‹ Le siècleChapitre 68 sur 113 · VI M HAT! S XVI DEC MDCLII · texte numérisé non relu

VI M HAT! S XVI DEC MDCLII

MORTl'S III SBPT , AN Ml MDCLYIII,

HIC S1TCS EST.

Si le moindre doute eût accompagné l'opération du shérif, celle inscription l'eût assurément détruit dans son esprit; mais il procédait avec une certitude complète de rencontrer le cadavre de Cromwell à la place et dans la tombe où il le cherchait. Il n'accueillit donc ce renseignement que comme une chose qui devait naturellement se trouver à cet endroit. Quoi qu'il en soit de celte conviction du shérif, l'habitude de remplir avec une scrupuleuse exactitude les devoirs qui lui étaient imposés, l'aurait porté à commander qu'on découvrit le cadavre, et peut-être allait-il en donner l'ordre, malgré l'espèce de rêverie où il était tombé, lorsque tout-àcoup la voix aigre du bourreau se fit entendre.

— Doucement! doucement ! disait-il au sergent de la chambre des communes, pourquoi donc, mon brave et digne collègue, mettez vous dans votre haut-de-ebausse cette lourde et brillante plaque d'or? avez-vous peur qu'elle ne perce la poche de mon pourpoint, et voulez-vous m'épargner la dépense de la faire raccommoder ?

— Je prends cette plaque, répondit le sergent en affectant une dignité froide, parce que tel est mon droit.

— Votre droitl reprit Jacques Ketet avec son air de moquerie habituelle , considérablement augmenté par la dose d'eau-de-vie qu'il s'était administrée; votre droit, cher ami : il me semble que pour un homme qui fait partie intégrante de l'honorable chambre des communes, où se font les lois de la bonne Angleterre, vous devriez les connaître un peu. Ne fût ce, cher ami, que comme les ânes papistes, qui, à ce qu'on dit, savent par cœur tous les cantiques de la canaille catholique, et qui se mettent à braire dès qu'ils les entendent chante.".

Le sergent fil à celle comparaison un geste d'indignation qui résultait à la fois de sa religion et de son orgueil cruellement insultés; mais le goguenard Jacques Ketet continua en adoucissant sa voix et en tendant la main comme un suppliant :

— Oui, cher ami, si vous saviez un peu les lois, ou bien si vous ne taisiez pas semblant de les ignorer, vous me rendriez celte pauvre plaque d'or, altendu, et je vous demande pardon d'avoir l'air de vous apprendre quelque chose, attendu qu'il est formellement dit que tout ce qui sert à vêtir le condamné au moment de l'exécution, habits et joyaux, appartient au bourreau, ainsi que le cadavre, chair et os, à moins que le jugement n'en dispose, comme cela arrive aujourd'hui. Obligez-moi donc de me rendre ce pauvre joujju ; allons, cher ami, du courage, donnez!

FREDERIC SOTJLIE.

En parlant ainsi, il tirait doucement le bras de monsieur Gifford à moitié engouffré avec la boite dans l'immensité de sa poche. On a beau être sergent d'une chambre des communes, on serait même un simple constable, que c'est toujours un désagréable attouchement que celui d'une main de bourreau; et, si quelque chose peut encore ajoutera l'horreur qu'il doit inspirer, c'est la familiarité moqueuse qu'y mettait Jack Ketet. Aussi monsieurGifford,ensentantcettemainsur son bras, se recula t-il vivement, et, avec un accentde dignité voritableque lacolère el l'orgueil lui inspiraient, il lui dit :

— Plus loin ! monsieur, plus loin ! ne me touchez pas, je vohs l'ordonne.

— Qu'est-ce donc? dit le shérif qui, plongé dans ses réflexions, était jusque-là resté étranger a cette discussion ; qu'avez-vous, monsieur Gifford? ce drôle vous a-t- il manqué de respect?

Jack Ketet, qui, grâce à la préoccupation générale, s'était presque hissé à la hauteur du sergent en causant avec lui, se sentit replongé, par les paroles du shérif, dans son état d'abjection et de dépendance honteuse. Avec sa position, il en reprit le caractère, c'est-à-dire sa brusque et Iroide brutalité.

-— Ce n'est pas la peine de m'appeler drôle, parce que je demande ce qui m'appartient, et que je prie très poliment monsieur le sergent de ne pas m'extorquer ce que la loi me donne. Comme ce ne sont pas les politesses, les agrémens et la considération que me procure ma place qui peuvent me faire vivre el me donner une maison où. je sois à l'abri des pierres, des insultes et de la faim, il faut qu'on protège au moins mon droit sinon ma personne. Je demande donc à monsieur Gifford qu'il me rende la plaque d'or trouvée sur ce cadavre; monsieur le shérif sait bien que c'est mon droit et mon salaire. -

— Monsieur le shérif sait comme moi, reprit le sergent, que tout ce que porte le condamné, au moment de l'exécution, appartient au bourreau ; majs maître Jack sait, aussi bien que monsieur le shérif, que tout objet appartenant au condamné trouvé sur lui, au moment de l'arrestation, et qui peut faire reconnaître son identité, appartient à l'officier chargé de cette arrestation. Et, dans la circonstance présente, il me semble que la plaque est la meilleure preuve de l'identité du condamné que la chambre des communes m'a chargé de vous livrer.

