LUI
— Camarades ! s'écria une voix tonnaRte.
Tous se retournèrent : c'était Bug-Jargal. Il était debout sur le bord de la crevasse; une plume rouge flottait sur sa tête.
— Camarades, répéta-t-il, arrêtez!
Les noirs se prosternèrent. 11 continua :
— .le suis Bug-Jargal.
Les noirs frappèrent la terre de leurs fronts, en poussant des cris dont il était difficile de distinguer l'expression.
— Déliez le prisonnier, cria le chef.
Ici le nain parut se réveiller de la stupeur où l'avait plongé cette apparition inattendue. Il arrêta brusquement les bras des noirs prêts à couper mes liens.
— Comment! qu'est-ce? s'eeria-t-il. Que quiere decir eso? Puis, levant la tête vers Bug-Jargal .
— Chel du Morne-Rouge, que venez-vous faire ici ? Bug-Jargal répondit :
— Je viens commander à mes frères !
— En effet, dit le nain avec une rage concentrée , ce son* des noirs du Morne -Bouge ! Mais de quel droit ajouta-l-il eu haussant la voix, disposez-vous de mon prisonnier?
Le chef répondit :
— Je suis Bug-Jargal!
Les noirs frappèrent la terre de leurs fronts.
— Bug-Jargal , reprit Habibrah , ne peut pas défaire ce qu'a ta i t Hiassou. Ce blanc m'a été donne par Biassou. Je veu\ qu'il meure-, il mourra. — Vosçtrot, dit-il aux noirs . Obéisse! I Jetez-le dans le gouffre.
\ la voix puissante de l'obi, les noirs se relevèrent et tirent un pas vers moi. Je crus qui c'en clail l'ait.
— Déliez le prisonnier, nia liu^-Jargal.
En un clin d'œil je fus libre. Ma surprise, égalait la raj*
BUG-JARGAL
de l'obi. Il voulut se jeter sur moi. Les noirs l'arrêtèrent. Alors il s'exhala en imprécations et en menaces.
— Demonios! rabial infierno de mi aima! Comment! misérables, vous refusez de m'obéir ! vous méconnaissez mi oos! Pourquoi ai-je perdu el tiempo à écouter este màldieho! .l'aurais du le taire jeter lout de suite aux poissons del baratro ! A force de vouloir une vengeance complète, je la perds! 0 nibia deSathom ! Est-achate, vosostros! Si vous ne m'obéissez ■ pas, si vous ne précipitez pas cet exécrable blanc dans le torrent, je vous maudis I Vos cheveux deviendront blancs, les maringouins et les bigailles vous dévoreront tout vivans ; vos jambes et vos bras plieront comme des roseaux; votre haleine brûlera votre gosier comme un sable ardent; vous mourrez bientôt, et après votre mort vos esprits seront condamnés a tourner sans cesse une meule grosse comme une montagne, dans la lune oit il fait froid!
Celte scène produisait sur moi un effet singulier. Seul de mon espèce dans cette caverne humide et noire, environné de ces nègres pareils à des démons, balancé en quelque sorte au penchant de cet abîme sans fond , tour-à-tour menacé par ce nain hideux, par ce sorcier difforme , dont un jour pâle laissait à peine entrevoir le vêtement bariolé et la mitre pointue, et protégé par le grand noir quim'apparaissaitauseul point d'où l'on pût voir le ciel, il me semblait être aux portes de l'enfer, attendre la perle ou le salut de mon âme, et assister à une lutte opiniâtre entre mon bon ange et mon mauvais ;;énie.
Les noirs paraissaient terrifiés des malédictions de l'obi. Il voulut profiter de leur indécision, et s'écria :
— Je veux que le blanc meure. Vous obéirez : il mourra 1 Bug-Jargal répondit gravement :
— Il vivra ! Je suis Bug-Jargal. Mon père était roi au pays de Kakongo, et rendait la justice sur le seuil de sa porte.
Les noirs s'étaient prosternés de nouveau. Le chef poursuivit :
— Frères , allez dire à Biassou de ne pas déployer sur la montagne le drapeau noir qui doit annoncer aux blancs la mort de ce captif; car ce captif a sauvé la vie à Bug-Jargal , et Bug-Jargal veut qu'il vive!
