‹ Le siége de La Rochelle; ou, Le malheur et la conscienceChapitre 13 sur 13 · IT · texte numérisé non relu

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198 LB BANQUST DBS SEPT GOURMANDS.

M. Martin, qui paraissait avoir un appétit de polyphage, mangeait avec une promptitude qui effrayait ses amis.

— Prenez garde, lui dit tout bas le docteur, la chair du homard est difficile à digérer.

— Oh I répondit M. Martin, ce qu'on mange avec plaisir se digère facilement; et sans écouter son ami, il reprit du homard, en disant tout haut :

— Est-il vrai, docteur, que dans les mers des Indes et en Norwége, on trouve des homards de quarante pieds do long et de six de large?

— Non,réponditM. Maigret; des savants ont écrit cela, mais c*est une pure exagération. J*enai mangé qui...

La phrase du docteur fut interrompue par une dinde tjm/fée qui succéda au homard; et pour jusli lier cet axiome du Code gourmand : « Toute phrase commencée doit être suspendue à Tarrivée d'une dinde aux truffes, » le silence régna parmi les gastronomes. Les chefs-d*œuvrc de Tart, la musique la plus mélodieuse, Tcvénement le plus heureux ou le plus néfaste, rien n'eût pu les distraire de cette contemplation; leurs facultés, leur âme, leur corps, l'univers entier était pour eux, en ce moment, concentré dans la dinde aux trvffès qu'on venait d'apporter. Comme avant-goût du bonheur qu il allait éprouver, M. Martin faisait légèrement claquer sa langue; M. Brillant oubliait ses vicissitudes du précédent dîner, et Tapagini ne pensait plus aux créanciers qui voulaient décidément lui donner une retraite à Clichy. Quant à M. Grimardias, il se demandait s'il traiterait d'abord la question de la truffe ou celle du dindon. Après de sérieuses réflexions, il s'arrêta à ce dernier.

i— L'origine des dindons est assez obscure, dit -il;

Là SÀtNT-NICOLAS. i99

cependant on croit que ce fut Méléagre, roi de Macédoine, qui les apporta en Grèce. On ajoute même que par reconnaissance, ses sujets appelèrent les dindons^ meléagrides. Quoi qu'il en soit, ils étaient connus k Rome, puisque Caligula ordonna d'immoler de ces oiseaux devant sa statue. Ils étaient rares en Italie , et bien que Jacques Cœur eût envoyé de l'Inde même, les premiers coqs d'Inde qu'on ait vus en France, on regardait à Rome comme une chose précieuse , deux dindons que le cardinal Clément conservait dans une volière.

— C'est étonnant, répondit M. Martin, j'ai toujours entendu dire que nous devions les dindons aux Jésuites.

— Cette erreur a subsisté longtemps, reprit M. Grimardias, mais aujourd'hui il est prouvé que nous les de* vous à l'ancien argentier de Charles VU, et que c'est Améric Vespuce qui fit, en 1504, connaître les dindons aux Portugais. Je crois que j'ai dans ma poche une note à ce sujet.

Le savant se fouilla, étala ses notes sur la table, absolument comme une nécromancienne qui préparc le grand jeu, et quelques instants après, il continua :

— Voici, messieurs, ce que j'ai pu trouver de curieux sur les dindons: « Le premier fut mangé en 1570 aux noces de Charles IX...

— Je crois que c'est une erreur, objecta M. Patelin, car on assure que l'introduction des rfmrfon* en France est due à Piiilippe Chabot, amiral sous François P', et qui mourut en 1543. De plus, on lit dans les chroniques du temps, que Charles IX passa à Amiens en 1566, et que parmi les présents qui lui furent offerts par les bourgeois de cette ville^ il se trouvait douze dindons.

— On a pu offrir de ces oiseaux à Charles IX en 1566, reprit le savant; cela n'empêche pas qu'il n'en ait mangé qu'en 1570. Je continue : «. Mais ces élèves des Jésuites étaient connus en Angleterre sous Henri VIII , qui en fit venir en 1525...

— Votre auteur est en contradiction avec ce que vous avez dit précédemment, répondit M. Martin. Je savais bien, moi, que c'était aux Jésuites que nous devions les dindons.

