‹ Le siége de La Rochelle; ou, Le malheur et la conscienceChapitre 1 sur 13 · RUE VOLTAIRE, G · texte numérisé non relu

RUE VOLTAIRE, G

OU

LE ULHEDR ET L& GOHSCIENCB.

Au déclin da plus beau jour d'un été brûlant^ le jeune etirertueut Yalmore» et sa respectable sœar, fatigués d'une longue promenade dans les champs, s'arrêtèrent sur le bord d'une prairie; Valmore tenait par la main le petit Jules, son enfant ; il lui permit d*aller cueillir des fleurs. Jules, avec la gaîté de son âge, s'éloigne en courant. Valmore s'assied à côté de sa sœur sur un tertre de gazon, et, croisant ses mains sur sa poitrine, il contemple avec ravissement les cieui et un paysage enchanteur. De temps en temps ses yeui se reportent et se reposent sur Jules, sur cet enfant charmant, Fobjet de sa plus tendre affection et de ses plus chères espérances! 11 se livre au charme d'une délicieuse rêverie. Il jouit de son bonheur, de ses projets; il peut sans remords et sans repen* tir se rappeler le passé, il ose compter sur Tavenirî... Après un long silence, il se retourne vers sa sœur, et prenant affectueusement une de ses mains, qu'il presse dans les siennes : ma chère Amélie, lui dit-il, sous quel astre heureux je suis nél... Votre sage vigilance m'a préservé des écarts si communs dans la jeunesse ; la différence de nos âges n'est pas assez grande pour détruire entre nous l'égalité fraternelle, et elle a suffi pour vous

donner sor moi tous les droits et'toute Tautoritë d'une institutrice et d'une mère. Vous n'avez été exempte ni d'inquiétudes ni de peines ; vous avez pleuré les auteurs de nos jours: j'étais trop enfant pour partager votre douleur, et depuis, guidé par vous, tout ni*a réussi. J'ai perdu, il est vrai, la compagne que vous m'aviez choisie; une épouse vertueuse et la mère de Jules devait sans doute m'être chère : mais son cœur peu sensible, vous le savez, ne demandait au mien que de l'estime : je l'ai regrettée sans perdre le bonheur. L'héritage immense du duc de*** assure à Jules un titre brillant, une grande fortune, et, sans nuire aui intérêts de cet enfant chéri, je puis enfin disposer à mon gré de mon cœur et de ma foi. Sans doute, reprit Amélie en soupirant, je ne dois pas être étonnée que vous ayez à vingt-six ans le désir de vous remarier. Mais vous êtes heureux , et vous allez

commencer une nouvelle carrière! Votre avenir ne

pouvait m*offrir qu'une perspective douce et brillante»

maintenant il se couvre pour moi d'un nuage ! Celle

que vous allez épouser est si jeune! Clara n'a que

dix-sept ans! — Mais elle est si naïve et si pure!

Elle unit à toute l'innocence de son âge tant de raison et

un caractère si parfait! — Elle est charmante, j'en

conviens, et je trouve bien simple que vous préfériez Clara sans fortune à la riche héritière que le cardinal de

Richelieu vouiaitvousfaireépoaser —Pourquoi donc,

ma sœur, ce mariage pourrait-il vous affliger? — Ah ! je vous Tai déjà dit, j'ai le plus invincible éloignement pour le père de Clara, ce taciturne Montalban, dont la physionomie repoussante forme un contraste si frappant avec la douceur affectée de ses discours...;.-*Je ne conçois pas comment, avec Tindulgence naturelle de votre caractère, vous ayez pu prendre une telle prévention contre un homme dont vous n'avez rien vu de répréhen-

sible — Que vous dirai-je? il me fait peur. Je trouve

quelque chose de si effrayant dans son regard sombre, toujours errant dès qu'on le rencontre, toujours fi&e

quand il croit qu'on ne le voit pas! Il n*ob8erve point, il épie, et c'est avec Tinquiétude d'une mauvaise conscience. D'ailleurs tout est mystérieux dans sa conduite et dans sa vie. Né Français, il a passé vingt ans en Allemagne, et quinze depuis son veuvage ; cependant il envoya sa Glle unique en France; elle était encore au berceau. Elle a été élevée au couvent avec une sorte de magnificence ; on n'a rien épargné pour son éducation, et néanmoins son père est ruiné ; on ne sait ni ce qu'il a fait, ni quelle place il avait à la cour de l'électeur de^**. Par une bizarrerie inexplicable, il envoyait à sa fille des bijoux précieux et des pierreries, sans avoir jamais fait un seul voyage pour la voir. Il laisse entendre qu'elle aura un jour une grande fortune, et il refuse de s'expliquer làdessus. Enfin, il ne la connaît que depuis un an ; et froid et sévère avec elle, il n'a nullement l'air de l'aimer. — Que nous importe qu'il ait de la singularité dans le caractère, il n'a point élevé Clara — - Grâce au ciel elle

n'a pas avec lui le moindre trait de ressemblance. A ces mots, Valmore sourit et cbangea d'entretien. Peu d'instants après le ciel se couvrit de nuages, et le coup de tonnerre le plus éclatant fit retentir le vallon Jules ! Jules! s'écrie Valmore éperdu, en s'élançant vers la prairie; à la lueur d'un éclair éblouissant il avait cru voir à rextrémité de la prairie Jules terrassé par la foudre ! Mais bientôt Jules fut dans ses bras. Après une

telle secousse^ l'âme tout entière ébranlée ne peut se rouvrir à la joie qu'avec un attendrissement douloureux. Valmore était si bouleversé de ce spectacle effrayant, qu'il semblait qu'il vînt de connaître pour la première fois la possibilité de perdre son fils. Ah ! quel cœur paternel eût jamais de lui-même cette désolante prévoyance ! L'amour fait si facilement une certitude de

l'espérance que notre enfant doit nous survivre ! nous voyons sa tombe si loin de la nôtre!.... Hélas! c'est un vœu de la nature plutôt qu'une loi! c'est une promesse nécessaire » mais trop souvent trompeuse, et qui^ sous

nos yeux, peut être trahie mille fois, sans que nous perdions jamais entièrement la sécurité qu'elle donne. Valmore avec un mouvement passionné serrait Jules contre son sein. Un profond sentiment de tristesse imprimait dans son âme abattue le plus triste pressentiment; ses pleurs inondaient son visage; Amélie lui parlait en vain, il ne l'écoutait pas. Cependant au bout de quelques minutes il parut se calmer. Alors Amélie le pressa de retourner au château, observant que le temps sombre et les éclairs annonçaient un nouvel orage. Ouï, reprit Valmore en soupirant, la foudre paraît cachée sous ces nuages noirs! Et tout à Theure Thorizon qui s'offrait à

notre vue était si brillant et si pur! Hélas! trop fidèle image de la vie et de mon avenir.peut-êtrel En

disant ces paroles il se leva, il saisit Jules par la main ; car dans ce moment de trouble il n'aurait pas souffert qu'il s'éloignât de lui, et il prit tristement le chemin du château.

Ces douloureuses impressions furent bientôt effacées par la présence de Clara, qui, sortie du couvent, vint le soir même avec son père. On devait célébrer les noces aussitôt que Montalban serait de retour d'un voyage de quelques jours qu'il allait faire.

Clara, âgée de dix-sept ans, sensible, innocente, in- . génue, aimait Valmore sans trouble et sans chercher i cacher le sentiments! pur qu'elle éprouvait. Elle révérait tant Valmore, qu'en s'occupant des moyens de lui plaire elle ne songeait qu'à gagner son estime. Le suffrage de Valmore était pour elle d'un prix inestimable; elle n'était sûre de la droiture même de ses intentions que lorsqu'elle se voyait approuvée par lui. A cette âme remplie de candcfur et de sensibilité, Clara joignait tous les charmes extérieurs. Elle avait un teint éblouissant, un visage délicat et régulier, et sa taille, à la fois élevée, élégante et majestueuse, donnait à sa beauté le caractère le plus frappant.

Clara ne connaissait son père que depuis un an : ne re-

cevant jamais de lai la plus légère marque de tendresse, elle ne pouvait que le respecter; elle le craignait surtout. Montalban avait d'abord désiré avet; passion le mariage de Valmore et de Clara; mais il était alors dans Terreur sur la fortune de Valmore. Lui voyant une des plus belles ter» res du royaume, il avait cru qu'il pourrait en disposer en faveur des enfants d'un second lit,'^et Valmore n'en était pas le maître. Le duc de**^, père de la première femme de Valmore, et du même nom que lui, avait survécu trois ans à sa fille : en mourant il avait légué sa terre sous les conditions suivantes, que Valmore en aurait la jouissance toute sa vie, s'il ne se remariait point; qu'après sa mort seulement elle retournerait à Jules; mais que si Valmore se mariait, Jules^ à sa majorité, en aurait la propriété ; qu'enfin si Jules mourait avant son père et sans enfants légitimes, Valmore hériterait de la terre.

Aussitôt que Montalban eut connaissance de ces dispositions, il forma le projet de rompre le mariage ; non que les intérêts de Clara lui fussent chers, mais par des considérations personnelles qui pouvaient tout sur lui... Une ardente passion pour le jeu, des débauches secrètes, avaient épuisé sa fortune. Parmi ses dettes il en était une surtout qui mettait en péril sa réputation et sa liberté. Si Clara faisait un grand mariage, Montalban, sans avoir recours à celui qu'elle épouserait, avait un moyen certain d'acquitter cette dette ; mais cette ressource manquait si Clara ne faisait qu'un établissement médiocre. Valmore. avecla propriété du duc de***, était l'un des plus grands partis de la France ; mais, sans cet héritage, il n'était qu'un parti ordinaire. Montalban fut donc tenté de rompre avec Valmore; cependant il dissimula soigneusement ce dessein, et bientôt, changeant de pensée, il se décida à consentir à cette union, sans qu'on eût pu soupçonner son irrésolution à cet égard. '

Montalban était un de ces êtres monstrueux qu'il est impossible de dépeindre : la connaissance la plus approdie des hommes, de leurs passions et de leurs vices, ne

peut faire pénétrer dans les replis d'un cœur qui n'a plus rien d'humain : une corruption prématurée avait avili son âme dès Tenfance; des passions fougueuses exal^ taient tous ses vices; chacun de ses projets était un complot ténébreux; ses désirs, ses vœux, ses espérances même étaient des crimes.

Cependant tout se préparait pour les noces deValmore et de Clara. Valmore jouissait délicieusement de son bonheur, de la gaieté répandue dans tonte la maison, et surtout de la joie naïve de Jules, et de la tendresse touchante de Clara pour cet enfant quMl idolâtrait. U toulait et confondre ensemble ces deux objets si chers, et que Clara elle-même ne séparât jamais dans son cœur Jules et Valmore. 11 fit peindre Clara de grandeur naturelle, tenant Jules dans ses bras; il plaça ce tableau dans son cabinet; il donna à Clara un bracelet qui ren* fermait son portrait et celui de Jules. Clara le fit rivera son bras, afin, dit-eile» de le garder jusqu'au tombeau. L*allégresse était si universelle dans le château, que Montalban même eut Tair de la partager. Clara en fit la remarque avec une douce satisfaction ; mais lorsqu'elle vit son père sans témoins, elle ne put se défendre d'une sorte d*effroi en lui trouvant un ton plus sinistre et des manières plus rudes et plus farouches que jamais.

Un matin «que Montalban était à la chasse, on apporta à Clara une boîte qui venait d'Allemagne, que l'on supposait être pour elle, car on n'avait pu lire l'adresse écrite en allemand. Clara recevait souvent directement d'Allemagne des envois de bijoux et de pierreries. Montalban lui avait dit que ces présents venaient d'un parent qu'il avait dans la principauté de**^", et qui ne joignait point de lettres à ces dons parce qu'il ne savait point le français. Clara recevait avec reconnaissance ces magnifiques présents, sans réfléchir à la singularité de ce profond silence du bienfaiteur. Elle ne douta donc point que cette boîte ne fût pour elle, et aussitôt, la mettant sur une table, elle l'ouvrit; mais elle fut très-surprise en ne trou-

tant dans cette petite cassette qa*uD mouchoir de sok bleue à bordure rouge, un grand couteau dont le manche d'ébène se terminait en pied de biche» et une échelle de cordes. Alors elle regarda attentivement l'adresse, et elle connut que cet envoi s'adressait à son père. Comme elle craignait excessivement sa dure sévérité, elle fut très-fâchée d*avoir ouvert la boîte. Cependant elle pensa qu'elle pourrait la refermer de manière qu'il ne s'en aperçût pas. Dans ce moment Valmore passa devant sa fenêtre ouverte, qui était au rez-de-chaussée et donnait sur le jardin. Il s^arrêta : Clara lui tournait le dos ; mais il vit dan$ ses mains le couteau, le mouchoir de soie bleue et l'échelle de cordes qu'elle tenait encore, et qu'elle s'apprêtait à remettre dans la boîte. Après avoir regardé un insUinten silence et sans être vu, Valmore continua son. chemin; il vint frapper à la porte de Clara, pour lui demander si elle voulait aller à la promenade. Au même instant il ouvrit la porte : Clara crut d'abord que c'était son père. Elle rougit, et se hâta de refermer la boîte et de la cacher, en jetant dessus un grand voile de mousseline qui se trouvait sur la table. Valmore vit son embarras et son émotion sans en deviner la cause et sans s'en inquiéter, certain qu'il n'était produit que par un enrantillage. Que faisiez-vous donc là ? lui dit-il en souriant. A cette question, Clara, déjà troublée, répondit, sans savoir ce qu'elle disait, qu'elle brodait, Valmore fut un peu surpris de ce petit mensonge ; mais ne voulant pas l'embarrasser 'davantage , il changea d'entretien et ne resta qu'un instant. Aussitôtqu'il fut parti, Clara referma bien la cassette et la porta dans la chambre de son père^ qui ne sut point que cette boite avait été ouverte, car Clara en la recevant, avait prié le domestique de ne point parler de cet envoi.

Montalban partit pour Pontoise, en assurant qu'il reviendrait sous deux ou trois jours. Valmore , le jour même, se rendit à Paris pour une affaire, en promettant de revenir le lendemain. Sa terre n'était qu'à douze

lieues de Paris. Amélie et Clara se trouvant seules dans ce taste château, se rappelèrent avec quelque frayeur que Ja forêt qui bordait une partie du parc était remplie de voleurs, et que même on y avait commis récemment plusieurs meurtres. On savait qu'un château voisin/trois mois auparavant , en Tabsence de ses maîtres, avait été attaqué à force ouverte et pillé par ces brigands. Près de Yalmore on aurait bravé tous les dangers, mais en son absence on craignait tout. On fit faire aux domestiques la garde toute la nuit, et, le lendemain, au point du jour, toutes les craintes s'évanouirent. Yalmore devait revenir dans la matinée.

Clara se leva de bonne heure. On était au mois d'aoûL Jules, la veille, avait témoigné le désir d'avoir des pêches, et Clara scfaisait une fête de lui procurer dans cette matinée une agréable surprise. Après avoir rempli une corbeille de pêches, elle allait descendre dans le pavillon de Jules, lorsqu'on lui annonça la visite du père Arsène, un vénérable religieux qui possédait toute sa confiance, et depuis sa plus tendre enfance. Elle vola au-devant de lui, et Tentraîna dans un cabinet; là, Clara ouvrant son cœur tout entier, peignit au bon religieux tout le bonheur dont elle jouissait. ma fille ! dit le père Arsène, puisse le ciel réaliser \os espérances! — Ah ! mon sort est assuré, j'épouse Vahnore dans deux jours!.... Je m'unis à la raison, à la vertu, à la bonté la plus parfaite! Mon père , désormais vous n'avez à craindre pour moi ni les dangers du monde et des mauvais exemples, ni l'inexpérience de la jeunesse. Yalmore sera mon modèle et mon guide. Pour suivre la route heureuse que vous m'avez tracéef je n'aurai qu'à l'imiter et à lui obéir. Pourrai-je faire une action douteuse, une démarche imprudente? Son estime et sa confiance me sont plus chères que ma vie! Ma fille, reprit le saint religieux, vous aurez un devoir à remplir dont je ne vous ai jamais parlé : un enfant d*un premier lit réclamera vos plus tendres soins ! Ah! dit Clara, cet aimable Jules m'est si

cher! N*a-t-il pas mon premier sentiment maternel!

et quel autre enfant, Valmore, pourra-t-il jamais aimer autant? Il sera donc toujours mon fï\s bien-aimé !

