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UNE DEMANDE DELICATE

Un matin, Thérèse fut bien surprise d'entendre frapper discrètement à sa porte.

— Qui est là ? demanda-t-elle.

— C'est moi, mademoiselle, répondit une voix qu'on s'efforçait de rendre douce et flatteuse.

— Qui, vous?

— Andoche Bouffard, le cousin de monsieur Renard..:

— Comment! c'est vous, monsieur Bouffard?... Que ma voulez-vous ?

— Ouvrez, mademoiselle, je vous le dirai. Je ne monte ici qu'avec une permission en règle de votre père.

— Monsieur Bouffard, personne n'entre jamais dans ma chambre. Je vais tout à l'heure descendre à la boutique t là, vous me direz ce que vous avez à m'apprendre.

— C'est précisément parce que personne ne vient ici qu'on m'y a envoyé. Ouvrez, je vous en prie... Auroreriez* vous peur de moi ?

— Pas le moins du monde. Vous êtes trop honnête homme pour inspirer la moindre crainte à qui que ce soit; mais je vous répète que je ne reçois jamais personne ici. Dans, un moment, je suis à vous.

(1) La reine de Hollande , Hortense de Beaubarntis, fille de l'impératrice Joséphine, et mariée à Louis Bonaparte, frère de Napoléon, ,

Ma

EMUE MARCO DE SAINT-ffiLàmE.

— Pour lors, mademoiselle, je ne veux pas vous causer «Je chagrin. Puisque vous ne voulez pas m'ouvrir, je redescends.

Cette résignation du sapeur toucha Fleur de Grenade; qui, pendant le colloque, avait achevé de rétablir l'ordre dans sa petite chambre. « Après tout, se dit-elle, que risqué-je à laisser entrer ce pauvre Bouffard, si bon, si doux, et qui a eu tant de soins de moi quand j'étais petite?... Il m'a peut-être sauvé la vie... Ouvrons-lui.

Et la jeune fille entrebâilla sa porte :

— Monsieur Bouffard ! appela-t-elle en avançant la tête, monsieur Bouffard!...

Le sapeur avait déjà descendu quelques marches.

— Remontez, monsieur Bouffard, ajouta Thérèse en accompagnant cette invitation d'un signe de tête charmant... Je veux bien vous recevoir dans ma chambre, reprit-elle, quoique aucun homme, pas même...

Elle s'arrêta et rougit.

— Pas même feu monsieur Julien, votre prétendu, dit le sapeur en revenant sur ses pas.

— Pas même monsieur Julien, répéta la jeune fille; mais je veux faire une exception en votre faveur, pour vous prouver que Thérèse n'a point oublié la cartouche donnée à Fleur de Grenade, au passage du Rhin.

— Vous avez bien de la bonté, mademoiselle, dit le sapeur en se baissant pour passer sous l'étroite porte de la petite chambre.

Au premier coup d'œil , Bouffard fut émerveillé de la propreté qui régnait autour de lui, et, quand ses yeux se reportèrent sur Thérèse, il fut ébloui de celte beauté pleine d'éclat, que le repos de la nuit avait rendue plus admirable encore.

— Asseyez-vous, monsieur Bouffard, fit la jeune fille en présentant une chaise au sapeur, qui s'assit, ùta son bonnet à poil, passa plusieurs fois sa main sur sa barbe, et continua de regarder à droite et à gauche, parce qu'il était plus embarrassé devant Thérèse qu'un écolier devant son régent, qu'un larron en présence de son juge.

— Eh bien ! que me voulez-vous, monsieur Bouffard ? demanda Fleur de Grenade, le coude appuyé sur le manteau de la cheminée, tout en effeuillant une marguerite fanée. Parlez, je vous écoute.

— Vous devez, d'ici, jouir d'une bien belle vue, mademoiselle Thérèse? dit enfin le sapeur, qui semblait à la torture.

— J'ai la vue sur des jardins, répondit Thérèse. Je vois les fleurs croître et se flétrir...

— Vous aimez les fleurs , mademoiselle Thérèse ? demanda le sapeur, enchanté de trouver enfin un texte à l'entretien. Ah ! si j'avais su cela!...

— Oui, monsieur Bouffard ; voyez plutôt : n'en ai-je pas (oui autour de moi?

