‹ Le siècleChapitre 76 sur 113 · Prologue · texte numérisé non relu

Prologue

i Voilà le trrrrentième bulletin* cfe la grrrrafide artaée » commandée par S- M. Vempéteut Napoléon en personne, » annonçant la superbe victoire remportée par les Français » à Austerlitz, sur les armées russes et autrichiennes eom- * binées!... C'est le détail officiel de tous les événemens de >> celte bataille des trois empereurs Je ne le vends que deux » sous!... Deux sous à tout le monde, le trrrrentième bul- » letinde la grrrrande armée!... Demandez!... »

C'était ainsi que deux individus assez mal attifés, qu'on appelait à l'époque de la révolution des aboyeurs, et, sous J'Empire, des crieurs publics , proclamaient d'une voix enrouée et à la lueur d'une torcbe fumeuse, le bulletin de cette mémorable bataille d' Austerlitz, qui ouvrit l'ère impériale sous les auspices de la victoire, de la clémence et de la grandeur politique. Le moderne Clovis avait gagné sa bataille de Tolbiac, et désormais la rouille qui avait terni la couronue de Louis XIV disparaissait sous les lauriers d'or du jeune chef de la race napoléonienne.

Le magique bulletin d' Austerlitz, arrivé à Paris le 4 décembre 1803 à minuit, avait été lu le Lendemain sur tous les théâtres delà capitale, au milieu de l'ivresse générale; mais les quartiers populeux éloignés du centre, ceux qui n'avaient point de spectacle, devaient avoir leur part de cette joie na tionale; et, pour les convier à l'allégresse commune, la préfecture de police avait lancé dans les faubourgs une centaine de ces crieurs qui, le gosier largement abreuvé d'alcool, s'époumonaient à proclamer le bulletin de la bataille que notre peintre Gérard devait, plus lard, gagner une seconde fois.

Il était neuf heures du soir. La rue Moulïelard, l'une des plus vivantes du faubourg Saint Marceau, pendant le jour, était morne et déserte, car le froid était devenu piquant. De loin en loin, toutefois, on remarquait quelques boutiques encore ouvertes ; et, ça et là, sur le seuil, des débitans de rogomme et des marchands de marrons, dont la grille ardente du fourneau ressemblait à des petits soupiraux d'enfer.

Mais les mots magiques, prononcée par la voix stentorée des crieurs, avait fait tressaillir les bons habitans du faubourg. Ils se crurent encore à ces époques glorieuses où des lampions s'allumaient, comme par enchantement , pour célébrer la victoire d'une des quartorze armées improvisées de la république. Aussi le quartier Saint-Marceau, si sordide, si pauvre, mais aussi si patriote et si terrible, se réveillat-il comme un seul homme, à l'annonce de la victoire d' Austerlitz. En un moment, toutes les boutiques se rouvrirent, toutes les fenêtres s'entrebâillèrent, et la rue Mouffelard, cette voie appienne de l'antique Lutèce, se trouva-t-elle aussitôt remplie d'une population nuise et turbulente qui entoura les crieurs, et leur acheta jusqu'au dernier imprimé, encore humide, qui racontait le merveilleux lait d'armes. Puis, par un élan spontané , celte multitude se précipita chez- les épiciers voisins, et acheta les chandelles de tous les calibres qui se trouvaient dans les officines de ces honnêtes commerçans. Ces chandelles, coupées en morceaux, servirent à improviser une illumination d'autant plus belle qu'elle n'était point commandée. Bientôt les plus pauvres lucarnes brillèrent d'un lumignon symbolique; et, tandis que dans les somptueux hôtels de la Chaussée-d'Aniiu, la bougie diaphane et les verres de eouleur transformaient une nuit obscure en jtn jour éb]oule»ant, le» babitans des faubourgs, jaloux, eux

aussi, de manifester leur allégresse, ornaient la façade de leurs intimes demeures de ces chétives clartés, soleil nocturne de l'artisan, et souvent aussi de l'artiste et du poète.

D'autres groupes se formèrent en même temps, où des orateurs de circonstance lurent, à haute voix, le prestigieux bulletin , eu entremêlant cette lecture de réflexions qui don" naient un nouveau prix au texte, et les cris de : «Vive l'empereur 1... Vive la grande armée! » couvrirent incessamment la voix puissante des harangueurs , en imposant silence à leur patriotique éloquence.

Qui ne se rappelle encore, avec un sentiment de fierté, ces grandes manifestations de l'opinon publique dans les premières années de l'Empire? A cette époque, aucun nuage ne venait s'interporser entre le trône et le peuple; on jouissait de la gléire acquise par Napoléon, comme d un héritage légitime, et les factions qui, au déclin de l'Empire, enflèrent à dessein nos désastres, en comptant d'un doigt parricide les blessures faites à l'honneur national , n'osaient encore lever la tête, comme elles le firent plus lard; car alors, l'ingratitude et la trahison n'étaient point à l'ordre du jour 1

Au nombre des individus qui, dans la rue Moufielard, se livraient avec le plus d'abandon à l'éclair d'une exaltation belliqueuse, on remarquait un homme d'une soixantaine d'années, vêtu à la façon des ouvriers aisés , mais dont la figure, profondément sillonnée de rides, se trouvait comme encadrée dans un bonnet à queue de renard et un collier de barbe blanche. Cet homme, qui paraissait jouir d'une incontestable popularité , était en quelque façon le point de mire des questions de ses voisins.

— Eu! père Roblot! lui cria celui-ci; il paraît qu'en voilà une soignée de victoire?

— Mais... un peu, répondit Roblot en relevant la têteavec fierté. Les Prussiens etles Russiens sont enloncés... Ne vous l'avais-je pas dit ?

— C'est vrai I vous nous avez annoncé cette victoire-là, il

y a au moins qu'est-ce que je dis donc, il y a bien plus

longtemps que cela... Il y a...

— Il y a, interrompit le vieillard , que la grande armée a crânement fait son devoir, et qu'elle a célébré solidement l'anniversaire du couronnement de son Empereur, car c'était le 2 décembre de l'année dernièie.

— Je m'en souviens ! exclama une voix.

— Vous devez tous vous le rappeler, enfans P s'écria Roblot.

— Tiens 1 si nous nous le rappelons, répondirent les jeunes gens du faubourg; comme si une cérémonie aussi flambante pouvait s'oublier du jour au lendemain.

— Jésus, mon Dieul c'etait-il beau! ajouta une vieille marchande de pommes, dont les splendides pompes du sacre avaient presque effacé de la mémoire le souvenir des fêtes de l'Etre suprême et delà déesse de la Liberté.

— Je vois encore passer sur le quai de la Préfecture, dit un ouvrier, le premier aide-de-camp du pape, en bas rouges et à cheval sur un âne.

— Oui! c'était beau, c'était magnifique! reprit Roblot; mais ce qu'il y avait de plus beau dans le défilé, ce n'était ni le costume des cardinaux , ni celui des chambellans superbement caparaçonnés qui entouraient la voiture de VEmpireur c'étaient les députations de tous les corps de 1 armée qui se pressaient autour du petit Caporal, à Notre-Dame , et semblaient lui dire : « Nous sommes à toi, à la vie à la mort; ta gloire est la nôtre, notre honneur est le lien ; désormais , peuple, armée et Empirettr, ne formeront qu'une seule personne, comme la sainte Trinité dont il est question dans le livre du l'abbé Chamelle, confesseur de notre épouse I »

— Bravo! bis! s'écria dans l'auditoire, une voix narquoise.

— Eh Lien! continua Roblot enthousiasmé, il fallait une preuve à tout cela, et la bataille d'Austerlitz vient de la donner. L'armée a fait son devoir vis-à-vis de son Empereur vous a:-je dit; c'est au peuple maintenant à faire le sien, en se réjouissant ei en faisant d«s vœux pour

1 lui I

LA. VEUVE DE LA. GRANDE AJ\MÉE

MT

A ces mots, les cris de : vive Y Empereur ! retentirent dans le groupe.

— Vive Joséphine! s'écria la vieille marchande de pommes, qni, dans le trouble de son émotion essuya, avec la tabatière d'étain qu'elle tenait à la main , une larme qui coulait de ses yeux.

— Ah çàl ce n'est pas tout, reprit Roblot; il faut que chacun rentre dans sa maison pour faire part de la bonne nouvelle à sa famille. D'ailleurs, il ne fait pas chaud ce soir; demain matin il fera jour; et, en buvant le via blanc, nous reparlerons de eette fameuse journée qui , sans doute, va procurer la paix générale; ainsi donc, bonsoir mes enfans, au revoir.

Et Roblot , le Polybe de la rue Mouffetard , quitta le groupe qui se pressait autour de lui , et rentra majestueusement dans une boutique obscure , dont il aehevâ de barricader, au dehors, la devanture vermoulue.

