Andlay, avec cette assurance polie qu'il avait acquise à la cour, et, s'adressant à Downing, il lui dit :

— Monsieur, quoique le chevalier Georges Downing pût régler les conditions du combat, comme offensé par vous, il vous laisse ce soin ou plutôt ce droit, ainsi que le choix du lieu. Pour ma part, je vous prie de le désigner le moins éloigné possible, parce que ma présence à Tyburn est nécessaire dans une heure.

— La dague et l'épéeau poing, les pistolets à la ceinture, à pied, et avec le droit pour chacun des combattans, de se servir de ses armes indifféremment, une fois que les épées auront été croisées et que les lames se seront touchées, sans que blessures ni accord puissent laire cesser le combat. Voilà mes conditions, répliqua sévèrement Downing.

— C'est le combat à mort, répondit Ralph, sans montrer la plus légère émotion; les règles en sont usitées, bien que cruelles, et je ne puis les refuser. Cependant, en engageant votre frère à vous laisser le choix, j'avais espéré trouver de la modération dans l'Ame de l'agresseur.

Il se tut un moment comme pour atlendre^line réponse, mais le capitaine ayant gardé le silence, il continua :

— Il faut maintenant que vous désigniez le lieu du combat.

— Le premier endroit favorable, aux portes de Londres, dit Downing.

— J'en sais un, reprit sir Salsnby; maintenant il vous reste à décider si le combat des seconds aura lieu.

Richard lit un mouvement, Andlay le retint. Downing se hâta dédire :

— Non, certainement, je ne le veux à aucune condition ni i sous quelque prétexte que ce soit.

I — Je vous en remercie, répondit sir Salsnby en s'inelinant, car j'ai à faire exécuter un acte de justice dont j'eusse beaucoup regretté de ne pas être le témoin si j'avais été I vaincu, et qui eût perdu pour moi presque toute sa valeur si monsieur Barkstead eût succombé avant qu'il ne fût accompli.

I — Vous avez raison, dit Richard, en laissant échapper un ; cruel sourire ; il faut que nous soyons tous deux sur la place [ de Tyburn dans cette journée. Nous y avons affaire tous deux, colonel, et nous nous y verrons.

— Je l'espère, monsieur, répliqua Ralph.

Andlay avait depuis trop longtemps gardé le silence pour qu'il ne se fût pas amassé un orage de colère en lui ; aussi il éclata à ses froides et railleuses paroles que se renvoyaient Ralph et Richard.

— Ainsi voilà deux hommes qui ne s'égorgent pas, parce qu'il faut qu'ils aillent se repaître du spectacle de cadavres étalés sur un gibet!

Ralph l'interrompit, et, s'adressant toujours à Downing, il lui dit avec un air de solennité presque religieuse :

— Mainteuant que tout est arrangé, il me reste à vous faire, au nom de votre frère, une sainte et dernière prière.

Le capitaine ne répondit pas, mais d'un signe il invita Salsnby à continuer.

— Vous avez chassé votre frère de cette maison, dit Ralph, et c'est votre droit, car, quoique cette maison soit celle de votre père, elle vous est échue en partage lors de sa mort. Respectant votre droit et votre volonté, le chevalier Georges n'a pas voulu en franchir le seuil, et il attend en bas, a rotre porte, la réponse que je dois lui porter; sachez donc qu'il m'a dit de vous demander la permission d'entrer sous ce toit où fut élevée votre enfance à tous deux, de venir saluer le lieu où vous vécûtes ensemble heureux et unis, et de s'agenouiller encore une fois a la place où tous deux en pleurs et embrassés vous reçûtes la bénédiction de votre père mourant.

Cette demande avait en soi quelque chose de si noble et de si touchant, que Downing et Richard, hommes à émotions franches et vives, ne purent retenir une larme qui monta à leur paupière. Mais Andlay, plus accoutumé à juger le fond des actions que leur apparence, laissa échapper entre ses dents le mot: Hypocrite! Downing, quoiqu'il eût entendu l'exclamation, répondit gravement a Ralph :

— Que le chevalier Downing entre dans cette maison comme on le désire, j'y consens. Mais, comme j'ai juré que jamais il n'y remettrait les pieds comme mon frère, qu'il y entre en ennemi. La pelouse qui est derrière celte maison est assez large pour le combat de deux hommes, les murs qui l'entourent sont assez élevés pour nous mettre à l'abri des regards indiscrets, et puisqu'il veut invoquer la mémoire de notre père, rendons le, autant que possible, dans nos cœurs, présent à ce combat, et que sa pensée nous animant, il puisse, pour ainsi dire, prononcer entre nous.

