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CHAPITRE XII

LA MORT D'UN l'UlLADELI'HE.

Fleur de Grenade, selon la promesse exigée par son mari, résigna ses (onctions de cantinière au grand regret du régiment. Elle s'installa avec lui dans un hôtel qu'on avait mis à sa disposition. Elle voulut que Priam y fût transporté également, afin de pouvoir étendre sa sollicitude sur l'un comme sur l'autre.

A dater de ce jour, les habitudes, les manières, le langage même de l'ex belle cantinière du 10", subirent une métamorphose complète. L'accolade impériale, l'éclatante distinction dont elle avait é:él'objet,le rang de femme d'officier supérieur auquel elle était montée, tout fit, à Fleur de Grenade, une loi de se créer une nouvelle atmosphère sociale. Thérèse conserva la même tendresse pour ses anciens compagnsns d'armes ; mais elle ajouta à ces qualités militaires cette intelligence, ces formes séduisantes, ces dehors gracieux qui donnent dans le monde un nouveau relief à la beauté personnelle. Pour embrasser ce genre de vie, la fille du ferblantier n'eut pas besoin de déguiser ses sentimens ou de modifier ses instincts. Elle avait en elle le germe de tout ce qui est grand et généreux ; elle possédait déjà une distinction native; aussi, ses méditations, ses lectures, ses malheurs même avaient-ils mûri son intelligence. Quand elle quitta le leste uniforme de vivandière, pour revêtir la robe de soie; quand ses beaux cheveux blonds qui voltigeaient naguère autour de sa jolie tète, se plièrent aux caprices du fer et se montèrent soit en boucles neigeuses, soit en épais bandeaux; quand ses rondes épaules furent emprisonnées dans le velours, la beauté de Fleur de Grenade atteignit un degré de plus Aussi, l'hûtel du faubourg de Vienne où elle habilait, devint-il bientôt le rendez-vous général des pbiladelphes de l'armée. Par l'ordre hiérarchique qui existait dans l'association, le commandant Paqueville devait succéder au colonel Oudet, comme régulateur de la société. Dès-lors, les officiers pbiladelphes de tous les corps de l'armée s'empressèrent de venir autour de son chevet écouter ses derniers conseils. L'affluence était grande, car la paix qui était sur le point d'être signée permettait aux militaires de tout grade de se livrer aux épanchemens les plus intimes.

La fille du ferblantier sut remplir avec un tact admirable les devoirs de maîtresse de maison. Son salon, où se pressaient chaque jour les notabilités de l'armée, était tenu avec une merveilleuse élégance. Il n'était bruit que de l'exquise politesse, et de l'esprit enchanteur de l'ancienne cantinière du 10' régiment. Tout !e monde applaudissait au choix du commandant Paqueville, et on le félicitait hautement d'avoir tiré cette perle delà poussière ries bivouacs. A ces félicitations, le front du bravo rayonnait de bonheur ; il répondait à ses amis :

— Je m'estime heureux de laisser, après moi, Fleur de Grenade, tou'. aussi belle, tout aussi vertueuse qu'auparavant.

Un moment, le médecin en chef de l'armée crut que le salut du commandant était assuré. Celte espérance ne se réalisa pas : au bout rie six semaines de souffrances subies avec un courage stoïque, une fièvre pernicieuse vint compliquer l'état déjà alarmant du malade et anéantir les espérances de ses camarades, qui l'aimaient comme un père. Paqueville obligea le médecin à lui avouer l'impuissance de

son art pour l'arracher à la mort, et écouta sa sentence sans pâlir.

—Combien ai-je encore de temps à vivre ? demanda-t-il à Larrey.

— Mon ami, répondit le célèbre praticien.il est midi, à trois heures vous aurez cessé de souffrir.

— C'est bien, faites entrer tous mes camarades, afin que je leur témoigne une dernière fois toutes les sympathies que je ressens pour eux.

Sur l'ordre du baron Larrey, les domestiques introduisirent les amis du mourant, pbiladelphes ou non.

— Mes frères, leur dit Paqueville d'une voix forte, je vais prendre congé de vous; cette séparation me serait pénible si je n'avais la conviction que nous nous retrouverons un jour dans un monde meilleur. Adieu, mes amis ; venez tous m'enibrasser.

Les pliiladelphes furent profondément attendris de ce» adieux qui avaient quelque chose d'antique : tous l'embrassèrent.

Quand cette lugubre procession fut passée, Paqueville, dont les douleurs devenaient de plus en plus poignantes, fit un effort sur lui-même pour parler encore. 11 appela à haute voix monsieur de Solême. Monsieur de Solème était un colonel d'artillerie de la plus haute distinction, et qui. jeune encore, joignait aux vertus exigées pour être philadelpbe les qualités éminentesde l'homme du monde. C'était à lui qu'échéait, par droit d'ancienneté, l'héritage de chef des philadelplies, que le colonel Oudet avait laissé vacant. Le colonel de Solême s'approcha.

— Mon cher Irère, dit le moribond en fixant des yeux animés sur le colonel, je vous lègue Fleur de Grenade, ma femme ; je vous la lègue, ave", tous ses scrupules, toutes ses vertus. Ayez-en soin comme d'une sœur, comme d'une épouse, mais comme d'une épouse selon l'esprit et non la chair. Colonel, ce que je fais est 4e testament d'Eularaidas.. Je n'ai rien à laisser à ma femme que mon nom elmon épée... Frère, acceptez-vous ce legs?

— Frère, répondit le colonel, d'une voix émue, endormezvous en paix; je jure d'accomplir vos dernières volontés. Fleur de Grenade sera ma sœur, mon amie, mon épouse si elle le veut, elle le sera selon l'esprit et non selon la chair.

Et le colonel prit la main de Fleur de Grenade qui fondait en larmes, agenouillée au pied du lit de son mari. Paqueville prit les deux mains de sa femme, les porta à ses lèvres et les baisa.

— Merci, frère, reprit le commandant.Et maintenant, mes amis, laissez-moi mourir, car je sens que l'heure n'est pas éloignée... un peu de recueillement m'est nécessaire pour paraître devant Dieu.

Tout le monde quitta la chambre; on entraîna Fleur de Grenade ; le seul Priam resta morne et silencieux auprès de son capitaine.

Un sommeil de plomb ne tarda pas à s'appesantir sur les paupières du commandant, indice précurseur de l'abolition de l'être. Le sapeur guettait ses moindres mouvemens, et de grosses larmes coulaient sur les joues amaigries du \ieux soldat qui avait voulu, malgré une convalescence douloureuse, remplir auprès de son ancien capitaine les fondions de garde-malade.

— Voilà l'agonie qui entre en ligne, murmura tout bas Priam, en remarquant la physionomie bleuâtre de Paqueville et les soupirs enlrecoupés qui s'échappaient de sa poitrine haletante. Nom d'un canon !... vaut mieux mourir net sur le terrain que de soudrir ainsi sur une galette de laine. Ahl mon pauvre capilaiuel fit-il en serrant convulsivement 6« barbe grise, faut-il que je vous voie quitter le casernement de cette façou-là I pour moi, je préférerais être couf é en quatre par un boulet de huit.

Tout- -coup, Paqueville se dressa .ur son séant et cria d une voix retentissante :

— Aux armes !

Le sapeur se précipita vers lui... mais le commindant retomba aussitùt : il était mort.

— C'est Uni, bonsoir les voisins, dit Priam d'une voix

LA. VEDTE DE LA. GRANDE ARMEE

concentrée; il n'y a plus ici que le porte-drapeau... l'étendard est au ciel !

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