Le père' Roblot était un type. Fils d'un honnête artisanet artisan lui-même, il s'était eïirôlé, des l'âge de dix-huit ans, dans le régiment de Flandre; et, en qualité de sergent de grenadiers, avait fait, au commencement de la révolution, les campagnes de 1792 a* 4794 II était à Jemmapes, à Valmy, et fit partie du célèbre camp de la t un*. Roblot aurait infailliblement suivi la carrière qu'il avait embrassée par goût, si une grave blessure ne l'eût forcé de demander sa retraite. Et puis, étant au service, le sergent s'était marié. Un enfant, une petite fille ravissante à laquelle le régiment de Flandre, devenu le 57e de ligne, avait donné le gracieux sobriquet de Meur de Grenade, réclamait tous ses soins. Roblot quitta donc le service avec tous les honneurs de la guerre, c'est à-dire avec la goutte aux pieds, un coup de sabre sur la face et une pension de 1*«2 francs qui lui assurait, sa vie durant , une somme de dix sous par jour, et revint à Paris, avec sa femme et sa fille, reprendre le métier qu'on lui avait enseigné dans sa jeunesse : celui de ferblantier lampiste. Du produit de ses économies de sous-oflicier, et de la vente d'une masure que sa femme, grosse Flamande blonde , au teint marqué d'une myriade de taches de rousseur, et ancienne blanchisseuse du régiment, avait eu en héritage, il ouvrit, au milieu de la rue Mouffetard , une modeste boutique qui devint bientôt, grâce à la verve du vieux soldat, l'établissement de ferblanterie le mieux achalandé du quartier, et le rendez-vous habituel des nouvellistes les plus crédules du douzième arrondissement. L'âge , loin d'avoir amorti l'ardeur martiale du bonhomme , semblait au contraire avoir ajouté une nouvelle verdeur à sa mémoire. La tête du ferblantier était un répertoire d'anecdotes militaires dont il avait été quelquefois le héros et toujours le témoin, et qui se rattachaient, directement ou indirectement, aux glorieuses campagnes de notre révolution. Souvent l'imagination fantasque de Roblot brodait un canevas véritable; plus souvent encore il assaisonnait les événemens qu'il racontait de merveilleux corollaires, dont il était, tout le premier, la dupe. Il est vrai de dire que, à cet égard, sa bonne foi et sa naïveté ne laissaient aucun doute dans l'esprit de ses auditeurs

Madame Roblot , appétissante maman de quarante-cinq ans, était, comme nous l'avons dit , la digne compagne du vieux soldat devenu commerçant industriel. Parfois, dans la chal-ur de ses récils fabuleux , ce dernier invoquait son témoignage. La bonne femme opinait du bonnet, mais le sourire d'incrédulité qu'elle savait habilement dissimuler au conteur, servait de contre-poids aux stupéfiantes hyperboles du ferblantier-lampiste, et suffisait à l'acquit de la conscience de madame Roblot qui , malgré son ancienne qualité, de blanchisseuse, avait toujours eu ce qu'on est convenu d'appeler des mœurs ; et, à défaut d'éducation , du bon sens joint a un grand fonds de piété.

Thérèse , leur fille , surnommée Fleur d* Grenade, venait d'atteindre sa seizième année. Elle formait la plus importante partie de celte trinité de famille. Fleur de Grenade, disons nous , était déjà une beauté achevé*. Sa taille svelte et gracieuse décelait le riche développement qu'elle deTait prendre une fois devenue femme. Ses traits, dune parfaite régularité, étaient encore rehaussés par l'éclat de deux yeux noirs veloutés, un peu petits peut-être, mais qui étincelaien» sous les ondes opulentes d'une chevelure blonde. Ses sourcils admirablement arqués, et les narines bien accentuées d'un nez grec , donnaient à sa physionomie un air de résolution et de douceur que son caractère ne démentait pas. Joignez à cela le timbre de voix le plus flatteur qu'on pût entendre; enfin un pied qu'eût envié une duchesse, avec de» mains dont une impératrice eût été jalouse, telle était Fleur de Grenade. Cet ensemble charmant, quoique formé de contrastes, faisait qu'on était subjugué lorsqu'on se trouvait en présence de Thérèse, soit qu'elle vous répondit, soit qu'elle vous adressât la parole ; aussi Roblot, fier d'être le père d'une pareille fille, se mirait-il dans son ouvrage en disant:

— Mon enfant , tu es belle, tu as des moilliens; tu seras levrai lot d'un militaire. Oui, Thérèse, ajoutait-il, tu ne peux pas devenir l'épouse d'un pékin après aveir eu l'honneur de servir , avec moi , dans le ci-devant régiment de Flandre qui a été ton parrain; hors de là il n'y aurait, pour toi, ni succès, ni bonheur possible au monde.

Puis s'écbauffant par degré et revenant à ses idées excentriques, il reprenait :

— La beauté, vois-tu Thérèse, ne peut frayeT qu'avec le courage, à preuve que la Vénus de Médicis, dont nousavons vu la statue au musée Napoléon , dimanche dernier, avait épousé, quoiqu'elle n'eût pas ta taille, le dieu Mars, en carême, à cause de la qualité qu'avait celui-ci de général en chef des païens. C'est dans la mythologie que se trouve l'histoire de ses campagnes, demande plutôt à ta mère.

Et madame Roblot, qui avait entendu dire à l'abbé Chamelle, qui était en effet son directeur, que, contrairementà l'opinion du savant bupuis. les divinités du paganisme n'avaient rien decommuH avec les textes sacrés du christianisme, regardait sa fille en clignant de l'œil comme poar lui dire : « Ton père n'a pas le sens commun. N'importe, aie l'air de croire que ses discours sont paroles d'Evangile. »

— Mais, mon pèrel se hâtait de répondre Fleur de Grenade, croyez-vous donc qu'un honnête homme qui n'est pas militaire ne puisse rendre une femme heureuse? Votre attachement pour le métier de soldat va-l-il jusqu'à nier qu'on ne puisse se faire un sort agréable dans une position civile?

— Thérèse, tu es fille de militaire, tu épouseras un militaire quelconque, répondaitle père Roblot. Tu es néesous le drapeau, lu vivras sous le drapeau, et je désire que tu y meures, bien entendu, quand tu auras fait ton temps... Je ne vous en dis pas davantage, mademoiselle Fleur de Grenade. Après cela il ne tient qu'à vous de ne pas exécuter mes ordonnances. Il ne tient qu'à vous de n'en faire qu'à votre tête, comme jadis le maître chapelier du 84' qui ne gardait aucune mesure dans la conversation ; mais je vous le rénumère pour la cent quatre-vingt-dix-neuvième fois, vous vous attirerez ma malédiction.

— Oh! mon bon pèrel s'écriait Thérèse en se jetant aa cou du vieux soldat, vous savez bien que je ne chercherai jamais à vous désobéir.

— A la bonne heure, mon enfant, reprenait Roblot ému; c'est ainsi qu'il faut parler à l'auteur de ses jours, ce chef immédiat donné par la nature.

Et le brave homme reprenant ses lunettes et ses outils, recommençait gaîment à travailler en fredonnant quelques vieux refrains révolutionnaires.

Cependant Fleur de Grenade soupirait tout bas, car elle aimait, et celni qui occupait son cœur n'était point militaire; il n'avait même aucune envie de le devenir. L'amant de Thérèse était un jeune peintre sur porcelaine, nommé Julien p'IIervilly qui, depuis deux ans , iéqueolait assidûment la

EMILE MARCO DE SAINT-HILA1RE

maison du ferblantier, et qui, grâce a la patience qu'il mettait à écouter les rabâchages du vétéran du camp de la Lune, était devenu commensal de la famille. Julien, disonsnous, par la nature mêma de sa profession, tenait plus de l'artiste que de l'ouvrier. Son langage, ses habitudes, ses manières décelaient une éducation achevée. Julien avait vingt ans à peine; mais à la gravité de sa physionomie, aux mélancoliques accens de sa voix, aux nuages soucieux qui obscurcissaient parfois son front large et ouvert, on devinait que ie malheur avait déjà frappe ce cœur naïf, et que des souvenirs de deuil comprimaieut, chez lui, les riantes prévisions de la jeunesse.

Chaque soir, après son travail , Julien venait s'asseoir au foyer du vieux soldat, et tandis que le père Roblot, entouré de quelques voisins, se livrait à ses interminables récits de campagnes, le jeune homme causait à voix basse avec Thérèse. Il lui racontait l'emploi de sa journée, et l'initiait aux secrets de son âme. Ce soir-là, eu l'absence du père Roblot qu'on entendait distinctement pérorer dans la rue, Julien dit à sa bien-aimée :

— Mademoiselle , avez-vous pensé un peu à moi, aujourd'hui?

La jeune fille rougit, et jetant sur son amant un de ces regards qui voilent, chez les femmes, les sympathies les plus intimes, elle lui répondit:

— Eh! pourquoi n'aurais-je pas pensé à vous, monsieur Julien?

— Ah 1 pourquoi?... répétale jeune homme; c'est que vos idées, de même que les miennes, ne roulent pas dans le même cercle; vous avez ici tant de sujets de distraction...

— 11 est vrai qu'il y fait très froid... interrompit la jeune fille avec un petit geste de dépit.

— Moi, au contraire, dans ma chambre, poursuivit Julien, soit que je travaille en silence, soit que je m'abandonne à mes réflexions, votre image est toujours présente. Je vous vois, je vous parle, je vous écoule, je bâtis des châteaux en Espagne ; et, dans tous ces rêves de bonheur, vous m'apparaissez comme l'étoile de ma vie.

— Oh! mon Dieu 1 les belles phrases I dit Fleur de Grenade en souriant malignement. Lisez-vous-douc les romans de monsieur Ducray-Dumesnil, monsieur Julien, pour employer de si grands mots en parlant à une pauvre fille comme moi, qui ne saurait les comprpndre?

— Je ne lis jamais de romans, mademoiselle. Ce que je vous dis en ce moment est l'expression de ma pensée. La tendresse que j'ai pour vous est si profonde, qu'elle peut prêter à mes discours les expressions que vous semblez me reprocher; mais, croyez-le bien, on ne puise dans les romans ni l'amour, ni la manière de l'exprimer. Le langage du cœur est simple comme la vérité : c'est ce langage seul que j'ai toujours employé envers vous.