Ralph s'inclina sans répondre et sortit aussitôt. Au même instant, Downing prit une plume et se mit à écrire. Richard, se rapprochant d'Andlay, lui dit tout bas pendant ce temps :

— Comment se fait-il qu'un misérable qui a vendu la vie du colonel Okey, son bienfaiteur, aux bourreaux, ait dans le cœur des sentimens d'une piété filiale si pure et si noble?

— Ah! dit Andlay, en ricanant, voilà précisément où vous serez toujours dupes et battus, vous autres niais de bonne foi. Est-ee que tu crois un mot de cette comédie? Figure-toi bien que tout ce parti qui fait queue à la cour en sait autant pour parader la vertu aux yeux du peuple, que ses jeunes seigneurs pour singer la tournure de braves déterminés à une revue : rappelle-toi qu'il n'y a pas d'infâmes actions auxquelles ils ne prêtent un aspect excusable, ni assassinat où ils ne mettent les bons procédés de leur côté. Vois-tu ce rus tic de marin qui veut tuer son frère dans la maison paternelle; il y a plus d'honneur dans un poil de sa moustache «lue dans tout le corps de cet hypocrite qui va faire ici le pleurard.

Cependant la main du marin tremblait en écrivant. 11 plia le papier, se leva, et le chevalier Downing entra à .l'instant même. 11 salua, sans distinction et sans regarder personne, tous ceux qui étaient présens, et traversa la pièce pour monter à l'étage supérieur. Le capitaine, secouant la sensibilité qui s'emparait de lui, prit ses armes dès que son frère fut sorti, et passant par la porte qui se trouvait au fond du corridor de la maison, entra dans l'espèce de petit jardin qui en dépendait. Richard et Andlay l'y suivirent. Andlay, qui examinait soigneusement une lancette et quelques instrumens de chirurgie qu'il avait apportés en cas d'accident remédiable, recommanda rapidement à Richard de bien s'assurer dtt terrain, de ne pas quitter Ralph des yeux, afin d'arrêter le moindre signe de trahison.

— Car vous savez par expérience, ajouta-t-il, qu'ils y sont experts.

Pendant ce temps, Downing marchait avec rapidité, froissant dans ses mains le papier qu'il avait écrit. Toul-à-coup il s'arrêta comme un homme averti par quelque bruit ; chacun écouta, et l'on entendit partir des sanglots cruels de la chambre où était le chevalier Georges. Le capitaine baissa triste-

LES DEUX CADAVRES

ment la tête et sembla tomber dans une cruelle irrésolution ; il fit même quelques pas vers la maison comme pour y rentrer, mais il retourna soudainemant et reprit sa marche en tirant et repoussant sa dague clans son fourreau de fer brodé et en la faisant sonner de manière à couvrir le bruit qui l'importunait.

— Bah I bah 1 dit le docteur tout bas à Richard, et en haussant les épaules, j'ai entendu pleurer et sangloter ce chevalier Georges deux fois plus fort que ça, un jour qu'il prêchait dans le régiment d'Okey pour qu'on exterminât sans jugement ni miséricorde deux cents misérables prisonniers royalistes, ramassés après la bataille de Dunbar.

Quelques minutes se passèrent dans cette attente. Un domestique parut sur la porte du jardin et annonça que les deux cavaliers étrangers demandaient à être conduits près du capitaine.

— Amenez-les ici, ditDowningau domestique, et quelque bruit que vous entendiez, qu'aucun de mes gens ne se permette d'approcher de cet endroit -, quoi qu'il arrive, que nul n'intervienne ni pendant ce qui va se passer, ni après, et que toutes les personnes ici présentes puissent sortir de cette maison sans qu'on s'inquiète de ce qui sera advenu.

Le domestique se retira. Le chevalier Georges Downing et sir Ralph Salsnby entrèrent aussitôt. Georges, les yeux baissés, dans l'humble maintien d'un martyr, semblait profondément affligé. Son frère Jacques le regarda longtemps sans pouvoir rencontrer son regard, qu'il tenait constamment fixé a terre; il s'approcha donc de sir Ralph Salsnby et lui remit le papier qu'il avait écrit, en lui faisant signe de le passerai! chevalier. Celui-ci le reçut des mains de Ralph, le parcourut rapidement, et immédiatement après le lui donna en lui faisant signe de le rendre à celui dont il le tenait. Le marin ne put s'empêcher de s'écrier.

— Georges, tu me refuses I c'est la maison de mon père que cet éerit t'assure si je suis tué. Puisqu'il te reste cet amour honorable et sacré dans le cœur, acceptes-en le sanctuaire pour que tu puisses du moins l'y cultiver. Georges, ne me refuse pas, car si je succombe, c'est que notre père aura prononcé en ta faveur.

