‹ Le siége de La Rochelle; ou, Le malheur et la conscienceChapitre 3 sur 13 · FIN DE LA PBEMIKBE PARTIE · texte numérisé non relu

FIN DE LA PBEMIKBE PARTIE

DE

Lk ROCHELLE

OU

Dans ce moment on entendit sonner une cloche, ce oui, dans un lieu désert, surprit Clara. Il est sept heures, dit le père Arsène ; venez, ma fille, entendre la messe :

j'auraisvoulu vous informer de mes desseins sur vous

Mon père, interrompit Clara, dans cette nuit où le ciel nous a guidés si miraculeusement, m'avez-vous vouée à Dieu? Mon âme tout entière ratifierait cet engagement!

— Non, ma fille, vous êtes libre. Qui sait les desseins de Dieu sur vous!... — J*avoue qu'un cloître serait Tasile que je préférerais à tout autre. Si vous me permettiez d'y fixer à jamais ma destinée par des vœux irrévocables?

— Dans votre situation, c'est une chose impossible : si l'on déclarait qui vous êtes, on ne vous recevrait pas, ou votre père pourrait s'y opposer; vous retomberiez sous son autorité, et d'ailleurs vous me feriez manquer à la p<yoIe que j'ai donnée à Frikmann. Il faudrait donc vous faire admettre sous un nom supposé, et même produire un faux acte baptistaire. Ainsi, vous voyez qu'il n'y faut pas penser ; et puisque vous me donnez sur vous les droits d'un père, je vous défends, ma fille, de vous lier sur ce point par aucun vœu secret et conditionnel. — Je vous obéirai, et croyez, mon père, que jamais je n'aurais fait uu vœu sans vous consulter.

En parlant ainsi, le père Arsène et Clara traversaient le bois : après avoir marché un demi-quart d'heure, Olara aperçut un ermitage^bâti sur une colline, entouré d'une jolie vigne. Presque au même moment on vit descendre de la colline un vénérable ermite, quoique moins âgé de dix ou douze ans que le père Arsène. Voilà^ dit ce dernier, mon ami le plus cher!... En effet, la joie brillait sur le visage de Termite en s'avançant vers le père Arsène, qu'il aborda avec Texpression de la tendresse la plus respectueuse. Clara, qui n'avait jamais vu d'ermite, regardait celui-ci avec une curiosité mêlée d'étonnement ; car la beauté de sa figure, la noblesse et la politesse de ses manières, donnaient à toute sa personne quelque chose de très-frappant. Il él^it suivi d'un jeune homme de treize à quatorze ans, son élève, seul compagnon de sa solitude, qui, par son ordre, débarrassa le père Arsène de la valise de Clara, et la porta à l'ermitage. On monta la colline, et laissant à gauche l'ermitage, on entra dans une grotte assez spacieuse, creusée dans le rocher par la seule nature; une simple haie de bois d'épine en fermait rentrée. L'intérieur était parfaitement éclairé par une ouverture faite au milieu du plafond; des festons et des guirlandes de pampre, de lierre, de roses sauvages et de liserons, s'échappaient autour de celte ouverture, et, suspendas en l'air, retombaient dans la caverne, en formant à cet endroit de la voûte une élégante couronne de verdure et de tleurs. Au fond de la grotte s'élevait un simple autel de pierre grise polie, entourée de superbes orangers, et placé à côté d'une fontaine naturelle dont l'eau limpide et pure s'était creusé un ruisseau dans le milieu de ce temple champêtre. L'ermite, en consacrant cette grotte où sa sépulture était marquée, avait fait une fondation par laquelle l'un des religieux du couvent de la petite ville voisine était obligé d'y venir dire la messe tous les jours.

On n'entra jamais dans cette église rustique par hypocrisie, ou par bienséance, ou par curiosité pour admi*

ref les chefs-d'œuvre des arts, La prière y fui toujours Texpression fidèle d'un sentiment profond ; la foi plus parfaite, la piété plus tendre, y trouvaient aussi plus de consolation. Ce fut là que Clara,^ remerciant Dieu avec loute Teffusion d'un cœur sensible et reconnaissant, reprit non-sealement de nouvelles forces, mais une vie

nouvelle. Clara pria avec espérance pour Yalmore !

Elle pouvait là s'occuper encore de lui ; la religion lui permettait de déposer dans le sein de Dieu des vœux si purs, que la seule charité chrétienne aurait pu les former. Dieu daigna lui répondre... Tout à coup elle tressaille, ses joues se colorent du plus vif incarnat, ses yeux, baignés de larmes, restent fixés à la voûte, ses

mains jointes se serrent avec transport Dieu lui

parle!... elle ne respire plus, elle écoule; une voix secrète, mais distincte, lui dit : Tu seras heureuse, même sur la terre. Plus d'un demi- siècle de bonheur te dédom^ magera de quelques mois de souffrances. Cet oracle consolateur, qui pouvait être produit par l'imagination, fut recueilli par la foi la plus vive, et il changea subitement le destin de Clara. Au lieu de la force donnée par le courage et la résignation qu'elle avait eue jusqu'alors, elle fut revêtue, non pour un moment d'exaltation, mais à jamais, de la force triomphante. Inspirée par la confiance et la certitude d'un éclatant succès, une joie céleste entra dans son cœur, en guérit toutes les blessures, le remplit tout entier, et s'y fixa. Débarrassée de toute luévoyance comme de toute inquiétude, elle ne vit plus <lâns son existence qu'un seul soin nécessaire, celui de ne jamais s'écarter un instant de la route glorieuse de la vertu. Elle sortit de la grotte sainte, fortifiée contre le passé, satisfaite du présent, et calme sur l'avenir.

Cette révolution dans Texistence de Clara fut préparée par tant de pensées habituelles, par une vie si remplie d'innocence, et par un si grand nombre de sacrifices généreux^ que, même en la considérant seulement

comme le simple eiïet produit par une imagination exaltée, elle n'aura rien de surprenant pour ceux qui connaissent le cœur humain. Mais cette puissance merveilleuse et souveraine de Timagination n'est donnée qu'à la vertu, le vice ne peut l'avoir. Touioun» matériel, le vice agit sur les sens et non sur leâ plus nobles parties de nous-mêmes; il enflamme le sang, la vertu élève rame : une extrême exaltation ne saurait exister sans un (irand motif d'admiration et d'amour ; et Tune des malédictions de la sagesse suprême contre le vice et la fausse vertu futcetanathème ; Tu n'éprouveras jamais de véri^ table enthousiasme.

On quitta la grotte pour aller à l'ermitage, où l'on trouva un repas champêtre d'une élégante simplicité. Le père Arsène dit à Clara qu'il comptait la mener chez sa nièce, dans une riche ferme auprès de La Rochelle ; et pour éviter d'être remarqués dans ces environs, poursuivit-il, nous resterons ici jusqu'à la nuit; alors, avec des chevaux qu'on nous procure, nous nous rendrons à la petite ville voisine, nous y trouverons, à neuf heures du soir, une voiture publique qui nous conduira à La Rochelle. Clara trouva cet arrangement parfait, et, après le dîner, montrant un extrême désir de connaître les causes de l'amitié réciproque de l'ermite et du père Arsène : J'aurai, lui dit l'ermite, un grand plaisir à satisfaire vôtre curiosité, car le père Arsène est le seul héros de mon histoire; et le récit de mes malheurs sera toujours aussi celui dç ses bienfaits et de ses actions généreuses. Ici le père Arsène interrompit son ami avec une sorte de sévérité pour refuser ces éloges et pour les défendre; l'ermite promit de ne plus le louer que par les faits ; et après un moment de recueillement, il reprit la parole et conta l'histoire suivante :

a Je n'entrerai point dans les détails des erreurs de » ma jeunesse. Je ne dois me les rappeler que pour les » déplorer devant Dieu!... Je ne vous entretiendrai que

» des résultats de mes fautes, etde révénement qui m*a D conduit ici.

» Je suis le dernier rejeton d*un sang illustre... Mon D nom, que j*ai fait vœu de taire^ ne sera jamais conna » que du père Arsène... Des passions violentes égarèrent » ma jeunesse; elles m'entraînèrent dans des impru- » dences et dans des profusions qui causèrent ma dis* » grâce à la cour, et la perte presque entière de ma 1» fortune. Ce tut à cette époque (j*avais vingt-cinq ans) » qu'un incident malheureux me procura le bonheur de » connaître le père Arsène. Etant à Paris^ au mois de » septembre, je fus réveillé tout à coup, sur la fin de la » nuit, par (.u grand tumulte; je me levai précipitam-^ » meut, et j'appris que le feu venait de prendre avec » violence à la maison qui toucluit la mienne. Les pre- » miers secours furent mal diriges, et en moins de » vingt minutes Tmcenilie lit des progrès effrayants. » J*étais descendu dans ma cour, le jour commençait à » paraître, et je vis que le (eu allait gagner ma maison, » si ia communication n'était paspromptemcnt coupée; » et je n'eus à cet égard aucune espérance, parce que u ce côlé était trop embrasé pour qu'on osât en appro- » cher ; les maçons, placés sur les toits, s'en éloignaient » tous, lorsque je vis paraître une troupe de religieui n marchant courageusement sur ces toits brûlants qui » s'écroulaient de toutes parts : soldats intrépides, héros » de la charité chrétienne, bravant le danger et la mort, i> non pour la gloire humaine ou pour la fortune, mais » pour sauver la vie ou seulement les propriétés de leurs » ii'ères, eux qui renoncent pour jamais à tous les biens » terrestres!... Ils s'emparèrent des haches que tenaient » les maçons fuyards; mais ils étaient devancés par l'un » d'entre eux qui s'avançait à leur tête, et qui, par sa x> taille haute et majestueuse, et l'assurance de son » maintien, paraissait fait pour commander aux autres. » £n effet, il se précipita dans l'endroit le plus darige- » reux, et donna le premier coup de Ji iche, en mêtne

n temps il a\alt Toeil sur se^ compagnons et leur indi- » quait ce qu'ils devaient faire ; ils coupèrent la corn- » municalion, et leur retraite fut très-périlleuse, surtout » pour celui dont j*avais particulièrement admiré le » courage et la présence d'esprit ; car s'étant beaucoup D plus avancé que les autres, il se retira le dernier, et » son agilité ne put le préserver de plusieurs brûlures » aux jambes et aux bras ; il reçut une blessure plus » grave encore, une solive enflammée tombant sur son » épaule la lui démit... La violence du coup le terrassa ; » tous les spectateurs rassemblés dans ma cour et dans )> la rue le crurent tué ; il avait iixé Tattention générale, » et rintérêt qu'il inspirait se manifesta par un seul cri )) de toutes les voix réunies de cette multitude ; aussi la » joie fut-elle universelle lorsqu'on le vit se relever et » marcher... Je volai dans cette maison voisiue, et j*y » arrivai au moment ob ce brave religieux, couvert de » blessures et dans l'état le plus déplorable, était enfin » descendu dans un petit jardin ; plusieurs personnes » le soutenaient dans leurs bras, car ses forces l'avaient » tout à fait abandonné. Je m'emparai de lui, en disant » que j'en avais le droit, puisqu'il venait de préserver » ma maison de l'incendie; j'aidai à le transporter dans )> la mienne; j'envoyai chercher un chirurgien, je le vis panser, et je le gardai jusqu'à ce qu'il lût en état » d'être transporté sans danger dans son couvent, où, » malgré mes instances, il voulait absolument retour- » ner. Vous devinez facilement que ce religieux était le » père Arsène, âgé alors de trente-huit ans !... Trente » années se sont écoulées depuis... Le temps a produit )> de l'altération dans ses traits, mais son cœur n'a point » changé!...

Depuis cette époque, ma vie ne fut qu'un encbaine- » mentaffreuxd'infortunesEnfin la trahison laplus noire, » et l'abandon total d'une personne que j'avais le mal- » heur d'aimer passionnément, mit le comble à tant do » maux. Cependant un lien me retenait encore à la vie, il

j» me restait an ami fidèle !... La guerre s'étaDt rallumée,

» je partis avec mon ami pour Farmée des royalistes, et

» nous nous trouv/imes au comb:)t de Villemur« où le

9 duc de Joyeuse, qui commandait les rebelles, fut dé-

A fait et se noya dans le Narn (i). La victoire commen-

j» çait à se déclarer pour nous, lorsque je vis tuer à mes

» côtés le seul ami qui me restât sur la terre...

» Je lui avais promis de supporter la vie ; dans Téga-

» rcment de ma douleur, je pensai que sa mort me

;> donnait le droit de disposer de moi-même... 11 m'est

» donc permis de mourir ! m'écriai-je, et je m'élançai

» dans les rangs ennemis, non pour y chercher la gloire,

» dont j'étais même détaché, mais pour y trouver la fin

» d*une existence abhorrée. Je combattis longtemps en

)> désespéré sans recevoir une seule blessure, enfin, à

» la nuit tombante, et dans le moment même de la dé-

» route do Tennemi, je fus percé de deux coups de

)> baïonnette : renversé, foulé aux pieds des chevaux, je

Yï perdis connaissance, et l'on me laissa pour mort sur

ïi le champ de bataille. Le combat qui avait été long ne

» finit qu'à la nuit ; et les vainqueurs^ fatigués, déci*

n dèrent qu'on n'enlèverait les morts qu'à fa pointe du

» jour. Le champ de bataille était éloigné de toute ha-

» bitation. La maison la plus voisine de cette plaine

» était le presbytère d'un petit village, dont le curé ve-

» nait de mourir. Depuis huit jours un religieux desser-

» vait cette cure, en attendant la nomination d'un nou-

» veau pasteur. Ce religieux, apprenant par quelques

» soldats fourvoyés ou fuyards que le combat était fini,

» imagina d'aller seul visiter le champ de bataille, dans

» l'espoir d'ari^acher à la mort quelques victimes de la

x> guerre. Après avoir fait un quart de lieue, il se trouva

» dans cette plaine, qui, peu d'heures auparavant, pré*

» sentait le tableau le plus tumultueux de la haine et de

({) Anïoine-Scip'on de Joycuise, frère du guerrier capucin, le père Ange de Joyeuse.

» la fureur, et qui, mainienaut silencieuse, solitaire, » n'offrait plus à ses regards que les funestes résultats » de la discorde, des champs ravagés et la mort. Le » religieux, guidé par le plus tendre sentiment d'huma- » nité, traversa ces tristes lieux en versant de pieuses » larmes à la vue de ces guerriers étendus dans la pous- » sière : osant interroger la mort, il examina tous ces » cadavres. Là, sa voix plaintive les appelle; Técho, que » des cris belliqueux ont fait retentir durant le jour, ne » répète plus dans cette nuit lugubre que les accents de D la pitié. Ici cet envoyé du ciel met un genou en terre, » se penche pour écouter sMl pourra recueiliir.un soupir i> et donner une dernière bénédiction !... Tandis que sa » charité brûlante prodigue tant de soins superflus, tout » est glacé, tout est immobile autour de lui ; en pressant D dans ses bras des corps inanimés, il a vainement

» souillé de sang ses vêlements et ses mains! Mais

» Dieu qui Tinspireest avec lui. Un zèle si saint ne sera » point infructueux, il va recevoir sa récompense, un » infortuné sera sauvé!... Il s*approche de moi, pose sa i> main sur mon cœur, sent un faible battement, et, » transporté de joie, me soulève, bande mes plaies, me » charge sur ses épaules, et se décide à m'emporler chez » lui. .

» En reprenant Tusage de mes sens, je me trouvai » dans une chambre, sur un lit, et dans les bras d'un x> homme dont je ne voyais pas le visage... Je fus quel* » ques instants sans pouvoir renouer le ill rompu dans » mes idées; enlin, recouvrant toute ma connaissance, » je ne revins à la vie qu'avec horreur, et je mè livrai » à tous les transports insensés du désespoir... Qui m'a » réveillé d'entre les morts? m'écriai-je, quelle main » ennemie veut prolonger mon supplice?... Qui que tu » sois, n'attends point de reconnaissance d'un infortuné » qui a tout perdu et qui veut mourir... laisse-moi... A » ces mots je lis un pénible efl'ort pour me soulever ; en » me retournant, je regardai celui qui me tenait dans

ses bras, et je fus pétrifié d'étonnement en reconnaîs-

» sant le père Arsène!../ Je ne l'avais pas revu depuis

» répoque où il sauva ma maison d'un incendie^ c*est-

» à-dire depuis deux ans; sa vue, sans rien changer à

» mes résolutions, m'interdit et me frappa, je gardai le*

» silence. Non, dit-il, vous ne mourrez point, non, j'ose

» en répondre. Ces paroles me rendirent toute ma fu-

» reur. Ecoutez, loi dis-je, épargnez-vous des sermons

» superflus, je sais tout ce qu'on peut dire contre le

» dessein de s*ôter la vie, mais je suis abandonné du

» ciel ainsi que des hommes, je goûterai du moins un

D dernier plaisir, celui de satisfaire foute ma rage. En

» disant ces mots je voulus arracher l'appareil qu'il avait

» rais sur mes blessures. Il se saisit de mes mains qu'il

f> retint fortement dans les siennes; dans l'état d'épui-

» sèment où j'étais je ne pouvais lui opposer qu'une

» faible résistance, la colère me sulToquait... Ecoutez-

» moi à votre tour, me dit-il, je vois que vous avez

» abjuré tout sentiment de religion. Mais vous êtes mi-

» lilaire; peut-être l'honneur vous est-il cher encore;

» dans un Français il peut survivre à la raison... Ici je

» cessai de me débattre, j'écoutai. N'est-ce pas une

» action indigne, pônrsuivit-il, après la fatigue que j'ai

» supportée pour vous transporter ici au milieu de la

» nuit, de me donner dans ma maison, dans mon lit

» que je vous ai cédé, TalTreux spectacle du crime que

» vous méditez? Hors de cette enceinte, je n'ai nuls

)> droits sur vous ; mais ici, l'iiospitalité me les assure

» tous... Ce discours me fit une profonde impression ;

» le père Arsène en proUta pour me faire donner ma

» parole d'honneur, que, tant que je serais chez lui, je » n'attenterais point à mes jours, que je me laisserais

» panser, et que je prendrais les boissons et les aliments

» qu'il me présenterait. Jte promis solennellementtoutes )) ces choses, mais à condition lu'il ne ferait point venir }) de chirurgien, qu'il ne m'appellerait que par mon

D nom de baptême;.et qu'il laisserait croire que je n'é^

n tais qu'un simple soldat; car je ne voulais pas qu'on » vînt me chercher dans cette maison, dont les troupes » n'étaient pas encore fort éloignées. Le petit village, 9 voisin du presbytère, était dans ce moment absolu* » ment désert ; la guerre en avait chassé tous les habi- D tants, à Texception de cinq ou six vieillards et de » quelques infirmes, dont le père Arsène prenait soin, n Le père Arsène, qui désirait avec une égale ardeur A le rétablissement de ma santé et ma conversion, se i> conduisait avec autant de prudence que de zèle. )) J'aurais repoussé des exhortations; il ne m'en lit » point : mais sa présence et ses actions me parlaient » de Dieu dans tous les instants. La doctrine évangéli- » que brillait dans toute jsa conduite. Il me soignait avec n une affection et une simplicité qui, malgré moi, sub- 7} juguaient ma reconnaissance. Je me faisais la loi de n ne lui parler qu'avec sécheresse et brièveté, et souvent » avec rudesse; car je sentais qu'en me livrant à ce que n j'éprouvais, il aurait pris sur moi un empire que » je ne voulais pas lui donner. Je lui dis plusieurs fois •' qu'il m'importunait en me veillant; il me répondait n seulement : Si je me couchais, je ne dormirais pas ; n et il passait toutes les nuits. Il me servait toujours en n silence. Dès qu'il était assis, il lisait dans un livre » d'heures. Il priait une grande partie de la nuit; mais » tout bas, à genoux derrière mon lit, et placé de ma* *' nière que je ne pouvais le voir qu'en me soulevant et » me retournant de son côté. Tant qu'il était ainsi pro-

» sterne, je me sentais vivement ému Je ne doutais

" pas que je ne fusse le principal objet des voeux qu'il I» adressait au ciel. Il me semblait que ses prières agis- » saient sur moi ; mon trouble croissait graduellement

» pendant leur durée Mais je combattais encore ces

» mouvements salutaires, et souvent un seul retour n sur ma situation me replongeait dans tout mon désespoir.

n Mes blessures étaient dangereuses ; le père Arsène,

» nyant éludié dès sa première jeunesse Tart de la chi- D rurgie, connut aisément mon état et le huitième jour » il désespéra de ma vie. Le soir, après m'avoir pansé, » il s'assit au chevet de mon lit, et, me regardant avec » un profond «iltendrissement : Jeune infortuné, me » dit'il, tu vas mourir!... et je pleurerai sur toi toute » ma vie !.... Le ton dont il prononça ces paroles me » pénétra jusqu'au tond du cœur. Ne t'afllige pas, lui dis-je, il ne me reste nulle consolation sur la terre, » et le malheur a flétri mon âme : je suis indigne de tes

n regrets Je m'arrêtai; une oppression affreuse me

T) coupa la parole. Le père Arsène crut que j'allais expi* )) rer ; il me tâte le pouls, et, plein d'eiïroi, il se jette » à genoux : Dieu de miséricorde! s'écria-t-il, con- » servez ses jours, ou daignez vous montrer à lui par » une lumière soudaine 1.... L'eiïet que produisirent » ces paroles sur mon cœur et sur mon imagination est » impossible à décrire!.... Je n'avais jamais entendu le > père Arsène prier tout haut; je ne Tarais même vu )) se mettre à genoux que mystérieusement et à la dé- » robée : son action passionnée, sa voix éclatante , son n aecent pathétique, me causèrent un saisissement » inexprimable.... Mes vains regrets, le souvenir de mes A malheurs, tout s'effaça de ma mémoire, tout fit place » à une seule pensée, nouvelle et terrible, la crainte des » jagements de Dieu, prononcés irrévocablenoent dans » quelques minutes peut-être.... Je me trouvais sur le » bord glissant d*un abîme, sans autre appui que Tange » tutélaire dont les prières ferventes m'y retenaient » suspendu! ... Il avait cessé déparier; mais, encore » à genoux, il priait toujours intérieurement pour moi. » La vue distincte de mes fautes m'empêchait même » d'invoquer Dieu ; je m'anéantissais devant la suprême » puissance, je n'osais pas Timplorer !.... J'attendais en » frémissant mon arrêt.... Tout à coup le père Arsène » se lève avec transport, vient m'embrasser, en disant avec tout l'enthousiasme de Tinspiratton : Oui, tes

» yeat vont elre dessillés! ils seront frappés d'une 9 clarté céleste! Dieu lui-même daignera parler à ton » cœur : pnriGe-toi pour l'écouter. Ces paroles, dans i> la bouche d'un prophète^ ne m'eussent pas inspiré D plus de respect et de soumission. J'obéis, sans hésiter, » avec toute la candeur de la foi la plus vive; car la foi » religieuse peut s'acquérir en un mon)ent, et alors elle D ne se perd jamais. Pour durer, elle n'a pas besoin, » comme toutes les opinions humaines, d'habitude, de » sentiments et d'idées préparatoires. Elle vient quel- » queiois par gradations insensibles; mais elle peut » de môme être accordée comme je l'ai reçue; et ce D miracle si fréquent devrait du moins montrer à l'incré- » dule toute l'utilité de la religion. Â-t-on vu jamais la x> sagesse humaine calmer ainsi subitement tous les » transports du désespoir, donner à la parole de Thom- » me ce degré de puissance, verser tout à coup un j> baume bieniaisant sur les blessures d'un cœur déchiré, ' D et, obtenant, par ses exhortations, les sacrifices les » plus pénibles, rendre en un instant à la vertu le B jouet infortuné des passions?... Je confessai sans dé- » guisement tous mes égarements, et j'aimais à penser » que mon ami, mon bienfaiteur, avait reçu de Dieu

» même Je pouvoir de m'absoudreî Pour toute

» exhortation, il me dit ces paroles : Mon fils, si déjà » vos jours sont comptés, mourez en paix; si Dieu vous ï) rappelle à la vie, souvenez-vous qu'il n'est point de » piété sans reconnaissance, point de vrai repentir sans » expiation.

» Je passai une nuit paisible. Le lendemain matin, » le père Arsène me trouva moins mal-, et, trois jours x> après, je fus tout à tait hors de danger. (1 ne me » resta de mon désespoir qu'une profonde misanthro- » pie, et la décision inébranlable de laisser croire que i> j'avais perdu la vie au combat de Viliemur. Je pouvais » réaliser ce projet ; j'avais payé toutes mes dettes, et D je me trouvais une somme d'argent assez considérable

B qae j'avais mise sur moi dans une ceinture le jour du» » combat. Je n'eus point l'idée de me retirer dans un » cloître; j'avais besoin non-seulement d'une retraite» » mais d'une solitude absolue. Je restai huit mois avec x> l'inestimable ami que la Providence m'avait donné. » Au bout de ce temps, il quitta sa cure; il fut envoyé » en mission sur cette côte sauvage : je l'y suivis. Ces » rives solitaires me charmèrent ; j'y bâtis un ermitage, » et je m'y tixai sans retour. C'est ici qu'après avoir » éprouvé tout ce que les passions ont de plus violent o et de plus amer, je jouis, depuis vingt-huit ans, d'une » tranquillité dont l'expérience a dû me faire sentir » tout le charme. Délivré de toute inquiétude, et des » tourments affreux d'une sensibilité mal dirigée, mes » jours, dévoués à la contemplation, ne sont pas uéan- » moins sans utilité pour les autres : cette humble mai- » son, comme tous les ermitages, sert d'hospice aui )> voyageurs; et, à l'exemple des anciens solitaires, je » me rends à la ville voisine dans tous les temps de » maladies épidémiques et contagieuses, pour y soigner » les malades; ce qui malheureusement n'arrive que » trop souvent. Enfm je fais tous les ans un petit voyage » sur la côte agreste défrichée et civilisée par les soins du père Arsène; ces bonnes gens revoient toujours M avec plaisir un disciple de leur premier père : c'est » ainsi qu'ils appellent celui qui fut à la fois leur in- » stiluteur, leur législateur, leur premier pasteur, et » leur plus tendre ami. »

Ici l'ermite termina son récit, qui intéressa vivement Clara, parce que le père Arsène y jouait le plus beau rôle. Le soir même, le père Arsène et Clara prirent congé de Termite ; une voiture et des chevaux, que ce dernier leur procura, les conduisit à la ville, oh ils se mirent à minuit dans une voiture publique qui partait pour La Rochelle.

Le voyage fu' heureux et n'offrit aucun événement remarquable. Dans les derniers jours d'octobre, on arrlvà.^

dans la ferme où Clara fut déposée, et confiée au soins d'une famille respectable qui vivait là dans une grande aisance et dans Tunion la plus parfaite. Le nnaître de la ferme, nommé Jerson , homme qui avait a peine qua* rante ans, était cité dans le village comme le modèle de la piété filiale, et comme le meilleur des époux et des pères; aussi passait-il pour le plus honnête homme du canton : car aux champs encore les vertus domestiques sont le gage des bonnes mœurs, et forment toujours la base d*une excellente réputation.

Jerson avait une femme digne de lui, deux jeunes filles de treize et quatorze ans , trois enfants charmants, et une mère âgée de cinquante-sept ans, nièce du père Arsène, et Fobjel de la vive affection et des plus tendres soins du vertueux Jerson. Beaucoup de valets employés dans cette ferme , et réunis à la famille toujours active, toujours occupée, donnaient un grand mouvement à cette habitation isolée, qui était assez loin du village et située sur le bord de la mer. Le père Arsène^ également révéré et chéri dans cette famille, fut reçu avec ravissement : on le revoyait après dix ans d'absence. On n'ignorait pas qu'il avait prêché avec éclat à la cour et à la ville, et, malgré la simplicité villageoise, on était fier de lui appartenir; on s'enorgueillissait presque autant de ses talents que de sa sainteté : mais ses talents, en effet, n'avaient servi qu'à défendre ou qu'à soutenir la vérité ; ses succès, fondés sur la vertu , pouvaient se confondre avec ses bonnes actions, sa gloire n'était que le résultat des sentiments les plus purs et des plus hautes pensées. On lui présenta les deux jeunes filles qu'il n'avait vues qu'au berceau , et Ton mit dans ses bras les trois petits enfants nés pendant son absence. Toutes les âmes véritablement religieuses ont mieux connu que les autres, du moins en général,"^ les affections de famille. Le père Ar« sène était semblable en tout à ce saint évêque de Genève^ qu'on a surnommé , depuis sa mort , le Fénelon de son 9iècle, 11 avait comme lui, pour ses proches, la tendresse

ta plus touchante. Heureux de se retrouver dans cette ferme si chérie, sa joie néanmoins fut troublée parTidée que son devoir rappelait ailleurs et qu'il serait forcé de partir le lendemain à la pointe du jour. Clara, reçue avec la plus aimable cordialité sous le nom d*01ympe, fut enchantée de ses hôtes qui n'avaient rien de là rusticité villageoise ( dont la seule richesse dans cet état préserve toujours un peu )^ et qui d'ailleurs, par une tradition très -fraîche encore, tenaient d'une grand'mère issue d'un sang noble, une certaine délicatesse et même des manières que n'ont point ordinairement ce qu'on appelait alors des cultivateurs, c'est-à-dire des paysans. Ils s^étaient enrichis par un travail et une industrie honorables, et étaient devenus possesseurs de terres con-^ sidérables , quoiqu'ils fussent toujours vassaux d'un seigneur. Le prompt départ du père Arsène affligeait d'autant plus Clara, que cette absence était presque indéfinie ; le saint religieux ne devait revenir que dans la supposition que Clara aurait un besoin indispensable de lui. La beauté de Clara causa beaucoup d'étonnement dans la ferme. On fut surtout surpris de la voir ainsi seule à son âge : le caractère de celui qui la présentait sufGsait pour prévenir toute inquiétude; elle fut accueillie comme elle méritait de l'être. On l'aurait reçue avec joie sans aucun intérêt, mais le père Arsène voulut payer une pension, afin de mettre Clara à l'abri de toute contrainte. On passa la soirée rassemblé autour du père Arsène , on lui demanda des conseils, on Técouta avec un respect filial ; les jeunes filles surtout, qui l'entendaient pour la première fois, montraient une attention naïve dont rien ne pouvait les distraire. De temps en temps la grand'mère les regardait pour jouir de leur admiration, et ce regard doucement interrogatif disait : Quand je vous parlais du père Arsène, vous ai-jetrom- |ïées ?

Les adieux du père Arsène et de Clara furent touchants et douloureux. Ma fille, lui dit le vieillard, ie ré-

pands des larmes en vous quittant, et néanmoins je trouve de la doureur à vous remettre dans les seules mains de la Providence!... Â mon âge une telle séparation est triste et solennelle !... Comptez sur mon dévouement tant que j'existerai ; mais, mon enfant, ne comptez pas sur ma vie!... mon respectable père! répondit Clara, je D*ai pas besoin de savoir que votre existence m'est utile, je sens si profondément qu'elle est nécessaire à mon bonheur ! Oui, ce mot de bonheur^ ce mot étrange dans ma bouche ne m'échappe point : ahî je serais heureuse dans cette solitude si vous y pouviez vivre avec moi! En parlant ainsi, un ruisseau de pleurs inondait son visage. Le vieillard trop touc]ié pour lui répondre, la bénit eu silence. Clara à ce dernier adieu^ se jette à genoux. Le vieillard, lève les mains au ciel ; il s'éloigne en gémissant, il disparaît, et Clara, se trouve seule dans }'univers. Elle n'avait plus d'amis) elle resta anéantie; elle ne fut tirée de son accablement que lorsqu'elle entendit dans la maison un mouvement qui lui (it craindre qu'on ne vînt chez elle. Aussitôt elle sortit de sa chambre et de la ferme, et, après avoir fait une centaine de pas, elle se trouva sur le bord de la mer qu'elle n'avait jama4s vue, et qui, de ce côté, était cachée par de grandes plantations. Le bruit rapproché des vagues lui fit connaître qu'elle était près de la mer; elle s'arrêta, comme pour rassembler ses idées, atin de ne pas jeter -un premier coup d œil distrait sur ce magnifique' spectacle. Le site qui s'offrait à ses regards joignait à l'aspect mélancolique des derniers jours de l'aulomne, la tristesse locale des bords de l'Océan. Les vieux ormes plantés avec profusion sur ce rivage n'étaient plus les emblèmes de la force et de la fierté; loin de s'élever jusqu'aux deux, ils penchaient humblement vers la mer ieurs troncs déformés et leurs rameaux à moitié dépouillés de feuillage; ils avaient pu résister aux tempêtes, mais on voyait combien ils en avaient souffert! C'est ainsi que les orages de la vie, môme après la lutte la

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plus courageuse, laissent toujours des marques funestes de leur violence. Les traces du malheur causé par les passions sont profondes, ineffaçables!.... *

Clara, s' avançant sur le bord de la falaise, se retourna, et ses regards avides se portèrent sur Timmense étendue de la pleine mer! Le premier mouvement de sa surprise fut un hommage au Créateur de ces merveilles, elle met un genou en terre en élevant les bras vers les cieux ; et les yeux fixés sur TOcéan, c'est Dieu qu'elle admire et qu'elle adore. Tant de sentiments élevés, tant de nobles pensées saisirent à la fois son cœur et son imagination, qu'elle se crut initiée dans tous les secrets de la grandeur divine ! Â cette image de Tinfini, s*unissait, dans son esprit, les idées de puissance et de bonté sans bornes ; contemplation délicieuse pour Tinnocence et la vertu, puisqu'elle porte alors au fond de l'âme le charme consolateur d'une espérance vague, mais sublime!.... Clara s'oublia longtemps dans une douce rêverie. On vint la chercher pour la ramener à la ferme; on la fit passer par le village, où elle s'arrêta assez longtemps. Ce village maritime ne ressemblait en rien à ceux que Clara avait ▼us jusqu'alors. Dans les familles, l'aîné des garçons devant posséder la maison et l'enclos, était toujours destiné par ses parents à cultiver le champ paternel, et ses frères, ne recueillant pour héritage qu'une modique somme une fois payée, allaient chercher sur les mers, ou la fortune, ou du moins l'espérance. Après de longs voyages, ils revenaient au hameau qui les avait vus naître. Rappelés par l'amour du pays , par la tendresse filiale, ou par de doux engagements, ces enfants, maltraités par la loi, négligés dans leurs premiers ans, n'avaient joui pour la première fois de l'affection maternelle qu'à l'instant de leur départ; alors, conduits à leurs vaisseaux par des mères baignées de larmes, ou par de jeunes épouses désolées, ils jouissaient sur le rivage de tous les regrets de la nature et de l'amour. L'idée de leurs dangers, la vue de cette orageuse et profonde mer qui les entrai-

— ilO —

nait si loin de leurs foyers, tout semblait concourir à les préserver de Toubli. Que de craintes, que d'émotions pénibles» que de pleurs versés durant leur absence! mais la piété Gdèle soutenait l'espérance de les revoir, ou détruisait Tillusion effrayante des sinistres présages. Combien de fois, parmi ces villageois, un cierge allumé sur l'autel d'une madone, une neuvaine, un pèlerinage, eurent le pouvoir de calmer les plus mortelles inquiétudes, et de rétablir la paix dans le cœur déchiré d'une mère ou dans celui d'une épouse i... Mais au retour des voyageurs, quel triomphe pour eux, quelle joie pour leurs parents, quelle allégresse dans le village 1 souvent on n'avait vu partir qu'un enfant, on voyait revenir un homme fortifié par la fatigue, ennobli par de longs tr&* vaux et par de grands périls ; tous les yeux s'attachent sur lui, on le regarde avec un étonnement mêlé d'admiration. Il revient des Indes ! il a fait le tour du monde ! il a vu la Chine, et le voilà !... Avec quel intérêt il va faire désormais tous les frais des veillées ! avec quelle attention on récoute !... les jeunes filles frémissent au récit de ses aventures. Cependant son frère aîné, paisible laboureur qui n'a jamais quitté son village et ses champs, jaloux peut-être en secret de tant de gloire^ montre seul quelquefois un peu d'incrédulité. Mais bientôt l'in*dignation de l'assemblée le réduit au silence. Le rustique navigateur conte de bonne foi des choses incroyables et des faits impossibles : il a cru les voir; et, d'ailleurs, la réalité paraîtrait à ses auditeurs tout aussi merveilleuse que ses fables.

Le mélange des mœurs champêtres et des travaux maritimes donnait à ce village un aspect singulier et piquant. On y trouvait dans les familles une étonnante érudition d'expérience et de tradition, unie à tous les préjugés de l'ignorance, à toute la simplicité villageoise. L'intérieur de presque toutes les chaumières éUiit paré de productions des Indes et des mers ; c'étaient à la fois des ornements et des trophées, qui attestaient de longs

voyages et de périlleuses navigations. Là, souvent les mêmes^'bras étaient employés alternativement à con- ' struire des vaisseaux et à fabriquer des charrues; et les hommes, partagés en deux classes, offraient d'un côté, dans leur existence, le tableau de la témérité» de Faudace et de toutes les agitations produites par Fambilion et la curiosité, et de l'autre, Timage touchante de Finnocence et de la paix, fruits heureux de la modération et d'une vie sédentaire.

Clara ayant paru charmée de ce village, on lui dit dans la ferme qu'on la mènerait le lendemain sur la colline de V Espérance. En effet, la belle Hélène, mère de Jerson, le maître de la ferme, sortit avec Clara à la pointe du jour, et elle conduisit Clara sur une montagne au bord de la mer. Parvenue au sommet du cap, Clara vit avec surprise une espèce de monument qui lui parut être symbolique, et qu'elle ne s'attendait pas à trouver dans un village ; c'était une ancre de vaisseau appuyée contre une croix. Voilà, dit-elle, respêrance soutenue par la religion; ingénieux emblème, bien placé dans un lieu d oùJ'on découvre tous les vaisseaux qui peuvent abor* der dans ce petit port, et même ceux qui vont à La Rochelle I Clara, dans cette occasion, jugeait comme jugent presque tous les voyageurs, d'après ses connaissances et ses propres idées, et non d'après les mœurs, riducafion et le genre de vie des gens du pays. La mère Hélène ne comprit rien à ce que venait de dire Clara, car elle n'avait jamais entendu parler d'emblèmes. On appelle ce cap, dit-elle, la colline de VEspérance, parce que, lorsque nous attendons le retour de quelque bâtiment, toutes les mères et toutes les filles viennent ici pour voir arriver le vaisseau. Mais que signifient cette croix etcette ancret reprit Clara. Ahl répondit Hélène, c'est une histoire, et c'est la mienne ; mais, si vous voulez, je vous la conterai : il fait beau, je ne serai nécessaire à la ferme aujourd'huitique dans deux heures, ainsi nous pouvons nous arrêter ici. En disant ces mots, Hélène s'assit sur

un banc de gazon posé au pied de la croix, et Clara, la pressant de commencer son récit, Hélène conta son tiistoire à peu près en ces termes :

t Le ciel ne m'a donné qu'un enfant (mon fils Jerson); « il était encore au berceau quand je perdis mon mari ; B alors je fis vœu de ne jamais me remarier , et je n'ai » pas eu de peine à ne pas rompre mon serment, car » mon fils me tenait lieu de tout. J'étais heureuse en » pensant que, suivant Tusage du pays, cet enfant bien- » aimé , héritant de la ferme^ serait cuhivateur, qu'il » resterait toujours avec moi, et que je n'aurais jamais » la douleur de le voir faire des campagnes sur mer. Je » lui donnai toute l'éducation qu'on peut recevoir au » village, il répondit parfaitement à mes soins: dans D son enfance son maître d'école le proposait pour mo- » dèleàtous ses autres écoliers; dans sa première yeu- » nesse, il était cité comme le jeune homme le plus D sage, le plus laborieux, et comme celui qui s'enten- B dait le mieux à conduire et à iaire valoir une terme. » J'étais la plus heureuse de toutes les mères, j'allais D bientôt en devenir la plus à plaindre !.«.• Mon fils ve- » nait d'atteindre sa dix-septième année, je remarquais D depuis quelque temps un changement singulier dans » son humeur. Il était triste, rêveur, silencieux, et il » s'obstinait à me cacher la cause de son chagrin. J'i- D maginai iqu'il avait de Tinclination pour la jeune Ce- » cile , la fille de notre plus proche voisine, qu'il a » épousée depuis; il m'avoua qu'en effet il l'aimait. » Cécile n'avait que quinze ans, elle n'était pas riche, » mon fils aurait pu faire un mariage beaucoup plus » avantageux ; mais je ne voulais que son bonheur, et » je lui promis que lorsque Cécile serait dans sa dix- D huitième année je la lui donnerais pour épouse. Cette » promesse parut le satisfaire , néanmoins il conserva D toujours le même fonds de tristesse. Nous étions au » milieu de l'hiver : comme j'attribuais toujours son p chagrin à Tamour qu'il avait pour Cécile^ je lui pro-

B posai d^aller passer les soirs chez la mère de Cécile,^ dont la maison, ne tenant point au village , est à peu » de distance de la nôtre. Cécile a trois frères : les deux D cadets étaient sur mer depuis plus de trois ans ; ils x» revinrent dans ce temps; la joie de les revoir fut ex- D trême, d'autant plus que le bruit s^était répandu pen-, D dant plusieurs mois qu'ils avaient péri dans un nau-| » frage. A nos veillées chez ma voisine, on ne fut plus< » occupé que d'eux. Ils contaient tour à tour de belles D aventures, on les écoutait avec une attention qui, 2> malgré moi, me faisait une peine secrète. J'enviais » leur mère qui se glorifiait d'avoir des enfants qui » avaient vu tant de choses, ou, pour mieux dire, j'étais » fâchée que mon fils n'eût pas cette gloire, et ne fût D pas écouté , admiré comme ces deux jeunes gens. Je » savais mauvais gré à Cécile d^être si attentive aux ré- » cits de ses frères, que mon fils même pouvait à peine » la distraire un moment dans le cours d'une veillée : D ces pensées me causaient une tristesse mortelle. Sou« » vent je me plaisais à contredire les deux jeunes mate- » lots, et à rabaisser le mérite des actions dont on les D louait : et puis, craignant qu'on devinât ma jalousie,' » je m'embarrassais, je balbutiais, je finissais par me » fâcher, presque toujours à dessein, afin d'interrompre! » du moins ces histoires de tempêtes et de naufrages » que j'écoutais avec tant de déplaisir. Une nouvelle in-l » quiétude vint bientôt mettre le comble à ma peine. » Je m'aperçus que les histoires contées par les frères D de Cécile causaient à mon fils les agitations les plus » extraordinaires. Pendant ces récits, il respirait à » peine, il rougissait, s'extasiait, ses yeux enflammés se )) remplissaient souvent de larmes; enfin il était dans )) un état qui frappait tout le monde, et qui me fit dei> viner le secret qu'il me cachait depuis longtemps. Je » vis qu'il brûlait du désir de faire sur mer des voyages » de long cours. Je l'interrogeai, et il m'avoua que telle » était, en effet, la cause de sa tristesse habituelle, qu'il'

» n'aurait jamais osé me déclarer^ ajouta-t-il» si je ne » Favais pas pénétré... Je ne me repens point, lui dis-je » de vous avoir questionné, car puisque vous aviei pu v> concevoir et nourrir un dessein qui me perce le cœur, vous auriez fini par m*en instruire de vous-même, et D du moins mes questions vous ont épargné cette cruauté ! En parlant ainsi je pleurais amèrement. Mon fils » se mita mes genoux, ses larmes coulèrent avec les miennes : ma mère! me dit-il, c'est surtout parce

» que je vous chéris que j'ai pris cette résolution

p — Que dis-tu?grand Dieu !.... — Oui, ma mère ; n'ain je pas vu combien, depuis le retour des frères de Gé^ » cile» vous souffrez aux veillées ! et puis-je supporter D qu'il y ait dans le village une mère plus glorieuse de D ses enfants que vous ne l'êtes de moi ! une mère qui tt vousfasse envie !.... Il est vrai, j'avais le désir de faire D une campagne sur mer ; mais je ne m*y serais pas dé- » terminé, si je n'avais vu que vous seriez plus heu* reuse si votre fils avait fait ces grands voyages.... A » ces mots mes pleurs redoublèrent. Jugez de ma douy» leur, et combien je me reprochais une faiblesse qu'il V était inutile de nier, car mon fils avait trop d'esprit, D et méconnaissait trop bien, pour qu'il me fût possible D de le dissuader : les sanglots me suffoquaient. Cal- D mez-vous donc, me dit mon fils ; songez, ma mère, D songez à mon retour, et comme vous me verrez fêté, D bien reçu.... HélasI répondis-je, mon enfant, je ne » puis songer qu'à ton absence... -— Et moi je vous vois x> me revoir après une campagne périlleuse ! A mon » tour je serai écouté par Cécile ! et ma mère s'en enor-

x> gueillira, elle ne souffrira plus à nos veillées!

