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LE SALON DE FLORE

Le Diou de la danse, c'est-à-dire le vieux A estris, écrivait à Frédéric lo-Grand, roi de Prusse : » Sire, il est temps enfin « que la danse et la politique marchent du même pas et se » donnent la main : l'avenir de l'humanité est là. »

La révolution française, et non le roi de Prusse, se chargea de réaliserle vœu du facétieux baladin qui ne comptait, au dix-huitième siècle, que trois grands hommes au monde : lui, Yolfaire et le grand Frédéric.

En 1790, il y eut à Paris un bal qui prit le nom de Bal des Amis de la Constitution : Il se tenait rue de Russy, près du couvent des Cordeliers. En 1792, on vit un autre établissement de ce genre se parer de la dénomination de Bal des Droit* def Homme. En 1795, la rue de la Huchelte Yit s'élever

le bal des Sans-Culottes où, pour l'honneur de la décence, il est permis de croiie que le titre promettait plus qu'il ne tenait; enfin en 1794, le fameux Bal des Victimes, dont le souvenir appartient à l'histoire de cette époque sanglante, vint clore la série funé-démocratico-dansante de ces réunions où le menuet avait été proscrit comme un ci-devant, et où les bourrées de la Rretagne et de l'Auvergne jouissaient d'une impopularité telle, qu'il suffisait de les danser pour marcher à l'écliafaud.

Sous le Directoire on dansa peu : c'était une époque d'agiotage et de corruption où, comme au temps de Law, on pensait plutôt à s'enrichir promptement qu'à danser.

L'époque du consulat remit la danse à la mode; mais on ne dansa franchement, joyeusement et savamment que sous l'Empire. De l'Opéra à la Courtille et de la grande galerie des Tuileries aux barrières de Paris, il y eut une recrudescence d'entrechats. Tout le monde voulait danser et tout le monde dansait. On aurait pu croire que toutes les tarentules du nouveau royaume de Naples avaient franchi les Alpes, dans les plis de nos drapeaux victorieux, et fait irruption à Paris. Artistes et artisans j généraux et soldats ; beurgeois et diplomates dansaient et bondissaient à qui mieux mieux dans les salons, dans les guinguettes, dans les palais. Les plus graves personnages se laissèrent aller à la fièvre générale et, pour notre part, nous nous rappelons avoir vu à un magnifique bal, donné par la reine de Hollande, danser au même quadrille un célèbre général étranger et le premier magistrat d'une cour souveraine (1).

On dansait donc sous l'Empire et on avait raison. C'est qu'en effet la gloire, ce pain intellectuel des nations, ne manquait pas au peuple. D'un côté, on gagnait des batailles dont l'éclat effaçait Arbelles et Fontenoy ; de l'autre, des monumens|gigantesques, rappelant nos plus beaux faits d'armes, s'élevaient au sein de la capitale de l'Empire et entretenaient, dans l'âme des citoyens, celte confiance qui rend les populations industrieuses et les armées invincibles Le soleil d'Austerlilz dorai., de ses rayons de pourpre l'Apollon du Relvédère, la Vénus de Medicls, le Laocoon et les tableaux de Raphaël, du Corrège, du Titien et de l'Albane, fruits inestimables de nos conquêtes. Les sciences et les lettres refleurissaient à la voix du héros qui avait rafraîchi le laurier du tombeau de Virgile; le commerce, l'agriculture, celle mère nourricière d'un vaste territoire, étaient en honneur. INos temples se rouvraient aux croyances et aux prières des fidèles. Pourquoi les Français n'auraient ils pas dansé? Napoléon lui-même n'ayant pas dédaigné de se livrer à cet innocent passe-temps, le peuple pouvait-il faire rien de mieux que d'imiter son empereur?

Au nombre des bals publics qui surgissaient de toutes parts, il y en avait un surtout, situé aux Champs-Elysées entre le carré Marigny et le faubourg Saint-Honoré, qui devint bientôt célèbre par la qualité et le nombre de ses habitués. Ce bal s'appelait par métonimie, sans doute, le Bal du Salon de Flore, bien qu'il ne fût fréquenté que par des militaires.

Le promeneur ou l'oisil qui, sur la foi de l'étiquette, serait entré dans ce temple de Terpsychore, croyant y rencontrer des jardiniers fleuristes et des marchands de bouquets, aurait été bien surpris de n'y trouver que tout un corps d'armée : garde à pied, garde à cheval, grenadiers, chasseurs, artilleurs, mamelucks, etc. Les vingt-quatre poteaux qui soutenaient le comble, et que, par flatterie, le maître de l'établissement appelait des pilastres, étaient autant de faisceaux où étaient suspendus des casques, des bonnets à poil, des schakos, des turbans, des sabres, des épées et des damas. Les dimanches, lundis et jeudis de chaque semaine, le bal du Salon de Flore, ressemblait à un nid de soldats, et quels soldats I la fine fleur de l'armée, les premiers soldats du monde I... Des hommes qui, jeunes encore, portaieut la cicatrice des blessures reçues, soit dans les champs de la Lombardie, soit en Allemagne, soit aux pieds des Pyrami-

(i) Le général autrichien Zach et le comte Muralre, preaaier président de la cour de cassation.

