‹ Le siége de La Rochelle; ou, Le malheur et la conscienceChapitre 2 sur 13 · GG · texte numérisé non relu

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fond secret, de porter cette broderie au cbâteau de ValiDore, et de l'offrir à Amélie pour un prix infiniment au-dessous de sa valeur. La commission fut faite avec intelligence et fidélité. Amélie acheta la- broderie, qui sur-le-champ fut posée devant Fautel de la Chapelle des anges. La pauvre femme, pour sa récompense, reçut en don l'argent qu'elle rapporta.

Cet hommage rendu à la mémoire de Jules procura à Clara quelques instants de consolation : il lui fut doux de penser que cette chapelle devait à son travail son pins grand ornement, et que Yalmore chaque jour jetterait les yeux sur son ouvrage.

Clara , depuis plus de deux mois dans ce couvent, y vivait dans une solitude absolue, ne recevant chez elle que la prieure et la mère Sainte-Anne qu'elle édifiait par sa conduite. Elle travaillait sans relâche pour l'église et pour les pauvres. Elle n'avait aucune communication avec les femmes renfermées dans ce couvent, et pensionnées pajr leurs familles. Ces dernières montraient pour Clara, dont l'histoire était si publique et si connue, un éloignement et une horreur qu'il était naturel d'éprouver, mais dont lessbiiffrâncesde cette infortunée devaient au moins contraindre l'expression. Toutes ces femmes , au contraire, affichèrent tevr mépris de la manière la plus in« décente et la plus .cruelle. 11 semblait qu'elles fussent charmées de pouvoir s'indigner : c'est une jouissance pour le vice^ il croit se relever de son abaissement en exerçant avec barbarie le triste droit de mépriser. Ces femmes , non contentes de fuir avec affectation Clara, quand elles la rencontraient dans les cloîtres ou dans le jardin, lui refusèrent formellement à l'église l'entrée de la tribune destinée à les contenir toutes. La prieure ayant vu cette scène, quitta le chœur, ojj elle était déjà placée, et fut chercher la tremblante Clara, qu'elle conduisit dans l'église, et qu'elle fit placer entre elle et la sous-prieure ; distinction qu'aucune pensionnaire n'avait encore obtenue. Et elle dit à Clara : Vous resterez tou*

jours ià désormais : lorsqu'il s'agit de vous défendre d'une injuste oppression , je ne crois pas pouvoir vous placer trop près de moi ; car je dois être votre appui : que ne dépend-il de moi de devenir aussi votre consolation !.... Après le service divin, la prieure» suivie des cinq religieuses dignitaires^ se rendit dans une salle par laquelle toutes les pensionnaires devaient passer en sortant de leur tribune ; et là, les arrêtant : Mesdames, leur dit-elle, permettez-moi de vous représenter que vous n'avez pas le droit d*exclure une pensionnaire de la tribune de notre église, tant qu'il y reste des places. Nous pourrions donc faire rentrer dans cette tribune celle que vous en avez injustement bannie, mais nous aimons mieux la garderavec nous; et nous voulons seulement vous prévenir que nous nous chargerons toujours ainsi de réparer vos torts envers elle, et que chaque humiliation que vous lui ferez éprouver nous imposera le devoir d'une préférence en sa faveur.

Ob discours inspira des dispositions plus pacifiques^ et Clara ne fut plus insultée.

Clara était si touchée des bontés de la prieure et de la mère Sainte-Anne» qu'elle eut la pensée de se faire religieuse dans ce couvent. Elle en parla au père Arsène, qui l'en détourna. Ce serait, lui dit-il, avouer que vous êtes criminelle, et vous ne devez jamais vous accuser faussemeat : songez qu'on ne reçoit aux Filles du Repentir que des personnes coupables; celte institution n'est pas laite pour vous. Hélas ! reprit Clara, on ne me recevrait dans nul autre couvent! — Eh bien ! maûlle, c*est que Dieu ne vous destine pas à cet état.

Clara renonça à ce projet, mais elle le regretta vivement.

Un soir, à six heures, la prieure entra dans la chambre de Clara, qui fut très-étonnée de la voir, ne recevant jamais sa visite aussi tard. Je viens, lui dit la prieure, vous apporter une bonne nouvelle. Ces paroles^ qui annonçaient à Clara un changement de situation, ne lui

causèrent que de l'inquiétude; car elle n'attendait plus de bonheur sur la terre. Elle resta interdite : un violent battement de cœur Tempêcha de répondre... Vous allez être libre , reprit la prieure, j'ai reçu Tordre signé du

ministre —0 ciel!... El qui donc a demandé cet

ordre ! — Monsieur votre père. A ces mots, Clara fut prête à s'évanouir... Oui, continua la prieure, il a obtenu la permission de vous transférer dans un château qu'il possède à cent lieues d'ici sur les bords du Rhône : il a promis que vous n'en sortiriez point; mais vous serez dans un beau pays, et sous la garde d'un père.... Ici Clara cessa d'entendre : une pâleur mortelle couvrit ses traits, ses yeux se fermèrent, et elle perdit l'usage de ses sens. La prieure crut que la joie lui causait cette révolution. La malheureuse Clara, en reprenant sa connaissance, dit à la prieure d'un air égaré : Eh quoi. Madame, ne puis-je pas demandera rester ici? peut-on m'en arracher malgré moil... Que vous m'étonnez? répondit la prieure. Comment ne sentez-vous pas que la maison paternelle est un asile honorable, et qu'après ce que vous avez souffert, vous n'avez rien à craindre de la sévérité

d'un père D'ailleurs on ne vous laisse point le choix,

c'est un ordre que nous recevons; il faut obéir

mon Dieu! s'écria douloureusement Clara en joignant les

mains Et quand viendra-t-on me chercher — Ce

soir même, tout à l'heure. — Juste ciel!... Et je ne

pourrai parler au père Arsène!... Il est absent et ne

reviendra que demain... Daignerez-vous, Madame, vous

charger d'un billet pour lui ? — Oui, je vous le promets

Clara aussiiôt écrivit ce qui suit :

« mon père, mon seul protecteur, on me traîne loin

de vous, au château de Rosmal» sur les bords du

B Rhône. Oh ! n'abandonnez pas la malheureuse Clara, o

Elle cacheta ce billet et le remit à la prieure. Une

demi-heure après on vint lui dire qu'une voiture avec

de» chevaux de poste l'attendait à la porte du couvent.