» Voyez, ma mère, comme tous les marins sont accueil- D lis dans leur jeunesse ! presque toutes les jeunes filles » les préfèrent aux paisibles laboureurs ; et dans leur » vieillesse comme on les entoure, comme on aime leur conversation!... Ils ont couru tant de dangers, ils ont » vu tant de choses extraordinaires et merieilleases I

» Ah ! mon fils, repris-je, s'il s'agissait de défendre le

» pays, je ne manquerais pas de courage; mais te voir

» quitter ton état, m'abandonner, me laisser seule etdé«

» solée, exposer ta vie, sacrifier la mienne, pour aller

» courir les mers et pour voir des sauvages et des îles

» désertes l car je sais bien que tu ne t'embarqueras

» pas sur ces bâtiments marchands, comme les jeunes

D matelots, dans Tespérance défaire lortune : la tienne

» est toute faite. Tu possèdes le plus bel héritage du

» canton. -~ £h bien ! ma mère, les autres s'expatrient

D pour gagner de l'argent ; et moi je supporterai les

» mêmes fatigues, je braverai les mêmes dangers, par

» amour pour la gloire. — Dis plutôt par curiosité' et

» par vanité. -» Ma mère, c'est votre vanité pour moi

» qui m'en donne.

B Cetentretien fut très-long; mon fils, malgré son ar-

» dente passion pour les voyages, ne voulait point partir

» sans mon consentement ;je le refusai, il céda à ma vo-

D lonté, mais non sans un mortel chagrin : il tomba dans

» une si profonde mélancolie , que sa santé s'altéra

» bientôt visiblement. Alors je cédai ; et quoique ce fut

D avec la mort dans le cœur, de ce moment je cessai de

» me plaindre, et je ne fus occupée que du soin de ca-

D cher mes douleurs. Mon fils me donna sa parole de ne

» faire, en toute sa vie, que cette seule campagne. Mais

D quel voyage ! Le bâtiment sur lequel il voulait s'em-

barquer devait aller aux grandes Indes et mettre à la

» voile le i^^ mai : nous étions sur la fin du mois de

» mars!.... Oh! combien, depuis cette époque, les jours

» s'écoulèrent tristement pour moi ! Je n'avais plus de

» plaisir à voir mon fils, et même au contraire sa vue

» me causait un affreux serrement de cœur^ en même

» temps je sentais que je ne l'avais jamais autant aimé.

» Cependant je comptais tous les jours avec frayeur, et

» chaque soir je versais des larmes en mo disant : Voilà

» donc encore son départ rapproché de ^vingt-quatre

» heures !.... Avec quel sentiment douloureux ju vis re-

— il6 —

v> naître le printemps! Tout ce qui, dans cette saison,

f> m'avait charmée jusqu'alors produisait sur moi une

» impression désagréable. Quelle peine me firent les

» premières fleurs que je vis éclore, et les premiers

» boutons de Faubépine qui annonçaient le mois de

» mai ! Il me semblait que mes forces m'abandonnaient,

» et que je me sentais défaillir à mesure que tout se ra-

» nimait dans la nature et que nos champs s'embellis-

w saienti C'était en vain que nos cultures nous promet-

» taient Tabondance et le prix de nos travaux, quand

» les vents et les ondes allaient emporter loin de moi et

» mon bonheur et mes plus chères espérances! Ce-

» pendant je montrais un courage dont tout le monde

D s'étonnait : ma vive douleur eût donné un tort à mon

» fils, il ne m'en coûtait rien de la cacher; d'ailleurs je

D voulais qu'il partît sans inquiétude et sans remords.

i> Ce jour si terrible pour moi vint enfin ! J'embrassai

» mon fils, allant aux grandes Indes, sans verser une

» larme ! Pouvais-je m'occuper de ma douleur en voyant

» mon fils saisi d'un trouble qu'il n'avait pas prévu, ne

» pouvant s'arracher d'auprès de moi, se repentant trop

» tard et prêt à me sacrifier ce voyage désiré depuis si

» longtemps! Si j'eusse dit un mot il restait; mais son

» honneur m'était mille fois plus cher que mon repos et

» même que sa vie. Il n'était plus temps de se dédire.

» Je montrai une fermeté qui le trompa, il crut que je

» pourrais vivre tranquille séparée de lui paf tant de

» mers! Pâle et baigné de pleurs il se mit à genoux:

» ma mère, dit-il d'une voix étouffée, pardonnez votre

» enfant! Ah! si j'avais pu savoir! Je l'inter-

» rompis pour lui donner toutes les bénédictions mater-

» nelles Il me quitta! Mais deux fois il revint

D du rivage pour m'embrasser encore! Enfin il

» s'embarqua

» 0! si le cœur d'une mère pouvait se montrer à dé-

» couvert, combien le vôtre serait touché du récit de mes

» souffrances!.... Mais il est possible de peindre les

v> peines de l'amour, et ii ne Test pas de donner une » idée des tourments d'une mère malheureuse! •

» Je passai les quinze premiers jours de Tabsence de » mon lils dans une solitude absolue, sans vouloir rece- » voir aucun de mes proches. Je ne pouvais pas sup- » porter la pensée que ceux qui viendraient me voir au- » raient Tespérancede me donner des consolafions; que D les uns me trouveraient déraisonnable, et que les au- » très blâmeraient mon fils de m'avoir ainsi quiltée. On » me déplaisait égalementen désapprouvant ou en louant » sa conduite : une seule chose me faisait plaisir, y> c'était les éloges que l'on dounaitgénéralement à «on 9 courage.

» Je fus bien attendrie en revoyant la jeune Cécile; D je la trouvai abattue et changée: de cet instant je la » regardai véritablement comme ma fille. Je demandai D à sa mère de me la donner; je la pris chez moi, et j'eus la douceur de pouvoir parler à toute heure de » mon fils. Cécile pleurait souvent avec moi ; elle était » affligée, elle concevait mon chagrin ; mais qu'elle était » loin de le partager! chaque jour adoucissait le sien» et

*)) son sommeil était tranquille ! Pour moi, tout rani-

» niait, tout aigrissait mes regrets : je m'étais réservé le » soin du logement de mon fils, j'allais tous les matins » ouvrir les fenêtres de sa chambre ; l'aspect de cette 2) chambre inhabitée me causait toujours une espèce de » saisissement; et quelle peine me faisait la vue de ce » bon lit abandonné, en pensant qu'on n'avait dans les D vaisseaux que de mauvais hamacs! Pouvais-je moi- » même jouir de toutes les commodités de la vie, quand » je songeais que mon fils en était entièrement privé?.... r> Un jour, à dîner, Cécile loua la pureté de l'eau que » nous buvions : hélas! lui dis-je, on n'en a jamais de » semblable sur mer! et mes larmes se mêlèrent à mon x> breuvage!..... Je retrouvais l^es mêmes sujets de tristcsse dans mon jardin, dans mon verger; là, mon fils D avait tormé ce berceau ou planté cet arbre ; kï, il

— ii8 —

D avait cultivé ces légumes ; il avait aimé, embelli ces

» lieux délaissés par lui ! Et que préférait-il à ces

» doux travaux, à cette vie paisible ? des terres iocon-

» nues peuplées de sauvages, et des périls affreux !

» Oh ! quelle folie de ne pouvoir se fixer oh Ton est tran-

. n quille, où Ton est aimé ! Ces idées douloureuses

D me poursuivaient partout. Combien je souffrais en al- » lant visiter nos champs; mon fils ne présidait plus K à leur culture , il n'y travaillait plus, j'y voyais sa

» charrue passée en d'autres mains! Maisde tous les

» souvenirs, les plus douloureux pour moi étaient ceux » qui me retraçaient son enfance, ces jours si fortunés » pour une mère, ou nos entants nous aiment unique- » ment, et ne s'éloignent jamais volontairement de » nous !... Alors nous ies chérissons dans le présent, B nous les adorons dans l'avenir ; car on croit que dans D leur jeunesse la raison et la mémoire joindront à leur » affection naturelle tous les liens sacrés de la recon« D naissance !... Que de peines se renouvelaient pour moi tous les jours !... J'étais obligée pour aller à no- » tre petite ferme, dépendante de celle que nous habi- » tious, de côtoyer les bords de la mer, et de passer

» dans le lieu où Ton construit des vaisseaux ! Quel-

» quefois je m'arrêtais sur le rivage quand la mer était » calme, je voulais m'accoutumer à la regarder sans » horreur; mais, malgré sa tranquillité, son inconcevable » étendue m'effrayait tellement, qu'au bout de quelques » minutes je restais immobile, pétrifiée : mon imagi- » nation mesurait l'espace immense qui me séparait de

» mon lils ! Cécile, qui ne me quittait jamais, me

prenait dans ses bras; je n'avais plus la force de me D soutenir. Jugez de ce que je devais éprouver quand

D les flots étaient violemment agités ! Oh ! durant

D cette cruelle absence quel mal m'ont fait les tempêtes! » Lorsqu'au milieu de la nuit j'étais tout à coup ré- » veillée par un de ces orages si communs au printemps et dans l'automne, je croyais voir aussitôt un vaisseau

» s*abimant dans les ondes !.... Le mugissement de la D mer ou les sifflements d'un vent impétueux produi- » salent à l'instant sous mes yepx cette affreuse image! j> Ainsi je souffrais sans cesse, et je n'avais ni plaisirs ni D dédommagements; j'étais même plus à plaindre enx> core aux époques qui ramènent la joie dans les camx> pagnes ; dans le temps des vendanges et des mois- » sons, la gaieté générale rendait ma tristesse plus p amère.

D J'aurais succombé à mes maux sans les soins de D notre bon pasteur. Il venait souvent me voir, il me D parlait de la Providence, il m'assurait que Dieu pro- D tége les bonnes mères ; etses discours me ranimaient. D II y avait de tout temps sur la colline de TEspérance » celle grande croix de pierre que vous y voyez. Je fis » poser là ce siège de gazon, et je promis à Dieu de vea nir ici faire une prière au pied de la croix tous les x> matins et tous les soirs, jusqu'au* retour de mon QIs. D En outre, je fis un pèlerinage à Notre-Dame-de-Pilié, D dans un village à trois lieues d'ici, ou Ton trouve une image de la sainte Vierge qui a fait beaucoup de mi- D racles. Elle en fit un pour moi ; car, après mon pèle- » rinage, je me trouvai toute fortifiée et toute remplie o d'espérance... H est certain qu'une voix intérieure û m'assurait que je reverrais mon fils, et qu'il ne me » quitterait plus. Dieu me donna la patience et le cou* D rage ; je n'eus presque plus d'idées noires; et quand, x> de loin en loin, il m'en survenait, une prièreau pied D de cette croix les dissipait entièremenir Cependant » j'étais souvent témoin sur cette colline d'un spectacle » qui me faisait verser des larmes !... J'y rencontrais D sans cesse des mères, des femmes et des sœurs de ma- » telots, qui venaient là pour y découvrir au loin sur la » mer les vaisseaux dont elles attendaient le retour. Je D voyais leurs transports en apercevant ces bâtiments. D Elles élevaient les bras vers te ciel, elles le renier- • ciaient; etmoi, je ne pouvais que i'implorer ^..

» Toutes ces femmes, au comble de la joie, descendaient )) précipitamment la montagne, pour aller sur le rivage )) recevoir leurs maris, leurs frères, leurs enfants!... D Triste et consternée, je restais seule sur la colline, et )) je me disais : Je suis donc bien malheureuse, puisque » le bonheur des autres n'est pour moi qu'un surcroit

D de peines ! t.

(^ is> Ce fut ainsi que s'écoula le temps de l'absence de » mon fils, c'est-à-dire prèsdedeux mortelles années!.... » Ëntin plusieurs lettres m'annoncèrent son prochain » retour, et j'eus aussi la joie (que j'avais tant enviée) de » me trouver sur la colline de TEspérance avec la plus

x> heureuse attente ! Un matin (le 5 d'août), desnou«

x> velles certaines m'apprirent que Ton avait vu de nos » côtes le vaisseau qui ramenait mon fils, que sûre- » ment ce bâtiment mouillerait le jour même dans la » petite baie, et que, par conséquent, je reverrais mon » lils avant le coucher du soleil. En apprenant ces bonnes » nouvelles, Cécile me sauta au cou en s'écriant : Ahl ù ma mère, c'est justement aujourd'hui que finit ma

» dernière neuvaine ! Mous fumes au moment même

nous établir sur la colline de l'Espérance. Le croiriezd vous, que, sachant mon fils si près de nous, je n'é- » prouvais qu'une joie mêlée de trouble et des plus pé- » nibles agitations ! Il avait encore un petit trajet à faire ; 2) et, quand je me le représentais mettant le pied sur ce » rivage qu'il ne devait plus quitter, je ne pouvais croire 2> qu'un tel bonheur me fût destiné... 11 est vrai que le » ciel était sombre, que tout annonçait un orage, et que » je n'ignorais pas que l'approche de ces côtes est dif- D ficile par un gros temps... Je regardais avec frayeur X) tous ces nuages qui s'amoncelaient surnos têtes; je » frissonnais en jetant les yeui sur la mer agitée.:... Les D battements de mon cœur se précipitaient à mesure . E) que je voyais s'augmenter le mouvement tumultueux

t des vagues! Bientôt un vent terrible s*éieva, le

i> tonnerre se fit entendre, le jour disparut presque ea«

» riêreraent..V.. Hélas! j'étais venue là pour voir arriver

» mon fils, et je craignais mortellement de découvrir son

D vaisseau sur cette onde en furie ! Je ne savais plus

D où porter mes regards; la vue de la mer mp glaçait

i> d'horreur, et )a foudre partait des cieux !..... mon

» filsl mon fils! m'écriais-je, échappé à tant de périls,

» ne reviens-tu sur ces bords que pour périr sous mes

» yeux !... Non, non, Dieu aura pitié du désespoir d'une

X) mère!... En disant ces paroles je me traînai vers la

x> croix que j'embrassai étroitement, et l'ardeur de mes

D prières soutint ma vie; sans ma confiance en Dieu,

D cette horrible tempête m'eût fait mourir, ou du moins

» m'aurait ôté toutes mes forces. Je priais tout haut avec

» une voix éclatante ; il me semblait que mes cris, qui

» m'empêchaient d'entendre les vents, devaient les apai-

» ser Cependant, au bout d'unedemiheure^ jeme

x> soulevai pour regarder la mer, et je fus épouvantée du

» bruit et de Télévation des vagues i j*étais aussi saisie,

D aussi étonnée que si je n'eusse jaqiais vu de tempêtes ;

tout me paraissait prodigieux dans celle-là, je crai-

D gnais pour mon fils, et l'orage qui menaçait ses jours

» était pour moi un bouleversement inouï de la nature

» entière. Pénétrée de terreur, j'étais immobile et gla-

» cée, les regards attachés sur la mer, lorsque tout à

o coup; à la lueur éblouissante d'un éclair, je découvre le

» vaisseau de mon fils, dont la proue, poussée en l'air

» par les flots, semblait toucher les nuages! Je

)i crus que le feu du ciel qui l'éclairait venait de me fou-

» droyer, je tombai la face contre terre en disant :

yy mon Dieu! sauvez mon fils!... A l'instant même j'en-

» tendis un bruit épouvantable ; mille voix s'écrièrent

» à la fois du rivage (car toxit le village était rassemblé

» là] : Au secoursy au secours, il périssent!»... Je m'é-

)) vanouis... En reprenant l'usage de mes sens, je me

D trouvai dans ma chambre où l'on m'avait portée... J'é-

» tais sur mon lit ; je n'avais que très imparfaitement ma

» têtO; mais l'égarement où j'étais ne m'ôtait rien du

» poids de ma douleur ; je la sentais tout entière, car je » me disais : Mon fils a péri !... Ne voulant plus ni re- » garder, ni écouler, ni vivre, je ne me plaignais point » je restai sans mouvement, et je fermai les yeux..' » Alors une main glacée prend la mienne et la serre » fortement; je tressaille, je rouvre les yeux, et je vois » près de moi une figure, pâle et tremblante : Dieu, m'éi) criai-je, Tombre de mon fils !... A ces mois je retom- » bai dans le plus profond évanouissement... On me se- 1) courut ; je revins à la vie, mais avec un délire affreux o qui dura dixou douze jours : je ne me rappelais que la » mort prétendue de mon fils, et d'avoir vu son spectre. » Levure me parlait inutilement, je ne Técoutais pas, » j'implorais ses prières pour mon fils; je répétais: II » souffre, j'en suis sûre, priez pourlui, priezpour lui!... » Ah! sans doute il souffrait! il était là, inondé de lar- » mes, mon état lui perçait le cœur!... Quoi ! disait-il, » je perdrai ma mère, et je serai cause de sa mort !... » Dieu ne veut pas qu'elle reprenne sa connaissance, car elle me bénirait, et je ne mérite que ses malédic-

D tionsl

» Tandis que mon fils se désolait, de mon côté je » n'avais de connaissance que pour m'affliger sans • mesure : mon fils n'osait plus se montrer, certain que » dans rétal où j'étais il me paraîtrait toujours un fan- » tome, car je croyais l'avoir vu périr, rien ne pouvait » m oter cette idée , et l'on était d'autant plus effrayé » de mon égarement, que je n'avais pas de fièvre et » que sur tout autre sujet je ne déraisonnais point. '

» Ce fui dans ces entrefaites que le père Arsène arriva h chez nous ; je le connaissais et le révérais. 11 avait » instr4iit ma première jeunesse, et j'en conservais un » tendre souvenir. Aussitôt que je le vis, je le suppliai, » en versant un torrent de larmes, de prier pour mon » fils. Ou veul,ajoulai.je, me faire croire qu'il n'a point » péri, mais je l'ai vu mort, j'ai vu deux fois son ombre » gémissante !... Le père Arsène connut que j'avais l'i-

» magination trop frappée pour me ramener à la raison » par des moyens ordinaires, et après m'avoir longtemps o écoutée en silence : Hélène, me dit-il^ croyez-vous D que tout soit possible à Dieu ?... Oui, mon père. -* » Vous rappelez-vous Thistoire de la veuve de Sarepia, et surtout celle de la Sunamite que nous avons lue » ensemble, et que vous aimiez tant ?... — La Suna- » mite !... Oui... Dieu ressuscita son enfant !... mon » père... Ici le plus violent battement de cœur me coupa » la parole. Calmez-vous, ma fille, reprit le père Ar- » sène, car j'ai de grandes choses à vous dire. Oui, oui, » m'écriai-je avec un transport inexprimable , Dieu » peut tout... Mais suis-je digne d'obtenir un miracle! » Nulle créature n'en est digne, répondit le père Ar- » sène ; néanmoins la miséricorde suprême est telle » qu'elle en a fait souvent pour des coupables souillés )) de crimes. Ainsi, sans manquer d'humilité, vouspous> vez tout espérer... A peine avait -il achevé ces paroles, » que, malgré mon extrême faiblesse, je me levai pré- )) ci'pitamment de mon fauteuil, et Je me jetai à genoux » en disant : mon père, achevez de vous expliquer... » Eh bien ! ma fille, répondit le père Arsène, Dieu vous v a rendu votre fils... — Mon fils est ressuscité !... — » Oui, mafllle>il vit !... Paraissez, Jerson, poursuivit-il » d'une voix forte, paraissez , venez embrasser votre ï) mère, et vous unir à elle pour bénir et remercier » Dieu. Comme il disait ces mots, mon fils se trouva S) dans mes bras !...

D Je ne sais ce (|ue je devins, ce que je pensais dans 9 ce moment, le plus beau de ma vie !... Je me rappelle D seulement que mon amour pour Dieu, se confondant » avec mon alîection pour mon fils, remplissait mon » cœur d'un sentiment céleste, dont le seul souvenir me » transporte encore et m'élève au-dessus de moi-même. » Mon fils et moi nous nous tenions étroitement em- » brassés, et nous restâmes longtemps à genoux en of- » frant à Dieu notre bonheur !.., Ah! ne devais-je pas,

» en effet, remercier la bonté divine d*un miracle; n'en

» était-ce pas un d'avoir sauvé mon fils (et de Tavoir

» sauvé seul) du plus horrible naufrage?... Avec le bon-

» heur et la santé je recouvrai en peu de temps ma rai-

n son tout entière. Mon fils me rendit souvent les im-

10 pressions de mes anciennes douleurs en me contant

» ses aventures et les dangers qu'il avait courus, et en

» me faisant les détails de son naufrage... Je le menai

» prier avec moi sur la colline de l'Espérance ; il y

D plaça, au pied de la croix, Tancre de son vaisseau

» dont il avait recueilli quelques débris; il versa des

» larmes amères sur le sort de ses malheureux compa-

» gnons, et nous prîmes soin de trois enfants devenus

» orphelins par cette affreuse catastrophe. »

Ici la mère Hélène termine son récit. Clara Tembrasse tendrement, comme pour la remercier du vif intérêt qu'elle venait de lui inspirer pour ses chagrins passés et pour sa personne. Les malheurs de ce qu'on aime déchirent, arrachent le cœur; mais il y a toujours quelque douceur dans la pitié la plus douloureuse que font éprouver les indifférents. On se sait gré de pouvoir s'émouvoir ainsi sans aucun sentiment particulier d'amitié ; et ce témoignage secret de la conscience est plus satisfaisant encore, quand c'est une douleur vertueuse qui excite en nous^cette compassion si généreuse et si désintéressée. Celui qui nous a fait verser de telles larmes n'a

pas de grapds frais à faire pour devenir notre ami.

t Clara retourna dans la ferme. Pendant toute cette journée elle ne quitta point la bonne Hélène; elle resta le soir à la veillée, et elle eut un grand plaisir à question-, ner Jerson sur ses voyages, et à les lui entendre raconter à côté d'Hélène, qui plus d'une fois, durant ce récit, laissa tomber son fuseau pour regarder Clara, dont Tétonnement naïf et l'émotion la charmaient. Sur la fin de la veillée, on demanda à l'une des jeunes filles de chan.ter la complainte d'Aline. La jeune fille rougit ; et, les

yenx toujours baissés et sans quitter sa quenouille, elle chanta, en filant, la romance suivante :

Sur la rive, et sur la colline.

Nous voyons errer tons les jours La scusible et plaintive Aline, Déplorant ainsi ses amours !...

Nouvelle épouse et jeune mère, Je supporte un double tourment; Mon enfant je pleure ton père.

Et je regrette mon amant.

Hélas! à peine rbyménée Par des nœuds si saints et si dons Enchaîna notre destinée.

Que je vis partir mon époaz.

Après avoir à son amante Promis de si durables feux.

Il porta sur Fonde inconstante D*autre8 désirs et d'autres vœux.

Eh quoi .' dans la même journée Recevoir sa toi, ses adieux.

Et, des fleurs d'hymen couronnée, Levoir s'éloigner de ces lieux!

Entendre à la fois du rivage Le bruit des danses et des jeux, Et son vais/seau, malgré l'orage.

Fendre les flots tumultueux !

Ah! sur ces plages étrangères Que vas-ta chercher loin de nous !

Des périls, de vaines chimères!...

Il est ici des biens si doux ! Quelle espérance mensongère Sut t'arracher de ton pays!...

Tu ne peux voir Aline mère.

Tu n'as pas vu naître ton fils.

Cet enfant chéri renouvelle.

Et semble éprouver ma douleur.

Oui, c'est toi que sa voix appelle Quand ses cris me percent le cœur !

Des Indes l'or et la richesse

Ne sauraient payer mes tourments.

Reviens dissiper ma tristesse,

Les Trais trésors sont dans nosebamps (1).

Cette romance fat chantée avec une prononciation nette et distincte, une voix jeune, juste, sonore, et sans accent, sans inflexion ; mais il y avait tant d'innocence dans cette douce monotonie, qu'on y trouvait un charme plus touchant que celui d*un chant expressif et parfait: car il faut avoir vécu longtemps dans les grandes villes pour ne pas éprouver un étonnement pénible lorsqu'on entend les jeunes personnes exprimer les passions avec toute rénergie et toute la sensibilité que peuvent donner les souvenirs et Texpérience.

Clara sentit dès ce jour même qu'elle se plaisait dans cette agréable solitude. Elle admirait et elle aimait également la simplicité de mœurs et l'union parfaite qui régnaient dans cette famille ; et elle bénissait, sur ce point comme sur tous les autres, le père Arsène^ qui lui avait procuré un asile si doux et si sûr.

Clara prit l'habitude d'aller senle tous les matins, quand le temps le permettait, sur la colline de l'Espérance. Là, repoussant le souvenir funeste de ses malheurs^ elle se rappelait avec délices le songe heureux qu'elle avait fait sur le Rhône dans cette nuit mémorable où, par' les soins du père Arsène, soustraite au plus affreux danger, la nacelle qui les portait voguait au gré des vents et du courant du fleuve ; elle se retraçait encore avec le même charme l'espèce d'inspiration qui la saisit dans la chapelle de Termitage. Elle entendait toujours la voix intérieure qui prononça cet oracle : Tu seras heureuse^ même sur la terre; plus d'un demi^siècle de bonheur te dédommagera de quelques mois de sauf-

(1) Cette romance, mise en masîqae par M. Lambert, se trouve chez M. Imbault, au Mont-d'Or, rue Saint-Honoré, n* 200, près la rue des Poulies, et péristyle italien, rueFavart, n* 4ôi.

fi'onen... Non, non, disait-elle, ce n'était point une illusion. Dieu, dans sa miséricorde incoropréhensible, a daigné parlera sa faible créature!... Il ne s'est point communiqué à moi par des organes périssables ; mon oreille n'a rien entendu, mais chacane de ces paroles divines se gravait dans mon âme !... Il m'a semblé, dans ce moment d'extase, que tout ce que j'avais de mortel venait de se dissoudre... Ce souvenir immortel, je le porterai dans le ciel, puisqu'il n'a rien de terrestre! j'en puis jouir sur la terre, et il efface à jamais toute l'horreur du passé !... Que m'importe de ne pouvoir comprendre comment je pourrai devenir heureuse? Dieu l'a dit ; que me faut*il de plus!... Au moment d'épouser Valmore, aurais-je pu concevoir que j'allais devenir l'objet de son exécration, et qu'au lien d'être conduite à l'autel, je serais couverte d'ignominie et traînée à Téchafaud!

L'impénétrable avenir ne peut être dévoilé que par la main puissante qui régit l'univers. Sagesse éternelle! ô Bonté suprême! vous m'avez caché des maux dont je n'aurais pu supporter la pensée; car je ne connaissais que ma faiblesse, et je n'avais pas d'idée de la force que vous pouvez donner! Et, dansTabime où je suis plongée vous daignez m'annoncer le bonheur ! Ab ! le promettre, c'est le rendre !... Plus d'inquiétudes, plus de pleurs : je serai heureuse!... Ainsi donc je conserverai toujours cette foi qui m'a soutenue, fortifiée, et qui m'a fait goûter des délices inexprimables dans les horreurs de la prison et au milieu des apprêts de la mort!... Je serai heureuse! je ne cesserai donc point de marcher dans les sentiers du juste ; et Valmore sera consolé, il le sera par moi ! Je l'entendrai gémir de son affreuse erreur; je verrai ses regards s'attacher sur moi avec l'expression du repentir et de la tendresse! mon Dieu, vous me donnerez la force nécessaire pour ne pas mourir de joie, et pour supporter cette nouvelle révolution!... En parlant ainsi, seule, au pied de la croix de la colline, Clara répandait de douces larmes ; elle ne vivait plus que dans

l'avenir^ et son imagination était tellement frappée de l'idée qu'un grand changement dans sa fortune devait avoir lieu tôt ou tard, qu'elle était continuellement dans Tattente d'un événement extraordinaire. Cette pensée Tagitaity mais donnait un vif intérêt à toutes ses journées, malgré la monotonie de sa vie. Tous les matins, à son réveil, elle demandait avec empressement si Ton n'avait point apporté de lettres pour elle. Le seul père Arsène lui écrivait ; et lorsqu'elle recevait uoe lettre de lui, elle éprouvait avant de l'ouvrir une extrême émotion, comme si elle eût dû y trouver une nouvelle importante. Si elle entendait de la ferme le bruit d'un cheval au galop, elle imaginait dans l'instant que c^était un courrier pour elle. Celte perpétuelle agitation l'animait sans la fatiguer ; car elle n'éprouvait que les plus douces émotions^ puisqu'elle n'avait que d'heureux pressentiments. Plus d'une année s'écoula de la sorte : ce fut alors, à cette époque, que les paisibles lieux habités par Clara prirent tout à coup un aspect différent.

Les calvinistes de La Rochelle, toujours remuants et séditieux (et depuis près de deux cents ans), venaient enfin de lever l'étendard de la révolte. Le duc de Rohan était à leur tête. Ce prince réunissait toutes les qualités et tous les défauts qui font d'un chef de parti l'idole du peuple. Jeune encore , éloquent, généreux, brillant de courage et d'audace, il avait tout ce qu'il faut, sinon pour bien conduire les hommes, du moins pour les séduire un moment et pour les entraîner.

Les Anglais, appelés par les Rochelais, arrivèrent pour soutenir les rebelles, et firent une descente dans l'île de Ré. Le brave Toiras les battit, et Schomberg leur fit lever le siège du fort Saint-Martin, où ils avaient donné un assaut sans succès. Les Anglais se rembarquèrent après avoir perdu huit mille hommes (1). Les Rochelais persistant dans leur rébellion, le duc d'Angoulême^

(1) Historiqu*.

général de Tarmée royale, vint mettre le siège devant La Rochelle (1). Alors tout changea dans les campagnes ! plus de danses, plus de jeux^ plus de veillées paisibles ! L'inquiétude' et la crainte remplacèrent dans tous les cœurs la douce sécurité. Les cornemuses devinrent muettes; on n'entendit plus que le bruit des armes et des trompettes belliqueuses. Les jeunes filles redoutaient de rencontrer ces militaires épars dans des champs trop souvent dévastés pare^ux ! mais, émues et curieuses, elles se cachaient pour les-voir, et elles admiraient en secret leur bonne mine, réassurance et la fierté de leur maintien. Elles les comparaient aux villageois et plus d'un pâtre eut à se plaindre de celle qu'il aimait!... Les tranquilles laboureurs ne recevaient les soldats dans leurs chaumières qu'avec défiance et jalousie : car les défenseurs et les nourriciers de TÉtat ne sont pas faits pour habiter ensemble : les uns ne doivent jamais soupirer après le repos; les autres seraient malheureux s'ils enviaient réclat de la gloire.

Au milieu de ce tumulte , le trouble de Clara était inexprimable; elle savait que Valmore commandait une division de Tarmée du ducd'AngouIéme!.... Elle n'osait plus aller sur la colline de TEspérance, ni même sortir de la ferme ou se montrer; mais elle priait Dieu nuit et jour pour le suceès des armes du roi et pour la conservation de la vie de Valmore!.... Ce dernier, toujours accablé de douleur, trouvait une consolation digne de son noble caractère dans les dangers d'une guerre entreprise contre des sujets rebelles, devenus alliés des ennemis de la France.

Valmore, d'après la fable débitée par Frikmann, et dont le bruit â'était généralement répandu, croyait que Clara, en voulant s'évader du château de Rosmal , s'était noyée dans le Rhône. Il ne pouvait regretter celle qu'il pensait devoir abhorrer; mais l'image de cette figure

(i) Hvstoriqae.

angélique et si jeune, périssant par ungenre de mort si tragique, le poursuivait partout, et renouvelait toute l*horreur de ses premiers regrets.

Vaimore, jugeant que, pour lesopératioftsdu siège, il était nécessaire d'établir un poste dans la ferme de Jerion, ordonna à un détachement de sa division de s'y rendre, et se mit à leur tête pour les y conduire. Ce fut à dix heures du matin, le 20 de novembre, que cette troupe entra dans la ferme. Quoiqu'on fût au commencement de rhiver, le temps était si serein, que Clara ce jour-là ne put résister au désir d'aller respirer un air si pur ; elle était dans le jardin, lorsqu'elle entendit le brait que faisaient les chevaui sur le pavé de la grande cour. Son saisissement la rendit immobile.... Au bout de quelques minutes elle vit paraître des soldats qui, en l'apercevant, s'élancèrent vers elle. Clara épouvantée se mit à fuir en poussant des cris aigus ; l'effroi lui donnait des ailes, néanmoins les soldats allaient Tatteindre, lorsqu'elle entendit, à vingt pas derrière elle, Vaimore attiré par ses cris^ et dont elle ne put méconnaître la voix!.... Les soldats se sauvent. Clara, hors d'elle-même, ent cependant la présence d'esprit de se cacher le visage tvec son tablier qu'elle jeta sur sa tête, et aussitôt, ne

pouvant plus se soutenir, elle tomb^ sur l'herbe

Vaimore, frappé de l'élégance, de la beauté de sa taille,

et touché de sa frayeur, sentit quelque émotion Le

costume indécis de Clara laissait douter si elle était ou non une paysanne ; mais elle avait des gants, .et la forme délicate de ses mains ne permettait pas de la prendre pour une villageoise. Vaimore, après un examen rapide, qu'il ne fit pas sans trouble , s'approcha d'elle, et lui tendant la main : Rassarez-vous, Mademoiselle, lui dit* il, je vais vous conduire dans la ferme, et je vous promets tranquillité.^ et sûreté parfaite.... A ces mots, il l'aide à se relever. '.Clara éperdue chancelle; mais delamaiu droite elle tient toujours avec force sur sa tête le tahiier qui voile son visage. Vaimore ne doute pas qu'elle ne

soit belle ; il lui sait gré de la pudeur craintive qui lui fait craindre de montrer à un militaire une figure jeune et charmante, sans doute, qui vient de Texposer à perdre rhonneur.... L'attentat des deux soldats, les inso*lents discours qui avaient exprimé leur brutale admiration de sa beauté, rendaienten effet assez simple le soin de la dérober en ce moment à tous les yeux. Que devint Clara, et quelle fut la palpitation de son cœur, en posant sa main tremblante, qu'elle avait libre, dans la main de Valmore !••.. Le trouble affreux que décelaient tous ses moavements, et ses sanglots redoublés, attendrirent vivement Valmore; pour la calmer, il lui parla d'un ton doax et même affectueux ; mais plus il lui montrait de sensibilité, et plus la violence «de son agitation paraissait s'accroître. Afin de faire cesser un état si pénible, Valmore se bâta de la ramener à la ferme ; il doubla le pas ; il était forcé d'entraîner Clara, qui, ne pouvant plus supporterune telle émotion, s'affaissa tout à coup: elle tomba. Valmore s'aperçut qu'elle perdait l'usage de ses sens, il s'arrêta; et par une délicatesse dont peu d'bommes seraient capables, il crut devoir respecter la timide pudeur de cette intéressante inconnue; le tablier de Clara était encore sur son visage, mais la main défaillante qui l'avait retenu jusqu'alors Tenait de s'en détacher; Valmore y posa la sienne et l'y tint fidèlement, maigréunecuriosité qu'il s'étonnait de pouvoir éprouver. Il prit Clara dans ses bras, et, la portant à la ferme, il rencontra la mère Hélène qui la cherchait. Il lui conta, en deux mots, ce qui venait d'arriver : il parlait encore lorsque Clara reprit sa connaissance. Son premier mouvement fut de porter sa main à son visage, et, rencontrant celle de Valmore, elle la serra avec une expression passionnée Son âme était faite pour apprécier la délicatesse qui conservaitson secret le plus important Mais

^yecquel saisissement elle se trouva dans les bras de son

libirateur Un gémissement sourd qui s'échappa du

fond û& son cœur fit tressaillir Valmore Cependant

— i32 — elle parut vouloir marcher. Valmore la posa doucement à terre. Clara sMnclina profondément comme pour le remercier; elle prit le bras d'Hélène, et Valmore, aussi troublé qu'attendri, s'éloigna rapidement. ^

On conduisit Clara dans sa chambre qui n'était separée de celle d'Hélène que par une cloison. Valmore punit et chassa de la ferme les deux soldats qui avaient poursuivi Clara; il établit dans sa troupe des consignes rigoureuses; il donna des ordres sévères faits pour maintenir dans la ferme le bon ordre, la décence et la tranquillité. Tout ce qui fut consommé fut payé sur-lechamp. Jerson , charmé de celte conduite, montra de son côté toute la bienveillance et tout le zèle d'un bon citoyen. Il logea Valmore dans la plus belle chambre de la maison, celle d'Hélène ; il voulut que sa mère et ses deux jeunes filles se réfugiassent dans la chambre de Clara, qui , comme on Ta dit, était voisine de celle de Valmore. Jerson aimait à mettre ainsi sa mère et ses filles sous la garde et sous la protection de cet homme vertueux qui réunissait à un si haut degré les qualités qui, dans tous les temps, ont caractérisé les militaires français : la plus brillante valeur et la générosité.

Ce ne fut pas sans une peine secrète que Clara reçut a demeure dans sa chambre Hélène et ses deux petites filles : en tout temps elle eût regretté le silence de sa solitude, mais dans sa situation actuelle, cette société était pour elle d'une extrême importunité. Elle venait de revoir Valmore ! elle avait besoin de retracer tous les

détails de cette rencontre inopinée Combien Fentre-

tien des jeunes personnes et de leur grand'mère la contrariait! Leur seule présence l'empêchait de se livrer tout entière à ses pensées! D'ailleurs Valmore était loge à côté d'elle ; tout le bruit qui se faisait dans cette chambre, mêmp celui d'une chaise ou d'une table que 1 on changeait de place ^ avait de l'intérêt pour elle, et, n'en voulant rien perdre, elle s'était assise contre? la cloison Elle parvint à persuader à ses compagnes

— i33 — qu'il n'était pas convenable que Valmore les entendît rire et causer, et du moins on parla tout bas : ce que Clara avait toujours fait jusqu'à ce moment, car la crainte d'être reconnue de Valmore ne la quillait jamais un seul instant, et- celte crainte terrible empoisonnait toute la joie qu'elle éprouvait de se retrouver si près de lui!.... Cependant elle était bien certaine qu'il croyait qu'elle n'existait plus ; cette pensée la rassurait siir les soupçons qu'il aurait pu prendre dans la suite en voyant sa persévérance à se cacher à ses yeux. Sur le soir, Hélène quitta Clara pour aller elle-même présider au souper préparé pour Valmore. Une heure aprè^, Clara entendit Hélène entrer dans la chambre de Valmore et ce dernier lui adresser la parole. Clara, attendrie et tremblante,

prêle une oreille attentive Valmore parle d'elle!....

il demande son nom.... Elle s'appelle Olympe, répondit Hélène, et elle a la ligure et le caractère d'un ange!.... A ces mots, Valmore fît un profond soupir. Il garda le silence, et au bout de quelques minutes il remercia Hélène de ses soins, et il la congédia. Clara écoulait toujours; mais ses jeunes compagnes vinrent la distraire, et pour la première fois on remarqua en elle une nuance d'humeur qui fut attribuée à l'impression pénible que lui avait laissée la scène effrayante du matin. ^

Enfin, à huit heures et demie du soir, Hélène et se.s petites filles se mirent au lit, et furent bientôt profondément endormies. Clara, sous prétexte d'achever une lecture intéressante, ne se coucha point. Un calme parfait régnait dans la maison, mais Valmore et Clara étaient bien loin de pouvoir se livrer aux douceurs du repos!.... Ces deux cœurs, divisés par le sort, étaient réunis en ce moment par une agitation sympathique!.... La taille et la grâce de cette inconnue venaient de rappeler à Valmore celle qu'il voulait vainement oublier. Lorsqu'il dut croire que tout dormait dans la ferme, il s'abandonna sans contrainte à sa vive émotion.... il se promenait dans sa chambre avec égarement chacun de

ses pas retentissait jusqu'au fond du cœur de Clara ! sa démarche inégale et précipitée semblait peindre tout le désordre d'une âme violemment agitée.... Il s'arrête

brusquement contre lacloison^ Clara tressaille elle

n'est séparée de lui que par la mince épaisseur d'une planche ! elle retient sa respiration, car elle entend celle de Valmorel.... Oui, dit-.*; d'une voix étouffée, cette funeste rencontre m'a bouleversé ! elle a produit; sur moi l'effet terrible d'une apparition!-.... Infortunée!.... poursuivit-il, Dieu dans sa miséricorde infinie a-t*il pardonné ton crime? es-tu dans le séjour d'espoir et de souffrance où Fâme se purifie? implores-tu la pitié des fidèles.... ton inconcevable barbarie m'a condamné à d'éternelles douleurs, mais je veux prier pour toi !.... En disant ces paroles il se jette à genoux. Clara, baignée de larmeS; joint les mains et laisse échapper un soupir plaintif... Valmore hors de lui se relève en frémissant... Est-ce une illusion ! s'écria-t-il, ou cette âme repentante et purifiée correspond-elle avec la mienne ?.... La mort a-telle rétabli l'harmonie entre nous !.... A ces mots il tombe sur une chaise, il écoute avec saisissement, il n*eniend plus rien; et rappelant sa raison, ilse persuade facilement que son imagination frappée a seule produit ce soupir si touchant qu'il a cru entendre. Clara, dans la crainte de prolonger et d'augmenter son égarement, avait eu le courage de se contenir. Elle resta immobile jusqu'au moment où elle entendit Valmore appeler un domestique; alors elle s'approcha doucement de son lit, et elle se coucha. Mais l'idée de Valmore ne lui permit pas de fermer l'œil un seul instant. Valmore ne passa pas une nuit plus tranquille ; néanmoins une heure avant le jour, cédant à son profond accablement, il s'endormit. Alors un songe consolateur lui représentaClara éblouissante de fraîcheuret de beauté, avec une physionomie céleste qui exprimait le bonheur le plus pur ! Il se réveille en s'écriant : &Ia prière est exaucée !.... elle ne souffre plus elle vient d'entrer dans l'immortel séjour où la clémence

étemelle réanit si souvent Toppresseor repentant et la fictime innocente! Me voilà donc délivré du tourment affreux de ne pouvoir penser à elle qu'avec liorreur !.... En s'abandonnant à cette illusion, il versait un torrent de larmes, et la réflexion ne lui ôta point une idée qu'il aimait et qu'il voulait conserver.

A la pointe du jour, on entra dans sa chambre, pour lui dire, de la part du duc d'Angouléme, de se trouver à neuf heures au quartier général. Il se hâta de se lever, et lorsqu'il fut habillé, l'idée de cette inconnue, de cette jeune Olympe, lui revint à Tesprit... Nous combattrons sans doute aujourd'hui, se dit-il : avant de quitter cette ferme, peut-être pour toujours, avant d'aller verser du sang, je voudrais laisser ici une trace de bonté.... Les maîtres de cette maison sont dans l'opulence, tout ce qu'on peut faire pour eux, c'est de les préserver de toute

vexation Mais cette jeune personne qui n'est point de

leur famille !.... OfTrons-lui les secours et la protection dont elle a peut-être besoin.... Aussitôt Yalmore prend son écritoire, et il écrit avec rapidité le billet suivant :

» Je ne me suis pas permis une seule question sur » votre situation; car peut-être voulez-vous la cacher: D je respecte votre solitude, et je ne veux point vous » voir. Je sais seulement que vous êtes étrangère dans » cette famille, et je suppose qu'habitante de La Rochelle, vous êtes venue vous réfugier ici, afm de vous sous-

» traire aux horreurs d'une ville assiégée Puis-je

» vous rendre quelque service ? Parlez avec une entière » confiance à celui qui^ surtout après cette offre, est dé- » cidé à ne vous voir jamais.