— Messieurs, reprit le savant un peu embarrassé par cette remarque, je n'ai pas dit que je prenais la responsabilité des opinions de l'auteur que je cite ; c'est un document à consulter, et voilk tout. Je n'ai plus que trois lignes à lire : « Les dindons sont indigènes dans le pays des Illinois ; on les trouve jusqu'à l'isthme de Panama. Les dindons sauvages sont beaucoup plus gros que les nôtres. Bartram, voyageur américain, en a vu dont la tête était k plus de trois pieds de terre, et pesaient trente, quarante, et jusqu'à soixante livres. »

— Quinze, vingt et trente kilogrammes, exclama M. Martin, ce devaient être des bêtes magnifiques!

— Je vous demande pardon de mon ignorance, dit Tapagini, mais j'avouerai que je n'ai pu retenir la date précise à laquelle les dindons sont entrés en France. Je ne puis me souvenir que des anecdotes, et si vous le permet* tez, je vais vous en raconter une qui se rapporte à notre sujet : On avait promis depuis longtemps à Rossini une invitation à dîner ^ en lui annonçant une ditide truffée. Un jour, le maestro rencontre celui qui lui avait fait cette promesse, et la lui rappelle. •— Mais, répond le prometteur, on dit que les truffes ne sont pas bonnes cette année. --

Allons donc, dit Rossini, ce sont les dindons qui ont répandu ce bruit-là.

Pendant ce dialogue, H. Martin et M. Brillant auraient dévoré la dinde entière, s'ils l'eussent osé.

— Comment viennent les truffes^ demanda tout h coup le rentier qui ne cessait de manger comme un glouton ?

Cette question combla de joie M. Grimardias, mais voyant que le docteur allait répondre, il fouilla vivement dans son portefeuille, et lut ce qui suit :

« Les if'uffes sont en terre depuis quelques pouces jusqu^à plusieurs pieds de profondeur, jamais à Texlérieur ; rien n'indique à la surface de la terre s'il y en a dessous. Le paysan fouilleur ou extracteur marche dans la campagne au hasard çk et là, indispensablement accompagné d'un chien, plus communément et plus heureusement d'un pourceau ; il se laisse guider par cet animal , ou plutôt suit attentivement toutes les directions qu'il prend, selon son instinct et la pleine liberté dont il jouit. Attiré par l'odorat , il se dirige bientôt vers les divers endroits qui recèlent des truffes. Arrivé au lieu où il en existe, l'animal fouille aussitôt la terre; son conducteur le laisse opérer jusqu'à ce qu'il fasse paraître quelques truffiis, ou qu*il lui en voie manger ; aussitôt il éconduit son animal découvreur, mais fort souvent il n'y réussit qu'à force de coups de bâton, car le cochon est tenace par voracité pour h truffe, qu'il aime beaucoup, et en place de laquelle il est alors forcé de se contenter d'une poignée de glands (1). »

— Ceci prouve l'ingratitude des hommes, dit M. Martin, car il me semble que l'on pourrait bien donner quelques

^4) Ds ta truff, par MEif. Moinier.

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truffes à ce pauvre animal pour le récompenser de ses peines.

— J'ajouterai, reprit le docteur, qui tenait k placer son mot, que les truffes viennent naturellement, qu'elles se reproduisent sans avoir été ni ensemencées ni plantées, et que les meilleures ne se trouvent que dans nos départements méridionaux. LaCorrèze, la Gironde, laDordogne, en produisent beaucoup, mais les plus estimées de toutes sont celles duPérigord, etjenecroispasmetromperenaffii* mant que celles que nous mangeons viennent de ce pays. Pour me résumer, je terminerai en disant que la truffe a existé de tous temps, aussi bien aux époques les plus reculées qu'en ce moment môme.

— Il est heureux, poursuivit à son tour M. Grimardia?, qu'il ne soit arrivé a aucun de nous l'accident qui affligea jadis Lucius Licinius, gouverneur d'Espagne. Un jour, il mord dans une truffe, y trouve de la résistance, et se casse une dent; un denier romain se trouvait renfermé dans le tubercule, et avait causé ce malheur.