— Vous appelez ça une arrestation! dit Jack Ketet en fureur, en haussant les épaules.

— Oui, certes, répondit vivement le sergent, car seul je suis responsable de l'identité des condamnés que vous exécutez, et certes, si ce cadavre n'était pas celui qui doit être pendu aujourd'hui, ce n'est pas à vous qu'on s'en prendrait, mais à moi, et il est juste que je garde les preuves de la' manière dont je remplis mon devoir, car il y va de ma responsabilité.

Le malheureux sergent ne se doutait guère, en donnant cette raison à sa rapacité, qu'il marchait sur un terrain qui devait l'engloutir. Toutefois le bourreau ne se tint pas cour battu.

— Oui, oui, dit-il en mesurant le sergent d'un regard de mépris, il y va de votre responsabilité et d'un marc d'or au moins que pèse cette plaque. Tenez, monseigneur, ajoutât il en se tournant vers le shérif, ceci n'est pas juste, on m'a fait pendre, depuis quelque temps, assez de gueux qui n'avaient que des guenilles sur le dos pour qu'on ne me chicane pas lorsque le hasard m'envoie une bonne aubaine. Du reste, Votre Honneur est notre juge à tous deux, et c'est à vous à prononcer.

Sans doute cette discussion ne tendait qu'à prolonger une opération désagréable. Mais le cas était délicat, la loi précise, et en Angleterre l'amour du texte des lois était, surtout à cette époque, une sorte de fanatisme si inhérent à toute magistialure, que souvent les juges rendaient les jugemens ïes plus extravagans pour ne pas se détourner, dans des ras extraordinaires , de la lettre stérile de la loi. Le shérif écoula donc religieusement ce que venaient de dire les com. petiteurs, il tomba dans un extrême embarras, il réfléchit

quelque temps, puis s'adressant à monsieur Gifford, il lui dit :

— Quelles sont vos raisons pour réclamer cette plaque gravée? j'avoue que je n'en ai pas bien compris la force.

Monsieur Gifford se plaça alors d'un côté du shérif, tandis que Jack Ketet se tenait de l'autre ; le magistrat, appuyé sur la base saillante d'un pilier, semblait assis sur son siège entre deux plaideurs. Les ouvriers, qui se tenaient en arriére, pouvaient passer pour les auditeurs de ce singulier procès, el Sawton éclairait le tout avec une torche. Le sergent parla le premier.

— Je rappelle à Votre Honneur, dit-il, la sentence du parlement qui condamne l'archi-traîlre (1) Cromwell a ètrr supplicié, et qui me donne mandat de faire exécuter la sentence. Certes, mon devoir est d'obéir et de chercher, dans un cas aussi extraordinaire, quelle règle de conduite je dois suivre. Celte règle de conduite, je la trouve dans ce que j'ai déjà fait moi-même. Lorsqu'un arrêt emportant peine de mort fut rendu contre tout régicide, quel qu'il fût, il ne fui plus question de leur faire leur procès, mais seulement de les arrêter. Chacun s'y mit de son mieux; les uns eurent de la chance, d'autres furent malheureux. Le gouverneur de Kilkenny en arrêta trois sans sortir de sa maison, où ils eurent la bonhomie de lui demander asile ; tandis que le shérif du comté deNorlhampton, où sept à huit de ces misérables s'étaient réfugiés, n'en putarrêter un seul, bien qu'il passât à cheval les nuits el les jours, à la tête des soldats cantonnés dans le pays. Pour moi, je ne puis pas trop me plaindre, puisque j'en ai eu deux pour ma part. Le premier était, vous le savez, monsieur le shérif, John Garew. Lorsque je l'arrêtai, je ne le connaissais pas, quoique je le soupçonnasse fort d'être l'homme que je cherchais ; mais je connaissais sa femme dans la maison de laquelle j'avais fait plusieurs perquisitions. Vous savez aussi qu'on trouvait difficilement des gens pour témoigner qu'ils reconnaissaient ces misérables condamnés, de manière que j'étais fort embarrassé. Qu'arriva t-il ? c'est qu'un jour, au moment où je croyais m'être trompé, je vis le misérable considérer avec des larmes un portrait de femme entouré de diamans; je m'en emparai, et je reconnus le portrait de mistriss Carevv. Sur ce faible indice, je fis arrêter le régicide ; et vous savez tous deux ce qui arriva.

