‹ Le siècleChapitre 65 sur 113 · IV. EiÈCLH. — V · texte numérisé non relu

IV. EiÈCLH. — V

— O ma mère ! ma mère ! s'écria Richard suffoqué.

^ — Il me tuera, te dis-je, reprit mistriss Barkstead;-peutêtre dans quelques jours, peut-èlre demain, car je ne suis point folle, et j'ai un sur garant de mes paroles, un garant dont tu peux apprécier le savoir ! C'est Andlay.

— Andlay ! ma mère? il se trompe, il vous alarme, s'é cria Richard ; quelle que soit sa science, il ne peut, depuis s' peu de temps, savoir où et comment frappera le fléau. O ma mère , ma mère ! détournez votre pensée de cet affrenx pronostic ; rassurez-vous , rassurez-vous !

— Je ne tremble pas, enfant, répondit en souriant la bonne mistriss, mais rappelle-toi qu' Andlay ne se trompa point d'une heure pour Cromwell ; n'oublie pas non plus que ce pronostic n'est pas si récent que tu dis; et qu'il y a longtemps que nous sommes avertis.

Richard (remit en lui-même, et leva sur sa mère un regard où se peignait un affreux étonnement.

— Nous sommes avertis ! s'écria-t-il à voix basse, nous sommes avertis!!!

Sa mère ne comprit pas la douleur qu'il éprouvait, ni lc sens qu'il attachait à ces mots : Nous sommes avertis ! et elle continua avec une plaintive douceur :

— Il m'avait pourtant dit que tu le savais ! ta stupeur me prouve le contraire. Allons, ne pleure pas, enfant ! nous avons un jour a passer ensemble... et c'est ce jour que je viens te demander !

Richard suffoquait. Il comprenait enfin que le rêve constant de sa vengeance avait tout absorbé en lui ! Il se rappelait en ce moment les avertissemens répétés d'Andlay, lorsqu'il lui disait : La vie de votre mère est comme un flambeau faiblement allumé. Dans un air pur, dans un calme parfait, il peut vivre et durer longtemps ; mais une atmosphère plus lourde ou un souffle de malheur peut éteindre cette flamme vacillante. Fuyez donc Londres et le fléau dont il est menacé ! Fuyez Londres et les émotions poignantes qui peuvent agiter l'existence. Richard en se rappelant tout cela, était tombé a genoux devant sa mère, roulant sa tête sur son giron avec des sanglots et des pleurs ! misérable ! torturé de remords, presque parricide! Sa mère caressait sa tête pendant ce temps, essuyait ses pleurs et l'appelait des noms les plus doux : il parut se calmer, et elle ajouta :

— Mon Richard, mon fils, ne te désole pas ainsi; car,' comme je le l'ai déjà dit, tout bonheur n'est pas exilé de ta vie, et la voix qui m'a parlé celte nuit m'a inspiré de choisir ce jour, ce jour solennel pour nous à tant de titres, pour t'enseigner tes jours heureux, et te guider de mes derniers conseils dans le sentier qui doit t'y conduire.

Richard releva sa tête, et, regardant sa mère à travers ses larmes, il l'écouia religieusement, tandis qu'elle disait:

— Ce jour fut celui de la naissance de ton père ! nous l'avons célébré longtemps sous ses yeux; qu'il soit notre dernier jour de fête a nous deux ! Nous le sanctifierons ensem- j ble par la prière ; nous nous asseoirons ensemble à la table où il présidait; nous parlerons de lui, Richard, nous parlerons de ton père qui fut le plus noble des hommes, et dont tu as le nom ; nous invoquerons sa mémoire; nous implorerons son esprit de nous animer et de nous répondre, et je recueillerai tes paroles pour les lui porter au ciel, où j'irai lc rejoindre bientôt ! C'est pour cela que je me suis parée, moi ; c'est la fête que j'espère, et où tu ne me laisseras pas seule, mon Richard ! mon fis, mon enfant 1

Leurs larmes se confondirent. Mistriss Barkstead les domina la première.

— Ce jour, dit-elle, est encore celui de la naissance de Charlotte ! eh bien ! enfant, à ce repas d'adieu, au sortir duquel je tequillerai, nous admettrons aussi ta fiancée absente, comme mon mari qui n'est plus.