Ils se relevèrent. Bug-Jargal jeta sa plume rouge au milieu d'eux. Le chef du détachement croisa les bras sur sa poitrine, et ramassa le panache avec respect, puis ils sortirent sans proférer une parole. L'obi disparut avec eux dans les ténèbres de l'avenue souterraine.
Je n'essaierai pas de vous peindre, messieurs, la situation où je me trouvais. Je fixai des yeux humides sur Pierrot, qui de son côté me contemplait avec une singulière expression de reconnaissance et de fierté.
— Dieu soit béni, dit-il enfin, tout est sauvé. Frère, retourne par où tu es venu. Tu me retrouveras dans la vallée.
Il me fil un signe de la main et se relira.
Pressé d'arriver a ce rendez-vous elde savoir par quel merveilleux bonbeùr mou sauveur m'avait été ramené m à propos , je me disposai à sortir de l'effrayante caverne. Cependant île nouveaux dangers m'y étaient réservés, a l'instant ou je me dirigeai vers la galerie souterraine, nu obstacle imprévu m'en barra tout-à-coup l'entrée. C'était encore Habibrah. Le rancuneux obi n'avait pas suivi les nègres comme je l'avais ci h ; il s'étail caché derrière un pilier de roches , attendant un moment plus propice pour sa vengeance. Ce moment était venu. Le nain se montra subitement et rit. J'étais seul, desarmé; un poignard, le même qui lui tenait lieu de crucifix, brillait dans sa main. A sa vue je reculai involontairement.
— Ha , ha ! nutidicho ! tu croyais donc ui'échappèr ! mais le
fou est moins fou que. toi. Je le tiens, et celte fois je ne le ferai pas attendre. Ton ami Bug-Jargal ne l'attendra pas non plus en vain. Tu iras au rendez-vous dans la vallée, mais c'est le flot de ce torrent qui se chargera de t'y conduire. En parlant ainsi, il se précipita vers moi le poignard levé.
— Monstre ! lui dis-je en reculant sur la plate-forme, toulà-1'heure lu n'étais qu'un bourreau, maintenant tu es un assassin !
— Je me venge! répondit-il en grinçant des dents.
En ce moment j'étais sur le bord du précipice; il fondit brusquement sur moi , afin de m'y pousser d'un coup de poignard. J'esquivai le choc. Le pied lui manqua sur cette mousss glissante dont les rochers humides sont en quelque sorte enduits : il roula sur la pente arrondie par les flots.
— Mille démons ! s'écria-t-il en rugissant. Il était tombé dans l'abîme...
Je vous ai dit qu'une racine du vieil arbre, sortait d'entre les fentes du granit, un peu au-dessous du bord. Le nain la rencontra dans sa chute; sa jupe chamarrée s'embarrassa dans les nœuds de la souche, et, saisissant ce dernier appui, il s'y cramponna avec une énergie extraordinaire. Son bonnet aigu se détacha de sa tête; il fallut lâcher son poignard; et cette arme d'assassin et la gorra sonnante du bouffon disparurent ensemble en se heurtant dans les profondeurs de la cataracte.
Habibrah, suspendu sur l'horrible gouffre , essaya d'abord de remonter sur la plate-forme; mais ses petits bras ne pouvaient atteindre jusqu'à l'arête de l'escarpement, et ses ongles s'usaient en efforts impuissans pour entamer la surface visqueuse du roc qui surplombait dans le ténébreux abîme. Il hurlait de rage.
La moindre secousse de ma part eût suffi pour lel précipiter ; mais c'eût été une lâcheté, et je n'y songeai pas un moment. Cette modération le frappa. Remerciant le ciel du salut qu'il m'envoyait d'une manière si inespérée, je me déci, dais à l'abandonner à son sort, et j'allais sortir de la salle souterraine, quand j'entendis tout-à-coup la voix du nain sortir de l'abîme, suppliante et douloureuse.
— Maitrel criait-il, maître 1 ne vous en allez pas, de grâce ; Au nom du bon G*u, ne laissez pas mourir impénitente et coupable une créature humaine que vous pouvez sauver. Hélas! les forces me manquent, la branche glisse et plie dans mes mains, le poids de mon corps m'entraîne, je vais la lâcher ou elle va se rompre... Hélas! maître! l'effroyable gouffre tourbillonne au-dessous de moi I Nombre santo de Dios ! n'au rez-vous aucune pitié pour votre pauvre bouffon? Il est bien criminel ; mais ne lui prouverez-vous pas que les blancs valent mieux que les mulâtres, les maîtres que les esclaves?