— Je n'ai pas besoin, monsieur, répondit froidement le chevalier sans lever les yeux, de ce papier pour être le maître de cette maison, si la sainte cause triomphe par ma main; la loi du,' pays est mon premier titre, et je n'en veux pas d'autre.

En disant ces mots, il prit son large chapeau orné de plumes, et le jeta loin de lui ; son frère en fit autant, et, d'un mouvement commun, ils portèrent la main à leur épée. Andlay se précipita entre eux.

— N'y a-t-il aucun accommodement possible, s'écria-t-il, frères, chrétiens, Anglais? n'avez-vous donc au cœur ni nature, ni religion, ni patrie? tous ces liens sont-ils pour vous de vains mots? Jacques, vous qui savez ce que c'est que l'honneur et le vrai courage; et vous, monsieur, qu'on dit pieux et charitable...

A ce moment, Andlay se tut sous le regard que lui adressa lethevalier. Ce regard fut accompagné d'un geste lent et impératif qui força les yeux de tous les assislans à le suivre. Georges quitta la garde de son épée, et, sans prononcer un mot, mais en laissant échapper un sourd gémissement, il porta sa main à sa joue, qu'il montra au docteur, en la touchant de son doigt raide et tendu avec un mouvement convulsif, comme lorsqu'on touche un objet qui inspire crainte ou dégoût.

— Il a raison! s'écria le capitaine.

A ce mot, il tira son épée; son frère l'imita; Ralph et Richard firent de même, et, s'avançant entre les combattans, ils les firent reculer à dix pas l'un de l'autre. Lorsque chaeun d'eux fut à sa place, l'épée en main, les deux témoins se placèrent vis-à-vis l'un de l'autre, faisant croix avec les deux antagonistes. Us se saluèrent d'abord, puis ils choquèrent légèrement leurs épées, et les tenant hautes, ils reculèrent chacun de leur côté l'espace de cinq pas. Arrivés à cette dislance, ils baissèrent leurs armes en même temps, et les deux frères avancèrent l'un sur l'antre.

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Us avancèrent lentement, mesurant leurs pas sur la voix des seconds. Un morne silence avait régné jusque-là entre les personnes présentes ; mais en ce moment les pas furent comptés à haute voix par les témoins, cette marche des adversaires ne devait véritablement les conduire qu'à croiser leurs épées dont ils étaient armées. Toutes ces précautions étaient prises pour que jamais un combattant ne put user da surprise en se précipitant sur son ennemi. Jacques Downing, le regard mal assuré, s'avançait vers son frère, qui marcha vers lui les yeux baissés, jusqu'au moment où le dernier pas fut appelé. Il le regarda alors et frappa son épée de la sienne. C'était le signal du combat.

A ce moment, à ce regard, à ce choc du fer, chacun reprit sa haine et sa rage. Le capitaine, s'assurant sur le sol, brandit son épée avec force et tira sa dague, tandis que le chevalier, se jetant avec agilité en arrière, recula de trois pas, et de sa main gauche saisit à sa ceinture un de ses longs pistolets. Le coup était hardi et souvent décisif, car, si celui qui le tentait avait le temps d'armer ses pistolets avant que son adversaire ne fût sur lui, il pouvait le tuerpresqu'à bout portant. Mais le marin avait trop d'habitude de ces combats pour se laisser surprendre par cette manœuvre, et le pistolet n'était pas sorti de la ceinture, qu'il attaquait déjà son frère de sa dague et de son épée. Le chevalier n'était pas moins adroit que son frère, mais dans ce moment sa ruse lui avait donné un désavantage réel, car sa main gauche était embarrassée d'une arme inutile. Cependant il para avec une dextérité merveilleuse les premiers coups du capitaine. Celui-ci les multipliait avec d'autant plus de rapidité, qu'un seul moment de relâche permettait au chevalier d'armer son pistolet et pouvait le perdre. L'épée contre l'épée de Jacques, le chevalier, toujours menacé par la dague de son frère, n'en évitait les coups qu'en rompant presqu'à chaque botte. Enfin, sur le pointd'être acculé à un mur, il prend un parti décisif; il s'arrête, fait tourbillonner son épée avec une rapidité singulière, et frappe avec tant de fureur, qu'il éblouit un moment le marin, suspend ainsi son attaque, et, profitant de la première surprise, se jette de côté et fuit avec rapidité à l'autre extrémité du jardin. Là, il se retourne, arme son pistolet et vise à loisir son frère qui court sur lui. Il le laisse approcher, l'ajuste, et tire à quatre pas au plus. Le capitaine, la jambe cassée, tombe sur un genou, le chevalier jette son pistolet et s'élance l'épée haute pour le frappera la gorge. Mais le marin oppose son épée à celle de son frère, et tandis que celuici cherche son second pistolet à sa ceinture, Jacques, d'un coup furieux de sa dague, lui perce le poignet; et la lame pénétrant dans le buffle épais de la ceinture, où elle se courbe légèrement et où elle demeure, lui cloue véritablement le bras gauche au corps. Le chevalier recule de quelques pas.