Nos gourmands qui doutaient beaucoup de l'authcnticilé de l'anecdote, se remirent à manger, et au bout de quelques instants il ne restait plus rien de la dindt truffée,

— Messieurs, dit tout à coup M. Patelin, je me vois forcé de me retirer, : je plaide aujourd'hui à deux heures pour un homme qui est accusé d'avoir fabriqué du vinaigre avec de l'eau et de l'acide sulfurique. Je n'ai pas besoin de vous dire que je regrette de vous quitter sitôt, mais mon devoir m'y oblige.

— Au revoir, lui dirent les gourmands; et M Grimardias ajouta eu lui serrant la main :

tk SitMT'NICOtAS. iOi

— Vérifiez donc vos dates surrinlroduclion des dindons en France; je crois vraiment que vous êtes dans Tei^ renr.

Tapagini sortit pour accompagner M. Patelin, et au moment où ses amis attendaient leretourdu compositeur, on entendit du bruit dans la rue. Ils sortirent. tous, sauf M. Martin qui se sentait indispose.

Un affreux spectacle s'offrit à leurs yeux.

Tapagini était entre deux solides gaillards qui lui disaient :

r^ Ah ! ak I mon cher monsieur, voilà bien longtemps que nous courons après vous ; nous vous tenons enfin, et cette fois nous ne vous lâcherons pas.

— Pour l'amour de Dieu;, laissez-moi , répondait le pauvre Tapagini.

-^ Non , notre devoir est de vous emmener; noua avons des ordres.

— Mais au moins Iaissez*moi déjeuner ; j'ai là des amis qui m'attendent. Tenez, ajoutait le pauvre sousieien, je vous donne ma parole qu*au8sitAt que nous aurons terminé, je me rendrai de moi-même ài Clicby... je connais le chemin*.. î

— Non ; vous noua échapperiez encore^ allons, il faut nous suivrei

— Eh bien ! reprit Tapagini* venez déjeuner avec nous ; du moins vous serez sûrs de me tenir ; c'est l'affaire d'une demi-heurC) d'une heure tout au plus*

— Non, c'est impossible.

Et malgré tout, en dépit de ses supplications et de celles de MiM. Grimardias et Brillant, les deux recors emmené* rent le musicien à la prison pour dettes.

20^ LE BANQUET DES SEl>r GOURMA.NDS.

Quand le savant et le parasite rentrèrent chez le rcstauratear, ils assistèrent kuncscène encore plusdouloureusc:

Le rentier souffrait horriblement; il était presque entièrement suffoqué. Sa respiration pénible, son visage violacé, tout annonçait une maladie dangereuse.

— Qu'op pensez-vous? disait M. Grimardias au docteur.

— Je pense qu'il a une indigestion ; il a trop mangé de homard et de truffes.

— Il me semblait que , d'après votre doctrine , on ne mangeait jamais trop, fit le savant î

— Oui, en thèse générale ; mais il y a des exceptions, et je crains fort que notre pauvre ami...

On alla chercher une voiture , et le docteur emmena M. Martin.

M. Grimardias et M. Brillant restèrent seuls chez le restaurateur. Après quelques instants de silence, le savant dit au lauréat en parlant du rentier :

— Il n*a pourtant pas autant mangé que Soliman h', qui, en 1617, faisant un pèlerinage à la Mecque, s'arrêta dans une maison près de Taïef, et y mangea soixante-dix grenades, un chevreau, six poules et une énorme quantité de raisins secs. Il en mourut immédiatement, dit-on.

-'Je le crois sans peine, répondit M. Brillant.

Pendant que le savant remettait dans sa poche les notes qu'il avait laissées sur la table, un garçon de sen ice entra et remit la carte de la dépense k M. Brillant qui, de suite, la présenta à M. Grimardias. L'avare et le parasite eussent été mordus par un chien ou piqués par une vipère, que leur physionomie n'eût pas mieux exprimé la souffrance.

^Mais, dit M. Brillant au garçon qui attendait It

LA SÀUNT-SfiCOLAS. 205

paiement de la dépense, c'est M. Tapagini qui nous a invités, adressez-vous a lui.

— Messieurs, répondit le garçon, nous ne vous connaissons ni les uns ni les autres ; vous restez les deux derniers; vons paierez la somme de cent vingt francs.

— Cent vingt francs I exclama le savant. Je vais parler à votre chef.

— C'est inutile, fit le garçon, l'addition est faite, la voici, payez-la?

— Mais encore... Il me semble que...

— Eh bien soit, monsieur, venez au comptoir.