Le vertueux père Arsène applaudit du fond de Tâme à de tels sentiments. Il lisait avec délices dans ce cœur ingénu qu'il avait formé. Ma fille, lui dit-il, jouissez de votre bonheur, mais songez toujours qu'il est fragile, comme le sont tous les biens de la terre. Soyez prête dans tous les instants de la vie à le sacrifier sans murmure à la volonté toute-puissante de l'arbitre de nos destinées. En disant ces paroles le père Arsène se leva. Il était obligé de se rendre dans un château voisin ; il promit de revenir la veille du jour fixé pour les noces de Clara. Aussitôt qu'il fut parti, Clara prit son panier de pêches pour le porter à Jules. Cet enfant logeait dans un petit pavillon au bout duquel était un joli jardin entière- .ment séparé par de;s murs du parc du château. A Textrémilé du jardin se trouvait une porte donnant dans la forêt, mais qui depuis les inquiétudes causées par les voleurs était soigneusement fermée, et dont Yalmore gardait la clef. Jules était dans ce pavillon communiquant à l'appartement de son père, sous la garde d'une jeune gouvernante et d'un vieux domestique. Ce dernier, malade de la goutte depuis dix jours, quoiqu'il ne fût pas alité, était hors d état de suivre Jules dans le jardin. La gouvernante, ayant une intrigue secrète, avait imaginé de recevoir son amant avant que ses maîtres ne fiiesent éveillés ; elle se hâtait d'habiller Jules et de l'envoyer tout seul dans son petit jardin. Elle ne Taliait retrouver ou ne le rappelait qu'au bout d'une heure et demie. Clara arriva au pavillon un quart d'heure après Tamant de cette fille ; elle trouva la première pDrte eritr'ouverte; elle passa sans s'arrêter et sans entrer dans Tappartement de Jules, qu'elle n'allait jamais voir de si bonne heure. D'ailleurs, lui préparant une surprise, c'était dans le jardin qu'elle voulait aller, ne croyant pas qu'il y fût encore. Elle traversa le iardin sans rencontrer

iules qui s'amusait dans un bosquet. Elle entra dans un petit cabinet od elle savait que Jules allait déjeuner tous les matins. Elle posa sa corbeille de pêches sur une table ; et, comme la table était entièrement couverte d'un grand tapis qui retombait tout autour jusqu'à terre, elle imagina de se cacher sous ce tapis et d'attendre là Ju* les, afin de jouir de son étonnement. L'innocente Clara venait d'entrer dans ce cabinet, heureuse, chérie, florissante de jeunesse, de gaieté, de bonheur ; et la foudre allait tomber sur elle ! Ce drap fatal, ce drap mortuaire dans lequel elle s'enveloppe en riant, voile déjà la plus inlortunée de toutes les victimes ; on ne l'en arrachera que pour la plonger dans le plus profond abîme des misères humaines! Gloire, félicité, réputation, biens fragiles de la terre, vous serez en un instant anéantis pour elle. Hélas! que lui restera-t-il? le dédommagement de tous les maux, le prix de tous les sacrifices, une con* . science pure.

Clara n'était que depuis dix ou douze minutes cachée sous la table , lorsqu'elle entendit marcher et s'appro* cher du cabinet , et bientôt sa surprise fut extrême en reconnaissant la voix de son père qu'elle croyait à dixhuit lieues. Un sentiment vague de crainte la retint sous la table ; cependant elle allait en sortir, lorsqu'elle en* tendit entrer dans le cabinet son père et le jeune 'Jules. Interdite, étonnée, Clara reste immobile et silencieuse... Mon Dieu, M. de Montalban, dit Jules, que me voulezvous donc?... Vous me faites peur... Je veux aller auprès de ma bonne... Ici la douce voix de Jules s'arrêta subitement... Aussitôt un cri étouffé s'échappe de sa bouche^ il tombç... On soulève le tapis, sans regarder sous la table, on jette précipitamment un poignard sanglant sur la robe de Clara; l'infortunée s'évanouit... Le meurtrier, l'exécrable Montalban s'évade... Ce monstre avait su par son valet de chambre l'intrigue secrète de la gouvernante du malheureux Jule)s, et que cet enfant tous les matin» passait une heure et demie tout seul dans le jardin. Lc^

scélérat était muni d'une clef de la porte qui donnait dans la forêt. 11 avait calculé que si, contre son attente, il eût trouvëlagouvernantedans le jardin, il aurait donné à son apparition un tour de plaisanterie ; car qui jamais eût pu concevoir Fidée d'un tel forfait? Lorsqu*en entrant dans le jardin ii fut assuré que Tenfant y était seul , il prit la précaution de fermer à double tour du côté du jardin la porte du pavillon, afin de se donner dans tous les cas le temps de consommer son crime qui devait

s'exécuter en trois minutes Après le meurtre, il sor*

(it parla porte de la forêt, qu'il referma soigneusement. Avant de monter à cheval pour retourner à toute bride à Pontoise par un chemin détourné, il jeta sur le mur et y laissa l'échelle de cordes qu'il avait reçue d'Allemagne, et que la malheureuse Clara avait tenue dans ses mains, ainsi que le couteau, le mouchoir, et qu'elle avait remis ensuite dans la chambre de son père à Tinsu de ce dernier. Montalban, certain d'échapper au soupçon de ce forfait inouï, imagina qu'on attribuerait ce meurtre aux brigands de la forêt : Féchelle laissée sur le mur devait^ selon lui, donner cette idée; on savait qu'ils avaient ainsi escaladé quelques murs de jardins. Enfin ce crime assurait à Yalmore la propriété du duclié de***. Alors Clara épousait le plus riche seigneur de la cour, et Ton a déjà dit que, par une cause mystérieuse qui s'éclaircira dans la suite, ce n'était qu'ainsi que Montalban pouvait recevoir une somme considérable qui devait payer une dette, sans l'acquit de laquelle il était, sous trois mois, ruiné et privé pour jamais de sa liberté, ou forcé de fuir et de s'expatrier sans retour.

Cependant, au bout d'une* heure, la gouvernant0 de Jules voulant aller le rejoindre fut très- étonnée de trouver la porte fermée du côté du jardin ; elle fait d'inutiles efforts pour l'ouvrir, elle appelle vainement cet enfant infortuné qui n'existait plus!.... Alors elle va chercher (les domestiques ; on force la serrure, on ouvre la porte, on parcourt le jardin, on n'y trouve point l'enfant. La

gouverDante et les domestiques entrent dans le cabinet. Quel spectaclQ d'horreur s'offre à leur vue! Jules» un mouchoir attaché sur la bouche, privé de la vie, percé de deux coups de poignard, baigné dans son sang, et couché sur le plancher! Les domestiques poussent des

cris lamentables ! on court au château : Taffreuse nouvelle se répand « Amélie éperdue sort de son appartement. Dans ce moment Valmore arrivait de Paris» il descendait de voiture. Frappé de la rumeur qu'il remarque dans la maison, il interroge» on ne répond que par des pJeurs : il se précipite dans le château; il entend prononcer le nom de Jules, il vole au pavillon, il s'élance dans le cabinet» il y voit Amélie pâle, échevelée ; elle venait d'y arriver, elle prenait dans ses bras le corps sanglant de Jules pour lui prodiguer d'inutiles secours... Yalmore se jette sur le corps de son fils; il l'arrache des mains de sa sœur, il croit qu*il va expirer en le pressant contre son sein; il l'appelle d'une voix étouffée, il répète avec un accent terrible : Le meurtrier! lemeur^

trier! où est-il? Dans le mouvement convulsif qui Tagite, il tire un pan du tapis de la table; le tapis glisse et tombe» et Valmore découvre Clara qui se soulève en ouvrant des yeux égarés; il voit sur sa robe blanche le couteau teint de sang qu'il a vu dans ses mains deux jours auparavant , il reconnaît aussi le mouchoir de soie bleue

passé encore autour du cou de Jules Le désespoir,

i'étonnement, l'horreur, le pétrifient Dans ce moment un domestique apporte Téchelle de cordes prise sur le mur, en disant que sans doute les assassins ont oublié de remporter. Dieu ! Dieu ! dit Yalmore, l'échelle

de cordes, le mouchoir, le couteau ! Et cachée sous

cette table, et teinte du sang de mon malheureux fils!... Parlez.' poursuit-il d'une voix tonnante, en s'adressant

à Clara, parlez ! A cesmots« Clara, réduite au choix

affreux ou de dénoncer son père et de l'envoyer à l'échafaud, ou de se charger d'un crime exécrable, l'infortunée Clara, désespérée, anéantie , répond avec égare-

ment : Je n'ai rien à dire pour ma défense. Qu'on la charge de chaînes , s'écrie impétueusement Yalmoré, ranimé par la fureur et la vengeance! qu'elle soit garrottée avec ces cordes que sa ruse infernale a jetées sur le mur pour donner le change..... Qu'on l'enferme étroitement, jusqu'à ce qu'elle soit remise entre les mains vengeresses de la justice. Monstre ! tu périras dans les tourments, et je veui vivre pour voir ton supplice.... En prononçant ces paroles, le malheureux Yalmore, perdant l'usage de ses sens, tombe évanoui dans les bras de sa sœur. On le porte dans son appartement, on le met au lit, on. le rappelle à la vie; mais il resta dans un état de stupeur qui fil craindre également pour sa raison et pour ses jours. Il ne versait pas une larme, ne proférait pas une plainte; de temps en temps seulement ses mains repoussaient avec horreur un objet qui semblait l'obséder, et deux ou trois fois le nom de Clara s'échappa de sa bouche !...

Cependant les domestiques de Yalmore arrachent avec ignominie la malheureuse Clara de dessous la table ; on attache fortement ses innocentes mains avec de grosses cordes, et dans cet état on la traîne dans la tour du château ; on l'y enferme, et on la laisse seule.

Clara, insensible à tous les outrages, ne conservait que deux idées distinctes, si fortement unies qu'elle n'en formaient qu'une seule dans son imagination : le meurtre de Jules et la funeste erreur de Yalmore. Elle voyait toujours Yalmore lui lançant des regards terribles et menaçants; elle entendait encore ces paroles foudroyantes :

Monstre! je veux vivre pour voir ton supplice!

Tu veux voir mon supplice, dit-elle, sois content, tu l'as vu; nul autre n'égalera l'horreur de ce que j'ai senti, de

ce que j'éprouve J'ai vu ta fureur et ta haine, j'ai

entendu ta bouche me maudire! Dans cet instant

toutes les douleurs humaines ont déchiré, flétri mon cœur, et j'ai supporté tout l'opprobre réservé aux plus

grands forfaits! Quand je monterai sur Téchafaud, du

moins j'y verrai la mort!,..:. La mort mon unique re-

fuge! A ces tristes plaintes succédaient, non des

pleurs, mais une effrayante inomobilité. Elle restait quelques minutes pâle, glacée, les yeuxflxés avec égarement devant elle, regardant sans voir, souffrant sans penser, heureusement privée de toutes les facultés de la mémoire at de l'imagination, et soustraite^ par un accablement apathique à la moitié de ses douleurs. Mais ses tourments ne semblaient être suspendus que pour lui donner la force d'en supporter ensuite, sans mourir, toute Ténergîe. Tout à coup baissant les yeux, ses regards tombèrent sur sa robe teinte de sang... Dieu, s'écria-t-elle en sfr levant avec impétuosité, le crime et le meurtre m'environnent!... De quel sang, juste ciel, suis-je souillée!.... Du sang innocent que je voudrais racheter au prix du mien !... Et qui Ta versé !... A ces mots elle retombe sur sa chaise. Oh 1 se peut-il, diVelle, que l'auteur de ce (drfait inconcevable m'ait donné le jour!... Et je dois m'immoler pour lui!... Que di&-je 1 sacrifier cette vie déplorable que je tiens de lui ne serait rien; mais mourir déshonorée! laisser un nom exécrable que l'atrocité du crime immortalisera ! emporter dans la tombe les malédictions de Yalmore! et ne pouvoir prouver mon innocence qu'en commettant un crime afffreux ; car je ne puis me justifier que par un parricide en devenant l'accusatrice de mon père!... Quand j'aurais la lâcheté de dénoncer le vrai coupable, que ferais-je d*une exis tence flétrie? Yalmore serait toujours perdu pour moi. Il aurait horreur d'une tille dénaturée ; et j'éprouverais le seul supplice qui me manque, je serai forcée d'approuver son mépris. Du moins ma conscience ne me reproche rien... Mourons! le ciel le veut, soumettonsnous. En prononçant ces dernières paroles ses pleurs endn coulèrent, et bientôt ce fut avec une abondance qui sans doute l'empêcha d'expirer de saisissement et de douleur.

On avait envoyé chercher lés gens de justice pour leur livrer la malheureuse Clara. Le prévôt de la maréchaussée

arriva avec sa brigade à cinq heures après midi. La cour et l'avenue du château étaient remplies de paysans bouillants de fureur contre celle qu'ils croyaient coupa* ble du plus horriblie crime. Us adoraient leur seigneur, et s'étaient promis de le venger ; car ils* pensaient que Clara séduirait ses juges par sa jeunesse bt sa beauté : ainsi ils avaient résolu de l'immoler eux-mêmes et sans délai. Fort supérieurs en nombre aui archers de la maréchaussée, ils étaient presque tous armés. Cependant ils laissèrent passer sans résistance la brigade qui se rangea au pied de la tour. Le prévôt entra dans la tour, et fut chercher Clara ; mais aussitôt que parut cette infortunée, la multitude furieuse se précipita vers elle pour l'arracher des mains de la maréchaussée. Néanmoins la seule vue de Clara aurait dû désarmer la colère et la haine : ses mains délicates, attachées derrière le dos, laissaient voir toute la perfection de sa taille ; ses longs cheveux blonds abattus couvraient ses épaules, et la douleur et l'effroi qui se peignaient sur son visage, donnaient à sa physionomie céleste une expression pathétique et sublime. Quoiqu'elle eûi fait le sacriflce de sa vie, le genre de mort qui s'offrit à elle lui fit horreur. Le glaive de la loi frappe sans passion et sans emportement ; c'est la Parque rendue visible qui coupe avec une morne tranquillité la trame de la vie : il est possible de mourir avec calme sur un échafaud^ mais il est affreux de périr victime de la rage inhumaine d'une multitude irritée, et d'exhaler son dernier soupir au milieu des cris féroces de la vengeance et de la haine. La maréchaussée fit son devoir , elle défendit Clara. Le prévôt la tenait dans ses bras, et menaçait de tirer sur le peuple. Cette menace porta la fureur au comble : deux séditieux tirent chacun nn coup de fusil, un archer est blessé, un combat terri' ble s'engage. Clara, pénétrée de terreur invoque le ciel; elle désire avec ardeur qu'une mort soudaine puisse la délivrer à l'instant des angoisses inexprimables de cette affreuse agonie.

Le peuple était au moment de triompher, de forcer la brigade, dont plusieurs archers étaient déjà culbutés; il allait saisir sa proie, lorsque tout à coup, une voix révé> rée, une voix puissante et libératrice se fit entendre, en criant avec force : Arrêtez, arrêtez... On obéit... Celte voix retentit jusqu'au fond du cœur de Clara, c*élait celle de Yalmore... La frénésie du peuple fut calmée comme par enchantement : on vit dans celte troupe forcenée la confusion, la crainte et le repentir succéder subitement à la fureur. Yalmore, commençant à sortir d*un long accablement, avait entendu ce tumulte effrayant, et se jetant hors de son lit, en passant une robe de chambre dans ses bras^ il était sorti précipitamment pour voJer dans la cour; là, perçant la foule du peuple intimidé, et s*élançant au milieu de la brigade qui gardait la tremblante captive, il se trouva en face de Clara , et à deux pas d'elle ! Â l'aspect de cette figure angélique et touchante dont tous les traits exprimaient la plus cruelle

souffrance, Yalmore oppressé, glacé, reste immobile

Une irrésistible pitié, le souvenir désespérant de son amour, celui de l'horrible catastrophe qui excitait en lui tous les transports violents d'une haine implacable, tous ces mouvements contraires, déchiraient, bouleversaient son âme... Il mit ses deux mains sur son visa^ en disant : Qu'on détache ses liens, et qu'on la conduise à Paris, avec les égards dus à son sexe et à sa naissance. H serait lâche d'insulter celle que la loi va juger. A ces mots il s'éloigna rapidement. Le peuple avait déjà fui. On porta Clara dans la voiture, car elle ne pouvait se soutenir ; et le prévôt se mettant à sa portière à la tête de sa brigade fit aussitôt prendre le chemin de Paris. Yalmore ordonna à tous ses domestiques d'escorter la voiture jusqu'au bout de l'avenue : ce soin était inutile, aucun paysan n*osa la suivre, ni même se montrer.

Yalmore rentra au château. II s'habilla. Son intention était de se rendre lui-même sur-le-champ à Paris, chez le cardinal de Richelieu, ami de sa famille et son protec*

tear depuis son enfance. Lorsqu*il fut habillé, voulant prendre quelques papiers dont il avait besoin, il entra dans son cabinet. Quel objet y frappa ses regards ! Il y vit le tableau qui représentait Clara tenant le malheureux Jules dans ses bras !... Des pleurs de rage et de douleur inondèrent son visage. furie sous les traits d'un ange^ s'écria-t-îl ; monstre d*hypocrîsie el de cruauté, tu n'embrassais cette innocente victime que pour regorger!

