‹ Le siége de La Rochelle; ou, Le malheur et la conscienceChapitre 12 sur 13 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

lia Saint-IVIcolafl.

Ainsi qu'il lavait promis à Tristan » Tapagini accepta les excuses que MM. Martin et Grimardias lui présentèrent le lendemain au nom du parasite, et de son côté le musicien en fit faire aussi par ses deux témoins. Poussant même la grandeur d'âme jusqu'à Théroïsme, et voulant prouver qu'il ne conservait pas de rancune, Tapagini tint à opérer la réconciliation en invitant tous nos gourmands à dé* jeûner. Il désirait que ce repas eût lieu immédiatement » mais les répétitions de son opéra y mirent obstacle; la partie fut donc remise à la Saint^Nicolas.

Mais, comme dit le proverbe, l'homme propose et Dieu dispose. Le malheur voulut que , poursuivi avec plus de persévérance que jamais par ses créanciers , le musicien ne pût donner ce repas chez lui. Notre maestro n'avait pas précisément de logement fixe, et il couchait tantôt chez un ami, tantôt chez l'autre. Force lui fut donc d'inviter ses convives à venir chez le restaurateur. Tous s'y trouvèrent» sauf Tristan qui , depuis quelques jours , avait quitté la France après avoir écrit au docteur :

« Cher ami, » Je ne sais si je vous reverrai, mais je ne veux pas partir sans vous dire adieu. Je vais vivre au milieu d'hommes qui ignorent, il est vrai, ce qu on appelle la civilisation, mais qui n'en ont pas les vices. J'étouffe dans nos grandes cités , j'ai besoin de respirer un air plus pur, et le calme des forêts apaisera peut-être l'agitation démon âme. Pensez quelquefois k moi, et tout en souhaitant que vous abandonniez vos erreurs , croyez que je n'oublierai pas votre caractère généreux.

» Présentez mes adieux à vos amis, et surtout à M. Tapagini. Cet homme est doué d'un excellent naturel , et il est fâcheux qu'il n'ait eu pour guide que les convives du Banquet des sept Gourmands.

« Adieu. »

Quand nos gastronomes arrivèrent chez le restaurateur qui leur avait été désigné , ils trouvèrent Tapagini plus préoccupé que d'habitude. Le bon H. Martin s'approcha de lui, et sur ses questions, le musicien ne put dissimuler que ses créanciers étaient de nouveau décidés à l'envoyer kClichy. Mais heureusement pour tous ses invités, l'excellent déjeuner qu'il avait commandé le remit bientôt en bonne humeur.

M. Brillant, après avoir, au grand contentement da rentier, serré la main à son adversaire, se mit k table, et nous devons dire que sa réserve et sa contenance modeste, lui firent pardonner toutes ses inconvenances passées. H se contenta de manger sans dire un mot.

On apporta des huîtres tueries qui procurèrent une fois de plus à M. Grimardias l'occasion d'étaler sa vaste érudition.

— Les huîtres, dit-il, étaient connues des anciens, mais elles étaient rares , et conséquemment recherchées. Macrobe affirme cependant qu'on en servait aux repas des pontifes. Ce qu'il y a de curieux aussi , c'est que lorsque Trajan faisait la guerre soit aux Parthes , soit aux Juifs de la Cyrénaïque, Apicius lui envoyait des huîtres.

— Il est bien agréable maintenant, dit le rentier, de pouvoir, grâce aux chemins de fer, les conserver dans l'eau de mer.

— Les Romains, reprit M. Grimardias, connaissaient le procédé pour les obtenir vivantes; et Ton peut citer comme de grands amateurs à! huîtres^ Horace, Pline et Cicéron. Ce dernier en mangeait, dit-on, trois cents douzaines par jour.

— Oh ! cela ne se peut, dit l'avocat, Crébillon fils, le plus grand amateur du xvui* siècle, ne pouvait en manger plus de cent douzaines.

— Ces illustres personnages, ajouta le docteur, partageaient assurément cette opinion de Montaigne : « Être sujet à la colique ou se priver de manger des huîtres, ce sont deux maux pour un ; puisqu'il faut choisir entre les deux, hasardons quelque chose à la suite du plaisir. »

— En France, reprit le savant, ce sont les huîtres vertes qui sont le plus estimées. Pour leur donner cette couleur, on creuse des fosses nommées parcs, où l'eau de la mer ne vient qu'aux marées de la nouvelle ou de lapleine lune ; en sorte que dans l'intervalle, l'eau des parcs se verdit par les plantes qui y croissent et y séjournent. Les huîtres d'Espagne ont une chair rouge, et celles de Dalmatie ont la chair brune et noire.

On servit à ce moment un homard que chacun admira.

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