Je m'étais rapproché du précipice presque ému, et la terne lumière qui descendait de la crevasse mè montrait sur le visage repoussant du nain une expression que je ne lui connaissais pas encort, celle de la prière et de la détresse.
— Sennr Léopold, continua-t-il, encouragé par le mouvement de pitié qui m'était échappé, serait-il vrai qu'un être humain vit son semblable dans une position aussi horrible, pût le secourir, et ne le fît pas ! Hélas! tendez-moi la main. Il ne ne faudrait qu'un peu d'aide pour me saliver. Ce qui est (ont pour moi est si peu de chose pour vous ! Tirez-moi à vous, de grâce! Ma reconnaissance égalera nies crimes,..
Je l'interrompis :
—Malheureux ! ne rappelle pas ce souvenir.
— C'est pour le délester, maître, reprit-il Ah I soyez plus généreux que moi ! il ciel ! ô ciel 'je faiblis ! je tombe ! ... An desdichado\ La main ! voire main ' tendez-moi la maint au nom de la mère qui vous a porté I
Je. ne saurais vous dire à quel point était lamentable cet accent de terreur Tt de souffrance ! J'oubliai tout. Ce n'était plus un ennemi, un traître, un assassin, c'était un malheureux qu'un léger efforl de ma pari pouvait arracher à une; mort affreuse. Il m'implorai! si pitoyablement ! Toute parole loin reproche eût été inutile et ridicule ; le besoin d'aide paraissait urgent, .le me baissai, et, m'agenouillant le long du bord, l'une de mes mains appuyée sur le tronc de l'arbre dont la racine soutenait l'infortuné Habibrah. je lui tendis l'autre...
VICTOR HUGO
— Dès qu'elle fut à sa portée, il la saisit de ses deux mains avec une force prodigieuse, et, loin de se prêter au mouvement d'ascension que je voulais lui donner, je le sentis qui ■ heri hail à n'entraîner avec lui dans l'abîme. Si le tronc de i'arlne ne m'eût pas prête un aussi solide appui, j'aurais été infailliblement arraché du bord par la secousse violente et inattendue que qaç donna le misérable.
— Scélérat I m'écriai-je, que fais-tu?
— Je me ven e ' répondit il ayee un rire frlalanlet internai. Ali ' i i. liens enfin ! Imbécile f tu t'es livré toi-même ! Je te liens ' 1 1' é|aj < gauyé. j êt^is perdu , et c'est '"'i qui >' '"■ très volontairement dans la gueule du caïman, parée qu'elle a gémi api 9Ï1 1 Ugi ! Me voilà oonsolé,puisqne nia mort est unr vengeance ' tu es i><is au piège, amiga\ et j'aurai un compagnon, humain chez les poissons du lae.
— Ah! traître' disai.-.-je en nie raidissant, voilà comme tu me récompenses, d'avoh voulu te tirer du péri.1 !
— Oui. reprenait-il, je sais que j'aurais pu me sauver avec toi. niais j'aime mieux que tu périsses avec moi. J'aime mieux ta mort que ma vie ! Viens !
En Hume temps ses deux mains bronzées et calleuses se crispaient sur la mienne avec des efforts inouïs; ses yeu\ hamboyaient, sa bouche écumait , ses forces, dont il déplorait si douleureusement l'abandon un moment auparavant, lui étaient revenues, exaltées par la rage et la vengeance ; ses pieds s'appuyaient ainsi que deux leviers aux parois perpendiculaires du rocher et il bondissait comme un tigre sui la racine, qui, mêlée a ses vêtemens, le soutenait malgré lui ; car il eût voulu la briser afin de peser de tout son poids sur moi et de m'entraîner plus vite. Il interrompait quelquefois, pour la mordre avec fureur, le rire épouvantable que m'offrait .son monstrueux visage.On eût dit l'horrible démon de cette caverne cherchant à attirer une proie dans son palais d'abîmes et de ténèbres.
t. n de mes genoux s'était heureusement arrêté dans une anfractuosité du rocher , mon bras s'était en quelque sorte noué à l'arbre qui m'appuyait; et je luttais contre les efforts du nain avec toute l'énergie que le sentiment de la conservation peut donner dans un semblable moment. De temps en lemps je soulevais péniblement nia poitrine, et j'appelais de toutes mes forces: Bug Jarml] .Mais le fracas de la cascade et l'éloignement mè laissaient bien peu d'espoir qu'il pût entendre ma voix.