— Ne me parlez donc pas d'amour, monsieur Julien ; vous gavez qu'un obstacle insurmontable s'oppose à notre union. A quoi bon s'aimer, fit Thérèse en soupirant, quand on ne peut se marier I... Mon père, vous ne sauriez l'oublier, s'est prononcé en votre présence sur ce chapitre : il ne veut donner ma main qu'à un militaire, et vous ne l'êtes pas... Vous ne le serez peut-être jamais. Unique soutien d'une mère âgée et infirme, m'avez-vous dit il y a un an, la loi vous exempte de la conscription ; mais, depuis, votre pauvre mère est morte...

— Veuve et fils unique, répéta Julien, comme absorbé par de pénibles réflexions, qui sait!...

Et le jeune homme hocha tristement la tête en baissant les yeux.

La jeune fille, qui ne pouvait comprendre cette muette expression de doute, attribua ce mouvement à toute autre cause.

— Et cependant, continua-t-elle , malgré cette perte cruelle, vous avez persévéré dans la résolution de...

Elle n'osait achever.

— Ah! Thérèse! interrompit Julien avec feu, si ma mère existait encore, je vous le jure, quelle que soit la violence de mon amour pour vous, je n'aurais jamais songé à l'abandon-

ner pour entrer au service. Le fruit de mon travail était consacré à cette bonne mère, dont l'unique bonheur consistait à m'avoir auprès d'elle ; mais hélas 1 elle n'est plus. Maintenant, je suis libre de ma personne, c'est vrai. Mon travail me donnait l'espérance de pouvoir vous rendre heureuse; mais si monsieur Roblot persiste dans son absurde système... pardonnez-moi ce mot, Thérèse ; s'il faut absolument, pour obtenir votre main, revêtir l'habit militaire, eh bienl je ne balancerai pas à briser mon avenir. Je ferai taire mes répugnances, je me ferai soldat; trop heureux si, par le sacrifice de mes goûts et de ma liberté, je puis obtenir la femme sans laquelle, je le sens, je ne pourrais jamais être heureux en ce monde.

Fleur de Grenade, les yeux humides, contempla un instant son amant, tandis que la noble physionomie du jeune homme rayonnait d'une touchante abnégation, et que ses regards, inondés d'une indéfinissable expression, se reposaientamoureusement sur le front de sa bien-aimée.

— Julien! demanda Fleur de Grenade d'une voix tremblante, pour obtenir ma main vous renonceriez aux avantages de votre position, à votre liberté?... Oh! non, monsieur Julien, je ne veux pas que vous accomplissiez un si dur sacrifice... Serais-je heureuse, dites-moi, de savoir que l'a. ..initié que je vous ai inspirée et que je partage, ajouta-t-elle plus bas, n'a d'autre résultat que de. contrarier vos goûts, en vous forçant de prendre un état que vous... n'aimez pas?... Non, Julien, ne songez plus à moi,- laissez mon père disposer de mon sort comme il l'entendra, et ne cherchez pas surtout à m'obtenir aux dépens de ce qu'un homme doit avoi r de plus cher au monde après Dieu » sa liberté.

— Renoncera vous, Thérèse !... mais est-il en mon pouvoir de le faire? Quel conseil me donnez-vous là, mademoiselle? Enfin, je ne m'en aperçois que trop, j'aime seul; mon amour n'est pas partagé...

— Monsieur, croyez-le si vous avez ce courage, repartit la jeune fille en se levant avec vivacité, comme pour se dérober à une explication qui devenait dangereuse, mais cessez de calomnier un cœur qui s'est donné librement au vôtre, un cœur dont les sentimens ne sont que trop désintéressés.

Les jeunes gens en étaient là de leur entretien, lorsque le père Roblot, encore sou* l'impression de ses émotions de la rue, entra dans son arrière boutique, en tenant à la main le glorieux bulletin d'Austerlitz.

— Allons, Thérèse ! s'écria-t-il tout d'abord, sans remarquer que sa fille était seule avec d'Hervilly dans cette petite pièce éclairée faiblement par une veilleuse; va nous chercher des marrons rôtis, des marrons de Lyon, entends-tu, et non pas des châtaignes rissolée» comme la dernière fois. Et toi, madame Roblot, ajouta-t il en se retournant du côté de sa femme , occupée paisiblement dans le comptoir de la boutique à tricoter; pars du pied gauche, ma vieille; descends vivementà la cave,et rapporte-nous decepetitvin blanc que j'ai placé derrière les fagots. Il nous faut faire une légère noce, ce soir, en réjouissance de la victoire que l'empereur Napoléon vient de remporter sur les Autrichiens, sur les Kussiens et sur tous les Kinseiiichs généralement quelconque qui se trouvent sur la surface de l'Europe. Mais minute !... ajouta le ferblantier en voyant sa femme et sa tille se disposer à lui obéir. Je vais vous lire le papier ; car avant de se divertir, les êtres raisonnables doivent toujours savoir pourquoi... Tiens ! tiens! tiens! exclama le vieux soldat sur trois tons différens, en apercevant enfin le jeune homme que l'obscurité de l'arrière-boutique l'vait empêché de voir jusqu'alors ; vous étiez done présent? lui demanda-t-il.

Pour toute réponse, Julien s'approcha du ferblantier et lui serra la main.

— Ah çà 1 reprit ce dernier d'un ton soupçonneux, vous jouiez donc tous les trois à cache-cache ?

— Mon père, répondit Fleur de Grenade, pour couperceurt aux questions du bonhomme, nous vous attendions.

— Eh bien! mes enlaus, me voilà!... Mille bombes! s'écria de nouveau le vieux soldaten fouillant dans ses poches , je crois, Dieu me pardonne, que mes luneit«6 ont désertéencore une fois... 11 y avait dans la rue tant de monde que^'e

IA VEtTE DE Là GRANDE ARMÉE.

ne connaissais pas... qui sait?... mais, non, je les rattraperai...

Et Roblot cherchait toujours, lorsque voyant sa fille et sa femme revenir après s'être acquittées de leur commission, il apostropha brusquement cette dernière, en lui; disant avec humeur :

— Madame Roblot! qu'est-ce que vous avez fait de mes lunettes? vous savez bien que je vous ai défendu de vous en servir... Rendez-moi mes lunettes!

— Mon père , dit encore Thérèse pour défendre sa mère de l'injuste soupçon, vous savez bien que nous n'y touchons jamais. Vos lunettes ne peuvent être qu'égarées : vous les retrouverez sans doute à la place où vous les avez laissées.

— Tu as raison, ma fille, je les retrouverai ces satanées lunettes... Tenez, Julien, fit le ferblantier en présentant le bulletin au jeune homme encore ému de la conversation qu'il avait eue avec Fleur de Grenade, lisez-nouscela chaudement, à votre manière; et quant à vous, ajoula-t-il en s'adressant à sa fille et à sa femme, en place ' repos et silence dans les rangs 1

La famille s'étant assise autour de la petite table sur laquelle Thérèse, avait posé le sac de marrons, Julien se rapprocha un peu de la lampe , et après avoir échangé avec Fleur de Grenade un regard d'intelligence, commença ainsi la lecture du prestigieux bulletin :

" Austerlitz, le 12 frimaire an XIV de la république, ditil. En recevant, le 6 frimdre dernier, la communication des pleins pouvoirs de messieurs de SUdion et Giulay, l'Empereur offrit préalablement un armistice, afin d'épargner le sang, si on avait vraiment l'intention d'en venir à un accommodement définitif-, mais il fut facile à Sa Majesté de s'apercevoir qu'on avait d'autres projets, et que ces négociations n'étaient qu'une ruse de guerre pour endormir sa vigilance, i

— Ceci n'était en effet qu'une frime, dit Roblot, en commençant de faire tourner ses pouces l'un sur l'autre.

Julien reprit :

■ L'empereur Napoléon fit proposer une entrevue à l'empereur Alexandre, qui lui envoya son premier aide-de camp, le prince Dolgorowski. Le placement des grand'gardes laissa vo'r à l'aide de-camp du czar une armée à demi vaincue. Dès lors, il ne fut plus question de la battre, mais de la tourner et de la prendre. « Elle n'avait tant fait jusqu'alors, disaient les Russes, que par la lâcheté des Autrichiens » En effet, le 10, l'empereur Napoléon, du haut de son bivouac, aperçut avec une indicible joie l'armée russe qui, à à deux portées de canon de ses avant-postes, commençait un mouvement de flanc pour tourner sa droite. Il vit alors jusqu'à quel point l'ignorance de l'art de la guerre, chez les Russes, avait égaré celte brave armée et dit à cette occasion : — « Avant demain au soir, toute cette armée sera à moi. »

— Et le petii Capural avait raison! exclama le ferblantier. Continuez, monsieur Julien.

« L'Empereur fit mettre à l'ordre la proclamation cijointe : »

—Faut-il lire ceite.lproclamation? demanda le jeunehomme.

— Il faut tout lire, répondit Roblot.

« Soldats ! continua Julien en élevant la voix, l'armée » russe se présente devant vous pour venger l'armée autri- » chienne d'Ulm. Ce sont ces mêmes bataillons que vous » avez constamment poursuivis jusqu'ici.

» Soldats ! je dirigerai moi-même tous vos mouvemens.

• Je me tiendrai loin du feu si, avec votre bravoure accoutu- » mée, vous portez le désordre et le carnage dans les rangs » ennemis ; mais si la victoire était un moment incertaine, ■I vous verriez votre Empereur s'exposer aux premiers

' » coups, car la victoire ne saurait hésiter, dans cette jour- •> née surtout, où il y va de l'honneur de l'infanterie fran- » çaisel »

» Soldats ! cette victoire finira notre campagne, et alors

• la paix que je ferai sera di^ne de mon peuple, de vous et » de moi !

» Napoléon.