En prononçant cette dernière phrase, le sergent s'inclina devant le shérif qui garda le silence en poussant un soupir et levant les yeux au ciel et devant le bourreau, qui fit de la tête un signe d'assentiment. Le digne sergent continua, après cette petite pause, à s'adresser au shérif.

— Eh bien ! milord, ce portrait qui m'avait servi d'indice, je l'ai conservé. Monsieur Carew me l'a fait redemander, larmes, prières, menaces, il a tout employé ; sa lemme est venue chez moi ; elle m'a imploré en me disant qu'il était la consolation de son mari dans la prison. Elle s'est jetée à mes genoux avec des cris et des sanglots ; eh bien! milord, je n'ai rien écoulé : j'ai gardé le portrait, parce que c'était mon droit. Autre exemple : Le capitaine -major Daniel Axtell était, vous le savez, le meilleur écuyèr de toute la Grande-Bretagne. D'une autre part, j'avais acheté autrefois, à New-Market, un poney dont je n'avais jamais pu me servir, parce que personne n'était parvenu à le dompter, et je ne l'avais revendu qu'avec beaucoup de perte, à cause de ses qualités vicieuses. Un matin, en revenant de nia maison de campagne, je reconnais mon cheval enlre les jambes d'une espèce de paysan qui le menait comme j'aurais lait du plus humble roussin. Cela me semble singulier, et Je cherche comment on a pu arriver à un pareil résultat : j'entre en discussion avec moi-même tout en considérant l'allure aisée du cavalier etde la monture, el je me dis qu'il a fallu un homme bien expert pour réduire ce sauvage animal. Je cherche les noms de nos plus célèbres marchands et professeurs d'équilation : C'est peut-être Mae-Fee, qui fait ménager les chevaux du duc d'Abdermale, me dis-je.à part moi :ou bien c'est Swith, le marchand, qui a réduit le beau et terrible

(l)Arch-Trailou. i

LES DEUX CADAVRES

clieval de chasse du duc de Farmoolh à se laisser monter par ladyOrmond qui en avait tant d'envie. Cependant ce misérable poney était si entêté que je cherchais toujours qui avait pu en venir à bout, et que, soudain, je me rappela; qu'il n'y avait guère en Angleterre qu'un seul homme à qui, de l'aveu de tous, aucun cheval n'avait pu résister, et que cet homme était sir Daniel Axlell.Ce souvenir brilla comme un éclair à mon esprit : j'oublie le cheval pour considérer le cavalier ; je lui trouve une aisance mal déguisée sous ses habits de paysan ; je le suis, et je l'arrêle : c'était véritablement sir Axtell I et vous savez? .

Le sergent allait sans doute recommencer la salutation au shérif et au bourreau ; mais le magistrat l'arrêta d'un gesie de la main, et monsieur Gifford ajouta ces derniers mots .-

—Eh bien! ce poney je l'ai et personne n'a pensé à m'en contester la propriété. A quoi m'avait-il servi, cependant? à soupçonner plutôt qu'à reconnaître le coupable. Donc, si l'on n'a pu me disputer le droit que j'avais sur un indice, comment peut-on le contester sur une preuve ? et y en a-t-il de plus puissante que celte plaque, pour m'assurer du condamné que je cherche ?

Le shérif, en prudent magistrat, ne montra aucun signe d'admiration pour ce brillant plaidoyer, et il se retourna vers Jack Ketet pour lui enjoindre d'exposer, de son côté, les droits qu'il croyait avoir a la possession de la plaque en litige. Le bourreau se mit en mesure de discuter son droit, et il prit la parole. Cependant, au moment où ii allait parler, une rumeur considérable, qui paraissait retentir dans l'église, bien qu'elle fût fermée, obligea le shérif à envoyer Sawlon pour en savoir la cause et lui fit inviter le digne exécuteur a être aussi bref que possible. Celui-ci dit alors :

— Milord, je ne parlerai pas longtemps et je ne citerai pas de précédent, bien que j'en eusse beaucoup en ma faveur, comme, par exemple, celui de Thomas Harisson, dont les lunettes et la Bible me furent dévolues parce qu'il lisait la Bible a l'aide de ses lunettes au moment de l'exécution ; j'aurais bien encore celui de la pipe d'or de Gregory Clément, dans laquelle je fume tous les matins, et celui de la viole de Robert Tichburne que j'ai vendue au maître de musique ie Sa Majesté ; mais je n'en veux pas arguer, bien qu'on ne puisse dire que ce tussent là des objets de vêtement. Je ne pense pas qu'il me faille établir mon droit qui me paraît incontestable; je ne veux que détruire celui que se donne monsieur Gifford. Il dit qu'il a droit à tout ce qui lui sert d'indice ou de preuve pour assurer une arrestation ; mais eu est l'arrestation ici ? Monsieur Gifford ne perd-il pas toute relation avec les accusés ou condamnés dès qu'ils sont dans une prison, parce qu'il n'en répond plus? et quelle prison est plus sûre que le tombeau? Si quelqu'un pouvait réclamer, ce serait le geôlier, et où est le geôlier ici?