Cependant le nain, qui ne s'était pas attendu à tant de résistance, redoublait ses furieuses secousses. Je commençais à perdre mes forces, bien que cette lutte eût duré bien moins de temps qu'il ne m'en faut pour vous la raconter. Un tiraillement insupportable paralysait presque mon bras ; ma vue se troublait; des lueurs livides et confuses se croisaient devant mes yeux; des tintemens remplissaient mes oreilles; j'entendais crier la racine prête a se rompre, rire le monstre prêt à tomber, et il me semblait que le gouffre hurlant se rapprochait de moi.
Avant de tout abandonner à l'épuisement et a» désespoir, je tentai un dernier appel: je rassemblai nies force:; éteintes. et je criai encore une l'ois: BugJargall Un aboiement me répondit... .l'avais reconnu Rask, je tournai les yeux. Bug-Jargal et son chien étaient au bord de la crevasse. Je ne sais s'il avait entendu ma voix ou si quelque inquiétude l'avait ramené. 11 vit mon danger. —Tiens bon! me cria-t-il. Habibrah, craignant mon salut, me criait de son côté en écuinant de fureur: — Viens donc! viens! et il ramassait, pour eu Unir, le reste de sa vigueur surnaturelle. En ce moment, mon bras fatigué se détacha de l'arbre. C'en était fait de moil quand je me sentis saisir par derrière : c'était Rask. A un signe de son maître il avait sauté de la crevasse sur la plate-forme, et .. gueule me retenait puissamment par les basques de mon habit. Ce secours inattendu me sauva. Habibrah avait consumé toute sa force dans son dernier effort ; je rappelai la mienne pour lui arracher ma main. Ses doigts engourdis et raides furent enfin contraints de me lâcher; la racine, si longtemps tourmentée, se brisa sous son poids; et. tandis que Rask me lirait violemment en arrière, le misérable nain s'engloutit dans l'écume de la sombre cascade, en me jetant une ma-
lédiction çjueje n'entendis pas, et qui retomba avec Jui dans l'abîme. — Telle fut la fin du bouffon démon onde.
Cette scène effrayante, cette lutle forcenée, >n dénoû-
ment terrible, m'avaient accablé. J'étais presque sans I et .ans connaissance. La voix de Fiug-largal me ranima
— Frère! me criait il, hâte-toi de sortir d ici! Le soleil sera couché dans une demi heure le vais I attendri : bas Sui-. Rask.
Cette parole amie nie rcndii loul .1 la fois espérance ^i■ sueur et courage. Je me levai. Le dogue s'enfonça rapidement dans l'avenue souterraine: je le suivis son jappement me gui dait dans l'ombre. Après quelques instans je revis le jour devant moi; enfin nous atteignîmes l'issue, et je respirai librement. En sortant de dessous la voûte humide el noire je me rappelai la prédiction du nain, au moment où nous y êttëns entrés: — • L'un de nous deux seulement repassera par ce » chemin. » Son attente avait été trompée, mais ci prophétie s'était réalisée.
LYI.
Parvenu dans la vallée, je revis Bug-Jargal ; je me jetai dans ses bras, et j'y demeurai oppressé, ayant mille questions à lui faire et ne pouvant parler.
— Ecoute, me dit-il, ta femme, ma sœur, est en sûreté. Je l'ai remise au camp des blancs, à l'un de vos parens, qui commande les avant-postes; je voulais nie rendre prisonnier, de peur qu'iin ne sacrifiât en ma place les dix tètes qui répondent de la mienne. Ton panent m'a dit de fuir et île tâcher de prévenir ton supplice, les dix noirs ne devant être exécutés que si tu l'étais, ce que Biassou devait faire annoncer en arborant un drapeau noir sur la plus haute de nos montagnes. Alors j'ai couru, Rask m'a conduit, et je suis arrivé à temps, grâce au ciel ! Tu vivras el moi aussi.
Il me lendit la main et ajouta : — Frère, es-tu content ?