Tremblante, éperdue^ elle n'avait pas le coura.£;e de de-

mander si son père était dans la voilure, elle ne pouvait: proférer son nom^ ou lui donner un titre que tout son cœur désavouait. Qn lui dit heureusement que des affaires retenaient son père à Paris, mais qu'il ^rait la rejoindre incessamment. Elle reprit un peu de force; elle se jeta dans les bras de la prieure. ma mère! lui ditelle, que n'ai-je pu passer mes tristes jours sous votre

obéissance! Dans ce moment où je ne puis avoir le

moindre intérêt à vous tromper, souffrez que je vous

répèle que je suis innocente! Ah ! reprit la prieure

attendrie, qui pourrait en vous regardant vous croire coupable l votre souvenir ne me rappellera jamais que

ridée la plus touchante du malheur Adieu ma mère,

dit Clara en fondant en larmes, priez Dieu pour moi !... A ces mots elle s'arracha de ses bras et sortit précipitamment de sa chambre. On était au milieudu mois d'octobre :huit heures sonnaient/ le son de Thorloge fit tressaillir Clara. Qu'elles seront lugubres pour moi, s'é-

cria-t-elle, les heures qui vont suivre celle-ci! En

traversant le cloître éclairé par une lampe, elle s'arrêta en jetant les yeux sur le cimetière. J'espérais, dit-elle», que mes cendres reposeraient là? Et qui sait !... Elle, frémit et n'acheva pas, elle pensait que peut-être les

ondes du Rhône lui serviraient de sépulture Elle

s*appuya sur un pilier de pierre, et regardant à travers les arcades un ciel pur et sans nuages, cette vue adoucit l'horreur de ses pensées. mon Dieu ! dit-elle, dans quelques mains que l'on puisse être, n'esl-onpas toujours dans les vôtres ! disposez de moi, les terreurs sont une espèce de rébellion contre vos volontés, je veux surmonter les miennes En disant ces mots elle poursuivit rapidement son chemin. Arrivée à la porte du couvent, son cœur se déchira en quittant cette maison de douleurs consacrée aux regrets, ses pleurs recommencèrent à couler ; on la porta dans la chaise de poste, elle ne pouvait plus se soutenir.

Monlalban, décidé à s'expatrier pour échapper aux

poursuites de ses créanciers, avait voulu se ressaisir auparavant ^de la malheureuse Clara, craignant toujours qu'elle ne finit par dévoiler la vérité, surtout lowqu'elle apprendrait qu'il avait quitté la Frarâe. Il n'obtint que difficilement l'ordre du ministre, qu'il sollicita secrètement : mais à l'époque où Clara lui fut remise , il pouvait encore rester un mois en France sans risquer d'être ar^lé. 11 avait dès lors plusieurs dettes exigibles, pour lesquelles on pouvait saisir ses biens ; mais les lettres de change qui donnaient contre lui le droit de prise de corps ne devaient échoir que sur la fin de novembre de cette même année. Ce monstre ne s'était fait livrer sa lille que pour l'immoler!.... Il n'avait que des domestiques nouveaux , à l'exception d'un seul , le concierge de son château de Rosmal. Cet homme l'avait servi jadis en Allemagne; il ne savait pas un mol de français; il était placé depuis un an dan§ ce château avec une servante alsacienne qui lui servait d'interprète. Montalban le croyant incapable de faire un crime , et ne voulant, d'ailleurs, se fier à personne, ne le mit nullement dan» sa confidence. Il l'avait fait venir à Paris; et l'ayant instruit du jugement porté contre Clara , il le chargea de te conduire à Rosmal etde l'y garder. Il dità cet homme, qu'il connaissait très-intéressé, qu'il l'autorisait à confisquer à son profit tout ce que Clara pourrait avoir d'argent etde pierreries, dont il lui ordonnait de ladépouilier. Par celte précaution il ôlait à Clara toute possibilité de gagner son geôlier. Mais Clara n'emporta avec elle que ses habits et quelques pièces d'or; elle avait déposé dans les maifls de son confesseur et son argent , et tout -«e qu'elle possédait de précieux. Montalban, arrêté par quelques affaires à Paris, se saisissait toujours de sa proie, et se hâtait de l'envoyer dans sa terre, en attendant qu'il pût l'aller rejoindre, pour se délivrer d'elle par le poison.

Clara, enfermée dans une chaise de poste, ayant a sa portière un homme à cheval, poursuivait rapidement sa

roQfe. La foeanté de la nuit et da clair de lune lai causait une vive sensation, qui mêlait un attendrissement douloareux à son invincible terreur. Les craintes les plus sinistres glaçaient son imagination , et le vague de ses idées portait au comble son effroi. Le courage ne pe«t ' s'exercer qu'avec une connaissance positive du danger ; on n'a point d'armes contre un péril dont on ignore t«us les détails, et peut-être que la lâcheté n'est autre chose que la faiblesse, qui fait détourner la vue de Tobjet qu*on redoute. Souvent on s'est follement précipité dans un abîme pour éviter de le voir ; et quiconque se décide à le regarder fixement, ou trouve des ressources, ou se résigne.

Au point du jour , on s'arrêta pour changer de chenaux; on se trouvait en face d'une immense et sombre forêt, vers laquelle on se dirigeait. Clara considéra avec effroi cette prodigieuse étendue de bois; elle imagina que peut-être elle allait être immolée sous ces épais

ombrages, presque impénétrables aa jour Dans cet

instant , tandis que son conducteur aidait à atteler les chevaux, une pauvre femme, tenant deux petits enfantsdans ses bras, vint lui demander Taumône. A celte voix suppliante, Clara tressaille. mon Dieu ! dit-elle, vous daignez donc m'oiïrir encore une bonne action à faire ! ... celle-ci peut-être sera la dernière! Ah! jouissons encore de la vie!.... En disant ces paroles, elle tira sa bourse, qui contenait dix louis, et elle la donna à la pauvre femme. Au moment même la voiture partit; et Clara, certaine d emporter avec elle les plus tendres bénédic* tiens d'une infortunée, sentit son courage se ranimer et ses craintes sinistres s' affaiblir.

On fit voyager Clara nuit et jour, sans s'arrêter. Elle voulait questionner son conducteur; mais elle connut qu'il n'entendait pas le français. Frikmann (ainsi se nommait cet Allemand) était un homme de cinquantecinq ans, d'une figure sévère, d'un sang-froid imperturbable. Il avait de la probité et de bonnes mœurs; mais

il n*imaginait pas qu'il y eut dans ]a vie un autre but que celui d'amasser deTargent, et tout son attachement pour ses maîtres se bornait à ne pas les voler, à ne point juger leurs actions, à s*acquitter avec une scrupuleuse exactitude des ordres qu'ils lui donnaient, et à ne les point quitter tant qu'il était bien payé. Frikmann n'était pas un homme délicat et sensible ; mais il n'existait point de domestique plus parfait.

On arriva au château de Rosmal, après deux jours et demi de route, à huit heures du matin. Clara éprouva un affreux serrement de cœur en entrant dans ce vieux château, vaste, désert et délabré, qui ressemblait à une forteresse. Le silencieux Frikmann la conduisit sur-le* champ dans un appartement situé au second étage; il Ty laissa seule, il sortit aussitôt. En s'en allant, il ferma toutes les portes à double tour, et il emporta fes clefs.