— A la bonne heure ! voilà comme on parle à des soldats ! s'écria PiOblot électrisé. C'est ainsi que Jourdan et Kellermann nous parlaient, à nous autres, au temps de la République française uneet invincible...

— C'est indivisible que vous voulez dire, mon père, interrompit Thérèse en souriant.

— Indivisible ou invincible, mademoiselle Fleur de Grenade, c'est absolument la même chose; ainsi vous avez tort de reprendre votre père quand il parle. Continuez, je vou* prie, mon cher monsieur Julien.

Thérèse ne souffla plus mot : le jeune homme poursuivit en ces termes:

« Le soir, l'empereur Napoléon voulut visiter incognito tous les bivouacs ; mais à peine eut-il fait quelques pas qu'il fut reconnu. Il serait impossible de peindre l'enthousiasme des soldats en le voyant. Des fanaux de paille furent en un instant mis au haut de milliers de perches, et quatre-vingt millehommes se présentèrent au devant de lui, et le saluèrent par des acclamations, les uns pour fêter l'anniversaire de son couronnement, les autres pour lui assurer que l'armée donnerait le lendemain son bouquet à son empereur. Tn vieux grenadier s'approcha de S. M. etjui dit : — «Sire,

tu n'auras pas besoin de t'exposer ; je te" promets au nom • des grenadiers de l'armée, que tu n'auras à combattre que » desyeux et que nous t'amènerons, demain, les drapeaux » et l'anilleriede l'armée russe pour célébrer l'anniversaire » de ton couronnement ! »

— Bravo ! fit le ferblantier.

a L'empereur Napoléon, reprit Julien, dit en rentrant dans son bivouac, qui consistait en une mauvaise cabane de paille sans toit, que lui avait faite les grenadiers : — « Voi- » là la plus belle soirée de ma vie: maisje regrette de pen- » ser que je perdrai bon nombre de ces braves gens. Je » sens au mal que cela me fait, qu'ils sont véritablement » mes enfans. »

— Bombarde! s'écria Roblot, le petit Caporal a bien de la bonté : il devrait savoir qu'on ne peut faire une omelette sans casser des œufs...

» L'empereur Napoléon , continua Julien, prit sur lechamp toutes ses dispositions de bataille. A une heure du matin, il monta à cheval pour parcourir les postes et se faire rendre compte des mouvemens des Russes. Il apprit qu'ils avaient passé la nuit dans l'ivresse

» Le 11 frimaire le jour parut enfin. Le soleil se leva radieux, et cet anniversaire, où allait se passer l'un des plus beaux faits d'armes du siècle, fut une des plus belles journées de l'automne.

» Cette bataille que les soldats s'obstinent à appeler la bataille des trois Empereurs, et que Napoléon a nommée la journée d'Austerlitz, sera à jamais mémorable dans les fastes de la grande nation. Sa Majesté, entourée de tous ses maréchaux, attendait, pour donner ses derniers ordres, que l'horizon fût bien éclairci : aux premiers rayous de soleil, chaque maréchal rejoignit son corps d'armée. »

— Ah ! ah ! fil encore Roblot, voilà le tremblement qu va commencer: écoute cela, Thérèse, et toi aussi, mada me' Roblot !

« L'empereur Napoléon, poursuivit Julien, dit en passant sur le Iront de bandière de plusieurs régimens : — ■ Soldats ! » il faut finir celte campagne par un coup de tonnerre qui ■I confonde l'orgueil de nos ennemis. »

— Le coup de tonnerre a eu lieu, et la bataille a étéarchigagnée, dit ù part lui le ferblantier.

« Aussiiùi les chapeaux sont mis au bout des baïonnettes, et les cris de : Vive l'empereur! deviennent le véritable signal du combat. Un inslaut après la canonnade se fit entendre à l'extrémité de la droite, que l'avant-garde ennemie avait débordée; mais la rencontre imprévue du maréchal Davoust arrêta l'ennemi tout court, et le combat commença.

» Le prince Mural s'ébranla avec sa cavalerie; la gauche; commandée par le maréchal l.annes, marcha en échelons par régimens, comme à l'exercice. Une canonnade épouvantable de deux cents pièces de canon s'engagea sur toute la ligne; 800,000 hommes en vinrent aux mains : c'était un véritable

EMILE MARCO DE SÀTNT-HILA.IRE.

combat de géans. Il n'y avait pas une heure qu'on se battait, que toute la gauche de l'ennemi était coupée; la droite se trouvait déjà arrivée à Austerlitz, quartier général des deux monarques étrangers, qui durent faire marcher sur le-champ la garde de l'empereur de Russie, pour lâcher de. rétablir la communication du centre avec la gauche. Un bataillon du 40e de ligne fut chargé par la garde impériale russe à cheval, et culbuté ; mais l'empereur n'était pas loin. Il s'aperçut du mouvement, et ordonna au marécha'l Bessières de se porter au secours de sa droite avec ses invincibles : bientôt les deux gardes impériales furent en présence.

» Le succès ne pouvait être douteux. En un moment la garde russe fut en déroute. Colonel, artillerie, étendards, tout fut enlevé. Le régiment du grand-duc Constantin fut écrasé ; lui-même ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval. »

— Voilà comment cela doit se jouer, dit à voix basse Roblot.

« Des hauteurs d'Auslerlitz, les deux empereurs virent ce désastre. Au même instant, le centre de notre armée, commandé par le maréchal Bernadotte, s'avança ; trois de nos régimens soutinrent une très belle charge de cavalerie. La gauche, commandée par le maréchal Lannes, donna par trois fois. Toutes les charges furent victorieuses. Les divisions de cuirassiers se sont emparées des batteries de l'ennemi. Aune heure après midi, la victoire était décidée : elle n'avait pas été un moment douteuse. Pas un homme de la réserve n'avait donné nulle part. La canonnade ne se soutenait plus qu'à notre droite. Lecorpsde l'ennemi, qui avait été cerné et chassé de toutes les hauteurs, se trouvait dans un bas fond et acculé à un lac. L'empereur Napoléon s'y porta de sa personne avec vingt pièces de canon Ce corps fut chassé de position en position, et l'on vil un spectacle horrible, tel qu'on l'avait vuàAboukir: vingt mille hommes se jetant dans l'eau etse noyant dans ce lac .immense. »

— Ah! sainte Vierge! fit la madame Roblot en sesignanl.

— Silence dans les rangs ! s'écria son mari d'une voix sévère.

Julien reprit sa lecture.

o Deux colonnes, chacune de quatre mille Russes, mirent bas les armes. Tout le parc de l'artillerie de l'ennemi futpris. Les résultats de cette journée sont quarante drapeaux russes, parmi lesquels se trouvent les étendards de la garde impériale el un nombre considérable de prisonniers ; l'état maior ne les connaît pas encore tous. Douze ou quinze généraux : au moins quinze mille Russes tués, restés sur le champ de bataille. Quoiqu'on n'ait pas encore les rapports, on peut, au premier coup-d'œrl, évaluer notre perte àbuitcents hommes tués et à quinze ou seize cents blessés. »

— Sans compter le reste, grommela Roblot, mais n'importe!

« Le soir delà journée, et pendant plusieurs heures de la nuit, l'empereur a parcouru le champ de bataille et a fait enlever les blessés ; spectacle horrible s'il en fut jamais ! Monté sur un cheval très vif, Napoléon, passait avec la rapidité de l'éclair, et rien n'était plus touchant quede voir ces braves le reconnaître aussitôt. Les uns oubliaient leurs souffrances et disaient: — «Au moins la victoire est-elle bien assurée? » Les autres : « Vous devez être content de vos soldats aujour- » d'hui P » A chaque blessé l'empereur laissait une garde qui le faisait transporter dans les ambulances.

» Le matin, en passant devant le 28° de ligne, qui a beaucoup de conscrits de la Seine Intérieure, l'empereur lui avait dit: — « J'espère que les Normands se distingueront au- » jourd'hui. » Ils ont tenu parole. Il avait dit également au 5?" : — « Souvenez vous qu'il y a bien desannéesque je vous » ai surnommé le terrible I »

A ces mots Roblot fit un bond sur sa chaise, et , étendant la main vers le jeune homme, lui dit avec une sorte d'exaltation emphatique :

— C'est la pure vérité 1 Le. !>70de ligue, l'ex-régiment de

Flandre, le parrain de Thérèse mon régiment à moi,

monsieur Julien, a été surnommé k Terrible en Italie. C'est .u$voyez-y0u.S| il fut un temps ou, pour entrer dans une ci-

tadelle, dans une ville, dans une capitale, le régimeut de Flandre n'avait pas besoin d'envoyer de parlementaire. Pas tant de façon : nous nous présentions devant la porte principale; un caporal s'avançait et criait aux assiégés : — « Cordon s'il vous plaît ! p Aussitôt la porte s'ouvrait à deux baltans et nous entrions dans cette citadelle, dans celte ville ou dans celte capitale, tranquillement et l'arme au bras... Continuez, monsieur Julien.

« Il n'est aucun régiment, poursuivit celui-ci, qui n'ait fait des prodiges de valeur. Pas un corps n'a fait un mouvement rétrograde. L'empereur a dit le soir: — « J'ai livré » trente batailles comme celle-ci, mais je n'en ai jamais vu » aucune où la victoire ait été si décidée, et les destins si 'i peu balancés. » La garde impériale à pied n'a pas donné; elle en pleurait de rage. Comme elledemandait absolument à faire quelque, chose : — « Réjouissez-vous de ne rien faire, ii lui dit l'empereur : vous devez donner en réserve ; tant » mieux si l'on n'a pas besoin de vous aujourd'hui. » La cavalerie française s'est montrée supérieure et a parfaitement fait son devoir. Cependant la garde regrette beaucoup le colonel des chasseurs à cheval Morland, tué d'un coup de mitraille, en chargeant l'artillerie impériale russe. Les 5"e,43c, 56e, 40e, et 17", ont rivalisé avec les grenadiers: mais on n'ose nommer aucun corps, ce serait faire une injure aux autres ; tous ont fait l'impossible.