Je le serrai de nouveau dans mes bras; je le conjurai de ne plus me quitter, de rester avec moi parmi les blancs; je lui promis un grade dans l'armée coloniale. Il m'interrompit d'un air farouche: — Frère, est-ce que je te propose de l'enrôler parmi les miens?
Je gardai le silence, je sentais mon tort. Il ajouta avec gaîlé : — Allons, viens vite revoir et rassurer la femme I
Celte proposition répondait à un besoin pressant de mon cœur; je me levai ivre de bonheur; nous partîmes. Le noir connaissait le chemin: il marchait devant moi: Rask nous suivait...!
Ici d'Auverney s'arrêta el jeta un sombre regard autour de lui. La sueur coulait à grosses gouttes de son front. Il couvrit son visage avec sa main. Rask le regardait d'un air inquiet, — Oui, c'est ainsi que tu me regardais , murmura l il.
Un instant après, il se leva violemment agile, el sorti! dt latente. Le sergent et le dogue raccompagnèrent
LVIIj
— Je gagerais, s'écria Henri, que nous approchons de la catastrophe 1 le serais vraiment laché'qu'il arrivai quelque
chose à Bug-Jargal; c'était un fameux homme !
BUG JARGAL
Pasehal ôta de ses livres le goulot de sa bouteille revêtue d'fiMer, et dit
— J'aurais voulu, pour douze paniers dePorto, voir la noix île coco qu'il vida d'un trait.
Alfred, qui était en train de rêver à un air de guitare, s'interrompit,el pria le lieutenant Henri de lui rattacher ses aiguillettes; il ajouta :
— Ce nègre m'intéresse beaucoup. Seulement je n'ai pas encore osé demander à d'Auverney s'il savait aussi l'air de là herifiosa l'adUla.
— Riassou est bien plus remarquable, reprit Pasehal ;son vin goudronne ne devait pas valoir grandxuose, mais du moins cet homme, là savait ce que c'est qu'un français. Si j'avais été son prisonnier, j'aurais laissé pousser ma moustache pour qu'il me prêtât quelques piastres dessus, comme la ville de Goa à ce capitaine portugais, .le vous déclare que mes . réanciers sont plus impitoyables que Biasson.
— A. propos, capitaine! voilà quatre louis que je vous dois! récria Henri eu jetant sa bourse à Pasehal.
Le capitaine regarda d'un œil étonné son généreux débiteur, qui aurait à plus juste titre pu se dire son créancier. Henri se hâta de poursuivre.
-^■Voyons, messieurs, que pensez-vous jusqu'ici de l'histoire que nous raconte le capitaine?
— Ma foi, dit Alfred, je n'ai pas écouté fort attentivement, mais je vous avoue que j'aurais espéré quelque chose de plus intéressant de la bouche du rêveur d'Auverney. Et puis il y a une romance en prose, et je n'aime pas les romances en prose: sur quel air chanter cela? En somme, l'histoire de Bug- Jargal m'ennuie : c'est trop long.
— Vous avez raison dit l'aide-de-camp Pasehal ; c'est trop long. Si je n'avais pas eu ma pipe et mon flacon, j'aurais passé une méchante nuit. Remarquez en outre qu'il y a beaucoup de choses absurdes. Comment croire, par exemple, que ce petit magot de sorcier.... comment l'appelle-t-il déjà...? Habit- bas? comment croire qu'il veuille, pour noyer son ennemi, se noyer lui même.. . ?
Henri l'interrompit en souriant :
—Dans de l'eau, surtout ! n'est-ce pas, capitaine Pasehal? Quant à moi, ce qui m'amusait le plus pendant le récit de d'Auverney, c'était de voir son chien boiteux lever la tête chaque fois qu'il prononçait le nom de Bug-Jargal.
— Et en cela, interrompit Pasehal, il faisait précisément le contraire de ce que j'ai vu faire aux vieilles bonnes femmes de Celadas quand le prédicateur prononçait le nom de Jésus ; j'entrais dans l'église avec une douzaine de cuirassiers...
Le bruit du fusil du factionnaire avertit que d'Auverney rentrait. Tout le monde se tut. 11 se promena quelque temps les bras croisés et en silence. Le vieux Thadée, qui s'était rassis dans un coin, l'observait à la dérobée, et s'efforçait de paraître caresser Rask, pour que le capitaine ne s'aperçût pas de son inquiétude.
D'Auverney reprit enfin :