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RUE MOUFFETARD, A PARIS

"Le Danube et la Seine, selon l'expression d'un poète devenu homme d'étal(l), avaient marié leurs ondes. L'aigle de France n'était uni, par le contrat de la victoire, à l'aigle de la maison de Lorraine.

Lue archiduchesse d'Autriche, pour prix des hypocrisies politiques de l'Europe, venait de ceindre le double diadème de Charlemagne et d'Alaric : la couronne de France et la couronne de fer. Paris était encore sous les frémissantes influences de ces épousailles magnifiques, où le luxe élincelaut des arts s'était mêlé à la pourpre des Césars. Le peuple, ivre d'espérance et de joie, voyait enfin poindre l'olivier de la paix universelle au milieu des palmes et des gerbes de lauriers qui entouraient le trône de son empereur-, le peuple, disonsnous, rêvait des jours de calme et de repos en voyant, dans l'alliance qui venait de se conclure, un présage favorable à sa liberté et à sa grandeur.

Roblot avait, plusqu'un autre, pris part à ces fêles nationales. Le deuil de sa femme, qu'il portait encore, de cette bonne madame Hoblot, dont la vie avait été si laborieuse, ne l'avait point empêché, toujours accompagné de son fidèle Achale Renard, de se livrer à toutes les excentricités que son admiration pour Napoléon lui inpirait. Il avait péroré dans la rue Mouffelaid, il avait péroré aux Champs-Elysées, il avait péroré panoutoù il avait pu compter sur un audi toire attentif. Le ferblantier était publicisle comme le personnage du d ame de Sedaine était philosophe sans le savoir. 11 avait toujours dans sa tête un premier Paris tout prêt, et Dieu sait quel était ce premier Paris I

(1) M. Llnguet.

Or, un malin du mois de septembre 1810 que Roblot, tout en causant avec son compère, ouvrait sa boutique et appendait à l'auvent l'invalide de lerblanc qui avait l'emidémalique prétention d'expliquer son enseigne : « Au vainqueur des vainqueurs 1 » il entend tout-à-coup derrière lui une voix qui lui dit:

— Bonjour, monsieur Roblot !

Le ferblantier se retourne et se trouve face à face avec un superbe capitainede cuirassiers, dontles longues moustaches noires, le teint hâlé, mais surtout la croix de la Légion d'Honneur qui se balançait sur sa large poitrine, indiquait suffisamment les campagnes et le courage de l'officier.

Le ferblantier porta la main à son bonnet de queue de renard,

— Pardon, mon capitaine, si je ne réponds pas à votre politesse improvisée, dit-il; mais je n'ai pas celui de vous connaître.

— Comment ! répliqua celui-ci, cinq années ont-elles suffi pour...

— Attendez ! attendez ! n'achevez pas, interrompit vivement Roblot en reculant de deux pas; cette voix, cet uuitorme, ces-traits... oui... vous êtes monsieur Julien d'Hervilly •

— Et allons donc 1 l'ancien, fit d'Hervilly, car c'était en effet l'amant de Fleur de Grenade; est-ce que le cœur des braves gens peut jamais changer I

Et il tendit les bras au ferblantier qui s'y précipita avec effusion.

Les deux amis s'embrassèrent quatre fois de suite sans désemparer. .

— Ahl ce bon monsieur Julien ! ce pauvre cher jeune nomme ! dit enfin Roblot revenu un peu de son émotion; le voua donc enfin ! capitaine avec la croixl Dieu de Dieu! quel avancement! Ah çà ! mon enfant, vous avez donc fait des millions de prodiges? à vingt-cinq ans, capitaine et la croixl... c'est exorbitant!

— Pas du tout, père Roblot, je n'ai fait que mon devoir 9 mais quelques actions d'éclat, plusieurs coups de sabre bien appliqués et surtout un bon cheval, m'ont valu, comme vous voyez, un avancement assez satisfaisant.

— Vraiment ! mon cher ami. Mais, mon capitaine, fit en s'interrompant Roblot, malgré votre absence, vos épaulettes, votas croix, êtesvous toujours le bon Julien, le même Julien d'autrefois? ' . . .

