‹ Le siège de La Rochelle (volume 2)Chapitre 13 sur 15 · LE S1ÉG · texte numérisé non relu

LE S1ÉG

un genou en terre en levant les bras \ors les cieux; et, les yeux fixés sur l'Océan , c'est Dieu qu'elle admire et qu'elle Jidore. Tant de sentimens élevés , tant de nobles pensées saisirent à la fois son cœur et son imagination , qu'elle se crut initiée dans tous les secrets de la grandeur divine ! A cette image de l'infini , s'unissoient , dans son esprit, les idées de puissances et de bonté sans bornes : contemplation délicieuse pour l'innocence et la vertu , puisqu'elle porte alors au fond de l'âme le charme consolateur d'une espérance vague , mais

sublime! Clara s'oublia long-temps

dans cette douce rêverie. On vint la chercher pour la ramener à la ferme; on la fit passer par le village, où elle s'arrêta assez long -temps. Ce village maritime ne ressembloit en rien à ceux que Clara avoit vus jusqu'alors. Dans les familles, l'aîné des garçons devant posséder la maison et l'enclos , étoît toujours destiné par ses parens à cul-

tïvcr le champ paternel ; et ses frères , ne recueillant pour héritage qu'une modique somme une fois payée, alloient chercher sur les mers, ou la fortune, ou du moins l'espérance. Après de longs voyages, ils revenoient au hameau qui les avoit vu naître. Rappelés par l'amour du pays , par la tendresse filiale , ou par de doux engagemens , ces enfans , maltraités par la loi , négligés dans leurs premiers ans, u'avoient joui pour la première fois de l'affection maternelle qu'à l'instant de leur départ ; alors , conduits à leurs vaisseaux par des mères baignées de larmes , ou par de jeunes épouses désolées , ils jouissoient sur le rivage de tous les regrets de la nature et de l'amour. L'idée de leurs dangers , la vue de cette orageuse et profonde mer qui les entraînoit si loin de leur» foyers : tout sembloit concourir à les préserver de l'oublL Que de craintes, que d'émotions pénibles, que de pleurs versés durant leur absence; mais la

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piété fidèle soutenoit l'espérance de les revoir, ou détruisoit l'illusion effrayante des sinistres présages. Combien de fois, parmi ces villageois , un cierge allumé sur l'autel d'une Madone, une neuvainc , un pèlerinage , eurent le pouvoir de calmer les plus mortelles inquiétudes, et de rétablir la paix dans le cœur déchiré d'une mère ou dans celui d'une épouse! Mais au retour des voyageurs , quel triomphe pour eux 1 quelle joie pour leurs parens , quelle allégresse dans le village! souvent on n'avoit vu partir qu'un enfant , on voyoit revenir un homme fortifié par la fatigue , ennobli par de longs travaux et par de grands périls; tous les yeux s'attachent e^nr lui , on le regarde avec un étonnement mêlé d'admiration. Il revient des Indes! il a fait le tour du monde! il a

vu la Chine, et le voilà! Avec quel

intérêt il va faire désormais tous les frais des veillées ! avec quelle attention on l'écoute!.... Les jeunes filles frémissent

au récit de ses aventures. Cependant son frère aîné , paisible laboureur qui n'a Jamais quitté son village et ses champs, jaloux pcut-èlrc en secret de tant de gloire, montre seul quelquefois un peu d'incrédulité. 3Iais bientôt l'indignation de l'assemblée le réiiuiî; au silence. Le rustique navigaleur conte de bonne foi des choses incroyables et des faits impossibles : il a cru les voir; et, d'ailleurs, la réalité paroîlroit à ses auditeurs tout aussi merveilleuse que ses fable?.

Le mélange des mœurs champêtres et des travaux mariâmes donnoit à co village un aspect singulier et piquant. On y trouvoit dans les familles une ctonnaute érudition d'expérience et de tradition, unie à tous les préjugés de l'ignorance , à toute la simplicité villageoise. L'intérieur de presque toutes les chaumières étoit paré des productions des Indes et des mers; c'étoient à la fois des ornemens, et des trophées qui atles^

toient de longs voyages et de périlleuses navigations. Là , souvent les mêmes tras étoient employés alternativement à construire des vaisseaux et à fabriquer des charrues ; et les hommes , partagés en deux classes, offroient d'un côté, dans leur existence , le tableau de la témérité, de l'audace et de toutes les agitations produites par l'ambition et la curiosité ; et de l'autre , Timage touchante de l'innocence et de la paix , fruits heureux de la modération et d'une vie sédentaire.