Frikmann, croyant que Clara avait assassiné un enfant, trouvait fort'simple qu'elle fût prisonnière le reste de ses jours. D'ailleurs, ne réfléchissant jamais que sur ses intérêts, il n'arrêtait point sa pensée sur cet événement ; il ne considérait les voleurs et les meurtriers que comme des espèces particulières d'individus jetées sur la terre comme les animaux carnassiers. Aucune de leurs actions ne le surprenait; et, classant ainsi tous les hom* mes, il était également incapable d'étonnement, d'indulgence et d'indignation. Il remonta dans la chambre de Clara pour lui porter ses malles; car il avait reçu l'ordre de ne pas souffrir que la servante s'approchât d'elle. Après avoir posé les malles dans la chambre, il fit entendre à Clara qu'il voulait examiner ce qu'elles contenaient ; car il espérait y trouver un écrin que, d'après les ordres de son maître, il n'aurait pas manqué do saisir. Il parut fort mécontent de ne trouver que du linge et des habits. Clara fut obligée de détacher ses poches et de les confier à Frikmann, qui ne fut pas plus satisfait de cet examen, car il ne vit ni argent, ni pierreries, ni bijoux. Clara avait dérobé à l'avidité de ses recherches

un cœur d*or émail|é, qu'un instinct secret lui rendait cher, et qu'elle portait dans son sein depuis Tâge de dit ans. C'était le premier présent qu elle eût reçu d'Allemagne. Sur ce cœur était gravé d'un côlé ce nom t Eliza; et de l'autre celui-ci : Gustave. Il s'ouvrait» et dans Tintériear ces mots étaient tracés autour d'une gerbe de cheveux blonds : Gardez toujours ce premier gage»

Cependant Clara e^^amina, avec un soin mêlé de frayeur, lea quatre pièces de son appartement ; elle ouvrit ses fenêtres, et elle vit qu'elles donnaient sur une terrasse dont le Rhône baigoait les murs. La vue de ce fleuve impétueux qui roulait ses ondes avec bruit audessous de ses fenêtres renouvela dans son esprit les idées les plus funestes. Elle m put s'en distraire qu'en prenant son livre d^heures. La nuit augmenta encore ses anxiétés. Malgré la fatigue d'un voynge pénible elle ne s'endormit qu'au grand jour. Elle pensa alors qu'elle n'avait rien à craindre de Frikmann, et elle devina que l'exécution du crime ne serait eontiée à personne, et que celui qui en avait conçu l'idée s'en chargerait seul. Alors tout son effroi se porta sur le retour de Mootalban; le moindre bruit qu'elle croyait entendre dans ce château solitaire la pénétrait de terreur. Le troisième jour au soir de son arrivée, elle entendit aboyer des cbiens, elle ne douta pas que ce ne fût l'annonce d'un événement si redoutable pour elle. Au pouvoir du barbare qui l'avait accusée de son propre crime, et qui l'avait vue d'un œil sec aller à l'échafaud sans lui donner la moindre marque de pitié, quand elle se laissait immoler pour lui, il était impossible qu'elle s'aveuglât sur son pressant danger. Tout son courage succombait à l'idée d'un sort si déplorable! Ce n'était pas assez de perdre la vie, il fallait périr par un forfait exécrable, et de la main d'un

père! Elle voulut se préparer à ce moment terrible ;

mais elle ignorait le genre de mort qu'on lui destinair^ et son esprit préoccupé, cherchant à le deviner, ou, pour mieux dire, se représentant avec horreur mille supplices

divers et les agonies les plas douloureuses, ne pouvait ni se livrer à la méditation, ni s'appliquer à la prière» Cet é(at de tiédeur, que sa piété se reprochait avec amertume^ n'était pas le moindre de ses tourments. Lorsque Frikmann vint lui apporter son souper, elle crut qu'elle allait voir paraître son père, et machinalement elle s'élança à Tautre extrémité de la chambre et fut se cacher derrière les rideaux de son lit. Frikmann ne la voyant pas^ l'appela d'un ton grave et tranquille, et le son de cette voix rauque fut phis agréable à son oreille que la plus délicieuse mélodie. Voulant savoir si Mon- . talban était arrivé, elle essaya de questionner Frikmann; ce dernier ne comprenant rien, et ne pouvant répondre, n'avait même pas l'air d'entendre : sans suspendre un instant son service, sans /a regarder, il continuait, avec son flegme accoutumé, de mettre le couvert; il Pécoutiit comme s'il eût été parfiiitement sourd, et il la quitta sans avoir donné à sesd/scours le plus léger signe d'at-. tention. Une nouvelle pensée vint effrayer Clara, elle se persuada que les aliments qu'on lui présentait étaient

empoisonnés par Montalban Et elle ne mangea que

du pain. Elle ne se coucha point. Le lendemain matin elle dormit à diverses reprises, couchée sur un canapé, se réveillant continuellement en sursaut, croyant toujours entendre ouvrir ses portes, et même distinguer dans le lointain la voix terrible de son père. Dans cette journée entière elle ne prit que du pain pour toute nourriture. A deux heures après midi elle ouvrit sa fenêtre; il faisait do vent, le ciel était orageux et le Rhône agité ; la terreur fait de tout des présages : la superstition naquit du malheur et de la crainte. Quel jour sombre!....

dit Clara, il paraît fait pour éclairer le crime ! Elle

jeta un triste regard sur les rives enchantées du Rhône ; et s'attendrissant à mesure qu'elle contemplait ce spectacle enchanteur, elle dit un adieu solennel à toute la nature... Ensuite, fermant brusquement la fenêtre, elle tomba dansunfauteniletdonnaun libre coursàses pleurs.

— io — Sur les dii heures du soir, elle entendit distinctement

une voiture entrer dans l'une des cours du château

11 se flt aussitôt un aiou?eroent extraordinaire dans toute la maison ; on montait des escaliers, on ouvrait des portes avec bruit, on marchait dans tous les corridors. Âh! s'écria Clara, pour cette fois ce n'est point une illusion; il arrive c'est lui Une demi-heure après,

Frikmann parut : il avait Tair agité, et rien ne pouvait être plus frappant qu'une trace d'émotion sur ce visage naturellement si froid. Frikmann s'approche de Clara, la prend par la main et Tentraîne. Clara» épouvantée, oppose de la résistance. Frikmann s'apprête à l'enlever de force. Clara, ne voulant pas qu'un homme la saisisse dans ses bras, se décide à le suivre. Ce mouvement de pudeur et de dignité lui redonna de la force (car tous les ressorts de notre âme ont entre eui nn merveilleux enchaînement). Clara se laissa conduire, persuadée qu'on la menait à la mort. On la fit descendre un étage, on la mena dans le grand appartement du château, celui du maître, et on Ty enferma. Son sang se glaça dans ses veines en se voyant dans cet appartement, oi^ elle aurait dû trouver toute protection, et où elle s'attendait à

chaque instant à voir paraître son assassin Combien

alors elle s'affligeait qu'on l'eût arrachée de i'échafaud! combien elle regrettait le vénérable père Arsène I Ah! si du moins, disait-elle, je pouvais, dans ce moment af^ freux, entendre sa voix chérie et recevoir sa bénédiction* Elle se mita genoux; et, levant les yeux, ses

regards se portèrent sur un tableau qui représentait une

belle femme allaitant son enfant Elle ne douta point

que ce ne fût le portrait de sa mère; ses larmes inondèrent son visage. ma mère! s'écria-t-elle, ce sont vos traits que je contemple? et cet enfant infortuné que vous

tenez dans vos bras, c'était moi sans doute! Vous

souriez en le regardant! Vous souriez, juste ciel!....

