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DU PÈRE-LACHAISE

Les Frères Provençaux étaient, au temps de l'Empire, le restaurant de Paris le plus en vogue. Tous les officiers qui passaient par la oapita>e pour aller, soit en Espagne, soit en Allemagne rejoindre leur régiment, ne manquaient jamais d'aller dîner au moins une fois dans cet établissement, où ils

étaient certains de rencontrer des camarades dont les hasards de la guerre les avaient séparés. Les Frères Provençaux qui étaient alors ce que le Café de Paris et le fafé Anglais ont élé dans ces dernières années, partageaient avec l'estaminet Hollandais-Américain, également situé au Palais Royai, une réputation guerrière. A Tienne, à Rerlin, à Moskow, sur le sommet des Alpes ou des Pyrénées, sur les bords delà Vis* tule, du Tage, ou de l'Elbe, on se donnait rendez-vous aux Frères Provençaux ou à l'estaminet Hollandais à la prochaine trêve, car le mot paix avait élé pour ainsi dire rayé du vocabulaire militaire. Ces deux établissemens étaient donc pour ainsi dire la terre promise de tous ces chefs de phalanges nomades qui pouvaient énumérer leurs jours de repos, mais qui ne comptaient plus, depuis dix ans, ni leurs jours de fatigues, ni leurs jours de victoires.

— Savez-vous bien, dit le ferblantier à son compère quand Julien fut parti, que j'ai été bien mal Inspiré de vous faire lire la lettre de Thérèse. Aussi, qui aurait pu se douter d'une pareille espièglerie 1 Quelle gaillarde] trois maris! moi qui n'ai jamais possédé que madame Roblot.

— Sans compter que ce mariage-là sera le bon, répondit Renard, en supposant que les deux autres n'aient élé que pour la forme, ce qui n'a pas semblé très croyable au capitaine. Enfin, que voulez-vous, mon ami, il fallait que tôt ou tard cet honnête monsieur Julien lût instruit de la vérité: autant aujourd'hui' qu'un autre jour ? Il appellera à son aide la philosophie, et une campagne achèvera de lui faire oublier Thérèse tout-à-falt.

— La philosophie! repartit Roblot, est une viande creuse. En attendant, apprêtons-nous pour aller dîner avec le capitaine; je crois qu'au restaurant où il nous mènera on fricote mieux qu'au camp de la Lune, où bous ne mangions que des chardons en guise d'artichauts, et des côtelettes de cheval en remplacement de fricandeaux sans oseille. Où diable logentils ces Frères Provençaux?

— Ne vous inquiétez pas, je vous y conduirai sans encombre, répliqua Renard; j'y suis allé pour mon compte deux lois, et je vous certifie que vous serez satisfait de la manière dont les mets sont accommodés; et puis les vinsl... Ce sont les vins surtout!... Habillez-vous, mon cher Roblot; je vais en faire autant; nous nous acheminerons ensuite vers le Palais-Royal.

Renard endossa l'habit bleu de ciel, mit une large cravate blanche avec un col de chemise qui lui montait jusqu'aux oreilles, couvrit son chef d'un castor à longs poils et revint dans cette tenue trouver le ferblantier, qui, de son côté, avait revêtu l'habit couleur canelle qui datait du mariage de sa fille : il s'était fait aussi beau qu'il lui avait été possible.

— Nous voilà en état de nous présenter même à la table de l'Empereur, dit Renard Parole d'honneur, Roblot, avec celte toilette on ne vous donnerait pas plus de quarante à soixante ans; de mon côté, je me flatte de n'être pas trop décrépit. .

Les deux amis fermèrent la boutique et se dirigèrent, à pas d'ambassadeurs, vers le Palais-Royal. En arrivant devant la Rotonde, ils trouvèrent le capitaine, qui, ayant revêtu le costume bourgeois, les attendait, en se promenant plongé dans ses réflexions.

Après avoir mangé comme des acteurs de province et bu comme les sables du désert, Roblot et Renard regagnèrent la rue Mouffetard, où des voisins charitables aidèrent le ferblantier à se'coucher.

La vaste nécropole connue sous le nom de cimetière du Père-Lachaise, qui étend à l'est de Paris ses champs semés de cyprès et de pierres tumulaires, n'était encore, en t8IO, qu'un terrain assez circonscrit où deux ou trois arrondisseniensds la capitale allaient déposer leurs morts. Il n'y avait point encore de ces monumens fastueux, de ces pyramides élégantes, de ces obélisques splendides qui depuis trente «as ont

EMILE MARCO DE SAINT-HIIAtïlE.