B Réponse franche et prompte.

d VàLUORE. ff

Clara, en recevant ce billet, et en reconnaissant l'écriture de Valmore, fut prête à s'évanouir.... Elle ouvre en tremblant cet écrit, et la plus douce, la plus délicieuse

admiration succédant à la crainte, elle inonde le papier de ses larmes Cependant il fallait répondre sur-lechamp, etValmore connaissait son écriture.... A l'extrémité de sa chambre était un petit cabinet ; elle y va en faisant signe à la jeune Honorine (la fille aînée de Jerson) de la suivre. Elle s'enferme avec elle dans le cabinet; là, après lui avoir montré le billet de Valmore : L'aventure d'hier, lui dit-elle, et tous ces gens armés qui remplissent la maison, m'ont causé un si grand trouble que je suis toujours saisie d'un tremblement universel qui ne me permettrait pas de pouvoir tracer une seule ligne. Vous avez une jolie écriture, ma chère Honorine» rendez-moi le service d'écrire sous ma dictée. Volontiers, répondit Honorine en prenant la plume que lui présen* tait Clara. Elle s*assit ; et Clara, en rectifiante mesure son orthographe, lui dicta cette réponse :

» Olympe vous regardera toute sa vie comme son D bienfaiteur ! Si elle avait besoin de protection elle ne » voudrait implorer que la vôtre !... En ne profitant » point de vos offres généreuses, elle vous remercie do » lui avoir- procuré un nouveau sujet de recoRnais- » sance. x>

Ce billet augmenta le vif intérêt que Valmore prenait à cette jeune personne. Il le lut et le relut avec émotion... Ne voulant pas, en allant au combat, le garder sur lui, il le serra précieusement dans une cassette. Ensuite il sortit de sa chambre^ fut rassembler sa troupe, se mit à sa tête, et partit avec elle.

Clara apprit bientôt le départ de Valmore. Il avait laissé quelques bagages dans la ferme, en disant qu'il espérait revenir avant la nuit : mais on croyait qu'il allait combattre ! La triste Clara se renferma dans son cabinet pour y pleurer en liberté. Elle se rappelait tout ce que Valmore avait fait pour elle, en la croyant un monstre ! Elle lui devait deux fois la vie : la première, en la pré-

servant de la cruauté d'une populace furieuse, et ensuite en rarrachant de Téchafaud... Sa générosité l'avait retirée d'un asile ignominieux ; enfin, il venait de lui sauver rhonneur!.. Oh! que la reconnaissance est ardente quand le bienfaileur est aimé !... Comme on se plaît à compter les bienfaits ! comme il est doux de pouvoir se dire qu'ils sont inappréciables, et qu'on n'aura jamais lapossibilité'de s'acquitter!...

En récapitulant ainsi les obligations qu'elle avait à Valmore, Clara tenait son billet, et le relisait.de temps en temps, quoiqu'elle le sût déjà par cœur. Hélas ! disaitelle, cet écrit si cher que sa main a tracé et qui pej/it si bien son noble caractère, cet écrit si touchant, que je conserverai jusqu'au tombeau, ne s'adresse point à la malheureuse Clara!... S'il savait que cette infortunée existe, il serait toujours généreux pour elle ; mais il la maudirait encore ! Oh ! que je bénis sa pieuse erreur !... Du moins mon souvenir ne Tépouvante plus ! En disant ' ces paroles, elle tenait toujours te billet de Yalmore, qu'elle pressait contre son cœur... Tout à coup elle entend un bruit terrible, celui du canon !... Elle frissonne. Ciel! s'écria-t-elle, un combat!... Valmore! ô mon Dieu !... Elle fait un mouvement pour se prosterner et pour implorer le Dieu des armées ; mais une pensée accablante la glace et la pétrifie !... Est-elle digne encore de prier avec confiance?... Elle se rappelle qu'elle a promis au père Arsène de combattre un sentiment trop tendre pour un objet dont tout la sépare... Elle n'a pu éviter cette heureuse rencontre; mais, depuis vingt- - quatre heures, ne s'est-elle pas volontairement occupée de lui sans réserve? Plus elle examine sa conscience» plus elle devient tremblante, plus sa crainte s'accroît... Elle trouve au fond de son cœur tant de trouble, un penchant si vif et si tendre!... Elle ne l'avait jamais connu, ce penchant jusqu'alors contenu, réprimé par la religion ; elle venait de s'y livrer tout entière, et son effroi fut extrême en découvrant qu'elle aimait avec .

passion ! Quoi ! dit-elle, depuis que je l'ai revu, je n'ai pu m'occuper que de lui !... J'ai veillé^ j'ai repoussé le sommeil pour y penser toujours ! Durant cette nuit où son image a toujours été présente à mes yeux, quelle affreuse tentation «'est offerte à mon esprit !.:. Lorsque je l'entendis prier pour moi, je fus au moment de me faire connaître, et de tout révéler!... Ici le bruit du canon se fit entendre avec un éclat plus vif et plus redoublé... Clara jeta sur une table le billet de Yalmore. Pardonnez-moi, grand Dieu ! s'écria-t-elle, une faiblesse irréfléchie ; je vous promets de ne plus lire cet écrit, de le déposer pour jamais entre les mains du père Arsène, et d'éloigner de ma pensée un trop dangereux souvenir... Cette promesse soulagea un peu son cœur oppressé; il lui fut possible alors de prier avec espérance !... La prière la plus fervente occupant toute ses facultés intellectuelles, l'empêchait d'arrêter son imagination sur les dangers auxquels Yalmore était exposé dans ce moment : mais le bruit redoutable du canon agissait physiquement sur elle ; il la faisait frissonner et pâlir. Une sueur froide inondait son visage, et bientôt, ses forces l'abandonnant,^ elle tomba anéantie sur le plancher. Hélène^ en entrant dans son cabinet, la trouva dans cet état. On la secourut, et l'on trouva assez simple que la frayeur d'un combat donné à peu de distance du village pût causer un tel saisissement à une personne si jeune et si sensible. On la porta sur son lit ; toutes les femmes de la ferme se rassemblèrent dans sa chambre, où l'on dina. Tout ce qu'on lui dit acheva de lui déchirer Tâme. On lui apprit que les assiégés avaient fait une sortie, attaqué les royalistes, et que Yalmore commandait les troupes opposées aux 4 rebelles. On ajoutait que les rebelles combattaient en désespérés, et que le combat, également opiniâtre des deux côtés, serait sûrement très-sanglant... A trois heures, la canonnade durant toujours, on entendit le bruit des cloches, et Ton vint dire que c'était un appel à Téglise, où tout le village allait se rendre

afin d*y prier pour le succès des armes du roi. Clara retrouva des forces pour remplir ce devoir : elle se traîna à réglise avec tous les habitants de la ferme.

En sanctifiant tons les sentiments légitimes, la piété les entretient par Toccupation constante et réglée de la prière, et elle leur imprime le plus utile caractère de stabilité. Le sujet fidèle s^attache davantage à son souverain, lorsqu^il peut croire que ses vœux pour lui ne seront pas stériles, et quand les pompes les plus solennelles de la religion lui rappellent sans cesse que son affection pour lui est un devoir sacré. C*est ainsi que la religion unit à son culte éternel celui de la reconnaissance ; c'est ainsi qu^elle ennoblit la dépendance par l'amour, et qu'elle console l'impuissance de s'acquitter soi-même sur la terre, par l'espoir d'obtenir du ciel la récompense due au bienfaiteur. Croyance admirable qui donne à la gratitude toutela générosité du plus parfait désintéressement, puisqu'elle n'agit et ne s'épanche que dans le secret le plus intime, et qu'elle n'a pour confia dent que la Divinité; croyance enfin qui rétablit une su-» blime égalité entre le riche et le pauvre, entre les infortunés et les maîtres du monde, par l'échange touchant des bienfaits et des bénédictions.

On resta près de trois heures à l'église. Du moins le chant des hymnes et des psaumes empêchait Clara d'entendre le bruit du canon ! mais dans Pétat où elle était, combien cet appareil religieux lui parut lugubre et funèbre ! la tristesse peinte sur tous les visages, ces prières publiques chantées avec un accent lamentable, ces cierges, qui brûlaient sans éclairer, l'obscurité de cette église gothique, tout portait au fond de son âme l'impression la plus douloureuse! elle fondait en larmes, et néanmoins elle mêlaitses chants entrecoupés à ceux delà multitude ; elle savait que la voix la plus gémissante est celle qui s'élève le mieux jusqu'au pied du trône de TEternel!

Une demi-heure après son retour à la ferme, la canon-

Dade cessa entièrement. On n'entendit plus rien. Le combat était fmi, mais on en ignorait les résultats, et la cessation de ce bruit affreux ne parut à Clara que le silence profond de la mort! Elle se représenta Je

champ de bataille, ce champ qu'elle connaissait et dans lequel elle avait cueilli les dernières fleurs de Fautomne, maintenant souillé de sang et jonché de morts et de mourants! Et Yalmore!-qu'est-il devenu? n'esl-il pas

blessé? a-t-il remporté la victoire? exisle-t-il encore?.... Ah ! comment se peut-il que de telles pensées, de telles angoisses n'anéantissent pas notre frêle existence, que souvent si peu de chose détruit? Mais^ nés pour souffrir, nous sommes puissamment lairmés par la nature contre les peines les plus déchirantes du cœur !...

Bientôt on apprend de toutes parts que les troupes royales sont victorieuses, et que leur chef, que Valmore,

couvert de gloire, n*a point reçu de blessures! Â ces

premières nouvelles, Clara éperdue n'ose pourtant se livrer à la joie; elle doute encore, et ce doule^ qui lui laisse envisager un bonheur suprême, ajoute encore, s'il est possible, à l'amertume de la mortelle inquiétude qui lui reste.

Cependant, quoiqu'il fftt nuit depuis longtemps, tout

est en mouvement dans la ferme et dans le village

Tout à coup les cloches recommencent à sonner des

cris de joie se font entendre ; la troupe revient victorieuse, le vainqueur est à leur tête Hommes, femmes, vieillards, enfants, tous s'élancent hors des chaumières pour courir au-devant de lui; le plus grand nombre porte des torches de paille allumée à la hâte, d'autres des lanternes ; plusieurs vieilles femmes tiennent la lampe unique qui éclairait leur cabane!.... Le vénérable curé, suivi de son clergé, sort de son église qu'il n'avait point quittée depuis le commencement du combat : à la lueur des cierges on voit s'élever la croix de bois autour de laquelle les villageois se rallient; des chants religieux rcdoiiblont Tardonr (\ç^ acclamations

publiques; car chacun de ces bons paysans, en criant Vive le roi, pensait honorer Dieu et croyait le prier.

Durant ce tumulte, que devient Theureuse Clara?

Elle est restée seule dans la ferme, gardienne de deux enfants au berceau, qui dorment paisiblement au fond d'une alcôve. Une vierge de plâtre, posée dans une niche, s'élève au-dessus des petits lits que la tendresse maternelle a placés sou3 sa protection ; et c'est dans cet oratoire que, baignée de larmes délicieuses, et prosternée entre les deux berceaux, Clara remercie Dieu avec tous les transports de la plus profonde reconnaissance : elle n'interrompt sa prière que pour bercer doucement et pour caresserles enfants lorsqu'ils se réveillent... Tableau charmant, où Ton voyait l'innocence à genoux et souriant à des anges.

Mais bientôt Clara se relève précipitamment : Honorine et sa sœur accourent et viennent lui annoncer que la troupe et le jeune héros qui la commande entrent

dans le village Clara voudrait illuminer la façade de

la maison; Honorine la seconde dans ce dessein. On cherche, on rassemble toutes les chandelles de la maison, on les place à la hâte sur les fenêtres ; ensuite Clara s'enfuit, et court se renfermer dans sa chambre. Val more arrive, il entre dans la grande salle, il se voit entouré de toute la famille; l'un lui présente le grand fauteuil de la mère Hélène, l'autre lui apporte un verre du vin le plus vieux de la cave, tandis que Jerson et sa femme commandent à grands cris le souper pour Valmore, pour quelques offlciers et les soldats. La mère Hélène conduit ces derniers dans une grange immense, qu'ils ont habitée déjà, et dans laquelle les servantes et les domestiques s'empressent de leur porter des vivres et du vin. Cinq ou six guerriers sont légèrement blessés; les jeunes filles frémissent en voyant dû sang sur leurs habits; elles déchirent vingt fois plus de linge qu'il n'en faut pour panser leurs blessures Toute la maison est dans l'agitation ; Jerson donne à la fois cent or-

dres différents et souvent contradictoires : les femmes volent à la cuisine, ou redescendent à la cave ; on va, on vient, on crie, on se heurte, plus d'une fois on se culbute : tout peint le zèle de la bienveillance, tout exprime la vénération pour ces braves guerriers.

Cependant Yalmore jette un regard inquiet etcurieux dans tous les recoins de la salle ; mais il cherche en vain,

elle n'y est pas! Il approuve cette réserve. Elle est

étrangère dans cette famille ; et si jeune et si belle, elle doit SB cacher dans une maison qui ressembles un camp. Valmore a fait des prodiges de valeur; tout le succès important de cette journée n'est dû qu'à lui, néanmoins sa tristesse est plus profonde que jamais; il ne peut même supporter la gaieté dans les autres ; il blâme avec sévérité celle que montrent en sa présence deux jeunes officiers. Nous sommes heureux sans doute,* dit-il, d'avoir fait triompher la bonne cause, mais ne devons-nous pas des regrets aux braves compagnons que nous avons perdus? Ah ! le jour de la victoire est celui des larmes, même

pour le vainqueur, s'il est humain ! Et quels sont les

ennemis que nous venons de combattre et d'exterminer?

des hommes égarés, mais des compatriotes! Qui de

nous ne doit pas désirer que les rebelles rentrent dans

le devoir, et que la clémence royale leur pardonne?

En disant ces paroles, Yalmore se lève, il donne des ordres pour que tout le monde soit prêt le lendemain matin à sept heures, car on devait combattre encore, et tenter un assaut. Clara n'apprit cette nouvelle qu'avec un extrême saisissement; elle frémissait en pensant qu'elle allait éprouver encore le lendemain tous les tourments qu'elle avait soufferts dans cette journée, si longue et si terrible. Elle entendit parler Valmore et le son de cette voix chérie la fit fondre en larmes. Elle se retira dans son cabinet, décidée à y passer la nuit; elle prit le livre d'heures qu'elle tenait du père Arsène, et qu'elle avait lu dans sa prison la veille du jour oii elle fut conduite à l'échafaud... Ce livre, dit-elle, fit ma consolation et me

donna toute la forc6 dont J'avais besoin dans un moment où les plus braves ont quelquefois manqué décourage ou

de résignation; mais il ne sagissait que de ma vie

Un être inutile et malheureux peut aisément faire ce sacrifice Aujourd'hui, quelle différence! ^

Clara ne voulant point s'arrêter à cette idée, ouvrit son livre et se mit à lire avec toute Tattention dont elle était capable ; mais de temps en temps une larme brûlante tombait sur le papier! Tout le monde dormait;

un calme profond régnait dans la ferme, lorsqu'à minuit

Clara entendit du bruit : elle écoute C'était un

homme à cheval qui s'arrêtait* de vaut la ferme, et qui frappa doucement à la porte : on ouvre, et quelques tninutes après, une servante accourt pour dire à Clara que le père Arsène vient d'arriver. Aussitôt Clara se précipite hors du cabinet pour aller recevoir son seul ami et le protecteur le plus chéri. Le père Arsène, eh apprenant le siège de La Rochelle, avait tout arrangé pour voler au secours de sa famille et de Clara. Il avait eu de Targent des Dames de Charité, et il venait offrir à Jerson de lui procurer un asile à Paris, et à Clara de la conduire en Allemagne, où l'on a déjà dit qu'il avait des parents du côté de sa mère. Jerson voulut rester dans la ferme ; mais Clara ne laissa point échapper une occasion de faire à Dieu un sacrifice qu'elle regardait comme une expiation. Je suis prêle à vous suivre, dit-elle au père Arsène. Eh bien! ma fille, dit-il, dans ce cas il faut partir sans délai ; on combattra, au point du jour : profitons du calme de cette nuit, partons... A ces mots Clara pâlit.... ëUq, pensait que Valmore irait à l'assaut, et qu'elle allait

être un temps énorme sans savoir de ses nouvelles

Cependant elle n'hésita point ; elle fit en pleurant ses adieu)^ à Jerson et à sa femme, qui s'opposaient avec force k son départ. Mais on voyait que le pèrt Arsène désirait vivement qu'elle prît ce courageux parti. Elle demanda seulement une demi-heure pour aller faire sa valise ; elle voulait surtout dire un mot à Honorine. Lors-

qu'elle fût dans sa chambre, ses pleurs redoublèrent ;

elle était si près de Valmore ! Elle réveilla doucement

Honorine; elle Tembrassa en versant un déluge de larmes : elle était heureuse d'avoir un prétexte de pleurer!.;... Elle conjura Honorine de lui écrire souvent et avec le plus grand détaiL Elle répéta plusieurs fois cette phrase; et, ne croyant pas encore que cela fût suftisant, elle osa enfin ajouter ces mots : Et n'oubliez pas de me donner des nouvelles de mon libérateur! Hnnorine, désespérée du départ de Clara, promit de lui écrire sans cesse. 11 fut convenu qu'elle remettrait ses lettres à Jer- 80D, auquel le père Arsène laissait l'itinéraire de sa route. Clara, prête à redescendre, se retourna vers la cloison qui la séparait de Valmore; et, levant au ciel des yeux noyés de larmes, elle implora tous les secours célestes pour celui qu'elle allait quitter, et qu'elle ne reverrait

peut-être jamais! Son cœur se déchira en sortant de

cette chambre; et quand elle reparut dans celle de Jerson, on fut effrayé de sa pâleur. Jerson et sa femme lui donnèrent toutes les bénédictions de l'affection la plus tendre ; car elle était adorée dans cette maison, dont elle avait fait l'admiration et les délices par ses vertus, sa douceur et le charme de son caractère et de ses manières. Le père Arsène mit sur les épaules de Clara un grand manteau de bure noire avec un capuchon, ensuite il l'arracha de la ferme, la fit monter à cheval en croupe derrière lui, et partit ainsi avec elle. Le bon religieux, avant même d'arriver à la ferme, avait su que Valmore l'habitait, et il éprouvait une joie sensible d'enlever Clara à tous les dangers actuels de cet asile. A peine Clara futelle hors de la ferme, qu'elle sentit un calme délicieux renaître dans son âme. Pouvoir suprême d'une conscience satisfaite!..... Le cœur se brise en formant le projet d'un sacrifice vertueux qui nous arrache à ce qui nous est cher ; mais, quand le sacrifice est fait, une voix inté-« rieure et divine, en nous approuvant, nous fortifie, nous console, et nous élève au-dessus de nous-mêmes..

Clara n*éprouYe plus que de ratteodrissement; elle regarde avec ravissement ce ciel étoile : cette contemplation ramène en foule dans son imagination toutes les douces pensées de Tespérance. En s'éloignant volontairement de ce qu'elle aime, elle ose compter sur la protection divine, elle croit assurer la vie de Valmore! Elle gardait un profond silence. Ma fille, lui dit le saint religieux, n'avez-vous pas peur, au milieu de U nuit, dans un pays plein de soldats? Non, mon père, répondit Clara, je ne crains rien avec vous ! je me rappelle notre voyage

sur le. Rhône! D'ailleurs, dans ce moment, je suis

satisfaite de moi-même — C'est sans doute un motif

de confiance; mais vous ne pensez pas, ma fille, que Tinsocence doive toujours trouver sa récompense sur la terre? —Oh! non, mon père, car, si cela était ainsi, on n'aurait aucun mérite à faire son devoir. — Oui, il fallait, pour donner du prix à la vertu, qu'elle n'eût quelquefois en ce monde que la religion pour refuge, que Dieu pour consolateur ; il fallait que le vice y fût aussi quelquefois impuni. Mais en même temps la sagesse éternelle a voulu que ces exceptions, nécessaires au mérite de nos actions, fussent néanmoins assez rares pour qu'il fût impossible de méconnaître que la route du devoir est toujours la plus sûre et la meilleure, et que les voies de l'iniquité conduisent presque infailliblement dans un profond abîme. Enfin rappelez-vous cet oracle de TEsprit-Saint : Point de paix pour V impie. En effet, vous verrez toujours que, si la Providence tolère quelquefois la prospérité du méchant, elle ne permet jamais son bonheur. Comme le vénérable religieux prononçait ces paroles, on se trouva près d'un posté militaire. Clara montra quelque frayeur. Le père Arsène la rassura en lui disant qu'il avait pris toutes les précautions nécessaires à la sûreté de leur voyage. Il n'était parti de Paris que muni des plus puissantes recommandations pour le duc d'Angoulême. Avant de se rendre à la ferme, il avait fait parvenir à ce prince une lettre de la reine mère;

et, d'après cette lettre, le prince avait fait expédier les ordres les plus formels de laisser passer ce religieux, et de lui accorder toute protection.

Clara et son vertueux guide ne s'arrêtèrent qu*au point du jour pour prendre du repos dans une chaumière; an bout de quelques heures ils se mirent en route ; le soir ils traversèrent une petite ville, où ils trouvèrent une diligence prête à partir qui les conduisit à la fi'ontière qu-ils voulaient passer pour se rendre en Allemagne., Le reste du voyage fut aussi heureux. Ils arrivèrent au mois de décembre dans la belle capitale des États de Télecteur de***, Tun des plus puissants princes de rAllemagne. Clara avait plus d'une fois entendu parler de cette ville^ car c'était à cette cour que Montalban avait passé une partie de sa jeunesse. Ce souvenir attrista Clara ; elle était rassurée cependant sur la crainte de rencontrer son père, car elle savait que des dettes et de mauvaises affaires lui ôtaient toute possibilité de reparaître dans ce pays. Ce scélérat, pour les mêmes raisons, s'était sauvé de France; il avait passé en Angleterre peu de temps après l'évasion de Clara du château de Rosmal, emportant avec lui une inquiétude de moins, par la certitude qu'il croyait avoir de la mort de sa malheureuse victime.

Le père Arsène remit Clara, toujours sous le nom d'Olympe, entre les mains d'une vieille veuve, cousine germaine de feu sa mère. La bonne veuve, bien dévote, bien charitable, un peu grondeuse, très-économe, et d'une extrême rigidité, reçut Clara comme une orpheline chassée de La Rochelle par la guerre, et surtout par les persécutions exécutées contre les catholiques. Marcelle (c'était le nom de cette veuve) était riche, mais elle voulait à la fois faire de bonnes actions et amasser beaucoup d'argent, deux choses fort difficiles à concilier, e^ que Marcelle trouvait le moyen d'accorder assez bien. £lle ne se refusait à aucune charité, mais elle donnait trèspeu, en disant : Je dois me réserver des fonds pour des charités à venir ; elle poussait si loin cette prévoyance,

que le trésor grossissait prodigieusement tous les ans : cet argent des pauvres futurs était si sacré, que Marcelle en détachait bien difficilement une petite partie pour les pauvres présents. Elle n'en détacha rien pour Glara^ car il fut décidé qu'elle se bornerait à la loger et à la nourrir, et que Clara emploierait à son entretien le produit de son travail.

Le père Arsène, après un repos de deux jours, re* tourna en France, laissant Clara fort attristée de sa nouvelle situation, et regrettant vivement la ferme où elle avait passé de si paisibles jours. La maison de Marcelle était composée d'une cuisinière, d'un domestique, d^tine servante et d*one vieille ménagère, qui offrait en toutes choses la caricature la plus outrée de sa maîtresse ; car elle était mille fois plus avare, plus chagrine et plus aca*> riatre que Marcelle, et sa bigoterie était excessive. Marcelle, qui ne voyait dans cette vieille fille que ses propres qualités portées au dernier point de perfection, avait pour elle une profonde vénération et l'affection la plus tendre. La ménagère entretenait sa confiance aveugle, en désespérant les domestiques contre lesquels elle criait sans relâche durant toutes les matinées, et surtout en les accusant de déprédations et de friponneries. Elle joignait à ce zèle ardent une extrême flatterie pour sa maîtresse, une impertinente causticité avec toute autre personne, à l'exception du directeur de Marcelle, qui était aussi le sien, et pour lequel elle avait les attentions les plus recherchées.

La société de Marcelle n'était pas plus aimable que son intérieur; elle se réduisait à deux ou trois demoiselles de cinquante et de soixante ans, à quelques hommes de cet âge, et au chanoine directeur. Quand ces personnes étaient rassemblées, on causait en allemand, etTon jouait. Clara, toujours dans le salon, restait à son métier. On la regarda les premiers jours avec plus d'étonnement que de bienveillance, ensuite on parut à peine s'apercevoir qu'elle fût dans la chambre. Marcelle n'avait jamais été

jolie, elJe éprouvait natureJlement une sorte d'aversion pour toutes les belles personnes. Elle n'aimait pas Clara, qui d'ailleurs déplaisait à Ja ménagère, qui ne voyait en elle qu'un surcroît de dépense. Cependant Marcelle, ayant dans son quartier la réputation de parler parfaitement le français, n'était pas fâchée de cultiver ce talent un peu rouillé, en causant avec Clara lorsqu'elle n'avait pas de monde. Marcelle avait un'âccent si rude, une prononciation si étrange, elle employait des expressions si peu usitées ou si triviales, que son langage était également inintelligible et comique; et pour achever d'en compléter le ridicule, elle ne parlait jamais à Clara que d'un ton emphatique et solennel pour débiter les lieux communs les plus usés sur la fragilité de la beauté, et sur les devoirs d*uue jeune personne. Au milieu de ces sermons, Clara, malgré sa mélancolie habituelle, eut le malheur de soutire plus d'une fois; ce qui produisit de fâcheuses scènes : un jour surtout, Marcelle éprouva une si vive indignation, que^ ne trouvant point en français de termes pour l'exprimer, elle gronda Clara en allemand, mais avec un ton et un accent si terribles que la pauvre Clara fut plus effrayée que si elle eût compris ce qu'on lui disait.

Sans le travail le plus assidu, Clara eût succombé à Tennui qui régnait dans cette maison. Elle ne sortait que pour aller avec Marcelle à l'église, alors elle rabattait une grande coiffe noire sur son visage : ainsi, malgré l'éclat de sa beauté, elle resta entièrement ignorée dans la ville et même dans son quartier. Cependant'la perfection de ses broderies, déposées dans quelques boutiques pour les vendre^ lui donna au bout de deux mois de la célébrité. Cet art n'était point cultivé dans cette partie de TAIIemagne. Ces broderies parurent des chefs-d'œuvre, qui excitèrent Tadmiration de toutes les dames de la cour et de la ville : ou prit des informations, et l'on sut que cette excellente brodeuse était une jeune Française nommée Olympe qui demeurait chez la veuve Marcelle.

Un matin, la brillante voiture de la jeane comtesse de Kleben s*arrêta à la porte de Marcelle : toute la maison fut en rumeur au nom de la comtesse. C'était une dame de la cour, belle-fîlle de la grande maîtresse, ancienne gouvernante de la princesse Euphémie, fille chérie de Télecteur. La comtesse ne descend point; elle était dans sa voiture avec un vieux seigneur de la cour, chambellan de rélecteur. Elle fait prier Clara de descendre et de venir lui parler dans sa voiture. La légèreté de ce message déplut à Clara, et elle refusa nettement de descendre; mais Marcelle, toujours prête à la contrarier, lui commanda impérieusement de se rendre aux ordres de madame la comtesse de Kteben, quoiqu'au fond elle trouvât fort mauvais que la comtesse ne vînt pas dans son salon s'adresser à elle pour les lui donner. Clara soupira, mais elle obéit. Elle descend lentement, elle arrive auprès de la voiture; on ouvre la portière, elle monte sur le marchepied, elle entre dans la voilure et s'assied snr le devant d'une immense berline. D'un air glacial elle attend qu'on lui parle, en prévenant seulement qu'elle n'entend pas l'allemand. Au lieu de lui parler, on la regarde, on l'examine avec l'expression de la plus vive surprise. Le vieux seigneur surtout paraissait confondu. Après beaucoup d'exclamations, il adressa la parole en allemand à la comtesse ; celle-ci répondit avec un air et un ton dédaigneux; enfin elle rompit cet entretien en questionnant Clara sur le prix de ses broderies et en lui commandant un habit de cour. Ensuite on rouvrit la portière, et Clara quitta la comtesse en se promettant en secret d^» trouver un prétexte de ne point travailler pour une personne dont les manières avaient si peu de douceur et de politesse. Marcelle, qui ^"-egrettait de n'avoir pas reçu la visite de la comtesse,* sut gré à Clara du mécontentement qu'elle lui montra, et elle passa le reste de la matinée à faire des réflexions critiques sur les gens de la cour. Le lendemain matin le vieux chambellan, qui la veille avait accompagné la comtesse, fit demander à Marcelle un mo-

ment d'entretien particulier qui lui fut accordé sur-Ieehamp. Ce chambellan, qui s'appelait le baron àe***^ et dont le nom et la faveur auprès de Télecteur étaieni fort connus, ût beaucoup de questions sur la naissance, le caractère, les mœurs et la conduite de Clara. Marcelle» incapable de mentir et de nuire, rendit les meilleurs témoignages de Clara, non sans faire valoir de son mieux la bonté qu'elle avait eue de recueillir une jeune orpheline bien née, remplie d'innocence et de vertus, et chassée de son pays par les guerres civiles. Le baron alors pria IMarcelle de lui confier Clara pour la mener au palais, parce que l'électeur voulait la voir et devenir son protecteur. A ces mots, Marcelle émerveillée va chercher Clara, et, avec un ton caressant qu'elle n'avait jamais eu, elle lui annonce cette grande nouvelle. Clara ne sait si c'est un bonheur ou un nouveau piège de la fortune, elle n'éprouve que de l'étonnement et de l'inquiétude, mais elle se laisse entraîner ; on la remet aux mains du chan^ bellan qui la fait monter dans sa voiture, et l'on part pour se rendre au palais. On y arrive : le chambellan prend la main de la timide Clara; il la conduit avec rapidité par de petits corridors et des escaliers dérobés, et bientôt Clara se trouve dans les petits appartements de l'électeur. Ce prince était seul assis devant un bureau ; son seul aspect rassura Clara, car la bonté se peignait sur tous ses traits, et son âge avancé, ses cheveux blancs et la noblesse de sa ûgure en rendaient l'expression aussi louchante que respectable. Clara s'inclina profondément, et resta debout; sa timidité, son émotion, sa rougeur, ajoutaient à sa beauté un charme particulier et un éclat éblouissant. L'électeur la regarda fi&ement, et ses yeux se remplirent de larmes. . . . Clara, pliis émue que jamais, ne savait que penser, lorsqu'elle s'aperçut que le prince et le chambellan comparaient sa figufe 9 -celle d'une jeune et charmante personne représentée dans un tableau placé vis-à-vis de l'électeur. Elle comprit alors qu'on lui trouvait une ressemblance frappante avec un

objet qui intéressât vivement Télecteur; un instant de réflexion lui fit deviner que cet objet était la princesse Euphémie, fiiJa de TéJecteur. Clara, sacbant que la princesse était âgée de quarante ans, imagina facilement que le portrait avait été fait dans sa première jeunesse. Le cbambeJlan, qui venait de recevoir de l'électeur Tordre d'aller chercher la princesse, sortit, et Clara se trouva tête à tête avec Télecteur. Ce prince, du ton le plus affectueux, ordonna à Clara de s'asseoir. Vous devez être surprise, lui dit-il en souriant, deTeffet que produit sur moi votre vue, mais vous ressemblez si parfaitement à ce qu'était ma fille à votre âge, qu'il ne m'est pas possible de vous contempler sans attendrissement; je rajeunis en vous regardant, je revois ma fille dans la première fleur de sa jeunesse, etc'estretrouvermesbeauxjours!. . • . Cette ressemblance, vos malheurs, le témoignage que rend de vous une personne de la vertu la plus austère, tout vous assure ma protection et mon amitié; je vais moi-même vous présenter 1 ma fille, et je désire que vous restiez auprès d'elle. Clara montra son étonnement et sa reconnaissance par la douce expression de sa physionomie et de son maintien. L'électeur, les yeux attachés sur elle, ne se lassait point du plaisir de la regarder, lorsque la porte s'ouvrit, et l'on vit paraître la princesse s' appuyant sur le bras du chambellan. Clara se lève : la princesse, prévenue par le chambellan, s'arrête un moment; elle regarde alternativement son portrait et Clara, puis elle dit : en eflet, c'est son portrait beaucoup

moins beau qu'elle! Aces mots elle s'avance, prend

Clara par la main, et, avec toute la grâce de la bonté la plus aimable, elle l'embrasse. Clara éprouva pour cette princesse quelque chose de si tendre qu'elle ne put retenir ses pleurs. Elle fut honteuse de ce mouvement, et voulut vainement le dissimuler ou le contenir. Euphémie partagea son attendrissement et la serra dans ses bras, toutes deux fondirent en larmes Celte scène inattendue toucha vivement l'électeur. Ma fille, dit-il, je

voulais VÛU9 demander vos bontés pour cette jeune or- ^ pheline; mais il me semble qu'elle n'a nul besoin, auprès de vous, de ma protection. Chargez-vous de son sort; et pour que la ressemblance entre vous soit plus intéressante encore, puisse son âme ressembler à la vôtre l Euphémie soupira,^EIle remercia son père par un regard plein de tendresse et de mélancolie. Après un court entretien, la princesse prit congé de son père, et, tenant toujours Clara sous le bras, elle sortit et l'emmena.

Euphémie avait encore de beaux traits, une physionomie pleine d'expression, et le charme inexprimable de son maintien et de ses manières aurait suHi seul pour fixer sur elle tous les regards et pour lui gagner tous les cœurs; mais une grande maigreur, une pâleur extrême, en rendant sa ligure plus intéressante, en elîaçait entièrement l'éclat qu'une belle personne peut avoir encore à cet âge. Une tristesse habituelle et profonde décelait en elle un chagrin secret, que les uns attribuaient à la délicatesse de sa santé, et les autres au regret d'avoir refusé le trône, pour consacrer sa vie à son père et pour ne le jamais quitter.

^ Euphémie, malgré la droiture parfaite de son caractère, n'était pas à l'abri d'un malheur inévitable pour les princeS; celui de prendre quelquefois des préventions injustes ; car à moins d'un intérêt de cœur, il est impossible de s'appliquer constamment à discerner la vérité de la calomnie, et à tâcher d'approfondir si l'accusateur est exempt de haine ou d'envie, il est même à remarquer que ce sont précisément les meilleurs princes, qu'il est le plus facile de prévenir défavorablement. Avec eux on n'est pas obligé d'employer des calomnies atroces, et par conséquent susp'ectes, de légers traits suffisent ; tout ce qui blesse, non-seulement la probité,^ mais la délicatesse, leur inspire un mépris que des âmes moins élevées ne sauraient éprouver. A leur cour, la calomnie, moins odieuse en apparence, y est plus commune, plus insi-

nuante et plus dangereuse ; elle y parvient mieux à son but, en cachant sa noirceur sous des formes si noncha-. lantes et si adoucies, qu*elle ressemble à peine à la médisance. Mais Euphémie savait aimer^ et lorsqu'il s'agissait de ses amis, tout Tart profond de nuire, si perfectionné dans les cours, était inutile avec elle. Alors elle voyait toutes les ruses de la malignité; elle en devinait tous les motifs. Son amitié semblait s'accroître parles efforts que Ton faisait pour la détruire, et elle se plaisait à en multiplier publiquement les preuves. * ^ Elle emmena Clara dans son cabinet, et elle y resta seule avec elle près de trois heures. Clara, pour abréger les questions et pour éviter de faire des mensonges détaillés se contenta de dire qu'ayant toujours été, dès son enfance, dans un couvent, elle n'avait point connu ses parents ; que, dès les premiers troubles de la Rochelle, le vénérable père Arsène l'avait conduite dans une ferme aux environs de la ville, et qu'ensuite il Tavait menée en Allemagne. La manière dont elle /parla du père Arsène et de la famille de Jerson charma la princesse, qui, dès ce premier entretien, prit une si vive affection pour Clara, qu'elle résolut au fond de son cœur de lui tenir à jamaislieu de mère. Cette nouvelle intimité fit une grande sensation à la cour, et n'eut l'approbation d'aucune des dames attachées à la princesse ; elle déplut surtout à la grande maîtresse, la baronne de Kleben, qui, en particulier, gronda très-sèchèment sa belle-fille, qui, sans le vouloir, avait été (par sa visite faite avec le chambellan) la première cause de cette singulière faveur. La jeune comtesse n'avait pourtant rien à se reprocher à cet égard ; elle s'était bien gardée de vanter la grâce et la beauté de Clara» elle niait même sa ressemblance avec la princesse ; mais le témoignage du chambellan avait suffi pour intéresser l'électeur et pour exciter sa curiosité.

La baronne de Kleben, âgée de cinquante-cinq ans, était la femme de son âge qui pouvait le plus justement ne vanter d'avoir le moins changé depuis vingt-cinq ans.

£lle avait conservé toute Tardeur, toute l'activité pour nuire à ceux qu'elle craignait, toute l'ambition, toute la frivolité, toutes les prétentions des jours les plus brillants de sa jeunesse. Sa maison était la plus fastueuse et la plus élégante de la cour. On lui répétait régulièrement trois fois la semaine, à ses grands soupers, qu^elle avait Tair d'être la sœur de sa belle-fille ; comment douter d*une chose aussi généralement reconnue? Aussi la ba* ronne se coiffait-elle toujours avec des roses; quatre heures de toilette, et douze heures consacrées à la représentation et à l'intrigue, tel était, depuis près de quarante ans, remploi constant de ses journées. Naturellement caustique, médisante, envieuse, elle cachait sa malignité sous un faux air de gaieté ; elle calomniait en riant, et son sourire amer était toujours un sarcasme. Toute célébrité dans les autres lui déplaisait, celle de l'esprit surtout; mais elle était de bonne foi sur ce point seulement; car, indépendamment de toutsentimentd'envie, elle pensait qu'une personne d'un esprit supérieur était la plus dangereuse de toutes les créatures, comme devant être la plus ambitieuse, la plus féconde en ruses, en artifices, et la plus profonde en duplicité. Le génie n'était à ses yeux qu'un moyen de parvenir, et que la puissance redoutable d'exterminer ses concurrents. Ennemie de toutes les réputations éclatantes, elle ne louait jamais que la médiocrité, et même elle la protégeait vivement lorsqu'elle se trouvait en rivalité avec uo grand talent. Quant à ses manières habituelles, elles étaient glaciales, impertinentes avec toutes les personnes qui ne jouissaient pas d'une grande faveur ou d'une grande for* tune; sa politesse n'était jamais fondée que sur l'intérêt ou sur la vanité, Une personne de ce caractère ne pouvait être aimée d'Euphémie ; mais cette dernière avait néanmoins pour la baronne tous les égards dus à son ancienne gouvernante, qui, depuis la mort de Télectrice et celle de l'épouse du prince héréditaire^ occupait la première place de la cour.

Clara s'attacha si tendrement à la princesse, qu'elle cessa de regretter la ferme de Jerson. Honorine lui écrivait quelquefois : avec quelle avidité Clara parcourait ses lettres pour y trouver un nom chéri !... On lui mandait que Valmore ajoutait chaque jour à sa gloire par de nouveaux exploits, et que la famille de Jerson, toujours aussi généreusement protégée par lui, jouissait d'une paix profonde... Clara avait déposé entre les mains du père Arsène le billet de Valmore, mais elle pouvait garder et relire les lettres d'Honorine , et c'était une consolation!...

Euphémie ne donna à Clara aucun rang à la cour, et même aucun titre, puisqu'elle n'aurait pu en avoir qu'un subalterne dan3 une cour qui n'adinettait que des femmes de la plus haute naissance. Mais Clara fut logée dans Tappartement même de la princesse; elle ne parut ni aux fêtes, ni aux cercles, elle resta dans Tintérieur inime de la princesse, enfermée tête à tête avec elle une partie des journées, admise dans les petits appartements de rélecteur, où la princesse allant toujours sans dames, ne menait que Clara ; et le reste du temps, quand la princesse était en représentation ou au spectacle, Clara restait seule dans son cabinet, occupée à lire ou à broder pour Euphémie.

Cette vie sédentaire et retirée convenait parfaitement à Clara» Plus d'une fois la princesse voulut lui procurer quelque dissipation et la mener au spectacle dans une loge grillée, mais Clara s'y refusa constamment : et son goût pour une solitude absolue, réuni à tant de jeunesse et de beauté, porta au comble l'estime de la princesse pour elle, d'autant mieux qu'Ëuphémie connut aisément que ce dénûment de vanité et cet amour de la retraite étaient fondés sur la base solide de la plus haute piété. Clara ne voyait point d'hommes, à l'exception de l'électeur, dd prince héréditaire , frère aîné d'Euphémie, et du vieux chambellan, son premier protecteur ; c'était la seule personne attachée à la cour qui se trouvât quelque-

fois chez le prince quand Euphémie s*y rendait en visite. Les jours où le prince soupait dans ses petits appartements, Clara se retirait avant l'arrivée des personnes qu'il admettait dans sa société intime. Ainsi les seigneurs de la 30ur n'avaient pu l'entrevoir qu'à ^ dérobée, mais c'en était assez pour être aussi charmés que surpris de sa grâce et de sa beauté. En vain les dames de la cour et surtout la baronne de Kleben, qui avaient vu plus longtemps Clara chez la princesse, soutenaient qu^elle n'avait que de l'éclat, qu'elle n'était belle qu'au premier coup d'œil, et que sa figure avait mille défauts; on n'en fut pas moins persuadé que cette jeune Olympe était la plus belle personne qui eût encore paru à la cour. L'envie et la malignité essayèrent alors de découvrir quelques taches dans la vie de cette nouvelle favorite : on prit des informations dans le quartier de Marcelle, et Marcelle elle-même fut interrogée ; mais toutes ces recherches n'aboutirent qu'à prouver que Clara était en eiïet une orpheline remplie d'innocence et de piété, qui n'avait quitté son couvent que pour venir chercher un asile en Allemagne, chez la parente du religieux son protecteur. Il fallut se borner à saisir tous les moyens de rabaisser sa personne et de lui donner des ridicules. Rien n'était plus difficile. On ne pouvait dire qu'enivrée de sa faveur, elle promettait sa protection, et qu'elle se vantait de mener la princesse, et même l'électeur, sur lequel Euphémie avait un ascendant suprême. Clara ne voyait personnefet lorsque la baronne se trouvait avec elle dans le cabinet d'Euphémie, Clara travaillant,^^ les yeux baissés sur son métier, gardait un profond silence. Si la baronne lui parlait, elle répondait d'un ton doux et respectueux, mais avec la plus extrême brièveté. On prit le parti de dire qu'elle était la personne du monde la plus bornée, et qu'en même temps elle avait un orgueil, < une hauteur et une suftisance qui perçaient dans tous ses mouvements. On nia sa faveur; car les courtisans croient que la rendre douteuse dans l'opinion des autres.

c'est presque Tannuier, parce qu'ils envient bien moins l'estime des princes que les hommages qu'elle procure. On soutint qu'Euphémie ne regardait Clara que comme kine ouvrière assidue dont le travail lui plaisait; on affecta même \ en parlant d*elle, de ne la désigner que 60US le titre de la brodeuse de la princesse.

Tout se sait à la cour ; les choses confiées dans les plus petits comités sous le sceau de la confiance la plus in* time, parviennent en peu de temps à Toreille des princes : une rivalité passagère suffit souvent pour rompre des liaisons de convenance^ et ces ruptures produisent toujours quelques délations secrètes. Euphémie apprit donc avec certitude, au bout de deux ou trois mois, de quelle manière on parlait de cette jeune personne qui lui devenait tous les jours plus chère. Elle se promit de la venger avec éclat. Les fêtes qu'on lui donnait chaque année pour célébrer le jour de sa naissance lui en procurèrent bientôt Toccasion . Ces fêtes duraient trois jours ; rélecteur et le prince héréditaire faisaient avec solennité tous les frais des deux premiers, et c'était une personne de la cour qui donnait la troisième fête, dont la princesse exigeait que toute étiquette fût bannie. La baronne devait, cette année même, avoir l'honneur de donner Gette,dernière fête, et, par conséquent, de recevoir chez elle rélecteur et ses enfants. Ce jour arrivé, Clara, malgré sa résistance, sa répugnance extrême et sa timidité, fut obligée de se laisser parer magnifiquement; on la revêtit d*une robe d'étoffe d'argent; on posa une superbe chaîne de pierreries sur son sein toujours modestement couvert d*une double gaze ; on entrelaça des diamants ,dans ses beaux cheveux, ensuite la princesse la conduisit en triomphe chez la baronne de Kleben. Clara , dans jcette éblouissante parure, éprouvait un tel serrement de cœur, qu'il lui fallut le plus grand empire sur elle-même pour l'empêcher de fondre en larmes : cette robe brillante et blanche lui rappelait celle qu'elle avait essayée, et qu'elle aurait portée le jour de ses noces!...., D'ail-

(leurs, en songeant que son vrai nom, fameux dans toute FEuropc par un forfait sans exemple, était partout en horreur, il lui semblait, malgré son innocence, qu'elle usurpait la tendresse de cette princesse sensible et bienfaisante ! Elle rougissait de ses bontés, sa faveur n'était pour elle qu'un poids accablant, et qu'un pénible sujet d'inquiétude ; car, privée par un destin cruel et bizarre de la douce sécurité de la vertu, elle craignait mortellement réclat et le grand jour. Elle ne jouissait pleinement de son innocence que seule avec Dieu ; elle retrouvait dans le monde toutes ces idées nécessaires à la société qui font de notre nom une partie de nous-mêmes si essentielle , que la calomnie ne peut l'attaquer sans nous blesser profondément. Alors, en aigrissant le ressentiment naturel causé par l'injustice, la conscience la plus pure aigrit peut-être quelquefois nos maux; elle ne les calme et ne les dissipe entièrement que loin des yeux de tous les hommes.