» Monsieur Talleyrand se rend à Nieblsbourg où les négociations, pour la paix, vont s'ouvrir sur-le-champ. »

— Et puis, ajouta Julien en terminant, suivent deux décrets: faut-il les lire?

— Certainement! répondit Roblot fâché que ce bulletin ne fût pas plus long ; ces décrets sont le bain de pied obligé du petit verre. Lisez, lisez !

Le jeune homme lut encore les deux décrets, que le ferblantier commenta à safaçonrl); puis il y eut un silence dont Julien profita pour reprendre haleine : il en avait besoin.

Pendant ce temps Fleur de Grenade s'étant rapprochée de Julien, par un mouvement instinctif, leurs mains vinrent à se rencontrer dans une étreinte aussi rapide que l'action de l'électricité. Bien que le père Roblot n'eût pas ses lunettes, ce rapprochement sympathique n'échappa cependant , pas à l'œil vigilant du vieux soldat qui , regardant alternativement sa fille et le jeune homme dont l'émotion était au comble, s'écria d'une voix de tonnerre :

— Bombarde !... dès que j'ai fait demi-tour à gauche ou à droite, il se passe ici des phénomènes qui ne sont pas naturels! .. Vous, monsieur Julien, vous n'êtes pas dans votre gamelle ordinaire ; et toi, mademoiselle Fleur de Grenade, vous avez pleuré en mon absence... Qu'est-ce que cela signifie?... ajouta-t il en interrogeant sa femme du regard.

— Ça signifie, répondit la mère de Thérèse ne comprenant rien à l'exaspération de son mari, ça signifie, monsieur Roblot, que tu t'emportes... tu t'emportes!...

— Quand je m'emporte, je ne m'en porte que mieux! exclama le ferblantier d'une voix pleine de colère.

— Monsieur Roblot!... — Mon père!... — dirent ensemble Thérèse et Julien.

— Ta, ta, ta... Il n'y a ici ni de père ni de monsieur Roblot qui tienne ; vous avez, l'un et l'autre, les yeux rouges comme des écrevisses, vous avez filé, de rechef, le parfait amour.

— Mon père, c'est la lecture de ce bulletin, balbutia Thérèse.

— Prrrr... a d'autres, et silence! continua le ferblantier sur le même ton. Vohs savez ma volonté inattaquable au su-

(t) Ils étaient relatifs aux peis'ons accordées aux veuves dts généraux, des officiers et des soldats morts snr le ch»mp dt bataille.

LA. VEUVE DE LA. GRANDE ARMÉE

jet de la chose en question ; qu'avez vous à faire pour en finir, sinon de vivre séparés chacun dans votre cantonnement respectif!

Ces paroles étaient dures pour un amoureux. Jamais.'peutêtre, le vieux soldat ne s'était exprimé avec autant d'aigreur. Affligé surtout d'avoir innocemment attiré à Fleur de Grenade ces sévères paroles, Julien se prit à dire en faisant un effort visible :

— Monsieur Roblot, ne vous fâchez pas contre mademoiselle Thérèse, seul je suis coupable. Réservez donc pour moi vos reproches. Vous le savez, j'aime votre tille : ne cesserezvous jamais de vous opposer à l'union de deux êtres qui vous respectent et vous chérissent également?

— Monsieur Julien, vous êtes un digne jeune homme, je le sais. Vous êtes rangé et bon travailleur; en un mot, je vous reconnais toutes les qualités requises pour faire un bon mari et un excellent père de famille. Il y a deux ans, lorsque vous êtes venu vous caser dans ma maison, du temps de votre respectable mère, — ici madame Roblot se signa , — vous m'avez inspiré, à la première inspection, une confiance sans restriction. Aussi, non-seulement vousai-je fait des politesses, mais encore n'ai-je pas mis d'obstace à tous ces petits conciliabules, qu'un beau garçon peut teniravecune honnête fille, car d'un côté, je complais sur la sagesse de Thérèse, et de l'autre, sur votre honneur.

— Et vous avez eu raison, monsieur Roblot ! s'écria Julien en relevant la tête avec dignité.

— Ne m'interrompez pas! continua le ferblantier. Si bien donc que je n'ai jamais eu l'idée de contrecarrer vos sentimens réciproques. Quand madame Roblot me rapportait les petites causeries que vous aviez, le soir, avec Thérèse, je lui répoudais : «—Femme, il ne faut pas taire semblant de nous apercevoir de la manœuvre. Avec tout autre que monsieur Julien, il y aurait peut-être du danger, mais avec ce jeune homme, Thérèse n'a rien à craindre, parce qu'il ne voudrait pas trahir les lois de l'hospitalité. Il est reçu chez nous comme un fils, il ne peut donc lui entrer dans la cervelle d'agir comme un Prussien. Il a beau être amoureux, la consigne de l'honneur sera plus forte que son amour.»— Madame Roblot hochait la tête et me répondait qu'il ne fallait jamais laisser les enfans jouer avec les armes à feu. Je la rassurais, et je vous laissais continuer votre marche et vos séjours. C'est que voyez vous, monsieur Julien, du vivant de votre respectable mère, qui était, je crois, une ci-devant, mais qui n'en était pas plus fière pour cela, je me serais fait scrupule de vous conseiller de prendre la clarinette de cinq pieds. Vous étiez le soutien et la consolation de sa vieillesse, il était naturel que vous restassiez, fixe et immobile auprès d'elle, pour veiller à te que son ordinaire soi t toujours au complet, et pour lui fermer les yeux une fois son temps fini ; mais, du moment où la bonne dame eût passé l'arme a gauche, je me dis : — « Monsieur Julien connaît ie mot d'ordre à l'endroit de Fleur de Grenade; il sait que j'ai juré, sur les cendres de mon fourneau, que ma Thérèse n'aurait jamais pour époux qu'un militaire. Si il s'éprend d'amour, comme 11 en a l'air et la chanson, alors il ne balancera pas à agir selon mes idées. Il déchirera son exemption de service et s'intercallera, comme un vrai Français qu il est, dans les rangs de notre invincible armée.»

— Cependant, monsieur Roblot, objecta Julien, si je...

— Minnte! interrompit celui-ci, ien'ai pas fini ma narration. Au lieu de cela vous continue/, le même feu, vous et Thérèse, à mon nez, a nia barbe, et vous particulièrement, monsieur Julien, vous ne faites ni plus ni moins cas de ma volonté, que si j'étais un invalide sourd et aveugle. Mais un instant, Bertrand ! comme dit le proverbe, ça ne peut pas aller plus longtemps comme cela, et puisque l'occasion s'est enfin présentée de vous le dire, je suis bien aise de l'avoir saisie à la première capucine et de vous avoir défilé mon chapelet.

Pendant cette philippique, madame Roblot n'avait pas cessé de tricoter. FleHr de Grenade, les yeux baissés, avait lait voltiger son aiguille avec une vivacité presque convulsive. Julien, la rougeur au front, attendait avec anxiété la fin du

discours du ferblantier pour lui répondre : Thérèse ne lui en laissa pas le temps.

— Mon père, dit-elle doucement, vous êtes injuste envers monsieur Julien. Tout à l'heure encore, un moment avant que vous ne rentrassiez, il me confiait la résolution qu'il avait prise de se faire soldat pour m'épouser ensuite ; et c'est moi, au contraire, qui m'opposais à ce projet et qui l'engageais à renoncer à moi plutôt qu'à sa liberté.

— Est-ce vrai, monsieur Julien? demanda le vétéran.

— Oui, monsieur Roblot, ce que vient de vous dire mademoiselle Thérèse est la vérité. J'avais espéré pouvoir vous faire changer d'avis et vous prouver qu'il y aurait plus d'élémens de bonheur, pour votre fille et pour moi, dans la vie calme et laborieuse d'un artiste, que dans la carrière si aventureuse d'un soldat. Ce que vous venez de dire, monsieur Roblot, me continue dans l'idée que j'avais déjà de votre persistance. Je n'ai rien à objecter : je me ferai soldat et je ne vous demanderai qu'une chose, c'est votre parole que mademoiselle votre fille n'appartiendra jamais à nul autre qu'à moi.

— Sijevouslepromels, bombarde!... s'écria avec enthousiasme le ferblantier, certainement et officiellement! Voilà qui est parler, jeune homme 1 Allons 1 puisque la chose est entendue, touchez là, Thérèse sera votre femme légitime à votre premier congé de semestre... Mais, si ce n'étais pas abuser de votre complaisance, je vous prierais de nous relire de rechef ce bulletin, je m'étonnerais bien si cette lecture ne venait pas renforcer vos bonnes dispositions; après cela nous souperons ensemble... Et toi, madame Roblot, dit-il gaiment à sa femme, veille au grain et ouvre l'œil sur le gigot qui est à la broche.

Julien, d'une voix presque enrouée, lut une seconde fois le prestigieux bulletin, au milieu des acclamations de ravissemens du ferblantier. Cettelongue lecture terminée, Thérèse prépara le couvert et la famille se mit à table immédiatement. Quand on fut au dessert, qui se composait de noix sèches et du sac de marrons, et que quelques santés eurent été portées, par Roblot, à l'empereur, à la grande armée et au 57e régiment de ligne, le vieux soldat dit avec bienveillance en s'adressant à Julien :

— Ah çàl mon gendre pr sumé, il ne s'agit plus maintenant d'aller comme une corneille qui abat... ce que vous voyez. là dans cette assiette, il faut procéder par ordre. Quelle arme choisirez-vous?