Par une des règles du combat, que nous n'avons pas expliquée, on pouvait bien indifféremment prendre telle arme qu'on voHlait à sa ceinture, mais une fois celte arme choisie^ on ne pouvait pas la quitter qu'elle ne fût hors d'usage, c'està-dire brisée si c'était l'épée ou la dague, ou déchargée si c'était un pistolet.

Dans cet état de choses, Georges, qui n'avait de libre que son bras droit, était forcé de se servir de son épée, tandis que Jacques, quoique blessé à la jambe, avait encore ses deux pistolets à tirer.

Le premier danger avait donc changé de côté, et ce fut avec la même rapidité que le capitaine, que le chevalier Downing prévint à son toar le péril. Il s'élança sur son frère et lui porta des coups si précipités, que le marin n'eut que le temps de se défendre, incapable qu'il était de se relever, et ne pouvant s'armer d'un pistolet. La position du capitaine était fâcheuse, et elle devint désespérée lorsque d'un coup d'estoc son frère lui atteignit le bras gauche et lui rendit impossible l'usage de ses pistolets. Toutefois, Jacques se défendit avec le même calme, et, profitant de la confiance imprudente de Georges qui se croyait sûr de la victoire, il lui asséna un revers de son épée si furieux sur la cuisse, que le chevalier tomba à son tour.

Us étaient donc tous deux sur un genou à la longueur de leur épée. La douleur et la fatigue suspendirent un moment

leur fureur. Andlay voulut faire un pas pour intervenir, Richard ipée nu-devant de lui. En ce moment, G .lit . conservéjusque-là une impassibiliu m", parut àgLté d'un sombre espoir ; il s'appuya sur o« çorant pour se relever, et la lame se brisa dans cel effort. A-jJdlay ne put s'empêcher de s'écrier tout bas a

— Lç pa,j itainc est sauvé!

— Il est perdu! si je n'interviens, répondit vivement Richard.

En élit I, l'épée une fois brisée, le chevalier devenait libre de sa main droite, et ayantalors la faculté d'user de son second pi itolet, il pouvait assurément tuer son ennemi blessé, qui lâchait vainement a l'atteindre de son épée. Déjà Georges avait saisi son pislolet et l'avait armé avec ses dents, lorsqtle Richard s'élança entre eux l'épée haute. Ralph l'imita.

— L'épée a été traîtreusement brisée, dit Richard, et en voici la preuve : la pointe, au lieu d'entrer perpendiculairement dans la terre, y entre obliquement, et le plat de la lame est marqué en sang sur le sable, dans une longueur de trois pouces. Ce n'est pas ainsi qu'on pose son épée quand on veut en faire un point d'appui : on la maintient parfaitement droite. Ceci est calculé pour la ployer et la briser aisément ; donc c'est trahison !

Ralph ne sut que répondre; car le cas où l'un des combattans s défaisait d'une arme autrement que par un accident naturel du combat, était prévu et considéré comme disait Richard. Dans celte occurrence, celui qui s'était rendu coupable, n'avait le droit de se servir d'une autre arme que lui : .■;:. ' son adversaire aurait perdu l'une des siennes, et il lui fall ;ii jusque-là se défendre avec celle qui lui restait en main. Donc, comme le chevalier était blessé du bras gauche, et par conséquent désarmé, il se trouvait à la merci de son frère, qui pouvait impunément se traîner jusqu'à lui et le percer, sans danger, de son épée. Le marin, qui ne voulait nf cesser Je combat, dont il avait posé lui-même les règles implacables, iy profiter d'an si horrible avantage, s'écria :

— Arriére! messieurs.

Les témoins reculèrent.

— Armes égales I cria le marin, et il brisa aussi son épée.

Les témoins baissèrent les leurs comme signal que le combat pouvait se reprendre. Mais, surpris par l'ardeur de ce mouvement généreux, aucun d'eux ne se souvint que le pistolet du chevalier était armé : et tandis que Jacques cherchait le sien l\ sa ceinture et l'armait avec ses dents,Georges l'ajusta froidement, tira et retendit mort.

— Voilà où mènent les partis ! dit Andlay à Richard, avec une expression profonde de désespoir.

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