‹ Le siècleChapitre 95 sur 113 · WAGRAM · texte numérisé non relu

WAGRAM

Cette victoire de Wagram fut chèrement achetée par les Français. Dix huit mille hommes hors de combat, onze généraux tués sur le champ de bataille avec une foule de colonels et d'officiers supérieurs du plus grand mérite, compensèrent les glorieux résultats de cette journée mémorable. L'association des Philadelphes éprouva des pertes irréparables : le colonel Oudet, son chef, tomba à la tête de son régiment, frappé dans la poitrine comme Turenne : le capitaine Paqueville fut blessé mortellement.

Le 10" régiment faisait partie de cette terrible colonne, commandée par le général Macdonald, qui perça le centre de l'armée ennemie composée de vingt-deux mille combattans. Celte colonne, disons-nous, se fraya un passage à travers les masses compactes des Autrichiens, el, durant sa course lente et meurtrière, elle eut à repousser plus de dix chargés de grosse cavalerie, et subit les incessantes décharges d'une artillerie parfaitement servie qui, en la prenant en éeharpe et à revers, renversait autour d'elle les arbres, les maisons, et enlevait des rangs entiers de notre infanterie. Arrivée au terme de sa course, cette héroïque colonne, réduite au quart, jeta en arrière uncoup-d'œil interrogateur. Allait-on l'aban donner à ses propres forces, au njilieu*irtême d'uti ennemi qui n'avait qu'à rapprocher ses ailes pour l'élreindre dans un cercle de feu? Allait-on la forcer de battre en retraite, quand sa route, jonchée de cadavres, apprenait assez à quel prix elle avait rempli sa périlleuse mission ? Mais Napoléon

LA YEUTE DE LA GRANDE ARMÉE

est là-bas sur ce tertre, il la suit des yeux, il veille sur elle. En effet, par l'ordre de l'empereur, douze bataillons de la jeune garde s'élancent au pas de course dans l'énorme trouée. Cette phalange se déploie fièrement sur les flancs brisés de l'armée autrichienne, dont les tronçons épars ne pourront plus désormais se rejoindre et achève, par celle manœuvre hardie, la déroule de l'ennemi et le succès de la bataille. |

Fleur de Grenade avait suivi le régiment dans son attaque sur le centre. Marchant à côté du capitaine Paqueville, et à la droite de son peloton, on la voyait employer les courts inslans de halte à donner des soins aux blessés et à distribuer gratis son eau-de-vie aux hommes les plus exposés. Cependant la mitraille tombait comme la grêle. Tanlôt les boulets sifflaient dans l'air comme des trombes; tantôt ils rasaient le sol comme une marée mugissante en charriant a leur suite des pierres, des éclats de bois et des débris humains. Les plus braves pâlissaient à l'aspect de cette destruction perpétuelle qui pleuvait autour d'eux; Fleur de Grenade seule, la tête haute, l'œil animé, la parole vibrante , semblait marcher moins sur un champ de carnage que sur un champ de foire.

— Mais qu'a-t-elle à faire ici? criaient les soldats inquiets des dangers qu'elle bravait.

— Fleur de Grenade! Fleur de Grenade! criaient les blessés, ne nous abandonnez pas !

— Cantinière du IO, disait à son tour un vieux caporal, méfiez-vous! voilà une volée de mitraille qui va nous arriver.

— Ah bien oui I répondait Priam, vous ne connaissez guère la paroissienne si vous vous imaginez qu'elle vous écou'e. Si elle a mis dans sa tête de sa faire tuer, ni vous ni nui ni même le petit caporal ne pourraient ¥en empêcher.

En ee momen!, une avalanche de mitraille s'étendit sur la colonne : mille cris , mille blasphèmes couvrirent un instant le bruit des décharges multipliées de la mousqueterie qui partaient en éventail de la tête et des flancs de la colonne attaquée. Plus de deux cents hommes furent atteints . mortellement dans cet eflroyable déluge de projectiles; le capitaine Paqueville et Priam fuient du nombre de ces derniers.

— Nom d'un canon ! dit le sapeur en roulant sur la poussière, je savais bien que ça devait finir comme ça. Nous y passerons tous, et le diable n'aura pas assez de chaudières pour nous fricasser, s'il en a l'idée.

Cependant la blessure de Priam, quoique grave, n'était pas aussi dangereuse qu'on l'avait cru d'abord. Les projectiles lui avaient pour ainsi dire criblé le corps, mais aucun organe essentiel n'avait été lésé 11 n'en était pas de même de Paqueville, dont la poitrine ainsi que les deux bras avaient été labourés par une grappe de mitraille. Une double amputation était imminente : il ne voulut pas la subir, malgré les instances des officiers de santé et les prières de sa feBime.

— Non! dit-il; la mort n'aura rien de moi ou elle m'aura tout entier. Fleur de Grenade,' je puis vivre encore assez de temps pour vous recommander à nos amis.