— Moi, par Dieu! dit Sawton entraîné par l'appât du gain, et qui rentré dans le caveau, avait entendu les derniers mots de Jack Ketet. C'est moi qui suis le geôlier des morts, ce me semble.

— Et lu les as bien gardés, dit une voix sourde à l'oreille du gardien.

Sawton n'osa pas se retourner et chancela sur ses jambes. Mais la rumeur, qu'on avait déjà entendue, recommença et lui donna le temps de se remellre, pendant qu'on ajoutait tout bas :

— N'as-tu pas asiez de cinquante guinées? Cette fois il reconnut la voix de Love qui avait acheté d'un ouvrier le droit de le remplacer pour pouvoir surveil'er lui-même le succès de sa ruse.

Le shérif demanda alors à Sawton s'il avait appris quel était le murmure sourd mêlé de grands retentissemeas qui pénétrait jusqu'au caveau ; et le gardien lui répondit que c'était le peuple rassemblé en troupes innombrables autour de Westminster, criant que l'heure était passée et frappant avec d'énormes pierres aux portes de l'église.

— L'heure est passée en effet, reprit le shérif avec empressement ; allons, dépêchons ! Vous, monsieur Gifford, gardez là plaque; toi, Jack, tu auras le linceul et ses franges d'or

L3 SliCAK. — T.

ainsi que la bière; et toi, Sawton, tu gagneras assez d'argent en montrant la place où a dormi le protecteur. Allons, à l'ouvrage, la Cité n'est pas en bonne humeur aujourd'hui; on a cassé hier les portes de la taverne du Roi Henri V ; on annonce un grand rassemblement à Pawltry où nous sarons forcés de passer. Il ne faut pas fournir de prétextes aux mauvaises dispositions du peuple en le faisant attendre.

En conséquence, sans plus de cérémonie, le cercueil fut tiré de sa tosse de pierre, emporté à travers l'église de Westminster, et posé sur la charrette qui devait le conduire à Tyburn. Ainsi la soif d'une misérable cupidité, en forçant le principal magistrat du comté à précipiter l'opération qui lui était confiée, assura du moins jusqu'à la porte de Westminster le succès de l'entreprise de Richard et de Love. Mais mille nouveaux aecidens pouvaient faire avorter ce projet, et nous allons voir qu'il s'en présenta un que personne n'avait pu prévoir.

LE POT DE BIÈRE DE PAWLTnY.

A mesure que ce récit avance, un scrupule revient sans cesse à l'esprit du narrateur. Bien qu'il se soit déjà expliqué sur ce scrupule, il cra'nt de ne pas l'avoir fait assez complètement; le titre de l'ouvrage l'inquiète, et il se demande si, malgré ce qu'il a dit au commencement de ce volume, on ne lui disputera pas la vérité de ce titre : les Deux Cadavres. Et, véritablement, on peut dire que c'est trop oit trop peu. Trop peu, si l'on veut compter numériquement tous ceux dont on a parlé dans ce livre : trop, si le titre ne doit comprendre que ceux qui jouent un rôle important; trop d'un, en effet, car jusqu'à, présent, le seul cadavre de Charles Ie* a paru sur la scène de ces événemens, tandis que les restes de Cromwell demeurent intacts et ignorés sous leur gazon de Nazeby. Sans doute, c'est une incontestable, vérité que, jusqu'à présent, Charles I" a fait les frais de nos tristes récits, et cependant on ne saurait nier que, quoique absent, CromwaH n'y soit pas aussi n écessaire: C'est lui, c'est son cadavre qui est la cause des résolutions et des colères dont un autre subit les effets; et, s'il est permis de comparer une composition si petite que celle-ci à une œuvre magnifique d'un magnifique génie, l'auteur osera dire qu'i) a pu admettre le cadavre de Cromwell à compter dans son titre, de même que le grand Corneille a donné le titre de la Mort de Pompée à une tragédie où ne paraît pas ce rival de César.