— Qu'entendez-vous par là, père Roblot? demanda Julien qui commença, lui aussi, de traiter le bonhomme sur un ton de familiarité.

— J'entends que toutes les armées possibles sont composées de quatre armes, à savoir : l'infanterie, la cavalerie, l'artillerie et le génie. A laquelle voulez-vous donner la préférence? choisissez. Notez qu'il est une cinquième arme qui, bien que faisant partie de la cavalerie, de l'artillerie, et du génie tout à la fois, n'en est cependant pas une : c'est celle des hussards à quatre roues, autrement dit, le train ou les équipages militaires. Cette arme, dis-je, n'est généralement occupée dans l'armée que par les trembleurs, les traîneurs, les accapareurs, les payeurs, les fournisseurs, les tailleurs, les voleurs, et autres tricoteurs du même numéro.

— L'énuméralion est complète , répondit Julien en souriant; aussi vous avouerai-je qu'exepté l'arme des hussards à quatre roues, comme vous l'appelez, je me sens autant de disposition pour les unes que pour les autres, ce sera donc à vous de décider.

— Et comment diable voulez-vous que je décide cela, moi! suis-je dans votre intérieur peur connaître vos inclinations. Parlez?

— Eh bien ! je pense que l'artillerie et le génie surtout, exigeant des connaissances spéciales que je n'ai pas, et que je ne pourrais acquérir d'ici là, l'infanterie est...

— Estlareine des batailles! interrompit le vieux soldat en faisant le mouvement du port d'armes ; avec des régimens comme le 57", 48e, 84" et t7°, qui portaient jadis et portent encore le glorieux surnom de foudroyant, de redoutable, i'in-

EMILE MARCO DE SAINT-HIIA!RE

vincible et d infernal, on peut faire le tour du monde tranquillement et la canne à la main.

— Je n'en doute pas, père Roblot ; mais je voulais vous dire, au contraire, que l'infanterie ne me souriant pas beaucoup, il ne me reste donc que la cavalerie... et je me ferai cavalier.

— Cavalier, soitl mais dans quel régiment? Il y a aujourd'hui, dans la cavalerie française, des hussards, des chasseurs, des carabiniers, des cuirassiers, des dragons et des mameloucks. Vous voudriez peut être entrer dans lesmameloucks? C'est flatteur, leur fourniment est voluptueux, je n'en disconviens pas; mais il y aurait pour vous une petite difficulté : c'est que pour être incorporé dans l'escadron des turbans blancs et des bottines rouges, d'une part, il ne faut pas savoir parler français, et de l'autre, il faut être Turc de naissance.

— Et dans les dragons? demanda Julien.

— Les dragons!... ohl jeune homme, gardez-vous bien d'entrer dans les dragons.

— Pourquoi?

— Parce que de tous les régimens de cavalerie, les dragons sont ceux où il est le plus difficile, pour ne pas dire impossible, de se bien conduire.

— Je ne vous comprends pas...

— Je le crois bien : deux mots d'explication vont vous mettre au courant.

Et versant à la ronde une rasade du petit vin blanc dont les fumées commençaient déjà à lui monter à la tête, le vieux soldat trinqua avec Julien, et après avoir vidé son verre d'un seul trait :

— Écoutez, reprit-il. Sous l'ancien régime, on ne comptait que quatre régimens de dragons^: royal-dragons, dragons de la reine, dragons-Dauphin et colonel-dragons. C'était toujours la même chose, vert jus ou jus-vert ; mais c'était encore trop, parce qu'il n'y a rien de pernicieux au monde, principalement chez le militaire, comme les êtres amphibies.

— Qu'entendez-vous par amphibie, père Roblot? est-ce que la marine a quelque chose de commun avec la cavalerieP

— Il n'est pas question de cavalerie marine. Imaginez vous que l'essence du dragon est de faire, selon la position et les circonstances, le service de l'infanterie et celui de la cavalerie, à preuve qu'on donne au dragon, au lieu de carabine, un fusil, et voilà pourquoi : il arrive souvent qu'un régiment de dragons, quoique démonté, se trouve en ligne de bataille. Alors le général qui commande leur dit : « Mes amis! vous « savez qu'un bon carré d'infanterie se moque de la cavalerie » comme deCollin Tampon. Les Hongrois, les hullans, voire » même les hussards de la mort, doivent venir émousser la » lame de leurs bancals, sur la pointe de vos baïonnettes, et » mourir à vos pieds. Tenez vous donc ferme, sentez les cou- » des à gauche et chassez-moi toute cette... passez-moi le » mot, par un feu de deux rangs un peu soigné. » Voilà qui est bien. Quelques jours après, le même régiment de dragons est remonté à neuf, et il s'agit de le lancer sur un carré d'infanterie ennemie. « Soldats I dit toujours le même général, » une bonne cavalerie doit hacher l'infaiterie comme chair » à saucisse. Exécutez-moi donc une bonne charge à fond » sur ces farceurs de fantassins qui ne brûlent que les pavés, » avec leurs jambes, et flanquez-moi-les tous dos par-dessus » tête, une fois intercallés dans leur carré. » Vous voyez, Julien, que les pauvres dragons sont bien embarrassés. Sontils à pied? on leur dit que l'infanterie ne doit pas craindre la cavalerie. Sont-ils à cheval ? on leur prêche que rien ne peut résister à leur choc De tout cela, il résulte qu'un dragon ne sait s'il est lard ou petit salé, et que ce soit à pied ou a cheval, il règne une incertitude dans ses mouvemens qui l'empêche de bien opérer la manœuvre.

— Alors, dit Julien en souriant, je ne me ferai pas dragon, je serai cuirassier.

— A la bonne heure! cuirassier, autrement dit gros-talon. Les cuirassiers sont des lapins francs du collier. Vous avez la taille et la figure convenables à cette arme-là, et je vous prédis que vous irez loin si vous avancez toujours. '

— Père Roblot, je crains de ne pas aller aussi loin que

vous le voudriez. Je me fais soldat par amour pour Thérèse et non par amour de la gloire; cependant je tâcherai de bien faire mon devoir, car vous ne voulez pas vous opposer, je le suppose, à te que je revienne le plus vile possible?

— Oh! pour cela non! Que vous reveniez maréchal-des-logis, ou maréchal de l'empire, cela m'est inférieur. Que vous attrapiez un œil Je moins ; qu'un bras, une jambe ou quelque autre membre manque à l'appel, ça m'est encore indubitable. Le plus pressé est de partir, de servir, et de payer ainsi sa dette à la patrie comme tout Français la doit. Mais vous reviendrez au grand complet, non détérioré, et peut-être décoré, pour épouser Fleur de Grenade, qui sera à vous avec armes et bagages... Et puis, vous vous arrangerez pour fricoter ensemble comme bon vous semblera, sans que ni mon épouse ni moi n'allions nous mêler à votre cantine civile. Règle générale, entre l'arbre et le doigt il ne faut pas mettre l'écorce. C'est encore l'abbé Chamelle qui dit cela, dans ses discours à madame Roblot.

Le lendemain de cette mémorable soirée, sur les deux heures de l'après-midi, Julien entrait dans l'arrière boutique du ferblantier, ayant un petit coffret sous le bras. Après avoir déposé avec précaution ce léger fardeau sur la table, il regarda tour-à-tour madame Roblot et sa fille qui s'étaient levées à son arrivée.

— L'affaire est faite, dit-il en étouffant un soupir. Je suis soldat!

—Quoi! déjà, monsieur Julien?., exclama Fleur de Grenade avec une expression de voix indéfinissable.

— Vous n'avez pas perdu de temps, mon futur gendre, fit en ûtant ses lunettes le ferblantier, qui avait quitté son établi pour tendre affectueusement la main au nouvel enrôlé.

— Oui, mademoiselle Thérèse, déjà! Les grandes déterminations ne souffrent pas de délai. Il n'y avait que ce moyen d'avoir l'espoir de vous obtenir; eh bien! je l'ai employé. Ne vous l'avais-je pas promis? Ce que, jadis, je vous ai dit tant de fois sans témoins, je vous le répète, aujourd'hui, en présence de votre père et de votre mère : je ne puis vivre sans vous et... voilà pourquoi je pars.

— Monsieur Julien, je serais bien ingrate si je ne me rappelais tout ce que votre... tendresse pour moi vous a fait faire... Julien, je vous en lais, moi aussi, la promesse sacrée : je n'appartiendrai jamais qu'à vous.

En prononçant ces mots, Fleur de Grenade avait peine à retenir les larmes qui soirs ses longs cils d'or coulaient lentement comme des perles transparentes. Mais sa belle physionomie brillait d'une auréole qui avait quelque chose d'héroïque. La jeune lille, Hère d'inspirer à l'homme qu'elle aimait, un tel dévouement, sentait, pour la première fois peutêtre, tout le prix de ses charmes.

— Alors, embrassez-vous mes enfans, je le permets, dit le ferblantier en se frottantles mains de plaisir. Vous êtes faits l'un pour l'autre, et vous aurez, un jour, des enfans qui, je l'espère, marcheront au pas accéléré sur vos traces... et sur les miennes; en avant donc, et par anticipation, le baiser matrimonial.

Julien ne se le fit pas répéter, et rougissant d'émotion, il prit un chaste baiser, lé remier qu'il eût jamais obtenu, sur les joues roses de Fleur de Grenade. Cette consécration mystérieuse du pacte de fidélité qu'elle venait de jurer, lit tressaillir Julien comme un conscrit lorsque, pour la première fois, il entend les balles siffler à ses oreilles.