Clara ayant paru charmée de ce village , on lui dit dans la ferme qu'on la mèneroit le lendemain sur la colline de l'Esfcrance. En effet , la bonne Hélène , mère de Jerson , le maître de la ferme, sortit avec Clara à la pointe du jour, et elle conduisit Clara sur ime montagne au bord de la mer. Parvenue au sommet du cap, Clara vit avec surpris* une espèce de monument qui lui

parut être symbolique, et qu'elle ne s'attendoit pas à trouver dans un village; c'étoit une ancre de vaisseau appuyée contre une croix. \oilà, dit-elîe, l'espérance soutenue par la religion : ingénieux emblème , bien placé dans un lieu d'où l'on découvre tous les vaisseaux qui peuvent aborder dans ce petit port, et même ceux qui vont à La Rochelle ! Clara , dans- eette occasion , jugeoit comme jugent presque tous les voyageurs , d'après ses connoissancci et ses propres idées , et non d'après les mœurs , l'éducation et le genre de vie des gens du pays. La mère Hélène ne comprit rien à ce que venoit de dire Clara , car elle n'avoit jamais entendu parler d'emblèmes. On appelle ce cap, dit -elle, la colline de l Espérance y parce que, lorsque nous attendons le retour de quelque bâtiment , toutes les mères et toutes les filles viennent ici pour voir arriver le vaisseau (A). — Mais que signifient cette croix et cette ancre?

reprit Clara. — Ah! réj)ondit Hélène, c'est une histoire, et c'est la mienne; mais si vous voulez, je vous la conterai; il fait beau ; je ne serai nécessaire à la ferme aujourd'hui que dans deux heures , ainsi nous pouvons nous arrêter ici. En disant ces mots , Hélène s'assit sur un banc de gazon posé au pied de la croix , et Clara la pressant de commencer son récit, Hélène conta son histoire à peu près en ces termes :

« Le ciel ne m'a donné qu'un enfant « (mon fils Jerson) ; iï éloit encore au « berceau quand je perdis mon mari ; M alors je fis vœu de ne jamais me re- « marier , et je n'ai pas eu de peine « à ne pas rompre mon serment , car a mon fils me tenoit lieu de tout. J'étois « heureuse en pensant que, suivant Tu- (« sage du pays, cet enfant bien-aimé , « héritant de la ferme , seroit culli- « vateur , qu'il resteroit toujours avec « moi , et que je n'aurois jamais la dou- « leur de le voir faire dc^ campagnes

« sur mer. Je lui donnai toute l'éduca- « tion qu'on peut recevoir» au village ; « il répondit parfaitement à mes soins : « dans son enfance , son maître d'école « le proposoit pour modèle à tous ses « autres écoliers; dans sa première jeu- <t nesse il étoit cité comme le jeune « homme le plus sage , le plus labo- « rîeux 5 et comme celui qui s'enten- « doit le mieux à conduire et à faire « valoir une ferme. J'étois la plus heii- « reuse de toutes les mères , j'allois « bientôt en devenir la plus à plain-

« dre 1 Mon fils venoit d'atteindre

t sa dix-seplième année ; je remarquois « depuis quelque temps un change- « ment singulier dans son humeur. 11 « étoit triste , rêveur , silencieux , et « il s'obstinoit à me cacher la cause de « son chagrin. J'imaginai qu'il avoit de f l'inclination pour la jeune Cécile, la « fille de notre plus proche voisine, « qu'il a épousée depuis j il m'avoua

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« q^'en effet il l'aimoit. Cécile n'avoit « que quittée ans, elle n'étoit pas riche,

V mon fils auroit pu faire un mariage « beaucoup plus avantageux; mais je « ne voulois que son bonheur , et je lui « promis que lorsque Céoile seroit dans « sa dix-huitième année, je la lui don-

V nerois pour épouse. Cette promesse « parut le satisfaire ; néanmoins il con- « serva toujours le même fonds de tris- « tesse. iSous étions au milieu de l'hi- « ver : comme j'attribaois toujours son « chagrin à l'amour qu'il avoit pour (c Cécile, je lui proposois d'aller passer « les soirées chez la mère de Cécile , « dont la maison , ne tenant point au vil- « lage, est à peu de distance de la nôtre. « Cécile a trois frères : les deux cadets « étoicnt sur mer depuis plus de trois « ans; ils revinrent dans ce temps. La « joie de les revoir fut extrême, d'au- « tant plus que le bruit s'étoit répandu « pendant plusieurs mois qu ils avoicnt

DE LA ROCHELLE. aSi

« péri dans un naufrage. A nos veil- « lées chez ma voisine , on ne fut plus « occupé que d'eux. Ils contoient tour « à tour leurs belles aventures : on les « écoutoit avec une attention qui , mal- « gré moi , me faisoit une peine secrète. « J'enviois leur mère qui se glorifioit « d'avoir des enfans qui avoient vu « tant de choses , ou, pour mieux dire, « j'étois fâchée que mon fils n'eût pas « cette gloire , et ne fut pas écouté , « admiré comme ces deux jeunes gens.

