Ë SIEGE
« car j'ai de grandes choses à vous dire.. s «' Oui, oui, in'écriai-jeavec un transport «inexprimable, Dieu peuttout.... Mais « suis-je digne d'obtenir un miracle !....
h Nulle créature n'en est digne , répon- « dit le père Arsène; néanmoins la mi- « séricorde suprême est telle qu'elle err «a fait souvent pour des coupable»
« souillés de crimes. Ainsi, sans manquer « d'humilité, vous pou vez tout espérer.- « A peine avoit-il achevé ce* paroles^- « que malgré mon 'extrême foiblesse, je* « me levai précipitamment de mon fau- « teuil, et je me jetai à genoux en disant' ^O mon père, achevez de vous expli-* « quer.^ Eh bien* ma fille ,- répondit le «père Arsène, Dieu vous a rendu votre* h fils- — MonfUs est ressuscité... — Oui,
w ma fille , il vit ! Paraissez, Jerson $
«r poursuivit-il d'une voix forte, parois* « sez, venez embrasser votre mère, et* « vous unir à elle pour bénir et renier-* »<>cier Dieu*. Comme il disait as mots,,
** mon fils se trouva dans mes bras!*..*.
« Je ne sais ce que je devins, ce que
« je pensai dans ce moment le plus
« beau de ma vie!*..- Je me rappelle
* .#eulement,que.mon amour pour Dieu, « se confondant avec mon affection « pour mon fils, jrempliasoit mon cœur
• d'un sentiment céleste , dont le seul « souvenir me transporte encore et
m m'élève au-dessus dé moi-même. Mou « SU et moi nous nous tenions étroitece ment embrassés, et nous restâmes -« long-temps à genoux en offrant à
« Dieu notre bonheur !.. Ah ! ne de-
« vois-je pas, .en effet, remercier la « bonté divine d'un miracle? n'en étoit- <c ce pas un d'avoir sauvé mon fils ( et « de l'avoir sauvé seul ) du plus hor- « rible naufrage ?..... Avec le bonheur i< et la santé ye reeouyrai en peu de « temps ma raison toute entière,. Mon « fils me rendit souvent les impressions « de mes anciennes douleurs en me tfi coûtant ses aventures et le$ dangers
s 7 6 LE SIÉGÉ
« qu'il avoit courus en me faisant les « détails de son naufrage. Je le nie-
* nai prier avec moi sur la colline de
* l'Espérance ; il y plaça , an pied <te « la croix , l'ancre de son vaisseau dont « il avoit recueilli quelques débris; il « versa des larmes amères sur le sort « de ses malheureux compagnons , et « nous prîmes soin de trois enfants « devenus orphelins par cette affreuse « catastrophe. »
Ici la mère Hélène termina son récit.
Clara l'embrassa tendremnnt, comme pour la remercier du yif intérêt qu'elle venoit de lui inspirer par ses chagrins passés et pour sa personne. Les malheurs de ce qu f on aime déchirent, arrachent le cœur; mais il y a toujours quelques douceurs dans la pitié la plus douloureuse que font éprouver les indifférents. On se sait gré de pouvoir s'émouvoir ainsi sans aucun sentiment particulier d'amitié; et ce témoignage secret de la conscience est plus satis-
DE LAUOCHE'LLÉ. ijj
faisant encore, quand c'est une douleur vertueuse qui excite en nous cette compassion si généreuse et si désintéressée.
Celui qui.. nous a fait verser de telles larmes n'a pas de grands frais à faire poiw devenir notre ami.
Clara retourna dans là ferme. Pendant toute cette journée elle ne quitta point la bonne Hélène ; elle resta le soir à la veillée, et elle eut un grand plaisir à questionner Jerson sur ses voyages, et hi les lui entendre r a coûter à côté d'Hélène, qui, plus d'une fois, durant ce récit , laissa tomber son fuseau pour regarder Clara, dont 1-étonnement naïf et l'émotion la charmoient. Sur la fin de la veillée, on' demanda -à Tune des jeunes filles de chanter la complainte d'Aline.
La jeune fille rougit, et, les yeux toujours baissés et sans quitter sa quenouille, «lie chanta, en filant, la romance suit vante :
Sur la rive et sur la colline , Nous voyons errer tous les jours
j 7 8 LE SIÈGE
La sensible et plaintive Aline, Déplorant ainsi ses amours! ....
Nouvelle épouse et jeune mère, Je supporte un double tourment \ Mon enfant , je plèvre ton père, Et je regrette mon amant.
Hélas ! a peine Fhyménée Par des nœuds si saints et si doux Enchaîna noire destinée, Que je vis -partir mon époux.
Après avoir à son amante Promis de si durables feux, Il porta sur Tonde inconstante D'autres désirs et d'antres voeux.
J&b quoi ! dans la même journée Recevoir sa foi, ses adieux, Et de fleurs 4'hymen couronnée, Le. voir s'éloigner de ces lieux!
Entendre a la fois du rivage Le bruit des danse* et des'jetrx, Et son .vaisseau, malgré l'orage, Fendre les flots tumultueux !
Ahî sur ces plages étrangères Que vas* tu chercher loin de nous' Pes périls , de vaines, chimères I.. fai Jl es^ ici des biens si doux !.. ..
Quelle aspaTanc* jaaeaaonqara
Sut t'arraçher de ton pays !
Tu ne peux voir Aline mère, Tu n*as pat tu naître ton fils.
Ce* enfant chéri *en*mrtlle
Et semble éprouver ma douleur»
Ouï, c'est toi que sa voix appelle
Quand ses cris me percent le coeur!'
Pas Injtei l'or et la rochasse
Ne sauroicnt payer mes tourments.