— Il y a une romance qu'on chantait au 57e, reprit le sapeur, où on comparait les jeunes filles aux fleurs, et les militaires aux rossignols; elle commençait ainsi, je crois.

Et le sapeur chanta d'une voix que l'émotion rendait tremblante :

RossigBoIet volage, Fatseu'de commission, Va-t-en vite au village, ,, ,. Quoique sans permission:

Dire à ma tendre bel!e, Véritable fleur nouvelle, Que je ne pourrai la voir Que samedi l'au soir.

— Ah ! ' que je suis bêle 1 s'écria Bouffard en frappant des deux mains sur son bonnet à poil posé sur ses genoux; ce n'est pas celle-là; c'est que j'en ai tant appris autrefois qu'elles se brouillent dans ma tête. La complainte des mi- 1 itaires et des jeunes filles dont je veux parler, fut composée par un fourrier du 57% 1res aimable en société. Notre aolo-

nel en était si satisfait, que rien que pour cela, il voulut procurer de l'avancement à ce voluptueux fourrier, qui fut nommé sergent de voltigeurs, grâce à de nombreuses pro> tections. Voici sa complainte :

La maîtresse du capitaine, A fait boire au sergent-major D'un petit vin qui...

—Ah I mille diables ! ça n'est pas ça non plus, je ne sais plus ce que je dis... Pardon, excuse, mademoiselle Thérèse, mais il y a des momens où l'on n'a pas l'esprit présent.

— Vous êtes tout excusé, monsieur Bouffard, répondit Fleur de Grenade avec douceur. Dites-moi le motif de votre visite, je vous prie?

A cette demande, le sapeur parut plus embarrassé qu'auparavant. Il rougit, balbutia, se mordit les lèvres; puis enfin, prenant, comme on dit vulgairement, son courage à deux mains :

— Tenez, mademoiselle Thérèse, fit-il en poussant un de ces soupirs formidables qui dénotent, dans celui qui les exhale, une extrême agitation ou un extrême plaisir ; tenez, il y a des gens qui diraient c'est ci, il y en a d'autres qui diraient c'est ça, moi je ne tergiverse pas, je vais droit au but, et je dis : Vlà ce que c'est!

Et Bouffard continua de garder le silence.

— Mais quoi encore? demanda Fleur de Grenade avec une sorte d'impatience.

— Eh bien ! je viens vous demander votre main en mariage.

— Me demander en mariage!... vous... monsieur Bouffard?

— Oui, mademoiselle, vous-même en personne naturelle et moi aussi.

— Jgnorez-vous donc que...

— Je n'ignore rien, interrompit Bouffard. J'ai le consentement de votre père; j'ai le consentement de madame Ro blot ; j'ai le consentement de mon cousin Renard ; j'ai le consentement de mon colonel ; j'ai le consentement de tout le tremblement; il ne manque plus que le vôtre, mademoiselle Thérèse, car je suis trop honnête pour épouser une belle et bonne fille comme vous, malgré elle, et le oui des respectables parens ne suffit pas ù la délicatesse d'un sergent de sapeurs du 57e, décoré comme je me fais gloire de l'être.

— Monsieur Bouffard, votre recherche me flatte et m'honore; mais il me semble l'avoir déclaré bien des fois en votre présence : je ne veux pas me marier. Je suis même surprise que, connaissant mes sentimens à cet égard, vous vous soyez mis en mesure d'obtenir le consentement de mon père que je respecte, mais qui, sur ce chapitre, ne fera que ce que je voudrai, car enfin si je suis son enfant, je ne suis pas son esclave.