Cependant Euphémie monte en voiture, seule avec Clara , on se rend chez la baronne, on arrive ; la ba- • ronne et toutes les dames viennent recevoir la princesse sur le haut de l'escalier... et, en Tapercevant appuyée sur le bras de Clara, on reste pétritié 1... Les compliments^ les remerciments d'usage expirent sur les lèvres tremblantes de la baronne ; elle rougit, pâlit , balbutie, perd la tête... Quel événement!... La brodeuse de la princesse admise dans une fête, à la vérité sans étiquette, mais où Ton n'a rassemblé que des femmes qui, par leur naissance, peuvent entrer dans tous les chapitres d'Allemagne !... La brodeuse de la princesse ^miMe fois plus belle, plus majestueuse, plus éclatante que toutes ces grandes dames 1... Tandis qu'on s'étonne, qu'on envie, qu'on murmure tout bas, Euphémie s'avance et dit à la baronne en souriant et en lui montrant Clara : N'êtes-vous pas surprise de la voir à une fête, elle qui jusqu'ici arefusé de paraître à toutes celles de lacouir?... Oui; Madame, répondit la baronne, je suis très-surprt^e /

Je m*y attendais, reprit Euphémie. Mais ne devant trou* ver ici que mes amis J'ai voulu y amener ma fille adop* tive. En disant ces paroles Euphémie poursuivit sa marche, et suivie d'un nombreux cortège et tenant toujours Clara sous le bras, elle entre dans une salle superbement décorée, dont toutes les fenêtres ouvertes donnaient sur un jardin illuminé. Clara (quoiqu'elle dansât parfaitement) avait annoncé qu'elle ne dansait point. La princesse s'assit dans un fauteuil, elle fit placer Clara sur une banquette à cAté d'elle, et le bal commença.

La princesse jouissait délicieusement de l'un des plus doux plaisirs du pouvoir souverain et de la grandeur; celui d'élever ce qu'on aime, de donner au mérite des marques publiques d*estime , de faveur, et d'humilier, de confondre les intrigues et les envieux. Combien d'ennemies cette brillante soirée fit à Clara !. •• Les coquettes, les ambitieuses, toutes les mères qui avaient des filles de cet âge, et qui, en calculant leurs quartiers de noblesse, ne concevaient pas que la princesse , voulant adopter une jeune personne , eût fait un tel choix... Le tourment de la haine et de l'envie fut porté au comble par l'admiration de tous les hommes. Tout le monde aussi fut frappé de l'étonnante ressemblance d'Euphémie et de Clara; les vieux seigneurs surtout crurent re* voir la princesse à l'âge de dix-huit ans, quoiqu'ils trouvassent en secret queClara était infiniment plus belle que ne l'avait jamais été la princesse.

L'électeur et le prince héréditaire arrivèrent à l'heure du souper : rien ne manqua au triomphe de Clara ; ces deux princes s'occupèrent d'elle avec l'air de la plus flatteuse intimité , et l'électeur la fit mettre à sa table. Au milieu de tous ces honneurs, Clara mélancolique , mais simple, douce, obligeante, parla peu, répondit toujours avec grâce, souvent avec esprit; son maintien fut parfait, sa reconnaissance pour l^s princes eut l'expression convenable de respect et la dignité personnelle qui préserve de l'exagération et de l'enivrement. Sa po-

litesse avec les courtisans ne ressembla point à Vaffahi^ lité qui ne convient qu'aux princes, et qui n'est dans les particuliers que de Timpertinence et de la fatuité ; elle n'eut avec aucune femme une contenance froide et dédaigneuse ;*Ji\e ne prit point avec quelques personnes les airs protecteurs d'une favorite qui veut plaire ; elle fut constamment noble, naturelle, aimable ; on remar- . qua qu'elle n'affecta pas une seule fois de parler à Toreille de la princesse , ou de lui dire quelques mots à demi bas. Elle cbarma tous ceux qui n'étaient pas décidés d'avance à la baîr.

La princesse et Clara quittèrent la fête un peu avant minuit. Elles retournèrent à un quart de lieue du château de Ja baronne , dans une maison de plaisance de l'électeur, où la princesse devait passer tout Tété» On était aux premiers jours du mois de juin. La nuit était si calme et si belle, que lorsque Clara fut déshabillée, elle descendit seule dans un petit bois de peupliers, enfermé dans l'enceinte du jardin particulier de la princesse. Elle s'assit, à l'extrémité du bois, sur le bord d'un bassin entouré de mousse, et ses yeux se fixèrent sur un canal assez éloigné^ mais qui, réfléchissant les rayons de la lune, formait au milieu d'une allée de jeunes saules un long sillon de lumière.... Le bois, les eaux, la nature entière, tout était mort et tranquille. Clara, après cette fêle bruyante, jouissait avec délices du calme et du silence? Que je suis bien ici! se disait-elle ; je n'y sens plus le poids du nom fatal que je porte, et l'inquiétude du my«:*ère qui doit toujours envelopper ma triste existence!..... Seule avec l'auteur de l'univers, je suis Clara sans rougir ! Oh * combien je vous envie, solitude heureuse du désert! lieux paisibles où des âmes pures et religieuses ont trouvé la ravissante image du ciel ! La majesté de Dieu remplit seule votre immense étendue , et les échos de vos grottes et de vos rochers n'ont répété que les louanges de l'Éternel ! Terre fortunée, dédaignée par l'ambition humaine, les sueurs du pauvre ne vous

ont point arrosée, vous n*êtes point souillée de sang ! Ah! restez à jamais sans culture , afin qu'il y ait encore un asile sur la terre pour Tinnocence opprimée ! Hélas ! la première charrue qui traça le premier sillon ruvrit en même temps la route de l'industrie et celle de Tavarice et du crime!... Que ne puis-je aller m'ensevelir dans ces saintes retraites oà mon imagination m'a transportée tant de fois ! Là, les passions s'anéantissent et la sensibilité s'exalte ; là, le cœur, en se purifiant, s*embrased'uD amour suhlime , d'un amour ardent et sans agitation comme sans inquiétude, et que rien ne combat et ne traverse!... Mais où laissé-je égarer ma pensée!... La sagesse suprême n'approuve pointées vœux superflus. Ne peut-on trouver Dieu que dans ces profondes solitudes, et la place qu'il nous assigne dans cette courte vie n'estelle pas celle qui doit nous plaire?... ou du moins ne devons-nous pas tâcher de la rendre supportable? Oui , je veax repousser loin de moi ces idées mélancoliques; ne sont-elles pas des espèces de murmures qui peuvent mener à la misanthropie?...

C'était ainsi que Clara , toujours éclairée, guidée par la morale évangélique, combattait cette tristesse vague et froùdeuse, trop naturelle aux cœurs soufi'rants. C'est ainsi que la véritable piété réprime et rectifie tous les sentiments condamnables et même les plus spécieux ; elle ne veut point que le dégoût des faux biens nous fasse mépriser tes institutions humaines que la Providence soutient et perpétue.* Si la religion conduit quelques élus daas le désert, elle en a fixé davantage et dans le monde et sur le trône. Elle bénit Thumble obscurité du cénobite; mais elle a sanctifié mille fois les talents, le génie et la gloire. Elle nous demande surtout les qualités et les vertus qui conviennent le mieux à notre situation ; elle exige que la résignation et la persévérance nous enchaînent dans l'état où nous pouvons faire le plus de bien ; elle montre à tous les hommes le même but , elle leur promet la môme récompense, et leur oflre l'espé-

rance la plus sublime. Ainsi cette inquiétude, ce mécontentement secret, qui jettent sur les objets présents et sur l'avenir un voile si funèbre^ ne peuvent produire un état habitue) de mélancolie que dans l'imagination égarée des infortunés qui doutent de tout : tels sont, pour les cœurs sensibles, les tristes résultats du scepticisme; les âmes pieuses sont à Tabri de ces funestes égarements.

Cependant, le lendemain matin de la fête, la grande maîtresse, baronne de Klében, se rendit chez la princesse, sous prétexte de la remercier de l'honneur qu*elle avait reçu la veille, mais surtout pour avoir avec elle une explication sur Clara. La baronne ayant élevé Euphémie, avait, tête à tête avec elle, le droit de lui parler avec une liberté que la reconnaissance d'une élève devait autoriser. La baronne porta la parole au nom de toutes les dames de la cour, du moins elle assura qu'elle exprimait leurs sentiments; et après un long discours sur les con- Tenances, les bienséances, Tétiquette, elle termina par cette phrase: J'ai cru, IVladame, devoir vous offrir toutes ces vérités, et, au risque de vous déplaire, j'ai eu le courage de vous les dire. La baronne prononça ces paroles avec une emphase qui fit sourire la princesse. Je vous assure. Madame, répondit-elle, que je ne vois pas le moindre courage dans tout ce que vous venez de me dire ; car vous savez parfaitement que vous ne risquez rien du tout en me parlant ainsi. De quoi se plaint-on? Que j'aie introduit dans une fête particulière,«et sans cérémonial » une jeune orpheline très-bien née, et qui est également intéressante par ses malheurs, sa parfaite éducation, son innocence et ses vertus. Je puis m'étonner à mon tour que mes sentiments pour elle, ma tendresse de mère, ne lui suffisent pas pour être accueillie avec empressement et reçue avec plaisir. — Mais, Madame, Votre Altesse la

connaît depuis si peu de temps Ce temps m'a sufii

pour la juger, la chérir et l'adopter —L'adopter,

Uadamel En vérité , personne ne croira à cette

étrange adoption. •-- Eh bien, j'en prouverai la réalité : je vous déclare, Madame, que Télecteur compte élever si haut la fortune de celui qui recevra sa main, je suis décidée, de mon côté, à lui donner en outre une telle dot, que je n'aurai certainement que Feoibarras du choix.

A ces mots, la baronne, vivement frappée, recueillit an moment ses esprits. Une réflexion rapide changea tout à coup ses dispositions. Elle connaissait Euphémie; elle savait que cette princesse était invariable dans ses résolutions et dans ses attachements L'ambition aperçoit en masse d'un seul coup d'œil tout ce qui la tente... La baronne vit en un instant cette jeune orpheline héritière de tous les biens et de toutes les pierreries de ta princesse; elle vit les honneurs accumulés sur la tête de son mari ; elle vit enfin le plus grand parti de la cour et de l'Allemagne ; et après un long silence : Quoi, Madame, dit-elle du tôt )e plus radouci, vous aimez à ce

point cette jeune personne ! «-> Oui , Madame , et

rélecteur et mon frère feront pour elle tout ce que mon affection pourra désirer. — - Vous l'aimez véritablement, reprit la baronne, il suffit. Je puis donc enfin, poursuivit-elle d'un ton à la fois solennel et sentimental, je puis donc vous donner une grande preuve d'attachement !.... J'ai un second fils, il a vingt-cinq ans; je demande pour lui, à Votre Altesse, la main d'Olympe... La surprise d'Euphémie fut extrême. 11 y avait dans celte surprise de la joie, du mépris , et cependant un peu d'attendrissement. Euphémie avait beaucoup de pénétration ; son esprit lui disait bien que la seule cupidité produisait dans les idées de la baronne cette soudaine révolution ; mais son cœur et sa vanité étaient si touchés de cette offre, qu'elle en sut gré à la baronne, et qu'elle crut lui en devoir quelque reconnaissance. Il est si rare que Ton ne gagne rien à flatter le faible des princes, qu'on ne saurait trop admirer à la cour l'inflexible droiture, et la constante sincérité, quand par hasard elles s'y trouvent*

La princesse remercia la grande maîtresse avec une grâce qui ressemblait à la sensibilité ; elle lui dit les choses les plus ilatleuses. La baronne s'attendrit. Euphémie lui serra afTectueusement les mains et Tembrassa; et la baronne, croyant obtenir une faveur qu'elle n'avait jamais eue , sortit de chez la princesse avec un air mille fois plus hautain et plus impertinent que de coutume. Elle fut le reste du jour inabordable pour tous les indifférents, et radieuse dans sa famille. Elle accabla de sa dédaigneuse distraction tous ceux qu'elle n'aimait pas ; sa démarche, son ton, son maintien, eurent quelque chose de triomphal. Elle confia à ses amis intimes cette grande entrevue; sa vanité n'oublia pas d'orner ce récit d^une infinité de mots brillants et touchants de son invention ; et tandis qu'elle s'applaudissait d'une démarche qu'elle regardait comme un trait admirable de présence d'esprit et de génie, tandis qu'elle formait mille nouveaux projets de grandeur, Clara, enfermée avec la princesse, refusait avec autant de fermeté Sue de froideur l'honneur de s'allier à l'illustre maison e Kleben. Clara annonça de plus qu'elle était décidée à ne se marier jamais, en ajoutant qu'elle n'envisageait d'autre bonheur dans l'avenir que celui de consacrer entièrement sa vie à sa généreuse bienfaitrice. Ce discours, prononcé avec cet accent de vérité qui persuade, émut et toucha la princesse jusqu'au fond de l'âme. Elle admira une résolution qui lui donnait la certitude de jouir sans partage de l'affection de Clara, et de ne jamais se séparer d'elle un seul instant. Cependant elle combattit son dessein; elle lui peignit tous les avantages brillants d'une grande alliance; elle lui fit l'éloge du jeune comte de Kleben : tout fut inutile; et la princesse connut, avec une satisfaction inexprimable, que Clara était absolument inaccessible aux séductions les plus naturelles de la vanité et à l'ambition la plus légitime. Eh bien ! ma chère Olympe, s'écria Euphémie en la serrant dans ses bras avec transport, vous n'y perdrez rien ; vous

aurez dans cette cour le rang, le titre, les honneurs que

la plus haute alliance aurait pu vous y procurer Ah I

Madame, interrompit Clara, ne me forcez pointa paraître dans le monde... — Vous ^erez toujours libre de ▼ivre dans cette profonde solitude; mais je veux qu'on sache à quel point je vous aime : en vous élevant ainsi, c^est moi seule que je prétends satisfaire. Clara s'opposa vainement à ce projet; la princesse y attachait son bonheur et sa gloire.

Durant ce long entretien, iebruitdu mariage du comte de Kleben et de la jeune Olympe circulait déjà sourdement à la cour. Les ennemis de la baronne, en enviant en secret son bonheur, montraient la plus vive indignation decequ*ils appelaient une bassesse et une mésalliance. Les indifférents s'étonnaient; les amis trahissaient mystérieusement le secret, ou le niaient faiblement, mais d'un ton sec et capable d'en imposer au vulgaire des courtisans. Plusieurs personnes qui, n'étant instruites d'aucun détail , savaient seulement qu'il était question d'assurer un sort à la jeune favorite, tirèrent parti de cette lumière pour inventer et pour répandre les fables les plus absurdes, non à la cour , mais à la ville, oi^ les courtisans sans crédit persuadent si souvent qu'ils sont initiés dans tous les secrets d'État. Ainsi la nouvelle la plus accréditée de la ville, parce qu'on la tenait de bonne part, fut qu'Olympe allait épouser de la mam gauche le prince héréditaire.

La journée se passa de la sorte. La baronne ne vit Euphémie qu'en représentation, et la princesse affecta de la traiter avec plus de distinction que jamais. Avant de la quitter, elle lui dit à Toreille qu'elle la priait de se rendre chez elle le lendemain dans la matinée.

ua baronne mitleplusgrandempressementàse trouver au rendez-vous indiqué, et elle arriva de si bonne heure chez Euphémie, que, n'étant point encore attendue, elle trouva Euphémie et Clara déjeunant tête à tête. A l'aspect de la grande maîtresse^ Clara se leva et voulut se

retirer. La baronne attribua ce mouvement à ia timidité ; elle ne douta point qu'elle ne fût là pour lui être présentée comme sa future belle-fiUe, et, s'avançant préci- .pitamment , elle la retint. Alors, se retournant vers la princesse : Madame me permet-elle, dit-elle, d'enibrasser notre enfant? Clara reçut cet embrassement avec autant d'embarras que de respect, et aussitôt , après avoir fait une profonde révérence, elle s'échappa. Il fallut enlin avoir une explication, et ce ne fut pas sans une violente suffocation d'orgueil et de colère que la baronne apprit que la brodeuse de la princesse avait Tinsolente démence de refiTser la main de son fils , du comte de Kleben, allié d'assez près à la maison de Brandebourg et à celle de l'électeur !..• La princesse crut adoucir ce refus en assurant que Clara était pénétrée des bontés de la baronne, et qu'elle conserverait toute sa vie le souvenir de l'honneur qu'elle avait daigné lui faire. Son goût pour la retraite, ajouta-t-elle , et son attachement pour moi, lui font désirer de conserver sa liberté, afin de me ia consacrer tout entière. La baronne interrompit Eupbémie; et, s*efforçant vainement de cacher soii dépit, elle répondit avec tant d'aigreur^ et une ironie si insultante pour Clara, que la princesse rompit tout à coup la conversation et la congédia sèchement.

La baronne, outrée, fut dire dans sa famille qu'elle avait eu une scène trè^-vive avec la princesse ; que le mariage était rompu, grâce au ciel : car elle avouait qu'elle n'avait jamais sincèrement désiré une alliance aussi étrangement disproportionnée. Ainsi elle laissa croire que la rupture venait d'une discussion sur les conditions, et non du refus de Clara, refus insupportable, qu'elle dissimula avec le plus grand soin, mais dont tout le monde fut informé avant la fin du jour.

La baronne avait toujours montré une extrême aversion pour Clara ; on savait qu'au fond elle n'aimait pas la princesse : ainsi ses motifs en demandant la. main de Clara ne pouvaient être douteux. A la cour, une bassesse

qui réussit n'y paraît gaère en général qu'une démarche adroite et bien combinée ; et ce qu'on admire le plus là , c*est Tesprit de conduite (quel qu'il soit) qui fait parvenir à ses fins. Par la même raison , une bassesse inutile y couvre i'un ridicule ineffaçable» surtout parce qu'elle décèle le manque de goût, de finesse et d'esprit. On se déchaîna tellement contre la baronne, que ses amis même (qui avaient reçu sa confidence avec une parfaite approbation) convinrent en secretqoe cette conduite était ineicusable; et ils ajoutèrent qu'ils l'avaient jugée telle dès le premier moment. Au reste, ce n'est |)oint là» dans le grand monde, manquer aux devoirs de l'amitié; pourvu que l'on parle ainsi d'un ton et d'un air consternés» que Ton répète bien que Ton gémit de ces torts et de ces travers dont on est forcé de convenir» on est toujours un ami fidèle et parfait.

Cependant la princesse» malgré la sincère opposition de Clara» obtint pour elle tout ce que sa tendresse désirait; elle lui fit don d'une belle terre. L'électeur voulut qu'elle en prît le nom. Clara eut un diplôme qui lui donna le titre de comtesse; il fut décidé qu'elle ne s'appellerait plus désormais que la comtesse de Niémen. Euphémie exigea qu'elle parût une seule fois publiquement à la cour» pour être présentée avec son nouveau titre à i'électeur et au prince héréditaire. Elle eut èia livrée, des domestiques» une Toiture et des chevaux. On lui assigna un revenu ; on lui arrangea un bel apparté* ' ment, tenant et communiquant à celui de la princesse. Toutes ces choses confirmèrent la nouvelle répandue dans la ville » et qui bientôt prit crédit à la cour même : on fut généralement persuadé que Clara avait épousé secrètement le prince héréditaire.

Dans cette nouvelle situation » Clara ne changea rien & son genre de vie solitaire. Toujours enfermée, toujours occupée par la prière» le travail et la lecture, et toujours inaccessible à toute liaison nouvelle ; ne se montrant ja« mais» n'ayant nulle dépense à faire, elle n'employa son

revenu qa*à soulager secrètement les pauvres. Ne se mêlant de rien^ elle ne fit usage de son crédit que pour acquitter une dette de reconnaissance. Elle obtint une grâce ({ui doublait la fortune de la veuve Marcelle; elle ne fit jamais d'autre demande. Son affection pour Euphémie égalait celle qu'elle avait pour le père Arsène : indépendamment de la plus vive reconnaissance, elle avait pour cette princesse un penchant naturel qui lui faisait trouver un charge toujours nouveau dans son intimité; mais cet attachement si profond et si tendre n'était pas parfaitement heureux. Clara, loin de pouvoir ouvrir sou cœur à celle qu'elle chérissait comme la meilleure des mères, était forcée, au contraire, de lui cacher tous ses funestes secrets. Elle ne jouissait de sa conGance qu'avec une sorte de remords, en songeant qu'elle lui refusait la

sieiine! Mais comment la lui accorder? Mootalban

existait toujours ! Et celle qui , pour ne point dénoncer son père, s'était laissé chaîner, aux yeux de celui qu^elle aimait, d'un tel forfait ; celle qui s'était résignée à Tigno^ minie et à la mort, pouvait-elle être tentée de dévoiler à qui que ce fût au monde ce qu'elle cachait à Valmore. D'ailleurs, au moment de l'instruction du procès , elle pouvait d'un mot se justifier pleinement. Le temps et i'éloignement des lieux où fut commis le crime rendaient la justification moins facile et moins évidente. Et quels fieraient les fruits de cette contidence coupable et dangereuse, en supposaut même que la princesse gardât fidèlement le secret? De l'affliger inutilement, et de perdre par une telle imprudence une partie de l'estime de sa bienfaitrice, celle du père Arsène, et la sienne propre. On est inviolablement attaché à un secret pour la sûreté duquel on a consenti à donner sa vie, et que la religion commande de garder toujours. Clara n'eut donc jamais la tentation de se faire connaître à la princesse , mais cette réserve nécessaire déchirait souvent son cœur. Elle éprouvait encore unj peine d'un autre genre, qui i'afl'ectait vivement. La princesse jouissait de la réputation la

plus parfaite. Tont le monde admirait la piété filiale qui lui avait fait refuser des alliances royales, et dédaigner des couronnes pour dévouer sa vie à son père ; rélecteur Tadorait et vantait sans cesse sa verlu , la perfection de sa conduite, et les sacrifices généreux qu'elle avait faits pour lui. Toute la cour était aux pieds d'Euphémie; son pouvoir surpassait infiniment celui même du prince hé« réditaire. Comme elle l'en faisait jamais qu'un usage bienfaisant et sage, elle était universellement aimée et révérée; et néanmoins Clara ne voyait que trop que, loin d'être heureuse^ elle était dominée par une tristesse secrète également insurmontable et profonde. Euphémie, plus d'une fois, dans ses entretiens avec Clara, avait laissé échapper des mots mystérieux qui montraient assez que, non-seulement elle était mécontente de son sort , mais qu'elle gémissait sous le poids accablant d'un grand chagrin ignoré de tout le monde. Clara n'avait jamais osé la questionner ; elle s'était contentée de s'attrister avec elle.

Un matin, Clara éprouva la joie la plus vive, en recevant une lettre d'Honorine, qui lui donnait les plus heureuses nouvelles de Valmore, et qui lui apprenait en même temps que les Rochelais venaient de conclure une trêve avec les royalistes, et que tout le monde pensait que cette trêve serait suivie de la paix. Il était permise Clara de montrer l'intérêt qu'elle prenait à la paix ; elle avait besoin d'épancher sa joie , et pour en parler elle sortit plus tôt que de coutume de son appartement pour se rendre dans celui de la princesse. Elle avait une clef du cabinet d'Euphémie, elle entia doucement, et en entr'ouvrant la porte du cabinet elle aperçut Euphémie seule, assise sur un canapé et fondant en larmes. Le premier mouvement de Clara fut d'aller se jeter aux genoux de la princesse, de saisir une de ses mains qu'elle pressa contre son cœur, en disant d'une voix entrecoupée : Vous avez des peines que j'ignore, je puis les partager sans les connaître : oh ! laissez votre Olympe pleurer

avec vous!.... Ëuphémie, relevant Clara, la serra longtemp» dans ses bras y ensuite la faisant asseoir à côté d'elle : Mon enfant, dit-^Ue, je ne vous connais que depuis huit mois, mais cette sympathie indéfinissable qui nous unit vous a donné sur mon cœur, dès les premiers

moments, tous les droits d'une ancienne amitié Un

secret inviolablement gardé jusqu'ici> un secret terrible^ me pèse depuis longtemps avec vous, il ne m'échappe point, ma tendresse pourvou^ le déposera avec réflexion dans votre sein Ici les pleurs d'Eaphémie redoublèrent, Clara, saisie et tremblante^ y mêla les siens, et après un long silence, Ëuphémie reprenant la parole : Tout le monde, dit-elle, s'attendrit sur les maux d'un être malheureux, flétri et persécuté par la calomnie; du moins alors on peut opposer à l'injustice le témoignage secret d'une conscience pure, on peut se flatter que l'imposture sera tôt ou tard confondue, et que la Providence fer^ triompher la vérité. Toutes les douceurs, tous les charmes de l'espérance sont réservés aux cœurs innocents 1

Ce début causa à Clara la plus profonde émotion. .... Mais, poursuivit la princesse, trouver au fond de son âme un témoin qui dépose contre la voix publique, et qui dément des louanges usurpées!... recevoir des hommages et des témoignages, de reconnaissance qu'on ne mérite pas, tromper la tendressfe qu'on partage, abhorrer la fausseté, et jouer le rôle affreux d'une hypocrite!.... voilà des tourments sans consolation , et ce sont les miens !... Non, il n'esl pas possible, s'écria Clara, vous, Madame, dont toutes les actions secrètes sont si pieuses, si bienfaisantes.... Oui, reprit Ëuphémie, j'aime à don* ner, j'aime les infortunés; oui, sans doute, j'étais née pour la vertu;... mais, coupable d'une faiblesse inexcusable, j'abuse de la généreuse crédulité du meilleur des pères.... J'ai paru lui* sacrifier les trônes qui m'ont été offerts; hélas ! je ne les ai sacrifiés qu'à la plus funeste passion l... — ciel 1... — Je suis mariée secrètement

depuis vingt ans... A ces mots, Clara, pétriOée d'étonnement; resta on moment immobile ; ensuite, penchant la tête sur les genoux de la princesse, elle arrosa de pleurs ses deux mains qu'elle serrait fortement dans les siennes. Mon enfant, reprit Euphémie, vous êtes ma seule, mon unique consolation!... Laissez-moi me remettre d*une si vive émotion, et me préparer à ce friste récit; i) sera pour votre jeunesse une leçon salutaire; vous y verrez que si Ton échappe à la censure des autres, on en trouve une plus sévère au fond de sa conscience; vous y verrez enfin quelle punition le ciel équitable réserve à la témérité de l'inexpérience qui ose s^affranchirderobéissance filiale, et former des nœuds mal assortis... Demain vous saurez tout.

Cette première confidence pénétra Clara de reconnaissance et de compassion pour cette princesse intéressante qni lui donnait ainsi la preuve la moins douteuse et la plus touchante d'une véritable affection. Le lendemain matin de bonne heure, Euphémie l'envoya chercher. Clara s'assit sur des coussins aux pieds de la princesse , qui commença son récit en ces termes :

a J'étais encore au berceau lorsque je perdis ma » mère. Mon frère, plus âgé que moi de dix ans^ pou- D vait déjà essuyer les larmes de mon père ; mais bien- » tôt je devins Tobjet des plus tendres soins de ce père, x> si indulgent et si sensible; il prit pour moi dès lors B cette vive affection qui a toujours été depuis le sen- ]> timent dominant de son cœur. Ma tendresse répondait » à la sienne, et ma plus tendre consolation est de me » rappeler ce temps où je Faimais de préférence à tout, » et oh nul sacrifice n'aurait pu me coûter pour lui !.... » Il ne négligea rien pour me donner une excellente D éducation. On nomma la baronne de Kleben ma gou- » vernante, mais ce fut pour elle plutôt un titre qu'un B emploi ; ma véritable institutrice fut madame Merthal^ » ma sous-gouvernante. Cette femme respectable réunis*

» sait à un éminent degré les talents les plus distîngaës D aux qualités les plus attachantes du cœur et de Tesprit. D Je Ja chérissais Je profitai de ses leçons; et lorsqu*on D forma ma maison, je suppliai Télecteur de laisser au- D près de moi madame de Merlhal, comme une amie D dont je ne pouvais me séparer, et comme un guide s qui m'était nécessaire encore. J'avais à peine atteint » ma dix-huitième année qu'il fut question de me ma- D rier; mais mon attachement pourmon père et pour » mon pays me fît rejeter sans balancer cette proposition, D en annonçant que je ne consentirais jamais qu'avec un » mortel chagrin à quitter mon père et à m' expatrier. » L'électeur me sut gré de ces sentiments, mais il pensa D que le temps les changerait.

» Je venais d'entrer dans ma vingtième année, lorsque le comte de Rosenberg, âgé de vingt-quatre ans, » parut à la cour. Une fîgure noble et brillante , une » physionomie sur laquelle se peignaient une assurance » et une fîerté remarquables, surtout à cet âge, des ma- D nières froides, mais polies et remplies de grâce et d'é- » légance : tel était l'extérieur du comte de Rosenberg. » Né avec l'esprit le plus dominateur, il est du petit » nombre des hommes qui, dès leur premier pas dans le v monde, se sont formés, d'après leur inclination et leur » caractère, un plan invariable de conduite, et qui ja* D mais ne s'en sont écartés. Le comte de Rosenberg n'a » cultivéen lui que les qualités qui peuvent servir à l'am- » bition : son courage, son activité, sa prudence et sa D discrétion sont extrêmes; sa persévérance est infati- » gable. Trop fier pour avoir de la cupidité, il aime l'é- » clat et non l'argent ; il est magnifique et libéral. La i> plus grande lâcheté à ses y^ux, c'est de renoncer à un y> dessein mûrement réfléchi. Profondément dissimulé » lorsqu'il s'agit d'atteindre son but, il est incapable du » moindre déguisement lorsqu'il n'a nul intérêt à feindre. 11 ne montre aucune espèce de prétention dans la société» il n'en a point : il dédaigne tous les petits

» succès ; il a trop d'orgueil pour avoir de la vanité. » L'ambition, en étouffant sa sensibilité, en exaltant son » imagination, n'a point corrompu son âme. Il a le bex> soin de s'élever et de briller, mais il eut toujours cey> lui de s'estimer lui-même. Il est vrai qu'il n'accorde x> son estime qu'aux vertus et aux actions éblouissan- » tes, et qu'il ne regarde que comme des faiblesses ou x> des puérilités tous les procédés délicats qui, pour les x> cœurs sensibles, sont des devoirs. Tout ce qui a de la D grandeur l'émeut et le transporte ; sa générosité na- » turelle pourrait l'emporter dans son cœur sur l'ambi- » tion même, et jamais il ne résistera à la satisfaction 9 de faire une action véritablement héroïque, dût-elle » être ignorée et lui coûter sa fortune.

» L'expérience seule a pu me faire connaître entiè- D rement le comte de Rosenberg tel que je viens de le » dépeindre; pour mon malheur jeTai vu longtemps D sous d'autres traits, du moins à beaucoup d'égards!... » J'avais auprès de moi, à cette époque, une jeune personne d'une grande naissance, mais sans fortune, dont le mariage était arrêté avec l'un des plus riches x> seigneurs de cette cour, le prince de Lobeck. Ce der- » nier était absent pour quelques mois, et les noces de- D vaient se faire sans retard à son retour. Ulrique (c'est » le nom de la jeune personne) se mariait sans amour, x> mais sans aucune répugnance.

D Le comte de Rosenberg était à peine à la cour de- » puis cinq ou six jours, que tout le monde remarqua x> ses empressements et ses soins pour la jeune Ulrique ; B j'en fus moi-même vivement frappée. On eut beau i> avertir le comte qu'Ulrique était engagée, rien n'arrêi> ta l'ardeur de ses poursuites, ce qui parut d'autant B plus extravagant, que, quoiqu'il fût d'une des plus » anciennes et des plus illustres maisons d'Allemagne, D il était le dernier rejeton d'une famille totalement » ruinée, et qu'il paraissait impossible qu'il pût se flat- » ter que les parents d'Ulrique préférassent son alliance

» à celle du prince de Lobeck, qui, d'ailleurs, avait reçu » leur parole.

D Un soir, à mon cercle, un nœud de ruban se dëta- » cha des cheveux d'Ulrique et tomba à terre; le comte, x> toigours auprès d'elle, le ramassa. Ulrique tendit la » main croyant qu'il allait le lui rendre. On ne Taura D qu*avec ma vie, dit-il tout haut, et il le garda. Le lendemain, à un bal de la cour, il parut dans un quadrille p avec ce même ruban noué autour de son bras. Ulri- » que lui témoignant que cette espèce de galanterie lui D déplaisait : Si c'était un don, répondit-il, je le cache- » rais ; c*est une conquête, et je m*en pare. Les folies de » ce genre intéressent naturellement , et surtout les p femmes. La jeunesse du comte et ses agréments per- D sonnels donnaient dii charme à son audace et à cette » passion romanesque. Tous les yeui étaient fixés sur lui ; j'entendais répéter sanscessequ*ilétait charmant,

D qu'il méritait d'être aimé! U effaçait tous les

jeunes gens sans leur causer d'ombrage. U plaisait à » toutes les femmes ; mais il n'était occupé que de celle » à laquelle personne n'osait prétendre... Je l'observais x> avec un intérêt que je ne prenais que pour de la cu- » riosité, et je ne fus point étonnée lorsque je m'aper- » eus qu'il faisait la plus vive impression sur le cœur » d'Ulrique. Sans me confier ouvertement ses senti- D ments, elle me les laissa voir, et je ne trouvai rien h » lui dire pour les combattre. Un jour, tête à tête avec » moi, notre conversation tomba sur les passions malheureuses; nous ne parlâmes qu'en général; néanmoins Ulrique s'attendrit, mes pleurs coulèrent ; Ul- »*rique me baisa les mains comme pour me remercier » de l'avoir entendue et de partager ses peines.... Dans ce moment, j'éprouvai quelque chose qui ressemblait » auremords. Je ne trompais pas Ulrique; mais elle s'a- » busaitsur la cause de mon attendrissement, elle n'en » était pas Tobjet... Dans ces entrefaites, ma sous-gou- » vernante, madame de Merthal^ fut obligée de f^iire un

x> voyage afin d'aller en Suisse recueillir une succession.

» Je perdis ainsi mon seul guide!... Que cette séparation

D me coûta cher ! Madame de Merthal eût bientôt lu dans

x> mon cœur ; elle eût ouvert mes yeux, elle eût dirigé

» ma conduite, et je n'aurais pas fait une faute irrépara-

» ble!...

» Le comte de Rosenberg plaisait personnellement à

» l'électeur et à mon frère, qui, malgré sa jeunesse,

» Tadrairent dans leur intimité. L'électeur lui parla sur

)> la folie de sa passion pour Ulrlque. Le comte répon-

» dit de manière à faire craindre de sa part quelque ex-

D Iravagance publique. Quatre ou cinq jours après. Té-

» lecteur donnant une petite fête dans les jardins d'une

f> de ses maisons de plaisance^ le comte en fut exclus » parce qu^Ulrique devait m'y accompagner; et les pa-

» rents d'Ulrique lui avaient ordonné de fuir le comte

» avec le plus grand soin, jusqu'au moment qui devait

» lui ravir toute espérance, c'est-à-dire jusqu*à l'arrivée

» du prince de Lobeck.

B Je fus à cette fête, et j'y portai une distraction in-

» vincible... Après le souper, on se promena dans les

jardins qui étaient illuminés. Je donnais le bras à Ul-

o rique. La baronne de Kleben et quelques autres per-

D sonnes nous suivaient ; mais comme nous marchions

» en avant beaucoup plus .vite, dans l'intention de nous

x> entretenir ensemble sans être entendues, nous les

p laissâmes à une assez grande distance derrière nous.

i> Ne voulant point parler de l'ennui que j'éprouvais,

» je désirais qu'Ulrique me parlât du sien ; je lui deman*

D dai en souriantsi cette fête lui plaisait. J'avoue, répon-

» dit-elle,qu'eile meparaîtbien insipide. Mais, qu'y man*

» que-t-il donc?-~Âh ! ce que je n'ai nul espoir d'y ren-

» contrer! Gommeelle disait ces mots nous étions au

» \iOul du parterre, nous entrâmes dans une petite allée

» qui se trouvait à notre droite, alors nous disparûmes

» aux yeux de ceux qui nous suivaient. Nous vîmes dans

» cette allée, à quelques pas de nous, un homme vêtu

» comme un jardinier, mais que nous reconnûmes dans » l'instant. C'était le comte de Rosenberg. 11 s'avança » précipitamment vers nous. Ulrique aussitôt quitte 0» mon bras, s*enfuity disparaît ; je veux la suivre, le » comte saisit ma robe« m'arrête, et me présentant une » lettre : Au nom du ciel. Madame, me dit-il, daignez recevoir cet écrit que je ne conGe qu*à vous seule. » Qu'nirique, je vous en conjure, ignore cette déraar- » che. Ce papier contient mon secret et mon sort; )) quand vous Taurez lu, vous disposerez à votre gré de » Tun et de l'autre. A ces mots, prononcés avec rapis> dite, il s'éloigne pr,écipitamment... J'avais reçu le bil- » let, je le mis dans mon sein, et je me hâtai de rejoin- » dre Ulrique. J'étais dans un trouble dont rien ne peut » donner l'idée. Ulrique avait de rinclination pour le » comte; mais la vanité entrait pour beaucoup dans ce » sentiment. Elle était vivement flattée d'inspirer une » telle passion & l'homme le plus brillant de la cour. » Pour 80 faire honneur de sa fuite, et pour se vanter » de cette témérité du comte, qui, pour la voir, s'était » introduit furtivement dans les jardins, elle conta cette » rencontre à plusieurs personnes , et toute la cour en fut informée le lendemain.

» Que la fête me parut longue t... Que ce billet que je » tenais soigneusement caché pesait sur mon cœur! £n-> D fin, à minuit, il me fut possible de me rétirer. Aussitôt «> que je me trouvai seule dans mon cabinet, j'ouvris en » tremblant cette lettre mystérieuse que j'ai coaservéot » la voici. D

A ces motSy la princesse déployant la lettre du comte ile Rosenberg, lut tout haut ce qui suit :

et Non, ce n'est point une témérité vulgaire que la x> mienne !... Je suis mille fois plus insensé, plus coupa- » ble que je ne parais l'être!... Je n'avais qu'un seul » moyen de m'approcher de vous, de vous voir sans être » repoussé, de vous suivre sans être banni ; j'ai dili i'em- B ployer... Mais comment cette feinte a-t-elle pu vous

» tromper? Est-il un objet que Ton puisse remarquer » près de vous?... Est-il possible que vous n'ayez pas lu » dans mon cœur?... Ce nœud de ruban dont je me suis » paré, ne venait-il pas de vous? n*avais-je pas vu vos » mains le former et le donner?... Oui, je le répète, on » ne me Tarracherà qu'avec la vie ; je le porterai dans » les combats, ce ne sera point un gage d'amour; mais » je l'ai dit : C'est une conquête; elle est pour moi le pré- » sage de toutes les autres...

» Je sais à quoi m'expose la hardiesse dé cette démar- » che. Comment m'abuserais-je sur mon audace? elle » m'enorgueillit!... Si vous n'êtes pas dans cette cour D l'unique objet de tous les hommages, c'est que nul ici » n'ose élever ses vœux et sa pensée jusqu'à vous; » mais il n'est point de gloire qui soit au-dessus d'une » grande âme : je méprise le cœur lâche et. rampant qui » n'ose aspirer à vous plaire. Pour moi, je braverai tout » pour y parvenir; et le danger de vous dévouer sa vie » n'est à mes yeux qu'un attrait de plus, qui seul suffi- » rait pour garantir ma persévérance et ma fidélité. Je » puis supporter votre colère et vos rigueurs ; mais je ne » supporterais pas une froide indifférence qui ressem- » bleraitau dédain. Que dis-je? votre mépris!... non, » je n'y croirais point. Une passion telle que la mienne » ne peut être mise en oubli; votre silence ne^ serait » pour moi qu'un aveu délicat, qu'un consentement ta- » cite. Rejetez-vous le noble sentimentqui m'enflamme? » alors mon audace doit vous irriter ; vous devez la pu- » nir. Songez-y bien, Madame, si demain je ne suis pas » exilé, je m'abandonnerai avec transport aux pluschè- » res espérances : en ne cherchant pas à les anéan- » tir par une vengeance éclatante, vous les autoriserea » toutes.]»

« La lecture de cet étrange billet me jeta dans un » trouble inexprimable. J'aurais dû connaître que ce » n'était pas là le langage de l'amour; mais c'était celui » d'une âme hautaine et fière, et mon cœur abusé y vit

j> encore tous les traits séduisants d'une grande passion* jt J'aimais avant de pouvoir soupçonner que j*étais ai- » mée ; j*excusai tout en découvrant ce surprenant se- D cret..'./e ne fis aucune réflexion sur ce caractère aitier » et sur cette feinte coupable, qui, en abusant Ulrique, » hasardait le repos de sa vie... Je ne pouvais que roe ré- D péter : C'est moi qu'il aime!,. Cependant je relisais avec D effroi cette phrase singulière : Si demain je ne suis pas » exilé jem'abandonnerai avec transport aux plus chères » espérances. Mon inexpérience me faisait trouver dans )) cette alternative le plus mortel embarras. Assurément je » n*étais pas tentée de dénoncer à Félecteur cette témé- D raire folie : mais je ne voukiis pas autoriser, par mon si- D lence et par mon inaction, les plus audacieuses espéran* D ces.Âprèsbeaucoupd'agitationsetderéfleiionsJem'ar- D rétai à une résolution qui me parut si sage, que je re« » pris un peu de tranquillité. Le lendemain matin je fus » trouver mon père. Je l'instruisis de la hardiesse avec » laquelle Rosenberg s*était introduit déguisé dans le D jardin pour voir un moment Uirique; j'ajoutai que le D prince de Lobeck devant revenir dans quinze jours, i| o était temps de mettre fin à ces scènes, et que je pen- » fais quMl fallait éloigner le comte et ne le rappeler » qu*après le mariage d'UIrique. L'électeur approuva B cette idée ; et, dans ce moment, la porte du cabinet » s'ouvrit et Rosenberg parut. Mon saisissement fut ex* trëme; je voulus me lever pour sortir. L*électeur me » retint, désirant que j'entendisse ce qu'il allait dire au B comte. Ce dernier s^avança avec son calme et son assu- » rance ordinaires, car rien au monde ne l'intimide ou B ne rembarrasse; il fait ou il dit les folies les plus ex- » traordinaires avec un ton d'autorité et un air de sim- » plicité et de tranquillité qui n'appartiennent qu'à lui. B Cette manière, qui ne peut se décrire, lui donne un » certain ascendant dont il est difficile de se défendre; » il n'entratne pas, il commande, et l'on cèdb. Ses té* x> mérités les plus extravagantes ne paraissent telles que

— il9 —

par réflexion, quand on se les rappelle ; mais lorsqu on » en est témoin, on y trouve une sorte d'originalité im- » posante : on est presque tenté de les admirer. Rosenp berg, lui dit l'électeur, je vous charge d'une mission » pour la cour devienne; vous partirez demain. A ces » mots, Rosenberg réfléchit un moment; ensuite il dit : » Monseigneur, est-ce un exil? Comment, reprit Télec- I) teur en souriant, vous craignez un exil? U est tel exil, » reprit le comte, qui m'honorerait assez pour ne pas s> soufi'rir que la cause en fût cachée ou déguisée; et » alors je la déclarerais hautement. Ces paroles me fî- » rent frémir, et je m'empressai d'interrompre le comte, D en disant avec la plus vive émotion : Mais il n*est D point ici question d'exil. Madame, répondit le comte, » ce mot dans votre bouche dissipe toutes mes craintes » et comble tous mes vœux. Je restai confondue, déses- D pérée de mon imprudence; et n'imaginant pas com- » ment il me serait possible de la réparer, je ne pris » nulle part au reste de l'entretien. Rosenberg y fut ai- D mable ; et quand il vit l'électeur disposé à lui accorder » une grâce, il demanda, pour partir, un délai de six jours ]» et il l'obtint, à condition qu'il se conduirait sagement. » Ainsi je ne retirai de cette démarche que l'inquié- » tante certitude que Rosenberg avait acquis celle d'être » aimé. Je l'aimais sans doute avec passion; mais ce » dernier entretien m'avait effrayée sur son caractère et V sur ma situation, dont je sentais tout le danger ; car » j'entrevoyais qu'il fallait me perdre, ou perdre Rosen- » berg dans l'esprit de mon père. Je conservais assez » de raison pour désirer un conseil salutaire, et pour » regretter avec amertume madame de Merthal, cette » amie éclairée et fidèle, et qui seule eût pu me sauver. » Je frémissais en songeant à l'intrépide folie et a la D tranquille audace de Rosenberg; j'aurais pu résister » à l'amour : c'est surtout la crainte qui m'a perdue. - » Mon père venait de me donner la terre de Niémen, v qui vous appartient, ma chère Olympe, et qui n'est

^ 480 — » qu'à trois milles d'ici. Afin d'éviter Rosenbergjusquïi » son dépari, je demandai à mon père la permission d*y » aller passer huit jours ; et, comme j'y menais Ulrique, » ce petit voyage parut êlre fait pour la mettre à l'abri » des poursuites du comte; et mon père Tapprouva. Je » ne ils point Rosenberg dans le reste du jour; il ne » parut point à ïa cour. Le soir, après souper, je partis » pour Niémen, n'emmenant de dames que la baronne » et Ulrique ; d'ailleurs, n'ayant pour toute suite qu'un » vieil écnyer nommé Blomer, qui m'était attaché de- » puis mon enfance, un chapelain, mes femmes et un » petit nombre de domestiques.

