‹ Le siècleChapitre 79 sur 113 · PROJETS · texte numérisé non relu

PROJETS

Renard était à la joie de son cœur d'avoir introduit son cousin chez les Roblot. Le motif en était simple et naturel : le voici.

Malgré ses cinquante ans, Renard nourrissait pour Fleur de Grenade un attachement qui aurait dégénéré en amour de bon aloi, si l'employé du MoRt-de-Piéu> n'eilt su à quoi s'en tenir sur les idées martiales du père Roblot, Idées qui, chez lui, auraient repoussé même l'alliance la plus avantageuse avec un bourgeois, fut-il comme Renard, possesseur, indépendamment de ses appointemens. de quinze cents livres de rentes inscrites au grand livre de la dette publique. Mais si le bureaucrate s'était fait une raison sur l'impossibilité

LÀ VEUVE DE LA GRANDE ARMÉE.-

d'épouser la fille de son compère, il n'avait pas vu, sans une secrète jalousie, l'amour que la jeune fille portait à monsieur d'Hervilly.et il s'était réjoui intérieurement delà résolution du jeune peintre qui, pour posséder sa maîtresse, n'avait pas trouvé de meilleur moyen que d'aller se faire tuer à l'armée. Renard, disons-nous, profita donc, avec une habileté toute diplomatique, des conjectures qu'on avait faites sur le sort de Julien pour souffler Fleur de Grenade à son prétendu, dont l'existence devenait de jour en jour plus hypothétique et la marier à son cousin Bojffardqui réunissait, à son avis, toutes les qualités requises pour devenir lé gendre de Rohlot. L'employé trouvait à ce plan trois avantages : le premier, il faut le dire à sa louange, était d'arracher Thérèse a une mélancolie qui minait sa jeunesse. Le second de se venger de Julien d'Hervilly qui , dans les discussions qu'ils avaient eues ensemble au coin du feu, avaitraillé sans pitié son érudition pédantesque. Le troisième, enfin, d'assurer à la tille de son ami un appui et un avenir qui ne pouvaient manquer de lui échapper à la mort de son père, car le bonhomme n'avait d'autre fortune que sa boutique de ferblanterie.

Ces projets de mariage furent le motif de plusieurs réunions secrètes entre le ferblantier, le sapeur et l'employé. Quoique n'ayant jamais été appelée aux délibérations de ce triumvirat, madame Roblot, en mère attentive, avait su deviner la vérité ; aussi, un soir, dit-elle en confidence à sa fille:

—Thérèse, il y a quelque anguille sous roche. Toutes ces chucboteries, tous ces mystères, me font croire que ton père veut te marier.

— Au moins me demandera t-il ma permission, répondit Fleur de Grenade.

— Cest selon, répliqua madame Roblot en hochant la tête; il peut, à la rigueur, s'en passer.

—Il n'oserait! avait répondu froidement la jeune fille, comme jadis le duc de Guise à Blois.

Depuis le départ de Julien pour Strasbourg, Fleur de Grenade avait pris l'habitude ae passer seule, dans sa petite chambre, les momens qu'elle n'employait pas à aider sa mère dans les soins du ménage. Et qu'elles sont simples et propres les chambres des grisettes de Paris 1 Dans ces modestes réduits, on voit rarement le marbre et l'acajou ; les somptueuses tentures, les glaces limpides ne frappent point les regards; mais un petit litde noyer, bien étroit, mais aussi assez grand pour entretenir les douces rêveries, les songes d'or, les ravissantes extases d'une jeune fille ; des rideaux blancs de percale aux croisées ; une commode bien luisante dont le premier tiroir contient les lettres d'un amant chéri ; quelques bijoux de mince valeur ; un peu d'argent laborieusement amassé ; quatre chaises et uu petit miroir que l'on consulte chaque matin, sans le vouloir et sans y penser, tel est l'ameublement de ces modestes chartreuses où la beauté croit, comme la violette à l'ombre, dans le silence et presque toujours dans l'oubli.

Thérèse se plaisait dans sa chère solitude. Elle avait emprunté quelques livres d'histoire et de voyages, et lisait souvent. Parfois elle s'arrêtait tout-à-coup, dans sa lecture, pour contempler d'un œil humide le médaillon que Julien lui avait confié, ou pour regarder les dessins tracés, par son amant, sur deux petits vases de porcelaine, seuls ornemens de sa cheminée. Et quand un rayon de soleil venait se jouer entre les plis de ses rideaux de neige et annoncer le beau temps, alors Fleur de Grenade ouvrait sa fenêtre, pour exposer à la chaleur bienfaisante du jour, qui devait les rappeler a la vie, quelques fleurs étiolées dont la tige s'était tristement penchée pendant la nuit. Puis, pauvre créature déjà initiée aux douleurs de l'àme, aux agitations du cœur, elle regardait

les nuages qui glissaient sur le dôme bleu du firmament, et se disait en soupirant .-«Encore un jour passé sans nouvelles de Julien.» Et levant les yeux au ciel, elle ajoutait après un silence : — «Mon Dieu I vous qui connaissez mon amour et qui l'avez approuvé sans doute, car il ne m'a jamais fait commettre de faute contre vos saints commandemens, prenez pitié de moi en m'accordant la grâce de ne plus penser

j à Julien, s'il m'a oubliée; ou faites qne je le rejoigne si vous avez cru devoir le rappeler à vous.» r

Souvent aussi, les hirondelles venaient voltiger au-dessus

j de la tète de la jeune fille : « Heureux oiseaux, disait-elle encore, que j'envie vos voyages ! Si j'avais vos ailes, qu'il me serait doux d'aller chercher Julien dans les climats loin- r tains ! Hélas ! en ce moment peut être salue-t-il, comme moi du regard, vos compagnes hâtives qui lui apportent un souvenir de moi.» Enfin, quand l'espérance ravivait son cœur, elle chantait ù voix basse, cette romance alors si populaire

, et dont, la musique, attribuée à uue reine (t) qui n'était

I guère plus heureuse qu'elle, était répétée par tous les orgues

i de Barbarie de la capitale :

« Vous me quittez pour aller à la gloire, Moa triste cœur suivra partout vos pas. Disiioguez-vous aux champs de la vietoire, Soytz heureux, mais ne m'oubliez pas. »

Et des larmes trop longtemps retenues interrompaient la chant de Thérèse, qui, plongée dans sa triste rêverie, restait quelquefois des heures entières dans la même attitude, laissant aller son imagination à toutes les fiévreuses pensées d'un amour qui commençait à devenir sans espoir.

La chambre de Fleur de Grenade était un sanctuaire oût nul n'osait pénétrer. Sa mère n'y venait que rarement, et le ferblantier, malgré sa rusticité soldatesque, avait compris que la solitude de sa tille devait au moins être respectée par lui : le droit de répandre des larmes, sans témoins, est une consolation qu'un père même ne saurait enlever à son enfant.

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