Oh! si vous aviez pu lire dans l'avenir, avec quelle hoi^^ reur vous seriez descendue dans la tombe! Et moi.

que n'ai-je trouvé la mort sur votre sein maternel!

Non, Ton ne tranchera point ma vie devant cette image

révérée ; ce portrait sera ma sauvegarde Comme elle

disait ces mots, Frikmann reparut et lui fit signe de le

suivre C'en est doncfaiti dit Clara d'une voix

éteinte I mon Dieu! prenez pitié du meurtrier et de la victime! Elle n'en put dire davantage, la parole expira sur ses lèvres décolorées ; ' et» sans perdre connaissance, elle tomba dans un éiat d'anéantissement et de défaillance qui ne lui permil ni de marcher, ni même de se soutenir sur ses jambes. Frikmann lui donna le bras, ou, pour mieux dire, la porta, en se hâtant de sortir de Tappartcment. Après avoir passé trois grandes pièces^ il lui fit traverser un long corridor étroit et obscur; ensuite ils descendirent un petit escalier dérobé, et se trouvèrent sur une terrasse. Clara entendit là distinctement le mugissement des flots dn Rhône, très-agité dans ce moment. Je connais donc enfin, se dit-elle intérieurement (car elle ne pouvait articuler une parole), je connais donc le genre de mort qui m'est destiné! On va me précipiter

dans le fleuve! La lune, cachée par des nuages, ne

donnait aucune clarté.. ... Les sifflements du vent, le bruit tumultueux des flots, un tonnerre menaçant^ roulantauloin sans intervalle, Tobscurité profonde, rendue plus frappante par les traits rapides de lumière qui de temps en temps semblaient embraser le rivage, tout, aux yeux de Clara, paraissait en harmonie avec l'horreur de ses pensées. Il lui semblait que la nature entière se révoltait contre un crime qui violait toutes ses lois. Tout à coup Frikmann s'arrêta, et, d'une voix forte et ténébreuse, il dit en allemand cinq ou six mots qui furent répétés par les échos des deux rives. Une minute après, OD entendit trois coups de sifflet ; et Frikmann, ouvrant une porte, se trouva sur le rivafçe. 11 ût encore une trentaine de pas, en côtoyant le Rhône; alors, un éclair éblouissant découvrit à Clara un bateau tout près d'elle, dans lequel était un seul homme, enveloppé dans un

manteau qui cachait entièrement sa figure C'est lui!

Fe dit Clara en frémissant... •< Elle Ta vu! elle Ta reconnu! elle a déjà senti l'atteinte du coup mortel ; car elle pense qu'elle sera poignardée avanX d^être plongée

dans le fleuve.. .*. Ses cheveux se dressent sur la tête

Frikmann la remet mourante dans les mains de cet

homme, et s'éloigne aussifôt avec rapidité Clara,

immobile et glacée, ferme volontairement les yeux, afin de ne pas même entrevoir encore une fois l'assassin. Son cœur flétri n'a plus la force de palpiter; elle ne respire plus, mais elle a conservé le sentiment et Ja connaissance Elle reste ainsi suspendue un instant entre la

vie et la mort Tout à coop, ô surprise! ô saisissement inexprimable!... elle sent les bras qui la soutiennent la presser doucement, et elle entend soupirer et

gémir! Ce n'est point une erreur on répand des

krmes! Dieu ! le meurtrier de Jules, le père dénaturé

qui sacrifia sa fille, serait-il capable d'un mouvement de

pitié! La nature outragée reprend-elle ses droits, et

va-t-elle triompher de tantdebaroarie! Ces étranges

idées, loin de ranimer Clara, lui causèrent une nouvelle

sorte d'eilroi Si la criiauté l'emporte^ ce combat

aura seulement prolongé son supplice; si la compassion est la plus forte, quelle scène n suivre ces moments pleins d'horreur! Comment recevoir les embrassements de ce père inhumain ? que ferait-oq de son inconcevable

et tarctive tendresse? Comment baiser cette main

homicide? Comment reprendre l'ombre même du

respect filial? Toutes ces pensées s'ofl'rirent rapidement à rimagination de Clara, et l'appareil d'une mort

effroyable ne lui parut pas plus terrible Cependant

les nuages qui dérobaient la clarté de la lune se dissipent, on voit renaître le jour le plus doux le vent

s'apaise, le violent balancement du bateau attaché sur la rive se modère; dans cet instant, les bras qui soutiennent Clara la soulèvent et la posent assise sur un banc, et elle se trouve vis-à-vis I!objet d'une si douloureuse ter-

reur; la lune éclairait son visage baigné de larmes

Clara lève sur lui avec épouvante un œil sombre et timide ; mais à peine Fa-t-elle aperçu, qu'elle reprend toutes ses facultés, toute sa sensibilité, et se prosternant, elle s^écrie, avec un transport impossible à décrire : mon libérateur!.... Elle reconnaît enfin son vénérable

ami, elle embrasse les genoux du père Arsène! Ma

fille, lui dil-il, c'est Dieu qu'il faut remercier! c'est lui qui vous sauve, c*est lui qui daigne calmer cette effrayante tempête, afin que vous ne soyez point engloutie dans les Oots, car vous n'aurez pour vous conduire pendant plus de cinq heures sur ce dangereux fleuve, que le

bras d'un vieillard Mais Dieu, protecteur de Tinno-

cence, va guider cette frêle nacelle, ne craignons rien!... Une enfant et un vieillard qui se livrent à la Providence

ne seront point abanbonnés sur les ondes c'est à

l'impie de trembler sur le vaisseau le plus solide et le

mieux construit, un abîme est sous ses pieds ! Mais

nous qui n'attendons rien de notre force et de notre industrie, nous voguerons avec sécurité sous la garde du Très-Haut! Voyez, ma fille, voyez ces nuages s'abaisser, se dissiper vers l'horizon^ et découvrir ce ciel

d'azur! On n'entend plus le tonnerre^ on ne sent

plus qu'une douce fraîcheur jouissons avec reconnaissance de ce calme subit adorons celui qui commande aux éléments Ainsi qu'il dissipe les tempêtes

des ondes et des aiis, ilpeut, ma fille, faire succéder

aux orages de la vie des jours purs et sereins Clara

écontait le père Arsène avec ravissement, elle ne pouvait se rassasier du plaisir de le revoir; elle venait de passer subitement d'une horrible agitation et du comble de la terreur à la douce sécurité et au repos le plus parfait; elle savourait avec délices le bonheur de cette révolution,

aussi miraculeuse qu'inopinée Mon père, dit-elle,

en pressant dans ^es mains les mains tremblantes du pieux vieillard; c'est votre sainteté qui fait mon salut, le ciel veille sur l'infortunée que vous protégez ! Ah*

malgré mon sort déplorable, vous me rattachez à celle

vie si souvent nienacée que je vous dois! Vous venez

de me faire connaître que mon cœur peut encore éprou-. ver toutes les émotions et tous les transports de la joie la plus vive et la plus pure !..••• Oui, je pourrai du moins désormais me rappeler un souvenir ravissant, celui où, jetant les yeux sur vous dans cette nuit mémorable, j'ai reconnu vos traits vénérables et chéris!