— Et dans quel régiment vous ctes-vous enrôlé? demanda le ferblantier.

— Dans le 1er de cuirassiers, dont le dépôt est à Strasbourg.

— Le I" de cuirassiers! reprit Roblot... Rombardel c'est un fameux régiment qui avait, à Valmy et à Jemmapes, le chapeau à trois cornes, l'habit long et la queue courte.

IA VEUVE DE ÏA GRANDE ARMÉE

— C'est vrai. Ce régiment portait à cette époque, m'aton dit, le chapeau et les cheveux poudrés ; ils ont aujourd'hui le casque elles cheveux ras, reprit Julien qui ne se souciait guère d'entendre son fulur beau-père se livrer a son érudition régimentaire.

— Le casque n'est bon que pour parer un coup de sabre, après la queue bien entendu, qui est une défense naturelle, continua le ferblantier. A preuve que j'ai ouï dire à un grenadier de l'ex-garde consulaire, qui a fait la guerreen Egypr>\ que dans ces espèces de déserts de l'Arabie en Pétrée, il s'élait trouvé un jour, en poussant une reconnaissance, nez à nez avec un lion qui. n'ayant d'autre arme, défensive que sa queue, d'un seul coup avait coupé en deux le sergent et le caporal qui commandaient la patrouille. Ce qui prouverait que ces aniniaux-la ont une idée sur le militaire en général, et sur les sous-officiers en particulier. Quel coup de queue! quel carambolage. . hein?

Julien n'ayant répondu à ce lazzi du ferblantier que par un sourire, ce dernier continua :

— Il est positif que le casque ne coiffe pas aussi bien que le chapeau à cornes ; mais c'est qu'on veut du nouveau en tout. Ce qui me console, moi, c'est que ['Empereur n'a pas quitté notre vieille coiffure. Il n'y a pas de danger qu'il prenne le casque, lui!... Mais dites-moi, mon garçon, qu'est-ce que ce petit coffret que vous apportez?

— Ah! ce petit coffret? lit Julien qui semblait l'avoir oublié. Il constitue ce que j'ai de plus précieux au monde. Thérèse, poursuivit le jeune homme, voulez-vous me permettre de vous en faire la dépositaire.

Fleur de Grenade regarda son père et sa mère comme pour avoir leur assentiment.

— Ma fille accepte, dit le ferblantier; tu le réintégreras intact, a ton époux, le jour de vos noces; mais, mon gendre, ajouta-t-il, y aurait-il de l'indiscrétion à vous demander ce que contient cette petite cassette?

— Aucune, père Roblot. Je vais l'ouvrir et en faire, devant vous, l'inventaire : ce ne sera pas long.

Le jeune homme ouvrit le coffret et en retira d'abord une liasse de parcnemins.

— Voilà des papiers, dit il en les plaçant sur la table, auxquels je n'attache qu'une importance relative.

— J'entends, dit le ferblantier. Ce sont vos paperasses de noblesse: des brevets, des privilèges imprimés dont l'Assemblée nationale a tait justice, et que...

— Père lloblol, interrompit à son tour Julien avec dignité, si j'attache quelque prix, à la conservation de ces papiers, ce n'est, soyez-en persuadé, ni par orgueil ni par vanité Depuis que je suis rentré dans les rangs du peuple je ne ferai rien pour en sortir; mais mon père et mon frère aîné, emportés par le torrent de l'émigration...

— Comment ! fil le vieux soldat, je vous croyais fils unique de veuve ?

— J'ai encore mon père et un frère, dit Julien tristement; du moins je l'espère. Ils peuvent revenir un jour. Je puis, moi, renoncer aux vaines chimères de la naissance, ces hochets du hasard ; mais je ne peux renoncer ni à mon nom ni a ma famille. Or, ces papiers serviront à m'en faire reconnaître. Je vous en fais juge, ne dois-jc pas les conserver?

— Certainement! fit Roblot qui, malgré ses préjugés révolutionnaires, professait une espèce de culte pour tout ce qui tenait à la famille. La royauté du foyer domestique était, aux yeux du vétéran, la première de toutes les royautés.

— Ce portrait, continua Julien en retirant du coffret une charmante miniature de Greuse, est celui de ma mère .

— Oh! la jolie figure! s'écria madame Roblot.

— Quelle ravissante physionomie! ajouta Fleur de Grenade.

— Vous lui ressemblez beaucoup, dit à Julien le ferblantier qui avait été chercher ses lunettes pour mieux apprérier la ressemblance.

— Hélas t oui, du moins on me l'a dit souvent, répliqua le jeune homme en soupirant. A l'époque ou vous la voyez, ma mère était belle, elle était jeune, elle était riche. Beauté, jeunesse, fortune, tout lui a été enlevé à la fois, il ne lui est

resté que sa vertu, et cette vertu, mes amis, l'a soutenue comme vous l'avez vu, dans les temps de vicissitudes et d'épreuves. De tout ce que renferme ce petit coffret, ce bijoux, poursuivit Julien en déposant un filial baiser sur le médaillon, est, sans contredit, le plus vénéré.

— Je le crois bien, dit Fleur de Grenade en jetant ses bras autour du cou de sa mère qu'elle embrassa avec effusion tout en regardant Julien.

— Oui, Thérèse, vous avez raison, repartit Julien, c'est bon une mère; mais quelquefois, à défaut de la profonde affection d'une mère, Dieu nous envoie au cœur un de ces amours, qui le vivifie et le console souvent. Cet amour, pudique comme celui des anges, nous porte aux plus nobles actions.-Thérèse, s'il est beau d'éprouver ce sentiment, il est encore plus beau de l'inspirer.

Fleur de Grenade comprit Julien: elle lui prit la main et la serra doucement dans la sienne, en lui disant avec une ineffable douceur :

— Mon ami Je voudrais pouvoir répondre à votre beau langage; mais une pauvre fille comme moi, qui ne sait que lire et écrire, n'a point la faculté de bien rendre sa pensée. En revanche, je vous atteste que mon cœur est digne du vôtre, et que mes sentimenspour vous, quoi qu'il arrive, ne changeront jamais.

Le jeune homme s'apprêtait à replacer dans le coffret les parchemins et le portrait de sa mère, lorsque le ferblantier s'écria :

— Mais vous ne nous montrez pas tout; il y a encore quelque chose au fond de la boîte.

— Cela est de si peu d'importance, répondit Julien, que je croyais inutile de vous en faire part.

— Si fait, puisque vous avez commencé il faut finir : à mon avis, les demi-confidences ne valent rien.

— Eh bien 1 père Roblot, ce petit sac que vous voyez au fond du colTre renferme mes économies depuis une année. Il contient six cents francs, tant en or qu'en argent. Si je suis tué, je vous prie d appliquer cette faible somme à la dot de de mademoiselle Thérèse que, dès à présent, j'institue ma légataire universelle.

Ce nouveau témoignage de tendre sollicitude fit tressaillir Fieur de Grenade.

— Quoil Julieu, s'écria-t-elle, partez-vous avec le pressentiment de ne plus nous revoir? Quand à moi, je vous déclare que je ne loucherai jamais à cet argent si vous ne revenez pas. Mais il est une faveur que' je voudrais réclamer de votre tendresse. . Peut-être ne me l'aecorderez-vous pas?

— Une laveur, dites-vous? répéta le jeune homme avec vivacité, en prenant à son tour la main de sa fiancée qu'il pressa dans les siennes. M'est-il permis de vous la refuser? Parlez, Thérèse, et quelle qu'elle soit, vous l'avez obtenue déjà.

— Julien, le portrait de votre mère...

— Eh bien 1 ce portrait?. .

— Je voudrais le porter sans cesse, comme un gage de souvenir. A votre retour je vous le rendrai ; du moins, jusque-là, j'aurai la consolation de ne point me séparer d'un objet qui vous est si cher.

Aussitôt Julien passa la miniature au cou do la jeune tille en fui disant :

— Thérèse, voilà ce médaillon, qui vaut à mes yeux tous les trésors du monde. Porloz le en souvenir de moi, en mémoire de ma mère qui, elle aussi, vous aimait tant.

Fleur de Grenade appliqua ses lèvres sur le portrait, le glissa dans son sein ; puis, posant la main sur son cœur.

— Julien, dit-elle après un silence éloquent, vous le retrouverez là... là toujours... ajouta-t elle en détournant la tète pour cacher ses larmes.

— Ah cal s'écria Roblot, qui n'entendait rien à la psychologie de l'amour, est-ce que vous allez vous aviser de pleurer tous deux en partie liée?... Allons donc! rengainez vos larmes, et passons à un autre exercice. Voilà les affaires arrangées. Julien, vous êtes sur du cœur de Thérèse, elle est sûre du vôtre, vous allez partir gai comme plusieurs pinsons, et léger comme une patrouille de daims. C'est à mon tour, mon

EMILE MARCO DE SAINT-HILAtRE.

garçon, à vous faire les recommandations que mon expérience me suggère. Vingt-cinq ans de service effectif, sept campagnes, et une demi-douzaine de blessures, contre lesquelles j'aurais bien voulu troquer le petit brimborion que Je petit Caporal a inventé dernièrement, me donnent des droits à vous tracer la conduite à tenir dans le rude métier que vous venez d'embrasser. Asseyez-vous donc là, un instant, conscrit de gendre que vous êtes, et écoutez-moi.

Julien, bien qu'assez peu disposé a entendre une homélie guerrière de la façon du ferblantier, prit une chaise, s'assit à coté de Thérèse , et, le vieux soldat, après avoir passé sa main sur son front, comme un homme que l'abondance d'idées domine, tint ce langage.