La candeur est sur ton front, et l'homicide trahison règne dans ton cœur!... Dieu! délivrez-moi du tourment de me rappeler cette figure trompeuse qui trouble ma haine et confond ma raison !... En achevant de prononcer ces paroles il décrocha le tableau ; il appela ses gens, et leur ordonna de couper en deux la toile, de conserver Timage de son fils, et de brûler celle de Clara. Ensuite^ quoiqu'il eût une fièvre violente, il partit aussitôt pour Paris.

La malheureuse Clara fut conduite à Paris dans les prisons destinées aux plus grands criminels : un lit de sangle, une chaise de paille, une petite table de bois, composaient tout Tameublement de cette triste chambre. Clara s'assit, en jetant autour d'elle de sinistres regards. Voilà donc, dit-elle, ma dernière habitation sur la terre! ia dernière demeure du crime !.«. Que de gémissements ont fait retentir ces murs 1 que de larmes ont été versées dans ce lieu !... Du moins j'y pleure sans -remords!... Pourquoi le sommeil n'y suspendrait-il pas mes maux? Mes jours, il est vrai, sont comptés^ dans quelques heures je n'existerai plus!... Mais, pour l'opprimé dont la conscience est tranquille, dont la vie est irréprochable, le sommeil n'est-il pas ici l'avant-coureur d'un éternel repos!... Cependant mourir abhorrée de Yalmore !... Ah! comment supporter ce poids accablant de douleur et d'ignominie!.. Un torrent de pleurs interrompit ce triste discours. Il était onze heures du soir : Clara se jeta toute habillée sur son lit; l'accablement lui procura quelques heures d'assoupissement. Que son réveil fut affreux !

Toutes ses doaleurs vinrent à la fois Fassaillir! Elle les sentit avec une énergie nouvelle; elle vit Yalmore désespéré demandant sa mort; elle vit dans toute leur horreur l'échafaud et l'opprobre, et tout son courage Tabandonna...

A neufheur.es du matin, elle entendit ouvrir les verroux de sa porte ; elle frémit croyant qu'on allait la conduire devant ses juges, mais elle vit paraître le vénérable père Arsène!... Son saisissement fut extrême; elle ne concevait pas qu'elle pût éprouver encore un mouvement de joie. Dieu ! s'écria-t-elle, voilà donc un être sur la terre auquel je puis ouvrir mon cœur, et qui va connaître mon innocence !... mon père, poursuit-elle, c'est devant Dieu que je veux vous parler, écoulez-moi... A ces mots elle se précipitée genoux. Le saint religieux se dispose à recevoir sa confidence sons le sceau sacré de la confession. Clara, loin d'avoir des aveux à faire, n'avait qu'à se justiGer ; elle ne nomme point son père, elle évite même de le désigner ; mais elle conte tous les détails de cette horrible matinée, elle dit commentra^sassin immola l'infortuné Jules... Malgré sa réserve, le père Arsène, d'après ce récit et les réponses faites à ses questions, ne peut douter que Montalban ne soit le meurtrier... Et pour la première fois, en exerçant son saint ministère, non-seulement il n'a pas besoin d'indulgence, mais son cœur est pénétré du plus profond sentiment de compassion et de tendresse. Cependant il voulut en affaiblir l'expression, en répondant à celle qui devait, au milieu de cet héroïsme, conserver toute l'humilité chrétienne. Ma fillè, lui dit' il, si le monde connaissait votre conduite, il dirait que vous avez fait une action sublime; mais ces louanges profanes, inventées par l'orgueil, ne sont pas celles qu'il m'est permis de vous donner. La piété n'admire aucune action humaine, elle ne peut que les approuver comme les simples résultats de l'obéissance aux décrets divins : car il n'y a rien de grand que la religion n'enseigne et ne prescrive. L'idée du beau moral

portée au plus haut point de perfection, c'est elle qui la iionne ; source éternelle de la vertu, elle en est encore le motif, le but et la récompense. Aussi n'accorde-t-elle aux saints mêmes que le nom de justes. De quoi serionsnoQs enorgueillis ? Sans la révélation connaîtrions-nous la véritable vertu ? Sans la soumission pourrions-nous la pratiquer? Quand nous faisons le bien, nous suivoqs Tesprit du précepte ou le précepte même qui le commande; nous n'avons que le mérite de nous soumettre. Eh quoi de plus juste que d'obéir scrupuleusement au Créateur? Alors même que nous paraissons parfaits, nous n'avons donc pu faire que des actes de justice. Ainsi, ma fille, glorifiez Dieu qui vous éclaire et qui vous inspire, et gardez-vous de vous élever à vos propres yeux. Mais, victime innocente de cet événement affreux, vous ne devez cependant pas vous accuser faussement; il faut tâcher (le vous justifier, si vous pouvez le faire sans dénoncer l'assassin. Vous pouvez dire qu'un meurtrier venu de la forêt fit le crime... Hélas! reprit Clara, à quoi servirait ce récit opposé à tant d'apparences contre moi, qui forment un ensemble de preuves dont la vérité toute entière pourrait seule démontrer la fausseté?*.. Je me suis rendue furtivement dans ce pavillon et à une heure indue pour moi!... Dans ce premier moment d'effroi, de trouble et d'horreur, ma bouche, en proférant la vérité a para faire l'aveu formel du crime , ces mots : Je tCai rien à dire pour ma défense, peignaient ma situation, et cependant me dénonçaient comme Tanteurdu meurtre !... Enfin Valmorea reconnu le poignard, le mouchoir et l'échelle de cordes qu'il avait vus la veille entre mes mains, et que j'avais cru dérober à ses regards ; il a dû se rappeler que son aspect, dans ce moment, m'avait causé un extrême embarras... et que j'ai même fait un mensonge pour lui cacher ce que renfermait cette fatale boîte. Comment pourrait-il n'être pas convaincu que c'est moi qui ai commis ce forfait atroce?... A ces mots^ le père Arsène pendant quelques instants garda le silence, ensuite

reprenant la parole : Il est vrai, dit-il^ que votre jastiQcation est presque impossible... Et savez- vous, ma fille, que votre père est arrêté, et qu*aujourd'hai il vous sera confronté?... GrandDieu! s'écria Clara, je 1ère verrai!... — Oui, ma fille... Je ne crois pas que Tauteur d'un tel crime se dénonce pour vous sauver, mais il peut se trahir... — Non, non, mon sort est décidé!... Ah! mon père, concevez-vous Thorreur de ma situation ? Pour arracher à réchafaud celui que les lois mêmes humaines et divines ne peuvent maintenant me prescrire d'aimer, je me dévoue à la mort la plus ignominieuse, à l'exécration publique, à celle du seul objet que j'aie tant aimé!... Car enfin il est inutile de vous rien taire, vous avez facilement tout deviné... Ce n'est point la piété filiale qui m'ordonne de m'immoler, c'est seulement le respect d'un nom sacré!... Je meurs dans l'infamie pour celui que la plus abominable i^mbition rendit le meurtrier le plus barbare; je sacrifie l'estime, la tendresse ou du moins la pitié de Yalmore, l'honneur, la réputation, la vie à celui qui jamais ne s'occupa de mon éducation, et dont je n'ai jamais reçu une caresse, un conseil pater^ nel !... à celui que je ne pourrais revoir sans frémir jusqu'au fond des entrailles !... — - Ma fille, votre sacrilice est fait. Nul motif humain, nulle vanité mondaine n'en souille la pureté. Vous n*êtes pius^ connue que de Dieu seul. Détachez entièrement vos regards de ce séjour mortel ; vous venez d'en disparaître, puisqu'on ne vous y voit plus telle que vous êtes : haïe des hommes en vous immolant à la vertu, qui peut mieux que vous mépriser la gloire humaine et la renommée? Vous êtes toute à Dieu : tandis qu'on vous accable ici de malédictions, il vous bénit; tandis qu'on vous condamne, il vous approuve ; tandis que des juges abusés se disposent à vous flétrir et à vous priver de la vie, le juge souverain vous prépare une couronne glorieuse et vous destine une heureuse immortalité!... -*• Cependant, mon père, une terreur secrète s'est emparée de moi... — Est-ce à vous

— aide redouter la mort ? — Je ne la crains pas : ponrrais-je

désirer de prolonger ma déplorable existence? Mais

les tourments. •• Je ne m'accuserai point du crime» on voudra peut-être un aveu ?... Eh bien» Dieu soutiendra votre courage; il vous donnera cette force surnaturelle qui fit triompher tant de martyrs de tout sexe et de tout âge... Vous Finvoquerez, ma fille ; il répond à la voix de imnocent opprimé... Vous avez mieux que Tinnocence. vous pourriez échapper aux supplices, à l'échafaud. Si vous périssez, combien votre mort sera précieuse devant Dieu!... Que peut produire tout reffort de la puissance humaine lorsque Dieu fortifie contre elle? Pourrez-vous sentir vos douleurs quand vous verrez Dieu vous tendre les bras, quand vous l'entendrez vous appeler, et quand votre âme toute entière s'élancera dans son sein ?... N'en doutez point, ma fille, la foi s'augmente par les sacrifices : la vôtre, à vos derniers instants, sera celle des saints, ▼OQs jouirez du ciel avant de le posséder. Dieu ne per* mettra pas que des douleurs matérielles l'emportent sur ces joies sublimes de l'âme : ses promesses sont des réalités, ses consolations effacent tous^les maux; elles sont des bienfaits qui surpassent toutes les félicités de la terre. Dieu voudra qu'au milieu de Tignominie et des tourments terrestres vous connaissiez la gloire immortelle et le bonheur des élus^ dont la faiblesse de nos organes ne nous permet de concevoir ni l'excès ni l'étendue; enfin votre mort sera plus belle et mille fois plus heureuse qoe celle du juste qui, dans les bras des siens, meurt tranquillement dans son lit. mon père ! s'écria Clara, c'est Dieu qui vous inspire et qui daigne me parler par votre bouche ! vous me fortifiez, que dis-je ! vous m'élevez au-dessus de moi-même! je ne songeais qu'à ma faiblesse ; je ne penserai plus qu'à la puissance qui me soutiendra!... Mais, mon père, promettez-moi de dire i Valmore, quand je ne serai plus, ces seuls mots : Elle ilait innocente, — Je vous le promets. — 11 suffît, je iDOQrrai satisfaite. Comme elle disait ces paroles, on. en*

tendit marcher sous les voûtes du vestibule qui conduisait à la prison. Clara joignit les mains et s'inclina profondément en silence devant le vénérable père Arsène» qui se hâta de lui donner sa bénédiction. Dans ce moment le geôlier vint annoncer que Clara était demandée et qu'on allait la conduire devant ses juges. Allez, ma 011e, lui dit le saint religieux, allez avec sérénité; le courage et la résignation ne vous manqueront pas. Clara resta un instant recueillie toujours à genoui, les mains jointes et la tête penchée sur son sein, ensuite elle se releva d'un air ferme et suivit le geôlier. Après avoir traversé les cours de la prison, elle arriva aux portes ex* térieures ; là, on la fit monter dans une voiture qui la conduisit au Palais de Justice où ses juges étaient rassemblés.

Lorsqu'elle entra dans la salle où Ton interroge les criminels, son aspect causa une sorte de saisissement à ces vieux magistrats, qui, sur les seules dépositions des domestiques de Yalmore, l'avaient déjà jugée dans le fond de leurs consciences. Sa beauté, sa jeunesse, la majesté de sa taille, Pair d'innocence et de candeur répandu sur toute sa figure firent succéder dans tous les cœurs Fétonnement et la pitié à la plus profonde indignation. On la fit asseoir sur la sellette... Dans ce moment elle aperçut Montalban qui devait lui être confronté, et que Ton invitait à s'approcher d'elle. Clara frémit; et, détournant les yeux, ses regards se portèrent sur un grand crucifix placé vis-à-vis d'elle : cette vue la ranima, son visage, qui venait de pâlir, reprit sa couleur naturelle et la plus douce expression de sérénité. Montalban, parles accusations portées contre Clara, venaitd'apprendre avec autant de surprise que d'effroi qu'il avait eu cette infortunée pour témoin de son crime. Étonné qu'elle ne l'eût point encore dénoncé, il s'attendait à l'entendre tout révéler dans cet interrogatoire, et il se préparait à tout nier. 11 s'avança vers elle d*un air farouche et avec des yeux enflammés de colère : Malheureuse !

lui dit-ily montre du moins du repentir; songe qu'il serait inutile de rétracter Faveu formel que tu fis hier!.. A ces paroles de la scélératesse la plus audacieuse, Clara tressaille, lève les yeux au ciel et garde le silence. Alors Tun des juges commence Tinterrogatoire. Il demande à Glaraquel motif a pu laporterau crime qu^elle a commis. Je n'ai point commis de crime, répond-elle. Gomme elle disait ces mots, on lui présente et le fatal couteau teint encore du sang de Tinnocente victime, et le mouchoir de soie, et les cordes. Clara, prête à s'évanouir, met ses deux mains sur ses yeux, et ses pleurs inondent son visage. Reconnaissez-vous ces instruments du crime? lui dit-on. Ses sanglots l'empêchèrent de répondre. Voici, reprit-on, le domestique qui vous remit la boîte qui les contenait; il dit qu'en recevant celte boîte vous lui recommandâtes le secret sur cet envoi?... — Il est vrai. — Yalmore, avant le meurtre , a vu dans vos mains ce poignard ; quand il entra dans votre chambre il remarqua que vous étiez troublée; lorsqu'il vous questionna sur cette boîte, vous fîtes un mensonge, dans Tintention de lui cacher ce qu'elle renfermait : niez-vous ces faits? -;- Non. Ils sont conformes à la vérité. — Cette boîte vient d'Allemagne ; qui vous l'envoya? — Je l'ignore. — Le hasard la fit tomber entre mes mains.— Pourquoi la reçûtes-vous mystérieusement ? pourquoi l'puvrîtes-vous? — 11 m'est impossible de répondre à ces questions, et cependant je suis innocente. — Qui donc a commis le crime ? — Je ne puis rien dire de plus. — C'est vous avouer coupable. — Je suis innocente'. — Vous a-t-on conseillé ce forfait? — Non. — Votre père vous a-t-il fait entendre que des vues d'intérêt devaient vous faire désirer la mort de cet enfant? — Jamais. — Votre passion pour ValmorC' a-t-elle rendu cet enfant qu'il chérissait l'objet de votre jalousie secrète? — J'avais pour ce malheureux enfant une affection maternelle. — Pourquoi donc l'avez-vous immolé et avec tant de préméditation? — Ma conscience et mes mains sont également

pures. — Avez-vous des complices? — Je n'en pais avoir, puisque je n'ai rien fait de criminel. — A quoi peut vous servir la simple et va^ue dénégation du crime avec Taveu formel de tous les faits qui vous condamnent? Défendez-vous donc. Expliquez-nous comment les instruments du crime se sont trouvés entre vos mains. Expliquez-nous votre mortel embarras dans cette occasion ; pourquoi vous vous introduisîtes furtivement à une heure indue dans le pavillon, pourquoi vous y étiez cachée sous cette table, pourquoi vous y étiez évanouie après l'assassinat commis, pourquoi en reprenant vos sens vous avez de premier mouvement proféré ces paroles :

Je n'ai rien à dire pour ma défense Répondez donc.

•— J'entrai furtivement dans le pavillon parce que je voulais causer une surprise agréable au malheureux enfant. Je lui portais un panier de fruit que je pbsai sur la

table, et je me cachai pour jouir de son étonnement

Cette explication naïve parut si puérile et si peu vraisemblable ; elle offrait par son enfantillage un contraste si révoltant avec l'atrocité des dépositions précédentes, qu'elle Qt horreur à tous les juges ; ces magistrats indignés ne purent s*empêcher de manifester le sentiment qu'ils éprouvaient par un murmure sourd, mais universel, qui mit le comble au découragement de l'infortunée Clara, déjà atterrée par la force des fausses preuves rassemblées contre elle.