Après cette erainte, une autre arrive encore souvent à la conscience timorée de l'auteur. Il a peur qu'on ne l'accuse d'avoir entassé à plaisir une suite de tableaux horribles, et aussi fâcheux à se représenter physiquement qu'à approfondir dans leur moralité. Ces exhumations ; ces cadavres dispersés; ces férocités du pouvoir qui ont pour écho les férocités du peuple; ces jeunes gens, ivres de vengeance jusqu'à l'oubli de toute pitié et de tout honneur; ce délire furieux d'un amant ; cet indigne oubli d'un fils ; ce noble qui se fait bourreau; ces frères qui se tuent, tout cela n'est-il pas une fiction de mauvaise humeur, une noire et fétide invention qui doit soulever le cœur jusqu'au dégoût, révolter l'esprit jusqu'au doute, et l'àme jusqu'au mépris? L'auteur répond : Ce n'est pas une fiction, ce n'est pas une invention, c'est une vérité. Que, si elle paraît surprenante et invraisemblable à mes lecteurs, le plus jeune d'entre eux se rappelle ce dont il a été contemporain, les réactions de Naples, les supplices de Madrid, les potences de Modène, et les exilés de Varsovie, qui vont, femmes, enfans et vieillards, peupler les déserts de la Sibérie; que les plus âgés de ceux qui me lisent retournent à 93, aux tombeaux de Saint-Denis, aux ï et 5 septembre, à la princesse de Lamballe et à Féraud ; que ceux qui voudront admettre l'histoire en témoignage , rejettent leurs souvenirs jusqu'àla révocation de l'édit de Nantes; la

Ligue, la Saint-Barthélemi, et plus loin encore, jusqu'à la guerre des Albigeois, sur laquelle il reste à faire un livre admirable ; qu'ils comparent et avouent si tout ce que l'auteur a représenté jusqu'à présent n'est pas d'un choix, tout au moins discret, dans les amas d'horreurs que présentent les vengeances des haines politiques et religieuses.

D'une autre pari, si la moralité de ce livre ne sort pas lucide a l'esprit du lecteur, du récit qui vient d'être fait, c'est la faiblesse de l'auteur et non son inlention qu'il faut en accuser. Si, surtout, on n'a pas vu dans celle peinture un sévère avertissement donné aux panis, et un exemple terrible montré à leurs séides , des fureurs où l'on peut être entraîné lorsqu'on sort d'une voie de justice et d'humanité, l'auteur a manqué à sa propre pensée. Mais il espère qu'il n'en est pas ainsi, et c'est dans cet esprit qu'il abordera les derniers et t'es plus formidables événemens de cette histoire.

Et maintenant, si cet ouvrage n'était pas un pauvre et misérable livre écrit en prose et destiné à la simple curiosité d'un cabinet de lecture et de ses abonnés ; si surtout il restai l aux hommes de nos jours, écrivains et lecteurs, quelque croyance honnéle et élégante en poésie, quelque foi en cet esprit intelligent et inconnu que l'on invoqua si longtemps sous le nom de muse, et que le docteur Gall a emprisonné dans une bosse; si enfin tout n'était pas proscrit des formes de nos vieilles et sublimes compositions, l'auteur se hasarderait à implorer la force invisible ou matérielle qui l'a conduit jusqu'à eette page, de le soutenir plus que jamais, de lui être encore en aide et même de s'accroître en raison du personnage qu'il faut mettre en scène tout entier. Ce personnage, c'est le peuple, non pas le peuple, cet être moral qui est tant, cette abstraction qui part d'une couronne et arrive à un» guenille, mais le peuple, c'est-à-dire une assemblée d'hommes qui n'est ni la populace, ni la bourgeoisie, ni la noblesse, ni le clergé, mais oii il y a des prêtres, des noblesses bourgeoisies porte-faix et des mendians.

Car il va s'agir du peuple dans cette acception, à laquelle le mot foule ne répond pas assez largement. Eu effet, le mot foule peut convenir à dix rassemblemens séparés et très nombreux, qui peuvent chacun s'agiter dans la cité pour desévé- Bemens ou dans un esprit différons, tandis qu'on ne saurait appeler du même nom toute la population d'une ville levée à la même heure sous l'empire du même motif, et qui, avec mille sentimens divers dans les individus, est destinée, lorsqu'elle se sera agglomérée et concentrée, à avoir une âme unique, une intelligence, un raisonnement, une volonté et une exécution unique, comme un être simple, et qui pensera et agira comme un homme sans qu'on puisse dire où sont la tête elles bras du colosse. C'est cet être collectif que nous appellerons le peuple.

C'est ainsi, et sous cet aspect, que se présentait une immense multitude aux environs de Westminster. Curieuse avant tout, elle voulait être témoin du spectacle qui allait lui être présenté. Parmi les sentimens d'horreur ou d'approbation que se partageaient ces milliers d'hommes, la curiosité dominait sur tous, et unissait, pour ainsi dire, toutes ces diverses pensées. Ce fut du moins cet unanime sentiment qui accueillit l'ouverlure des portes de Westminster. Tous les yeux convergèrent à la bière de Cromwell. Ce n'était, comme nous l'avons dit, qu'un coffre noir marqueté de quelques clous à larges têtes, et il semblait que, pour une si grande attente, ce fût un bien petit objet, ou du moins que ce ne fût pas là l'objet de l'attente ; et cependant, il n'y eut ni désappointement, ni réclamation dans la foule.