— Toujours ! repartit l'officier en serrant .a main du terblantier comme dans un étau ; et vous, toujours ce bon Roblot, n'est-ce pas? H^lior

— Oh! toujours du même tonneau, reprit le ferblantier, et dire, aieuta-l-il, que c'est moi qui suis cause de tout ceta. C'est moi, Julien, vous vous le rappelez, qui vous ai pousse par les épaules pourêtre... capitaine... Je le savais bien que vous feriez votre chemin ; mais, bombarde ! jen'aurais jama s deviné que vous le feriez si vite et si bien. Moi aussi j ai tau des coups d'éclat, moi aussi j'ai donné de fameux coups de baïonnette; et malgré loutecelte besogne, Mata resté Gros Jean comme devant. C'est qu'il me manquait le physi que la lecture et le calcul... Mais, bombarde! exclama de nouveau le ferblantier en examinant Julien des pieds à ! a tête, que vous faites un officier bien fice.é!

Pour échapper aux curieux que les exclamations du bon homme avaient attirés autour de lui, dans la rue, Julien jetait précipité dans !a boutique de l'artisan etavai plongé se regards dans l'arrière-boulique en disant à Roblot qui s'excusait de n'avoir pas songé plus totale prier d entrer dans son établissement: „„„,.,

-Commentse porte madame Roblot et Fleur deGrenade?

-Hélas! mon cher capitaine, répondit le vieux soldat d'un accent presque solennel, il y a eu bien des changerons depuis que vous êtes parti. Et primo d'abord, pour ne plus revenir sur un sujet qui me bouleverse l'estomac toutes les fois quej'en parle, je vous dirai que mon épouseest partie depuis près d'un an pour le quartier-général du Père éternel, ou elle m'attend avec armes et bagages, la pauvre cbèrefem-

EMILE MARCO DE SAINT-HILAIRE

me! et où clic ne m'âtlendra pas longtemps, vu que la vie de ce inonde est semée de chausses-trappes et de chevaux de frises. Hélas ! oui, je suis veuve Quani a celte chère Fleur de Grenade, poursuivit le ferblantier en donnant à sa voix une légère inflexion de douceur, désolée de ne point recevoir de vos nouvelles, n'envisageant que voire oubli ou volremort, comme !a chose était possible, elleacédé à nos instances, à celles de sa mère surtout, et...

— Et probablement aussi à celles de monsieur Renard? interrompit le capitaine en regardant le compère qui n'avait pas soufflé mot et qui aurait voulu se trouver dans un trou de souris, tant il éiait embarrassé des regards animés que lui avait lancésJulien.

— Comme vousdiies, continua le ferblantier, aux conseils de notre ami Renard ; et elle a fini par se marier à un brave militaire, sergent des sapeurs du 10e, décoré et parent de mon compère, ici présent.

A ces mots, Julien jeta sur Renard d'autres espaces de regards qui firent tour-à-tour pâlir, rougir et verdir celui-ci; le malkeureux compère se serait volontiers abandonné au diable pour se tirer de ce mauvais pas.

— Est-il possible! s'écria Julien. Au mépris de ses promesses, do ses sermens, Thérèse s'est mariée... sans m'attendre... sans m'en prévenir... Oh ! c'est bien ma!... C'est affreux!

— Il y a plus, continua imperturbablement le ferblantier, Fleur de Grenade est partie avec son mari et a fait la campagne en qualité de canlinière du 10e; mais comme le brave Bouffard, c'élait le nom de son époux, a été tué, elle s'est remariée avec un officier du même régiment, le capitaine Paqueville

— Elle s'est re-ma-ri-ée, diles-vous? fit le cuirassier en appuyant sur chacune des syllabes du mot.

— Oui, mais à des conditions telles avec son premier et son seeond mari, qu'on peut croire qu'elle est restée tout aussi fidèleà votre souvenir, tout aussi... constante àsa foi, que si elle était restée fille, dans ma boutique, où je la regrette toujours.