— Je sais bien, mademoiselle Thérèse, tout ce que vous pouvez me dire sur cette corde-là; mais écoutez-moi, et jugez s'il y a de ma faute :LTn jour, ou plutôt un soir que j» disais à mon cousin Benard, qui est une bonne pale d'homme, que je vous avais revue avec beaucoup de satisfaction : — «Ah! vieux farceur de Bouffard, qu'il m« dit comme ci, tu en tiens pour Fleur de Grenade, et tu voudrais rattacher à elle indéfiniment par les liens de l'hyménée? — Il n'y a pas même un poil de ma barbe qui y pense, répandis-jeau cousin. Mademoiselle Thérèse, à la vérité, est fille d'un vieux troubadour, mais elle est si belle, qu'elle ne voudrait pas d'un vieux tourlourou qui ne connaît que sa pipe et sa hache. — On croirait à la vérité, répond Renard, que tu es vieux et détérioré comme feu Mathusalem : quel âge as tu. Bouffard'' —Je frise la quarantaine. — C'est le bel âge pour se marier. . il faut que je te marie. — Ah 1 cousin, pas de bêtises! lui />:ponge encore. Mademoiselle Thérèse a évu une inclination, elle l'a encore, elle ne veut pas s'en défaire : je ne prétends pas être cause des désagrémens qu'elle éprouverait au vis-àvis de son ancien fréquenteur— Tu n'es qu'un... Autrichien, me dit Renard, Julien d'Herviliy, le prétendu de œademoi-

LA VEtfVE DE LÀ GRiNDE ARMÉE.

selle Roblot, a été tué et archi-tué depuis longtemps. — Qui vous l'a ditP — Personne; mais ça doit être, puisqu'il ne donne aucun signe d'existence. Quant a la douleur de Fleur de Grenade, elle est, comme toutes les douleurs de Jeune fille, sujette à l'évaporation. Si tu étais plus instruit et un- peu moins... Bouffard que tu n'es, ajouta mon cousin, je te citerais mille exemples de femmes qui se sont consolées, en commençant par la matrone d'Epbèse et en finissant par la propre épouse de mon propriétaire, qui vient de se remarier en quatrièmes noces. Mais, val tu n'es qu'un sapeur et je me tais: seulement, je te déclare qu'il faut que tu épouses mademoiselle Roblot dans ton intérêt, dans le sien, dans le mien, dans celui de sa famille et dans celui de tout le monde.

— Ah I ah t monsieur Renard, fit Thérèse à part soi en se pinçant les lèvres, c'est ce que nous verrons!

t- Voilà la chose telle qu'elle s'est passée, poursuivit Bouffard. Je vous jure, par n'importe quoi, mademoiselle Thérèse, que de mon propre mouvement je n'aurais jamais osé songer a vous ennuyer d'une tendresse qui, cependant, ne date pas d'hier, et qui, ajouta le sapeur en baissant la voix et en regardant la jeune fille d'un œil attendri, ne se démentira jamais. Que vous vouliez de moi pour mari, ou que vous n'en vouliez pas, je vous serai dévoué jusqu'à la mort. Monsieur Roblot et mon cousin Renard avaient manigancé tout cela ensemble; ce n'est que ce matin que l'un et l'autre m'ont poussé par les épaules jusqu'ici, en médisant: « Va faire ta demanda officielle. » Et je suis venu, plus crain'if que lorsque mon colonel m'a dit l'année dernière au milieu du bruit de la mitraille : « Bouffard, va avec tes hommes abattre cette palissade, pour livrer passage aux grenadiers. « Oh! voyezvous, mademoiselle Thérèse.c'est que j'ai moins peur en présence de l'ennemi que devant vous!

Tout insensible que fût Fleur de Grenade aux complimens que les hommes se croyaient en droit de lui adresser, elle ne put entendre, sans plaisir, cet aveu naïf du sapeur qui, bien qu'exprimé en termes rustiques, n'en décelait pas moins un sentiment profond ; aussi lui répondit-elle de sa voix la plus affectueuse :

— Vous êtes un digne homme, monsieur Bouffard !