Cette fatale décharge, si meurtrière, avait été la dernière de l'ennemi. Les douze bataillons de la jeune gurde, qui venaient enfin de faire leur jonction avec la co onne décimée de MacdonaM, avaient déterminé la retraite des Autrichien?. Ils nous envoyaient bien encore quelques boulets, mais ils venaient mourir aux pieds de nos soldats, et ceux-ci s'en moquaient Une fois les communications rétablies! on commença à évacuer les blessés, et bientôt une longue file de civières apprit à l'empereur à quel prix l'héroïque colonne de Macdonald avait assuré le triomphe de nos armes.

Fleur de Grenade était partout ; mais sa sollicitude l'entraînait souvent vers deux brancards faits avec des fusils, l'un porté par des grenadiers, l'autre par des sapeurs. Elle courait de l'un à l'autre, et n'épargnait au» malheureux qui y gisaient ni consolations ni esnérance. Celaient le capitaine Paqueville et ie sergent Priam.

Comme le triste corlége atteignait le haut de la plaine, il rencontra l'empereur qui parcourait, au milieu d'un nom-

LB SliClE. — T.

breux état-major, le vaste champ de bataille où les destins de la maison d'Autriche venaient de se décider sans retour. A la vue de cette file de voitu-es chargées de victimes encore palpitantes, Napoléon, selon son habitude, ôtason chapeau. Le grand capitaine honorait ainsi les guerriers mutilés dans ces grandes luîtes.

— Je suis content de vous, leur dit-il; tous, aujourd'hui, vous avez bien mérité de la patrie et de moi.

— Et tous aussi nous sommes contens de vous, mon Empereur ! s'écria Priam en se. soulevant à moitié sur sa civière; mais, si vous avez des récompenses à donner, n'oubliez pas cette brave cantinière, ajouta-l-ilen désignant Fleur de Grenade : elle est notre mère.

— Oui ! ajoutèrent ceux des blessés qui pouvaient exprimer leur pensée ; oui 1 la décoration à Fleur de Grenade !

— Mes enfans ! s'écria Napoléon, je connais les services de celte femme ; j'apprécie son courage et je veux la récompenser au nom de l'armée.

Et l'Empereur, ayant mis pied à terre, embrassa Fleur de Grenade en lui passant au cou une chaîne d'or.

Des hourras, des cris de vivi l'Empereur ! partirent de toutes les bouches (1).

Fleur c"e Grenade était resiée comme pétrifiée de cette ovation martiale. Elle voulut parler : elle balbutia. Enfin, après quelques inslans, elle reprit toute son assurance et dit à l'Empereur :

— Sire, je ne suis pas aussi timide devant les ennemis de Votre Majesté

— Je le sais! répondit laconiquement Napoléon.

— Sire, continua la cantinière, vous venez de ra'accorder une insigne faveur ; maintenant, je vous demande un acte de justice. Sire, mon mari est là, parmi les blessés ; je vous demande pour lui le grade de chef de bataillon.

— Son nomP

— Paqueville, sire, capitaine au 10", où on ne compte que des intrépides.

— Accordé! répondit Napoléon.

Puis se retournant vers le major-général qui était un peu en arrière :

— Monsieur le maréchal, ajoutà-t-il, vous avez entendu? Pour le capitaine Paqueville, du 10" de ligne, le brevet de commandant.

L'Empereur, après avoir ordonné qu'on transportât les blessés dans les faubourgs de Tienne, où des hôpitaux étaient préparés pour les recvoir, fit un geste affectueux à Fleur de Grenade et lui dit de cette voix qu'il savait rendre tour-à-tour ou si terrible ou si séduisante :

— Adieu, madame ; je recommande votre mari à vos bons soins.

— Parbleu ! madame Paqueville, dit Priam qui n'avait pas perdu un mot de cette ccurle conversation, vous auriez bien dû 'demander au petit Caporal quelque chose pour moi. Je ne dis pas une épau'etle, mais quelque bon poste dans le civil Ça m'aurait été comme un gant, puisque me voilà indetinimv.nl privé d'un bras.

Fleur de Grenade ne répondit pas aux doléances du sapeur, parce qu'elle était penchée sur la litière de. son mari auquel elle apprenait comment l'Empereur venait de lui accorder le grade de commandant.

— I1 est trop tard, nia chère amie, réponditPaqueville dont les soulirances n'altéraient f as ia sérénité. Je vais rejoindre Oudet. Vous reverrez peut être lEmpereur; remerciez- U pour moi et dites-lui que le capitaine Paqueville, de même que Ouiet et vingt autres qui ont trouvé une mort glorieuse dans cette journée, ont toujours élé dévoués de corps et d'àme à la patrie qu'ils ont servie fidèlement et pour laquelle ils sont heureux de mourir.

Le convoi des blessés se dirigea survienne. Là, les vastes

( ) C'était a;sez la coutume dj Napoléon de décerner des récompenses de ce genre aux çaniinières qui faisaient pi euve d'audace Etant gêné al m i hef de l'armée d'Italie, il fil un semblable cadeau à une vivandière qui s'était jetée à la nage, au passage de la Piave, pour sauver un tambour qui se nojait.

EMILE MARCO DE SAINT-HILAIRE

ambulances qui avaient été préparées, reçurent les soldats. Les généraux, les colonels et tous les officiers furent répartis dans des maisons particulières du faubourg où tous les soins leur furent prodigués. Un armistice avait été conclu entre la France et l'Autricue, à la suite de la victoire de Wagranu

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