fait du Père-Lacbaise une promenade, un square, une cité véritable avec son oligarchie, sa noblesse et sa populace. La hache de t795, qui s'était exercée laborieusement sur le domaine depuis longtemps négligé du confesseur de Louis XIV, avait abattu des arbres, ébranlé des murailles, creusé des ravins; mais elle avait en quelque sorte respecté la maison du jésuite, qui, placée sur le plateau où l'on a élevé, depuis, la chapelle, dominait de ses ruines de pierre toutes ces ruines de chair et d'os qu'on venait enfouir autour d'elle. Celte maison, d'une simplicité étrange, et qui n'avait acquis quelque importance que par sa situation pitloresque et l'étendue de son jardin, réveillait dans l'esprit des visiteurs les souvenirs (lu grand siècle. Doncl'héritags du père Lachaise, ses vastes jardins, ses beaux vergers, ses tonnelles ombreuses, ses allées plantées de tilleuls, tout cela, disons-nous, était en 1810 métamorphosé en cimetière, non pas en cimetière fashionable, comme aujourd'hui, mais en cimetière vulgaire où la fosse commune était large, où les monumens funéraires étaient rares, où les fleurs et les arbustes exotiques ne couvraient pas, comme d'une nappe de parfums, cette terre ardente où se décomposent, si vite, le lin du suaire, le bois du cercueil, la dépouill», mortelle des races contemporaines.

Le capitaine, Roblot encore un peu gris de la veille, et Renard qui avait accompagné son compère, bien que Julien ne l'eût pas convié à ce pieux pèlerinage, marchaient silencieusement dans les sentiers tortueux du cimetière, lorsqu'arrivés en vue de l'endroitoU le corps de la marquise d'Hervilly avait été déposé, Julien jeta un cri de surprise, Roblot et Renard lui demandèrent le sujet de son éionnement, le capitaine, pour toute réponse, leur indiqua de la main le monument funéraire qu'ils avaient devant eux.

A la place même où avait été inhumée madame d'Herviily, sept ans auparavant, s'élevait un mausolée d'un style correct et simple. Ce mausolée, pour lequel on avait aflecté le genre gothique, était à quatre faces, et présentait sur chacun de ses côtés les attributs de la mort et les emblèmes de l'éternité. Une croix de bronze s'élevait au-dessus du monument sur lequel on lisait ces mois incrustés sur une table de marbre noire :

Ci git In marquise d'Hervilly.

Monument élevé à la mémoire de ses vertus

par ses enfans.

Puis un peu plus bas, ces mots tirés de l'Écriture: Transiit bene faciendo(\) .

Autour du mausolée régnait une balustrade de fer ornée des armes de la marquise, balustrade qui séparait le chemin d'une plaie-bande à compartimens de gazon, où croissaient des pervenches et de mélancoliques soucis.

Julipn ne revenait point de son éionnement — 'Quelle main pieuse, se demandait-il, a élevé à ma mère ce tombeau i j'ai laissé ses cendres dans une place aride exposée aux sacrilèges empiélemens des passans : je les retrouve aujourd'hui, dans un sépulcre qui alteste chez celui qui l'a édifié autant de connaissance de ma famille que des vertus de ma mère. Oh! qui que vous soyez, fondateur anonyme de cette vénérable sépulture, recevez ici mes remercîmeus. »

Le capitaine était encore tout entier à son admiration, lorsque Roblot, qui avait fait quelques pas autour du monument, poussa, à son tour, un cri.

— Qu'avez-vous donc, père Roblot? lui demanda Julien.

— Jai, répondit le ferblantier que nous marchons ici de surprise en surprise, comme chez leu INicollet. Voyez, ajoutat-il en désignant une modeste tombe qui se trouvait contiguë à celle de la marquise d'Hervilly, et lisez.

En même temps Roblot épela assez diflicultueusement ces mots:

Cigit Lolotlc Roblot !

(I) Elle a passé dans ce monde en s«mant des bienfaits.

— C'est ma femme, s'écria-t-il, qui est ici auprès de votre mère, et remarquez bien qu'on a réservé à côté une place pour moi : on a bien lait. Oui, ma pauvre femme, je viendrai reposer auprès de toi... pas tout de suite par exemple, mais plus tard... Ahl ma bonne Lolotte, que je suis aise de le savoir un nelit cuin de terre à loi. Dire que tu es si bien là, sans penser à rien. Ah I mon capitaine c'est égal, celui qui nous a fait cette politesse est un lapin un peu cossu.

Quand les deux afflictions si diversement senties par le capitaine et par Roblot eurent paye aux mânes qu'ils venaient visiter le tribut de leurs regrets, le champ des conjectures commença à s'ouvrir.

— Ah ça I compère Renard, lit le ferblantier, n'est-ce pas vous qui m'auriez ménage celtes rprise ?

— Je suis incapable de nie donner les mitaines d'une cho se que je n'ai pas faite et que, bien plus, je n'ai pas eu l'idée de faire, repartit Renard. S'il faut vous l'avouer dans la sin cérilédemon âme, je ne me doute même pas delà personne quiapu faire ces frais-là. Et vous, capitaine? ajouta Renard.

Julien était méditatif; il marchait autour du monument plongé dans ses réflexions et regardait avec distraction soit une pale violette, soit une pensée qu'il avait cueillie au pied du tombeau de sa mère.

— Comment pénétrer ce mystère ? dit-il sans répondre à la question de Renard.

— Eh I parbleu I fit Roblot, il y a une chose, bien simple à faire. Le monument de madame d'Hervilly ne s'est pas bâti tout seul. Le terrain concédé à ma défunte ne s'est pas acheté sansconlrat; tout cela doit nous mettre sur les traces de l'architecte et de l'acquéreur. Entrons chez le concierge du cimetière, peut être nous mettra-t-il au courant.