Lecapiatne, en souriant amèrement, imprima à sa mous tache une légère contraction qui voulait dire: «Quel conte!» mais Renard qui voulait rentrer à tout prix, sinon dans les bonnes grâces, du moins dans la froide indifférence de d'Hervilly, prit alors la parole el narra longuemeut les scènes singulières qui s'étaient passées entre Fleur de Grenade elle sapeur Bouffard, relatives aux conditions de ce mariage ; cl, après avoir achevé sa narration , qu'il avait entremêlée, comme de coutume, de citations latines, de proverbes et de maximes, Roblot prit la parole:

— Capitaine, dit il, vous venez d'entendre les tenanset les aboutissans ; mon compère n'a pas omis un incident. Maintenant mettez-vous à noire place, à celle de Fleur de Grenade, qui restait là. en faction, la pauvre enfant, lorsque son avenir n'était pas beau, puisque je n'ai pour toute rat on que mapenson et mon établissement qui ne va pas comme autrefois ; ne devions-nous pas, dis-je , la presser de prendre un parti? Elle l'a pris, ce parti ; mais après bien des larmes et de* gémisseniens ! lia fallu toute ma fermeté, à moi, pour vaincre ses scrupules. Le bruit de votre mort nous a aidés ; car je puis dire en toule conscience, que si les bureaux de la guerre avaient élé plus polis envers moi, et qu'ils m'eussent dit que vous faisiez encore partie du contingent des vivans, malgré votre silem e, malgré l'espèce d'abandon auquel vous sembliez livrer Thérèse, jamais elle n'aurait consenti à se marier. Enfin ce qui est fait est fait, il n'y a plus à revenir là dessus. Quant à vous, mon capitaine, n'avezvous pas à vous reprocher q.-.elque chose ? Ne pas donner le plus petit signe de vie à sa prétendue, ne pas écrire le moindre mot à ses amis, cela est-il dans la consigne el dans l'ordre, hein?

— J'avoue, père Roblot, répondit Julien atlerré, qH'on a pu nie taxer d'indiflérence, et que Thérèse plus que toule autre avait le droit de me croire parjure; mais pénétrez-vous bien de nia position : j'embrassais l'état niililairesans goùl, p jefraimême avec répulsion ; j'arrivais au milieu d'hommes

qui m'étaient antipathiques. Ma correspondance se serai: ressen ie des amertumes de mon cœur. Je me suis dit " N'écrivons nia Fleur de Grenade, ni à son père, ni à sa mère; n'écrivons à personne; soyons mort pour le monde, pour les affections que j'ai quittées ; abandonnons-nous tout entier à l'apprenlissage du métier que nous avons embrassé par amour pour elle. Si la chance nie vient, si je parviens A sortir de la foule, alors il sera temps d'écrire, d'épancher mes plus secrètes pensées dans le sein de celle que j'ai tant aimée! » Voilà les réflexions que je faisais, père Roblot ; elles vous expliquent la conduite que j'ai tenue.

Ici Renard fit une légère grimace en signe de doute qui, fort heureusement pour lui, ne fut pas remarquée du capitaine.

— Mais racontez-nous donc au moins vos campagnes, nion capilaine; car voilà une heure que nous causons, et jusqu'à présent Renard et moi n'avons cessé de parler ; vous ne nous avez pas ouvert la bouche sur les circonstances qu'il importe si fort à un vieux delà vieille, comme on dit maintenant, de connaître.

— Ce ne sera pas long, repartit d'Hervilly.Yous n'avez pas oublié que lors de mon départ de Paris, le dépôt de mon régiment était à Strasbourg. Au bout de six semaines l'ordre du ministre de rejoindre l'armée d'Italie nous arriva. Nous fûmes mis sous le commandement du prince Eugène, et nous nous battîmes tour à tour en Illyrie, dans le Tyrol et sur les bords de la Brenta Que vous dirai-je ? un peu de cœur, beaucoup de bonne volonté, l'odeur de la poudre et plus que toui cela, le désir de me distinguer, me firent franchir, en un an, les grades de brigadier et de maréchal-des-logis. L'année suivante, au combat de Spuziello je fus nommé sous-lieutenant; à la bataille de Casa Nova un drapeau autrichien me tomba par hasard entre les mains et me valut la décoration; àSpecchia le brevet de lieutenant me fut accordé; enfin, lors denotre jonction avec la grande rmée, à la bataille de Wagram, je fus assez favorisé pour faire une bonne charge avec mon peloton... Huit jours après, l'Empereur crut devoir me décerner le grade de capitaine, voilà tout.