Après un moment de silence, Tun des juges, reprenant la parole : Vous éprouvâtes, lui dit-il, des pressants remords à l'instant inême du meurtre, puisque vous perdîtes connaissance et qu'ensuite vous avez tout avoué : que la religion ranime en vous ces sentiments salutaires. Une entière sincérité pourrait peut-être faire commuer en une prison perpétuelle la peine de mort que vous méritez. — Que votre conscience prononce mon jugement, la mienne a dicté mes réponses. — Vous n'igno* rez pas à quels tourments cette obstination vous expose? — Je ne brave point cette effrayante rigueur; je l'ai

pré?ue; je m'y attends, mais j'oso espérer qoé Dieu soutiendra mon courage. — Le Dieu de vérité ne protège point le mensonge. — Âb ! le Dieu de ?érité sera ma force et mon appui... — L'appareil de la torture vous fera peut-être quitter ce langage hypocrite qui ne peut exciter qu'une profonde indignation. — Je parlerai ainsi jusqu'à la mort. — * Allez. €e mot fut prononcé d'un ton qui pétrifia Clara de terreur : son imagination lui pré^ senta tout à coup l'appareil affreux des supplices, et son sang se glaça dans ses veines. L'idée qu'elle allait périr dans les tourments lui fit désirer l'assistance du père Arsène; elle voulut le demander, mais la parole expira sur $es lèvres tremblantes ; ses yeux se couvrirent d'un nuage» ses idées se brouillèrent, sa raison égarée ne lui montra plus que confusément l'horreur de son sort ; elle ne conserva qu'un effroi machinal... Agitée de mouvements convulsifs, et ne pouvant se soutenir sur ses jambes, il lui fut impossible d'obéir à l'ordre de se retirer dans la salle prochaine ; on l'entraîna en la soutenant sous les bras. Lorsqu'elle* fut dans la pièce voisine on la posa sur une chaise, on lui fit respirer des sels ; elle resta plus de trois quarts d'heure dans un état de stupeur et dMmmobilité dont elle ne fut tirée que lorsqu'on vint lui annoncer qu'elle était jugée et qu'elle devait aller entendre sa sentence. Elle reprit toute sa tête ; et regardant autour d'elle avec étonnement : Je ne vois point, dit-elle, d'appareil de supplices ; ne dois-je les subir qu'après mon jugement? —Non, lui réponditon, vous ne serez point appliquée à la question. — Dieu de bonté! s'écria Clara, je n'ai donc plus rien à craindre ! Allons. En disant ces mots elle se leva ; et, délivrée d'une affreuse terreur, elle suivit d'un pas ferme ses conducteurs. Cependant à l'aspect de ses juges elle se troubla; mais une réflexion rapide sur sa situation et sa piété triomphèrent bientôt de cet instinct de là nature. Àvantdeluiliresasentence on luidéclara qu'elle étaitcon* damnée à mort. Elle resta un instant immobile; ensuite

croisant ses mains sar sa poitrine elle se mit à genoux en levant la tête et les yeux vers le ciel. Rayée du nombre des vivants , elle quittait déjà la terre, elle se réfugiait dansTasile éternel !... La ferveur passionnée de son attitude» Texpression sublime et céleste de sa figure, frappèrent d'étonneraent tous ses juges : l'auguste caractère de r innocence et de la piété, plus fort plus convaincant que les preuves matérielles et que Tinlime conviction de la faible raison humaine , fit passer rapidement le doute dans tous les esprits, imprima les remords dans tous les cœurs ; chacun se dit en secret : Se peut-il qu'elle soit coupable /... Et tandis que, soutenue par une puissance divine, elle était inaccessible à la crainte et soustraite à la douleur, aux regrets, ses juges interdits contemplaient en silence et n'osaient lire son arrêt. Endn on lui ordonna de se lever et d'écouter sa sentence. On l'arrachait à son extase, on la forçait de redescendre sur la terre; elle ne s'y retrouva qu'avec une douloureuse émotion. Elle éprouva un sentiment indéfinissable ; lorsqu'elle entendit acquitter entièrement Montalban , elle eut besoin de réprimer ce violent mouvement d'indignation, et en même temps elle s'applaudit devant Dieu de sauver les jours de son père aux dépens des siens, et de ne plus rien devoir au plus scélérat de tous les hommes... Elle frissonna lorsqu'on lui annonça le genre de mort auquel elle était condamnée ; ce détail présentait une image terrible qui ébranla son courage ! Elle était debout, et on la vit chanceler et pâlir quand on proféra ces paroles : Anne-Clara de Montalbany âgée de dix-sept ans, convaincue du meurtre prémédité du jeune Jules de Valmore^ est condamnée à avoir la tête tranchée, demain dmidiy sur la place de Grève, etc. Â ces mots : convaineue de meurtre, elle s'écria avec véhémence : Non, non.. Les juges lui imposant silence, elle se tut, et, baissant la tête sur son seiny^elle fondit en larmes... Lorsqu'on eut achevé de lire sa sentence, elle demanda la parole, et l'ayant obtenue : Je proteste, dit-elle, contre cet arrêt.

non par aucun espoir d'échapper à la mort, mais par respect pour la vérité; je n'ai point demandé de défenseur, parce que forcée de me taire sur les points les plus importants/ je n'aurais pu fournir de raisons en ma faveur. Je suis condamnée injustement ; cependant j'ai dû rêtre, et mes juges n'en sont à mes propres yeux ni moins intègres ni moins respectables. Je me résigne, mais sans me soumettre ; car je déclare hautement et je soutiendrai jusqu'à mon dernier soupir que ma sen* fence n'est fondée que sur des erreurs, et que je suis parfaitement innocente. Clara prononça ces paroles avec tant de calme, de douceur et de dignité, que tout l'auditoire en fut attendri. Dans ce moment les gardes qui devaient la reconduire dans sa prison, s'aTancèrent. Clara, rassemblant toutes ses forces, fut au-devant d'eux; elle les suivit avec une contenance modeste, mais d'un pas assuré. Il était six heures après midi; on la ramena dans sa prison. Elle trouva dans sa chambre un crucifix, un livre d'heures et un sablier. Elle reconnut le soin paternel du père Arsène. Le geôlier lui dit que le saint religieux viendrait auprès d'elle à la pointe du jour, et qu'il ne la quitterait plus... Â ce dernier mot elle soupira : cette promesse ne l'engage, dit-elle, qu'à me consacrer quelques heures!... Le geôlier ajouta que le père Arsène devait, durant une partie de la nuit, assister dans ses derniers moments un homm^ de la cour qui l'avait fait appeler. Ùesi le comte de***, poursuivit le geôlier; il n'est plus jeune, mais il a d'énormes richesses; c'est le plus grand seigneur de la cour ; il doit bien tegretter la vie. En disant ces paroles le geôlier sortit, et Clara resta seule. Elle éprouvait un besoin de prier Dieu qui suspendait en elle toute autre idée. Ce fut avec une consolation d'une douceur inexprimable qu'elle, se disposa à parler à ce juge suprême que rien n'abuse, et qui pour connaître l'innocence n'a besoin ni de témoins, ni de preuves, ni de discours éloquents. Dans le cours ordinaire de la vie, la foi même a trop souvent besoin d'ef-

— ^8 — forts pour se préserver de distractions dans la prière ; mais à Tapprocko d'une mort inévitable , la piété devient le sentiment dominant du cœur; la prière prend naturellement alors un caractère véhément et passionné, et elle est délicieuse^ si Tâme est exempte de remords. Que doit-elle être, lorsqu'on meurt généreusement pour la vertu? lorsque dans tout Téclat de la jeunesse» on olTrc à Dieu le sacrifice volontaire d'une vie pure?..*

Clara se mit à genoux devant le cruciûx. Avec quel profond sentiment d'attendrissement, de reconnaissance et d'amour, elle contempla cette image révérée qui lui retraçait toutes les idées qui dans sa situation pouvaient le mieux foftiQer, élever et toucher son âmel Elle trouvait à la fois dans cette contemplation Texempie du dévouement le plus sublime, le modèle divin du courage héroïque et de la résignation parfaite. Qui pouvait mieux lui enseigner à supporter sans fiel et sans aigreur Tinjustice des hommes, à souffrir avec douceur, avec patience les outrages, Tignominie et la mort? Chaque pensée accroissait sa force, exaltait son imagination, épurait, ennoblissait ses sentiments. Chaque élan de son cœur semblait doubler en elle la faculté d'admirer et d'aimer; et par* Tenue au dernier degré d'enthousiasme religieux, perfec* tlonnée par Tamour divin , elle n'était plus capable de regretter des biens périssables. £IIe n'avait plus besoin de résignation ; le ciel s'entr'ouvrait pour elle ; son âme, dégagée de toutes les affections humaines, brûlait des*y élancer et de jouir de sa glorieuse immortalité. rédempteur de Id race humaine, s'écria- t-ell a, vous voyez à vos pieds la plus faible et la plus imparfaite détentes vos créatures! Jusqu'ici je n'envisageai jamais sans frémir le malheur ou la mort , et surtout la perte de la réputation *, et dans celte nuit terrible, la dernière de mes nuits, après être devenue pour celui que j'aimais un objet de haine et d'horreur, après avoir entendu la sentence qui me dévoue à l'exécration publique et à celle de la postérité , je ne trouve au fond de mon âme que du

ealroe et la plus sublime espérance... prodige d*une divine miséricorde I Oui^ sans doute, ce courage est un don du ciel : plus je sens qu'il m'est étranger, ^lus il affermit ma foi, plus il accroît mon amour et ma gratitude*. • Tout est miracle maintenant dans mou existence! C'est en vain que la mort s'offre à moi sous une forme menaçante» ignominieuse, et dépouillée même du repos delà tombe; c'est en vain que la voix redoutable delà justice humaine médit avec opprobre : Tu seras privée des honneurs de la sépulture ; une puissance surnaturelle anéantit pour moi ces horribles images ; une voix céleste qui parle à mon cœur, m'empêche d'écouter ces vains, murmures! C'est Dieu qui m'anime et qui chasse loin de moi la crainte et la terreur. Sa bonté sans mesure ne se contente pas de protéger, dé soutenir l'être fragile qui s'abandonne à lui; il fait plus, il le transforme; mes pensées mêmes ne m'appartiennent plus, elles ne- viennent pas de moi ; une heureuse et bienfaisante inspiration les produit!...

A ces mots, Clara jeta les feux sur son sablier, et elle vit que le sable était entièrement écoulé ; alors elle le retourna pour la troisième fois : elle connut ainsi qu'il était une heure après minuit, et que le dernier jour de sa vie venait de commencer... Elle regarda un instant couler le sable : Cette image, dit-elle, n'a rien d'effrayant pour moi, puisqu'il ne nie reste plus sur la terre une minute de bonheur! Ce sable en se précipitant, n'emportera désormais ni mes plaisirs ni ma joie : sa rapidité ne peut qu'abréger mes peines... Ici la sensibilité déchira son cœur, ici l'erreur et Taveuglement causèrent ma perte ; et bientôt je contemplerai avec ravissement Tauguste vérité sans voiles, sans nuages, toujours éclatante, toujours inaltérable; bientôt j'admirerai, j'aimerai avec enthousiasme et sans inquiétudes!... Dans peu d'instants ma captivité va finir;. ceux mêmes qui m'ont condamnée vont me délivrer. Lorsqu'on viendra me chercher pour me conduire à Téchafaud, lorsque ce&

deux battants, cerclés de fer, s'ébranleront, et qu'on entrera dans celte prison, je verrai s'ouvrir pour moi la

porte de l'éternité ! Avec quelle ardeur je franchirai

le seuil dé cette triste enceinte!.. Ces dernières réflexions plongèrent Clara dans une profonde rêverie ; sa situation et sa piété élevaient tellement son âme, que son intelligence n'étant plus en proportion avec cette hauteur de pensées, elle n'avait plus la faculté de suivre ses idées. Elle se perdit dans un vague sublime et délicieux. Sans doute Tâme religieuse épurée, animée par la foi, peut pressentir les biens éternels; mais dans ces moments d'une extrême exaltation, l'imagination se trouble, l'esprit s'anéantit, la pensée n'est plus distincte, nul langage humain ne pourrait l'exprimer : la méditation a des bornes, la sensibilité n'en a pas. Ainsi donc il est des limites pour tous ces dans éclatants, ces facultés brillantes qui flattent notre orgueil ; il n'en est point pour l'âme : elle peut s'élancer dans l'infini, s'unir aux habitants du ciel et se reposer dans le sein même de la divinité.

Clara ne fut arrachée à cet état de contemplation que par l'éclat du grand jour ; elle aperçut tout à coup une lueur éblouissante qui semblait éteindre la lumière de sa lampe. rayon d'immortalité ! s'écria-t-elle ; oui, ce jour si brillant et si pur est pour moi l'aurore du jour éternel. que m'importe la sentence qui me couvre d'ignominie aux yeux des hommes! à peine aura-t-on exécuté Tarrêt, qu'il sera révoqué par le juge souverain de toutes les puissances de la terre. Déjà Ton annonce au peuple mon supplice, déjà l'on en fait les apprêts ; dans^ peu d'heures je monterai sur l'échafaud, mais avec quel sentiment d'amour, d'espérance et de joie ! Chaque degré de réchafaud m'éloignera, sans retour, de cette terre de douleur, et me rapprochera du ciel !... Dans ce moment les cris insultants de l'indignation publique proclament partout ma mort; mais Dieu me dit : Tu vivras à jamais dans la gloire ! En prononçant ces parole»

elle serra fortement ses mains jointes contre sa poitrine, et eUe resta quelques instants dans cette atlitude, absorbée dans le plus profond sentiment de reconnaissance et d'amour que la foi puisse produire. Tous les dons de la grâce divine, toutes les joies mystérieuses de la piété, se trouvèrent rassemblés dans ce eœur innocent, si digne de les recevoir et de les ressentir : nul retour inquiétant sur le passé, nul trouble de la conscience n'en corrompit la douceur. Elle recevait la plus précieuse récompense d'une vie religieuse et pure; Dieu lui révélait 9 dans cet instant, toute la félit;ité des

A quatre heures du matin elle prit son livre de prières ete]le pria jusqu^à six heures. Alors elle se revêtit d'un& longue robe blanche, ensuite elle reprit son livre et se remit à genoui. Dans ce moment le père Arsène entra dans sa chambre. Ce saint religieux s'attendait à trouver Clara pâle, tremblante, abattue, et il fut frappé d'étonnement et d'admiration en jetant les yeux sur elle : il la voyait à la fois calme, animée, rayonnante ! Où suis-je, s'écria-t-il; de quel état brille ici la majesté divine! Grand Dieu ! votre toute-puissance me paraît moins admirable quand elle change tout à coup la face des empires ou qu^elle suspend les lois de la nature, que lorsqu'elle sait revêtir ainsi de force et d'héroïsme une jeune iilte si faible et si timide. Clara! poursuivit-il, je vien^ d'assister dans ses derniers moments un homme, un vieux guerrier, fameux entre les braves par sa vaillance et ses hauts faits, et je n'ai pu dissiper ses terreurs; on Ta vu tourmenté jusqu'au dernier moment par les regrets de l'ambition et par l'effroi de l'éternité!... Et vous, ma fille^ vous qui n'avez connu que la sainteté du cloître, vous qui n'avez cherché dans le mariage qu'un prolecteur vertueux et qu'un ami fidèle ; vous, enfin, dont les passions humaines n'ont jamais altéré l'innocence, vous ne voyez daps la mort qu'un but heureux et 4ue la récompense des peines de la vie. Venez, ma fille,

Tenez fortifier encore voire courage, venez achever de vous unir au Dieu, plein de miséricprde et de bonté, qui vous appelle et qui va vous recevoir dans son sein, l'ai obtenu les permissions nécessaires pour vous administrer ici le plus augusfe des sacrements. Â ces mots, Clara se prosterne^ le père Âi*sène s'assit à côté d'elle, il écouta Clara pendant quelques minutes, ensuite ouvrant une boite d'argent qui renfermait une hostie consacrée, il la communia. Ce fut alors qu'elle se crut véritablement transportée dans le ciel, elle possédait Dieu! La pureté de ses idées, le calme délicieux de son âme, Fardeur de sajoie^ sa reconnaissance passionnée, tout lui attestait cette union surnaturelle et divine ; l'univers acheva de s'anéantir pour elle. 11 ne fut plus au pouvoir des maîtres de la terre, armés de toute l'autorité souveraine/ de troubler ou d'intimider ce cœur élevé au-dessus de la nature humaine par une croyance toute- puissante, par les hautes espérances et par un sentiment indéfinissable et

sublime Elle ne parlait plus; à côté du père Arsène,

elle était seule avec Dieu, lorsque le geôlier entra. H avait un air mystérieux qui frappa le père Arsène : après un moment de silence il prit la parole pour demander un secret inviolable sur ce qu'il allait dire. On le promit. Alors présentant à Clara une lettre cachetée : voici, lui dit-il, un billet que l'un de vos ju^es, et le plus âgé, est venu m'apporter pour vous, en me recommandant de vous le donner en secret et de vous cacher çon nom ; souvenez-vous de la parole que vous m'avez donnée. Clara reçut le billet, et le geôlier sortit aussitôt. Clara/ remit la lettre au père Arsène, qui, rompant le cachet, lut tout haut ce qui suit :

a Vous êtes innocente. Je n*en ai d'autre certitude » que celle que m'ont donnée votre physionomie, votre B maintien, l'assurance et le calme de vos réponses; » mais, après les preuves foudroyantes accumulées con- » tre vous, il fallait avoir l'expérience d'un demi-siècle D pour vous absoudre La jeunesse ne peut ni ne doit