L'avis fut trouvé raisonnable et le concierge auquel on fit les questions que la curiosité inspirait, répondit après avoir consulté ses registres:

— Messieurs, le terrain et le monument de madame la marquise d'Hervilly ont été achetés et commandés par une personne dont le nom ne m'est pas plus connu qu'à vous. Les travaux de construction ont été faits par l'architecte de l'établissement qui n'est pas plus instruit que moi du nom de la personne que vous désirez connaître. Tout ce que je puis vous dire c'est que ces travaux ont été poussés avec la plus grande activité, que les mémoires ont été payés avec exactitude et que ,1e jour même où la dépouille mortelle de feue madame la marquise a été transponéedans ce terrain, d'où elle avait été soustraite pendant quelques jours à cause des travaux de fondation, un service funèbre a été célébré, par ordre, à l'église Sainl-Ambroise, et que le clergé est venu jusqu'ici bénir et inaugurer le monument.

Julien était muet de surprise.

— Ah çà! monsieur le concierge, voilà qui est bien pour la mère de monsieur le capitaine d'Hervilly, reprit le f-rblanlier, quoique tout cela soit obscur en diable; mais l'affaire de ma femme! me direz vous comment défunte mon épouse se trouve là, ni plus ni moins qu'une princesse? Qu'est-ce qui a payé ? car enfin cela a dû coûter gros.

— Je vais vous le dire, monsieur, répondit cette fois le concierge, car mes investigations ne seront pas longues.

En parlant ainsi le lonctionnaire prit un autre registre, le feuilleta, puis s'arrêtantsur un article nouvellement écrit, il ajouta:

— Monsieur, le terrain et la tombe de madame Lolotte Roblot...

— Oui, de ma seule et unique épouse, interrompit le ferblantier..

— Ont été achetés et construits par ordre de madame la baronne de Solésme I

— Ma fille! exclama Roblot.

— Eh bien! je m'en douiais, fit Renard d'un Ion solennel,

— Mais alors, il n'y a pas longtemps, dit encore Roblot.

— Huit jours à peine, répondit le concierge.

Il n'y eut pas moyen de tirer du lonctionnaire funèb'e d'autres détails sur ce qu'il importait tant à Jolien de connaître. De vagues pressentimens passaient bien dans son esprit; mais ils ne pouvaient s'y arrêter, parce que la somme

LA VEUVE DE Là GRANDE ARMÉE.

évidemment dépensée pour l'érection des deux tombeaux dépassait de beaucoup les ressources pécuniaires de la personne qu'au premier abord il avait taxée de cet acte de religieux souvenir.

Ensortantdu cimetière, Julien prit amicalement congé du ferblantier et de son compère.

— Adieu, père Roblot, dit-il; je comptais, en arrivant à Paris, retrouver Fleur de Grenade toujours constante!... la Providence en a décidé autrement. Je pars et pour longtemps, sans doute, car la guerre qui se fait en Espagne sera longue et terrible. Pensez quelquefois à moi, et donnez-moi de vos nouvelles.

— Capitaine, répondit Roblot, il vous faudra me donner des vôtres. La vie est courte, vous le savez, aujourd'hui c'est rclui-ci, demain c'est celui-là qui descend la garde; il faut proliterdes joars qui nous sont accordés pour cultiver ses amis. Je ne sais pas écrire, c'est vrai .mais je sais dicter, et, dans la circonstance c'est le cœur qui parle.

— Alors, reprit Julien, j'espère que vos lettres m'apporteront, partout où je serai, des consolations.

Le capitaine embrassa tendrement le ferblantier, serra la main de Renard, qui fut tout glorieux de ce témoignage d'amitié, et s'élança dans le cabriolet qui l'attendait à l'entréetln Père-Lacbaise. Avant de disparaître tout-à-fait, Julien lit encore à ses deux compagnons un signe de main affectueux.

— Savez-vous, mon compère, dit le ferblantier, que si l'on élail superstitieux, ça ferait de l'effet de se séparer ainsi ;1 la porte d'un pareil lieu.

— Eli bien! mon cher Roblot, est-ce que vous donneriez dans ses gourdes là? repartit le commis qui savait par coeur toutes les œuvres philosophiques de Voltaire. La superstition n'est inspirée que par les prêtres, et il déclama:

« Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense; Nare crédulité fait toute leur science. »

— Moi ! supersticieux I fit Roblot. Est-ce à un ancien fricoleur du camp de la Lune que vous pouvez dire ça, à un homme qui a mangé sa soupe dans des bénitiers? Allons donc ! pour vous prouver le contraire, j'avise ici le bouchon où nous avons été nous rafraîchir après l'enterrement de la marquise d'IIervilly; entrons 1

— C'est aussi le même où nous avons cassé une croûte le jour des funérailles de votre défunte, mon cher Roblot; le vin y est bon !

El ils entrèrent dans ce cabaret, rendez-vous ordinaire des cmquemorlset des fossoyeurs du cimetière.

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