— En vérité, exc'ama le ferblantier, il nous raconte cela comme en revenant de Pontoise, et avec la modestie qu'il avait jadis, quand il peignait des petits chiens et des cœurs enflammés sur des tasses de porcelaine. Vous n'en êtes pas moins un fameux guerrier, monsieur Julien. Ce drapeau pris, ces belles charges exéculées sur le casaquin des Kinserlichs me font un plaisir universel. Vous êtes un véritable enfant de la France !

— J'ajouterai, père Roblot, reprit le capilaine, qui n'avait écouté celte sortie admirative que d'une oreille distraite, que selon votre prédiction j'aime aujourd'hui mon éiat avec passion. Les vieilles tendances de mon sang ont fermenté dans mon cœur, en un mot, je suis soldat et je veux rester soldat 1

— Bravo! Cria le ferblantier en jetant en l'air son bonnet à queue de renard, vive l'Empereur !

— Vive la France ! dit le capitaine.

Acelte exclamation, Roblot regarda Julien d'unairélonné, et se tournant du côté de Renard qui venait de poser sur la table deux bouteilles de vieux vin, des verres, du pain et un jambonneau, est-ce que par hasard le capitaine serait comme le second mari de Fleur de Grenade, phila... phisolo... pliila... quoi donc, compère?

— Philadelphe, répondit stoïquement Renard.

— Oui, c'est cela, philadelphe. Diable de mot que j'ai tant de peine à prononcer ; est-ce que vous seriez phihlaleph?, capitaine?

— Permet tez-moi, père Roblot, de ne point répondre à celle question, répliqua le capilaine d'un ton qui ne laissait pas de prise à une nouvelle imliscntion. ^u'il vous suffise de savoir que je suis dévoué de cœur et d'âme à ma pairie, à mon drapeau et à l'Empereur I

— Pardon, excuse, mon capitaine, lit Roblot d'un ton d'humilité, je n'ai pas #u rinieiiiion devons manquer.

Julien tendit la main au ferblantier el de répliqua pas.

— Ah ! que Fleur de Grenade va êlre contenle, dit alors

LA VEUVE I)E LA GRANDE ARMÉE

Roblot, quand elle saura qu'outre vos deux oreilles, vous ' avez rapporté une croix avec une épaulette de capitaine; elle ne peut farder a rentrer en France ; sa dernière lettre, datée de Vienne en Autriche, nous le fait espérer positive-; ment. La pauvre enfant, quelle joie I quel bonheur !... Comme vous allez recommencer les manœuvres d'autrefois, vous raconter mutuellement vos campagnes?

— Mais... fit le capitaine, et son mari?

— Son mari ! tiens, c'est vrai! je ne vous l'ai donc pas dit? v

Julien ht un signe de tètenégaiif,

— Mort aussi, comme le premier, sur le champ d'honneur ou a peu près : Fleur de Grenade leur porte bonheur 1 En vérité, mon cher monsieur Julien, il faut que vous soyez né coiffé pour revenir juste au moment où Thérèse est redevenue libre; la place est pour ainsi dire toute chaude.

Le tapiiaine fil une légère moue el murmura en hochant la tête :

— Déjà deux maris! c'est beaucoup, n'importe! je n'ai pas failli à ma parole, moi ! je remplirai ma promesse.

Puis, après un moment de réflexion, la belle figure de Julien s'illumina; ses yeux brillèrent d'un vif éclat; il releva la tête et tendit son verre au ferblantier, en lui disant avec l'abandon le plus franc :

— A votre santé, mon cher beau-père... A la vôtre, monsieur Renard, ajouta-t-il en s'inclinait légèrement.

— A la vôtre, mon digne gendre.

— Vous me faites bien de l'honneur, capitaine, dit l'employé auMont-de-Piété.

— Fleur de Grenale sera madame d'Hervilly; Thérèse sera ma femme, j'en ai fait jadis et j'en fais encore aujourd'hui le serment ! dit Julien d'une voix ferme en posant son verre sur la table.

Au même instant, un facteur de la poste aux lettres se montra sur le seuil de la boutique du ferblantier, en criant d'une voix de fausset :

— Monsieur Roblot, ex-sous-officier retraité 1 trente-deux sous !... C'est une lettre de là grande armée !

— Une lettre de la grande armée I s'écria Julien en tressaillant sur sa chaise.

Roblot se leva et rapporta bientôt une lettre qu'il tournait entre ses doigts.