Reviens dissiper ma tristesse ,
Les Trais trésors sont dans nos champs Ci).
Celle romance fut chantée avec une prononciation nette et distincte, une vois: Jeune, Juste, sonore et sans accent, sans ^hflexion; mais il y av'oit tant d'innocence dans cette douce monotonie, qu'on y troiivoit un charme plus touchant que celui d'un chant expressif et parfait : car il faut avoir
(1) Celte romance, mise ea m*8Hjae par M. Lara* bert , se trouvé chez M. JaibauH, an Mept-dKJr, rua Saînt-Honoré, n° 3oo, près la rue des Poulies* et pé*- * rittylc italien , rae Farart , n* 4 * 1 •
-vécu long-temps dam les grandes villes, pour ne pas éprouver un étonneinent .pénible lorsqu'on entend les jeunes personnes exprimer les passions avec toute l'énergie et toute la sensibilité que peuvent donner l'es souvenirs et l'expérience.
Clara sentit dès ce jour même qu'elle se plaisoit dans cetle agréable solitude.
Elle admirent et elle aimoit également la simplicité des mœurs et l'union parfaite qui régnoît dans cetle famille; et elle béuissoit, sur ce point comme sur fous les autres, le père Arsène qui lui avoit procuré un asile si doux, et si sûr,
Clara prit Pbjbilùdc d'aller seul$ tous les matins, quand le temps le permettoit , sur la colline de l'Espérance. Là, repoussant le souvenir funeste de ses malheurs, elle se rappeloit avec délices le songe heureux qu'elle avoit fait sur le Rhône, dans celte nuit mémorable où, p?r les soins
DE LÀ ROCHELLE. sfii;'
elii père Arsène, soustraite au plus affreux danger, la nacelle qui les portoit voguoit au gré des vents et clu courant du fleuve ; elle se retraçoitencore avec le même charme Pespèce d'inspiration qui' la saisit dans la chapelle de Permitage. Elle entendoit toujours la voix intérieure qui prononça cet oracle : Tu seras heureuse y même" sur la terre; plus d'un dem>sièele de bonheur te dédommagera de quelques mois de souffrances « Non,
non , disoit-elle , ce n'est point une illusion ! Dieu dans sa miséricorde incompréhensible, a daigné parler à sa foible créature!........ Il ne s'est point
communiqué à moi par des organes périssables j mon oreille n'a rien entendu , mais chacune de ses paroles
divines se gravoit dans mon finie!*
Il m'a- semblé,, dans ce« moment d'ex-' tase , que tout ce que j'avois de mortel
venoit de se dissoudre Ce souvenir
immortel, je le porterai dans le ciel>
atia LE SIÈGE
puisqu'il n'a rien de terrestre ! j'en puisi jouir sur la terre , et il efiace à jamais toute l'horreur du passé!..*.
Que m'importe de ne pouvoir comprendre oomment je pourrai devenir heureuse? Dieu l'a dit* que me fautil de plus? Au moment d'épouser
Valmore, aurois-je pu concevoir que f alloia devenir l'objet de son exécration , et qu'au Heu d'être conduite à l'autel, je serais couverte d'ignominie et traînée à Péobafaud !..,... L'impénétrable avenir ne peut être dévoilé que par la main puissante qui régit l'univers O pagesse éternel!^! 6 bonté suprême | Vous m'avez caché des maux dont je n'aurais pu supporter la pensée , car je ne conupissois que ma foiblesse , et je n'âvois pas d'idée de la force que vous pouvez donner! Et,
dans l'abîme où je suis plongée , y pus daignée m'anooncer le hoobeur ! Ab !
le promettre, c'e^t te rendre {.»«••• Plus d'inquiétudes 9 plu* de pleurs :, je ser^i
DE Ï*A ROCHELLE. »të
AeureuseU... Ainsi donc je conserverai toujours cette foi qui m'a soutenue , fortifiée , et qui m'a fait goûter des délices inexprimables dans les horreurs de la prison et au milieu des apprêts de la Eûor t ! « . Je serai heureuse I je ne cesserai donc point de marcher dfhs les sentiers du juste ; et Val more sera consolé, il le sera par moi ! Je l'entendrai gémir de son affreuse erreur; je Terrai ses regards s'attacher sur moi avec l'expression du repentir et de la tendresse ! O mon Dieu ! vous me donnerez la force nécessaire pour ne pas mourir de joie, et pour supporter cette nouvelle révolution!... En parlant ainsi, seule
au pied de la croix de la colline , Clara réfKtrxîoit de douces larmes; elle ne vivoit plus que dans l'avenir, et son imagination étoit tellement frappée de l'idée qu'un grand changement dans sa fortune devait avoir lieu tôt ou tard, qu'elle étoit continuellement dans l'attente d'un événement extraordinaire.
Celte pensée l'agitoit , mais dounoit un vif intérêt à toutes ses journées, mairie la monotonie de sa vie. Tous les matins, à son réveil , elle demandoit avec empressement si l'on n'avoife point apporta de lettres pour elle. Le seul père Arsène lui écrivent; et lorsqu'elle recevoit une lettre de lui, elle éprouvoit avant de l'ouvrir une extrême émotion , comme si elle eut dû y trouver une nouvelle importante. Si elle entendoit de la ferme le bruit d'un cheval au galop, elle imaginoit dans Ti us tant , que. c'était un courrier pour elle. Cette perpétuelle agitation l'animoit sans La fatiguer; carçlle n'éprouvoit que les plus douces émotions, puisqu'elle n'avoit que d'heureux pressentiments. Plus d'une année s'écoula de la sorte : ce fut alors , à cette époque, que les paisibles lieux habités par Clara prirent tout à coup un aspect différent»