M. Grimardias avait bien envie de déployer sa vaste érudition, mais pour la première fois il douta de son utilité, et n'ayant dès lors rien de mieux à faire, il descendit pour s'expliquer avec le maitre de la maison. La discussion fut orageuse, mais dans cette occurrence que vouliezvous que fit le savant? Comme un renard pris au piège, il baissa la tête, ouvrit sa bourse et paya.

— Nous en avons pour soixante francs chacun, mon pauvre monsieur Brillant, s'écria-t-il en remontant au salon. ... mais à peine avait-il prononcé ces mots , qu'une sueur froide lui passa sur le visage. Ses yeux, en se portant sur la table du banquet, l'avaient vue déserte... En vain M. Grimardias chercha-t-il le parasite, en vain grossi-t-il sa voix pour s'en faire entendre, et remua-t-il ses notes pour lui toucher le cœur, tout fut inutile,... le misérable avait disparu.

Nous renonçons à peindre la mauvaise humeur, la rage du savcint lorsqu'il fallut qu'il payât la totalité de la dépense. Un joueur qui vient de perdre son dernier écu ,

$00 LK BÀNQUKT DIS •iPT GOURMANDS.

n'aurait été près de lui qu'uu ange de douceur el de résignation.

Mais laissons H. Grimardias maugréer à son aise, et tâchons de connaître maintenant )a fin de cette véridiqae histoire,

M. Martin mourut des suites de son indigestion, et peut-être aussi grâce aux soins du docteur, qui lui permit de manger plus tôt qu'il ne l'eût fallu. Le médecin ayant agi selon sa conscience , nous plaindrons le rentier sans nous permettre de blâmer M. Maigret.

Pour honorer la mémoire de son ami, et se consoler an peu de la carte qu'il avait payée, M. Grimardias composa quatre épitaphes qu'on peut lire sur la tombe de cet esti^ mable M. Martin. En voici le texte.

Au nord :

Sta^ vUtêOTt ffutasum iltu$tfii$mum cnicm.

c( Arrête ^ passant > tu foules aux pieds un héros de la gourmandise. »

Au midi :

Chgît Martin, mangeur tnsaUable»

De pins, ialrépide buveur^ Il t 8b1 Ki joars «n t^tmp d'hoAnew t

On Ta trouvé mort sous la table*

Aulevanl:

Il se mettait à table au te? er de ramure, LVoroie, en refenaut» Vy letrauvait eiicwr»

LA SAÎNT-NICOLAS. 207

Au couchant :

Ci'gtt un gros gourmand, qui, n*ayant nul souci, Jouant, buvant, aimant et la brune et la blonde, Incertain d*obtcnir les biens de Paulrc monde, Jouissait prudemment des biens de celui-ci.

Quoique nous doutions beaucoup que ces épilaphes puissent être attribuées à la muse de M. Grimardias, et que nous nous rappelions son aversion pour la poésie, nous ne critiquerons pas cet hommage rendu à une victime de la gastronomie. Nous dirons seulement que si nous eussions été chargé de la rédaction de Téloge funèbre de M. Martin, nous aurions écrit tout simplement sur le mausolée de cet excellent homme, les deux vers que nous avons lus récemment sur le tombeau d'un Apicius moderne :

Clglt monsieur Marlio, grand ennemi des livres; Il vécut soixante ans et pesa deux cents livres.

Mais revenons h notre histoire.

La mort du rentier jeta la consternation parmi nos gourmands. Ce triste événement ne fut pas le seul qui vint frapper et disperser ces fervents adorateurs du dieu de la table. Le départ de Tristan, l'arrestation de Tapagini , qui resta trois ans h la prison pour dettes , la disparition subite de M. Brillant, que personne ne revit plus, contribuèrent k rendre impossible la réunion des gastronomes. Quelqu'un qui les connaissait tous, nous a donné sur chacun d'eux les détails suivants :

A la suite d'un incendie qui a dévoré toutes ses notes et tous ses manuscrits , M. Grimardias est devenu fou. fl s'imagine être le cuisinier du grand kan de Tartarie , et

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comme les juifs attendent le Messie, il attend chaque jour un éditeur pour son grand ouvrage sur Y Alimentation de% hommes avant le déluge, La famille de notre savant n'espère pas qu'il puisse recouvrer la raison.