— C'est de ma fille: j'ai reconnu l'écriture! dit-il après avoir repris sa place à table ; nous allons voir ce qu'elle nous dit. Toujours la même chanson sans doute, des larmes, des reproches à votre sujet, monsieur Julien ; puis des belles phrases à la manière de l'ablié Chamelle ; je ne sais pas où Thérèse va chercher ses proclamations.

— Lisez, père Roblot, dit le capitaine dont l'impatience était bien naturelle.

—Ah' bien oui, moi lire ! excusez: avez -vous donc oublié, mon capitaine, q e je ne sais lire que dans les livres imprimés el encore pas trop bien ? Avec votre permission, Renard me remplacera. Allons, vite, compère, mettez vos lunettes; nous sommes sur le gril.

Renard ouvrit la dépêche et lut ce qui suit, non sans reporter de temps à autre un regard curieux, par-dessus ses besicles, sur ses deux auditeurs dont les impressions diverses se rêvé aient, sur leur physionomie, par des signes différens.

— Hum ! hum ! fit Renard en toussant :

« Mon cher père ! »

— Bien! très bien! interrompit le ferblantier. Thérèse commence toujours ainsi : cela prouve la bonne éducation qu'elle a reçue.

— Père Roblot, je vous en prie, fit le capitaine, laissez lire monsieur Renard.

Celui-ci commença :

u srècus. — T.

« Tous connaissez les motifs qui m'ont déterminée à rester » à. Vienne depuis la mort de mon mari, le commandant Pa- » queville. Vous savez que les blessures de ce brave P.iam, » mon anii, celui de feu Bouffard, mon premier mari, m'ont

• seules empêchée de voler... »

— Comment ! de voler!... fit Roblot avec un éclat de voix. « De voler dans vos bras,» — se hâta d'ajouter Renard.

— Ah ! à la bonne heure, je disais aussi...

— Mais, père Roblot, au nom du ciel ! fit encore le capitaine, laissez donc achever.

« Je me serais trouvée heureuse,» continua Renard, « de » vous consacrer, dès à présent, des jours qui ne seraient » plusvoués à la patrie ; mais le ciel en a ordonné autrement ii et je vais me trouver lancée dans un monde tout nouveau » pour moi et où, cependant, j'espère ne point faillir davan- » tage que dans celui que je viens de quitter.'

— Encore quelque anicroche I... grommela Roblot.

« Vous vous souvenez, mon cher père, que Paqueville me » recommanda , en mourant, à ses amis les philadelphes, » (monsieur Renard a dû vous expliquer la signification de » ce mot que j'ai déjà employé dans mes lettres précédentes) » et plus particulièrement au colonel d'artillerie, monsieur » le baron deSolêsme. Celte recommandation de Paqueville, »àson lit de mort, fut religieusement observée. La réputa- » tion de loyauté du défunt, sa fin si glorieuse, la faveur » dont m'avait honorée. l'Empereur, tout contribuait à rendre » mon sort intéressant. Ma maison du faubourg de Vienne «devint donc le rendez-vous d'une foule d'officiers supé- » rieurs qui, me jugeant avec trop d'indulgence en m'accor- » dant quelque beauté et quelque esprit, mirent mon salon » à la mode. N'y était pas admis qui voulait »

— Elle ne se dit pas de sottises, fit Roblot en vidant son verre.

— La veuve du capitaine Paqueville! s'écria Julien en se frappant le front ; en effet, j'en ai beaucoup entendu parler en passant par Vienne. Mais, qui aurait pu deviner... Pardon, monsieur Renard, veuillez continuer.

tVous eussiez été bien étonné, mon cher père,» reprit l'employé du Mont-de-Piélé, • si vous aviez pu voir voire pau- » \re Thérèse, votre petite Fleur de Grenade, présider une » assemblée étincelanle d'uniformes brillans, ei faire, d'une «façon qu'on ne trouvait pas trop gauche, les honneurs de » chez elle.»

— Ben sûr que j'eusse été un peu ébouriffé, interrompit encore Roblot. Qui jamais aurait imaginé pareille chose! n'est-ce pas, monsieur Julien ?

Le capitaine f.t un signe de tête affirmatif.