— 11 y a, dit-il, de superbes états dans le monde civilisé. Un auteur, un peintre sur porcelaine, un marchand devins, lin ferblantier-lampiste, voilà des professions qui rapportent de quoi nourrir et élever sa famille. Ces professions, dis-je, sont honorables et lucratives; mais de celles dont je parle a celle de soldat, il va la différence d'un pain de sucreau dôme des Invalides. Le militaire, voyez-vous, Julien, est tout, les bourgeois ne sont rien : ils n'existeraient peut-être pas sans lui. Si l'auteur écrit tranquillement des pièces de théâtre; si le peintre sur porcelaine ou sur toute autre toile, travaille avec sécurité, si le ferblantier-lampiste confectionne en paix ses passoires et ses quinquets nouveau modèle, tout cela, dis-je. est dû au militaire qui, soit qu'il combatte l'ennemi à l'extérieur, soit qu'à l'intérieur il fasse patrouille la nuit, pour maintenir l'ordre dans son arrondissement, le militaire, dis-je, a été confectionné pour le bonheur et le salut de tous. Et quel est le mobile du soldat pour s'exposer si joyeusement aux balles, aux boulets, au froid, au chaud, au vent, à la pluie, et autres projectiles plus ou moins malsains, accompagnement obligé de la rigueur des saisons et des chefs? L'honneur! Julien; car ce n'est pas pour la bagatelle de cinq sous par jour, que la patrie alloue généreusement à chacun de ses défenseurs, que ceux-ci se font un plaisir de coucher sur la neige, sans boire ni manger, et risquent de se faire tuer, par dessus le marché, ou, ce qui est pire encore, de se faire amputer une partie de soi-même... C'est l'honneur seul qui soutient le troupier; c'est ce qui fait que l'état de soldat, qui ne procure souvent ni beurre ni sel, est le premier état, de tous les éta.ts non indépendans.

Puis, après avoir appuyé son thème favori d'une multitude de preuves, le ferblantier termina ainsi :

— Un régiment, mon cher Julien est un monde en abrégé, oh l'on rencontre une infinité de caractères divers. Les qualités et les défauts des hommes, bien que nivelés par le rabot de la discipline, se montrent quelquefois à découvert. Je dois vous l'avouer ici, les bonnes natures sont aussi rares dans le militaire que dans le civil. On trouve des sournois, des vantards, des égoïstes et des crânes, qui ne sont autres que des enfonceurs de portes ouvertes. Pour échapper aux médians propos et aux mauvais tours de ces propres à rien, car ce sont, pour l'ordinaire, les plus mauvais soldats d'un régiment, il ne faut en faire ni une ni deux. Ils vous tàteront : mettez incontinent le sabre à la main. Il ne faut pas six mois de salle pour dégainer. Un jeune homme quia du cœur, est plus solide, sur le terrain, que le plus vieux Iraineur de sabre.

— Comment! mon père, s'écria Fleur de Grenade tremblante, vous conseillez à Julien de se battre*en duel?

— Je ne lui donne pas de conseils, je lui octroie seulement une aulorisalion qu'il lui faudra mettre à profit, sans marchander. Une première affaire évitée vous en attire vingt autres sur les bras, et il est bon d'en finir, une fois pour toutes, avec, les mauvaises pratiques d'un régiment, D'ailleurs. vaincu nu vainqueur, la cho e n'en est pas moins faite, et on a acheté la faculté de se retrancher dans une tranquillité belliqueuse, dont personne n'a le droit de suspecter le motif.

Julien n'ayant répondu aux arminiens de Ro loi que par un signe de tête alriruiaiif, Fleur île Gresade lui dit à vois basse :

—Mon ami, si jamais vous avez un duel, songez à moi; il H vqub arrivera pas malheur.

Sans le savoir, l'aimable fille exprimait la noble pensée que le grand Corneille prête au Cid :

« Sors vainqueur d'ua combat dont Chimèn

Le ferblantier dit encore :

— Vous ne tarderez pas, Julien, à devenir sous-officier; votre tournure, votre éducation, doivent vous en donner l'espoir. Une fois brigadier ou maréchal-des-logis, il ne tiendra qu'à vous...

— De revenir épouser Thérèse? interrompit Julien.

— Bravo 1 fit le vieux soldat ; voilà Iambition qui arrive ; l'appétit vient en mangeant. Quand vous serez sous-offider, vous désirerez l'épauletle.

— Je désirerai Thérèse, père Roblot. Et que m'importent les grades, les honneurs I Est-il pour moi un titre plus désirable que celui de mari de Fleur de Grenade.

— Vous ferez comme vous l'entendrez, mon cher gendre, repartit îe ferblantier en souriant ; vous avez sur ce point la bride sur le cou. Si vous n'avez pas d'ambition, tant mieux ! cela ne fera point de tort à votre amour, et vous nous reviendrez plus tôt; car, voyez vous, comme a dit en latin un philosophe de la Grèce : L'ambition perlus perla perd Vhomme.

Le vieux soldat continua encore quelque temps ses instructions, et il ne tint qu'à Julien d'apprendre, en quelques heures, les devoirs et prérogatives du militaire, depuis le grade de brigadier jusqu'à celui de maréchal de l'Empire inclusivement. Le ferblantier ne tarissait pas sur ce sujet. Mais le jeune homme ne prêtait qu'une oreille distraite aux discours du vétéran; il ne quittait pas des yeux Fleur de Grenade, et cherchait à puiser dans ses regards un peu de cette fermeté dont elle était douée et dont lui-même avait grand besoin.

Pour célébrer dignement le départ de son gendre futur, P»oblot était allé inviter à dîner quelques-uns de ses voisins. Tous se rendirent à cet appel impromptu. Pendant le repas, ils félicitèrent à l'envi monsieur Julien d'IIervilly de sa détermination héroïque; mais malgré ce concert d'éloges .malgré les refrains bachico-patriotiques du ferblantier, le festin se passa assez tristement : une fête qui a pour perspective une séparation n'est jamais bien gaie.

A onze heures du soir, les convives s'étant retirés, Roblot dit à Julien :

— Ah çà ! mon garçon, vous m'avez montré votre feuille de route; mais je n'ai pas fait attention au jour fixé pour votre départ.

— C'est demain, répondit froidement Julien.

— Demain! répéta le ferblantier d'un ton de surprise ; alors j'irai vous faire la conduite.

— Non, père Roblot, ne vous dérangez pas. Ces adieux n'aboutissent à rien. Je vais vous quitter tout-à-1'heure, comme à l'ordinaire, pour ne plus nous revoir que dans... Le sais-je ?

— Mais, moi, je veux vous accompagner.

— Avant de quitter Paris, j'ai une dernière visite, un dernier adieu à faire...

— A Thérèse? demanda vivement.

— Non, à une autre : il est des larmes qu'on aime à ne répandre que devant Dieu.

— Une visite lacrymale? demanda encore le vétéran en ayant l'air de réfléchir. El à qui don.'...

— A la tombe de ma mère, répondit Julien d'une voh émue.

Roblot baissa la tête et n'insista plus. Puis appelant sa femme occupée, avec sa fille, à mettre un peu d'ordre dans le ménage.

— Madame Roblot ! rria-t il à tue-tête, bien qu'elle ne fût qu'à quelques pas, monsieur Julien pari demain matin sans rémission; il voudrait vous souhaiter le bonji ur, ce soir!

A celle annonce à laquelle F.eur rie Grenade n'était pas préparée, la pauvre til|§. comme frappée de la tondre, laissa échapper de ses mains un saladier qui se brisa en éclats.

— Bombarde 1 dit à voix basse le ferblantier en jetait

LA. VEUVE DE LA. GRANDE ARMÉ M

autour de lui des regards inquiets, voilà le pétard en attendant l'explosion de la bombe!

Madame Roblot voyant sa fille pâlir, fermer les yeux et chanceler, la soutint dans ses bras, tandis que Julien, s'approchant de Fleur de Grenade, prit une de ses mains :

— Adieu, Thérèse, adieu, lui dit-il après avoir posé ses lèvres brûlantes sur cette main agitée d'un tremblement nerveux. Pensez à moi... nous nous reverrons.

Lajeune tille ne répondit pas La tête penchée sur le sein de sa mère, elle balbutiait des mots sans suite et que personne n'aurait pu comprendre.

— Adieu, père Roblot I cria Julien au bonhomme; rappelez-vous votre promesse et les nôtres.

— Oh ! toujours et à perpétuité, répondit le vieux soldat en passant rapidement la manche de sa veste sur ses yeux humides.

Et, sans même avoir embrassé madame Roblot, Julien s'élança et sortit de la boutique comme un homme ivre qui ne sait plus ce qu'il fait.

De retour dans son infime logement, le nouvel enrôlé ne se mit au lit que longtemps après et ne dormit pas. J.'amant songeait à sa maîtresse, l'artiste aux travaux qu'il abandonnait, le soldat a la carrière nouvelle qu'il allait parcourir.

Le lendemain matin, après avoir été au cimetière du Pè^- Lachaise s'agenouiller pieusement sur la tombe de sa nrcre, Julien gagna la barrière de Pantin, et prit a grands pas la route de Strasbourg. Arrivé à la Croix-du-Puits, située sur un petit monticule d'où l'on découvre toute la capitale , il se retourna une dernière fois, leva les yeux au ciel el,élen. dant la main vers la ville qui l'avait vu naître et où il avait passé de si terribles heures et de si doux instans , il dit d'une voix brisée par la douleur :

— Adieu, Paris I je le laisse ce que j'ai déplus cher : les cendres de ma mère et l'amour de Thérèse; conserve-lesmoi jusqu'au jour du retour... si je reviens jamais !

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