EMILE MARCO DE SÀINT-HILAIRE

des, en un mot, de ces guerriers que Montaigne, dans son piltoresque langage, appelle des gagneurs de batailles.

C'était un coup-d'œil vraiment magique, que l'aspect de tous ces uniformes si diversement variés de forme et d'ornemms. Un des énormes quadrilles du bal de Flore, rassemblait quelquefois toutes les armes de l'armée. Le lourd cuirassier faisait vis-à-vis à l'élégant dragon ; le svelte hussard à l'artilleur aux longues guêtres noires; l'épais mameluck au léger lancier, et l'impassible grognard, au trompette narquois des guides. Tout cela, disons-nous, s'agitait, bondissait, se mêlait dans des trénilz, dans des pastourelles, au son d'une musique de cuivre, et se livrait à une joie franche et expressive que de rares querelles de préférence, presque aussitôt apaisées, venaient de temps à autre interrompre. Il est bon de l'enregistrer : si une grande liberté régnait au bal du Salon de Flore, au moins, ce dévergondage de gestes et de propos, que nous voyons trôner depuis quelques années jusque sur le plancher du grand Opéra, élait banni de ce lieu. Point de ces danses désordonnées, de ces attitudes fantastiques, empruntées aux antiques Lupercales ; point de ces galops mugissans qui roulent, en serpenUnt comme un immense boa, au milieu des vapeurs de l'orgie et de la licence du langage. On dansait décemment au bal de Flore; et, si toutes les danseuses n'étaient point des Lucrèce, si un petit nombre d'entre elles s'étaient consacrées au culte de Vesta, du moins, la modestie de leur maintien, la discrétion de leur allure, n'indiquaient-elles en aucune façon, la faiblesse un peu trop libérale de leurs cœurs. Mises, pour la plupart avec simplicité, mais toujours avec goût, ces femmes étaient dignes, par leur tenue, de concourir avec les sousoffleiers de la garde, aux pudibondes chaînes anglaises, aux malignes queues du chat, aux ébouriffans chasses-croisés et aux voluptueuses ailes de pigeons, qui se formulaient, à l'époque dont nous parlons, au bal du Salon de Flore.

Pour résumer en peu de mots tout ce que nous avons dit sur cet établissement, qui tiendra un jour sa place dans l'histoire des mœurs et des habitudes militaires sous l'Empire, nous dirons encore que, plus tard, la réputation de ce bal vola, sur les ailes de la victoire, de Paris à Vienne, à Berlin, à Madrid, à Milan et jusqu'à Moskow, et qu'il devint le rendez-vous général des plaisirs de la garde impériale. Les soldats de César se divertissaient à Rome sous les arches rompues du pont d'Horatius-Coclès ; les soldats de Charles XII allaient s'ébattre dans les salles antiques de la forteresse de Stockolm ; les grenadiers de Frédéric II célébraient, à Postdam, la conquête de la Poméranie, dans la splendide auberge de Schwartzmann ; les soldats de Napoléon, dans les courts intervalles de leurs prestigieuses campagnes, se divertissaient au Salon de Flore, en substituant pour quelques momeris, au pas de charge et au pas de course, le séduisant pas d'été, et le brillant pas de bourrée. C'est donc au bal du Salon de Flore qu'on va retrouver bientôt monsieur et madame Rob'ot, ainsi que Fleur de Grenade.

Plus de dix-huit mois s'étaient écoulés depuis le départ de Julien d'IIervilly pour l'armée, sans que nulle lettre, mille nouvelle, ne soient venues apprendre à la famille Roblot, le sort du jeune soldat. Le ferblantier avait été plusieurs fois au ministère de la guerr.-, pour y demander des renseignemens ; mais comme il ne s'était présenté dans les bureaux ni sous la recommandation d'un sénateur, ni sous les auspices d'un conseiller d'Etat, on lui avait répondu sèchement. que : « Le nommé Julien d'Hervilly, était parti de Strasbourg avec son régiment pour faire la campagne de 1806, que souvent ce régiment s'était trouvé en présence de l'ennemi, et qu'il pouvait bien se faire, que celui dont il s'enquérait fat mort, soit sur le champ de bataille, soit à l'hôpital, ou en-

fin, qu'il eût été fait prisonnier ; qu'au surplus, et dès qu'on serait à même de le faire, on lui transmettrait les renseignemens qu'il sollicitait, quoique sans qualité pour les obtenir.»