Qu'attendait le peuple, en effet? La bière de Cromwell. Plus misérable ou plus riche, d'un bois pourri et dégradé, oud'un cuivre luisant et doré , elle eût éveillé la même attention, parce qu'elle avait un nom qui couvrait et faisait disparaître l'élégance ou la difformité de sa structure, la richesse ou la pénurie de la matière, c'était de s'appeler la bière de Cromwell.

C'était peut-être à ce que cette bière se trouva fermée et qu'elle ne ramena pas la pensée populaire, à s'occuper de la forme qu'avait prise dans la mort le cadavre dr Cromwell, que cette pensée dut derester imniecsecl solennelle. En ef-

fet, que le corps du protecteur, nu, amaigri, desséché, puant, violet, avec des yeux vides, une chevelure et une barbe çà et là arrachées, des membres dégradés, rongés, entamés, el étendu inerte et délabré dans le fond d une c'iarreiie, i ni été étalé aux yeux de la multitude, et toute son attente se fut tournée en dégoût, en horreur, en fuite. Mais cette bii Cromwell, fermée et impénétrable, fut une bien auire puissance : car l'imagination la remplit, et tout Cromwell l'occupa.

A cette heure, à cette minute, toute l'histoire de Cromwell, d'un bouta l'autre, s'écrivit instantanément dans la i de tout ce peuple, chaque mémoire en ressuscita une partie, chaque souvenir en reproduisit quelque chose. A r*U< pée mentale, ceux-ci fournirent une page, ceux-là une phrase, quelques-uns des mots.

En soldat l'avait vu combattre.! Worcester, et il s'en souvenait; un marin l'avait mené à la si umi*sion de l'Ecosse, et il s'en souvenait; l'un l'avait vu siéger au parlemenl et au conseil; l'autre, chasser le renard; il avait expliqué la loi a ce juge, et la Bible à ce ministre; celui-ci l'avait vu pardonner, celui-là punir; il avait prêché devant s'était enivré devant quelques-uns; il avait été brutal a l'un, doux et poli à unautre; il s'en trouvaitavec qui il avait discuté les intérêts de l'Angleterre, cl d'autres qu'il avait chicanés sur le montant d'un mémoire; plusieurs l'avaient vu calme le jour de la mort de Charles, plusieurs l'avaient vu triste de la mort d'un chien favori ; il avait été le subordonné de quelques-uns et le maître de presque tons; l'un avait voulu le tuer, l'autre lui devait la vie; un vieillard l'avait vu commencer, croître et finir, un plus jeune n'avait connu que sa puissance ; là il avait répondu, le chapeau en télé, à un ambassadeur, et là, salué un ouvrier ; un vieil ami ressaisissait beaucoup de momens passés avec lui, et un enfant se rappelait que sa mère le lui avait montré une fois; chaque heure, enfin, de la vie de Cromwell avait là son émotion, son témoin, son souvenir, son récit ; même l'heure si cachée de sa mort, que Richard représentait dans cette vaste histoire.

Maintenant, qu'on explique par quelle inle llgencé supivme, par quelle puissance inconnue, de ces mille puissances isolées, il se crée un tout unique; de ces mille pensées, particulières à chacun, une pensée commune à tous-, de I Us souvenirs d'individus, un souvenir du peuple. Qu'on explique ce fait, et ce sera une prodigieuse conquête de l'esprit humain, et le fil conducteur une fois trouvé, ce sera peutêtre expliquer l'âme, expliquer Dieu.

Pendant que ce sentiment universel d'attention et de premier respect accueillait la bière de Cromwell, Love retrouva RiGhard dans la foule, près de la porte principale de Westminster. Le jeune homme lui raconta le duel de Downing, sa mort et l'état désespéré de son frère, qu'il avait laissé aux mains d'Andlay. 11 lui dit aussi l'espèce de rendez-vous que Ralph et lui s'étaient donné à Tjburn. A pareil jour, et quatorze ans avant, ils s'étaient trouvés sous l'échafaud de White-Hall, cl Richard souriait en pensant à la victime de ces deux journées. Love lui rendit compte, en retour, de ce qui s'était passé dans l'église, et ne lui • muta pas les craintes que le shérif avait manifestées du rendez-vous qu'on s'était donné dans la rue de Pawllry. En conséquence, il s'échappa un moment pour quitter son déguisement, afin de pouvoir agirplus librement selon les circonstances sur les masses dont il était connu, et il revint à côté de Richard.