« Cependant, au milieu des hommages dont j'étais l'objet,

• je ne pouvais songer, sans attendrissement, à vous, mon » bon père, à ma mère bien-aimée que Dieu a rappelée dans

• son sein, et à l'homme dont le souvenir ne sortira jamais » de ma mémoire, et j'aspirais au moment fortuné où l'état » de ce pauvre Priam me permettrait de reprendre la route » de Frjnee.»

— Toujours bonne fille! dit Renard en interrompant sa lecture pour prendre une prise de labac.

— Un excellent naturel, fit le ferblantier ; tout mon caractère : le portrait vivant de ma délunte dans son temps.

Julien n'avait pas fait de réflexions ; mais à ces mots : tt à l'homme dont le souvenir ne sortira jamais de ma mémoire; il avait baissé tristement la tête.

Renard continua :

a Le sort en a décidé autrement. Au moment où je faisais » mes préparatifs de départ, monsieur le baron de Solêsme » se prévalant des dernières volontés de mon mari, et fort » de la confiance qu'il m'avait inspirée, m'offrit sa main ; et,

• après de mûres réflexions. ..d

— Grand Dieu I exclama Julien en se dressant tout-àcoup.

.— Voilà le hic, fit le ferblantier.

« Je l'ai acceptée,» continua de lire Renard en ôtant ses lunettes pour reposer sa vue.

— Acceptée ! exclama Roblot en bondissant sur sa chaise. Acceptée!... pas possible, vous ne lisez pas bien, compère.

EMILE MARCO DE SMNT-HUAIRE.

—Voyez vous-même, répondit froidement Renard en mettant la lettre sous les yeux du ferblantier : a, c,ac; c, e,p, cep ; accep ; t, é, té ; acceptée. Je sais lire peut-être ?

Cette fois Julien était resté impassible : il n'avait fait aucun geste. Seulement les traits de son visage s'étaient crispés; une soudaine révolution avait dû s'opérer dans le cœur au capitaine.

— Acceptée ! répéta encore une fois Roblot. La voilà donc re-remariée en troisième noces? C'est à-dire que toutes les armes de la grande armée v passeront. Génie, infanterie, artillerie. Il ne lui manque que la cavalerie, et elle y viendra, soyez-en surajouta le ferblantier en jetant un coup-dœil significatif à Julien, absorbé dans ses réflexions.

— C'est possible ! fit Renard qui, ne pouvant sacrifier un bon mot lorsqu'il se présumait à son esprit, ajouta en souriant : Elle aura vu à Vienne l'opéra des Prétendus où l'a» moureuse chante cette ariette :

Et il fredonna :

c Trois époux pour un, mes parens sont charmans. »

Un regard foudroyant de d'Hervilly.accompagné d'un geste terrible, coupa la parole à Renard. Roblot, à qui celte pantomime avait échappé, engagea son compère à achever la lecture de la lettre : celui-ci un peu troublé, reprit :

« Je me suis donc mariée, mon cher père, et je vous an- » nonce cette nouvelle après la cérémonie, bien persuadée que » n'ayant toujours eu en vue que mon bonheur, vous ne » m'auriez pas détournée d'une alliance qui va enfin m'assu- » rer une position dans le monde et une fortune pour l'ave- » nir.

» Je suis donc aujourd'hui madame la baronne de Solêsme, » et c'est sous ce nom que vous m'embrasserez bientôt à » Paris, car nous partons pour l'armée d'Espagne, où mon » mari se rend immédiaiement pour inspecter le matériel » des places fortes de la Catalogne. Nous passerons par la » capitale et je vous laisse pressentir la joie que j'aurai à » vous présenter mon mari, et à revoir les lieux où j'ai laissé » de si doux souvenirs. Pourquoi cette jjiesera-t-elle trou- » blée par l'absence, hélas ! si douloureuse de ma pauvre » mère dont j'aurai* été si heureue d'embellir la vieillesse 1 » mais vous me restez, et vous jouirez, pour deux, de la re- » connaissance et de la tendresse de votre enfaul.»

— Je tiens ferme pour ce que j'ai dit : elle a du bon ! fit encore le ferblantier.

« Adieu donc, mon bon père, à bientôt, car cette lettre ne >> précédera que de peu de jours mon arrivée.