Allons, mon père, laissons-nous aller au cours de ce fleuve, les ondes nous porteront vers une rive heureuse,

où nous trouverons un asile paisible Oui, ma fille,

reprit le père Arsène, je Tai déjà choisi pour vous dans ma pensée, cet asile, et vous y jouirez d'une parfaite tranquillité; vous saurez tout demain^ maintenant ne songeons qu'à notre navigation. A ces mots, le père Arsène fit asseoir Clara sur de la paille fraîche étendue dans le bateau, elle appuya sa tête sur la planche qui servait de banc; car elle était si faible qu'elle ne pouvait se soutenir. Quand elle fut ainsi couchée, le père Arsène détacha la barque et se mit à voguer; mais au bout d'une heure, les forces épuisées du vieillard ne lui permirent plus de ramer; il fut obligé de suivre le conseil de Clara; il laissa flotter le bateau, que le vent et le courant dirigeaient naturellement vers le lieu où il voulait aller. Il éleva au ciel ses mains défaillantes qui ne pouvaient plus qulmplorer l'Eternel! Grand Dieu! ditil, je remets cette entant dans vos bras paternels... . Après avoir dit ces paroles, plein de confiance, il se leva, ets'appuyant sur les deux rames, il se tint debout, afin (le surveiller mieux la marche du bateau; il contemplait alternativement, et les cieux parsemés d'étoiles, et Clara dont toute l'attitude exprimait le plus doux repos. En «lîet, après tout ce qu'elle avait souffert, après avoir été, durant six mortels jours, prisonnière et dans raltenle d'un crime affreux qui .devait lui coûter la vie, elle jouissait d'un calme délicieux : en songeant qu'elle était sous la garde du plus vertueux de tous les hommes, elle ai-

mail à se voir à la merci des flots, et privie de tout se< cours humain ; avec une conscience aussi pure que la sienne, c'était se trouver plus spécialement sous la protection toute-puissante de Dieu. Bientôt, cédant moins à la fatigue qu*à la douceur de ses pensées, elle s'abandonna sans prévoyance et sans inquiétude à la Providence, elle se laissa aller à Tassoupissement plein de charme, qui répandait un baume rafraîchissant dans ses veines. mon Dieu, dit*elle, nous flottons parmi des écueiis, dans une barque fragile, sur un fleuve redouté; mais

vous êtes avec nous! qai pourrait nous alarmer?

ce doux sommeil qui s'empare de mes sens est un hommage (je ma foi A ces mots, ses paupières appesanties se fermèrent, et elle s'endormit profondément. Le saint vieillard attendri veilla sur elle; il la regardait avec complaisance en souriant, et cependant ses yeux

étaient remplis de larmes! Cette nacelle alors offrit

un tableau digne d'attirer les regards du Créateur. On y voyait, sous les traits les plus respectables et les plus touchants, Theureuse sécurité de llnnocence et de la

vertu ! Des songes ravissants enchantèrent le sommeil

de Clara; elje vit la troupe fortunée des anges entourer son bateau; les uns planaient sur sa tête, les autres imprimaient à la barque un mouvement rapide et doux ; «lie se sentait mollement bercée sur les ondes, et elle découvrait dans le lointain des rivages charmants et la perspective la plus brillante Son imagination lui retraçait mille passages consolants et sublimes des saintes Ecritures..... il lui semblait que des voix célestes et prophétiques lui répétaient ces paroles divines :

Ilsestlevépendantles ténèbres une Iwnièrepour les bons.

Celui qui vit sous la protection du Très-Haut demeu' r ara, ferme sous Cappui du Dieu du cieL,,.

Il vous couvrira de ses ailes sa vérité vous servira

de bouclier,...

Dieu a commandé à ses anges de vous garder dans toutes vos voies, '-.

Le seigneur a fait éclater sa puissance en notre fa^ veur

Ceuœ qui sèment dans les larmes moissonneront dans la ioie{i).

Tandis que le sommeil bienfaisant du juste répardtt les forcer de Clara, et lui rendait la fraîcheur et la santé. le père Arsène trouvait aussi les plus douces consolations dans ses méditations et dans ses souvenirs. Dans cette Tie, consacrée tout entière à la religion et à Thumanité, il ne pouvait passe rappeler un seul malheur personnel. Orphelin dès son enfanee, né d'une mère allemande qu'une mésalliance avait placée en France dans une famille d'agriculteurs^ il n'avait connu de ses parents qu'un oncle établi en Allemagne, et une sœur et des neveux qu'il chérissait, et qui vivaient dans une ferme auprès de La Rochelle. Engagé dans les ordres sacrés depuis sa première jeunesse, il avait toujours été le religieux le plus exemplaire et le plus parfait. Dénué de toute ambition, il s'était constamment refusé aux honneurs de l'épi* scopat. Louable modestie^ dont ce siècle religieux a présenté plus d'un exemple.

On ne fera point le portrait du père Arsène, parce qu'un saint n'a point de caractère particulier; il n'a ni penchant ni système qui lui soit propre; il n'agit que d'après des préceptes connus, ce qu'il fait de plus héroïque n'est jamais qu'une suite de son obéissance ; il a perdu le droit frivole d'étonner; on ne se récrie point sur ses actions les plus sublimes, on dit seulement : il est fidèle; il est conséquent; ce n'est pas lui qu'on admire, c'est la loi divine qui le guide.

Le père Arsène avait pour Clara un attachement pa* ternel, qui, fortifié par les malheurs et la conduite de cette infortunée, était devenu le sentiment dominant de son coeur, et le plus tendre qu'il eût jamais éprouvé. Sa piété le préservait des inquiétudes déchirantes qu'il au-

(O Psaumes 30, 111 et 1' 5.

rai'tdù naturellement avoir. Ce n'est que dans les âmes religieuses que Tespérânce, appliquée même à cette vie, peut avoir une force que rien n'altère, elle est sans bornes, parce qu'elle se fonde sur la puissance de Dieu ; et comme elle ne peut naître que par le désir de voir triompher la justice et Tinnocence, elle est inébranlable. Le père Arsène était persuadé que Clara serait un jour justifiéed'une manière éclatante. 11 le demandait à Dieu avec tant d'ardeur, qu'il était parvenu à n'en pas douter; car l'une des récompenses des prières ferventes est de soulager l'âme du pords de l'inquiétude et de la remplir de a plus ferme confiance.

