‹ Le siècleChapitre 69 sur 113 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

urgent de prévenir l'arrêt du shérif. Love s'en chargea; d'un bond il sauta sur la charrette, et, élevant son chapeau en l'air, il fit signe qu'il allait parler. Quelques personnes le reconnurent, le saluèrent, et son nom fut répété avec enthousiasme. On le connaissait pour un terrible citoyen, qui savait sur le bout du doigt toutes les subtilités des prérogatives populaires, et on s'attendait à quelque lumineuse explication. Cette affaire prit dès lors un caractère posé comme relie, que nous avons rapportée plus haut, et Love eut la faculté de s'expliquer.

— Je nie, cria-t-il, l'existence du droit que l'on réclame (clonnrment), non pas que les condamnés n'aient la coutume de boire un pot de bière à la taverne de Pawllry, mais parce que le droit n'est pas du côté du lavernier (écoutez! èeoutez!). Souvenons-nous tous de l'origine du droit; il date de Jenkin, le voleur de chevaux, qui, conduit à la potence le 15 juillet 1320, et passant par cette rue, demanda qu'il lui fût permis de boire un'potde bière, attendu que sans cela il mourrait do soif avant d'arriver au lieu de l'exécution, et qu'il était trop bon Anglais pour priver ses concitoyens du spectacle de sa pendaison (très bien! très bien!). Depuis cette époque, soit que la crainte d'avoir le gosier serré par une corde le dessèche à l'avance (rire), soit que les condamnes trouvassent dans celte halte une minute de plus de vie, ils ont tous ('«mandé et obtenu cette permission, et l'usage en a fait un droit. Mais oli est le droit? appartient-il au tavernier qui offre sa bière? Non! il appartient au condamné qui la demande, et je suis prêt à affirmer, sous serment, que, dans cette occasion, le condamné n'a rien demandé.

Le> applaudis'ïemens et les rires couronnèrent le discours de Love, et Williams, confondu, parut prêt à se retirer de sa fenêtre; mais un homme, qui se tenait caché derrière lui, se pencha :ï son oreille et lui dit quelques paroles rapides. Williams réclama la parole à son tour et obtint un silence complet; la discussion devenait intéressante, et le lavernier n'étant pas un sot, on s'attendit à quelque chose de nouveau-

— Maître Love a raison en disant que le droit primitif de demander le pot de bière appartientau condamné; maisj'appclle ii i le témoignage de Jack Ketet de dire s'il n'est pas obligé, lui, de payer ledit pot de bière, sur le prix qu'il relire des vélemens du condamné, et si, pour s'as3urer ce gain, le lavernier n'a pas la coutume et le droit de venir offrir le pot de bière, de peur qu'on ne l'oublie, si le pot n'est pas toujours préparé à l'avance, comme aujourd'hui, et si l'on a jamais attendu, pour s'arrêter, la réclamation du condamné, qui souvent n'a pas la force de parler: sans doute, le droit appartient au condamné, mais c'est toujours le tavernier qui l'exerce.

Le shérif se tourna vers Ketet, qui approuva ce que venait de dire Williams, et celui-ci continua :

— Je souhaite donc qu'il me soit permis de demander au condamné s'il veut ou non accepter le pot de bière d'usage.

— C'est juste, dit le shérif, venez laire votre requête.

Il ne faut pas croire que l'intérêt que le peuple prenait à ce débat, tint au fond de l'affaire, mais il se plaisait à ces sortes d'exercices de l'esprit de discussion, et il applaudit Williams arec des acclamations. Telle est la nature de l'homme, «pie déjà l'amoar-propre de Love s'élait plus intéressé que sa vengeance à cette question, et qu'il redoutait moins de voir s'échapper le fruit de ses efforts, réunis ù ceux de Richard, que de paraître demeurer vaincu parWilliams.il resta donc l'air alierré et morue, sur la charretle, cherchant vainement, dans son esprit , quelque nouvelle subtilité à opposer a Williams, et n'en trouvant pas.