» Les petits corps d'armée qui étaient demeurés dans » les provinces de la monarchie autrichienne, pour l'occu- » palion, ont reçu l'ordre de reprendre la route de France. » Mon pauvre Priam étant parfaitement rétabli, rien ne s'opî> posera plus à mon départ qui se trouve d'ailleurs activé » par celui de mo:< mari.

» Je vous embrasse mille fois, et vous prie de me croire » aujourd'hui, comme toujours, votre tendre et affectionnée | fille.

» La baronne de Solêsme,

» ftée Thérèse Roblot.

» Vienne, le .... août 1810. «

— Eh bien! vous voyez, dit Julien en regardant le ferblantier d'un œil morne, vous voyez celte fidélité à toute épreuve I ce souvenir de tous les instans : un troisième mari I

— Je suis pétrifié, dit le ferblantier ; je ne m'attendais pas à ce que Thérèse eût cette rage d'épousailles.

— Rage, c'est le mot, répéta froidement Julien.

— TJn instant' s'écria Renard.

— Qu'est ce qu'il y a encore? demanda Roblot en se tournant avec vivacité vers son compère qui répondit :

— 11 y a un posl-scriptum.

— Eh bien ! lisez le prosse gripton.

r-P. S. Reprit l'employé du Mont-de-Piété, après avoir

examiné la lettre en tous sens. « Je vous prie, mon cher » père, de me rappeler au souvenir de nos amis et surtout à « celui de monsieur Renard. Je vous recommande également « ma petite chambre où j'ai passé, jadis, des jours si heu- » reux et de si cruels momens : je veux la revoir telle que h je l'ai quittée; je veux contempler les meubles qui la gar- » nissaient ainsi que la cassette qui m'a été confiée par » Julien.

» A propos de monsieur Julien d'Hervilly, j'ai appris ici » qu'il avait fait un chemin rapide dans la carrière qu'il a » embrassée à contre cœur. Je l'en aurais félicité de toute » mon âme s'il avait daigné, comme quelques officiers de son » régiment, se présenter chez moi, à Vienne, où mon hôtel » était fréquenté non seulement par les militaires les plus » distingués de l'armée, mais encore par ceux dont la haut? » naissance,» — haute naissance soulignée, — ajouta Renard, « ont plus particulièrement attiré les faveurs de l'Empereur « pendant cette mémorable campagne. Je suis lâchée pour » monsieur le vicomte d'Hervilly, de cet oubli à mon égard » qui dure depuis cinq ans. Depuis cinq ans je prie Dieu » qu'il lui pardonne, comme je lui pardonne ; je le prierai » encore d'accorder une existence heureuse à celle qui épou- « sera un jour celui dont le souvenir est le principe de ma » vie ; j'en mourrai peut-être, mais n'importe I »

Ces derniers mets étaient encore soulignés dans la lettre de Fleur de Greuade; et, comme c'est ordinairement dans le post-scriptum de l'épitre d'une femme qu'on découvre sa , pensée la plus secrète, il est probable que la nouvelle détermination de Thérèse avait surgi de la conduite de Julien à son passage à Vienne. Elle s'était imaginé qu'il n'avait pas voulu la voir, et son cœur, si longtemps tenaillé et meurtri, avait été, cette lois, broyé sans retour.

Si le ferblantier, en écoutant cette dernière partie de la lettre de sa fille, avait été profondément louché: si l'employé du Mont de Piété, en la lisant, avait laissé percer, dans ses inflexions de voix, l'impression qu'elle lui causait, ce fut bien autre chose pour Julien d'ordinaire si impressionnable. A peine Renard avait-il achevé ù? lire le terrible post-scriptum, que de même qu'un torrent retenu trop longtemps par les digues qui viennent à se rompre, deux ruisseaux de larmes jaillirent tout-à-coup de ses yeux et vinrent inonder son visage. Alors-câihant sa lêle dans ses mains, il se mit à sangloter en bégayant :

— Mon Dieu! — m'arcuser... moi qui l'aimais tantl

c'est moi maii.tenant qui lui pardonne.

A la vue du désespoir de Julien, Roblot étreignit le capitaine dans ses bras en cherchant par des lieux communs à calmer sa douleur.

— Oh! oui, lui disait-il, on ne doit jamais se fier au caractère des femmes : toutes ne se suivent pas, mais elles se ressemblent...