— Minute! mademoiselle Thérèse répliqua celui-ci ; ce n'est pas tout : il faut que vous ayez connaissance de l'affaire jusqu'au bout, puisque vous m'avez écouté jusqu'à la fin avec tant de bonté. Excité par mon cousin, qui m'assurait que vous ne pouviez pas faire autrement que de m'épouser, j'ai fait une démarche auprès de mon colonel, une de ces démarches qui coûtent toujours à un troupier sans ambition. J'ai sollicité pour vous, ma future épouse, la place decantinière en chef du régiment, qui est vacante pour le moment actuel. Je n'eus pas plutôt dégoisé mon chapelet à mon colonel, qu'il me répondit : « Ah ! tu vas te marier, Bouffard ? c'est bien, mon garçon : non-seulement je t'en donne la permission, mais encore je t'accorde, pour ta prétendue, la place que tu réclames. C'est une position superbe I tu le sais : elle vaut gloire et argent, dans un régiment comme le nôtre . mais plus que tout? autre, tu mérites cette faveur, car tu es' l'un de mes meilleurs soldats. Marie-toi le plus vite possible, et présente-nous ta femme, parce qu'il y a gros i parier que, d'ici à peu de temps, le 10° va filer eu Allemagne, et qu'il ne peut pas se mettre en route sans caiiliniére majore.» Puis, après avoir eu l'air de réfléchir un moment, le colonel me demanda derechef: <• Qui épouses-tu? — Mou colonel, je donne ma main à 1 a fille d'un ancien sergent du M", ou j'ai servi il y a dix ans. - Et ta prétendue est-elle jolie ? — Elle est belle comme notre drapeau.— Tant mieux, Bouffard. Et avec cela a-telle une dot?— J'en ignore, mon colonel ; tout ce que je sais, c'est que son respectable père est bien établi, à Paris, rue Mouffelard, et que n'aurait elle rien, je me flatte, grâce à mes économies, d'en avoir assez pour deux. —Eh bien! Bouffard, marie-toi vivement, me répéta le coonel en me congédiant; je veux faire les frais de la noce, n'oublie pas ça.» De façon, mademoiselle Thérèse, poursuivit le sapeur, que sans le savoir, vous êtes déjà à la tête du 10* régiment, et qu'on n'attend plus que vous pour entrer ea campagne.

m SIÉCLB. — t.

Fleur de Grenade était devenue rêveuse au fur et à mesure que le sapeur avait parlé. Celui-ci voyant que, sansSIùl répondre, la Jeûne fille gardait la même attitude, continua en ces termes :

— Voyons, mademoiselle Thérèse, réfléchissez-y bien. Il est indubitable que je ne peux pas vous inspirer d'amour ; je suis trop vieux, trop laid et trop bête pour cela ; mais les mariages d'amour sont-ils toujours les plus heureux? Pensez à l'avenir. Le cousin Renard m'a dit que le père Roblot n'avait que sa pension et son petit commerce... Que les maladies arrivent, que deviendra ce pauvre ancien, et votre respectable mère ?que deviendrez-vous vous-même? En m'épousant, au contraire, vous vous trouvez dans une position où les gros sous ne vous manqueront pas. J'ai au pays un petit magot qui vous appartiendra de droit. Avec cela, on peut mener joyeuse existence et venir en aide à ses parens. En campagne, mademoiselle Thérèse, Jes canlinières gagnent des mille et des cent, car le soldat ne thésaurise pas sur le territoire ennemi ; il aime assez à fricoter quand il ne se bat pas. Nous ferons de bonnes affaires. Si les balles me respectent encore quelques années, nous nous retirerons du service, et nous irons manger notre saint fruscain, soit ici, soit dans mon pays, soit autre part. Si je suis tué, cela ne vous empêchera pas de vous remarier ou de faire ce qui voua plaira. Dans tous les cas, mademoiselle Thérèse, vous penserez peut-être un peu à votre pauvre mari, qui n'aura eu d'autre souci dans sa vie. que de vous rendre heureuse après sa mort. Mais tenez, je vous ennuie avec mes discours. Cependant s'il vous était possible de lire dans mon cœur, vous verriez que je ne dis pas encore tout ce qui y est écrit.

—Non, monsieur Bouffard, non, vous ne m'ennuyez pas, répondit Fleur de Grenade ; mais cette demande, ces généreuses intentions que vous me manifestez ; l'avenir de ma mère, celui de mon père, tout cela me fait réfléchir. Monsieur Bouffard, avantde vous donner une réponse définitive, j'ai besoin de me consulter.

— Eh bienl mademoiselle Thérèse, consultez-vous. Combien vous faut-il de temps pour cela? vous savez que le colonel est pressé...

—Demain, à pareille heure, dans cette chambre, je vou* dirai ce que j'aurai décidé.

— A demain donc, mademoiselle Thérèse, répondit le sapeur ; mais tâchez, je vous en prie, que la réponse soit bonne, car je sens là, fit-il en frappant sur sa poitrine, un tic-tac qui m'annonce qu'il n'y aurait plus de bonheur A espérer pour le pauvre Andoche, si vous lui donniez l'ordre de remettre le brevet de cantinière du 10* a son colonel.

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