Cependant celui-ci avait quitté sa fenêtre; il élait descendu, l'air triomphant, un pot de bière d'une main et un gobelet de l'autre. Il monta sur la charrette et se pencha sur le cercueil ; mille cris, partis de toutes parts, crièrent aussitôt :

j — Debout, le cercueil ! debout!

Jack Ketet et un valet le redressèrent, et Williams, s'inclinaiit.dii .1 haute voix :

— Veux-tu boire le pot de bière de Pawllry?

— Ouvrez! ouvrez le cercueil pour qu'il entende! crièrcfll

aussitôt les plus proches de la charrette, jaloux de donner à la victoire de Williams tout son lustre.

Le shérif fit signe d'obéir; Richard frémit. Love devint pâle et se sentit défaillir. Jack Ketet demies crochets et ouvrit le cercueil, et Williams répéta sa phrase.

— Veux-tu boire le pot de bière de Pawllry?

Aussitôt, par un accident dont Richard et Love s'expliquèrent seuls les causes, la tète du cadavre, qu'on avait à peine eu le temps de regarder, s'abaissa lentement sur sa poitrine, ctsembla faire un signe d'assentiment. Williams, épouvanté, jeta soudain pol et gobelet : le valet et Jack, qui soutenaient le cercueil, en reculèrent stupéfaits, et le laissèrent retomber dans la charrette, où il se referma par l'eflet du choc; et la multitude, frappée d'une indicible terreur, demeura muette ri confondue. Le shérif, qui pouvait supposer que la putréfaction du cadavre avait pu amener ce résultat, comprit, cependant, que personne ne se souciait de continuer la comédie qu'on avait commencée, et l'on se remit en marche, à travers un morne étonnement.

Le magistrat crut alors tout danger passé, tandis que c'est là que tous commencèrent. En effet, cet événement flotta un moment incertain dans la stnpélactien générale, et peut-être que si quelqu'un eut ri, tout le monde eût ri immédiatement; mais le premier mot qui fut prononcé par une voix longtemps muette dans ce livre, fut celui-ci :

— Voilà le résultat de leurs infâmes profanations ! Celui qui avait dit cela était le colorel Tomlinson, devenu

ennemi de la royauté depuis qu'elle s'était acharnée à multiplier les supplices. Ce mot, prononcé psr un homme qui avait l'extérieur d'un personnage important, prit feu dans la foide, et tourna à l'indignation l'indécision avec laquelle elle avait considéré le supplice jusqu'à ce moment. En moins de rien. l'histoire, les plaidoyers, le geste el l'opinion qu'il fallait s'en faire, arrivèrent aux bouts les plus extrêmes de la multitude; mais le crescit eundo de Virgile est resté plus vrai que ses Bucoliques ; et, à cent pas de la voilure, il était certain que le cadavre avait fait signe de la tête et de la main qu'il acceptait ; à cinq cents pas, ou était assuré qu'il avait répondu : Oui! d'une voix terrib!e; et à un raille, on offrait de parier qu'il avait bu le pot de bière.

Or, comme la désapprobation de l'arrêt du parlement accompagnait la nouvelle du consentement du cadavre, elle suivit sa marche progressive. A mesure que le fait devint plus extraordinaire, le blâme fut plus grave; de façon qu'en avançant le shérif s'aperçut que de mauvaises dispositions fermentaient dans le peuple, et que probablement le jour ne se passerait pas sans quelque tumulte. 11 regarda donc autour de lui avec défiance, et il aperçut dans la foule, et ne quittant point la charrette d'un pas, Love el le jeune Barkslead, qu'il connaissaitbien pour des ennemis acharnés du gouvernement et des partisans dévoués de Cromwell; il se promit rie les surveiller et de se hâter, assurant, parcelle précaution, le succès des mesures de Richard qui, bien plus que lui, tremblait qu'on ne troublât, par quelque soulèvement, l'exécution qui devait avoir lieu.

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