Roblot scandalisé d'une réponse si peu consolante, avait beau dire qu'il était un vétéran, soldat du camp de la Lune, pensionné et possesseur d'un étal de services fort remarquable; que le jeune cuirassier dont il s'agissait était son futur gendre, les commis lui riaient au nez, et lui tournaient le dos en affectant de parler du nouveau vaudeville de messieurs Barré, Radet et Desfàntaines, ou de la tragédie de Luce de Lancival, la Mort d'Hector, en répétition au Théâtre- Français depuis trois ans. Roblot, disons-nous, sentait bouillir son sang dans ses veines; la main lui démangeait; mais le frein indestructible de la discipline militaire le retenait. Il se contentait de lancer un regard de mépris à ces étourdis, qui traitaient un vieux brave sans protecteur, comme un cocher sans place, et qui se faisaient un jeu cruel de perpétuer les anxiétés d'une famille.

L'honnête ferblantier rentrait donc chez lui de très mauvaise humeur, et quand Thérèse, qui le guettait toujours sur le pas de la porte, accourait à lui du plus loin qu'elle l'apercevait, pour lui demander avec vivacité :

— Eh bien !... JulieR?...

Roblot se contentait de répondre :

— Mon enfant, on n'a pas de nouvelles de lui au ministère; mais pas de nouvelles c'est bonnes nouvelles, dit le proverbe ; il faut patienter encore : tout vient à point à qui sait attendre; autre proverbe, ajoutait-il , qu'il est bon de pratiquer.

Mais après dix-huit mois écoulés de celte façon, la patience de la jeune fille avait été poussée à bout. Fleur de Grenade était persuadée que trop docile aux instructions de son père, Julien s'était battu en duel à son arrivée au régiment, et qu'il avait été tué.

— Car sans cela, ajouta-t-elle comme pour corroborer cette idée fixe, il nous aurait écrit au moins une fois, dans les quatre mois qu'il est resté en garnison à Strasbourg.

— Thérèse, disait à son tour Roblot, il y a quelque chose de plus vraisemblable que ces conjectures. Rien ne change le cœur et les idées comme les voyages et la vie de garnison. Je sais qu'un poulet d'Inde à étriller, qu'une cuirasse à astiquer, donnent à un cavalier, dans les commeucemens, furieusement de tintoin ; niais ça n'empêche pas de trouver, par-ci par-là, quelques quarts-d'heure pour écrire à sa prétendue. Julien, plus que tout autre, a la parole lacile, la plume en main. Il t'a oubliée, ma pauvre eniant, c'est mon opinion: il profite de la chose pour garder le silence. Censoletoi donc, et ne continue pas à te faire du chagrin pour un ingrat : Julien t'a rayée, dans son cœur, du contrôle de ses sentimens.

— Non, mon père, non I répondait Fleur de Grenade. Julien ne peut m'avoir oubliée, ce n'est pas un ingrat. Son silence tient à des causes que je ne puis deviner. Il faut qu'il soit mort... blessé... ou prisonnier. Vous devriez vous contenter d'avoir causé ce malheur par vos exigences, sans calomnier encore monsieur d'IIervilly par vos injustes soupçons.

A ce mot d'exigence et d'injustes soupçons le ferblantier fronçait le sourcil ; mais comme il voyait la douleur et la résignation empreintes sur les traits amaigris de sa fille bienaimée, il se bornait à répondre majestueusement et comme Napoléon, au sujet d'un meurtre qu'il ne commanda jamais (<) :

— Ce que j'ai fait, j'ai dû le faire ; et, si c'était à recommencer, je le ferais encore.

Cependant un ami du ferblantier , employé au Mont-do- Piété, nommé Renard, beau parleur et aussi grand conlroversisle, en malière civile, que le p^re de Thérèse sous le rapport de l'érudition militaire, était parvenu à savoir par la cuisinière du beau-frère de la femme de chambre de la mère du ministre de la guerre, que le ^" régiment de cuirassiers

(I) Celui du duc d'Eoghieu.

Là VEtTVE DE Lk GRANDE ARMÉE

avait fait, au combat de Deppen, et notamment à la bataille de Friedland, d«s prodiges de valeur; mais que ce régiment avait perdu les deux tiers de ses bommes ; Renard avait, à l'aide de précautions oratoires, divulgué cette nouvelle à Fleur de Grenade, et la Jeune fille commençait réellement à craindre que son amant ne fût mort sur le champ de bataille. Sa tristesse s'en augmenta. Aux lis et à l'incarnat de son teint, naguère si éclatant, succédèrent bientôt les pâles violettes d'une mélancolie profonde. Ses yeux perdirent leur vivacité, ses lèvres se décolorèrent peu à peu, et les larmes que jusqu'alors sa fierté avait retenues se figèrent sur son cœur. Plus de gais propos, plus de parure ; le travail remplaça Us plaisirs innocens dont la vie d'une jeune fille est tramée. Fleur de Grenade, douée de ce caractère stoïque que Platon nomme un caractère royal, cherchait à briser ses chagrins par des labeurs incessans.

Cette conduite ne pouvait échapper longtemps à l'œil observateur d'une mère ; Roblot lui-même s'en était aperçu. La vie toute Spartiate de leur enfant leur fit craindre un dénoûment funeste, car, disait letfeux soldat à son compère Renard :

— La lame finira par user le fourreau.

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