» juger ainsi; elle n'a pas eu le temps de comparer as-» j> sez le langage da crime hypocrite avec celui de Tinno- » cence. La vérité, obscurcie par de fausses apparences » peut rémouvoir et non la convaincre. D'ailleurs, une n grande partie de vos juges a dû craindre, en vous écou- » tant, de céder à la séduction de la beauté ou d'en » être accusée. J*ai soixante et dix ans ; je vous ai donné » ma voix, et je voudrais encore vous sauver; il en est » un moyen : feignez un mal subit et violent, le méde- D cin de votre prison, déjà gagné par moi, secondera ce » stratagème ; prolongez cette feinte : pendant ce temps D j'agirai, je verrai le ministre, je me constituerai votre » avocat et votre défenseur, j'obtiendrai la révision de » la procédure, et je vous réponds du succès. Vivez, » c'est le souhait sincère du plus vieux de vos juges, d Eh bien, ma 011e ? demandale père Arsène. Mon père, répondit Clara, hier je désirais la mort, mais surtout pour être délivrée d'une existence odieuse; aujourd'hui» j'ai oublié le songe pénible de la vie : durant la nuit entière qui vient de s'écouler, le souvenir de mes affections terrestres, et de ma tragique aventure, ne s'est pas une seule fois offert à mon imagination ; je n'ai vu que Dieu,. je n'ai écouté que lui ; la terre a disparu pour moi ; mon âme a pris son essor vers le ciel, elle ne retomberait désormais sur la terre qu'avec une extrême douleur* Cependant je sais qu'il ne m'est pas permis d'abréger moimême mon exil, et que si j'avais un moyen légitime de prolonger ma vie, il faudrait l'employer; mais on me propose un mensonge et des artifices qu'il me serait impossible de soutenir : je puis et je dois rejeter une telle proposition. A ces mots, le père Arsène éprouva une si vive émotion qu'il lui fut impossible de répondre. Il ne se lassait point d'admirer tant de courage uni à tant de simplicité, ou, pour mieux dire, il admirait la religion qui peut seule douner de semblables vertus. Après un moinent de silence, ma fille, lui dit-il, remplissez donc votre noble destinée. Vous n'avez vécu que pour la vertu^

allez mourir pour elle. Votre vie fut heureuse et paisible^ un orage terrible en termine le cours; mais Dieu a permis cette tempête d'un moment, afin de doubler dans l'éternité le prix qui vous est réservé! Employons utilement tous les moments précieux qui vous restent, doD- Dons-les tous à la prière. En disant ces paroles il se mit à genoux à côté de Clara, et il lut tout haut les prières solennelles que TEglise a consacrées pour les mourants. Plus d'une fois le vénérable religieux sentit ses yeux se remplir de larmes, en voyant la touchante ferveur et la fermeté de la jeune victime, dont la figure loin d'annoncer l'approche de la mort, brillait d'un éclat surnaturel*

Le père Arsène venait de finir la lecture des prières, lorsque l'horloge de la prison sonna onze heures trois

quarts Clara écoute, et dit d'un ton calme : bientôt

ma dernière heure va sonner!.... mon Dieu, s'écriat-elle, c'est avec toute l'effusion d'un cœur pénétré de reconnaissance que je vous remercie de vos bienfaits sans nombre! je vous remercie de m'avoir préservée de la contagion du vice, et d'avoir placé ma jeunesse dans un saint asile, sous la direction de ce respectable religieux; je vous remercie de m'appeier à vous avant que j'aie pu connaître le trouble des passions et les séductions du monde; je vous remercie enfin de m'avoir choisi un genre de mort sans souffrances, et qui m'a donné le temps de me préparer, avec toutes mes facultés,

à paraître devant vous! A ces mots, se tournant

veisle vénérable vieillard qui l'écoutait avec ravissement : et vous, pourauivit-elle , vous, mon véritable père, daignez me donner une bénédiction paternelle. Oui, ma fille, répondit le vieillard ; mais n'oubliez pas devant Dieu l'infortuné qui vous donna la vie. Ah! c'est

lui qu'il faut plaindre^ et non son innocente victime!

mon père, reprit Clara, je serai 'bientôt au pied du suprême tribunal, et j'implorerai pour lui la miséricorde diviiiO

Ici Clara s'arrêta, croyant entendre du bruit dans le

— Jo

vestibule delà prison. Mon père, dit-elle, bénissez votre enfant ; que je.reçoive, avant de mourir, un adieu paternel! mon Dieu! s'écria le saint ^vieillard en

étendant sur la tête de Clara ses deux mains tremblantes, souverain protecteur de Tinnocence, recevez cette enfant dans votre sein, et pardonnez-moi les larmes que je répands sur son sort! Je sens que je ne devrais que

vous bénir d'une mort si glorieuse, quand, dans ce moment, toutes les puissances célestes s'en réjouissent

Et vous, ma fille, allez recevoir la couronne immortelle suspendue déjà sur votre tête; allez, vierge pure. Dieu vous

appelle et les anges vous attendent Allez en paix :

que nulle inquiétude ne trouble la joie d'un si beau triomphe ; Dieu ne permettra point que votre mémoire, sur la terre, r^ste indignement calomniée; reposez-vous sur lui du soin de la justifier d*une manière éclatante. Quant à moi, fidèle à ma parole, j'irai demain trouver Valmore, et je lui dirai avec tout Taccent de la vérité : Clara fut innocente.,,. Au nom de Valmore, Clara tressaille, ce nom fit sur elle l'impression d'un ancien souvenir tout à coup retracé. Depuis quinze heures son âme était si intimement unie à Dieu, que nulle pensée terrestre n'avait pu s'offrir à son esprit. Valmore! reprit-elle, non, mon père, ne le voyez points... c'est à . Dieu seul que j'adresse mes derniers vœux. Non, ne parlez point à Valmore, ne serons-nous pas réunis et ne suis-je pas sûre de me justifier en présence de

Dieu?

Dans ce moment l'horloge sonna midi!... Le père Arsène frémit. Clara, toujours à genoux, lève ses mains innocentes vers le ciel, en s'écriant avec transport, la

voilà donc cette heure suprême ! En prononçant ces

roots avec l'expression la plus véhémente, elle croisa ses bras sur son sein, et elle resta quelques instants plongée dans le plus profond recueillement. Ensuite se levant, elle prit le sablier, et le rendant au père Arsène, reprenez ceci, lui dit-elle, le temps est fini pour moi Voici

— sole livre de prières, il a fait ma consolation et ma force, conservez-le toujours;... mais je garderai ce crucifix jusqu'à mon- dernier soupir!... Gomme elle disait ces paroles, la porte de la prison s'ouvrit brusquement; on

venait chercher Clara pour la conduire à Téchafand

€lara tira de son doigt une superbe bague, et la donnant au père Arsène, elle le chargea de vendre ce diamant et d'en distribuer Targent aux pauvres. Alors se ressouvenant qu'elle portait un bracelet qui renfermait les portraits de Yalroore et de Jules, elle rompit la chaîne qui l'attachait à son bras, et le remettant au père Arsène, elle le pria d'envoyer ce bracelet à la sœur de Yalmore. Ensuite elle prit son cruciûx, se couvrit d'un grand voile blanc, et se remit entre les ma|Qs de ses conducteurs. Le père Arsène la suivit; on la nt monter avec lui dans une voiture de deuil qui traversa lentement tout Paris. Clara, cachée par son voile, trompa l'avide curiosité de la foule qui se précipitait sur son passage ; et, pour elle, exaltée par les plus sublimes sentiments de piété, elle ne vit rien de ce qui passait autour d'elle, et elle n'entendit que les douces exhortations du père Arsène. Arrivée à la place où se trouvait Téchafaud, la voiture eut beaucoup de peine à percer la foule immense rassemblée sur la place. Les gardes firent ranger le peuple ; la voiture s'arrêta au pied de Téchafaud, on ouvrit la portière. Clara descendit : deux gardes voulurent la 'soutenir, elle les repoussa doucement. Elle s'avança d'un pas rapide autant qu'assuré vers Téchafaud ; et là, se retournant pour voir si son vénérable confesseur la suivait, elle s'arrêta un instant pour l'attendre, ensuite elle monta les degrés de l'échafaud. Parvenue au sommet, elle ôta son voile : dans ce moment sa beauté parut si éclatante et si majestueuse qu'elle trappa d'étonnement et d'admiration tous les spectateurs. Clara debout tenait son crucifix fortement appuyé contre sa poitrine, ses yeux étaient élevés vers le ciel, et dans cette attitude sa physionomie charmante exprimait toute la candeur

d'une innocence angélique et toute la ferveur d*une piété sublime. On la regardait avec une immobilité silencieuse, la surprise semblait avoir pétrifié toute cette multitude. Après un moment de silence, Clara se mit à genoux en disant à baute voix : je meurs innocente! Mon Dieu, pardonnez à lauteur inconnu du crime, ouvrez son cœur au repentir !•«.. Pardonnez moi mes fautes, et daignez accepter avec voire bonté paternelle le sacrifice volontaire de ma vie... Â ces mots, on entendit mille voix s'écrier et répéter avec une extrême véhémence : elle est innocente! elle est innocente!... Clara, ne voyant que Dieu, ne désirant que la mort, se retourna vers le père Âi^sène pour recevoir sa dernière bénédiction, ensuite elle dit, en penchant sa tête sur le billot fatal : ô mon Créateur! ô'mon pèrel me voilà donc tout à vous!.... On frémit alors en voyant briller dans les mains du bourreau le fer meurtrier qu'il élevait en Tair.... Dans ce moment un homme à cheval fendit la presse en s'écriant : Grâce! grâce ! Sa Majesté fait grâce à la coupable. A cette nouvelle inattendue les acclamations de joie les plus bruyantes firent retentir la place, et la plus grande partie du quai.... Le père Arsène remercie Dieu; mais Clara, retombant du ciel sur la terre, ne put supporter cette résolution sans une vive donleor. Hélas! dit-elle, il faut attendre et souffrir encore!.... En prononçant ces paroles, elle voulut se lever ; ses forces Tabandonnèrent ; elle tomba évanouie dans les bras du père Arsène. Elle descendit sans connaissance de cet échafaud sur lequel elle venait de monter avec tant de courage. On la porta dans la voiture, et les gardes eurent ordre de la conduire dans un couvent cloîtré^ uniquement destiné à recevoir, par lettres de cachet, les personnes de son sexe souillées de quelque crime ou déshonorées par une vie scandaleuse. *

La grâce de Clara avait été obtenue par Valmore avant même que la sentence eût été prononcée. Lorsque Clara^ emmenée par une brigade de maréchaussée eut quitté le

château, Vaîmore^ comme on l'a dit, parlit lui-même pour Paris deux ou trois heures après Clara. Il arriva trop tard à Paris pour voir le cardinal de Richelieu ; mais il en obtint une audience le lendemain à sept heures du matin. Le cardinal était instruit déjà de sa funeste aventure. Ce ministre, que plusieurs actions rigoureuses représentent à la postérité comme un homme cruel et vindicatif, eut cependant un cœur généreux et sensible (1). En jugeant la conduite de ce grand homme, on aurait du songer qu'il fut dépositaire et non possesseur véritable de h suprême puissance. La clémence en politique est une vertu d'une telle hauteur, une vertu si divine, qu'elle n'est l'attribut que de la souveraineté qui seule a le droit de Fexercer. Ainsi le prince peut quelquefois n'écouter dans les affaires d'Etat que les mouvements de son cœur; le ministre auquel il a donné toute sa confiance ne doit agir que pour l'intérêt du souverain, et pour soutenir l'autorité royale. L'un peut souvent fléchir avec grandeur, l'autre doit être inflexible comme est la loi : il serait infidèle, et il usurperait le plus beau droit de la royauté, s'il osait être clément avec quelque risque seulement apparent. Tel est le malheur d'être gouverné par un premier ministre. Plus ce ministre aura de génie et de principes, et plus le gouvernement sera sévère. Le pouvoir suprême ne saurait être paternel que lorsqu'il est exercé par le maître même. Richelieu, parvenu au conoble de la faveur, se promit do soutenir les droits du trône, d'accroître la gloire et la prospérité de sa patrie, et d'abaisser l'orgueil des ennemis de la France. En formant ces nobles projets, il fallut aussi prendre la résolution de se maintenir dans sa place, et de renverser tout ce qui s'opposerait à son plan. Il extermina ses ennemis; mais ces ennemis eussent anéanti ses grands desseins, et ils ne furent tous que des conspirateurs. Ces actions violentes ne doivent être

Cl) Voyez to'is tes m(5moire^ parliculiers de ce temps.

regardées que comme des coups d'Etat, qui, commandés par la politique, ne violèrent point les lois sévères d'une stride justice; et la France leur dut son salut et son élévation. Celle rigueur, attribuée au caractère le plus implacable, ne fut qu'un calcul de prévoyance. Richelieu eut des mœurs douces et faciles ; il inspira la terreur aux factieux, mais il se fit adorer de tous ceux qui Tentourèrent. Dédaignant les routes vulgaires, ce fut par le seul charme de son esprit et non par Tintrigue qu'il parvint à la faveur. Armé d'une autoiité souveraine, il ne chercha point à se faire un parti pour la conserver ; il déjoua les cabales et n'en forma jamais. Il ne maintint sa puissance que par une surveillance infatigable, il ne la fortifia que par de grandes actions. Enfin il fut le seul favori ^ui sût obtenir l'admiration de ses contemporains et celle des cours étrangères et rivales.

Valmore, en entrant dans le cabinet du premier ministre, courut se jeter à ses pieds, en disant d'une voix

étouffée : Monseigneur! point de torture et point de

mort j'ai dû recevoir sa main!... Qu'elle soit enfermée pour jamais dans un cloître.... Sa mort affaiblirait ma haine, et je veux conserver toute l'horreur qu'elle m'inspire. — Mon cher Valmore, ditle cardinal attendri, en relevant affectueusement Valmore et en le faisant asseoir, combien je vous plains! Ce crime est inouï!

Il faudrait un exemple — Âh, monseigneur! qui

pourra jamais commettre un semblable forfait?.... — H est vrai qu'un tel excès de férocité ne doit pas se renouveler! Si jeune, avoir un cœur si barbare! Et sa

beauté, dit-on, est incomparable? — A ces mots, Valmore tressaille, se soulève et retombe sur sa chaise en pâlissant. Dans ce moment son imagination lui représentait si vivement la figure de Clara, qu'il erut la voir ellemême, et qu'il aurait voulu fuir de cette chambre pour

l'éviter Ah! s'écria-t-il, périsse sa funeste beauté,

ou que du moins j'en perde à jamais l'insupportable souvenir! Mais, Monseigneur, je conjure Votre Eminence

--iode m'accorder sa grâce — Pour qu'il me fût possi

ble de tous refuser quelque chose dans Tétat où vous êtes, il faudrait que l'intérêt de TEtat s'opposât à vos désirs. Elle aura sa grâce, je me charge de l'obtenir ; mais le roi voudra sûrement qu'elle soit jugée solennellement et conduite àTéchafaud : il faut qu'au moins elîe éprouve toute la terreur d'une si juste condamnation. Pour vous, mon cher Yalmore, vous pouvez attendre de mon amitié toutes les consolations qu'il me sera possible de vous donner. Tâchez de vous calmer, soignez votre santé qui me paraît être si altérée, et quand vous serez en état de réfléchir sur les choses que vous pouvez désirer qui dépendent de moi, venez me retrouver, me parler à cœur ouvert, et soyez sûr d'avance que je ferai tout pour votre avancement et pour élever votre fiortune. Monseigneur, répondit Valmore, je n'ai plus qu'une seule ambition, celle de me distinguer dans les armées; j'aurai l'espoir d'y trouver une mort honorable. Non, dit le cardinal, i] faut vivre pour servir le roi et la patrie. A ces mots le cardinal se leva, Yalmore prit congé de lui et sortit. 11 retourna sur-le-champ dans son château. Une fièvre brûlante ne l'avait point quitté depuis le jour de l'affreuse catastrophe. Cependant, arrivé dans son château, il ne voulut se mettre au lit, malgré les instances de sa sœur, qu'après avoir présidé aux funérailles de son tils, dont il fit déposer le cercueil dans la chapelle du château. On avilit embaumé son corps, qui devait être mis dans un magnifique tombeau, que son malheureux père se proposait de lui faire élever.