» La première journée fut employée à visiter ma non- » velle possession. Le lendemain de grand matin, aussi- » tôt que je fus levée » je passai sur un balcon qui don- » nait sur le grand chemin. La fenêtre, quoiqii*au ^ premier étage, était fort élevée. Je vis sur la grande » route, vis-à-vis mon balcon, un mendiant avec une » longue barbe blanche : aussitôt qu'il m'aperçut» il se » rapprocha de la fenêtre en me montrant un papier » qu'au même instant il mît sous une grosse pierre ; enx> suite, levant la tête, il détacha à moitié sa barbe, et je 1» reconnus le comte de Rosenberg 1...

» 11 y a pour les femmes en général, dans ces dêguîse- » ments romanesques^ un attrait piquant qui flatte leur » vanité; et, lorsqu'on aime, ces imprudences, qui peu- » vent perdre celle qui en est Pôbjet, sont regardées » comme les preuves de la plus violente passion. Mon » premier mouvement, en reconnais$ant Rosenberg, fut y> celui de la joie !.. Un charme fatal me retint attachée » sur cesbalron ; je restai immobile : une exclamation » m'échappa; Rosenberg vit couler mes pleurs!... Il mit » un genou en terre^ il posa une main sur son cœur, en » élevant l'autre vers le ciel, qu'il semblait prendre à té- » moin d'un serment inviolable...; et tout à coup, s^re- » levant brusquement, il s'éloigne à pas précipités. Il » n'était pas difficile de comprendre qu'il n'avait caché

» sous une pierre le papier qu*il m'avait montré» que » pour minviter à l'aller chercher! Je pensai que je ne 9 pouvais le laisser sans un extrême danger, et je ne » me décidai que trop facilement à Taller prendre ! J'épie pelai mes femmes, je leur dis que j'avais laissé tomber une bague par la fenêtre , et je descendis avec elles. » Tandis qu'elles cherchaient, je leur tournai le dos. Je D m'approchai de la pierre, que je soulevai; je saisis la i> lettre, qp m'écriant que j'avais retrouvé ma bague. Je » remontai chez moi, je m'enfermai dans mon cabinet, » et je lus cette lettre :

« Quel empire il m'a fallu prendre sur moi-même » pour ne pas tomber à vos pieds quand tous avez dit

o ces paroles:// n'est point question (Teœil! Vous

B avez daigné recevoir ma lettre; ainsi, ces mots enchan- D teurs, prononcés par vous, ne me laissaient rien à

D désirer : ils ont irrévocablement fixé mon sort

» Craignant de ne pouvoir contenir les transports de » ma joie, et que tout en moi ne la décèle, je ne parâttrai plus à la cour, et je hâterai mon départ. Mon ab« eence sera beaucoup plus longue que vous ne pouvez » rimàginer; car je veux aller chercher la gloire, qui )> peut seule justifier mon audace, vos bontés et mon » bonheur. J'ose vous supplier, Madame, de m'accorder, » avant cette séparation, un moment d'entretien. Je se- » rai, ce soir, à dix heures, à la petite porte de votre

jardin particulier, qui donne sur la grande route. Vous » pouvez vous promener seule dans cette petite enceinte, Q séparée du parc et tenant à votre appartement; c'est t> ce que vous avez fait quelquefois dans ce même jardin, » avant que ce château vous fût donné. Je ne sollicite » qu'une demi-heure d'audience. Votre âme est trop )>' élevée pour ne pas vous donner la certitude que vous ù n'avez point à craindre, dans cet entretien, un lan- D gage passionné que le respect doit m'interdire, puis- B qu'une preuve de confiance si noble et si touchante » m'Otera le droit de vous parler de mon amour. Je no

y) veux que vous confier mes projets, mes espérances, et n remettre ma destinée entre vos mains.

» Vous êtes bien certaine que j'attendrai à la porte du » jardin longtemps avant que Thorloge du château ait » sonné dix heures. »

a Après la lecture de cette lettre, je restai pétrifiée » d'étonnement et saisie d'effroi, en voyant jusqu'où m'avaient engagée sa témérité et mon imprudence !... )) Je ne revenais pas de ma surprise... Un sujet de mon » père me proposer un rendez-vous nocturne, et sans » avoir l'air de douter de mon consentement!... Gepen- » dant, si je refusais, que n'avais-je pas à craindre d'un )) tel caractère!... Le ton austère et respectueux de sa » lettre me plaisait et m'en imposait. J'étais certaine » qu'il n'oserait même pas me parler de sa passion; » quels projets avait-il donc à me confier? n'était-il pas important de les connaître? Un refus m'exposait à » mille persécutions, et peut-être aux scènes les plus » éclatantes. Il ne «demandait qu'une demi-heure d'au" D dience! Il allait partir, et pour longtemps!... Telles » étaient mes réflexions, dont le résultat fut que j'étais » indispensablement forcée de le recevoir, me promet- » tant bien de lui faire entendre enfin le langage de la raison, et de lui ôter toute espénance. Je ne fus occu- » pée, durant toute la journée, qu'à préparer ce que je o lui dirais. Je composais des discours si sensés, si forts B et si fiers, que je ne doutais pas de leur effet. Je j» cherchais, par ces résolutions, à m'abuser moi-même » sur une démarche inexcusable. Mais à mesure que l'in- 9 stant approchait, je sentais s'évanouir ces dangereuses illusions; ma conscience agitée me causait un (rouble D toujours croissant. . . Je treniblais ; je ne pouvais rester » en place un moment; je ne voyais rien ; je n'entendais » rien de ce qui se passait autour de moi. Je feignis d'être B malade : tout le monde se retira avant neuf heures. B Quand je me trouvai seule,' il me sembla que j'étais » abandonnée de la nature entière. J'aurais donné la

» moitié de ma vie pour un conseil qui m'eût tirée de

» ce mortel embarras... Eh! mon Dieu, s'écria naïye-

» ment Clara en interrompant la princesse, que n'aviez-

o TOUS un directeur aussi sage que le père Arsène ! il

D vous aurait défendu d'aller à ce rendez-vous; et même

» vous auriez su d'avance que^ pour rien au monde, il ne

x> fallait faire une telle démarche. En parlant ainsi,

9 Clara avait les larmes aux yeux; car cette faiblesse de

o la princesse la mettait au désespoir. Son âme, à la foi»

» si forte et si pure, ne la concevait pas. Hélas ! ma chère

» Olympe, reprit Euphémie, j'avais des principes reli-

x> gieux ; mais j'étais loin d'avoir cette piété profonde

D et consommée si rare à votre âge, et par conséquent à

D celui que j'avais alors?.... Heureux qui, comme vous,

9 a toujours pris pour guide la religion! Écoutez-ntioi;

» vous verrez ce qu'il en coûte pour s'écarter de la

» prudence sévère qu'elle prescrit, et surtout à notre

B sexe...

» Cependant j'avais fait coucher mes femmes, en or-

D donnant à celle qui restait dans ma chambre de se

B mettre sur son lit, parce que je voulais veiller (ce qui

m'arrivait souvent), et que je l'appellerais pour me

» coucher. Elle obéit, et bientôt elle s'endormit pro-

fondement. Une dtmi-heure après, l'horloge sonna

p dix heures! je frissonnai et je pris une ferme résolu-

tion de ne point faire une démarche si peu digne de

o mon rang et de mon caractère. Après un moment de

» réflexion, je m'armai de tout mon courage ; j'étais

dans un cabinet à côté de la pièce où dormait ma

» femme de chambre : cette pièce où je couchais, et celle

9 où je me trouvais, étaient les seules de mon apparte-

» ment dont les fenêtres donnassent sur le grand che-

» min. J'ouvris doucement ma fenêtre; et, quoique la

» lune fût couverte de nuages, j'aperçus le comte à la

p porte du jardin. 11 vint aussitôt au bas de ma fenêtre.

N'osant parler, de peur d'être entendue de ma femme

p de chambre, je tâchai de lui faire comprendre par

signes que je ne voulais point descendre, et que je lui

ordonnais de s'éloigner... Cette pantomime fut assez

t longue; il me regardait attentivement; et tout à coup

» la lune se trouvant dégagée des nuages, je le vis dis-

» tinctement. Alors je recomniençai à faire les mêmes

x> gestes ; et, quand j*eus fini, il dit à voix basse : Je

» vous entends y cela est possible; et, paraissant avoir

» compris que je lui proposais de monter par le balcon,

» il se mit en devoir d^escalader le mur. Â cette vue, ma

» frayeur fut si grande, que, perdant tout à fait la tête,

9 je lui jetai la clef du jardin. Il l'entendit tomber sur

D le pavé; il courut la ramasser, et je rentrai dans mon

D cabinet dans un état impossible à décrire. 11 n'y avait

B plus à balancer; il fallait aller rejoindre dans le jardin

B celui auquel je venais de donner cette fatale clef!...

rm DE LA DBUXIFJME PARTIE.

DE

OU

LBIUIIDBBTLACOSSCUIHCB.

D Qae ne risquais-je pas en différant!... Il ne man-

» querait pas de chercher à entrer dans le château, au

o risque d*éveiller mes gens. Cette pensée me décida à

D descendre sans délai... Mon émotion était inexpri-

2> mable; mais le ressentiment et la colère dominant sur

» tous les sentiments de mon cœur, j'étais bien déter-

» minée à ne lui parler qu'un instant, et à le congédier

» de la manière laplus fière et la plus absolue... Cepen-

» dant, à peine eus-je mis le pied dans le jardin, où je

» savais qu'il était déjà, qu'une partie de ma hardiesse

D m'abandonna. La crainte de l'irriter vint tout à coup

D accroître mon trouble affreux... Je m'avançai d*un pas

2> chancelant; je trouvai le comte au bout d'une allée de

» tilleuls. Aussitôt qu'il m'aperçut, il s'approcha et se

B jeta à mes pieds. Je tombai sur un banc; je ne pouvais

B plus me soutenir. Il me fut impossible de retenir mes

» pleurs et de proférer une seule parole. Le comte resta

B à genonx un moment à deux pas de moi; son attitude

y) exprimait un respect et une reconnaissance qui m*at-

B tendrirent Après un long silence, se relevant et

B restant debout vis-à-vis de moi : Madame, me dit-il

B <f un ton doux, mais ferme et tranquille, je vous ai

» promis de ne point vous parler de mes sentiments... ; s> mais il m'importe de connaître les vôtres... L'état où D je vous vois m'afflige et m'âlarme. ^es moments nous » sont chers^ et daignez vous expliquer franchement. Je D vous l'avoue, avant d'avoir osé vous écrire, j'ai cru que votre cœur, sans deviner le mien, partageait ses » sentiments secrets; votre conduite depuis a dû forti- » fier de si glorieuses espérances. Néanmoins il est pos- » sible que je me sois abusé, et que vous n'ayez été » guidée que par la crainte que vous inspire mon carac- » tère. Je vous l'ai dit ; je ne supporterais pas le dédain: » mais vos ménagements et la démarche que vous dai gnez faire m'honorent assez pour exciter toute mare- » connaissance^ et pour satisfaire mon amour-propre, » quelque exalté qu'il puisse être. Parlez donc sans dé- » tour : si je ne suis point aimé, cette entrevue n'est » plus qu'un secret que votre estime confie à mon hon- » neur; et ce secret sacré sera inviolablement gardé » jusqu'à mon dernier soupir. Jp vous quitterai pour » jamais à l'instant même; je ne reparaîtrai plus dans » cette cour; et loin que vous ayez à craindre de ma part » des éclats dangereux et des scènes embarrassantes, » soyez sûre de ne trouver en moi que respect, discrétion » et profond silence. Je m'éloignerai de vous avec une » extrême douleur, mais sans difl'érer, et en vous disant » un éternel adieu.

)> Il cessa de parler pour attendre ma réponse. L'es- )) pèce d'austérité de ce langage, et la grandeur d'âme D que j'y trouvai, me causèrent la plus vive admiration, » et dans ce moment d'enthousiasme l'aveu le plus for- » mel de mes sentiments m'échappa. Vous m'aimez? me p dit le comte. Il n'est que trop vrai, repris-je, et je ne » veux point recevoir de vous un éternel adieu. Cepen- » dant il faut nous séparer, et la raison doit triompher B d'une passion malheureuse. Oui, dit Rosenberg, je » partirai après demain, j'irai chercher et la guerre et » la gloire. Mais je suis aimé-'... vous venez de fixer

votre sort et le mien. Vous m'aimez! ce mot m'a donné 6ur vous tous les droits. Je ne partirai qu'après avoir reçu votre foi à la face des autels...— Que dites- B vous, grand Dieu!... —Un lien secret, mais indisso- » lubie, nous unira demain. — -Quoi! Rosenberg, vous » osez espérer 1 . . . .— Je vous estime assez pour n'en pas » douter. — Moi! je tromperais le meilleur des pères! » -— 11 y gagnera le bonheur de sa vie, vous ne pourrez D plus le quitter. — Une union clandestine, liulte aux » yeux de la loi!... — Consacrée par la religion, elle légitimera notre amour. — - Je tromperais mon père» » votre souverain et le mien!... — Nous serons coupao bles tous deux, je l'avoue... Mais songez-y, il ne vous D reste plus qu'à choisir entre une grande faute qui ne D flétrira point votre caractère, ou la perte de votre ré- D putation et de votre honneur; car tel est le résultat n d'un amour mutuel qu'on s'est avoué, et qui n'est pas » sanctifié par la religion. Certain d'être aimé, je ne re- » noncerai point âmes espérances; il faut que je sois vo- » tre époux ou votre amant... Je ne me soumettrai point » à vos volontés rigoureuses; et si vous y persistiez, je » me perdrais par mon désespoir et par les imprudences » les plus éclatantes ; mais, honoré devant Dieu du titre » de votre époux, ma reconnaissance et mon bonheur D vous répondront de ma prudence, de ma discrétion et 8. de ma soumission. A ces mots, je versai un déluge de D larmes. Rosenberg parut prendre mon silence pour un » consentement ; il me remercia avec toutes les expres- » sions, et même (pour la première fois) avec tout l'ac» D cent de la passion. Il ne me séduisit point, je ne m'a- » busai point sur une telle faute, mais il me subjugua. » Je prorais : alors, se disposant à me quitter : Je re- » viendrai demain ici, me dit-il, à minuit; j'amènerai » un chapelain et un témoin dont je réponds, c'est un D valet de chambre qui m'est attaché depuis l'enfance. » Il faut un second témoin ; ce sera votre écuyer BIo- 9 mer, son attachement pour vous nous assurera du se-

cret; ne le prévenez de rien, seulement amenez-le ici

D à minuit, j'y serai, je le déciderai en deux minutes;

ayez les clefs de la chapelle, et qu'une lampe y soit

» allumée. Adieu, Madame, ne ternissez point par de

» vaines craintes Féclat si brillant du jour le plus glo-

y> rieux, le plus beau de ma vie. Adieu, à demain. A ces

» mots il s'iloigna rapidement, en emportant la clef du

JD jardin...

» Je ne vous dépeindrai point Tétat affreux où je fus

x> quand je me retrouvai seule avec ma conscience i...

» Vous ne pouvez comprendre ma faiblesse, mais vous

imaginerez facilement quels furent mes remords I...

» Sur le soir je me retirai, et tout le monde se coucha

» d'aussi bonne heure que la veille ; mais j*ordonnai en

» secret à Blomer de se rendre à onze heures trois

» quarts chez moi, en ajoutant que j'avais quelque

D chose de particulier à lui dire. Blomer me regarda

x> fixement; il fut frappé de ma pâleur et de Texpres-

p sion de ma physionomie, mais il n'osa me questionner.

x> A dix heures, munie d'une lanterne sourde, je me

» rendis par le jardin dans la chapelle, qui est tout à

» fait isolée^ et située dans le parc. Je fus saisie d'un

» tremblement universel en entrant dans ce lieu sanc-

» tifié, il me sembla que je le profanais; je me proster-

o nai devant l'autel en m'écriant : mon Dieu! je ne

D viens point vous prier de bénir cette union coupable !

La religion qui la consacrera annonce en même temps

p aux enfants rebelles des punitions terribles!... Je sais

» trop qu'on ne doit point attendre le bonheur d'un

m hymen formé sans le consentement d'un père... mais

» puissent tous les châtiments ne retomber que sur. ma

D îéte !... £n disant ces paroles je me relevai baignée de

» larmes, j'allumai la lampe, et je retournai dans mou

» appartement. Une heure après, un peu avant que l'hor-

x> loge eût sonné minuit, Blomer entra dans mon cabi-

» net ; j'étais plongée dans une douloureuse et profonde

» rêverie, la vue de Blomer me fît tressaillir ; je me levai

» d'un air égaré , et m^appuyant sar son bras : Allons,

» dis-je^ c'en est fait! Suivez-moi.... — Grand Dieu ,

» Madame^ s'écria Blomer, de quoi s'agit-il? qu'est-il

» donc arrivé ? — Vous saurez tout dans un moment^

» ne m'en demandez pas davantage. Blomer n'insista

B points et me suivit en silence. Arrivés dans le jardin, B nous trouvâmes le comte avec le chapelain et son

B valet de cbambre. Aussitôt le comte s'avance, prend

B Blomer par le bras avec rapidité, et^ comme il me l'a

)> dit depuis, il sut également l'intimider et le gagner

B par ses menaces et ses promesses. Sans quitter son

B bras il revint à moi, me prit par la main, et nous en-

B traîna, Blomer et moi ; le chapelain et l'autre témoin

B nous suivirent.... Ainsi se fit cet hymen malheureux

B qui devait me coûter tant de larmes !•••

B Le comte partit le surlendemain.... et le jour même

B je fus rappelée à la cour par mon père, que je n'avais

B pas vu depuis mon mariage!... Oh! que devins-je

B quand je me sentis presser dans ses bras, quand je re-

B trouvai sur son visage auguste et chéri la même sérénité

B et la même expression de tendresse!... Son regard,

B où se peignaient la confiance et la douce sécurité, ce

B regard paternel me terrassait! j'aurais voulu pouvoir

B me cacher dans les entrailles de la terre.... Mais,

B hélas! où peut-on échapper anx reproches de sa con-

B science ! il n'est point d'asile et de refuge pour le

» coupable poursuivi par les remords !... L'absence de

B Rosenberg fut pour moi sans consolation. La cruelle

B prudence, dont il ne s'est jamais départi, m'avait im-

B posé la loi de ne point lui écrire, et je ne reçus pas une

B seule lettre de lui; cependant j'avais assez réguj^ëre-

» :3ient de ses nouvelles par mon frère, auquel il écri-

B vait souveqt ; non que j'osasse questionner à cet égard,

B mais on parlait de lui dans la conversation, et Blomer,

B qui s'informait avec soin de tout ce qui le regardait ,

B m'en rendait compte. Ulrique ne me parlait plus de B lui, elle était devenue l'épouse du prince de Lobeck.

» J'appris , au bo^t de six semaines ^ qu'intimement lié

» avec le duc de Neubourg, il allait combattre pour la

» cause de ce prince, et servir en Allemagne sous les

n ordres du prince Guillaume de Nassau et du maréchal

x) de La Châtre. Cette campagne, dans laquelle Rosen-

)> berg se couvrit de gloire, finit d'une manière heureuse x> pour le duc de Neubourg et le marquis de Brande- 9 bourg, mais ne termina point cette longue guerre de

» la succession de Clëves (1).

a A la douleur déchirante que me causaient les dan-

» gers où j^*exposait Rosenberg^ se joignit une nouvelle

1» inquiétude, qui acheva d'^uiser mon courage; je

» portais dans mon sein le fruit infortuné de cet hymen

s> secret.. Je sentis que Tamie la plus fidèle, que ma-

V dame de Merthal pouvait seule me guider dans cette

j) affreuse situation : elle n'aurait jamais consenti à de-

x> venir complice de mon égarement, ou, pour mieux

i> dire, elle m'en eût préservée par ses sages conseils ; »- mais j'étais certaine qu'elle ferait tout pour me sau-

» ver. Je lui écrivis pour presser son retour ; ses affai-

D res la retinrent encore longtemps en Suisse. Cepen-

i> dant la paix était faite en Allemagne, Blomer me de-

j> nianda publiquement un congé de quelques mois pour

D aller dans son pays, et je l'envoyai secrètement an

» comte de Rosenberg, qu'il instruisit de ma situation.

» Madame de Merthal revint enfin six mois après mon

» mariage!... 11 me fut affreux de rougir à ses yeux,

» mais je lui contai, sans déguisement, ma déplorable

x> histoire; elle pleura avec moi, et me traça le plan

D que je devais suivre. Peu de temps après, RoseiiûtTg

» reparut à la cour; je ne le vis point en public, car,

» sous prétexte de mj^i mauvaise santé, je vivais sans re-

» présentation et très-solitairement à Niémen. Rosen-

» berg, chargé, malgré sa jeunesse, de négocier je ne

» sais quels intérêts politiques, eut de lor^gs entretiens

(1) Cette guerre daramgt ans.

» avec mon père. Le résultat de ces conférences fut que » mon père ferait un voyage de quelques mois à Vienne » et dans le Brandebourg. Le comte eut beaucoup d'in- D fluence dans cette décision, non en employant des X» moyens adroits et délicats, ce n'est pas là s^ genre ; » il n'est point insinuant, il obtient tout de vive force » par une éloquence froide en apparence, mais forte et D entraînante. Son énergie n'est point dans son expresx> sion, elle est toute dans sa volonté ferme, inébranla- » ble, dans sa prodigieuse activité et dans ses raisonne- » ments. Il charma tellement l'électeur par son esprit, » que ce fut là le commencement de cette faveur sans x> bornes dont il a joui depuis.

Mon père partit ; ce qui me tira du mortel embarx> ras où j'étais. Son absence et ma mauvaise santé mo- » rivèrent aux yeux de tout le monde la retraite profonde D où je vécus. Grâce aux précautions prises par Rosen- » berg, et aux soins de madame de Merthal, mon secret D fut impénétrable. Je mis au jour un enfant que reçut D Rosenberg, qu'il emporta sur-le-champ, et qui ne véo eut que quelques heures : c'était un garçon !.... ma D chère Olympe! cet enfant, s'il eût vécu, aurait aujourd'hui votre âge, et s'il avait mes traits, il vous 9 ressemblerait; j'aurais pu vous unir l'un à l'autre. x> Rosenberg aurait bien trouvé le moyen, sans trahir x> notre secret, de le faire paraître à la cour sous un » nom supposé et d'une manière digne de sa naissance ! B Mais j'étais destinée à ne connaître que les peines de

» rhymen, et que les douleurs de 'la maternité! »

En prononçant ces paroles, la princesse versa quelques larmes ; et après un moment de silence, elle reprit ainsi son récit : a J'aimais passionnément Rosenberg, et je ne » connus que trop tôt que les seules passions de son » cœur étaient l'ambition et l'amour de la gloire. Il avait x> pour moi cette sorte d'attachement qu'inspire aux A grandes âmes une profonde reconnaissance ; mais il B n'avait point d'amour. Dénué de la sensibilité qui au-

» ratt pu me rendre heareuse, il croyait tout faire pour » mon bonhedr en illustrant son nom, et en cachant h soigneusement mon secret. Il ne m'entretenait que de D ses pi^jets de fortune et de grandeur. 11 me traçait le plan que je devais suivre pour le servir auprès de mon » père sans avoir Tair de m'intéresser à lui, ou de le D protéger. Et quand je lui parlais de mes sentiments, il me répondait avec une sorte de douceur qui ne n ressemblait qu'aux égards et à la déférence. Je hasar- » dai quelques plaintes qui Tétonnèrent tellement, » qu'il les reçut avec une sévérité qui ferma pour jamais )> mon cœur à ce genre de confiance. Âu retour de inon père, j'éprouvai de nouveaux chagrins. Mon père at- D tacha Rosenberg à sa personne, et, peu de temps » après, il lui donna une place importante qui n^avait jamais été remplie que par des hommes d* un âge mûr, » et consommés dans les affaires.

B Ulrique, devenue princesse de Lobeck, revint à la cour après une absence d'un an. Rosenberg, en la revoyant affecta publiquement une émotion qui persua- » da à tout le monde qu'il avait conservé pour elle une grande passion. Quelques imprudences d'UIrique ti- » rent croire qu'elle partageait cette passion ; et bientôt » il fut généralement reçu que le comte était Tamant de B la princesse de Lobeck. On ne pouvait accuser Rosen- B berg de fatuité ; mais ses froides manières extrême- B ment radoucies avec Ulrique, et le sentiment trop vrai B de cette dernière, ne laissaient aucun doute àcet égard. B Ce fut à peu près dans ce temps qu'ayant demandé ua B emploi pour un homme que je protégeais, je ne l'ob- B tins point, parce que Rosenberg le fit donner à un au- » tre. Je ne démêlai point l'artifice de ce procédé, et » j'en fus tellement blessée, que j'en parlai vivement à » l'électeur. G*était ce que désirait le comte, afin d'éta- B blir l'opinion de notre mésintelligence. Il fit à ce sujet B répandre le bruit qu'il était tout à fait dans ma dis- » grâce, et^ depuis cette époque, il ne me parla plus en

D public qu*avec le ton affecté du respect le plus glacial.

D Celte conduite me causait une humeur que je ne pou-

ù vais dissimuler, et qui acheva si bien de persuader que

» j'étais son ennemie, que ceux qui m'approchaient

» croyaient me faire leur cour en me disant du mal de

» lui. On parlait librement devant moi de son amour

» pour la princesse de Lobeck; on en contait souvent

» des traits inventés qui me perçaient le cœur. Je pris

» Ulrique en aversion ; je la traitai avec une froideur

u extrême, ce qui ne fat» à tous les yeux, qu'une preuve

D de plus de ma haine pour ie comte, qui^ disait-on,

» me faisait éloigner de moi tous ceux qui lui étaient

D attachés. JVus une explication avec le comte; j'osai

D montrer de la jalousie. Il me répondit avec une aus«

o térité de principes qui me ferma la bouche sans me

D rassurer, du moins entièrement. Je hais et je méprise,

» me dit-il, ce genre de liaison : ceux qui me connais-

sent ne verront dans les bruits dont vous me pariez

que des calomnies. On peut me supposer une passion

D malheureuse, voilà tout.— N'est-ce rien î ^ Oui, car

2> c'est une idée que vous ne pouves avoir. — Hélas !

pourquoi?...-— Parce que, si je l'eusse aimée, j'aurais

D préféré sa main à celle d'une reine.— Mais vous ne

B pouviez l'obtenir? — On peut tout ce qu'on veut; je

D l'aurais enlevée. — Vous auriez fait son malheur et le

» vôtre. — On n'est point à plaindre quand on est aimé.

» — > Âhl sans doute !... Vous êtes donc heureux. Mais

D moi, Rosenberg?... Fidélité, discrétion, la noble am-

» bition de justifier votre choix ; qu'exigez-vous de plus?

D — Un peu moins de prudence ; la vôtre est si cruelle!

» — >£lle est nécessaire avec vous. Sans cette conduite

D qui vous déplait, il y a longtemps que vous nous au-

» riez perdus l'un et l'autre.

» Ce reproche pouvait être un peu fondé; mais corn-

» bien les miens l'étaient davantage !..«

» Un matin, Rosenberg me prévint que deux rois qui

i> désiraient l^alliance de monpère^demandaient ma main,

que mon père me laisserait le choix, mais qu'il m*or-

» donnerait d'accepter Tun ou Taulre. Le comte ajouta

» que je devais répéter ce que j'avais dit avant de le con-

» naître, que je ne voulais point me séparer de mon

D père... Cette nouvelle me (it frémir... H fallait perdre

t> Rosenberg, ou employer avec le meilleur des pères

D une fausseté dont la seule idée me faisait horreur.

D l'exprimai ce sentiment au comte, qui me répondit

» froidement : Cela se passera très-bien. Vous parlerez

» avec beaucoup d'émotion et de désordre, vous pleure-

» rez tout naturellement; rélecteur vous adore, il s'at-

» tendrira, et il préférera le bonheur de vous conservera

)) la vanité de vous voir sur un trône.

«^ è Le soir, en effet, l'électeur me (it appeler dans son

» cabinet : comme il était décidé à donner ma main, il

I) me parla d'un ton d'autorité qu'ij n'avait jamais eu

D avec moi. Chacune de ses paroles me faisait frisson-

D ner ! Je pensais qu'il me serait impossible de changer

D une volonté si ferme et si absolue. Lorsqu'il eut cessé

» de parler il me pressa de répondre; mais je n'a-

» vais pas la force de rompre le silence. Cependant,

p au bout de quelques minutes, je lui dis, d'une voix

» entrecoupée, que je nepouvais que lui répéter ce queje

» lui avais dit jadis, queje ne le quitterais qu'avec déses-

» poir et que j'avais pour l'hymen un éloignement invin-

» cible. Vous étiez alors à peine sortie de l'enfance, re-

D prit mon père, et je ne vous proposais pas un roî

» pour époux. Mon sort est entre vos mains, répondis-

» je ; mais si vous m'éloignez de vous, je mourrai de

ï) douleur... A ces mots, je vis mon père s'émouvoir et

D se troubler. Je repris l'espérance et du courage. Je

» me jetai à ses pieds en le conjurant de ne me point

» bannir, et de souffrir que ma vie entière lui fût con-

» sacrée. Mon père me releva, et, me serrant dans ses

» bras : modèle de la piété filiale! s'écria-i-il avec

» transport, ma chère Euphémie, je ne puis résister à

D vos larmes, à votre tendresse 1... Ah! je croyais, en

» me séparant de VOUS; ne sacrifier que moi!... Soyez » tranquille désormais, vous resterez près de moi jus- » qu'à mon dernier soupir; c'est vous, ma fille, quifer- » merez les yeux de Theureux père dont vous méritez p foutes les bénédictions.

» Ce discours me perça le cœur; il me délivrait de la » plus mortelle inquiétude ; mais il m*accablait de re- D mords! Je baissai la tête, pour cacher dans le sein » paternel et ma rougeur et ma confusion.

» Depuis ce jour, les caresses et les bontés de mon » père ne furent plus pour moi que des sujets de peines. » Ma conscience me rep/^ocbe dans tous les instants ses D bienfaits^ sa reconnaissance fondée sur une erreur, S) et ses louanges usurpées données sans cesse à ma I) piété filiale et aux sacrifices dont on le croit Tobjet. » Oh! queje supporterais bien plus facilement l'injustice » et la calomnie que ce poids accablant d*éloges non » mérités!... et cette obligation de feindre et de irom- » per toujours avec une âme élevée qui déteste la faus- » seté et le mensonge ! Je passai plusieurs années dans )) cette situation, toujours mécontente de moi-même et » de Rosenberg. Je tâchais vainement de modérer )> ma tendresse pour lui. Je ne pouvais plus m'aveugler » sur ses défauts; mais il avait de si grandes qualités. D qu'il me rattachait sans cesse par Tadmiration. Il employait continuellement mon crédit sur mon père» » pour tout ce qu'il n'osait pas demander directement x> pour ses amis. De cette manière, toutes les places fu- > rent données à ses créatures, sans qu'il parût les avoir D demandées. Au reste, il fit toujours un digne usage de D son pouvoir et de sa faveur. Il rétablit l'union dans la » famille électorale ; il profita de l'amitié du prince hé- » réditaire pour le rapprocher de son épouse, et de son » ascendant sur mon père, pour l'engager à pardonner p^ à mon frère quelques étourderies de jeunesse. Enfin il »^ rnontra dans les divers emplois qui lui furent confiés » autant de droiture, de probité que de talent; et il s'est acquis, ajuste titre, l'estime publique.

D Un événement inattendu acheva de me faire con- » naître combien Rosenberg avait de ressources dans D Tesprit pour se tirer des situations les plus embarras- D santés. Le prince de Lobeck mourut; tout le monde » croyait qu'il épouserait sa veuve , et peut-être qu'UIx> rique elle-même le croyait. L'électeur, qui n*en dou* tait pas, en parla à Rosenberg, qui lui répondit qu*il x> n'avait jamais été son amant; mais qu*il suflisait qu'on l'eût dit pour éloigner de lui la pensée de l'épouser, » parce qu'il ne donnerait jamais sa foi et son nom à D une femme qui ne jouirait pas de la réputation la plus i> intacte, alors même qu'il serait sûr de sa parfaite in- » nocence. C'était sacrifier la justice et la sensibilité à D l'opinion; mais comme cet excès de fierté n'était que B trop dans son caractère, l'électeur ne vit dans cette défaite qu'une délicatesse qui ne Tétonna point.

» Ce fut alors que les protestants de la Bohême prirent les armes contre l'empereur Mathias qui avait » restreint leurs privilèges (i). Mon père fut obligé de s'engager dans cette longue guerre^ et résolut d'y combattre en personne. Rosenberg le suivit, et me D dit en partant : Je jure par l'honneur, qui m'est D mille fois plus cher que l'existence, que dans les cornbats je ne m'éloignerai pas un seul instant de l'électeur, et que pour l'atteindre il faudra d'abord me » renverser et m'ôter la vie.

B Jugez de l'état où je fus durant cette campagne !... B Craignant à la fois pour mon père et pour mon » époux!... Mais combien je fus dédommagée de ces B mortelles alarmes l...'Mon père, dans le dernier corn- Y) bat de cette longue campagne, eut un cheval tué sous B lui ; Rosenberg aussitôt lui donna le sien, et fut en- B suite grièvement blessé en arrachant l'électeur des B mains des ennemis et en parant les coups qu'on vou- B lait lui porter... L'électeur lui dut la vie et le gain de

(1) C'est ce qa'oB appelle la gaerre de Trente i

— i97 — » la bataille... J'appris ces détails par un courrier que » m'envoya mon père!... Ce jour mémorable fut l'un x> âes plus beaux jours de ma vie. H me sembla que Ros senberg venait d'expier et de réparer notre faute !.... » Mon père revint, et me présentant Rosenberg qui » avait un bras en ëcbarpe, il me dit : Ma iille, embras* » sez mon libérateur!... A ces mots, le comte s'inclina » profondément pour me baiser la main. Je penchai ma f tête sur son épaule, et je baignai de larmes ce bras » blessé qui avait sauvé les jours de mon père...

D Les fatigues de cette campagne influèrent de la ma- » nière la plus fâcheuse sur la santé de mon père. » Après avoir langui quelques mois, il tomba dangereu- » sèment malade. Le comte aussitôt proposa d'envoyer » chercher à Vienne un médecin très-célèbre alors. Mon » père ne le voulut pas ; mais Rosenberg, alarmé par . » les symptômes de la maladie, partit sans délai pour » aller lui-même chercher ce médecin.

» Cependant l'état de mon père empirant toujours, D il fut, en quelques jours, réduit à la dernière extré- » mité; il avait néanmoins toute sa tête, et il demanda n à recevoir les derniers sacrements. J'étais nuit et jour o dans sa chambre, accablée d'une douleur que nulle » expression ne peut rendre ; je voyais mon père, tou- D jours abusé, prêt à descendre dans la tombe /je me répétais avec horreur que, lorsque je l'aurais perdu, » je resterais à jamais chargée d'une faute irréparable, » puisque je n'aurais plus l'espoir d'en obtenir un jour B le pardon... Cependant je ne pouvais disposer de » mon secret sans l'aveu de mon époux, et d'ailleurs, » en le révélant, j'aurais empoisonné et peut-être » avancé les derniers moments de mon père!... Il fallait » donc me taire : mais que devins-je quand mon père, » après avoir reçu les sacrements, nous fît approcher, » mon frère et moi, pour nous donner sa bénédiction. » Nous tombâmes à genoux près de son lit; il nous bé- )) nit, et ensuite se retournant vers moi : Et toi, mon

n Euphémie, me dit-il, pour te consoler, rappelle-toi le » bonheur que tu as répandu sur mes jours, rappelle- D toi les nobles sacrifices que tu m'as faits, et cette D confiance touchante dont tu m'as donné tant de preu- » ves!... mon Dieu! poursuivit-il en joignant les » mains, bénissezcetteenfant chérie, que la piété filiale » a préservée de toutes les passions dangereuses ! cette » enfant dont le coeur si pur me fut toujours ouvert, et B qui n'a vécu jusqu'ici que pour moi!...

A cette terrible bénédiction je crus que la foudre B allait tomber sur ma coupable tête... A mesure que x> mon père parlait il me semblait que j'entendais Dieu me' maudire et me réprouver!... Glacée d'horreur, D anéantie» je tombai sans connaissance dans les bras de mon frère.

D Sur le soir de ce même jour, mon père demanda » plusieurs fois si Rosenberg était de retour... Je ne D pouvais sans tressaillir entendre ce nom dans sa bouo che, et il le répéta souvent. Dans la nuit sa tête s^em- » barrassa; tout à coup il m'appela et. me demanda si je D consentirais à épouser Rosenberg, et il ajouta : Cela » me rendrait heureux... Je frissonnai et je fondis en » larmes. Il était en délire, mais je fus persuadée que » depuis quelques mois cette idée s'était offerte à son » imagination ; je ne me trompais pas.

» Le lendemain il tomba dans une espèce de léthari> gie ; et à dix heures du soir son médecin,, lui (fitant le » pouls, déclara qu'il n'existait plus : je poussai un cri » lamentable; on m'arracha de sa chambre...

B Je ne sais ce que je devins ; au bout de quelques » heures je me trouvai dans mon appartement et sur mon lit, dans les bras de mon frère et de madame Mer- » thaï... Quand mon frère me quitta, je me livrai sans 9 crainte avec mon amie à tout mon désespoir; la nature x> et les remords l'emportant sur Tamour, il ne me iut possible d'apaiser le cri de ma conscience qu'en me » promettant de m'enfermer pour jamais dans un cloît.d

» et de renoncer sans retour àRosenberg... — Madame » de Merthal me dit en ?ain que je ne pouvais prendre D ce parti violent sans le consentement de mon époux. » Ah ! repris-je, il y consentira, je ne suis nullement né- Bcessaireà son bonheur vaus êtes injuste, répondit o madame de Merthal : le tdmte n'a pas, dans les dé- » tails de la vie, votre sensibilité, mais son noble coeur B n'en est pas moinssusceptible d'un grand attachement, p soyez contente de ses sentiments, car il vous aime avec » toute la force de son caractère et toute la grandeur de o son âme. Hélas ! repris-je en fondant en larmes , » je ne dois plus désormais que pleurer ma faute et le » Iheilleur des pères!... En eiïet, j'aurais persisté dans » cette résolution , si le Ciel, touché de ma douleur » et de mon repentir, n'eût daigné faire un miracle qui » acheva de serrer pour jamais le nœud sacré qui m'unit » à Rosenberg.

» Je ne vis point mon frère le jour suivant; mais tout » entière à ma douleur, je ne ne lis aucune question là* » dessus. Je ne quittai point mon lit. Vers le soir, l'excès » de mon accablement me procura quelques heures de B sommeil : je me réveillai à trois heures du matin : j'en- » tendis dans le palais un mouvement extraordinaire, je i> distinguais des cris, et je ne doutai point que ce ne fût » la pompe funèbre de mon père. Je m'élançai hors de » mon lit pour me prosterner sur le plancher que j'inon- B dai de larmes ; mes femmes accoururent et me remi- B rentdansmonlit... Dans ce moment, madamede Mer- » thaï éperdue entra dans ma chambre. Je suis chargée, B me dit-elle, de vous préparer à l'événement le plus mi- B raculeux... Dieu ! Dieu Im'écriai-je, qu'est-il arrivé?... B Rassemblez toutes vos forces, reprit-elle, et remerciei B le Ciel...— Achevez.... achevez, ou je meurs.. .—Non, B un autre doit vous annoncer que l'électeut... Comme B elle prononçait ce mot, la porte se rouvrit^ et je vis pa- Braitre Rosenberg!... Ah! sa vue seule m'apprit mon » bonheur !,.. Je lui tendis les bras, il accourut se jeter

I» à genonx devant mon lit, en disant : L'étectear n*étaît » qu'en léthargie^ le médecin que j'ai amené Ten a tiré x> et répond de ses jours... Maintenant, Euphémie, po.ur- » suivit-il d'une voix basse et tremblante, pardonnézt moi les remords qui vous ont coûté tant de pleurs; le » Ciel est apaisé,^il bénira notre avenir !... Ses larmes » lui coupèrent la parole... moment d'un bonheur » surnaturel!... Joie suprême, dont jamais mon imagi- » nation n'aurait pu me représenter le ravissement !... D Mon père, que je croyais depuis deux jours dans le » cercueil, mon père m'était rendu, et c'était Rosenberg D qui venait de Tarracherde la tombe!... Ces paroles D d'unimmortel souvenir, je les entendais de la bouche » de Rosenberg ; je trouvais enfin dans cet époux adoré » une sensibilité égale à la mienne, et pour la première » fois je voyais couler ses pleurs !...

D Mon frère, qui avait voulu que Rosenberg m'annon- » çftt ce grand événement, vint nous rejoindre; je me B hâtai de me lever, et Rosenberg me conduisit dans les » bras de mon père !...

o Que cette journée et les huit jours qui la suivirent » s'écoulèrent délicieusement! Mon père devait deux t fois la vie à Rosenberg !... Presque affranchie de mes » remords, je me livrais aux plus douces espérances ; et » je croyais surtout que désormais Rosenberg serait tou- » jours pour moi ce qu'il était depuis huit jours.