Foule, magistrats, charrette et cercueil s'avançaient néanmoins, et rien ne semblait devoir troubler l'ordre de l'cxeculion. On était arrivé rue de Pawllry; elle était, coaimc toules celles par où passait le coriége, encombrée d'une multitude penchée aux fenêtres, dressée sur des chaises, n:rieuse, murmurant à l'aspect lointain de la bière, et se laisani à son passage. On arriva ainsi devant la taverne qW elaii située au milieu, à peu près, de la h ngueur de la rue. A toutes les fenêtres de celle taverne, étaient entas»

de la plus vile popula e, à cille du milieu c;ait le mail ■ de ' 1 maison.

LES DEUX CADAVRES

Les Anglais ont un mot pour exprimer cette sorte de gens qu'on rencontre dans les villes, et particulièrement à Londres, les jours d'émotion publique. Ce mot, qui ne peut se traduire par le terme populace, a quelque chose de plus significatif. Mob, car mob est le nom dont nous parlons, a un caractère à soi, il définit à lui tout seul cette effroyable éructation des repaires de mendicité, des tavernes clandestines, du vice boueux ; il peint dans sa courte syllabe ce hideux vomissement que versent, sur les places publiques et dans les rues, les ateliers de tannerie, le curage des ports et des égouts ; il représente, d'un trait, tous ces hommes vêtus de lambeaux de serge et de toile, hideux, les cheveux pendans, l'œil vitreux, le geste abruti, la bouche demi-béante d'une soif qui s'adresse à tout, eau et bière, vin et sang; ces hommes, enfin, qui, les jours où la société a la fièvre, montent à la surface comme des pustules à la peau de l'homme malade.

Voilà quels étaient les hommes qui remplissaient celte maison, et Williams, l'ancien ouvrier du port, était le propriétaire. Dès qu'ils aperçurent la charrette qui avançait lentement, ils se retournèrent vivement les uns vers les autres, s'avertissant sans doute que l'heure était venue et s'encourageant mutuellement. Cependant ils ne bougèrent pas de leHrs fenêtres, et le shérif, qui les avait vus de loin, espéra passer sans obslable. Toutefois, il ordonna au petit nombre de dragons qui accompagnaient la charrette de se tenir prêts, et lit avertir un corps de troupes à pied, qui était dans le voisinage, d'accourir si le tumu'te devenait trop grand. Enfin, au moment qu'on arrivait devant la taverne et qu'on s'apprêtait à passer outre, un grand nombre de voix s'écria :

— Arrêtez! arrêtez! le droit de Pawliry! le droit de Pavltry ! Cette injonction de s'arrêter, eût-elle été pront ncée par cent mille bouches à la fuis, n'eût pas suspendu d'un pas la marche du shérif; mais une seule voix eût-elle mêlé à ces acclamations le mot de droit, qu'il l'eût immédiatement écoutée. C'est cet admirable respect du magistrat qui applique la loi pour toute prétention basée sur un droit quelconque, qui garantit à celle loi le respect du peuple qu'elle gouverne Assuré qu'il est qu'aucune réclamation ne sera écartée sans examen, si elle repose sur une vraisemblance de droit, c'est toujours en son nom qu'il parle. A vrai dire, mené par ses passions comme tout autre peuple, ses exigences ne sont pas toujours raisonnables ; mais habitué à s'enfermer dans le cercle de la loi, il faut qu'il y cherche un point de départ, et cette obligation arrête beaucoup ses exigences et en restreint le plus grand nombre. Sans doute, il torture la loi, il la poursuit dans ses moindres dé'ails, il la presse pour en faire sortir des armes pour lui ; mais enfin, quelqae ingéniosité qu'il y mette, quelques ressources qu'il trouve dans les textes contradictoires, elles ne sont pas aussi fécondes que ses caprices et ses désirs pourraient le devenir.

C'est pour le maintenir dans cet esprit et dans cette habitude de ne demander que la loi à la main, que la magistrature anglaise rend souvent des arrêts si extraordinaires, bien certaine que la singularité, ou même l'injustice d'un jugement particulier, ne saurait se mettre en balance avec l'immense avantage qui résulte, pour l'Angleterre, d'une complète obéissance à la loi (4). En France, où la manie du sens commun, de la droite raison et de l'interprétation, tient de-

(l) On peut citer le fait suivant comme un exemple de cet esprit. La loi de Ifimpôt faite dans les années 1820-1821 frappait d'une taie progressive les Toitures à deux roue?, a trois roues et à quatre roues, et s'arrêtait la. Immédiatement après la publication de la loi, beaucoup d'entrepreneurs rirent construire des voitures i ci»q roues. L'administration fiscale voulut les imposer ; mais il ne se trouva pas un seul tribunal ou magistrat, devant lequel fol portée la contestation, qui ne décidât que les voitures a cinq roues ne fussent exemptes d'impôt, attendu que la loi n'en parlait pas. Quel est le magistrat ou letribuaal français qui, grâce à sa phrase d'habitude, n'eût décidé que : Puisque les voilures à quatre roues étaient imposées, à plus forte raison celles à cinq roues, etc., etc.