Yalmore, accablé de fatigue et de douleur, consentit enfin à se coucher à huit heures du soir : la triste Amélie s'assit au chevet de son lit^ décidée à le veiller une partie de la nuit. Quoique le médecin eût prescrit le silence, Yalmore, qui avait sa parfaite connaissance, s'entretint toute la nuit avec sa sœur. Ah! laissez-moi parler, lui disait-il, le silence me dévore ! Que m'ordonnez-vous de renfermer dans ce cœur déchiré! Des

tourments îneiprimables. Hélas! je ne les soulagerai pas en gémissant ; mais comment interdire la plainte à dételles souffrances!... délire de Tambition!... Le cardinal a cru m'offrir quelques consolations en me parlant d'avancement et de fortune ! Ah! que je mé*

prise la puissance humaine!... Ce fameux ministre, ce grand homme tient entre ses mains les destinées de FEurope; et quand il lui serait possible de changer la face entière du globe, et de conquérir toute la terre»' que pourrait-il sur un cœur qui vient de perdre ce qu'il aime !... Sans doute, reprit Amélie, les consolations d'un tel malheur ne peuvent être données que par la puissance divine; c'est donc à elle qu'il faut recourir. Ah! dit Yalmore en soupirant, ose-t-on lui demander un miracle? — Oui, tous ceux qui peuvent guérir un cœur

profondémetit blessé. Dans de tels maux, la force d'âme nécessaire pour les supporter, la patience, la résignation, sont des prodiges ; la religion seule peut les faire : en doutez- vous? — Je consens à vivre, n'est-ce pas un acte de foi? Sans la religion, qui pourrait m'empêcher

de me délivrer de dette existence abhorrée? — Cette

religion si sainte, qui vous empêche de commettre le seul crime irrémissible, ne vous offre-t-elle pas déjà la plus puissante de toutes les consolations? Comme vous le disiez, tous le^ monarques de la terre voudraient en vain adoucir votre douleur, mais la religion vous dit : Votre fils est heureux; il jouit d'un bonheur suprême, il en jouira toujours!... Qu'elle est bienfaisante, qu'elle est adorable la voix céleste qui nous tait entendre ces paroles ravissantes! Ecoutons-la, n'écoutonsqu'elle!

C'était ainsi que la sage Amélie cherchait à calmer le désespoir de son malheureux frère, qui, détaché de tout, dépouillé de toutes les espérances humaines, désabusé des illusions qui font aimer la vie^ ne pouvait en effet que par des idées religieuses reprendre de la force et du courage.

Il n'y a que les saints, ou les cœurs profondément

tendres, qui puissent sentir le néant de tontes les vanités ! Que sont pour eux les succès, les louanges, le faste, la fortune, au prix des jouissances de Târae ! Oh ! comme ils sacrifieraient sans effort tous les biens frivoles de convention pour se délivrer d'une vive inquiétude sur l'objet de leur affection, ou seulement pour abréger

une absence l £t dans la douleur, quel triomphe

d*amour-propre, ou quel succès d^ambition pourrait les consoler ou les distraire ! Ah ! que la sensibilité dans •» joie ou dans ses peines rend raisonnable sur tout ce qui neTintéresse pas! Jacnais la philosophie n'a fait comme elle mépriser les faux biens, et connaîtra la petitesse et la puérilité deTorgueil.

Sur les dix heures du soir, Valmore cessa de parler, mais non de s'agiter et de gémir; tout à coup à minuit il

s'écria : Non, je ne veux point que son sangscAt versé!

cet ange, du haut du ciçl, m'ordonne d'empêcher ^a

mort Cependant si le cardinal oubliait sa ^omesse.

dans quelques heures elle périrait!...,. Â ces mots il demanda une écritoi^e, et il écrivit à la hâte au cardinal pour le conjurer, dans les termes le9plus pressants, ée ne point oublier qu'il lui avait promis formellemeat la grâce de Clara, et il envoya sur-le-champ à Paris un homme à cheval chargé de cette dépêche. Jusqu'au retour du courrier, Valmore fut dans ufl état d'agitation qui augmenta sa fièvre de la manière la pkis effrayante. 11 eut même des moments de délire : tantôt il voyait Jules, sous la figure d'un ange, lui demander de défendre les jours de Clara, tantôt il croyait être témoin du supplice de Clara; alors il frémissait, il voulait s'élancer hors de son lit, il remplissait d'épouvante too» ceux qui l'entouraient. Dans d'autres instants, reprenant sa connaissance, il demandait si son courrier était revenu; on 0e pouvait le tromper à cet égard, car on savait qu'il ne croirait que le rapport du courrier même. Enfin le courrier revint chargé d'un billet écrit de la propre main du cardinal, qui mandait en peu de lignes

jue Clara, conduite sur l'échafaud^ avait montré un courage extraordinaire, qu'elle avait eu sa grace^ et qu'elle ^tait renfermée pour sa vie dans un couvent. Valmore respira, et reprit un peu de calme, n'avait défendu que sous aucun prétexte on lui dît un mot relatif à Clara, et même, avait-il dit à sa sœur, s*il m'arrive de vous parler d'elle, ne me répondez point; écoutez-moi en silence, et que surtout ce nom exécrable ne frappe jamais mon oreille : il n'y a pas de puissance humaine qui pût me le faire prononcer.

Quelques heures après l'arrivée du courrier, il fit plusieurs questions sur le couvent de Clara, et sur la manière dont on y traitait les recluses enfermées par lettres de cachet. Amélie répondit brièvement, qua lorsque leurs familles payaient des pensions elles étaient dans des appartements particuliers, tandis qae les autres cou- ( baient dans des dortoirs, et mangeaient ensemble dans (les réfectoires. Au bout d'une heure de silence Valmore

reprenant la parole : Ma sœur, dit-il, vous me croirez

j*ai bien ma tête 11 s'arrêta. Il était vivement ému,

et il avait, pour la première fois depuis son maHieur, un ton doux et affectueux. Amélie saisit sa main qu'elle serra dans les siennes, et la plus tendre sympathie fit

r'ouler ses larmes Ma chère Amélie, reprit Valmore,

cet ange m'est apparu, ce n'était point une illusion je

rai vu Ses pleurs lui coupèrent la parole Oui,

reprit-il, je l'ai vu ! et j'ai besoin que vous n'en doutiez pas... Eh pourquoi, dit Amélie, douterais-je de ce doux prodige? ne s'accorde-t-il pas aiec notre croyance?

— Je l'ai vu ! il était beau comme l'innocence heureuse» tout rayonnant d'une joie divine ! Mais écoutez Il a prononcé avec une douceur céleste le nom

détesté... al il m'a dit : Tu dois la protéger, la défendre

ot V aimer — £h bien, n'est-ce pas là le langage de

TEvangile? ce doit être celui des anges. — La protéger (*t la défendre, je l'ai fait; mais l'aimer, grand Dieu!...

— Dans rimmortel séjour de la paix, de l'amour et du

bonheur, les fimes innocentes qui sur la terre forent vie times de rinjustice et de la cruauté, bénissent leurs persécuteurs qui ont abrégé leur exil ; elles invoquent pour eux cette puissance miséricordieuse qui daigna plus d'une fois faire un saint d'un scélérat, en ouvrant les yeux du vice toujours aveugle, en lui montrant dars toute sa splendeur la vertu, fille du ciel, soutenue et perfectionnée par la religion.

Amélie ne dit rien de plus, ne voulant point parler de Clara. Ma sœur, reprit Val more, cette malheureuse est sûrement abandonnée de Tunivers entier... Elle n'a point de pension peut-être... il faudrait s'en informer... Je le saurai, repartit Amélie, et je me conformerai à cet égard à vos intentions. N'y pensez plus. Pour toute réponse Valmore serra la main de sa sœur. Depuis ce moment, il parut être moins agité ; mais il tomba' dans un affaissement qui bientôt fit tout craindre pour sa vie.

Tandis que la douleur conduisait rapidement Valmore aux portes du tombeau, et que les médecins, en lyi prodiguant tous les secours de l'art, le forçaient de lutter péniblement contre la mort, l'infortunée Clara éprouvait de nouveaux tourments qui exercèrent également sa patience et son courage.

On se rappelle que Clara fut portée évanouie de l'échafaud dans la voiture qui la conduisit au monastère des Filles du Repentir : le mouvement de la voiture lui fil reprendre l'usage de ses sens ; elle se retrouva avec son confesseur, qui lui apprit dans quel lieu on la conduisait. Clara fit un profond soupir : Je passerai là toute ma vie, dit-elle, et j'ai dix-sept ans !.». Ma fille, reprit le père Arsène, nul être vivant n'a vu ainsi que vous, avec toute sa force physique et toutes ses facultés intellectuelles, la mort d'aussi près. Rappelez-vous toujours l'inslanl où, prêle à recevoir le coup mortel, vous adressâtes à Dieu une si fervente prière ; la mort ne semblait pas seulement inévitable, elle était présente, elle vous

saisissait... Vous avez touché la dernière limite de ta vie ! Vos yeux alors, en s'élevant vers le firmament, durent en percer l'épaisseur; ils ont découvert sans nuages et le ciel et Téternité !... Que doivent donc vou» paraître maintenant ces moments rapides qui s'écoulent sur la terre? et murmurerez-vous pour un si court délai?— Murmurer 1 ah ! jamais, je me soumets : cependant, quand Dieu m'a rejetée de son sein pour tant d'années peut-être, m'esl-il défendu de gémir? — Vous avez montré tout le courage de la piété, Dieu veut que vous ayez encore le mérite de la patience. -«- Guidez-moi toujours, mon père, et je Taurai. — Je ne vous abandonnerai jamais, vous êtes ma fille bien-aim'ée. Je veillerai sur vous jusqu'à mon dernier soupir. — mon père J mon unique appui sur la terre, vous seul connaissez la malheureuse Clara !... En disant ces paroles, ses pleurs inondèrent son visage. Toujours aussi pieuse, toujours aussi soumise, elle n'était plus cependant cette femme héroïque, inaccessible à la crainte et à toute émotion étrangère à la religion. Dépouillée de l'espérance d'une mort prochaine, elle ne revenait à la vie qu'avec les faiblesses humaines : peu d'instants auparavant elle avait cru qu'elle allait posséder un bonheur suprême, une gloire immortelle, et elle reprenait un lugubre avenir dans lequel elle ne voyait plus que douleurs et qu'ignominie. Plus la piété avait exalté son âme et son imagination, et plus en effet elle devait éprouver de découragement. Abattue, anéantie, n'envisageant sa récompense que dans un grand éloignement, son imagination fatiguée n'avait plus assez de force pour la lui représenter sous de Vives couleurs ; environnée maintenant de honte et d'opprobre, cet affreux tableau, fixé pour longtemps sous ses yeux, semblait voiler à ses regards la perspective heureuse qu'elle avait contemplée de si près.

EMe arrive au monastère a deux heures après midi. Elle sentit son cœur se déchirer en se séparant du père

AYsène» qui cependant lui promit de la venir vojf tous les jours. ^

Cette maison était gouvernée par une prieure et une sous-prieure^ et quatre autres religieuses appelées dans les couvents dignitaires. Ces six personnes étaient irréprochables par la pureté de leur vie. Lorsqu'une d'elles mourait, on la remplaçait par une religieuse choisie dans un couvent de province ; mais d'ailleurs toutes les autres religieuses de cette maison étaient des personnes coq<» verties qui, après une jeunesse licencieuse, se consacraient à là pénitence. Ainsi, les victimes flltries des passions et du vice, rejetées du sein de la société, étaient admises dans cet asile : plus indulgente que le monde, la religion les receFait dans son sanctuaire ; elle les accueillait avec une tendre compassion ; elle daignait mettre elle-même sur la tête profane de ces pécheresses scandaleuses le saint voile de la pudeur et de la virginité. Là, le regret expiait tout ; le vice repentant pouvait reprendre toute la dignité de la vertu, et jouir de tous les droits de Tinnocence. Ces institutions religieuses ne permettaient pas de discerner les coupables, Hexefcice austère de la pénitence était commun à tous; et, dans ce refuge du* vice détrompé, la charité chrétienne interdisait tout reproche ; la douce humilité s'y confondait avec le repentir, et les actes les plus apparen4s du remords n'y paraissaient être que les fruits de la piété. Telle était .la communauté religieuse ; mais il y avait en outre dans cette maison un grand nombre de pensionnaires, enfermées là, pour mauvaise conduite, par lettres de cachet, et sous la garde et le gouvernement de la prieure et des cinq religieuses dignitaires, tes femmes dont les familles payaient des pensions étaient logées dans des appartements solitaires tous séparés les uns des autres , et ne voyaient que les religieuses. Les autre» formaient des classes, couchaient dans de grands dortoirs, vivaient en commun, mangeaient ensemble, et travaillaient, sous rinspeclion des religieuses, à diilé-

rente ouvrages. Les unes étaient renfermées pour leur vie, et les autres seulement pour un temps limité. €e fut dans ces classes, et non dans un logement particulier, que la malheureuse Clara fut conduite 1... Elle était si tremblante et si faible, que les deux religieuses qui la reçurent furent obligées de la porter dans la salle d'assemblée, où les pensionnaires venaient de rentrer après le dîner. Clara éprouva un sentiment inexprimable dd douleur, de honte et d'effroi en jetant les yeux sur toutes ces femmes souillées de criques, et en pensant qu'elle serait désormais leur compagne... On savait déjà sa déplorable histoire -, et au murmure qui se fit entendre dans toute retendue de la salle, et à l'expression insultante de tous les visages, elle connut facilement qu'elle inspirait, s'il était possible, eficore plus d'horreur qu'elle n'en éprouvait elle-même. On ta posa sur une chaise. Une religieuse s'assit à côté d'elle, et lui fit respirer du vinaigre. Saisie, suffoquée, elle ne pouvait ni soutenir sa tête, ni proférer une seule parole. Au bout de quelques minutes on lui apporta un bouillon ; elle le prit. On lui demanda si elle voulait manger, elle fit signe qu'elle désirait se coucher. Aussitôt on la conduisit dans le dortoir; la prieure, qui lui donnait le bras, la voyant tressaillir à l'aspect de cette multitude de lits qui remplissaient le 'dortoir, lui dit du ton le plus doux : Vous n'aurez jamais rien à craindre ici, on sait trop que l'insulte y serait grièvement punie ; l'état où vous êtes demande tous mes soins, et il n'eu est point que je ne sois disposée à vous donner. Clara ne répondit que. par UA regard douloureux et touchant, qai acheva d'attendrir la bonne religieuse» que sa seule présence avait déjà vivement émue.

Lorsque Clara fut couchée, la prieure s'assit au chevet de son lit, en disant : Tâchez de vous calmer, je resterai là jusqu'à ce que vous soyez assoupie, ensuite je placerai près de vous un4 sœur converse pour vous garder, pour vous g^vir ; et quand vous voudrez me par-

1er, faites-moi demander, je reviendrai sur-le-champ. Clara, entièrement privée de sommeil depuis deux jours, céda bientôt à Teicès de son accablement, elle s'endormit ; elle retrouva pendant quelques heures le doux et profond sommeil de la jeunesse et de Tinnocence. Elle ne se réveilla qu*à huit heures et demie du soir, au bruit que firent toutes les pensionnaires en entrant pour se coucher. Clara ferma avec soin ses rideaux entr'ouverts, afin de ne voit personne. Elle fut extrêmement troublée de Tidée qu'elle allait passer la nuit au milieu de toutes ces femmes. Elle reconnut la voix de la prieure qui lut tout haut les prières. Clara se mit à genoux sur son lit pour l'écouter : celte lecture, qui fut assez longue, et le $on de voix d'une personne respec-^ table, adoucirent an peu Tamertume des réflexions de Clara ; elle pensa que dans ce grand nombre de femmes bannies de la société^ il y en avait sûrement plusieurs que la religion avait touchées, et que peut-être il en ' était quelques-unes d'innocentes que Ton avait condamnées sur de fausses apparences. Cette idée l'attendrit, et lui rendit moins insupportable cette affreuse association. Après les prières on se coucha dans le plus profond silence, on alluma les lampes, et Clara se rendorfhit. Â minuit elle fut réveillée en sursaut par un bruit étrange ; elle écoute, et elle entend près de son lit une voix basse lui adresser, avec Faccent de la fureur, les injures les plus atroces ; au même instant son rideau s'entr'ouvre, une figure menaçante se montre en levant le bras sur elle, et Clara reconnaît dans cette furie la gouvernante du malheureux Jules, renfermée pour sa vie dans cette maison, en punition de Tintrigue criminelle qui lui avait fait négliger la garde de cet enfant. Clara, épouvantée fk)n-seulement par cette action, mais par le seul aspect de cette malheureuse, se jette éperdue sur le plancher de Tautre côté du lit, en poussant un cri perçant. Les sœurs converses^ie veille se levèrent à la hâte ; elles ne trouvèrent plus que Clara hors de son Ii% qui; ne vou-

lant point dénoncer la créature qui venait de l'insulter, se contenta de dire qu'elle avait cru entendre un bruit effrayant. Elle supplia Tune des sœurs de rapprocher son lit de saQgle du sien ; la sœur y consentit, et Clara se recoucha. Mais Timagé de cette fille, qui lui retraçait si vivement celle de l'infortuné Jules, la priva de tout repos pendant le reste de la nuit. Jusque-là l'idée de son jugement, de sa mort, et la ferveur de sa piété, avaient écarté tout autre objet de son imagination ; mais condamnée à vivre dans cette maison ignominieuse, elle reprit tous ces souvenirs désolants. Valmore s'offrit à sa pensée sous des traits à la fois terribles et touchants; elle le vit également à plaindre par Thorreur de son ressentiment, et par celle qui se mêlait à ses plus tendres regrets. L'infortuné! se disait-elle, il est forcé de me baïr jusqu'au tombeau, et moi du moins je puis l'admirer toujours et Faimer encore !.. U est donc un tourment que je n'ai pas souffert, celui dépasser rapidement de la tendresse à la haine! mon cœur n'a point été bouleversé par cette affreuse, cette inconcevable révolution!.. Il est une douleur que le ciel a daigné m'épargner ! Mais Valmore réprouve. Ah ! n'est-ce pas la ressentir ! Non^ malgré l'évidence et l'illusion des plus fortes apparences, je n'aurais jamais pu le croire capable d*un crime!... Et il n'a point hésité à me condamner!... Hélas! l'effroi, l'égarement, peints sur mon visage, mes propres paroles, la vue de son fils égorgé, son désespoir, tout, dans ces premiers moments, a dû l'abuser!... Ah ! s'il eût entendu mon interrogatoire, s'il m'eût vue alors, n'aurait-ii pas reconnu mon innocence, comme cet inconnu, ce juge, que les dépositions et les prétendues preuves n'ont pu tromper?... Eh quoi! par la suite, si la réflexion ne l'éclairé point, ne pourrat-elle pas du moins jeter quelques doutes dans soi? esprit? Quand il se représentera l'infortunée Clara, qu'il se rappellera son éducation, sa vie, ses entretiens, sa tendresse, lui sera-t-il possible de persister dans son hor-