» ÂQssitôt que mon père fut en parfaite convalescence, je contai à Rosenberg ce qu'il m'avait dit dans son dé- » lire, et j'ajoutai que j'étais certaine qu'il avait eu, D même avant sa maladie, l'idée d'unir les deux per- B sonnes qu'il aimait le mieux. Oui, me dit le comte, 1^ j'en suis sûr aussi. Eh bien, repris-je, concertons ent semble les moyens de le décider... — Gela est inutile. » Hier il a daigné m'offrir votre main. — ciel ! — Et, » avec toutes les formes du respect et de la reconnaissance, je l'ai refusée. A ces mots je restai pétrifiée. D Songez, reprit le comte, que je ne i^ourrais vous cob-

D duire une seconde fois à Tautel que si notre hymen » était déclaré nui. Ainsi, pour ne pas faire une profana- » tion impie, il faudrait déclarer à l'électeur que depuis plus de dix ans je suis votre époux. Il nous pardonne- » rait sans doute, mais il nous aimerait moins; il serait D moins heureux, nous attristerions sa vieillesse. Nous D avons pu feindre longtemps pour notre propre intérêt, » ennoblissons cet artifice en le prolongeant pour son » bonheur. D'ailleurs, je n*hésilerai jamais à sacrifier » l'ambition à la gloire. Mon souverain, en me donnant » sa fille, effacerait par l'éclat de la récompense le mérite » de tout ce que j'ai fait pour lui; j'aime mieux qu'il » reste chargé envers moi d'une dette qu'il ne soit pas en » son pouvoir d'acquitter. A ce langage si fier et si froi- D dément raisonnable, je ne reconnus que trop Rosen- D berg tel que je l'avais toujours vu. Je ne pus retenir » mes pleurs, mais je gardai le silence. Cette âme altière » pouvait quelquefois s'attendrir et s'émouvoir fortement » mais elle n'était pas sensible, du moins dans le cours 9 ordinaire de la vie.

» Rosenberg me donna bientôt un chagrin inattendu. ù II demanda et obtint l'ambassade de France, et partit. D Tout ce qu'il avait fait pour mon père avait -encore D augmenté mon attachement pour lui, et cette absence, » qui dura trois ans, me rendit d'autant plus malheureuse, D que, suivant sa coutume, il me prévint qu'il ne m'écri- » rait point; cependant, au bout de dix-huit mois, par D un caprice dont je n'ai jamais pu deviner la cause, il p m'écrivit une seule fois, dans un petit voyage qu'il fit, D je ne sais pourquoi, dans une province de France. Cette i> lettre, adressée à Rlomer, était aussi tendre que mon » cœur pouvait le désirer. H ne m'y parlait que de ses B sentiments, et avec l'expression la plus touchante: Ce* » tait depuis notre mariage, c'est-à-dire depuis douze ans, la première lettre que je recevais de lui. Cette lettre^ me consola, me fortifia ; je la relisais tous les D jours de poste , car je n'en reçus pas d'autres ; il ne » m'écrivit plus.

A 11 revint ; et quelques mois après j'éprouvai le plus D violent chagrin, je perdis Tamie respectable qui, den puis mon enfance, me tenait lieu de mère ; madame de » Merthal mourut. Ma douleur fut extrême, et Rosen-- » berg ne négligea rien pour Tadoucir ; en tout, depuis B son retour en France, je remarquais constamment dans » sa conduite avec moi beaucoup plus de douceur, d'é- ' » gards et de tendresse. Cinq ou six ans s'écoulèrent de la sorte. J'étais plus satisfaite de lui, et par conséquent JD plus heureuse, quand le changement subit de son huj> meur m'a replongée dans de nouveaux chagrins, plus amersencore que tous ceux qu'il m*a fait éprouver jadis. » Sans aucun motif connu, il est devenu tout à coup som- » bre, distrait, farouche et rêveur. Malgré tout son empire sur lui-même, j'ai vu, à n'en pouvoir douter, qu'il o était dominé par une peine secrète. Quand j'ai voulu » le questionner, il m'a répondu avec sécheresse et duo reté, en niant^ cependant qu'il eût un chagrin secret ; o mais depuis ce moment il a presque entièrement cessé » de me voir en particulier. Il semble que je lui sois de-

» venue insupportable, odieuse! £n(in (pour me

o fuir sans doute, pour mettre les mers entre nous), il » s'est chargé d'une mission pour l'Angleterre. Il esta » Londres depuis près d'un an. On dit qu'il revient, et 9 qu'il sera ici sous peu de jours!...

» Je ne suis plus aimée ! Que dis-je, hélas ! je suis » haïe ! Tous les remords, apaisés par l'amour, sont re* » venus déchirer mon cœur avec plus de violence que 9 jamais, depuis que Rosenberg me traite avec tant d'in- » gratitude ! Voilà, ma chère Olympe, mon secret et » mon sort; vous êtes" à la fois mon unique confidente D et ma seule consolation, o  ces mots, Clara se jeta dans les bras de la princesse, qui la serra contre son sein^ en disant : mon Olympe ! ne me quitte jamais, et je ue gémirai plus sur ma destinée.

L'histoire d'Euphémie affligea sensiblement Clara ; néanmoins un retour sur elle-même lui fit faire à ce su-

et des réflexions consolantes sur sa propre situation. Elle connut combien il est plus douloureux d'avoir à se reprocher une grande faute, que d'en être accusé faussement : par un arrêt éternel de la justice divine, les remords seront toujours mille fois plus perçants que les traits les plus envenimés de la calomnie. Il est possible de se soustraire aux faux jugements des hommes, en se cachant pour jamais dans une profonde retraite ; mais on porte partout sa conscience : pour le coupable, cette voix intérieure et terrible ne saurait être étouffée par le vain bruit du monde; mais dans la solitude, semblable à Téclat de la foudre que Técho des rochers répète et prolonge avec un horrible fracas, elle tonne, elle épouvante : rinfortuné qu'elle poursuit n'entend qu'elle, et Tenlend toujours! n ne trouvera dans le désert ni calme, ni silence. Eupbémie, ne voulant pas revoir le comte en représentation et en public, prit le prétexte, pour se retirer quelque temps à la campagne, de mener Clara à Niémen, cette terre près de la ville, qu'elle venait de lui donner. Clara ne se trouva pas sans émotion dans ce lieu où sa bienfaitrice s'était unie à Rosenberg par un lien secret. Elle pria Dieu, dans la chapelle, de bénir cet hymen malheureux, et de sécher les pleurs d'Euphémie en rendant son époux sensible à ses vertus et à ses longues douleurs. Eupbémie attendait Rosenberg avec un trouble inexprimable. Clara, pour la première fois depuis ses malheurs, éprouvait une curiosité dont elle était ellemême étonnée. Elle avait un vif désir de voir cet homme extraordinaire, que sa tendresse pour Euphémie lui faisait trouver si coupable, dont elle haïssait le caractère, mais qui l'intéressait malgré elle, par la hauteur de ses sentiments. En même temps un pressentiment secret lui faisait craindre son arrivée et sa présence. La princesse désirait qu'elle le vît ; et Clara, malgré sa timidité, n'eut pas de peine à y consentir.

Le surlendemain de son arrivée à Niémen, la princesse ^WU ie. retour de Rosenberg, et que l'électeur se rea-

drait aTec lui le soir même à Niëmeo. Dans l'attente de cette visite, Eaphémie et Clara furent presque également

agitées Enfin à cinq heures on entendit dans la cour

le bruit des voitures, Clara, à travers une jalousie vit parfaitement Rosenberg ; elle fut très-frappée de la beauté imposante de sa noble figure : mais quand il entra dans le salon à la suite de l'électeur, elle se tint cachée derrière la princesse, de manière que le comte ne l'aperçut pas d'abord. Rosenberg s'approcha de la princesse avec une physionomie où se peignait la mélancolie, et qui exprimait en même temps un profond attendrissement. Qui ne sait pas lire dans les yeux de Tobjet qu'on aime ! Euphémie, satisfaite et touchée jusqu'au fond du cœur, tendit la main au comte, qui en la baisant la serra avec une vive émotion

L* électeur, qui avait conté à Rosenberg l'histoire de cette jeune Olympe qui ressemblait tant à la princesse,

dit à Clara de s'avancer Euphémie se retourne, prend

Clara par la main, et la présente à Rosemberg. ciel! s'écria-t»il, et il reste immobile les yeux fixés sur elle. On prit ce mouvement pour la surprise que lui causait une ressemblance si singulière, mais son regard perçant et farouche fit frémir Clara. Elle venait d'admirer la douceur de sa physionomie, et maintenant elle ne trouvait plus sur son visage que l'expression d'une effrayante sévérité.

Cependant Rosenberg, dissimulant son trouble» reprit la parole, et la conversation devint générale. Quelques personnes survinrent; mais dans tout le reste de la soirée, la tristesse et la préoccupation du comte furent invincibles. Clara, ne pouvant supporter son regard fixe et scrutateur, se retira un peu avant souper.

Euphémie avait remarqué aussi l'impression peu favorable que la vue de Clara avait produite sur le comte, elle en cherchait vainement la raison. S'il m'aimait davantage, disait-elle à Clara, je croirais qu'il est jaloux de ma vive affection pour vous; mais, hélas! que lui iiû-

porte ! £q tout» je ne sais ce qui ce passe dans sa

tête : les caprices ne sont pas dans son caractère, et depuis deux ans je lui en vois d'inconcevables.

Le retour du comte causait à la princesse la plus vive agitation; sa santé s*en ressentit, elle eut de la fièvre pendant sept ou huit jours. On lui prescrivit le repos ; et elle passa tout ce temps dans sa chambre sur une chaise longue. .Un matin, Clara étant avec la princesse, Rosenberg, chargé d'une commission de l'électeur, entra, et aussitôt Clara se leva, sortit et descendit dans le jardin. Au bout d'une demi-heure, se trouvant à l'extrémité du parc, elle revint sur ses pas pour retourner au château ; dans ce moment elle entendit marcher précipitamment dans une petite allée à sa droite ; elle crut qu'on venait la chercher de la part de la princesse, et, se dirigeant de ce côté, elle vit tout à coup à deux pas d'elle le comte de Rosenberg. Il était seul. Clara tressaille et veut fuir. Arrêtez, s'écrie le comte, je ne vous retiendrai pas long*

temps, je n'ai qu'un mot à vous dire Il prononça ces

paroles avec un trouble, une émotion, une altération dans la voix qui achevèrent d'épouvanter Clara. Elle s'arrêta, resta debout, et s'appuya contre un arbre. Alors le comte s*approchant se plaça vis-à-vis d'elle, et la regardant fixe' ment : Quiêtes-vous? lui dit-il d'un ton menaçant. A cette question inattendue et terrible, Clara pâlit, et sa langue glacée ne put rien articuler. Qui êtes-vous? répéta le comte avec un accent plus effrayant encore... Quel est le nom de votre père?.. Connaissez-vous M. Montalban?.* Clara ne répond point... Mais,ne pouvant plus se soutenir sur ses jambes tremblantes, elle s'affaisse et tombe au pied de l'arbre... Malheureuse! s'écrie Rosenberg, quel démor ennemi du repos de cette infortunée princesse vous a conduite ici !... Ah! que n'avez-vous, comme on le croit, péri dans les ondes du Rhône!... Écoutez. Il faut quitter ce palais, il le faut, ou je vous dénonce... Si vous partez, je vous promets un secret inviolable. Inventez un orétexte pour vous rendre demain matin chez la veuve

Marcelle; vous y trouverez une voiture qui vous conduira dans le couvent bors de ce pays que vous choisirez, mon valet de chambre sera votre guide Où voulez-vous aller?... Le comte parlait avec une rapidité, une précipitation, un ton absolu, qui marquaient assez qu'il voulait uneréponse prompte et précise. Clara rassemblant toutes ses forces : Je veux aller, dit-elle, auxUrsuIinesde Lu Rochelle... Puis-je en partant, ajouta-t-elle^ écrire à la princesse? En disant ces mots ses larmes inondèrent son visage... Oui,répondit le comte, maisqu'elle ignore à jamais que c'est moi qui vous force à la quitter. S'il vous échappe avec elle Tindiscrétion la plus légère, je la découvrirai, et je lui dirai votre horrible nom. Je n'ai point commis de crime, dit Clara en gémissant, j'en atteste le ciel. A ces mots, le comte jeta sur elle un regard foudroyant, et, lui tournant brusquement le dos, il s'éloigna à pas précipités, et Clara bientôt le perdit de vue.

La surprise, l'effroi, le saisissement et la douleur avaient tellement épuisé les forces de Clara, qu'elle resta plus de deux heures sur la place et dans l'attitude où le comte l'avait laissée. Plusieurs personnes, envoyées par la princesse, pour la chercher la trouvèrent encore au pied de l'arbre. Clara dit qu'elle s'était donné une espèce d'entorse. On en douta d'autant moins qu'en effet elle ne pouvait marcher sans le secours d'un bras. Euphémie fut effrayée de la voir retenir dans cet état et avec une pâleur qui marquait combien elle avait souffert Clara, faisait^ sur elle-même un effort surnaturel, parvint à la rassurer. La princesse lui conta qu'elle était charmée de Rosenberg, qu'elle ne l'avait jamais vu si tendre pour elle, et qu'il lui avait demandé de le recevoir en particulier le lendemain. Clara crut que le comte s'était promis de consoler la princesse d'une douloureuse séparation, et cette idée adoucit ses peines. Cette journée fut affreuse pour elle ; jamais Euphémie ne lui avait paru si touchante et si digne d'être aimée : tous les témoignages de son affection lui perçaient le cœur, et plusieurs fois elle fut

obligée de sortir de sa chambre pour aller en secret donner un libre cours à ses pleurs. Elle fut au moment de s'évanouir sur son sein en lui disant adieu le soir pour aller se coucher. C'était un dernier adieu !..r, La malheureuse Clara, s'arrachant enfin de ses bras, courut se renfermer dans sa chambre, et renvoya ses femmes pour se livrer sans contrainte à teute sa douleur. Â minuit, ne pouvant résister au désir de revoir encore une fois Euphémié^ elle imagina un prétexte, et retourna dans Tapparlement de la princesse qu'elle trouva profondément endormie. Â la lueur de la lampe de veille elle la contempla quelques instants en versant un déluge de pleurs; ensuite, craignant de la réveiller, elle sortit doucement, et se hâta de rentrer chez elle pour exécuter un dessein qu'elle avait formé durant le jour. Elle voulait avant de partir aller prier encore, et pour la dernière fois, dans la chapelle où la princesse s'était mariée. Clara descendit seule dans le jardin qu'elle traversa; elle se rendit à la chapelle, alluma la lampe, et se jetant à genoux devant Tautel : souverain bienfaiteur! dit-elle, vous maudis** sez les ingrats, et vous exaucez les prières et les vœux de la reconnaissance. Ah ! daignez écouter ma voix ! daignez rendre la paix et le bonheur à celle qui n'a trouvé dans sa faute qu'amertume et que regrets! à celle dont

vingt ans de remords ont expié la faiblesse! Puisse-

t-elle en déposer l'aveu dans le sein paternel, et puisse un généreux pardon et l'amour de son époux lui faire oublier tant de peines !

Après avoir fait cette prière, Clara sentit son cœnr soulagé ; elle se leva, et en s'en allant elle n'éteignit point la lampe. Hélas ! dit-elle, c'est la seule trace de reconnaissance que je puisse laisser ici 1 Cette lampe durera jusqu'à la nuit prochaine; Euphémie peut-être devinera qu'elle fut allumée par moi !

La triste Clara ne se coucha point. Elle avait ordonné que ses chevaux fussent mis à la pointe du jour; et comme elle n'emmena personne, qu'elle laissa ses bijoux, ses

pierreries, et qu'elle n'emporta qu'on porte-manteau, ses femmes crurent qu'elle reviendrait le lendemain. Elle partit et se fit conduire à la ville chez la veuve Marcelle. La, ^lle trouva une voiture attelée de six chevaux de poste; elle y monta en se recommandant à la Providence !.. Un homme à cheval l'attendait hors des portes de Ja ville ; il se mit à la portière, ne la quitta plus, la servit avec zèle et respect, et paya partout les frais de poste et sa dépense. Clara jusqu'alors n'ayant pensé qu'à sa bienfaitrice, n'avait senti, que le regret de la quitter ; et elle ne put s'occuper d'une autre idée jusqu'à l'heure oû Ja princesse devait s'éveiller et recevoir la lettre dans Jaquelle Clara lui faisait les plus touchants adieux, en disant qu un devoir sacré la rappelait dans sa patrie. Msuite les pensées de Clara se tournèrent sur le comte de Rosenberg; elle ne concevait pas comment il avait pu reconnaître en elle la malheureuse Clara. Elle formait à ce sujet mille conjectures diverses, qui toutes se détruisaient parle moindre raisonnement. Clara s'étonnait encore de ne point trouver dans son cœur- le ressentiment qu eiie aurait dû naturellement avoir pour cet homme SI hautain, qui l'avait traitée avec tant de dureté, et avec une autorité qui n'élail fondée sur aucun droit. Cependant elle se rappelait qu'elle avait surpris en lui quelques Signes d'émotion et d'attendrissement. Ce souvenir la touchait; car elle avait pour lui un sentiment indéfinissable, qu'elle finit par s'expliquer en se disant qu'il était impossible qu'elle n'eût que de l'indiff'érence pour I époux de sa bienfaitrice ; et elle répandait des larmes amèresen songeant qu'il ne penserait jamais à elle qu'avec 1 horreur que doit inspirer un monstre. Comme le comte avait prescrit à Clara de se retirer dans un cloître, elle avait préféré les Ursulines de La Rochelle, pour se rapprocher de h ferme de Jerson, et parce que la jeune Honorine lui avait souvent parlé de ce cou vent, où elle avait lait sa première communion. On conduisit en effet Clara a La Rochelle, et dans le couvent des Ursulines. Son

gnide'parla un moment en particulier à la supérieure ; il lui paya d'avance une année de pension, et Clara, toujours sous le nom d'Olympe, fut admise sur-le-champ. Son guide, au moment où elle allait entrer dans ce monastère, s'approcha d'elle, remit dans ses mains un petit coffre, ensuite il s'éloigna et disparut. On conduisit Clara dans un joli appartement, et on lui apprit que sa pension, comprenant le logement et la nourriture, était payée d'avance pour un an.

Lorsque Clara fut seule, elle ouvrit la cassette, elle y trouva mille ducats, et un billet cacheté qui contenait ce qui suit :

« Restez à jamais enfermée et cachée dans un cloître, D et vous recevrez tous les ans cette même somme. Votre » pension, d^ailleurs, sera payée. Ces offres sont per* » mises à un homme de mon âge, et à celui qui vous a i> privée du sort le plus brillant. Oubliez le monde; > rappelez-vous le passé, afin de ne penser à l'avenir » qu'à Dieu seul.

» Brûlez ce billet. >

L'élévation de l'âme s'allie parfaitement avec l'humilité chrétienne. Quoi de plus noble que ce mépris des grandeurs et des richesses que la religion inspire !

Clara n'hésita point à refuser ce don ; elle prit son écritoire, et fit une réponse conçue en ces termes :

« Celle qui a laissé à Niémen les diamants qu'elle te- » nait de la main la plus chérie, neTecevra de nul autre D des bienfaits dont elle peut se passer. Je sais vivre de 1» mon travail. Vous avez daigné payer ma pension pour » un an ; je ne puis refuser ce don, je l'accepte avec B respect et reconnaissance ; mais je n'accepterai rien B déplus.

» Je resterai renfermée et cachée^ non pour obéir a » des ordres dont il ne m'est pas possible de reconnaître » l'autorité, mais pour satisfaire mon goût et pour me B soustraire désormais à l'injustice des hommes, o

Clara plia cette lettre, la cacheta, mit l'adresse, et se

rendit chez la supérieure qu'elle pria de lui trouver un banquier, pour faire passer de l'argent et une lettre en Allemagne. Trois jours après, un banquier se chargea de la lettre et de l'argent, et les envoya sans délai au comte de Rosenberg.

Clara, le jour môme de son arrivée, éprouva un mouvement de joie en retrouvant aux Ursulines sa jeune amie Honorine, qui, voulant se faire religieuse, venait de prendre le voile blanc. Clara envia sa destinée ; car, si elle eût pu disposer d'elle-même, elle n'aurait pas ba* lancé à se consacrer irrévocablement à Dieu. Mais, outre que sa situation ne le lui permettait pas, puîsqn'alors il aurait fallu déclarer son véritable noua, elle se rappelait qu'elle avait promis au père Arsène de ne pas même s*engager par un vœu intérieur.

Honorine, questionnée avec un vif intérêt sur sa famille, n'en donna que d'heureuses nouvelles. Elle conta qu'elle avait toujours été protégée par Yalmore , et que ce dernier, depuis la trêve, était parti pour Paris.

Cependant tout annonçait dans La Rochelle que la guerre allait se renouveler avec plus de vigueur que jamais. Clara était depuis deux mois dans cette ville, lon^ que les calvinistes, ne gardant plus de mesures, déclarèrent tout à coup qu'ils abolissaient le culte catholique» qu'il n'était plus permis de faire des vœux religieux, et que toutes les personnes cloîtrées pouvaient sortir de leurs monastères et reprendre leur liberté (1). Les hommes peuvent affranchir leurs esclaves; mais à l'exception du chef suprême de la religion, nul mortel n'aura le pouvoir d'affranchir les consciences. On ouvrit les cloîtres, et les religieuses gardèrent la clôture avec la même exactitude (2). On les avait laissées maîtresses de choisir entre V hymen et le célibat, le monde et la solitude. On ne doutait pas que de telles offres ne dépeuplassent en

(1) Historique. On ayait d^è va la mène cboie « Oeoète du temrf ieCalTin.

(2) Historique.

un jour tous les monastères; car souvent des hommes, très-habiles d'ailleurs, connaissent assez peu le cœur humain (si divers dans ses sentiments) pour croire qu'il est impossible de révérer sincèrement ce qu'ils dédaignent et de ne pas aimer ce qui les séduit. Cette erreur, est» en quelque sorte, Texcuse des fautes politiques qu'elle a fait faire.

Les religieuses répondirent qu'elles préféraient leur solitude au monde. On les avait invitées, au nom de la nature et de V humanité^ à rentrer dans la société; et, sur leur refus, on cria au fanatisme, et il fut. décide qu'on les arracherait de leurs cloître3{i). Cependant on n'exerça pas sur-le-champ cette violence. Dans ces entreliites, Clara, très-effrayée de tous ces mouvements, et craignant de perdre son asile , eut la consolation de revoir le père Arsène. Il accourait se renfermer dans La RocheRe, pour y servir la religion et les catholiques persécutés. Ah! mon père, lui dit Clara , quel temps vous avez choisi pour venir ici!... Celui du danger, répondit le saint religieux : c'est alors que nous devons agir. Quand tout sera paisible, je retournerai dans ma cellule* — Hélas! les églises sont fermées et profanées!...— Dieu, ma fille, ne manquera ni d'autels ni de temples; il en aura même davantage et de plus dignes de lui! La persécution va sanctifier la demeure de tous les fidèles; les caves, les souterrains deviendront d'augustes sanctuaires; on n'y trouvera point de pompe et de magnificence, mais on y verra toute la grandeur de là fo\, tout le courage héroïque de la piété!... Quel feu divin doit enflammer le cœur du prêtre qui, en célébrant le plus sublime des sacrifices, se dévoue lui-même comme victime! — Mon père, j'avoue que j'ai peine à supporler l'idée des persécutions où vous allez être exposé ! Vous souffrirez longtemps peut-être; cette pensée me trouble malgré moi!... Mais je ne crains la mort ni pour moi, ni

(1) HUtorîqae.

même pour vous; je n'envisage pas de plus glorieux destin que celui de mourir avec vous pour la foi ! Afin de récompenser le respect filial qui me conduisit sur Téchafaud, Dieu peut-être m*y fera remonter pour me donner la palme immortelle du martyre!... Oli! qu'il me serait doux de la recevoir sur votre sein, et d'être portée dans vos bras aux pieds deTÉternel !... — Ma fille, je conçois ces nobles désirs, puisque mon cœur les partage ; mais le zèle selon la science n'est jamais indiscret et téméraire. Dieu nous ordonne également de prendre soin de nos jours, et de les sacrifier généreusement quand le devoir l'exige. Ainsi, préparons-nous à la mort, et gai^ dons-nous de nous offrir imprudemment au martyre. Ne provoquons point nos frères égarés à commettre des cruautés qui les rendraient plus criminels encore. Songez bien que Dieu nous reprocherait le mal que notre imprudence leur ferait faire. Prions pour eux; et tant qu'on ne nous demandera rien de contraire à la foi, restons cachés, vivons en paix dans Tombre et le silence.

Clara , toujours humble et soumise , promit de suivre ces sages conseils. Elle s'y conforma sans peine; car l'exaltation de la véritable piété n'est jamais que l'enthousiasme de la raison suprême : tout est utile et grand dans ses motifs, tout est pur et généreux dans son ardeur, tout est justice et modération dans ses principes.

Le père Arsène remit à Clara Técrin rempli de bijoux et de diamants qu'elle ayait laissé à Niémen. Aussitôt après son départ, la princesse Tavait fait porter chez la veuve Marcelle, avec ordre de le faire parvenir à Clara. Marcelle, ne sachant point où était Clara, l'avait envoyé au père Arsène. Clara fit mille questions sur Euphémie ; le père Arsène lui répondit que Marcelle lui mandait seulement que la princesse était au désespoir. Clara n'en doutait pas; et sa sensibilité à cet égard était Tune de ses plus grandes peines.

On apprit bientôt que Louis XIII se mettait en marche avec son armée, pour venir lui-même réduire les rebel-

les. Le cardinal de Richelieu , nommé chef et surinten- ;dant de la navigation et da commerce en France , avait devancé le roi (i). Si Ton s*étonnait de voir un prince de l'Église au milieu des camps commander à des généraux français, on s*étonnait davantage encore d^^son courage froidement intrépide, de ses talents, et de sa persévérance dans une entreprise si traversée par ses ennemis, si peu goûtée par le roi lui-même (2). Le succès qui couronna par la suite cette infatigable constance^ fut Tévénement le plus utile et le plus glorieux de son ministère. Tous ces grands préparatifs n*alarmaient nullement les Rochelois. Ils attendaient une flotte anglaise beaucoup plus considérable que les deux premières battues par Toiras, Schomberg et le commandeur de Valençay. Ce dernier était destiné à repousser encore cette troisième flotte si formidable, envoyée parle duc de Buckingham (5); les rebelles n^avaient pas plus d'impatience que lui de la voir arriver. Â la guerre, les talents et le courage qui préparent les triomphes en font jouir d'avance ; ils en donnent toujours l'heureux pressentiment. Le duc de Rohan, chef des calvinistes, mettait tous ses soins à modérer la violence de leurs résolutions. 11 y parvenait quelquefois, mais le plus souvent il échouait dans ce dessein. Un chef de factieux n'a jamais qufune autorité apparente. L'esprit d'indépendance qui cause les révoltes n'admet point de véritable subordination; des complices entre eux prétendent tous à l'égalité. On décréta, malgré le duc de Rohan, que tous les individus des deux sexes, engagés par des vœux religieux, quitteraient sans délai leurs monastères, et prendraient l'habit séculier; que nul prêtre catholique ne célébrerait le service divin ou n'administrerait les sacrements sous peine d'amende et de prison (4). Les sœurs de la Charité , doublement

(1) Historique.

(2) HlF'oriqae.

(3) Historiqae.

(4) Historique.

utiles dans une ville assiégée, «eurent la permission de garder leur habit. 11 fut décidé qti'on formerait à la hâte deux hôpitaux, l'un pour les militaires de la ville, Tautre pour les prisonniers blessés. On garda presque toutes les sœurs de la Charité pour le premier, et Ton prit la vaste maison des Ursulines pour le second. Toutes les religieuses de ce couvent demandèrent à y rester pour soigner les blessés sous la direction de quatre sœurs de la Charité. Comme ces religieuses, consacrées jusqu'alors à réducation de la jeunesse, étaient généralement révérées, on y consentit, à condition qu'elles prendraient un habit à peu près semblable à celui des sœurs de la Charité. Les pensionnaires furent toutes renvoyées; mais comme. Clara n'était point dans les classes, et qu^elle promit de seconder les sœurs dans leurs travaux , on lui permit de rester.

On avait uu tel besoin des sœurs de la Charité, qu'on fit une grande exception en leur faveur. On leur accorda un aumônier ; mais en leur interdisant tout chant d'église, et en leur ordonnant de n'entendre la messe qu'à la pointe du jour, et de n'y admettre aucune personne étrangère. Ainsi ces deux hôpitaux furent les seules maisons de la ville où le culte catholique fut toléré. Clara remercia Dieu du fond de l'ftme de l'avoir placée dans Tune decesmaisonsprivilégiées.Elletrouvaitunegrandeconsolation à se consacrer au service des prisonniers royalistes... Elle savait que Valmore était dans l'armée... Cette pensée faisait souvent couler ses larmes... Afin de n'être ni reconnue ni vue par aucun homme, elle portait tou* jours une épaisse et longue coiffe noire rabattue sur le visage : les Ursulines avaient pris cette coiffure. Ainsi Clara, ayant d'ailleurs comme elles une robe Je bure noire, pouvait, sans être remarquée, rester ainsi toujours voilée. Honorine ne la quittait point : n'ayant pas fini son noviciat, elle n'avait pu faire ses vœux; mais, se regardant comme consacrée à Dieu, elle n'avait pas voulu quitter ses compagnes.

Les combats recoromenfièrent, et J)ieQtot od^ eut à soigner des blessés. Clara chaque jour demandaa en tremblant les noms des prisonniers qu'on apportait à rhôpital... Elle ne les pansait point ; mais elle aidait les sœurs, 60 pr^pajraot^s .appareils et en leur .présentant toutes les choses nécessaires aux pansements. Elle ne pouvait, saos.frémir, jeter les yeux sur les blessures de ces guerriers! Un sentiment secret joint à l'humanité rendait sa pitié déchirante. Une idée plus terrible encore lui faisait souvent répaaidre des ruisseaux de larmes. Hé- . las! se disait-elle, heureux encore ceux qui, dans ce dernier combat, ne sont que blessés t... On a laissé des

morts sur. le champ de bataille!

Elle ne trouvait d'adoucissement à ces pensées désolantes qu'en allant se renfermer dans sa cellule, et en implorant toutes les bénédictions du ciel potir les guerriers de Tarmée royale.

Un matin, le père Arsène vint la trouver pour lui donner un avis important. Ma fille, lui dit-il^ redoublez de prudence, et cachez-vous avec plus de soin que jamais! Montalban est dans ces murs... ciel! s'écria Clara. Oui, ma iille, reprit le père Arsène. Ce malheureux, chargé de dettes, après avoir frustré ses créanciers par sa fuite, a été se jeter (ians les bras des ennemis de la France, pour se joindre v3nsuite aux rebelles. Il est ici, et il a, dit-on, beaucoup d'ascendant sur l'esprit du duc de Rohan. Je l'ai rencontré; il m'a vu, m'a reconnu, et ses farouches regards m'ont assez fait connaître à quelles persécutions je dois m'attendre. 11 croit que vous n'existez plus; mais il sait que depuis vos plus jeunes ans j'ai dirigé votre conscience ; il sait que je vous suivis à l'échafaud, et que le secret de votre innocence est renfermé dans mon seinl... Ah 1 mon père ! dit Clara, il vous perdra I... — Renfermé dans les fonctions de mon ministère 9 je ne pourrai du moins être dénoncé comme factieux et comme intrigant; il faudra me persécuter pour Tunique cause pour laquelle ie donnerais ma vie avec ra*

vlssement. Voas seule» ma fille, m'inquiétez. Tenez-vous sur vos gardes. Que votre visage soit toujours couvert, même dans votre cellule où Ton peut entrer inopinément.

Cet entretien remplit Clara de terreur et d'inquiétude pour le vénérable religieui.

Clara avait imaginé de parfumer les infirmeries deux fois par jour, et s'était chargée de ce soin. Un matin qu'elle faisait le tour des salles en brûlant des parfums dans un petit vase d'albâtre, les deux battants de la porte s'ouvrirent, et le duc de Rohan parut. Clara frémit en Tentendant nommer ; elle pensa que peut-être Montalban serait à sa suite ; mais il n'y était pas. Le duc venait visiter Thôpital. Il regarda Clara avec étonnement : cette figure voilée^ d'une taille si majestueuse, d'une proportion si parfaite, le frappa vivement; il admira la beauté de ses mains, dont Téclatante blancheur effaçait celle du vase qu'elle portait... Il demanda aux sœurs qui le suivaient si c'était une religieuse : on lui répondit que c'était une jeune orpheline qui, sans être engagée par des voBux, se consacrait à servir les malades. Clara ne songea qu'à se retirer; mais il fallait, pour gagner la porte, passer devant le duc. Ce prince l'arrêta pour lui parler de la manière la plus obligeante. Le son enchanteur de sa voix, et ses réponses nobles et modestes achevèrent d'intéresser le duc en sa faveur. Lorsqu'elle s'éloigna il la suivit des yeux. Il demanda si elle était jolie : on lui répondit qu'elle avait la beauté d'un ange; et ce souvenir se grava dans son imagination.

Les craintes de Clara sur le père Arsène n'étaient que trop fondées. Cinq ou six jours après leur entretien, ce vertueux vieillard fut arrêté sur la dénonciation de Montalban, et conduit comme fanatique dans une prison où on le mit au cachot. 11 n'osait aller à l'hôpital qu'une fois par semaine, et Clara n'apprit ce triste évéïiement qu'au bout de huit jours. Alors, n'écoutant que son cœur, elle envoya au duc de Hohan un billet dicté par elle et

écrit de la main d'Honorine, dans lequel elle suppliait ce prince de lui accorder un moment d'audience. Le même jour elle reçut une réponse de la main du du-' ^ui Finvitait à se rendre le soir, à sept heures, dans son palais. Clara, accompagnée de la plus âgée des sœurs de la Charité,' était au palais avant Theure indiquée. Toujours voilée, et sans vouloir se séparer de son mentor, elle entra avec elle dans le cabinet du duc qu'elle trouva seul. Aussitôt elle alla se jeter aux pieds de ce prince pour lui demander, avec la véhémence la plus éloquente, la liberté du père Arsène. Le prince, ému, attendri, la releva, la fit asseoir et la questionna, plutôt pour Tentendre que pour s'instruire d'une affaire à laquelle il attachait si peu d'importance. Clara fit Téloge le plus touchant des vertus du père Arsène. Le prince i'écoutait avec une profonde admiration, et quand elle eut cessé de parler, il lui dit, après un moment de silence, que ce religieux était accusé du fanatisme séditieux le plus emporté et le plus extravaguant ; et il a été dénoncé comme tel, poursuivit le duc, par l'homme du monde le plus zélé pour notre cause, Montalban... A ce nom, Clara frémit... Mais, poursuivit le duc, je ne veux croire que vous; je vous accorde sa liberté. Que désormais il soit plus circonspect, et il vivra tranquille sous votre protection. Clara témoigna sa reconnaissance avec toute Teffusion de la joie la plus vive. Le duc lui prescrivit le secret sur cette entrevue particulière, ce qui acheva de combler tous les vœux de Clara. Je veux même, dit-il^ que Montalban Tignore; il serait trop diUicile de persuader qu'en vous écoutant on n*a cédé qu'à la raison et à l'humanité, et il faut qu'un chef de parti paraisse inaccessible à toute espèce de séduction. Eh! qui pourrait croire encore, qu'ayant une grâce à me demander, vous soyez sort^^vde mon cabinet sans avoir ôté votre voile!... A ces mots, Clara répondit qu'elle avait fait le vœu de rester voilée tant que durerait la guerre. Il était si commun, dans ce siècle; de faire des vœux particuliers, que cette

réponse ne surprit point le dnc. Maintenant , ajouta Clara, cette ville est un camp, les fenunes doivent s'y cacher. Le deuil profond, la retraite absolue, voilà ce qui nous convient pendant le cours de ces calamités. Madame, reprit le duc, quelque vœu que vous puissiez faire, vous ne serez jamais obscure, et quiconque a pu vous entrevoir ne saurait vous oublier. A ces mots il se leva, s'approcha de son bureau, et il écrivit et signa Tordre de mettre en liberté le père Arsène.

Munie de cet ordre, Clara, sans perdre un moment, vole à la prison, et y arrive avec sa compagne à huit heures et demie du soir. On était au mois de mars, la nuit et l'obscurité ajoutaient à la profonde émotion de Clara. Elle veut elle-même aller à son tour délivrer son généreux libérateur. Toutes les portes lui sont ouvertes; mais elle ignorait qu'il fût au cachot; et son cœur se déchire en descendant Tescalier long et humide qui conduit au caveau où il est enfermé. Dieu ! dit-elle, dans quel affreux souterrain nous mène-t-on? Dans le plus profond de tous, répond le geôlier; la plus grande rigueur était prescrite pour ce vieillard. Le cachot des malfaiteurs, point de lumière, le pain et l'eau, les fers aux pieds et aux mains. On disait qu'il était traître et conspirateur; il paraît qu'on s*est trompé, cela arrive quelquefois ; j'en suis bien aise pour ce vieillard, il est doux et patient. Pendant ce discours, Clara, pâle, tremblante, s'appuyait en frissonnant sur le bras de sa compagne, et, quoiqu'elle sentît ses forces défaillir, elle pressait sa marche... Enfin on arrive à la porte du caveau ; on ouvre, et Clara, dans la crainte de causer au père Arsène un saisissement funeste, reste un moment cachée derrière la porte entr'ouverte : le geôlier entra seul. Clara, à la lueur de sa lanterne, aperçoit, sans être vue, le pieux vieillard assis sur un siège de pierre. Une grosse chaîne tenait son corps assujetti et fixé contre la muraille ; ses deux mains étaient enchaînées et croisées sur sa poitrine, il avait demandé et obtenu qu'on les lui

attachât ainsi. D'énormes anneaux de fer joignaient ensennble ses deux pieds. Dans cet état, la douceur et la sérénité de sa physionomie donnaient à toute sa personne un caractère sublime de sainteté. Le geôlier, qui avait promis à Clara de le prévenir doucement, lui demanda comment il se trouvait? Bien, mon ami, répondit-il en souriant. — Vous êtes pourtant bien pâle... — Mon corps souffre, il est vrai, mais mon âme est si tranquille et si satisfaite!... — Cela ne sera pas long. — Jo Tespère. — Je veux dire que vous sortirez bientôt. — Je n'en crois rien. — Et comme je vois que vous fi'êtes pas furieux, comme on le disait, je vais toujours vous ôter vos chaînes... Non, non, s'écria Clara en se précipitant dans le cachot, non, c'est à moi de les détacher... O ma fille! dit le vieillard, ne risquez-vous rien en venant ici?... Âh ! répondit Clara, ma vie vous appartient, elle est un de vos bienfaits, et même avant de vous la devoir, je l'aurais donnée pour vous... Mais rassurezvous, c'est le duc de Rohan lui-même qui vous protège et qui vous délivre. En parlant ainsi, elle faisait tous ses efforts pour délier les chaînes; mais ses mains délicates pouvaient à peine les soulever; elle les arrosait de larmes tandis que le geôlier les détachait. Le père Arsène, délivré de ses fers, voulut s'appuyer sur le bras que Clara lui tendait; mais il lui fut impossible de se lever. L'humidité de ce caveau, huit jours d'une horrible souffriance, un jeûne rigoureux, le manque absolu de sommeil, avaient tellement épuisé ses forces, qu'il paraissait n'avoir plus qu'un souffle de vie ; et d'ailleurs ses jambes enflées et meurtries ne pouvaient plus le soutenir, ni même se mouvoir. H crut lui-même toucher à ses derniers moments. Ma fille, dit-il, d'une voix languissante, je voudrais vivre pour vous récompense! de vos soins; mais... 11 ne put achever, sa tête appesantie tomba sur son épaule, ses yeux se fermèrent... Dieu! Dieu! dit Clara éperdue, il se meurt!... mon seul appui, mon ange tutélaire, allez-vous m'abandoaner?... Ohl répon-

deK encore une fois à votre roalheuredse enfant; bënissez-Ia!... Aces mots, le père Arsène entr'ouvre sa paupière, et soulevant avec effort sa main défaillante et .glacée : Ma fille, dit-il, je vous bénis dans tous les in- ;stants... Mais pourquoi ce désespoir, où donc est votre ifoi?... — mon père? vous voir mourir sur cette pierre, et dans cet horrible cachot!... — Songez pour quelle cause j'y suis!... I^ongez que dans ce moment surtout je contemple avec ravissement ce cachot, ces chaînes de fer, et que le plus doux souvenir que je puisse me re? tracer, est celui des maux que j*ai supportés sur cette pierre... Bénissez, remerciez avec moi le Seigneur... En disant ces paroles, sa tête retombe, ses yeux se referment, il pousse un profond soupir... Il expire! s'écrie Clara avec un cri lamentable... La sœur de charité s'approche, elle prend le bras du père Arsène, lui tâte le pouls, et rend la vie à Clara en assurant que ce n*est qu'un évanouissement. En effet, on lui fit reprendre iPusage de ses sens, mais sa faiblesse était si grande qu'il était hors d'état de proférer un seul mot. Une pièce d'or iengagea le geôlier à le porter dans la voiture qui attenidait Clara à la porte de la prison. Clara le conduisit à i'hôipital, où les sœurs, qui le connaissaient, le reçurent avec empressement. On l'établit dans une chambre particulière tenant à la grande salle de l'infirmerie ; on lui donna une garde; et en .outre Clara le veilla durant la nuit entière.

Le médecin lui trouva de la fièvre, et il déclara qu'il voyait peu de ressources dans l'état d'un vieillard exténué par une abstinence forcée, et qui, chargé de chaînes, avait souffert le supplice d'être attaché sur une pierre» sans pouvoir, pendant huit jours, ni se coucher, ni dormir, ni changer d'attitude. Vers le milieu de la nuit, il recouvra la parole pour demander les sacrements, que lui administra l'aumônier de la maison. Une heure après les avoir reçus, il entr'ouvrit son rideau, et regardant riDcoDBolable Clara : Ma fille bien-aimée, lui dit-il, je

meurs en pait^ certain que le véritable^Ie suprême protecteur ne vous abandonnera jamais. Clara ne répondit que par ses pleurs. Il lui demanda de lui lire des prières : elle obéit ; elle continua cette lecture jusqu'au jour. Le malade parut s'assoupir; et Honorine^ entraînant Clara, la força d'aller se jeter sur son lit. Durant les deux jours suivants, le père Arsène fut toujours dans le même état ; et Clara, toujours au chevet de son lit, admirait son angélique ferveur, et la touchante sérénité qui brillait sur son visage.

^ Le troisième jour, le père Arsène parut être plus mal encore, et sur le soir il tomba dans un assoupissement qui fit craindre sa destruction prochaine ; son corps était plongé dans un profond engourdissement, mais son âme pure et généreuse veillait toujours : n'ayant plus rien de matériel, ne voyant plus les objets extérieurs, il ne voyait que Dieu. Privé de Tintelligence qui fait comparer, espérer et craindre, il ne jouissait que mieux de la faculté d'aimer. La perfection souveraine ne pouvait plus lui causer de Tétonnement et de l'admiration , mais il l'adorait avec extase. De temps en temps le nom de Dieu sortait de sa bouche, et ses mains débiles reprenaient de la force pour presser le crucifix qu'il tenait embrassé. Clara, pénétrée de douleur, et les yeux attachés sur lui, ne pleurait que sur elle-même; elle trouvait la plus puissante de toutes les consolations dans la douce pensée que bientôt son respectable ami allait jouir d'un bonheur immortel!...

Tout, dans cette journée, semblait se réunir pour Taccabler; elle savait que les assiégeants avaient fait une sortie et qu'on se battait!... Souvent, distraite de sa vive affliction par une mortelle inquiétude , sa pensée se portait sur le champ de bataille! Elle se reprochait ces douloureux écarts de son imagination : mon Dieu ! disait-elle, ne permettez pas que rien puisse me distraire du spectacle le plus auguste que l'œil humain puisse contempler , la mort du juste : la reconnaissance et la piiié

ne doivent-elles pas arrêter ici tontes mes pensées? Sur les sept heures du soir, Clara entendit un grand mouyement dans les salies de Tinûrmerie ; à ce bruit un pressentiment funeste lui cause le plus violent battement de cœur.... Elle écoute, et craint d*entendre.... et reste ainsi près d'une demi-heure.* Au bout de ce temps la porte de la chambre s'entr'ouvre; Honorine^ les yeux pleins de larmes, entre doucement, et, sans aucune préparation, elle dit qu'on vient d'apporter Yalmore prisonnier, Yalmore qu'on n'a pu prendre que parce qu'il était percé de coups, et que la perte de son sang l'a fait tomber sans connaissance sur son cheval abattu et tué d'an coup de mousquet. Ce malheureux jeune homme, ajoute Honorine, est mourant, on ne croit pas qu'il puisse vivre jusqu'au jour!... Â ce récit affreux^ Tinfortunée Clara ne profère pas une seule parole : tout est fini pour elle dans cette vie trompeuse et fugitive ; elle n'a plus rien à dire aux habitants delà terre!