Richard regarda samère.avec une terreur qui peut-être eût suspendu sa voix, si, les yeux levés vers le ciel et l'âme inspirée, elle eut pu s'apercevoir du terrible effel de ses paroles,

— Oui, Richard, s'écria-t-elle, en joignant pieusement ses mains, assis l'un près de l'autre entre ces deux places vides, nous passerons ce jour, moi à me souvenir et toi à espérer ; et ce sera bonheur pour tous deux. Mes longues et douces

années de jeun esse passées près de John reviendront se déveloper devant moi, et maintenant que tu es un homme, Richard, je (e dirai comment il fut un homme brave, pieux, fidèle a sa parole, indulgent, sans haine dans le cœur, pratiquant l'oubli et le pardon des injures, soumettant sa vie aux volontés de Dieu, si cruelles qu'elles fussent; et puisque mon heure est venue et que je puis parler de moi à mon fils, je te dirai combien je l'aimai pour toute la félicité dont il me combla, pour toutela vertu qu'il m'inspira, par l'honneur que j'éprouvai de porter son nom ; car, Pùchard, quelle est l'épouse qui oserait flétrir le nom qu'en lui donne sans tache, et à qui la vertu n'est pas facile quand on y attache le bonheur? Aussi, lui suis-je reconnaissante autant d'être sans remords que d'avoir été la plus heureuse des femmes ! Et, après cela, Richard, après mon passé, nous parlerons de ton avenir. Et, comme tu seras, sans doute, brave et généreux comme ton père, ton épouse sera chaste et douce comme je le fus ; et comme tu lui apporteras un cœur noble et haut, qui abritera sa vie de ton courage et de ton honneur, elle te rendra un amour soumis et dévoué qui enveloppera ta vie de son innocence et de sa pureté. Puis, nous invoquerons tous deux l'Eternei pour que rien n'arrête mon âme lorsqu'elle ira se réunir dans son sein à celle de mon époux, et pour qu'il te garde ta fiancée aimante et vierge jusqu'au jour où tu la conduiras a l'autel.

La figure mourante de mistriss RarksteaJ vivait et resplendissait d'enthousiasme pendant ces paroles, tandis qae le visage terne de Richard, arrêté dans une effroyable expression de désespoir, semblait la face d'un cadavre que la mort a saisi dans une terrible convulsion. En ce moment, il n'y avait que remords en son âme, il avait horreur de luimême, et plût à Dieu que sa mère eût suspendu ses paroles à cet instant et n'eût pas atteint l'âme de Richard à cet endroit, où, froide et dure comaieracier, elle étincelait et brûlait comme l'acier lorsqu'elle était frappé. Mistriss Rarkstead, toujours sous l'empire de son enthousiasme, ajouta :

—Richard, ce jour est encore celui de la mort de Charles I".

O malheureuse parole ! comme un souffle rapide, elle ralluma le foyer assoupi. Haletant sous l'effroi du souvenir de ses propres actions, dont l'affreuse excuse s'était un moment effacée de son âme, il se taisait, mais le nom de Charles Ir évoqua tout-à-coup l'esprit de vengeance qui l'égarait, et Richard, se reculant de sa mère, répéta ce qu'elle venait de dire avec un sourire empreint d'une expression féroce d'espérance, comme quelqu'un qui voit venir un secours et qui l'appelle ù lui. Sa malheureuse mère acheva :

— Richard, dit-elle, ce jour est aussi celui où on livre aux bourreaux le cadavre de Cromwell. Qu'il l'apprenne à mépriser les féroces vengeances des haines politiques.

Richard se releva à ces paroles, résolu et terrible, redevenu honteux de sa faiblesse. Il ne détourna pas ses regards de sa mère mourante et faible ; il la contempla longtemps ; il rassasia ses yeux de ce spectacle triste et douloureux ; il la vit baisser vers lui ses yeux longtemps tournés au ciel, il la vit lui sourire et lui tendre la inain,et alors il se détourna et prit son chapeau. A ce geste, à ce mouvement infâme, elle se leva de son siège; elle usa sa dernière force à cet effort; elle poussa son dernier souffle ù lui crier avec un sanglot : à — Richard ! mon fils ! mon enfant ! $ Il la regarda encore ; il l'entendit, et il sortit.

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