puis le dernier juge de paix jusqu'au premier président de nos cours suprêmes, on se garderait bien de rendre un arrêt absurde qui résulterait de la lettre exacte de la loi, on s'ingénierait à l'interpréter eB faveur du sens commun et de la droite raison. Sans doute l'arrêt sera meilleur dans l'espèce, mais la loi sera déshonorée dans la foi populaire. Voilà ce que nous n'avons pas encore compris, et ce dont les Anglais ne se sont pas encore départis, quelque éclat qu'aient acquis leurs lumières législatives d'un autre côté.

Ce cri : Le droit de Pawliry ! arrêta donc subitement le cortège. Le shérif, qui précédait à cheval la charrette où était le cercueil, fit à la multitude un signe pour appeler le silence, et il s'apprêta à écouter la réclamation qu'on désirait lui adresser. Williams, qui occupait la fenêtre la plus apparente de la maison, s'écria alors :

— N'est-il pas vrai, milord, que tous les droits des Anglais ne sont pas écrits dans la loi, et qu'il en est qui ne sont pas moins respectés pour cela?

— Sans doute, répliqua le magistral; mais ceux-là sont ordinairement consacrés par an usage immémorial et connus de tous les citoyens Et je ne vous en connais pas que vous puissiez réclamer.

— Dij,r!ie magistrat; répondit le lavcrnier, il est triste pour moi d'apprendre que Voire Honneur ignore le droit des maîtres de Pawltry, et ceux qui nous écoutent doivent être fâchés de voir que leur shérif n'est pas aussi savant que l'exige la place élevée qu'il occupe;

A cette impertinente leçon, que'ques buées se firent entendre parmi les partisans du shérif, mais les plus sages mêmes des spectateurs leur imposèrent silence; chacun se disant tout bas : Cet homme a l'air sÈr de son affaire; peutêtre le shérif a ton : il faut écouter. Le magistrat, qui bien souvent avait été embarrassé dans cet amas de petits privilèges fondés sur un (exte ignoré de vieille loi, ou sur un usage presque oublié, et qui venait, quelques momens avant, d'être arbitre d'une conleslaiion de ce genre, se joignit à ceux qui appelaient le silence. Il comprit qu'en présence de cette foule, son jugement allait être jugé, et il ne voulait pas la prévenir contre lui, en ayant l'air d'éviter cet examen public. Ainsi, dans l'espoir de se la rendre favorable, il répondit au tavernier en élevant la voix pour se faire entendre :

— La place que j'occupe ne peut exiger que je sache tout ce qui lait que le peuple anglais est un peuple grand et libre : la mémoire d'un homme n'y suffirait pas. La seule chose qu'elle exige absolument, c'est que je respecte ses droits quand je les sais ou quand on me les apprend.

On applaudit à ces paroles du shérif, et l'on se mit en devoir d'écouter Williams.

— Le droit que je réclame, dit il, est aussi ancien que cette rue, plus vieux que cette vieille maison : c'est celui de faire servir un pot de bière à tout condamné qui y passe pour se rendre au lieu de l'exécution.

Un long hourra d'assentiment, une affirmation unanime répondit à ces paroles, et le shérif lui-même se rappela cette coutume. Depuis longlemrs l'habitude de supplicier les simples criminels à Newgate, au lieu de Tyburn, avait fait tom. ber cet usage en désuétude; et comme les condamnés poli, liques, qui étaient les seuls qu'on exécutât encore sur cette place, parlaient tous de la Tour, et ne passaient point par cette rue, on n'avait pas eu occasion de l'exercer. Sans doute l'explication du droit était absurde, puisqu'elle assimilait un cadavre à un condamné, pour un acte qui avait besoin de la vie pour être accompli. Mais le peuple se plaisait à ces subtiles discussions, et, sans doute, il eût été ravi s'il eût entendu la conversation de Jack et de monsieur Gifford.

Le shérif, qui ne voyait aucun inconvénient à ce que l'on offrît un pot de bière au cadavre de Cromwell, allait sans doute reconnaître le droit et permettre de l'exercer : mais cette prétention qui, pour tont le monde, n'avait d'autre caractère que ce soin vétilleux du peuple anglais de constater ses droits à toutes les occasions, porta une cruelle anxiété au cœur de Love et de Richard. Nul doute que si l'on découvrait la bière au grand jour, l'inspection et la curiosité de tant de regards ne découvrissent quelque chose, il était donc

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