Durant le reste de la nuit, le père Arsène reprit plus d'une fois les rames, et se remit au travail. Clara dormait toujours; mais un quart d'heure après le lever du soleil, le vieillard enchanté découvrant le bois ou Ton devait s*arrêter : Réveillez-vous, ma fille, s'écria-t-il, réveillez-vous, nous voilà près du rivage solitaire où nous allons débarquer !.... A ces mots, Clara se soulève, joint les mains et remercie le ciel!.... Maintenant, dit

le vieillard, vous voilà hors de tout danger! Enfant

de la Providence ! Non, ce n'est point en vain que

Dieu vous a préservée deux fois d'une mort affreuse qui jiaraissait inévitable; puisque sa bonté vous (it descendre lie l'échafaud, et qu'elle vient de vous tirer du sinistre château de Rosmal, elle vous réserve de hautes destinées Ma fille, tout est possible à Dieu^ vous serez

heureuse!.. Ah! répondit Clara, depuis que je vous dois la vie, j'ai le pressentiment que j'obtiendrai, sinon le bonheur, du moins la tranquillité !.... C'est à vous, mon génèrent protecteur, à me rendre digne d'un meilleur sort, en perfectionnant cette raison dont vous avez développé les premières lueurs.... L'école du malheur me sera moins utile que vos sages conseils !.... Mon enfant, reprît le père Arsène, je ne vous demande qu'une seule chose, c'est d'écarter de votre souvenir un homme intéressant et vertueux, mais qui ne peut jamais devenir

votre époux. — Oui. je vous promets de ne jamais peDser à lui volontairement. Mais cet eiïort me sera moins pénible quand je pourrai croire que cet infortuné supporte la vie sans désespoir. Si le temps amène pour fui quelques consolations, ne me le laissez point ignorer ; alors j'aurai moins de peiue à ne pas m'occuper de

luil puisse-t-il trouver une épouse tendre et ver

tueuse ! puisse le ciel lui redonner un fils digne de le

consoler! Mesvœux les pi us ardents seraient exaucés!

— Ma (ille, vous apprendrez par moi tous les changements qui pourront arriver dans sa situation. Comme il disait ces mots, la barque touchait le rivage. Le bon religieux chargea sur ses épaules une petite valise qui contenait une partie des vêtements de Clara, et que Frikman n avait portée dans le bateau, tandis que Clara, arrachée de son appartement, était dans celui de Montnlban. On descendit à terre, et le père Arsène donnant le bras à Clara : Maintenant^ lui dit-il, vous devez quitter pour toujours le nom malheureux que vous portez. Désormais vous vous appellerez Olympe. D'ailleurs vous ne «erez point obligée de faire des mensonges ou de conter une fausse histoire ; il suffira de dire, dans les lieux où je vous mène, que vous avez éprouvé de grands malheurs sans les mériter, et que vous avez besoin d'asilcv Clara fut charmée de changer de nom ; il lui sembla que c'était changer de destin, qu'elle allait renaître et recommencer une nouvelle carrière : elle ne pouvait envisager (le bonheur avec des souvenirs affreux, inelTaçables; mais elle jouissait de la douceur de se trouver délivrée du poids accablant de Pignominie et de ne plus dépendre que du père Arsène.

Après avoir fait cinq ou cix cents pas, en tournant le dos au fleuve, on se trouva sur la lisière d'un bois charmant, et Clara se retournant admira la vue délicieuse formée par le Rhône, la rive opposée^ et la beauté du soleil levant. Le père Arsène lui proposa de s'arrêter, et de déjeuner là, car il avait apporte du fruit dans un

petit panier que Clnra tenait à son bras. Ils s'assirent «ur ]*l)erbe;et après un repas frugal, Clara, questionnant le père Arsène sur les moyens qu'il avait employés pour la délivrer, il satisfît sa curiosité ^ans ces termes : « En recevant votre billet^ je lus d'autant plus affligé y> que j'imaginai facilement le sort qu'on vous prépa* » raitl...» Cependant, sachant que le maître du château 9 de Rosmal était retenu pour une quinzaine de jours à >• Paris, j*eus Tespoir, avec l'aide du ciel, de vous sauy> ver. Je désirais, suivant vos intentions, ne pas toucher » à la somme qui me restait de votre diamant vendu ; et » tandis qu'un ami préparait tout pour mon voyage, » je vendis toutes vos pierreries ; j'en eus quatre mille » francs. Ne trouvant pas cette somme suffisante, je » m'avisai, pour Taugmenter, d'un moyen qui me réus- » sit. Je suis connu de l'association charitable composée J> des dames de tout rang et de tout âge , formée par » les soins du vertueux Vincent de Paule. Je savais que » ces dames n'hésitent jamais à faire une bonne œuvre, » que leur magnifique libéralité fournit à la fois les » fonds nécessaires pour des établissements publics, et '# des sommes ilmmenses pour des aumônes particu- 9 lières et secrètes. Je fus trouver la jeune dame qui les » préside (1) : sans nommer ni désigner personne, et » sans employer de déguisements, j'intéressai vivement » cette dame. Je lui dis qu'une jeune personne parfai- » tement innocente, dont j'étais le directeur, venait d'être enlevée par les ordres d'un homme pervers; » mais que sf je pouvais aller promplementà son secours j'avais une espérance très-fondée de la sauver. Ce récit me valut cent louis. Je partis aussitôt en poste dans une petite carriole qui me fut prêtée. Je connaissais ce pays, où je suis venu plusieurs fois en « mission. Je me rendis d'abord dans le lieu où je vais ù vous mener, certain de trouver là un ami (idèle qui

(1) La présidente Goussault,

» pourrait m'étre utile. J'avais laissé ma voiture à trois » îieues de cette solitude, et je vins ici à cheval. Je dis « seulement à mon ami que je reviendrais chez lui passer » un jour avec une jeune personne nommée Olympe, et » je convins avec*Iui de ce qu'il pouvait faire pour moi. » II y a huit lieues d'ici à Rosmal ; mais voulant m'y » rendre seul, il m'eût été impossible d'aller ainsi par » eau contre le fleuve^ Le chçmin par terre est excessi- » vement difficile; on ne peut le faire qu'à pied; il faut v sans cesse gravir des montagnes et des roches escarpées, » ou suivre des sentiiers étroits et tortueux entourés de - D précipices. Cependant il fallut prendre cette route. D Mercredi dernier je partis nne heure avant le jour, un » peu avant cinq heures du matin ; j'avais mis quelques D provisions dans un havresac, car je devais être treize » ou quatorze heures en route, et je ne voulais m'ar- » rêter dans aucune chaumière. Comme je vous l'ai dit, B j'avais déjà fait deux fois ce voyage pour aller donner , (c des instructions religieuses aux pâtres dispersés sur )> ces montagnes, qui n'avaient alors ni pasteurs ni » églises. J'ai contribué depuis à leur procurer ces se- » cours spirituels, et j'ai eu la satisfaction de poser la ^ première pierre de la première église rustique bâtie parmi ces rochers. Aussitôt que parut le jour, je me retrouvai avec plaisir dans ces lieux sauvages que j'avais parcourus pour la première fois dans ma jeu- A nesse. J'aimais à me rappeler combien la religion )) avait adouci les mœurs rudes et grossières de ces » paysans, et les preuves de reconnaissance et d'ailache- » ment qu'ils m'avaient prodiguées; en même temps ce D souvenir me faisait craindre de les rencontrer, certain » qu'ils voudraient m'arrêter plusieurs jours. J'évitai » avec soin de passer devant les chaumières et devant le » seul petit village qui soit situé dans cette étendue de » pays. Dix ans s'étaient écoulés depuis mon dernier » voyage, et je reconnaissais parfaitement ma route. Les » pays très -peuplés changent sans cesse d'aspect;

n rhomme, qui doit rester si peu de temps sur ia tene«

» n'est jamais eontent de son séjour, son inconstance

» même prouve que rien là ne doit le satisfaire et Je

» Oxer ; dès qu'il est en force et qu'il en a les moyens,

» il bouleverse ce qu'il ne peut embellir. Dans les dé-

'> serts, tout est immuable comme ia nature. Je re-

» connaissais tout ce que j'avais vn jadis; je n'admirais

rien de perfectionné, mais je ne trouvais rien de dé-

» truit.