rible erreur?... Non, non, il m'abhorrera toujours!... Il est vrai que c'est lui qui vint me soustraire à la cruauté de cette multitude furieuse prête à m'immoler; c'est encore lui, je n'en doute pas, qui m'a fait arracher de Téchafaud, et j'ose croire encore qu'il n'a point désigné ma place ici, dans ces classes composées de femmes vicieuses les plus abjectes : il aurait demandé pour moi une prison^écente et par conséquent solitaire. Sa générosité ne se démentira jamais, je le sais, mais sa haine aura la même constance !... Ces pensées accablantes occupèrent Clara durant la nuit entière. A six heures on donna le signal de réveil ; elle se leva ainsi que toutes les autres femmes. Elle subit alors une nouvelle humiliation ; on lui fit prendre l'habillement uniforme de la classe, du linge d'une toile grossière, et une robe de bure grise ; et quand elle se vit ainsi revêtue de la livrée de l'infamie, elle se crut souillée comme les courtisanes qui la portaient justement, et dont on la rendait extérieurement l'égaie. Après un déjeuner de pénitente (du pain et de l'eau), que le besoin d'aliments lui fit prendre, elle suivit la prieure et la sous-prieure qui la firent asseoir devant la table de travail : on lui donna sa tâche en l'exhortant avec douceur à la remplir. La prieure sortit, la sous-prieure resta pour présider au travail. Clara, affaissée sous le poids accablant de la honte, n'osait ni faire un mouvement ni lever les yeux ; elle était dans cet état de stupeur et de confusion qui rend inutile le témoignage de la conscience. Assise entre deux courtisanes, elle craignait également de rencontrer leurs regards effrontés ou seulement de toucher leurs vêtements: la tête et les yeux baissés, elle était immobile à sa place ; ses mains étendues sous la table tenaient fortement rapprochés contre son corps les plis de sa robe, sa seule pensée était de tâcher de mettre un peu d'espace entre olle et ses viles compagnes. Tout à coup l'une de ces femmes saisit violemment sous la table une des mains de Clara : un fer brûlant appliqué sur cette main si pure

D*auraît pu produire une impression plus douloureuse et plus terrible. Elle se leva précipitamment avec une expression si palhélique et si touchante, que la religieuse en fut émue jusqu'au fond du cœur. Elle avait vu le mouvement et deviné la cause de cet effroi machinal produit par Tantipalhie qui se trouvera toujours entre l'effronterie et la pudeur. La religieuse debout, et tenant Clara par le bras, jeta sur la courtisane un regard sévère. Vous savez, lui dit-elle, que toute familiarité est défendue dans ce lieu, et«|^ue toute pfeisanterie y serait dépbcéeé Nous sommes ici, comme on devrait éire partout sur cette terre d'exil, qui n'est qu*un triste passage; nous y sommes pour gémir de nos fautes passées, et pour sanctifier le présent, en le rendant constamment ulile par la prière et par le travail.

Celle qui parlait avec tant de douceur, en s'assimilant à des femmes déshonorées, était une vierge sainte et ))ure ; mais ce langage si délicat et si sublime de la charité chrétienne était dans sa bouche également humble et sincère. C'était ainsi que tous les jours dans le secret de sa cellule elle parlait à Diâa d'elle-même.

Après avoir fait cette réprimande, la mère Sainte-Anne (c'était le nom de la sous-prieure) se tourna vers Clara en loi demandant si elle savait broder, et sur sa réponse elle fit apporter un métier. Clara sur-le-champ se mit à 1 ouvrage, en établissant son métier de manière à tourner le dos à toutes les autres femmes. On travailla près d'une heure dans le plus profond silence, ensuite on vint chercher la mère Sainte-Anne, qui sortit en disant qu'elle reviendrait bientôt. Deux sœurs converses restèrent dans la salie. Au bout de quelques minutes Clara tressaille t elle entendait des éclats de rire; ce hruit si discordante son oreille lui parut à la fois une insuite, un^ cruaulé e[t le comble de l'indécence. Elle voyait réuni s<)u3 sesyeux, ce qu'il y a de plus hideux sur la terre;: le vice dans Té^probre sans honte et sans repentir. Elle eut un moment de saisissement^ ensuite

ses larmes coulèrent; les sœurs imposèrent silence, la mère Sainte-Anne reparut, et tout rentra dans Tordre.

A midi on se leva pour aller au réfectoireo Clara, pouvant à peine se soutenir, la tête toujours baissée, laissait passer tout le monde avant elle, voulant se trouver la dernière, aOn d'être libre dans sa marche et de n'avoir personne derrière elle« Mais la religieuse lui faisant signe d'avancer, elle obéit, et fut obligée de se placer dans la file. Au moment où Ton entrait dans le réfectoire on se pressa les unes contrôles autres, et dans cette espèce de désordre, une femme, s'approchant de Toreille de Clara, lui dit rapidement tout bas : Nous n'avons à nous reprocher que des faiblesses, tu as fait un crime épouvantable ; nous sommes toutes conjurées contre toi, tu périras par le fer ou par le poison !... Clara frissonnait, elle reconnaissait la voix de la gouvernante de Jules; elle voulut fuir, mais une main robuste et furieuse la retmt fortement par sa robe jusqu'à ce qu'elle eût tout entendu. Alors on lui permit de s*échapper et Clara s'élança dans la salle où, s'appuyant sur le dos d'une chaise, elle resta glacée de terreur. Bientôt les pensionnaires s'approchèrent et Tentourèrent ; en la voyant au milieu de ces femmes qui toutes avaient un maintien si dégagé, on eût cru, à la pâleur de son front, à sa contenance abattue, consternée, qu'elle était la seule coupable, si la modestie virginale répandue sur toute sa personne n'eût donne à sa figure évangélique Tair de la pudeur souffraote et non celui de la confusion.

La mère Sainte -Anne vola au secours de Clara, qui lui dit qu'elle avait craiut de se trouver mal, mais qu'elle se sentait mieux. On se mit à table. Clara se trouva placée viff-à-vis son ennemie ; elle rencontra une fois son alTreux regard, et depuis ce moment ses yeux se fixèrent sur son assiette jusqu'à la fin du dîner. Clara, qui avait envisagé la mort avec tant d'béroïsme, s'anéantissait sous la crainte du vice et de l'audace ; elle avait un cou-

rage incotnparable dans toutes les situations qui demandaient de la grandeur d'âme, elle était femme dans toutes les autres. Tout ce qui pouvait exciter de grandes pensées relevait ^u-dessus d^elle-même, mais quand rien ne touchait son cœur et 'n'enflammait son imagination, elle était la plus faible et la plus timide de toutes les créatures.

Pendant le dîner elle eut la consolation d'entendre la douce voix de la mère Sainte-Ânne qui fit tout haut une lecture pieuse. Cette voix respectable, qui n'articulait que des paroles saintes, offrait à l'oreille et à Tesprit la douceur et l'idée de la plus touchante harmonie ; elle suspendit les maux et les terreurs de Clara.

Après le dîner on eut la permission de se promener une heure dans les cours, mais Clara n'en profita pas ; elle retourna dans la salle, et elle y respira ; elle s'y trouva seule avec une sœur qui resta avec elle. Clara se remit à l'ouvrage. Au moment où les pensionnaires rentraient on lui annonça la visite du père Arsène; ce digne religieux était l'un des meilleurs prédicateurs de ce temps, les religieuses le révéraient, et Fon permit ù Clara d'aller seule au parloir recevoir sa visite. Quand le père Arsène vil paraître Clara avec l'habit uniforme des femmes renfermées en commun dans cette maison, il se troubla; il la regarda un instant sans parler, ses yeux étaient remplis de larmes; mais une réflexion rapide lui rendit bientôt sa sérénité. La sagesse humaine et profane à cette vue n'aurait pu que s'indigner et s'affliger, la religion a des consolations pour toutes les situations de la vie. Eh ! qui pourrait douter que la véritable sagesse ne soit celle qui relève le courage, celle qui fortifie et console î...

Ma fille, dit le religieux, vous voilà avec la livrée de la honte et de la misère, et tandis que vous la portez il existe un nombre prodigieux de femmes dépravées qui sont dans la pompe et dans les grandeurs!... Dieu nous apprend ainsi à mépriser des biens périssables qu'il

doone si rarement à ses amis , et qu'il ne leur accorde jamais comme récompense, car ils ne sont pour eux que des charges ou des épreuves. ma fille, aimez cet habit, il vous rend si touchante aux yeux de Dieu !... Qu'il est beau de le porter avectine âme piîre et résignée !... Hélas! mon père, reprit Clara, vous prenez mon accablement pour de la résignation ! je ne murmure points mais je suis atterrée!... Â ces mots, Clara, racontant tout ce qui lui était arrivé , répandit toutes ses douleurs dans le sein de son Ténérable ami. Vous n'avez point de parents, lui dit le père Arsène, votre inhumain père vous abandonne; et d'ailleurs ses affaires sont dans un si mauvais état, tant de créanciers se présentent, qu'on mettrait une opposition sur une pension faite par lui, et qu'ainsi, quand il l'aurait voulu donner, les créanciers Tauraient saisie, et vous seriez toujours réduite à vous réfugier dans la classe commune payée par le gouvernement. Mais il est un moyen facile de vous tirer de cette société ignominieuse et menaçante, et de vous mettre en sûreté dans ce même couvent dans l'intérieur intime 408 rehgieuses. Le diamant que vous m'avez confié vous reste : je l'ai fait estimer, il vaut douze mille francs; il est à vous, puisqu'il vous a été envoyé directement d'Allemagne il y a six semaines, et même à i'insu de votre père. Je vais le vendre aujourd'hui ; vous paierez une pension, et vous coucherez ce soir dans un appartement particulier. Â cette proposition, Clara réfléchit un moment; ensuite prenant la parole : Non^ mon père, dit-elle, non, ce diamant n'est plus à moi. En allant à'I'échafaud j'en ai disposé : j'ai promis à Dieu de le donner aux pauvres; ce fut mon testament, il n'est plus en mon pouvoir de le révoquer. Ne suis-je pas morte civilement? ma voix en justice n'est pas comptée, ma signature est nulle. Clara n'existe plus. Que du moins le peu de bien qu'elle a pu faire lui survive ! Gardez ce diamant, nous le vendrons pour la première bonne œuvre que vous m'indiquerez. — Ma chère fille,

vous n'aiSez donné ce diamant que dans la croyance que TOUS allMz cesser d'exister. Vous \ivez, il est aujourd'hui iN^tre seule ressource^ vous pouvez sans scrupule en faire usage. — Non, mon père, j'aime mieux rester à jamais dans rétat où je suis, le souvenir de cette action m'y soutiendra. Hélas! c'est la seule de ce genre que je pourrai faire ; dois-je la laisser échapper? — Je ne devais pas TOUS la conseiller, mais elle me touche et m'édifie. Quant au bracelet qui vous fut donné par Valmore, il doit toujours être rendu, il ne vous est pas permis de garder le portrait d*un homme qui n'est plus destiné à devenir voire époux. — Cependant, mon père, j'avais fait le serment de porter ce bracelet toute ma vie. — Oui, parce que vous ne doutiez pas que Valnfiore ne dût recevoir

votre foi sous peu de jours Oui, je n'en doutais pas,

s'écria douloureusement Clara; il n'y a pas encore six jours qu'il ne m'était possible de voir dans l'avenir que bonheur, tranquillité!... Valmore m'estimait, me chérissait, et maintenant, grand Dieu!... Ses pleurs lui coupèrent la parole. Le père Arsène ne montra point une sévérité déplacée; il ne faisait jamais de sermons inutiles; il suivit ce précepte divin, donné par le suprême consolateur : Pleurez avec ceux qui pleurent^ et bientôt les larmes de Clara coulèrent avec moins d'amertume. Mon père, dit-elle, vous avez raison en ceci comme en

toutes choses*.... Renvoyez ce bracelet Et vous, ma

tille, reprit le père Arsène, autant que la faiblesse hurat^ine vous le permettra, écartez de votre imagination des pensées qui vous accablent. Descendez au fond de votre conscience, vous y trouverez de nobles consolations. Au milieu de votre abaissement apparent, considérez, ma filli, quelle est la hauteur merveilleuse de votre destinée : vous n'êtes point le jouet des événements, vous ne stippoftez rien en esclave; vous avez été déclarée coopable, il ne tenait qu'à vous de vous justifier ; on vous H oenduite à Téchafaud, vous pouviez en disant un mot ^'j pas aller. Tous voilà dans la société la plus vile, dans

— Sole séjour le plus humiliant, mais sans être forcée de trahir votre secret ; vous êtes la maîtresse ée le quitter ce soir, c'est une volonté généreuse qui vous y retieiït. Ainsi, chacun de vos malheurs développe en vous un sentiment vertueux. Vous n'êtes point entraînée dans cet abîme des misères humaines par une invincible nécessité, c'est votre âme qui dispose toujours de tout, c'est elle qui, vous plaçant en présence de Dieu, vous fait tout sacrifier au désir de lui plaire ; c'est elle qui vous montre une gloire qui ne se flétrit point; c'est elle enfin à qui vous devez cet(e douce résignation , et qui vous donnera la sainte persévérance...

Enfant chérie, que je porte dans mon cœur I ranimezvous! Je m'attendris quand vous souffrez, etnéanmoinsje ne puis vous voir que triomphante. Souvenez-vousquela noble victime de la vertu qui s'immole elle-même ne doit ni s'affliger, ni gémir. Eh bien ! mon père , s'écria Clara, je me rendrai digne de votre indulgente bonté; je surmonterai toutes mes faiblesses.Elle parlait encore, lorsqu'on entra dans le parloir pour lui dire que la prieure la demandait. Clara, fortifiée par les discours paternels du pieux Arsène, le quitta pour aller sur-le-champ trou-^ ver la prieure. Elle s'étonna en voyant qu'on ne la faisait pas rentrer dans la classe, et qu'on la conduisait d^s le corps de logis même des religieuses. Arrivée à l'appartement de la prieure, elle eut un bien plus grand sujet de surprise. La prieure l'ayant fait asseoir : Je suis charmée de vous annoncer, lui dit-elle, que vous be rentrerez pas dans Thospice; vous allez quitter cet habit, et reprendre vos vêtements ordinaires qu'on vient d'envoyer ici. A ces mots, Clara ne put retenir ses larmes, en pensant que ces habits venaient du château de Valmore, où elle les avait laissés. Et voilà encore, continua la prieure, la cassette qui contient vos bijoux et vos pierreries Toutes ces choses ne som que des restitutions Une autre main, qui veut être ignorée, paiera

pour vous une pension; un notaire vient de m'en

apporter Tacle. Âh ! n'en doutez pas, interrompit Clara

en fondant en larmes, c'est toujours la même main

Quoi qu*i1 en soit, reprit la prieure, il ne tous est pas possible de refuser cette pension anonyme ; j'ai le droit de l'accepter pour vous, et j'en ai usé : j'ai signé l'acte. On prépare votre appartement, vous y serez installée dans une heure. Une sœur converse y logera avec vous pour vous servir ; on vous y portera votre nourriture, qui doit être préparée à part; on vous fournira, pour vos broderies, T étoffe, les laines el les soies que vous désirerez avoir. Vous ne travaillerez plus au profit de la maison, vos ouvrages vous appartiendront; enGn, rien ne vous manquera de ce que vous pourrez raisonnablement désirer dans cette retraite. Les six religieuses (en me comptant) qui sont chargées du gouvernement de cette maison iront vous voir tour à tour chez vous, quand vous serez disposée à les recevoir. Les autres ne font point de visites; elles sont entièrement dévouées au service intérieur de la communauté. Â l'égard du petit nombre de pensionnaires qui sont logées dans notre intérieur , vous serez maîtresse de les voir. Non, Madame, répondit Clara, je me consacre à la solitude la plus absolue, et je désire ne connaître que vous. Madame, et la mère sous-prieure. D'ailleurs, ajouta-t-elle , la charité chrétienne peut seule engager à supporter la vue d'une infortunée qui fut condamnée à la mort pour un crime inouï. Elle s'arrêta , elle vit frémir la religieuse. Cependant, Madame, reprit-elle d'une voix basse et tremblante, j'ai protesté de mon innocence