De plus en plus irrité contre la doctrine d'Hahnemann, M. Maigret ne prescrit plus aucun médicament : il porte toujours sur lui une longue nomenclature de mets qui doivent, à Ten croire, guérir radicalement toutes les maladies. Ainsi, pour les fluxions de poitrine il ordonne des fraises à la crème et des potages à la purée de lentilles; pour les gastrites il veut que Ion mange des langoustes, des andouillettes et des pâtés de foie gras. On craint aussi pour ses facultés intellectuelles ; mais si son esprit est affaibli, son cœur est resté le même.

Depuis la mort du rentier, M. Patelin, dont la clientèle grandit chaque jour, a renoncé à dîner en ville ou chez le restaurateur ; il achète et prépare lui-même ses aliments ; et loin d'adopter l'étrange doctrine de son ami le docteur Maigret, il lit et relit sans cesse le beau livre deCornaro sur la vie sobre.

A sa sortie de prison , Tapagini n'a pu trouver d'autre emploi que celui de timbalier dans l'orchestre d'un théâtre des boulevards. Il continue toujours à posséder une très nombreuse série de créanciers, et se promet de corriger exemplairement le parasite dès qu'il le rencontrera.

Comme la vertu trouve toujours sa récompense dans ce monde, ce dernier a obtenu un bureau de tabac, et depuis son dtner chez Tristan, on ne Ta jamais entendu parler de son poiime de V Homme tranquille* Quelquefois il regrette les excellents repas du Banquet des sept Gourmands, mais alors, pour se consoler de ce qui n'est plus, il

se dit avec orgueil : a J'ai été bien souvent invité à dlner^ mais je puis me rendre cette justice, c'est que je n'ai jamais invité personne. »

Quant à Tristan, voici la lettre qu'il a écrite au docteur :

« Mon cher ami,

» Je suis en ce moment chez les WahabySy tribus arabes qui habitent tout le pays du Nedj ou Arabie centrale. Leur courage, leur frugalité, leur patience, mêles font admirer chaque jour. C'est un peuple indomptable qui a soutenu une terrible guerre contre Méhémet-Ali .

» Les Wahabys sont loin de partager vos doctrines gastronomiques : ils ne vivent que de dattes, de farine d'orge et de poisson. Ils ne prennent ni café ni tabac , et sont si robustes, qu'en état de guerre ils n'emportent avec eux que deux outres : l'une remplie d'eau, l'autre de farine. Quand la faim les presse, ils mettent leur farine dans l'eau, la délaient et l'avalent. Assis par terre, les jambes croisées autour d'une peau ronde, c'est ainsi qu ils prennent leurs repas. Ils sont tellement accoutumés à souffrir, qu'ils supportent la faim et la soif pendant des jours entiers.

» Je ne crois pas que je reverrai la vieille Europe. Ici, je n'ai aucune inquiétude, aucun tourment, et je commence à oublier mes douleurs passées. Je suis plus gai au milieu des Bédouins de l'Arabie centrale que je ne l'étais avec vos amis du Banquet des sept Gourmands. Le grand air, le calme, la fatigue même, ont mieux rétabli ma santé, que le fracas et le bruit de nos grandes villes.

« J'ignore si ma lettre vous parviendra, mais je ne doute

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pas que vous ne pensiez à moi aussi souvent que je pense à vous. Au cas où vous me répondriez , donnez-moi des nouvelles de vos amis, et dites-moi si H. Tapagini est devenu plus raisonnable. »

La personne de laquelle nous tenons ces renseignements ajoutait: « Je ne partage pas plus la misanthropie de Tristan que les erreurs de M. Maigret et de ses anciens amis. Je voudrais que tous les hommes pussent manger lorsqu'ils ont faim, et boire lorsqu*ils ont soif, et je ne conseillerais à personne d'aller vivre avec les WaluAys. Je crois que la sobriété, qui n'est pas l'ascétisme, est plus salutaire au corps et à l'esprit que la pratique de la gastronomie. Enfm, je me résume en disant avec Franklin : « Ne mangez pas jusqu'à être appesanti ; ne buvez pas jusqu'à vous étourdir. »

Paucida non lœdunt paçuia^ multa notent (i;«

(i) Voy. 1^ joli volume déjà cité page S8.

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