j> A midi je fus obligé de me reposer : la clialcur était

» excessive, et ma fatigue extrême. Je m'assis à Tombre,

» auprès d'une source dont le murmure et la fraîcheur

» semblaient inviter au repos, et, au bout de quelque»

» minutes, je. m'endormis. Je me réveillai après une

» lieurede sommeil; msisje me trouvai si appesanti,

» que j'eus beaucoup de peine à me relever pour con -

» linuer ma marche. J'aurais vivement regretté la vi-

» gueur que les années m'avaient ôtée, si je n'eusse

» pensé que Dieu donne toujours la force nécessaire pour

» accomfilir une bonne œuvre. En effet, sans un se*

» cours divin, je n'aurais jamais pu me rendre le jour

même à Rosmal. Encore assoupi, je marchais lente*

» ment; et j'avais à peine fait cent pas, que j'entendis

» un grand nombre de voix parler bas tout près de moi.

» J'avançai, et mon étonnement fut extrême en voyant

» une table dressée sous l'ombrage formé par six beaux

» mûriers : la table, posée devant une roche tapissée de

» verdure qui pouvait servir de siège, était couverte de

» fruits et de lailage; à ia droite du siège rustique s'é-

» levait un autre rocher, d'où s'élançait en cascade une

» fontaine de l'eau la plus pure. Ces bons pâtres m'a-

y> valent aperçu dans l'instant où je venais de m'endor*

» mir ; ils s'étaient rassemblés à la hâte au nombre de

» vingt-cinq ou trente, et m'avaient préparé celte douce

n surprise. Il fallut encore s'arrêter là, et se mettre à

» table. Les pâtres se pressaient autour de moi, en par-

x> lant tous h la fois. L'un se vantait de m'avoirle premier

D reconnu, l'autre d'avoir élé chercher ses voisins; pluj) sieurg femmes me remerciaient de les avoir mariées » jadis. On m^amenaitdes enfants de neuf à dix ans que » j'avais baptisés dans Aion dernier voyage ; on me sup^ » pliait de séjourner dans ces montagnes, et Ton m'ac- » câblait de questions sans écouter les réponses. Peu* n dant mon repas champêtre, d'autres montagnards » accoururent de tous côtés, et bientôt la multitude qui » m'environnait se trouva triplée ; enlln je parvins à me î> faire écouter. Â cette scène bruyante succéda tout à » coup le plus profond silence. Je déclarai que j'étais f> obligé de me rendre le soir au lieu où Ton passe le » bac, pour aller à Rosmal ; mais que je promettais de » revenir Tété prochain, uniquement pour eux, si mes » supérieurs me le permettaient, et si Dieu ne disposait D pas de moi d'ici là. Alors on ne me retint plus; mais » on s'écria qu'il fallait m'accompagner durant les deux » premières lieues, parce que c'était le chemin le moins » praticable de toute cette côte, et qu'ils me porteraient d dans les endroits les plus dangereux. 11 fut décidé S) qu'on tirerait au sort pour me donner quatre guides, » et le sort tomba sur quatre jeunes montagnards qui n me suivirent en effet. Comme je me disposais à » partir, toute la multitude me demanda ma bénédic- » tion, que je leur donnai avec un profond attendrisse- D ment, debout sur la roche qui m'avait servi de siège » pendant le dîner. Ce fut ainsi que je me séparai de ces » bonnes gens; et jamais un guerrier, un potentat, en » revoyant les pays conquis par sa valeur, n'éprouva » une satisfaction comparable à celle que je ressentis en » me retrouvant dans ces contrées sauvages, au milieu » de ce troupeau fidèle dont je fus le premier pasteur. » Mes guides me furent très- nécessaires; ils m'épar- » gnèrent toutes les fatigues de la route la plus pénible ; » car, malgré ma résistance, ils me portèrent durant une » partie du chemin, et même ils me l'abrégèrent beau- » coup, en me prenant sur leurs épaules pour passer un

» torrent daoB lequel ils se plongèrenr, s'enfonçantcians

Teau jusqu'à la ceinture. Arrivés à un lieu nommé la

I) Roche des Eglantiers, nous nous quittâmes ; je tirai

» de mon bréviaire quatre imagés gue je leur distribuai,

p et quMls reçurent avec la foi et la simplicité de recon«

D naissance la plus touchante.

» J'arrivai au bac à sept heures du soir. En moins de

» vingt minutes je me trouvai sur l'autre rive, et à deux

I» cents pas du château de Rosmal. 11 faisait nuit ; mais

» le temps était claiir et serein, et je bénis le ciel en

» apercevant les tours de ce vieux château. Je vis une

» lumière au second étage, et je m*attendris en pensant

» que c'était peut- être là votre chambre; je vous vis,

» ma fille, remplie de craintes sinistres, de terreur, de

» résignation et de piété. J'aimais à penser qn^, tandis

» que vous invoquiez Dieu, votre prière s'exauçait, et

» que Dieu me conduisait vers vous pour vous délivrer!

• » Je m'avançai seul vers la grille du château, dont la

» morne tranquillité me surprit. Je sonnai; au même

)> instant une vieille servante, avec un accent allemand^

X) vint me parier. Je me fis connaître pour un religieux;

» je demandai i-hospitalité : elle m'ouvrit la grille sur-

» le-champ. Elle me conduisit dans une petite chambre

» au rez«de>chaussée, m'y laissa seul, et revint un mo-

» ment après en apportant de la lumière et des draps

» pour faire mon lit. Je lui demandais si le maître du

» château était chez lui. Non, répondit-elle ; mais il ar-

» rivera sous peu de jours. Je lui fis encore quelques

» questions; je m'aperçus que celte femme n'osait par-

» 1er, et qu'elle en avait néanmoins grande envie, ce qui

» donnait un singulier tour à sa conversation. Elle me

» répondait d'abord avec une sécheresse qui m'imposait

» silence; et ensuite, sans être interrogée, elle me con-

» tait d'elle-même plusieurs choses avec le ton mysté-

» rieux de la confiance. C'est ainsi qu'elle m'apprit que

» Frikmann, Concierge du château, était Allemand , ne

D savait pas un mot de français, aimait beaucoup l'ar"

)) gent, et disposait de tout en Tabsence de son maître, D qu'il servait par intérêt et par habitude beaucoup plus » que par attachement. Je profitai de toutes ces lumières » et je connus que le ciel m'avait véritablement choisi » pour vous délivrer, puisque, par un bonheur qui ne » peut être reiïet du hasard, je savais parfaitement Tal- B lemand, ayant passé ma première jeunesse chez des » parents de ma mère; et si je n'avais pu m'eiprimer w dans cette langue, mon voyage eût été parfaitement » inutile.