jusque sur l'échafaud et j'aurai toujours ce langage,

avec découragement sans doule (parce que je sais trop qu'on ne me croira pas...); mais c'est celui de la vérité. Ecoutez, lui dit la prieure, nous ne permettons jamais aux personnes renfermées ici de nous parler de leurs malheurs : ces récits, ou seulement des plaintes, pourraient produire des déguisements coupables.* Ne me parlez donc jamais de votre funeste aventure ; je ne

veux pas la connaître. Mais, en refusant de vous entendre, je ne vous juge point : je n*ai ni le droit de Vous condamner, ni le pouvoir de vous absoudre, fl me suffit, pour vous plaindre, pour vous soigner et pour vous aimer, d'avoir vu couler vos larmes et desavoir que vous «oufTrez. Âh ! s'écria Clara , votre compassion est si douce et si généreuse , qu'elle peut tenir lieu d'amitié ; elle en a du moins toat le charme. Mais, poursuiiit-elle, mon intention n'était pas de vous conter ma déplorable histoire; le mot que j'ai hasardé était le seul que je pusse dire; vous l'avez enlendu, il m'a soulagée, le garderai désormais le silence que vous prescrivez. Gomn)e elle disait ces paroles, la prieure se leva et la conduisit dans son appartement, composé de trois jolies petites pièces meublées simplement, mais avec une extrême recherche de propreté. Les fenêtres de ce logement donnaient sur un grand jardin, dont on offrit à Clara la libre disposition. La prieure la quitta, et Clara jouit du plaisir de se trouver seule. Dieu était là; elle pouvait lui parler et l'entendre sans distractions C était la Providence qui, par les mains deValmore, venait de l'arracher de cet hôpital à l'instant même où elle s'était courageusement décidée à y rester. Pourquoi n'envisagerait-elle dans cette, solitude, devenue si paisible, que des jours remplis d'amertume ? Est-il un sort que Dieu ne puisse embellir? N'avait-elle pas connu déjà qu'il est possible d'attendre la mort avec un calme délicieux, et d'éprouver dans cette situation, et jusque sur l'échafaud même, tous les transports, tous les ravissements de la joie la plus vive et Ja plus pure? Après de tels miracles, quels bienfaits de la souveraine puissance pourraient Tétonner désormais? Pourquoi rejetteraitelle l'espérance d'un changement inopiné dans son sort? Dieu peut-être a préparé pour elle des moyens légitimes de justification ; peut-être cette épreuve terrible n'a-t-elle été fait» que pour amener un jour, dès cette vie, le triomphe éclatant de l'innocence I Mais, s'il faut4|u*elle

soit jasqu*au tombeau méconnue des hommes, Dieu n'd- Ml pas de quoi suffire au cœur fidèle qui se donne à lui sans réserve!

Telles étaient les pensées de Clara ; et c'est ainsi que la religion répond à tout ; c'est ainsi qu'elle sait donner, pour cette \ie même , des espérances sans bornes, et qu'en même temps elle apprend à s'en passer, ou à les perdre sans désespoir et sans nfiurmure. Quel système inventé parles hommes aurait celte puissante influence sur nos sentiments, notre conduite et notre destinée? A la place de Clara, que Ton suppose l'héroïne de la sagesse humaine, privée de la foi religieuse, son histoire serait déjà finie, un suicide eût prévenu sa condamnation. Si l'on veut peindre la vertu luttant avec une patience, et un courage inébranlables contre le plus affreux malheur, il faut donc choisir une héroïne chrétienne. Et quel plus utile, quel plus noble tableau pourrait-on offrir à Tadmiration des grandes âmes !... La plus imparfaite esquisse d'un tel sujet ne sera même pas sans intérêt pour elles.

Clara désira être au lendemain, afin de revoir le père Arsène. Elle était sûre qu'il jouirait de son changement de situation, et qu'il en bénirait la Providence.

Les jours suivants, Clara resta peu dans sa chambre. Elle était encore incapable de la moindre application, elle ne pouvait que prier Dieu et se promener. Dès qu'elle voulait se mettre au travail, les plus déchirantes pensées s'offraient à son esprit. Le souvenir affreux de son père la remplissait d'épouvante, sa scélératesse lui paraissait un opprobre qui justifiait à ses yeux toutes les humiliations qu'on lui faisait souffrir; quand elle se représentait sa farouche figure, elle le voyait toujours saisissant l'infortuné Jules et lui plongeant un poignard dans leseiri ; elle voyait celte innocente créature baignée dans son sang, et Valmore désespéré... Cet horrible tableau troublait souvent son imagination ; alors, éperdue, elle se levait en appelant à son secours ; elle s'écriait;

Terrai-je toujours ce sang innocent, ce sang qui retombe

sur moi ! Cet égarement, ces terreurs ressemblaient

tellement aux remords et à l'aveu le moins équivoque 'du crime, que les religieuses, témoins de ces scènes, se confirmaient dans une erreur que, sans ce trouble involontaire, Clara leur eût facilement ôtée par le charme de sa figure^ par sa douceur et surtout par sa piété.

Clara passait presque toutes ses journées dans Téglise et dans le jardin ; elle aimait à se promener seule, au déclin du jour, dars ce jardin rempli des monuments d'une tendre piété. Nul ornement profane n'embellissait cette solitude ; nul autre bruit que le chant des oiseaux et le murmure d'une fontaine n'en troublaient la tranquillité. Clara contemplait avec attendrissement ce lieu solitaire, renfermé dans Tenceinte d'une grande ville, au ^milieu de la dépravation et des joies insensées du monde ; temple mystérieux de la miséricorde ouvert au repentir, inaccessible à la vaine curiosité. Clara voyait les recluses dispersées, couvertes de longs voiles noirs, s'avancer lentement sous des cloîtres de verdure, semblables à des ombres silencieuses et mélancoliques; car, dans ce monastère, les religieuses dévouées à la pénitence n'avaient point entre elles cette communication franche qui, dans les autres couvents, présente un tableau dont la simplicité, l'innocence et la gaité rappellent sans cesse les beaux jours de l'enfance. Ici, disait Clara, tous les souvenirs sont des regrets^ on y pleure, on y gémit; mais la conscience agitée s'y apaise, les remords dévorants s'y changent en amour ! La religion, toujours si belle, est surtout admirable ici... Elle y purifie des cœurs égarés ; elle ranime, dans des âmes avilies, tous les sentiments délicats ; elle y éteint le feu destructeur des passions ; elle y rallume la (lamine généreuse de la vertu ! Ces humbles pénitentes, dégagées des liens honteux du vice, sont heureuses sans doute ; elles doivent tant aimer le Dieu qui pardonne ! C'est surtout dans cette enceinte que Ton trouve tout ce qui peut le

— Gl —

mieai efKCÏiev Tadmiralion et toucher le cœur ; la suprême puissance et la miséricorde, la faiblesse et la reconnaisasDce (a).

Un matin Clara fit acheter des fleurs pour en parer une chapelle. Le jardin en manquait; une servante fut en chercher dans la ville. En rentrant elle passa dans la classe, y déposa son panier de fleurs qu'elle oublia pendant une heure. Les pensionnaires surent que ces fleurs appartenaient à Clara : la gouvernante de Jules trouva le moyen de glisser furtivement un petit papier dans la corbeille. La servante reviot, reprit le panier e le porta à Clara. Cette dernière, apiès avoir mis les fleurs dans des vases, aperçut au fond delà corbeille un billet elle l'ouvrit et y lut ces mots : Valmore est à V agonie!,.. Meurtrière de son, fils y cest toi qui V assassines!,.,. Le papier tomba des mains de Clara; ses yeux se fer mèrent, et elle perdit Tusage de ses sens. En reprenan sa connaissance, son premier mouvement fut de se jetei à genoux , en versant un torrent de larmes!... Elle de mandait à Dieu de conserver les jours de Valmore !.... Après avoir prié plus d'une heure, elle se releva en s'é

criant: Il vivra! Cette conflance prophétique de la

ferveur et de la foi ne fut point déçue.

Yalmore en efl'et était à Textrénité : mais une crise heureuse lui sauva la vie. Sa convalescence fut longue et languissante. Au bout de trois semaines il se leva malade encore, pour aller voir les ouvriers qui traraillaient par ses ordres au tombeau de Jules.

Valmore, dès les premiers momsnfs, n*avait pu supporter ridée d'hériter de son fils, de cet enfant adocé qu'il avait perdu d'une manière si tragique. Renonçant à se remarier, il avait déclaré à sa sœur qu'il voilait consacrer à un établissement de charité le fonds et les revenus de cette superbe terre. Amélie, qui connaissait la fermeté de ses résolutions, ne songea point à Ten faire changer; elle voulut même s'associer à cette pieuse action. Il fut convenu que Ton établirait deux cents pau-

vres enfants dans ce château, transformé en «hôpital. Amélie promit de se dévouer au «soin de les conduire , et de passer le reste de sa ?ie dans ce lieu. Les enfants devaient être divisés en classes , et admis depuis l'âge d'un an jusqu'à cinq. On s'engageait à les garder jusqu'à dix, et à les mettre en apprentissage ou à les placer d'une autre manière. Le produit de la vente des meubles magnifiques du château devait fournir aux premiers frais de cet établissement. La religion consacra la grande cour du château, dans laquelle on déposa le corps de Jules. Son tombeau était de marbre blanc, construit pour contenir encore les cendres de Valmore et d'Amélie. On entoura ce monument d'une grille dorée et d'un double rang de cyprès, et sur une des façades de la tombe on lisait cette inscription, qui s'adressait aux enfants qui devaient habiter le château :

11 eut les vertus de son âge.

Il fut pieift, docile, reconnaissant; Enfants, imitez son exemple; ^

Vont jouissez de œ qu'il devait posséder sur la terre. Honorez sa mémoire; Du haut du ciel il veillera sur vous.

Le soir du jour où le corps de Jules fut solennellement déposé dans sa tombe, Valmore voulut veiller plus longtemps que de coutume, il ordonna même à tous ses domestiques de se coucher. Resté seul dans son cabinet avec sa sœur, il s'assit à côté d'elle, et la regardant en silence pendant quelques instants, il fut aussi frappé qu'attendri de sa pâleur et du changement de sa figure. Combien vous avez souffert !... lui dit-il. Oui, répondit Amélievje souffre toujours doublement !... ma sœur, reprit Valmore, mon unique amie!... je ne suis point ingrat!.. Venez, je vais m'acquitter. En disant ces paroles il se lève, la prend par la main, et sortant du cabinet avec elle, il la conduit dans la grande cour , ,où reposaient les cendres de son fils. Amélie, virement

— G3 — émue, le questionnait en vain ; il était agité : mais, pour la première fois depuis sa maladie, il marchait d'un pas ferme et rapide ; le sublime élan d'une âme ardente et sensible redonnait la force et la vie à son corps abattu. Parvenu au tombeau de Jules , il oiyrit la grille, et se jetant à genoux sur les marches du monument : mon fils, s*écria-t-il, je jure sur ta tombe de consacrer ma vie entière à la vertu ! ce sera vivre aussi pour la reconnaissance et pour la sainte amitié !... Ici je dépose ma haine et le ressentiment qui déchire mon cœur!... ici je renonce à la vaine et frivole espérance d'une félicité trompeuse ou fugitive ; tons mes rêves de bonheur sont évanouis sans retour !... Mais, privé des illusions qui m'ont charmé, j'achèverai couiji^eusement le songe pénible de la vie ; et lorsqu*un souvenir affreux viendra malgré moi me poursuivre, je fais le vœu solennel de m'en distraire par une action généreuse : du moins une douleur si légitime ne produira que d'heureux fruits, et j'immortaliserai mes regrets en ta mémoire. *

Aces mots, Amélie se précipita dans les bras de son frère, leurs pleurs se confondirent: Valmore serra sa sœur avec transport contre son sein , il connut dans cet instant que la source des émotions les plus douces et les plus pures n'était pas épuisée pour lui.

Depuis ce jour, quoique sa mélancolie fût si profonde qu'elle parut être l'effet d'une disposition naturelle née avec lui, il ne montra plus d'abattement; il s'occupa de ses affaires, et traça lui-même le plan de l'établissement qu'il voulait fonder : le château fut rempli d'ouvriers, et les actes de donation, revêtus des formes qui pouvaient le mieux les rendre irrévocables , furent signés.

Tous ces soins ne consolaient pas Valmore, mais ils le rattachaient à la vie: on peut bien, en spéculation, ne projeter de faire le bien que par principe ou par calcul; mais on le fait toujours avec goût; et l'homme constamment bienfaisant n'est jamais complètement malheureux.

Cependant Yalmore ne pouvait bannir de son imagination le souvenir de Clara ; malgré toutes ses résolutions il parlait souvent d'elle à sa sœur, qui jamais ne lui répondait. Après mille réflexions sur Tairreux événement, il s'était arrêté à Tidée que la passion et une jalousie effrénée avaient porté Clara à commettre ce crime incompréhensible : Elle est barbare, elle est atroce, disait-il, mais elle est incapable de cupidité; tout en elle annonçait le désintéressement et l'élévation d'âme... (lélas Tn'y voyais-je pas aussi la candeur et la bonté !... Grand Dieu ! j'ai désiré passionnémentd'être aimé d'elle! et mes soins pour y parvenir préparaient la mort de mon fils!... Une tendresse si pure inspirait une passion isi féroce!... Si je pouvais me rappeler d'elle, avant cette horrible époque, ua trait, un mot condamnable !... mais non, jusque-là on ange, et tout à coup une furie, un monstre!... Ma raison s'anéantit devant cette pensée comme devant celle de l'enfer. Je crois, je frémis et je ne puis comprendre |... En parlant ainsi, Yalmore souvent répandait des larmes amères, ensuite se reprochant vivement ces moments de faiblesse, il renouvelait le serment de ne plus parler de Clara, et il quittait impétueusement sa sœur; car il n'était jamais tenté de s'entretenir de ses peines avec toute autre personne.

Cependant Clara apprit dans sa retraite que Yalmore était hors de tout danger; et, s'informant chaque jour de ses nouvelles, elle fut instruite successivement, par le père Arsène, de tous les progrès de sa convalescence, et de la transformation bienfaisante de son château. Ce détail toucha profondément Clara sans l'étonner. Père infortuné, dit-elle, si digne d'un meilleur sorti... Privé de son fils, la première pensée de sa douleur fut de recueillir de malheureux orphelins!... Ah! que j'aimerais à partager les nobles soins de la vertueuse Amélie!... Et tandis que rimagination me transporte sans ceese aii\ lieux qu'elle habite ,. tandis que je pleure avec elle, et que je partage et toutes ses peines et tous ses sentime/its»

— C3 — je suis pour elle un objet d'exécration!... Dans ce séjour. ' où Ja vertu malheureuse trouve en elle-même toutes ses consolations, on me maudit, on m'abhorre!... Mais le sort voulut en vain briser les liens qui nous unissaient, ces nœuds chéris d'une si douce sympathie sont entiers pour moi : on peut les méconnaître et non pas les rompre. Ah! si Ton me voyait, si je pouvais me faire entendre!... oui, sans dévoiler .mon horrible secret, je convaincrais leurs cœurs!... ce n'est qu'en tâchant de m'oubiier qu'ils peuvent persister dans leur funeste erreur. Sans doute dans ce château consacré à la vertu on aura détruit tout ce- qui pouvait rappeler mon souvenir ! mon portrait esl brisé, ma chambre est démolie , les fleurs que j'ai plantées sont arrachées, les arbres qui portaient mon chiffre sont abattus! il ne reste plus rien de moi autour d'euK !..•

Ces pensées déchiraient le cœur de Clara ; elle s'était promis d'écarter de son imagination le souvenir de Valmore, elle croyait beaucoup faire en ne prononçant plus son nom, et en tâchant de porter toutes ses pensées sur Amélie; et lorsqu'elle questionnait le père Arsène, elle en lui parlait jamais que d'Amélie et du nouvel établissement auquel elle devait présider. Ainsi , sa tendresse secrète devenant plus réservée, plus délicate encore, se fortifiait par le soin même de la concentrer au fond de son âme.

Un jour le père Arsène loi dit qu'à la place du petit pavillon où le malheureux Jules aiait perdu la vie, on avait bâti une chapelle sous l'invocation des anges. Clara depuis un mois travaillait à l)roder un superbe devant d'autel qui était presque fini , et elle désira passionnément que son plus bel ouvrage put servir à décorer cette chapelle. Elle avait fait vendre le diamant confié au père Arsène, et sur cet argent elle donnait de petites pensions à quelques infortunés ; dans ce nombre était une pauvre veuve qu'une sœur converse lui avait fait connaître. Elle chargea celte femme, en lui recommandant le pks pro-

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