— Le roi Salomon lescomiaissaitbien, dit à son tour Renard. Leur inconstance é<ait déjà, de son temps, chose généralement reconnue, et depuis, cette inconstance n'a fait que croître et multiplier.

— Hélas! répétait Julien, qui avait er-fin repris un peu de calme-, Thérèse est perdue pour moi sans retour.

— Mais j'y songe! fit Roblot, en essuyant avec la manche de sa veste une larme figée sur sa joue ; le 1er de cuirassiers ne va-t-il pas en Espagne?

— Oui, répondit Julien. Nous ne devons séjourner à Paris que le temps de faire reposer nos hommes et leurs chevaux.

— Eb bien I vous vous y rencontrerez peut-être, dit le ferblantier; voilà qui sera un peu drôle!

— Je vous proteste que je ne la rencontrerai pas, fit Julien d'une voix profondément accentuée.

— Et si elle allait arriver tout de suite, là, comme une bombe! celte chère Fleur de Grenade?

— Je sortirais de chez vous à l'instant, et je ne lui adresserais même pas la parole.

— Mais vous ne l'aimez donc plus?

— Thérèse n'est elle pas mariée? repondit Julien, en jetant un regard sévère au père Roblot.

— Ah ! c'est juste, fit le ferblantier, je n'y pensais pas.

LA. VETJTE DE LA GRANDE ARMÉE

— Et pour la troisième fois, ajouta Julien en étouffant un soupir.

— Prima gratis, secunda débet, tcrtia solvet, grommela Renard.

— Qu'est-ce que vous rabâchez là tout bas? demanda le ferblantier à sou compère.

— Oh! monsieur le capitaine me comprend, répliqua l'employé.

— Mais encore?

— Je veux dire par cet aphorisme latin, mon cher Roblot, qu'on peut croire une femme fidèle à ses sermens, une fois, deux fois même, mais qu'à la troisième, votre serviteur très humble.

— Renard, c'est peut-être vrai, ce que vous dites là, fit Roblot en hochant la tête.

L'employé se caressa le menton, en laissant échapper un sourire de satisfaction, car il était rentré petit à petit dans les limites de son ancienne intimité avec Julien, et le troisième mariage de Fltur de Grenade effaçait, selon lui, une partie des torts que le capitaine pouvait lui reprocher dans la négociation du premier.

Quant à Julien, encore abasourdi de la nouvelle, la tête tristement penchée et les bras croisés sur sa poitrine, il semblait livré à de si sombres réflexions, que ni le ferblantier, ni Renard n'osaient l'interroger, lorsque se levant tout-àcoup :

— Demain, mon cherRoblot, dit-il, je veux avant mon départ aller visiter la tombe de ma mère. Voudrez-vous m'accompagner?

— Comment I si je voudrai? répliqua celui ci d'un ton de reproche; mon capitaine, vous me procurerez honneur et plaisir.

— Eh bien! demain, nous irons ensemble au Père Lachaise. J'irai puiser là un peu de cette philosophie qui semble m'abandonner en ce moment. Oui, la mémoire d'un? bonne mère est un baume pour un coeu.r brisé comme le mien. Et puis le ciel ne m'accordera peut-être plus le bonheur de visiter ces mânes chéris.

— Ah ! pas de ces idées, mon cher capitaine, se hasarda de dire Renard. Une bonne mère que l'on perd est une perle qui tombe dans l'Océan, on ne peut la retrouver; mais une maîtresse... Bon Dieu! une de perdue, cent de retrouvées : elles pleuvent, elles inondent! Moi qui ne suis ni beau, ni jeune, ni capitaine, ni décoré, j'en aurais dix si je voulais,

— Mon cher monsieur Renard, repartit Julien d'un ton aigre, l'un et l'autre nous n'euteudons pas l'amour de la même manière.

Renard se tut; Julien reprit son accent habituel en disant :

— Messieurs, je vous invite à dîner avec moi, aujourd'hui, Aux Frères Provençaux. Vous me trouverez, à cinq heures, devant le Café de la Rotonde, au Palais-Royal ; n'y manquez pas.

Roblot et Renard donnèrent l'assurance au capitaine qu'ils seraient exacts au rendez-vous.

— A cinq heures précises, heure militaire, dit Renard en saluant Julien, qui sortit aussitôt de la boutique du ferblantier.

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