» Je me couchai plein d'espérance. Je me levai avec v le jour, et je fis dire à Frikmann, par la servante, que » je désirais l'entretenir un moment, que je l'attendrais D sur le bord du Rhône près de la maison du batelier; B et je sortis aussitôt du château, ne voulant pas, après » ma confidence, m'y trouver renfermé au pouvoir du » concierge. Frikmann vint me trouver sur les septheu- D res du matin. Je lui dis brièvement qu'une personne » charitable, touchée de vous savoir entre les mains d'an » père sévère et rigoureux, voulait vous placer, pour le )) reste de vos jours, dans une solitude où vous ne se- » riez jamais connue ; q'ue vous changeriez de nom ; que » l'on ferait courir le bruit de votre mort, et que j'avais » imaginé une manière de vous emmener qui rendait ce plan très-possible; et je lui en rendis compte. Enfin j'ajoutai que s'il acquiesçait à ma proposition, je lui » donnerais cinquante louis. Frikmann réfléchit comme » très-tenté; puis il me répondit que son maître lui » mandait qu'il le récompenserait magnifiquement, s'il » vous gardait avec une parfaite vigilance. Je lui dis que » son maître était ruiné. Frikmann n'eut pas l'air de )) me croire, il me demanda quelques heures pour faire » ses réflexions, et me quitta sans rien conclure. Un » événement inattendu le détermina tout à coup. Ce jour » même des gens de justice, conduits par deux créan- » ciers, vinrent visiter le château, et mettre les scellés » partout. Alors Frikmann, connaissant, à n'eu pouvoir

» douter, l'état des aiïaires de son maître, n'hésita plus; » il vint me retrouver : nous convînmes qu'il vous amèn nerait à minuit pour vous remettre entre mes mains. i) Je lui donnai dix louis d'arrhes, et je promis de lui » donner le reste quand vous entreriez dans le bateau ; )) ce que je fis effectivement. Vous étiez si troublée que » vous ne remarquâtes pas que je lui donnais une » bourse, qu'il reçut en tenant la corde attachée à la » barque, et qu'il ne lâcha cette corde qu'après avoir )) examiné et compté la somme. Je revis encore Frik- » mann, qui m'apporta la valise qui contenait vos vête- )) ments. Voici la fable que Frikmann doit conter à son » maître : il lui écrira que vous ayant logée dans Tap- » partement désigné par lui, vous aviez conçu la folle » idée de vous échapper par Tune des fenêtres qui » donne directement sur le Rhône, parce que vous aviez » pu voir un bateau vide attaché à un anneau de la mu- » raille; que durant la nuit vous aviez lié vos draps, « coupés en lanières, à votre fenêtre ; que le lendemain » on avait trouvé celte lanière rompue, votre fenêtre )) ouverte, l'un des rebords du bateau ensanglanté, et » un pan de votre robe de mousseline accroché au bas teau. En effet, toutes ces choses seront ainsi prépa- » rées par Frikmann et vues par des témoins ; ainsi il » passera pour certaip que vous avez péri dans le Rhône. ») D'ailleurs Frikmann ne peut être soupçonné de sé- » duction, puisque vous n'avez ni or ni pierreries à lui » donner. Il ne craint plus le retour de son maître, qui, » prévenu par un courrier de la saisie faite au château, » n'osera plus y revenir. Il va chercher à se placer d'une » autre manière, et je lui ai dit que s'il gardait Odèle- » ment le secret sur votre existence, même après avoir » quitté son maître, il pouvait avec confiance recourir » à moi pour le protéger et le servir avec zèle, et je lui » ai donné une adresse pour m'écrire en cas de besoin. » J'aurais désiré vous instruire d'une partie de ces dé- V» tails, et vous épargner une partie des terreurs que

» vous avez ilû éprouver lorsqu'on vous entraîna au tni- » lieu de la nuit sur les rives du fleuve; maisFrlkmann, » par une déGance ridicule, n'a jamais voulu se char- » ger de vous remettre un billet écrit en français qu'il » n*aurait pu lire. Il a même refusé de vous porter ma » simple signature, répétant toujours que cela était inn- » tile au succès de la chose. Il est vrai qu'ignorant le » crime de son maître , il ne pouvait savoir tout ce que » vous aviez à craindre de lui. Je ne puis exprimer tout » ce que je ressentis en voas attendant dans le bateau, » depuis neuf heures du soir jusqu'à .minuit! Non que » je doutasse du succès; la tempête affreuse qui s'éleva » n'ébranla pas un seul instant ma foi ; mais je songeais » à vos craintes, et je souffrais avec vous !...

» Gnind Dieu! disais-je, c'est pour faire éclalermieux » voire puissance aux yeux de cette enfant, que vous »> avez choisi pour son libérateur un faible vieillard! » Yous voulez que ses débiles mains la conduisent au » port, malgré la nuit profonde, malgré les flots irrités, )' les vents contraires et Forage ? Elle ne s'est point ap- » puyée sur un bras de chair, elle a mis en vous toute » son espérance, et vous voulez qu'elle reconnaisse que » c'est à vous seul qu'elle doit son salut!... Non, ces » nuées épaisses qui voilent les cieux, ces éclats de la » foudre ne sauraient m'effrayer ! Ne pouvez-vous pas, » Seigneur, par un mot de miséricorde dissiper les té- » nèbres, éclairer ceux qui sont assis dans l'ombre de » la morty et conduire nos pieds dans le chemin de la » paix (1)?... Tout à coup j'entendis se rompre, avec un » fracas épouvantable, les mâts d'un grand bateau » amarré près du bac, et dont j'avais admiiré, durant le » jour, la grandeur et la solidité; et notre frêle bar- » que, si violemment ballottée, résiste à tout l'effort de » la tempête!... Ah ! m'écriai-je, qu'est-ce que la force ^ apparente, si Dieu ne la soutient pas?... Comme je

0) Cantique de Zacharie.

i> disais ces paroles, j'entendis la voix de Frikmann qui » me parlait en allemand pour me donner Je signal » convenu. Quand vous entrâtes dans le bateau, je re- » merciais Dieu qui, en me confiant un dépôt si cher, «> me commandait de consacrer tous mes soins à sa con- » servation, puisqu'il me donnait pour vous une aiTec- » tion si paternelle... Vous étiez presque évanouie; je » craignis de vous causer une révolution funeste en me » faisant connaître brusquement... et j'hésitai quel- » ques minutes à vous parler... » Tous savez le reste, ma fille... €lara, pénétrée d'attendrissement et de reconnaissance, essuya ses yeux pleins de larmes. Oui, dit-elle, je suis votre entant, je ne veux vivre désormais que pour vous obéir, certaine que je ferai toujours ainsi la volonté de Dieu.

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