Pour supporter avec fermeté un malheur complet et sans ressource, le seul courage d'un grand cœur peut sans doute suÉre, mais alors on ne se soumet point au sort, on le brave; on ne se soustrait point au désespoir, on le maîtrise, ou, pour mieux dire, la fierté le dissimule ; et cet effort de l'orgueil ne surmonte la douleur qu'en desséchant l'âme. Le courage que donne la religion est d'une autre .nature ; héroïque et sublime dans ses effets, il ne détruit point la sensibilité ; l'âme pieuse n'a pas besoin de s'endurcir pour s'élever, ni de s'armer d'un superbe dédain contre une puissance aveugle ; elle se soumet avec conviction à la volonté qu'elle adore. Enfin il n'est point pour elle d'infortune sans consolation ; que dis-je? il n'en est point de réelle; elle ne saurait s'indigner contrôla destinée, mais elle aie noble droit de mépriser le malheur.

Clara^ les yeux fixement attachés sur Honorine^ la bouche entr'ouverte, et la pâleur de la mort sur le front, paraissait écouter encore^ quoiqu'on ne parlât plus!

Hais ces terribles paroles retentissaient toujours à son oreille : On ne croit pas qu*il puisse vivre justiu*au /otir /.... Enfin, au bout de quelques minutes, elle fit signe à Honorine de se retirer. Honorine sortit aussitôt, et Clara se trouva seule avec elle-même, car le père Arsène était toujours dans le même assoupissement, et sa garde dormait du plus profond sommeil; Clara, sans mouvement et toujours dans la même attitude, dit d'une voix étouffée : Ils se meurent tous deux!... L'articulation da ces paroles fit succéder à son saisissement une si violente angoisse, qu'elle fut effrayée de sa propre douleur ; elle sentit qu'elle avait besoin d'un secours surnaturel pour la supporter^ elle Timplora, et ses larmes commencèrent

à couler Dieu! dil-elle, pour me fortifier, me

consoler, faites que je me rappelle leurs vertus, et que je' n*envisage que le prix que vous leur destinez. L'un meurt niartyr de la foi» l'autre meurt en héros , en sujet fidèle, et sa piété égala toujours sa valeur! Dieu des armées! vous aimez, vous bénissez les guerriers vertueux, et périr glorieusement pour sa patrie et pour son souverain, esta vos yeux une sainte mort!... Allez, âities fortes et courageuses, allez vous élancer dans le sein du Créateur, allez devancer dans le séjour immortel l'infortunée qui vous pleure et qui vous envie; peut-être obtiendrez vous la fin de mon exil et notre prompte réunion ! Hélas ! toutes les espérances humaines, semblables aux songes trompeurs de la nuit, s*évanouiront pour moi avec le jour; mais la divine espérance, fille du ciel, l'espérance, fondée sur la parole de Dieu même , me restera. La bonté suprême en fit une vertu, afin de nous rendre plus chère encore cette consolation si nécessaire! Et qui pourrait sans elle supporter de tels maux?... Des larmes interrompaient souvent ces prières , mais l'humble et pieuse résignation en adoucissait Tamertume : à trois heures du matin* le père Arsène reprit un peu de mouvement, il ouvrit les yeux, et ses regards cherchèrent Clara; elle courut à son Ut en appelant la garde, qui

~«24 — lai tâtale pouls, et qui assura que ses forces se relevaient. Un quart d'heure après il parla ; et Clara lui dit : Mon père, priez pour les royalistes blessés!... En prononçant ces paroles elle fondit en larmes , car elle pensa que peut-être Yalmore n'existait plus!.... -'

 mesure que la nuit s* écoulait, la douleur concentrée an fond de Tâme de Clara semblait se développer, et

chaque minute la rendait plus aiguë Elle était sûre

qu'Honorine viendrait au point du jour savoir des nouvelles du père Arsène, et qu'elle aurait auparavant visité

les salles de Tinfirmerie Elle désirait et elle craignait

mortellement de la voir paraître  cinq heures du

matin, elle crut entendre un léger bruit à la porte ; elle n'eut pas la force d'aller ouvrir, elle resta glacée à sa place ; mais la garde alla ouvrir la porte , et Honorine entra. Clara leva les yeui sur elle en frémissant Honorine s*avança en disant qu'elle venait de voir panser

Yalmorcy et que les médecins répondaient de sa vie

 ces mots, Clara , baignée de pleurs, se jeta dans les

bras d'Honorine : Ah ! chère amie! s'écria-t-elle^ et

le père Arsène est beaucoup mieux ! En effet, rien ne manqua pour Clara à la joie de cette heureuse matinée. Le médecin confirma le jugement de la garde sur Je père Arsène^ en déclarant que son état n'avait plus rien d'alarmant; et Yalmore, couvert de blessures, n'en avait pas une seule dangereuse! Avec quels transports Clara remercia Dieu ! En se rappelant l'excès de sa douleur, sa vive reconnaissance lui faisait craindre de n'a- ?oir pas été assez résignée, assez soumise ; et se reprochant jusqu'à ses larmes, il lui semblait qu'elle avait

murmuré! f

n en coûta beaucoup à Clara de ne pouvoir, cachée sous son voile, faire pour Yalmore ce qu'elle avait fait pour tant d'inconnus et d'indifférents, en aidant les sœurs de Charité dans les soins qu'elles prodiguaient aux malades. Mais la reconnaissance la retenait auprès du père Arsène, et tout cédait dans son cœur à ce sentiment

vertueux. Depuis cet instant jusqu'à sa convalescence, elle ne le quitta que pour aller se coucher. On lui donnait tous les jours des nouvelles satisfaisantes de Yalmore : après tant de souffrances, elle se trouvait heureuse. Yalmore, de son côté, ayant reconnu Honorine, qu'il avait vue à la ferme dé Jerson, lui avait demandé des nouvelles de la jeune Olympe, et il savait qu'elle était dans la maison.

Aussitôt que le père Arsène fut en état de se lever, il quitta l'hôpital, en promettant à Clara de ne plus sortir dans le jour, et de se cacher avec plus de soin que jamais, afin d'éviter la rencontre de son féroce ennemi, et pour se soustraire aux persécutions (plus violentes que jamais) contre les catholiques, et surtout contre les prêtres.

Clara, rendue à elle-même, retourna dans l'infirmerie à la suite des sœurs. Elle revit Yalmore: sa main lui pré- '

senta des aliments ; elle parfuma la salle où il était!

A travers son voile, elle avait vu la première fois Yalmore tressaillir à son approche... Yalmore faisait tous ses efforts pour bannir de son souvenir la malheureuse Clara ; mais il reconnaissait Olympe avec émotion. Une des sœurs lui avait dit qu'Olympe s'était imposé la loi de se cacher à tous les hommes, et de soigner les malades sans leur parler. Yalmore respectait ces vœux de la pudeur ; il aimait à suivre des yeux cette belle figure si noble, si modeste, se dérobant à tous les regards profanes, et laissant après elle une trace parfumée Dans ces longs

habits de deuil elle était pour lui l'emblème touchant et mystérieux de la mélancolie et de la chasteté 11 savait que son voile cachait une tête céleste ; et, quand il cherchait à se faire une idée de ses traits et d'une physionomie angélique, il frémissait, car il ne pouvait se représenter que le visage de Clara !...

Au bout d'un mois, la santé de Yalmore se trouva tellement rétablie, qu'il fut en état de se lever, et, à l'aide d'un bras, de faire un tour dans*la salle. Le lendemain, Clai'a ue parut point dans les salles, parce qu'elle sut que

le ducdeRohan devaity venir. Aussitôt après cette visilc, Hoiiorine entra dans la cellule de Clara en disant : Vaimore va nous quitter. Comment ? dit Clara. Oui, reprit Honorine ; voici ce que j'ai entendu, étant à la suite de notre supérieure. Le duc était accompagné d'un général, qui n'est pas entré dans la salle où couche Yalmore, en disant au duc : Je vous attendrai ici. Je l'ai tant aimé, que, dans l'état où il est, sa vue me percerait Tâme : mais il ne faut pas qu'un officier de cette distinction reste ici ; il faut le loger dans une de ces belles maisons vacantes de la rue du Port. Eh bien! a dit le duc^ chargezvous de l'y faire conduire» si son état le permet. Demain au soir, a répondu le général, je l'enverrai chercher dans une litière. Fort bien, a dit le duc... Mon Dieu! interrompit Clara en pâlissant, savez-vous le nom de ce général? —* Oui , il s^appelle Montalban A ce nom

terrible, qui donnait toujours l'idée d'une trahison et d'un crime, Clara mit ses deux mains sur son visage... ; et après quelques minutes de réflexion : Ma chère Honorine, dit-elle, je connais la sûreté de votre caractère ;

jurez-moi un secret inviolable — Je vous le jure. —

Eh bien I je sais, à n'en pouvoir douter, que ce Montai ban est un homme implacable et cruel, et qu'il est l'ennemi mortel de Valmore... — Grand Dieu!... — Il faut

sauver Valmore ; il faut le faire évader cette nuit —

Mais cela est impossible. — Rien n'est impossible avec la protection divine. Dieu nous inspirera, nous guidera, nous fera réussir. — Que faut-il faire? Je veux aussi sauver ce vertueux jeune homme; qui a été si bon pour mes parents, et qui vous a délivrée de ces méchants soldats. — J'y vais réfléchir; allez prier Dieu, et revenez dans deux heures.

Clara ayant , par le conseil et par le moyen ca père Arsène» vendu à un juif tous les diamants qu'elle tenait d'Euphémie, se trouvait entre les mains, une grande lomme d'argent.... Elle se rappela qu'ayant eu la clef de sa chambre qu'avait occupée le père Arsène, on ne la lui

avait point redemandée , et qu'elle la possédait encore. Dans cette chambre étaient une fenêtre donnant au premier étage sur une cour, et deux portes. Tune d'entrée , l'autre fermée en dedans , communiquant à la salie où couchait Yalmore, et à deux pas de son lit. Un soldat factionnaire passait la nuit en sentinelle dans la cour. Un infirmier gardait la porte de la salle, il ne se couchait point ; et celui qui devait passer la nuit suivante était vigilant et ne dormait point. Mais Clara savait qu'au fond de rame il était royaliste, et qu'il haïssait les rebelles. Il fallait gagner ces deux hommes; Tor en vint à bout. Clara leur promit de partager également entre eux la somme qu'elle possédait; elle leur donna d'avance l'argent qu'ils demandèrent pour les préparatifs nécessaires. Cette séduction se fit en une heure, sans raisonnement , en montrant l'or qu'on devait délivrer en remettant le prisonnier entre leurs mains, et en promettant que Yalmore, rendu à l'armée royale, leur en donnerait autant et les placerait. Lorsque Honorine vint retrouver Clara , le plan était fait et les deux hommes gagnés. Le soldat s'était engagé à enivrer le portier de la cour et à lui dérober ses clefs ; et comme un parlementaire devait , à une heure après minuit, sortir de la ville et se rendre à l'armée royale, le soldat assura que l'infirmier , le prisonnier et lui, passeraient facilement avec l'escorte , ' moyennant les artifices qu'il emploierait pour cela dans le cours de la journée. Étant connu de l'homme envoyé pour cette commission, et cet homme ayant confiance en lui, il comptait lui demander la permission de l'escorter avec deux de ses camarades. Il ne s'agissait plus que d'instruire Valmore. Il faut, dit Clara,* que je lui écrive ; mais comme il croit y ma chère Honorine , que votre écriture est la mienne, vous allez écrire sous ma dictée.

Honorine écrivit ce billet :

a tin danger pressant vous menace Vous n'êtes

D point prisonnier sur votre parole, il vous est permis

» de fuir..... Tout sera prêt à minuit.... Croyez i'infir-' V mier, et faites ce qu'il vous prescrira*.

» Olthpb. »

Clara prit ce billet , et , le cachant sous ses voiles , elle se rendit à Tinfirmérie, à la suite des sœurs. Il était midi. Clara vit avec un plaisir extrême Valmore debout, et paraissant avoir infiniment plus de force que la veille. Il s'approcha d*une petite table sur laquelle les sœurs déposèrent son dîner. Clara laissa tomber un pain ; Valmore se baissa ainsi qu'elle pour le ramasser : dans ce mouvement , elle rencontra la main de Valmore et lui donna son billet. Aussitôt elle se releva et se hâta de se retirer. La surprise etTémotion de Valmore furent inexprimables. Cependant un moment de réflexion lui fit deviner qu'on lui donnait un avis important. Il avait caché

le billet Après le dîner, il feignit de se trouver mal

et se remit au lit. Alors , s'enfermant dans ses rideaux, il lut le billet.... Touché jusqu'au fond de Tâme du tendre intérêt de cette jeune personne , il n'imaginait pas quel était ce danger pressant, ni comment elle avait pu le découvrir; il concevait encore moins la possibilité de se sauver d'une ville assiégée , et il craignait mortellement qu'Olympe ne s'exposât elle-même en voulant le sauver. Tandis qu'il était agité de ces pensées, l'infirmier achevait de tout préparer pour faciliter sa* fuite. Il n'y avait plus dans la salle de Valmore que quatre prisonniers blessés, que l'infirmier fit passer dans la salle des convalescents. A regard de Valmore, l'infirmier dit qu'il ne fallait pas lui donner la peine de changer de salle, puisqu'il devait quitter Thôpital le lendemain. Enfin l'infirmier se chargea seul de veiller et de passer la nuit auprès de Valmore.

A sept heures du soir, toutes ces choses étant terminées, Clara s'abandonnant à la foi de ses deux associés . leur délivra la somme promise, et tous les deux l'assuré rent qu'ils répondaient du succès.

Les sœurs étant sorties, pour n'y plus rentrer, de la salle de Yalmore, l'infirmier enfin se trouva seul avec Yalmore, et lui détailla tout le plan formé par Olympe pour sa fuite ; il ne lui cacha même pas qu'il avait reçu d'elle, ainsi q^ue le soldat , la somme de deux cent cinquante louis, il ajouta qu'il en avait promis autant , au nom de Yalmore, quand il serait en liberté. Yalmore , pénétré de reconnaissance, d'admiration, et saisi du plus profond étonnement, ratifia cette promesse et en fit plusieurs autres. 11 porta ainsi au comble le zèle ardent de l'infirmier. Ce dernier le revêtit d'un habit de soldat. Â onze heures trois quarts, il lui fit prendre une potion fortifiante. Â minuit précis, la porte de la chambre qu'avait

occupée le père Arsène s'entr'ouvrit doucement

L^intirmier quitta Yalmore pour l'aller rejoindre par une autre sortie plus longue, et par laquelle on était obligé de passer dans une salle de malades. L'infirmier espérait la passer sans être aperçu, mais il ne risquait rien à l'être : on le voyait ainsi souvent passer, pour aller chercher diverses choses nécessaires au service; et on ne s'inquiéterait pas de ne le point voir revenir , car on imaginerait qu'il aurait repassé ou sans être vu, ou dans un moment où le sommeil général aurait empêché de l'apercevoir. Il devait, en s'en allant, laisser les portes ouvertes , afin que , le lendemain , on pût croire qu'il avait fait évader le prisonnier de ce côté; ce qui mettait Clara à l'abri des soupçons.

Aussitôt que l'infirmier fut sorti de la salle, Yalmore, après avoir bien fermé les rideaux de son lit, s'avança avec autant d'attendrissement que de trouble vers la porte entr'ouverte. Cette nuit solennelle était la veille du premier jour du mois de mai. Yalmore tressaille en entrant dans la chambre. 11 n'y avait point de lumière, mais la fenêtre était ouverte ; et, à la lueur du clair de lune,^yalmore aperçut Clara voilée qui lui tendait la main. 11 reçut avec saisissement cette main libératrice et tremblante... La nuit, cette figure silencieuse, couverte

de crêpes noirs, et qui, ne s'exprimant qae par des soupir, paraissait être une ombre gémissante ; la surprise, le mystère, tout, dans ce moment, frappait vivement limagination de Valmore... Clara, le tenant toujours par la main, le conduisit vis-à-vis une image de la Vierge, le fit mettre à genoux, s'y mit elle-même à côté de lui ; et après une courte prière, elle se releva rayonnante de foi et d*espérance^ le mena vers la fenêtre, lui fit voir léchelle appuyée contre le mur, et, par un geste, Tinvita à descendre sans délai. . . Valmore, hors d'état de rompre le silence, saisit le bas du voile de Clara, le baisa, et sur le-champ descendit. Il trouva dans la cour le soldat et rinfirmier, qui tirèrent Téchelle et la portèrent à Tautre extrémité de la cour, à la fenêtre d*un vestibule des salles ; l'infirmier avait eu soin d'ouvrir cette fenêtre. Ensuite Valmore, élevant les bras vers Clara ^ lui dit un eernier adieu et suivit ses conducteurs. Alors Clara ferma doucement la fenêtre et la porte donnant dans l'infirmerie , elle sortit de la chambre et regagna sa cellule. Elle ne put se défendre d'une violente agitation pendant deux ou trois heures; mais, au bout de ce temps, rassurée par le calme parfait qui régnait dans toute la maison , elle s'endormit avec la douce pensée que le ciel avait béni celte dangereuse et difficile entreprise. Clara s'était promis de se dénoncer elle-même, si quelqu'un de |a maison se trouvait compromis par la iuite de Valmore ; mais personne ne fut accusé d'y avoir eu part. On ne s'aperçut de l'évasion de Valmore qu'à six heuresdu matin. On pensa généralement que l'infirmier, gagné par lui, avait tout fait; et Clara eut la joie d'apprendre avec certitude, dans le cours de cette heureuse journée, que tout avait réussi, et que Valmore était à l'armée royale.

Trois semaines après cet événement, les Rochelois éprouvèrent une grande joie en voyant arriver enfin la flotte si nombreuse et si formidable envoyée d'Angleterre par le ducde Buckingham. Les rebelles ne doutaient

nas que de telles forces n'obtinssent une éclatante vic- & Humiliantes espérances, et triste effet de 1 esprit de parti qui porUient des Français à compter bien plus sur le courage des étrangers que sur celui de leurs cpm- Datrioles! Ce fut dans ces entrefaites que Cara apprit 5ne nouvelle qui fit un grand effet dans la ville, et qu, la troubla beaucoup. Le comte de Rosenberg, a la tête d'un corps d'Allemands, venait d'entrer a La Rochelle Le lendemain matin de son arrivée, les ass'ffies firent une sortie. Le comte partit avec eux, a la tête de sa ?roupe : et, durant le combat, se lai^ant trop emporter par son ardeur, et n'étant pas suivi des siens, il fut fait prisonnier. Clara, en apprenant cet événement, pensa EÏÏstantà Eiphémie. Que n'aurait-elle pas fait pour îendreïa liberté à l'époux de sa bienfaitrice ! Elle se concerta avec le père Arsène, qui découvrit que le vieux S de chambre' du comte, resté à La Rochelle, avait Xenu la permission d'aller rejoindre son maître a rarmée royale. Alors Clara fit écrire par Honorine ce billet, adressé à Valmore :

a Si vous pouvez faire rendre la liberté au comte de > Rosenberg, vous obligerez sensiblement

» Olthpe. d

I e oère Arsène porta ce billet au valet de chambre enkEgeant de'le remettre à Valmore. Ce qui fut

**Te bflîrWP*^^^^^^^^ P°" f»'^« toutentreprendre à Va more. Le comte n'avait pas été fait prisonnier par Valmore ; mais ce dernier, sachant que l'on devait Svover le lendemain porter à.La Rochel e de dernières nroSions de paix, obtint d'être charge de cel e com- ES Alors il écrivit au duc de Rohan pour lui proîôer d'après l'autorisation du ro. la iberlé de Rosenbm en échange de celle qu'il s'était procurée; et il demandait un saut-conduit pour aller en même temps

porter les nouvelles condilions de paix que Sa Majesté daignait offrir encore. Tout fut accepté et le sauf-conduit envoyé. Montalban, qui se trouva chez, le duc à la réception du message de Valmore, dit au duc qu'il savait, à n'en pouvoir douter, quft^Valmore ayant passé près de deux mois dans la ville s'y'était fait un parti puissant et qu'il ne voulait* y rentrer que pour achever d'y tramer quelque complot funeste ; car, ajouta-il, outre mille indices qui me le font croire, est-il naturel que, s*étant sauvé légitimement, puisqu'il n'était pas prisonnier sur parole, il offre en échange, et propose, pour n'être pas refusé, un homme aussi considérable que le comte de

Rosenberg? Ces réflexions frappèrent le duc de Ro-

ban. Je dois, dit-il, le recevoir, Técouter, et surtout avoir Fair de ne rien soupçonner ; mais nous suivrons ses pas. Restez dans ce palais ; je vous ferai avertir après la conférence.

Valmore ne vit Rosemberg que pour le conduire à La Rochelle y et il examina avec une extrême curiosité, et non sans trouble, cet homme d'une si noble, d*une si belle figure, qui intéressait si vivement Olympe. Après un long silence, Valmore lui demanda s'il n'était pas étonné d'avoir si promplement recouvré sa liberté ; car, ajouta-il, on ne se dessaisit pas facilement d'un prisonnier tel que vous. Une puissante recommandation, venue de La Rochelle, a seule pu produire un échange si honorable pour moi, si avantageux à nos ennemis Comment? interrompit le comte étonné. Oui, reprit Valmore c'est à une personne de la ville que vous devez votre liberté. Si, après la conférence, vous voulez m*accompagner jusqu'aux portes, je vous présenterai moi-même à cette personne, car nous passerons devant la maison qu'elle habite. D'ici là, permettez-moi de ne vous rien dire de plus. Le comte ne fit point de questions ; il chercha vainement à deviner quelle était cette personne connue de Valmore, qui prenait à son sort un si vif intérêt; ses conjectures à cet égard ne pouvaient servir qu'à

réloîgner davantage de la vérité. N'ayant passé qae peu d'heures à La Rochelle, il n'avait pas eu le temps de prendre des informations qui auraient pu lui donner quelques lumières ; et comment aurait-il imaginé que Valmore lui parlait ainsi de Tobjet qu'il devait abhorrer? Qii entra à La Rochelle ;• on se rendit chez le duc, qu'on trouva environné des principaux chefs ; Rosenberg fut admis à la conférence ; Valmore s'acquitta de sa mission. Les propositions ne furent ni rejetées ni acceptées : on demanda vingt-quatre heures pour y réfléchir.

Après la conférence, au moment de prendre congé, Valmore montra le désir d'aller à l'hôpital où l'on avait pris soin de lui, porter lui-même un témoignage de sa reconnaissance, non aux sœurs, qui ne recevaient rien, mais aux chirurgiens et aux infirmiers, et il demanda d'être accompagné parle comte de Rosemberg. Il sollicita cette permission d'un ton insouciant et léger, comme s'il n'y eût attaché aucune importance. Le duc, déjà prévenu, trouva celte demande très-suspecte, et par celle raison même il n'hésita point à y satisfaire. Valmore aussitôt partit avec le comte : ce dernier savait que Clara devait être aux Ursulines de La Rochelle, mais il ignorait que ce couvent eût été transformé en hôpital; ainsi, en y entrant avec Valmore, rien ne lui rappela le souvenir de Clara.

Valmore fit en effet distribuer une somme d'argent, et en même temps il demanda tout bas à une servante de le conduire où était Clara ; on le mena à sa cellule, il marchait rapidement, ne voulant s'arrêter qu'un moment : le comte le suivait. La servante ouvrit la porte de Clara, en annonçant Valmore ; Clara, éperdue, n'eut que le temps de baisser son voile. Valmore et le comte paraissent , et Valmore s'avançant en lui montrant Rosenberg : Madame, lui dit-il, je n'ai pu résister au désir de vous revoir encore une fois, et de vous présenter celui dont vous désiriez si vivement le retour. A ces mots, Clara, debout, reste immobile, elle ne

répond rien, tous les trois gardent le silence ; au Dout de quelques minutes, le comte, ému autant que surpris, prend la parole : Que signifie ce mystère? dit-il ; daignez. Madame, me faire connaître la personne qui m'a rendu un si grand service... Comme il disait ces mots, 00 entendit du bruit, la porte se rouvre tout à coup et l'on voit entrer le duc de Rohan et Montalban... Clara, prête à s'évanouir, tombe sur un siège. Montalban ne vit dans cette figure voilée qu'une femme intrigante qui voulait se dérober aux regards du duc, car jamais ce prince ne lui avait parlé d'elle. £b bien, dit-il au duc, que fait cette femme ici, et pourquoi se cache-t-elle?.... Le duc s'adressant.à Valmore : Oserais-je, lui dit-il, vous demander quel intérêt a pu vous amener dans ce lieu? L'intérêt le plus légitime. Madame, consacrée aux devoirs les plus pieux, m'a rendu les soins qu'elle prodigue à tous les malades, et je ne voulais pas quitter cette ville sans la remercier. Madame, reprit le duc en s'approcbant de Clara, personne n'est plus disposé que moi à vous supposer innocente, ou du moins à désirer que vous le soyez; mais il est temps de mettre lin au mystère étonnant de votre conduite. Sachez qu'un vous ac-> cuse d'être une femme de la cour de Louis XIII, une amie du cardinal de Richelieu, cachant sous la modeste humilité de cet habit de profonds desseins... Montrez-vous ; je suis persuadé que votre seule vue doit suffire pour désarmer la calomnie et pour vous justifier*. • Mais si vous refusez d'ôler votre voile, je serai forcé de faire arrêter Valmore dans l'instant, et vous nous rendrez suspect l'un de nos plus braves amis , le comte de Rosenberg. Cessez, interrompit Valmore, cessez celte odieuse contrainte ^ quand on est capable de vouloir violer le droit des gens, a-t-on besoin de prétexte? Madame, reprit la duc, c'est à vous seule que je dois répondre; je vous le répète, ôtez votre voile si vous n'êtes pas la personne qu'on désigne ; et qui que vous soyez d'ailleurs, j'en donne ma parole, Valmore,

est libre. A ces mots, la généreuse Clara dit en se levant : Puisqu'il s'agit de se sacrifier pour lui Je ne manquerai pas de courage... et elle détacha son voile... Valmore, hors de lui, recule, chancelle et s'appuie contre le mur; Rosenberg pâlit... Le duc reste immobile d'admiration à Taspect de cette beauté ravissante ; Montalbau s'épouvante d'abord en voyant sa victime ressuscitée pourle dénoncer peut-être ; mais sur-le-champ reprenant son audace..* Malheureuse! s'écria-t-il, suivezmoi... Pourquoi? dit le duc. —C'est ma fille.-* ciel! c'est là Clara?... -r Suivez-moi. En disant ces paroles, il la saisit par le bras et veut Tentrainer malgré sa résistance et ses gémissements. Yalmore s'élance entre elle et Montalban, en disant, sans la regarder : Non, non^ qu'elle soit libre. Clara, pâle et tremblante, s*appuie sur le bras de Valmore. Valmore frissonne et la repousse avec horreur; Montalban se précipite vers elle avec furie, la prend dans ses bras, l'enlève ; Clara, mourante, dit d'une voix éteinte : Tout m'abandonne!

Adieu, Valmore ! Ce dernier veut de nouveau la délivrer, Montalban l'emportait ; mais Rosenberg écarte Valmore, atteint Montalban, lui arrache sa victime, en disant : Je prends cette infortunée sous ma protection... Y pensezvous? dit Montalban. Oui, je ne l'abandonnerai point, j'y suis décidé, répondit le comte, en tenant toujours Clara serrée contre sa poitrine. Mais de quel droit, dit le duc de Rohan, je commande ici, et je n'oserais ravir une fille à son père; et je ne souffrirai pas... Il faudra me la rendre, dit audacieusement Montalban, ou déclarer publiquement par quelle raison vous voulez la retenir. Apprenez , Montalban, dit Rosenberg, qu'on ne m'a jamais défié en vain ; je déclare donc que j'ai des droits sacrés sur cette infortunée, je suis son père... mon Dieu! dit Clara avec un transport ineiprimable. Au même instant, Montalban, qui n'avait jamais cru que le

comte osât faire cet aveu, s'écrie : Je suis perdu ! et

disparait. mon Dieu ! répète Clara , avec l'expression

la plus énergique du ravissement et de la joie , Ô puissance sans mesure, comme mon bonheur, le premier hommage de ce cœur reconnaissant vous appartient, je dois, avant tout, vous remercier!... En disant ces paroles, elle serre ses mains jointes, en levant au ciel ses yeux baignés de larmes ; elle reste un instant dans cette attitude!... On la contemple avec un saisissement qui suspend toutes les pensées!... Et tout à coup Clara jetant ses deux bras autour du cou de Rosenberg: Je puis donc enfin parler, dit-elle : mon père, ne rougissez plus de votre fiile; Valmore!... écoutez-moi... Pour ne pas dénoncer le monstre que j'ai cru mon père... Ciel! s'écrièrent à la fois Yaimore et Rosenberg/ c'est lui qui fut le meurtrier... Oui c'est lui... A ces mots, Valmore s'élance vers elle et tombe évanoui à ses pieds. Gloire de ma vie! s'écria Rosenberg... Âh! secourons Valmore, dit Clara...

Le duc de Rohan, spectateur de cette scène, en fut si profondément touché, qu'il ne s'y crut point étranger ; il embrassait Rosenberg, il félicitait Clara «avec enthousiasme, il prodiguait ses soins à Valmore ; ce dernier reprit enfin l'usage de ses sens, sa bouche aussitôt appela Clara ; il voulait se prosterner encore à ses pieds : Je dois y mourir, lui disait-il, en versant un torrent de pleurs... Retrouver Clara, non-seulement innocente, mais embellie par tout ce que le malheur et la vertu peuvent offrir de plus touchant et de plus héroïque, c'était, pour lui, sortir d'un abîme ténébreux, revoir la lumière et reprendre la vie ; néanmoins ce bonheur, qui paraissait surpasser ses forces, était cruellement troublé par les remords cuisants de son affreuse erreur, et par le souvenir de Jules. c. Un grand bonheur, loin de consoler. tout à coup d'une véritable peine de l'âme, semble au contraire en ranimer l'amertume ; le cœur est si ambitieux que ce qu'il acquiert lui fait mieux sentir encore ce qui lui manque. Pour Clara, elle éprouva surtout dans ces premiers moments le pressant besoin dq se justifier sur quel-

ques points qui paraissaient inexplicables; en vain on lui. répéta qu'un seul mot avait tout expliqué, que d'ailleurs le scélérat, dans son premier mouvement de surprise, s'était trahi lui-même en s'écriant qu'il était perdu, et en prenant la fuite. Clara insista avec force : Yalmore allait la quitter ,*elle ne voulait point lui laisser d'énigmes à débrouiller; elle le conjura de souffrir qu'elle rouvrît un instant toutes les blessures de son cœur, et elle expliqua rapidement et en peu de mots comment les instruments du crime s'étaient trouvés entre ses mains, et comment, cachée sous la table, elle n'avait connu le meurtre (^u'en recevant sur sa robe le poignard teint de sang!..." Pendant cet affreux récit, Valmore qu'elle n'osait regarder Yalmore pâle et tremblant de douleur et de rage contre l'assassin, était soutenu par le duc et par Rosenberg ; car plus d'une fois sa tête défaillante tomba sur l'épaule de l'un ou de l'autre : il se retraçait en même temps et la mort tragique de son fils, et les outrages, l'ignominie dont il avait accablé l'innocente et malheureuse Clara ;l une sueur froide inondait son visage, et le bonheur de' pouvoir admirer Clara avec enthousiasme cédait dans son ftme à l'horreur des remords de l'avoir haïe et persécu-. tée !... la plus noble et la plus généreuse des créatures humaines ! s*écria-t-il, ô Clara ! que je suis indigne* des sentiments que vous me conservez!... votre vertu' sublime fait tout mon orgueil, et cependant elle me fié-* trit, elle imprime sur ma vie une tache ineffaçable; j'aurais du tout deviner. Non, non, dit le comte, vous trouverez toujours votre excuse dans des apparences telle-: ment inouïes, qu'elles ont pu même abuser un père!... Valmore, poursuivit-il, nous allons nous séparer :,.^es! intérêts «politiques nous divisent momentanémenC^^Ot l'honneur va nous forcer de prendre encore les armes' l'un contre l'autre. Mais la main de Clara vous appartient; ma fille est à vous; elle sera l'épouse de Yalmore, recevez-en ma parole. Â ces mots, Yalmore, inondé de pleurs, se jette aux genoux de Clara pour recevoir sa

main, que Rosenberg lai présente. En présence de cet ittustre témoin, poursuivit le comte en montrant le doc de Rohan, je tous unis tous deux. Et ne croyez pas, Valmore, que cette vierge si pure, que cette héroïne soit le fpuit d'un commerce criminel; je suis secrètement marié depuis vingt ans!...

Ce mot, qui ne laissait plus de doutes a €lara sur sa mère, acheva de mettre le comble à son bonheur. Dans ce moment parut celui dont elle désirait si vivement la présence; le père Arsène entra dans la cellule. Dès le premier instant d'une si merveilleuse révolution dans son sort, Clara avait demandé avec instance le père Arsène, et le duc, qui connaissait depuis longtemps ses sentiments pour ce respectable religieux, Tavait envoyé chercher. Aussitôt qu'elle Taperçot, elle courut à lui en s'écriant: Montalban n'est point mon père, et j'ai pu me justifier!.. . Et prenant par la main le père Arsène pour le présenter à Rosenberg et à Valmore: Voilà, lenrdit-elle, celui qui fut à la fois le seul confident de mon innocence, mon généreux protecteur, mon unique appui, mon guide et mon libérateur. Le père Arsène fut accueilli avec toute la reconnaissance et toute la sensibilité que devaient inspirer ces paroles. La joie de ce bon religieux fut aussi touchante que sincère. Il remerciait, en pleurant, la Providence ; il contemplait Clara avec délices, mais il montra peu d'étonnement. J'ai toujours pensé, dit-il, que Dieu récompenserait d'une manière éclatante une telle conduite. Ma fille, poursuivit-il, vousr avez dignement soutenu l'injustice et le malheur^ puissiez-vous supporter de même l'épreuve des louanges et de la prospérité !

Valmore, avant de s'arracher de cette cellule où son sort venait de changer et de se fixer, se retourna vers le duc de Rohan. J'ose avec confiance, lui dit-il^ vous demander justice contre le scélérat meurtrier de mon fils et persécuteur atroce de la vertu... Ce monstre inferiut^ assassin d'un enfant, voulut sacrifier encore la victime qui s'immolait pour lui. U m'associa à ses fureurs, îi in*a

souillé de son crime ; j'ai fait traîner Clara àl'écbafaud ! ... Mais vous l'en avez fait arracher, interrompit Clara... Ah ! Valmore, poursuivit-elle, oublierez-vous que, pendant quinze ans, j'ai donné le nom de père à ce misérable ?... Dans ce jour de joie et de bonheur, dit le père Arsène, remettez au ciel le soin de voire vengeance, ou plutôt priez-le d'en adoucir la juste rigueur... Le triomphe de Clara iie vous répond-il pas de la punition de Montalban? Et celui qui vous parle en sa faveur, interrompit Clara, fut plongé par lui dans, un cachot, et chargé de fers comme le plus vil scélérat digne protecteur de Clara ! s'écria Valmore ; et vous, ma céleste amie, vous, mon épouse, n'avez-vous pas à jamais le droit de régler tous les mouvements de mon cœur? Non, non, dit le duc de Rohan, de tels forfaits ne peuvent rester impunis. La société entière en demande vengeance ; elle doit l'obtenir. Mais il faut nous séparer ; partez, Valmore, Rosenberg et moi nous vous répondons de la sûreté de votre épouse. Montrer pour elle l'intérêt et l'admiration qu'elle inspire, c'est s'honorer soi-même. Ici Rosenberg prit la parole pour demander le secret sur la naissance de Clara. Je déclarerai, dit-il, qu'elle est ma fille, à mon retour en Allemagne. D'ici là, nous dirons seulement qu'on a découvert que Montalban n'est point son père ; que ce monstre a fait lui-même l'aveu de son crime, et nous remplirons toutes les gazettes des détails qui justifient Clara ; ensuite je la conduirai à la cour de l'électeur de*'*, et là je déclarerai la vérité tout entière.

Le duc de Rohan, le père Arsène et Valmore promirent à Rosenberg le secret le plus inviolable. Clara, qui désirait voir son père tous les jours, demanda que la prieure des Ursulines fût mise dans cette confidence, et Rosenberg y consentit.

Valmore, entraîné par le duc de Rohan et par le père Arsène, se sépara enfin de Clara, et retourna à l'armée royale. Rosenberg resta seul avec sa fille une demi-heure pour essuyer les pleurs que le départ de Valmore lui

faisait répandre ; ensuite il la quitta en promettant de revenir le soir dans Tappartement de la prieure, que Clara devait prévenir.

Lorsque Clara se retrouva seule, avec quels transports elle remercia Dieu d'un changement si soudain et si

merveilleux dans sa desfinée! Ce nom de Clara si

souillé, si flétri, non-seulement reprenait toute sa pureté, mais il allait devenir aussi illustre qu'il avait été déshonoré !... Elle ne soupirait qu'après la retraite; elle était bien sûre que Valmore lui permettrait de ne jamais paraître à la cour et dans le monde ; mais elle estimait de la gloire ce qu'elle a de plus doux, le bonheur d'honorer par sa réputation les auteurs de ses jours, et le choix d'un époux ! Enfin le ciel lui avait donné des parents que son cœur aurait choisis de préférence à tous les autres^ un père qu'elle admirait, une mère qu'elle adorait ! et Valmore allait devenir son épouse ! Valmore connaissait toute son innocence ! Tant de maux, une erreur 8i funeste, n'avaient servi qu'à la rendre plus intéressante aux yeux de Vajmore, et qu'à mériter mieux son estime et sa tendresse ! avec quel ravissement et quelle gratitude elle se rappelait ce pressentiment heureux qui, dans la diapelle de l'ermitage, lui annonça de si nobles destinées... Et le résultat de ses pensées fut de former pour l'avenir les projets les plus touchants et les résolutions les plus vertueuses.

Le comte revint à six heures du soir; la prieure le laissa tête à tête avec sa fille, dans un cabinet reculé de son logement, et là Rosenberg serrant les mains de Clara dans les siennes : Ma fille, lui dit-il, en vous rappelant la ressemblance qui causa tant d'étonnement à la cour de l'électeur, vous pourriez deviner quelle est votre mère Aces mots, Clara rougit et ses yeux se remplirent de larmes 11 lui en coûtait de cacher quelque

chose à son père, et elle ne voulait pas avouer qu'Euphémie lui eût confié son secret. Oui, ma fille, poursuitvi le comte, la princesse Euphéiuie, mon épouse, est

votre mère. Ah! Dieu! dit Clara, rien ne manqae donc

à mon bonheur ! Ma chère Clara, reprit Rosenbefg

avec attendrissement, quelle sera sa joie quand je vous remettrai dans ses bras ! Vous avez ses traits, sa douceur, sa sensibilité ; mais vous avez aussi Téiévation d'âme de

votre père En parlant ainsi, le comte la contemplait

avec orgueil et ravissement, en songeantque cette jeune personne si vertueuse , si courageuse, que cette héroïne était sa fille!.... Maintenant, poursuivit-il, je dois vous rendre compte de tout ce qui vous touche, et de ma conduite relativement à vous. Écoutez-moi, ce récit ne sera pas long.

« Ayant épousé secrètement la princesse, les plus » puissants intérêts m'obligeaient à cacher cet hymen* » La princesse, douée de toutes les qualités qui peuvent » rendre une femme et respectable et chère, est capable 9 d*une très-grande discrétion; mais elle ne Pest pas de » modérer une sensibilité qui nous aurait perdus Tun » et l'autre, si je n'avais pas eu constamment une pru* h dence qui m'a souvent, à ses yeux, donné Tair de la » dureté. J'étais certain qu'elle serait de toutes les mè- B res la plus tendre et la plus passionnée, et que ce B sentiment, en lui faisant faire les imprudences les » plus dangereuses, deviendrait entre nous un sujet » éternel de division, et, par conséquent, une source » inépuisable de contrariétés et de douleurs pour elle. » Aussitôt que je la vis prête à devenir mère, je formai h donc le dessein de lui dérober notre enfant, de lui j» ravir pour un temps toutes les douceurs de la mater- B nité, afin de pouvoir un jour les lui rendre sans dan- » ger pour elle et pour moi. 11 me fallait un confident. i> 11 y avait alors à la cour un étranger français, plus » âgé que moi de six ou sept ans, avec lequel je n'avais » aucune liaison apparente, mais qui m'avait utilement i> servi en secret dans plusieurs affaires épineuses et » difficiles. Je lui connaissais une extrême discrétion,: » une grande activité, l'esprit le plus inventif et le plus

» fértUe en stratagèmes. Il ne m'inspirait pas une conx> fiance d'estime» mais je croyais lai devoir de la recon- » naissance. Je lui trouvais un esprit supérieur; rar j*éf> tais dans cet âge où tout intrigant qui n'est pas un sot D paraît un homme de génie, parce qu'on n'est pas dans x> le secret des moyens honteux et coupables qu'il eihp ploie pour réussir. Cet homme était Montalban. Quoix> que je lui supposasse un grand attachement pour moi, p je ne lui lis qu'une demi-confidence. J'ai toujours » eu pour maxime qu'il ne faut dévoiler de son secret z> que ce qu'il est utile et nécessaire d'en dire. D'ail- » leurs, la moitié du mien ne m'appartenait pas; je » devais le cacher. Je ne parlai pointde mon mariage, fe » ne nommai point la mçre ; et comme on me croyait x> amoureux d'une autre, Montalban, à cet égard, n'eut » pas le moindre soupçon. de la vérité. Je lui demandai » de me donner les moyens de soustraire cet enfant prêt à naître ; il me proposa de le faire passer pour » le sien tout le temps que je voudrais, et il inventa » pour cela un plan ingénieux et compliqué qui donnait à cette supercherie toute la vraisemblance désirable, » et qui mettait mon secret en parfaite sûreté. Je reconnus ce service que me rendait Montalban, en lui faip sant avoir une place lucrative qui aurait fait la fortune » de tout autre.

B Aussitôt après votre naissance , je m'emparai de » vous; je vous enveloppai dans mon manteau, et, vous arrachant aux caresâes maternelles, je vous emportai. » La sage-femme, par mon ordre, avait dit à la princesse D qu'elle avait mis au jour un garçon ; car , sachant D qu'Euphémie désirait une fille de préférence , je la » trompai encore à cet égard, afin de diminuer un peu D l'amertume des regrets que je lui préparais. Au bout » de dix ou douze jours, on lui annonça que cet enfant » n'existait plus... Ah! mon père, interrompit Clara, » que nous lui devons de dédommagements pour cette » cruelle tromperie, qui lui aura coûté tant de pleurs !..•

D Elle les trouvera tous en sachant qvC Olympe est sa fille, » répondit le comte ; et croyez que sans cet artifice, qui 9 m'a beaucoup coûté, elle aurait été bien plus i plain- 9 dre. €e fut surtout Tintérêt de son repos qui m'inspi- B ra cette conduite : et voilà, poursuivit-il en souriant^ B ce que les femmes ne sauraient comprendre. Elles ap- » pelleiit cruauté des précautions et des mesures se- Bvères que leur imprudence et leur faiblesse rendent » indispensables. Mais désormais je n'aurai plus rien de » caché pour votre mère et pour vous... Clara, pour toute B réponse, baisa la main de son père, qui, reprenant son » récit : Tous fûtes mise en nourrice, dit-il, à quelques B milles de Niémen. J'allai plusieurs fois avec Montai- » ban vous y voir sans être connu. Je sentis dès lors que » je vous aimerais avec passion ; que, si près de vous, B je ne pourrais me priver du plaisir de vous voir, et je B pris le courageux parti de vous envoyer en France, où B je pensai d'ailleurs que vous seriez mieux élevée qu'en B Allemagne. Vous aviez deux ans quand on vous con- B duisit en France, dans un couvent de Picardie, sous la B garde d'une excellente gouvernante qui ne m'avait ja- B mais vu, et qui vous croyait, ainsi que tout le monde» B fille de Montalban. Je voulus vous revoir avant votre B départ ; cette entrevue se fit dans le cabinet de Montai- B ban, et en sa présence. Je vous trouvai embellie et » si charmante, que je fus tenté de vous porter dans les » bras de votre mère ; mais je renonçai prompte- B ment à cette idée, en songeant que je vous éloignais B surtout parce que je n'osais compter sur ma propre B prudence. Je vous donnai beaucoup de joujoux, et je B vous demandai si vous m'aimiez autant que Montalban. B A cette question, vous me regardâtes fixement en si- B lence; ensuite vous vous jetâtes dans mes bras en pleu- B rant, non comme une enfant, mais avec cette expres- » sion de douceur et de douleur profonde qui est parti- » culière a votre mère : vous lui ressembliet d'une B manière frappante dans ce moment. Je vous confie.

» ma fille^ qoe cette petite scène me fit une impression » dont le temps n*a jamais effacé le souvenir. En tous x> quittant, je passai à \otre cou une chaîne à laquelle D était attaché un cœur d'or émaillé, contenant des che- » veux de votre mère, mon nom de baptême et le sien » gravés... Ici Clara interrompit encore son père, en ti- » rant de son sein cette chaîne qu'elle lui montra... Le » comte fut vivement attendri en revoyant ce premier » don d'Euphémie, ce gage d'amour et de tendresse pa- » ternelle. Ma fille, dit-il, je ne vous recommande pas o de le conserver toujours ; le seul instinct de la nature » vous l'a fait garder, la piété filiale y mettra plus de prix 9 encore...

i> Lorsque vous fûtes partie» je reçus régulièrement » de vos nouvelles par Montalban ; et, par la suite^ les B affaires, la guerre et Fambiiion n*ont jamais pu vous » écarter de mon souvenir. Vous aviez onze ans, lorsque 9 l'électeur m'envoya en France ; je briguai cette corn- » mission, surtout pour satisfaire le désir passionné que » j'avais de vous revoir. Mais je ne voulais point être » remarqué de vous, et j'avais imaginé, à cet égard,, plu* » sieurs moyens qui, par Tévénement, devinrent inutiles. » Après avoir passé dix-huit mois à Paris, il me fut enfin » possible de m'échapper. Je partis pour me rendre à » Tabbaye d'Origny, où vous étiez alors ; j'arrivaila veille D d'une grande fête, et j'appris que le lendemain une h partie des pensionnaires de Tabbaye devaient faire leur o première communion. Le lendemain matin j'étais dans -D réglise extérieure avant que la grand'messe fût com« » mencée. Je me plaçai très-près, et vis-à-vis la grille fi qui séparait réglise où j'étais de celle des religieuses. D Un rideau noir était tiré derrière la grille ; mais lors- .)> qu'il fut ouvert, un peu avant la communion, je vis les D religieuses avec leurs voiles baissés, et les jeunes com- » muniantes vêtues*de blanc, rangées au milieudu chœur, fi Je vous cherchai des yeux dans cette troupe innocente, fi mais vous étiez cachée par vos compagnes. Elles chan-

» tërentle Vent, Creator, J'étais certain que, parmi ces » jeunes et touchantes voix, j'entendais la vôtre ; il roe » semblait que j'en distinguais ies doux accents... Après » avoir chanté Thymne, les jeunes personnes se mirent » en file, et s'approchèrent de la sainte table. On ouvrit » une porte de la grille pour ies communier Tune après o l'autre. Â la suite de la' cinquième communiante, s'a* » vança doucement une figure angélique, plus jeune et » plus petite que les autres. Machinalement je m'appro- » chai plus près encore ;• j'étais à côté du prêtre. Jen'hé- » sitai point à vous reconnaître. Votre ressemblance D avec Euphémie, et le trouble de mon cœur, ne pou- » vaient me laisser lemoindredoute!... JevousVoyais,ma A fille, je vous contemplais avec ravissement ; et votre » profond recueillement me donnait la certitude que je » sortirais de l'église sans avoir été aperçu de vous.

» J'emportai de Tabbaye d'Origny un souvenir inef- » façable qui ne me quittera plus. Avant de partir de ce » lieu j'éprouvai le désir irrésistible d'écrire à votre » mère, et cette lettre est la seule qu'elle ait reçue de moi depuis notre mariage. Depuis ce jour, sans cesse » occupé de vous, je formai successivement, pour votre » établissement, mille projets divers. Quelques années » après j'aurais pu déclarer mon mariage à l'électeur et » obtenir son consentement ; votre intérêt demandait » de moi cette démarche^ et ce fut précisément ce qui B m'empêcha de la faire. C'était déjà beaucoup de ré- » vêler à mon maître et à mon bienfaiteur que je le » trompais depuis seize ans ; et il me parut si indigne » de mon caractère de ne faire cet aveu tardif que par » un motif d'intérêt, c'est-à-dire pour établir ma fille, ii> que je pris l'irrévocable résolution de ne lui dévoiler » ce mystère qu'après avoir fixé votre sort^ Je fis céder ]> mon^ambition pour vous à ce sentiment d'honneur. D D'ailleurs, il m'eût été également pénible de ne vous » rendre à votre mère qu'en lui demandant une dot 1» pour vous, et je trouvais de la douceur à disposer e r?-

D tièremeot de vous* Je voulais toat sacrifier personuel-

» lement pour vous marier d'une manière qui ne fût pas

» indigne de votre naissance; j'en cherchais tous ks

» moyens, quand Montalban^ que de mauvaises affaires

x> venaient d'obliger de quitter l'Allemagne, me manda

» qu'un des plus grands seigneurs de France était

» ^amoureux de vou^et voulait vous épouser. Depuisque

» vous étiez entre les mains de ce scélérat, j'avais pris

» pour lui une véritable amitié. Cette liaison, qui fut

9 toujours secrète» ne me donna jamais la possibilité

» d'étudier son caractère et de connaître sa conduite

9 particulière, sur laquelle il jetait un voile impénétrable

» par un genre de vie très-obscur. Je savais seulement

» quMl avait de mauvaises affaires et des dettes, et lors-

» qu'il me détailla tous les avantages de l'alliance de

» Yalmore , la plus haute naissance, un titre brillant,

» une immense fortune, le personnel le plus parfait, je

» désirai ce mariage» et d'autant plus qu'on me mandait » que vous le désiriez vous-même. J'avais écrit en France

n pour prendre 14-dessus quelques informations qui se

s trouvèrent conformes à celles que me donnait Mon«

» talban. Enfin je ne répugnais point à vous établir

» en France; au contraire, le grand âge de l'électeur et

» sa santé délicate ne me permettaient p«^s l'espoir de le

t conserver longtemps. Le prince héréditaire m'estime;

i> mais il a deux favoris qui occuperont certainement»

x> sous son règne, les premières places. Ainsi» sans bor-

D ner mon ambition» je sentis qu'il fallait en changer la

» carrière. Je m'arrêtai à ce projet : vous marier en

» France» ensuite faire approuver mon mariage par

» l'électeur, et, après sa mort , entrer au service de

D France,^ t venir avec votre mère m'y établir* certain

h qu'Ëuphémie serait heureuse en tout pays e!2tre sa

« fille et son époux. Je répondis donc à Montalban que

» l'alliance proposée me convenait sous tous les rap-

» ports, et je terminais ainsi ma lettre : Si cette affaire

B réussit; ou tel autre mariage réunissant les mêmes

— 247 ~ » avantages» mirite personnel, illustre naissance, grande t> fortune^ dispositions favorables de ma fille^ je m'en- » gage, Jnoncher Montalban, à payer toutes vos dettes D et à vous assurer une pension viagère de %\nq cents » ducats ; mais vous sentez qu'il me serait impossible » défaire de telles choses si vous ne pouviez procurer p à ma fille qu'un établissement médiocre. Je joignais » à cette lettre Tacte en bonne forme, et signé de moi, » qui contenait cet engagement conditionnel. Voilà, ma » fille, ce qui décida ce monstre à commettre le crime » exécrable qui a causé tous nos maux!... 11 m'avait p mandé que Yalmore vous épouserait sans dot, et je » n'en étais pas moins décidé à vous en donner une » convenable.

» Dans ui)6 seconde lettre » Montalban me mandait » que la pïûs grande partie de la fortune de Valmore » était substituée à son fils. Je répondis que puisque » vous aviez de Tinclination pour Valmore, je donnais D mon consentement, quoique ce mariage ne fût plus , » du côté de Tinlérêt, un établissement avantageux pour » vous. Je fixai au premier octobre le jour de votre ma- D riage.Jecompt^isconfîertoutàEuphémie, et, muni de » son consentement, arriver au château de Valmore le t jour de la signature du contrat, et déclarer à Valmore p le secret de votre naissance et lui porter mes dons. D Mpntalban fixa votre mariage à un jour beaucoup plus » prochain, sachant bien que le crime qu'il méditait en t retarderait la conclusion. Mais que devins-je, grand D Dieu! en apprenant, par un courrier de Montalban,

» l'horrible événement Toutes les preuves contre

» vous étaient si convaincantes que le plus léger doute » était impossible... J'envoyai un homme à Paris Jont D tous les rapports furent conformes à ceux de Montal- D ban. le sus de plus que le poignard, instrument du » crime, était de la même fabrique que l'une des armes » Dlanches trouvées surl'un des brigands de la forêt qui » environne le château de Valmore ; cette fabrique est

» en Suisse, quoique la boîte qui tomba dans vos mains 9 vînt de l'Allemagne. Telles furent les précautions et » les combinaisons du meurtrier, que, si le hasard ne » vous eût pas rendue sa victime , jamais on aurait pu ï) former contre lui un soupçon raisonnable. J'envoyai 2> à ce monstre un don de quatre mille ducats ; ce n'était D pas la moitié de la somme nécessaire pour payer ses » dettes : il la garda pour se sauver , et ne paya rien. x> J'exigeai qu'il vous fît enfermer dans un couvent. Il me » manda qu'on refusait de vous recevoir , et qu'il vous ï> envoyait à Rosmal. Au milieu de mon désespoir et de B l'horreur que vous m'inspiriez, je n'étais pas insensi- D ble au courage étonnant que vous montrâtes en allant 1» à l'échafaud.... Je vous abhorrais , je vous regrettais ; i> votre image me poursuivait partout; je la retrouvais » dans les traits de votre mère, et l'objet même qui au- » rait dû me consoler aggravait encore des peines si dé- D chirantes. Quand j'appris "^otre prétendue mort , ma D raison me dit que c'était rH bonheur pour moi, et ce-

» pendant je me trouvai plus malheureux encore A

D présent vous pouvez concevoir ce que j'éprouvai en » vous revoyant a Niémen ; je vous reconnus dans l'in- » stant... Il y eut dans ma surprise de l'indignation, de » la colèrOj, de la terreur, mais il y eut aussi quelque D chose qui ressemblait à la joie. Vous viviez ! Cette » pensée a toujours trouvé dans le fond de mon cœur

D un sentiment paternel Dans le rapide entretien

B que nous eil^mes dans le jardin, mon trouble , soyez- » en sûre, surpassa de beaucoup le vôtre !... Après voy> tre départ , les pleurs et le chagrin de la princesse B me touchèrent sensiblement. Je lui savais gré de sa B douleur etde son instinct maternel. Quand je la voyais B s'affliger en pensant à vous , je me trouvais dans une B si parfaite harmonie avec elle!... Je fus très-frappé B de la noblesse avec laquelle vous me renvoyâtes l'ar- B gent qu'on vous avait remis de ma part. Vous étiez c( pour moi un être inexplicable. ma fille , ajouta le

» comte en terminant ce récit , puisque alors même je D sentais malgré moi que j'étais votre père, jugez de la ]> tendresse inexprimable que j'ai maintenant pour

y> vous! » Âh! mon père, reprit Clara, puis-je ne

)a pas connaître, quand vous avez si généreusement reconnu pour votre iille une infortunée flétrie par le plu« horrible déshonneur, parce que vous avez vu qu'elle retombait avec désespoir sous l'autorité de celui qui voulait s'emparer d'elle ! Rappelez-vous toujours que je n'ai point balancé à m'immoler pour l'homme vil et barbare auquel je croyais devoir la vie» et jugez aussi du sentiment que je dois avoir pour le noble auteur de mes jours!

Le comte ne se lassait point d'écouter et de regarder cette fille si chérie. Il fut convenu entre eux que^ ne pouvant être plus décemment que dans ce couvent , elle y resterait jusqu'à la fin du siège, et qu'ensuite il la conduirait en Allemagne, où Valmore viendrait les rejoindre pour l'épouser. Après avoir fait mille projets pour l'a* venir, le comte la quitta , aussi charmé de son esprit qu'il était touché et enorgueilli de sa sensibilité» de ^on généreux caractère et de toutes ses vertus.

Clara se coucha, mais ne trouva point le repos dont elle avait tantde besoin, après avoir éprouvé des secousses et des émotions si violentes. La guerre durait toujours, et ses inquiétudes pour son père et pour Valmore ne lui permettaient pas de sentir tout son bonheur. On n'envisage qu'en tremblant et avec un sentiment douloureux une perspective heureuse quand on ne la voit qu'à travers des dangers présents et inévitables.

Clara ne dormit point, et le matin en se levant elle se trouva mal. Elle avait dé la fièvre : néanmoins, pour ne pas inquiéter son père, elle ne se plaignit point, et sup« porta deux jours, sans en parler, cet état de malaise. Mais le troisième jour la fièvre devint si forte, qu'elle fut obligée de se mettre au lit et d'appeler un médecin. Le comte éprouva une inquiétude d'autant plus cruelle.

— 2j0 — que, ne voulant point encore se déclarer son père, il ne pouvait 1^ soigner et lui servir de garde ; d'ailleurs les soins de la guerre Toccupaient une partie du jour; mais le père Arsène allait soir et matin lui donner de ses nouvelles. Tout le monde daas la ville prenait le plus vif intérêt à la santé de Clara ; car on savait universellement son histoire répandue par le duc de Rohan, confirmée par la disparition de Montalban, et détaillée dans toutes les gazettes. Clara innocente était devenue Tobjet de Tadmiration publique. Le duc, décidé à livrer Montalban à la rigueur des lois, avait donné Tordre de Tarrëter ; mais op Favait cherché vaiqement.

Yis-à-yis le couvent des Ursulines vivait une vieille et vertueuse dprqe catholique, nommée la marquise de ***. Sa conduite avait toujour été si exemplaire, son immense charité si connue, que l'amour des pauvres pour elle et Testime publique l'avaient préservée jusqu'alors des fureurs de parti. D'ailleurs, ne se mêlant de rien, vivant ^ans la plus grande retrait^, elle était parvenue, depuis 1^8 troubles» à se faire oublier de tous les intrigants. Ce* pendant, après la scène où Clara fut reconnue de son père, Montalban se ressouvint d'avoir entendu parler de la pieuse marquise d^, ***, et ne sachant où s'aller cacher, il entra précipitamment dans cette maison hospitalière. Il sollicite UQ moment d'audience particulière ; il, est admis. Il demande un secret inviolable; on le lui promet. Il portait un habit d'officier d'un grade supérieur; il s annonce sous un nom supposé, et demande un asile pour quelques jours, en disant qu*il^est persécuté pour la religion catholique. La manière dont il s'énonçait annonçait un homme distingué par sa naissance ou du n^qins par son éducation, et il avait l'air si effrayé, si troublé, qu'il toucha vivement la marquise. J'ai, 'lui dit-elle, un petit cabinet oii personne n'entre iamais que n^oi^ je vais vous y cacher tout à l'heure, car votre danger me parait trop pressant pour prendre des inforoiatioQi» sur votre personne. A ces mots, Montalban, dé-

posant 8ur une table son sabre et deux pistolets qa^il avait dans ses poches : Madame, dit-il, sur ta foi de rhospitalité je me constitue votre prisonnier pour quatre ou cinq jours. Eh bien, Monsieur, reprit la marquise, vous ne verrez que moi, et seule je vous [jorCeW votre nourriture. En effet, elle le conduisit dans un cabinet qui n'avait d'issue qu'à travers ses appartements, tfohtalban, endurci dans l'impiété (car une telle scêléràiès^e ne peut exister sans l'athéisme), Montalban n'avait point de remords, mais, se voyant perdu sans ressource, il avait la rage dans le cœur, et Thorrible besoin de commettre de nouveaux crimes. Son sang, enflammé par une fureur impuissante et concentrée, alluma dans ses v.eines une fièvre brûlante. Le lendemain la marquise le trouva dans son lit. Trois jours après, Montalban étant toujours malade, la marquise e]le*mëme eut une si violente attaque de rhumatisme, qu'il lui fut impossible d'aller soigner son hôte ; ne voulant pas confier son secret à un domestique, elle se trouva dans un ^rand embarras. Le père Arsène venait secrètement tons les dimanches chez elle pour y dire la messe; elle l'envoya chercher ; il accourut ; elle lui confia qu'elle cachait chez elle un catholique persécuté, et le chargea d'aller lui porter sa nourriture. Le père Arsène, toujours prêt à faire une bonne action, se rendit sur-le-champ dans le cabinet qu'il connaissait, car il y avait vu déjà un autre fugitif. Au bruit qu'il fit en entrant, Montalban, malade encore, et toujours au lit, entr'ouvrit son rideau, et en reconnaissant le père Arsène, il s'écria : Je suis trahi?.. Le père Arsène frémit à la vue de ce monstre ; mais, surmontant aussitôt son trouble, il l'instruisit de la vérité... Eh bien, reprit Montalban, je suis mourant, allez ine dénoncer, vengez-vous, vous n'êtes pas le seul prêtre . que j'aie persécuté, je les ai tous poursuivis... Ah ! dit le père Arsène, bénissez donc le ciel qui daigne vous en envoyer un pour vous absoudre ! s'il est vrai que vous soyez dangereusement malade, ouvrez les yeux enfin, et

jetez*vot]8 dans les bras de la religion •— Laissezmoi, allez, vous dis-je, allez me dénoncer... — Me croyez-vous un hypocrite? et si vous ne le pensez pas^ pouvez-vous douter de ma foi ? Vous vivez. Je ne vois en vous c^u'un frère, j'exposerais ma vie pour vous être utile, et je la donnerais avec joie pour sauver votre âme. Ce n*est point le pauvre Arsène, ce n*est point un être faible et né peut-être vindicatif qui vous tient ce langage, c'est la religion qui vous parle ainsi ; c'est elle qui m'ordonne de vous aimer, de vous servir; car elle peut, commander Tamour» puisqu'elle inspire aux cœurs dociles tous les sentiments qu'elle leur prescrit.—- Il faut, avant tout, que je puisse compter sur votre sincérité.— Comment ? — Je voudrais parler à l'un de mes domestiques, nommé Philippe ; faites-lui dire de se trouver ce soir, à la nuit fermée, au bout de cette rue, du côté de la porte de l'Ouest. — Pourquoi ne pas le recevoir ici ? — Je veux qu'il ignore mon asile; je ne me lie à personne. — SerezT-vous en état de vous lever? — Je l'essaierai. — Votre commission sera faite. Aces mots, le père Arsène âe retira, après avoir promis de prévenir la marquise, afin que Montalban pût passer sans être aperçu. Il revint, au bout d'un quart d'heure, pour lui indiquer la manière dont il devait sortir. Ensuite il le quitta. Montalban passa le reste du jour dans une terreur continuelle, croyant toujours, au moindre bruit, que Ton allait venir pour l'arrêter, car il ne pouvait croire à la bonne foi du père Arsène. Aussitôt qu'il fît nuit, il s'habilla <^t descendit dans la rue. Il y éprouva les mêmes terreurs. Enfin son domestique vint. Montalban le questionna beaucoup, il apprit de lui que Clara, toujours chez les Ursulines, était malade, mais sans danger. Ce domestique lui dit encore que les assiégés devaient, le lendemain à la pointe du jour, faire une sortie par la porte de l'Ouest, et Montalban ordonna à ce domestique de lui amener un cheval et de lui apporter des armes dans cette même rue un quart d'heure avant le jour.

Après cet enlrelien, il rentra chez la marquise. Le lendemain, le père Arsène revint lui apporter sa nourriture, et Montalban le chargea de dire à la marquise qu'il quitterait sa maison à deux heures après minuit, et pour n'y plus revenir.

Depuis le meurtre de Jules, ce scélérat» poursuivi, non par les remords, mais par un pressentiment funeste, portait toujours sur lui le poison le plus subtil ; c'était une dernière ressource qu'il se réservait en secret contre une mort ignominieuse : car Montalban, comme presque tous les grands scélérats, dépouillé de toute idée de Timmortalité de l'âme, affranchi de la crainte d'une autre vie, ne pouvait calmer la terreur que lui inspiraient les lois humaines, que par Thorrible projet du suicide.

A deux heures après minuit il quitta Tasile que lui avait procuré la charité chrétienne. En se promenant dans la rue pour attendre son valet, il remarqua, à cette heure indue, une boutique de pharmacien au rez-dechaussée, et qui était éclairée encore. Cette boutique faisait partie de la maison des Ursulines où logeait Clara, et, pour le service des malades, elle restait ouverte toute

la nuit,... &fontaIban savait que Clara était malade

Poussé par son génie infernal, il regarde à travers les vitres, et ne voit dans la boutique qu'un vieillard endormi. Il espère entrer furtivement; mais la porte, en s'ouvrant, fait mouvoir une sonnette, et le vieillard se réveille. Montalban lui demande plusieurs drogues, en disant que c'est pour la marquise de ***. Le vieillard se lève, et, avec une extrême lenteur, cherche dans des boîtes, pèse avec des balances, et arrange en paquets ce qu'on lui de* mande. Pendant ce temps Montalban jette un coup d'œil rapide autour de lui ; il aperçoit une potion préparée dans une fiole ; il lit sur l'étiquette le nom de Clara : aussitôt il verse du poison dans la fiole; ensuite il attend tranquillement les drogues qu'il a demandées, les reçoit, et sort de la boutique.

Un peu avant le jour, son valet survient, Montalban

monte à cheva)^ et prend des armes. Bientôt on entend arriver les troupes ; elles défilenf, et remplissent la rue. Montalban, caché dans une allée, aperçoit, à la faible laeur du jour naissant, la troupe dont il porte l'uniforme ; il. s'y glisse, et sort de la ville avec elle. La tête basse, et son chapeau enfoncé sur les yeux, il n'est point remarqué dans ce grand nombre^ d'autant mieux que le ciel était sombre et couvert de nuages.

La troupe avance; on aperçoit les royalistes; on se précipite vers eux; on en vient aux mains. Montalban combattit en désespéré. La haine et la fureur ranimaient également. Son caractère atroce et licencieux lui faisait haïr toute dépendance et toute autorité. La seule idée de la majesté divine, comme puissance souveraine, lui faisait horreur; et, par une conséquence nécessaire , il abhorrait la majesté royale. Au fort de la mêlée, le temps s'éclaircit subitement; alors Yalmore, qui était à la tète de son régiment, aperçut Montalban , et le reconnut à Tinstant même. Aussitôt il s*élance vers lui. Monstre! s'écria-t-il, tu vas recevoir le châtiment de tes crimes! et ne te flatte pas de périr glorieusement, car pour les re« belles le champ, de bataille n'est plus le champ d'honneur... En disant ces paroles il cherche à se faire jour jusqu'à lui; enfin il en approche. Tremble! lui dit-il d'une voix tonnante, tremble! ton innocente victime, devenue pour toi dans ce moment l'ange exterminateur, va, du haut des cieux, guider mon bras... A ces mots il fond sur lui avec impétuosité, le blesse mortellement, le renverse baigné dans son sang, le saisit, et le fait prisonnier.

Aprèsle combat, on conduisit Montalban mourant dans la tente de Valmore; on pansa ses blessures; et comme il avait toutesaconnaissance,raumônierdu régiment de Yalmore demanda à le voir. Montalban y consentit. L'aumônier, s'approchantde son lit : Je viens, lui dit-il, vous parler de la part de Yalmore. 11 ne pouvait être pour Yous sur le champ de bataille qu'un guerrier irrité ;

maintenant que vous êtes dangereusement blessé, et 80I^ prisonnier dans sa tente • vous ne trouverez plus en lui qu*un chrétien. Il me charge de vous assurer que les secours de Tart vous seront prodigués, et qu'il ne livrera jamais son prisonnier à la rigueur des lois. Si vous guérissez, il vous rendra la liberté, et vous donnera une escorte pour vous conduire hors du camp,

Montalban> après avoir écouté ce discours, dit qu'il désirait voir sur-le-champ Yalmore, et Taumônier alla le chercher.

Yalmore ne douta point que Montalban, frappé de terreur à la vue de l'éternité, ne voulût faire un aveu pu* blic de son crime; il se rendit près de lui, suivi des principaux ofOciers de son régiment. Aussitôt que Mon*^ talban l'aperçut : Yalmore, lui dit-il, je veux faire un aveu inutile, mais qui me satisfait... Je déclare donc solennellement que c'est moi qui fus le meurtrier de ton fils, et que Clara, parfaitement innocente, se dévoua à la mort et à Tignominie pour ne pas me dénoncer... Après avoir dit ces paroles il lit une pause; ensuite, jetant sur Yalmore le plus affreux regard : Comment cet aveu, ditil, ne te fait-il pas trembler? Peux-tu croire aue, mourant et vaincu par toi, la. vérité puisse sortir de ma bouche sans un projet de vengeance? Contais enfin Montalban... Ce bras qui se plongea dans le sein de ton fils, a versé ce matin un poison mortel dans le breuvage de Clara; elle n'existe plus... A ces mots, Yalmore, éperdu, fait un mouvement pour s'élancer sur ce monstre; on le retient. Montalban arrache l'appareil mis sur ses blessures, il expire... On emporte Yalmore. . L'infortuné Yalmore aurait succombé à sa douleur si on ne lui eût pas fait faire la réflexion qu'il était possible que le scélérat eûtéchouédans sa tentative, et que des contre-poisons eussent conservé la vie de Clara. On fit sur-le-champ proposer un échange de prisonniers ; et, quelques heures après, Yalmore pensa mourir de joie en apprenant, par un billet de Rosenberg, que Clara, grâce

à la vigilance du père Arsène, n'avait point été empoisonnée; qu'avant cet événement elle avait eu de la 6èvre» mais qu'elle êù était presque entièrement quitte. Combien Valmore bénit le ciel et le vertueux religieux qui venait de lui conserver encore l'objet d'une si vive admiration, et d'une tendresse devenue si passionnée!

Le père Arsène, en voyant Montalban libre, avait tout craint des complots ténébreux de ce scélérat. Pensant snr-le-cbamp à Glara^ réfléchissant que la pharmacie , ouverte toute la nuit, était vis-à-vis la maison de la marquise, il avait dit à Clara qu'une raison secrète et puissante l'engageait à lui demander sa parole de ne prendre aucune espèce de drogues que de sa main. Il faisait préparer ailleurs celles qu'on lui pi'escrivait, et les lui apportait lui-même. La fiole empoisonnée par Montalban était une vieille potion laissée là par inadvertance. Le père Arsène, apprenant qu'un homme était venu à deux heures et demie dans la pharmacie, se fît donner le signalement de cet homme, reconnu Montalban, alla visiter la pharmacie, vit la fiole avec l'étiquette, et jugea que la potion était empoisonnée. On en fît l'essai sur un chien» qui mourut en trois minutes. Cet événement ne fut pour Clara qu'un nouveau sujet de joie; il lui était doux de devoir unt fois de plus la vie à ce digne religieux, et de jouir de la reconnaissance qu'il inspirait à Rosenberg et à Valmore. Ce dernier, qui avait déjà expédié deux couriers pour Paris, afîn d'instruire sa sœur de i^nnocence de Clara, lui en envoya un nouveau, porteur^e la déclaration dernière de Montalban, certifie par le témoignage signé de tous les ofQciers du régiment de Valmore. Amélie fît annuler toute la procédure faite contre Clara ; on ne pouvait reconnaître son innocence sans admirer son héroïsme, et l'enthousiasme pour elle fut universel dans toute la France.

Cependant tout se préparait entre les royalistes et les rebelles pour une affaire enfîn décisive. La flotte anglaise disposa tout pour un grand combat, qui eut lieu sur la

fio d'octobre. Louis XiH, dans cette journée, se montra le digne fils de Henri le Grand ; il fut toujours à la batterie de Chef-de-Baye, où plus de trois cents boulets passèrent par-dessus sa têié.'Le brave conomandeur de Yalençay acheva d'immortaliser dans ce combat son nom et sa valeur. Les Anglais furent complètement battus; ils travaillèrent en vain à forcer la digne achevée par Pompée Targon : les Français, qui savent^ quand il le faut, joindre la persévérance à l'intrépidité, triomphèrent dé tous leurs efforts. La flotte mita la voile et retourna en Angleterre, et La Rochelle se soumit au roi le 28 octobre (1). Ce prince n'y fit son entrée que deux jours après (é). Valmore, brûlant du désir de revoir Clara, vola à La Rochelle le jour même de la reddition ; il retrouva Clara en parfaite santé. Nul attachement ne pouvait se comparer à celui de Yalmore pour Clara ; et Tobjet de cet attachement était un être si angélique et si pur, que Yalmore n'osait pas même, dans sa pensée, donner au sentiment exalté qu'il avait pour elle le nom d'amour. En effet, quel langage d'amour n'eût pas été déplacé avec elle?... Ne pouvant peindre ce qu'il éprouvait, mais sachant qu'il était inutile de l'exprimer, et que le cœur de Clara répondait au sien, il s'enivrait du bonheur de la voir, et, dans un délicieux silence, il croyait se faire mieux entendre que par de vains discours : mais avec le comte de Rosenberg et le père Arsène, il s'exprima avec toute l'éloquence touchante de la reconnaissance et d'une profonde sensibilité. Dans ces entretiens, tous les projets pour l'avenir furent fixés. On convint que Ton partirait tous ensemble pour l'Allemagne ; que le mariage s'y ferait ; et Yalmore prit l'engagement d'amener tous les ans son épouse à Niémen pour y passer quelques mois avec sa mère ; ce qui devait durer tout le temps de la vie de l'électeur ; Rosenberg promit, à son tour, qu'à la mort de

(1) Historique. ^.

(?) Historique.

ce prince il viendrait avec Euphémie s'établir pour l'amais en France.

Louis XIII fit son entrée à La Rochelle le lc<^ novembre. On venait d'y rétablii* avec pompe le culte catholique. Le roi, par sa clémence et son humanité, se montra le père des sujets rebelles qu'il venait de vaincre. Tous reconnurent avec enthousiasme les droits sacrés d'un souverain qui savait pardonner. Il n'y eut point de sang versé.sur les échafauds, et pas un seul acte de rigueur ; tous les châtiments se bornèrent à quelques destitutions, universellement approuvées par tous les partis, et à la démolition des fortifications (1). Tous les cœurs volèrent au-devant de ce jeune prince, dont le courage et la bonté rappelaient le souvenir récent et si cher de son auguste père. Les habitants de la campagne surtout voulurent voir le fils de Henri le Grand; ils accoururent en foule à La Rochelle. Le roi ne dédaigna point leurs hommages; il admit à son audience une grande députation des laboureurs de ces environs, parmi lesquels se trouvaient douze jeunes villageoises vêtues de blanc. L'une d'elles, présenta au roi une gerbe de fleurs des champs, lui chanta la romance suivante , impromptu d'un poète de La Rochelle :

Dans ce beaa joar que de bienfaits...

Ce jour, marqué par la clémence»

Nous réunit, nous rend la paix.

Et va ramener Tabondance.

De nos prés dévastés longtemps Voici la dépouille dernière ; Recevez les fleurs de ces champs, Dont vous êtes dieu tutélaire.

Lorsque, fatigué de la cour.

De sa pompe et de son langage-, De la vérité, de Tamour, Votre cœur cherchera l'hommage ;

(1) Historique.

Seul, sans éclat, venez cbez nou9-

Oublier le pouvoir suprême,

£t jouir du bonheur si doux

De n'être aimé que pour vous-même.

AH ! pour vous louer dignement Et pour illustrer votre vie, Et réioqnence et le talent S'uniront sans doute au génie.

Ils célébreront vos exploits; Mais, dans le temple de mémoire.

Nos timides et faibles voix ^

Mettront le comble à votre gloire.

Les arts, leurs chefs-d'œuvre si beaux.

Montrent votre magnificence ;

Ce n'est qu'en voyant nos hameaux

Qu'on chérira votre puissance.

Le nom des rois sur leurs tombeaux

Du temps peut ressentir loutrage ;

Mais sur l'écorce des ormeaux,

11 sera béni d'fige en âge.

Le roi resta quelques jours à La Rochelle^ ensoiteil retourna dans sa capitale.

Valmore, ayant obtenu la permission de voyager pendant six mois^ prépara tout pour son départ. Clara, depuis rheureuse révolution qui venait de changer son sort, ne s*était pas montrée en publie. Lorsqu'on apprit à dix heures du matin qu'elle allait partir, et qu'on vit à la porte des Ursulines une voiture à six chevaux, une foule de personnes de toutes conditions accourut dans la rue pour voir cette héroïne de toutes Jes âmes pieuses et de tous les cœurs généreux et sensibles. Clara flt de touchants adieux aux bonnes Ursulines; elle ne quitta point sans répandre des larmes la jeune Honorine, qui, fidèle à sa vocation, voulut rester à La Rochelle pour s'y consacrer à Dieu. Mais le père Arsène devait faire le voyage d'Allemagne, car quel autre que lui pouvait bé-

nir ranion de Vairoore et de Clara? Par les eoorriers envoyés à Paris, on avait obtena de ses supérieurs les permissions nécessaires.

Clara, appuyée sur le bras de ce saint religieux, et suivie de Valmore et de Rosenberg (tout le monde ignorait encore que ce dernier fût son père), Thumble et timide Clara sort du couvent, et sans voile, pour obéir à son père, elle paraît dans la rue : à son aspect mille acclamations et les plus tumultueux applaudissements exprimèrent l'enthousiasme qu'elle inspirait, et que portaient au comble sa présence et les grâces de sa figure qui parut incomparable à tous les yeux. La beauté, dans une jeune personne, ajoute sans doute à Téclat de la vertu, mais la vertu, à son tour, donne à la beauté un charme ravissant et céleste. Clara monte en voiture avec le père Arsène, Rosenberg et Valmore. On fut obligé de traverser la ville entière au petit pas; toute cette multitude servit d'escorte à Clara, et s'accrut successivement jusqu'aux portes; sa voiture fut remplie de bouquets et de couronnes de laurier, et de fleurs; on en jetait des fenêtres, avec une profusion de vers à sa louange, écrits sur des banderolles de papier. Les succès les plus brillants de l'esprit et du génie trouvent des contradicteurs, les actions généreuses n'en ont point, et elles sont admirées par toutes les classes d'hommes, également en état de les juger et de les apprécier. Le nom chéri de Clara, proclamé au milieu des applaudissements universels, retentissait dans toute l'étendue de la ville; il était répété avec ivresse jusque sur les toits des maisons. La douce et modeste Clara aurait voulu pouvoir se dérober à tous ces hommages, et néanmoins en regardant son père et Valmore, en voyant la joie éclatante de l'un et le profond attendrissement de l'autre, elle jouissait de sa gloire. Hais elle était tellement accoutumée à ne trouver de bonheur que dans le témoignage de sa conscience, qu'elle se reprocha ce sentiment si naturel, qui semblait lui révéler en elle une faiblesse ignorée jusqu'alors ; au

milieu de ce triomphe, elle se rappelait que, deux ans et trois mois auparavant, elle avait traversé à cette même heure les rues de Paris dans une voiture funèbre, et suivie par une populace indignée et curieuse, qui de voulait la voir que pour Tinsulter Elle pensait qu'alors

elle avait paru aux yeux de Dieu environnée d'une véritable gloire, et que peut-être en ce moment il blâmai* en elle un mouvement secret de vanité. Elle se répétait que les louanges des hommes sont frivoles et dangereuses, et qu'on ne doit désirer avec ardeur que l'approbation du juge suprême et du souverain dispensateur des récompenses immortelles.

En sortant de la ville, on se rendit à la ferme de Jerson, où Ton fit un dîner délicieux. Avec quels transports on fut reçu ! A combien de questions il fallut répondre! et combien ces bonnes gens admirèrent la Providence et bénirent le ciel, qui, après tant d'épreuves, faisait triompher l'innocence et la vertu d'une manière si éclatante! Oui, disait le père Arsène, le ciel est aussi ingénieux dans ses récompenses que terrible dans sa colère; il a voulu que celle qui eut le courage d'immoler tou} à la vertu, retrouvât le bonheur en croyant s'immoler en* core. Clara, en obéissant au duc de Rohan, en ôtant son voile pour sauver la liberté de Valmore, crut se sacriGer, et celte action généreuse a produit sa justification. On convint de la justesse de cette réflexion. Le comte avoua que, sans la violence de Montaiban et son insolent défi^ il n'aurait jamais reconnu pour sa fille une personne aussi déshonorée.

Clara et Valmore comblèrent la vertueuse famille de Jerson par les témoignages de leur tendre amitié, et Clara leur laissa l'argent nécessaire pour faire bâtir une jolie petite chapelle sur le sommet de la colline de l'Espérance. 11 fallut enfin s'arracher de la ferme et prendre la route d'Allemagne. On fit ce voyage avec une extrême rapidité. Rien n'égalait l'impatience de Clara, quoiqu'elle ne fut pas sans inquiétude sur la manière dont l'électeur

recevrait l'aveu qu*on allait enfia lui faire. On savait à la cour que la jeune Olympe était cette Clara, cette intéressante héroïne de rhistoire la plus tragique; son innocence reconnue avait excité en Allemagne autant d'enthousiasme qù*en Francei^Mais partout on ignorait le nom de son père. Rosenberg, par un dernier courrier, avait mandé à l'électeur qu'ayant trouvé Clara à La Rochelle, il s'était chargé de la mener lui-même à la princesse auprès de laquelle son cœur la rappelait. Ainsi Euphémie^ que rien n'avait pu consoler de son absence, s'enorgueillissait de ses triomphes, et l'attendait avec tous les sentiments de la plus vive tendresse, augmentée encore par la plus juste admiration. Enfin on arrive sap« éclat, la nuit à sept heures du soir, dans la capitale des Etats de l'électeur. Rosenberg dépose le père Arsène et Valfflore chez la veuve Marcelle, et sur-le-champ ij se rend au palais avec Clara. Il est admis dans le cabinet du prince^ qu'il trouva seul, et qui fit une exclamation de joie en le revoyant. Rosenberg, tenant sa fille par la main, s'avance : Monseigneur, lui dit-il, la voilà cette créature angélique, immortalisée par son courage et par sa Vertu sublimel la voilà, je vous la ramène, et je viens en même temps vous apporter ma tête ciel! s'écria Télecteur, que voulez-vous dire? Oui, Monseigneur, reprit Rosenberg, il était dans la destinée de cet

ange d'avoir un père coupable! Elle est ma fille, je

suis marié secrètement depuis vingt ans Marié! dit

l'électeur avec une extrême émotion Et avec qui?

A cette question, le fier Rosenberg, pour toute réponse, tombe aux pieds de son maître, et Clara s'y jette avec

lui Ingrat? s'écrie l'électeur, en mettant ses deux

mains sur ses yeux remplis de larmes, et je vous ai offert sa maint Nous étions unis déjà depuis longtemps, répondit Rosenberg; il fallait, en acceptant vos bontés, vous faire un aveu qui vous eût affligé; j'ai sacrifié l'ambition et la gloire à votre repos; mais je ne puis sacrifier cette enfant, elle est digne de vous appartenir. Punisses-

moi, mais adoptez Clara. Quoi! reprit l'électeur, ma fille pendant vingt ans m'a trompé! Jamais, interrompit Rosenberg. Après l'avoir séduite, entraînée, je Tai forcée au silence; il m'a fallu tout l'empire de l'amour, toute

rautorité d'un époux pour l'y contraindre Enfin,

P^^ jnes artifices, elle ignore totalement que Clara soit sa fille, elle croit que l'enfant qu'elle mit au jour n'a vécu que quelques heures. Elle n'a cessé de pleurer sa faute ; elle vous adore ; vous pouvez la rendre la plus heureuse

des mères? Relevez-Yous, Rosenberg, dit l'électeur,

vous m'ayez bien servi, je vous dois la vie ; j'ai soixante et dix-huit ans, je ne vous imposerai point, comme je le devrais, un exil de quelques années j à mon âge on n'a plus le temps de punir, on n'a que celui depardonper. Allez chercher la princesse. Et vous, ma fille, poursuivit- ^^ en s'adréssanl à Clara, embrassez votre aïeul. Cemof> qui fixait le sort de Clara, transporta Rosenberg ; au comble de ses vœux, il vola chez Euphémie, qu'il ramena* en triomphe, sans vouloir répondre à ses questions ; il lui dit seulement: Atlendez-vousàune surprise inexprimable, à un bonheur inouï... Euphémie entre chez son père avec la plus vive émotion ; elle aperçoit Clara qui se dégage des bras de l'électeur pour se jeter dans les siens. Leurs pleurs, qui se confondent ensemble, les empêchent l'une et l'autre de pouvoir proférer une seule parole... Après un moment de silence : Ma fille, lui dit réiècleur, Je ne vous présente plus aujourd'hui Clara comme une pauvre orpheline, ses parents maintenant

doivent s'enorgueillir de lui avoir donné le jour Je

viens de reconnaître Clara pour ma petite-fille et Rosenberg pour mon gendre !... Dieu!... dit la princesse. Oui, ma mère, s'écrie Clara, oui, mère adorée, l'heureuse Clara vous doit la vie !... A ces paroles, Euphémie veut serrer sa fille contre son cœur; mais elle pâlit, elle chancelle, elle tombe sur le sein de Rosenberg qui se précipite vers elle pour la soutenir.

Qui pourrait donner une idée du ravissement et des

transports d'Eupbémie, lorqu'en reprenant Tusage de ses sens» elle se trouva dans les bras de son père, et qu'elle fit à ses pieds sa fille et son époux, tous deux baignés de larmes !... Hélas ! il est possible, il est aisé de faire parler la douleur ; Timagination alors n*est que trop soutenue par les souvenirs ! mais les joies parfaites du cœur! je D*ai point de couleurs pour les peindre!...

Le reste de là soirée fut un encbantement pour ces quatre personnes* Clara resta au palais avec sa mère. En quittant rélecteur, à minuit, la princesse rentra dans son appartement avec son époux et sa fille, et veilla avec eux jusqu à trois heures du matin. Débarrassée du poids d'un remords accablant, Euphéroie se trouvait aussi heureuse que sa faute ne fût plus ignorée, que Clara pouvait l'être de voir son innocence reconnue ; elle jouissait sans trouble du bonheur inexprimable de penser qu^elle était mère de Clara, et de connaître que cette enfant adorée serait à jamais le lien sacré de la plus vive tendresse entre elle et Rosenberg, et cette idée mettait le comble à la félicité si pure dont jouissait Clara.

Le lendemain, le mariage de la princesse fut solennellement déclaré par Télecteur, qui reconnut publiquement Clara pour sa petite-fille. Valmore, présenté par Rosenberg, fut accueilli avec la distinction due à l'époux futur de la jeune comtesse de Niémen. Les courtisans confondus eurent beaucoup d'humeur de n'avoir ni prévu ni deviné toutes ces merveilles ; plusieurs d'entre eux se consolèrent en laissant croire qu'on leur en avait confié une partie. Les noces de Clara se fifent sans pompe à Jiliémen. Le père Arsène donna la bénédiction nuptiale à cette enfant chérie de son cœur. Sa tendresse pour elle ne put le retenir à la cour, malgré toutes les offres de l'électeur et d'Euphémie ; il quitta l'Allemagne deux jours après le mariage de Clara et il retourna dans son couvent. Clara fut constamment heureuse ; car, dès les premières années de sa jeunesse, elle s'était élancée trop

av.int dans la carrière de la vertu, pour qu'il lui fût possible d'y retourner en arrière ; elle n'exposa point son bonheur sur le théâtre dangereux du grand monde. Après avoir joui sans enivrement de la renommée ac* quise par des actions éclatantes, elle sut goûter tout le charme de la véritable gloire des femmes ; elle honora les auteurs de ses jours par sa conduite et par ses principes invariables; elle les rendit heureux par ses soins. Elle posséda toute la tendresse et toute la confiauce de son époux, et elle ne fit pas une seule faute, parce que, toujours guidée par la piété, et toujours humble, elle n'eut jamais de présomption.

nVi DE LA TROISIÈME ET DEBNlËRE PARTIE»

LE BANQUET

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