« Je savois mauvais gré à Cécile d'être «< si attentive aux récits de ses frères , « que mon fils même pouvoit à peine « la distraire un moment dans le cours « d'une veillée : ces pensées me cau- « soient une tristesse mortelle. Souvent « je me plaisois à contredire les deux w jeunes matelots , et à rabaisser le mé- « rite des actions dont on les louoit ; et « puis , craignant qu'on ne devinât ma « jalousie , je m'embarrassois , je balbu- « tiois, J€ finissois par me fâcher,

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« presque toujours à dessein, afin d'in- « teiTonipre du moins ces histoires de « tempêtes et de naufrages que j ecou- « lois avec tant de déplaisir. Une nou- « velle inquiétude vint bientôt mettre « le comble à ma peine. Je m'aperçus < que les histoires contées par les frères « de Cécile causoient à mon fds les agi- « lations les plus extraordinaires. Pen- « dant ces récits, il respiroil à peine, il « rougissoit, s'extasioit; ses yeux en- « flammés se remplissoient souvent de « larmes; enfin il étoit dans un état « qui frappoit tout le monde, et qui « me fit deviner le secret qu'il me ca- « choit depuis long-temps. Je vis qu'il « brùloit du désir de faire sur mer des « voyages de longs cours. Je Tinterro- « geai , et il m'avoua que telle étoit en « elTcl la cause de sa tristesse habi- « tuellc, qu'il n'auroit jamais osé me la « déclarer, ajouta-t-il, si je ne l'avois i pas pénétrée... Je ne me repens point, lui dis-je, de vous avoir questionne ,,

s car puisque vous aviez pu concevoir « et nourrir un dessein qui me perce « le cœur , vous auriez fini par m'en « instruire de vous-même , et du moins « mes questions vous ont épargné cette « cruauté ! En parlant ainsi je pleurois « amèrement. Mon fils se mit à mes « genoux , ses larmes coulèï^ent avec les « miennes : 0 ma mère ! me dil-il , a c'est sur-tout parce que je vous chc-

« ris que j'ai pris cette résolution.

« — Que dis-tu? Grand Dieu! —

« Oui, ma mère; n'ai-je pas vu com- !» bien , depuis le retour des frères de « Cécile , vous souffrez aux veillées ! « et puis-je supporter qu'il y ait dans «r le village une mère plus glorieuse de « ses enfans que vous ne l'êtes de moi;

-* une mère qui vous fasse envie! Il

« est vrai , j'avois le désir de faire une « campagne sur mer ; mais jamais, je t ne m'y serois déterminé , si je n'avois 0 pas vu que vous seriez plus heureuse r si votre fils avoit fait ces grands voya-

« ges A ces mots mes pleurs re-

« doublèrent. Jugez de ma douleur , « et combien je me reprochois une fois- « blesse qu'il étoit inutile de nier , car « mon fils avoit trop d'esprit , et me « connoissoit trop bien , pour qu'il me « fut possible de le dissuader : les sani< glots me suffoquoient. Calmez-vous « donc , me dit mon fils ; songez , ma « mère , songez à mon retour , et comme

« vous me verrez fêté , bien reçu

« — Hélas ! répondis-je , mon enfant , je « je ne puis songer qu'à ton absence. . . « — Et moi , je vous vois me recevoir « après une campagne périlleuse ! A « mon retour je serai écouté par Cécile î « et ma mère s'en enorgueillira , elle

« ne souffrira plus à nos veillées !

« Voyez , ma mère , comme tous les « marins sont accueillis dans leur jeuu nfesse ! Presque toujours les jeunes « filles les préfèrent aux paisibles lace boureurs ; et dans leur vieillesse « comme on les entoure , comme ou

« aime leur conversation ! Ils ont

« couru tant de dangers , ils ont vu tant ' « de choses extraordinaires et merveil- « leuses ! — Ahl mon fils, reprit-je, s'il « s'agissoit de défendre le pays , je ne « manquerois pas de courage ; mais te « voir quitter ton état , m'abandonner, « me laisser seule et désolée , exposer « ta vie , sacrifier la mienne , pour aller « courir les mers et pour voir des saute ^ages et des îles désertes! car je

« sais bien que tu ne t'embarqueras pas « sur ces bâtimens marchands , comme « les jeunes matelots , dans l'espérance « de faire fortune : la tienne est toute « faite. Tu possèdes le plus bel héri-

« tage du canton — Eh bien ! ma

« mère , les autres s'expatrient pour « gagner de l'argent ; et moi , je sup- « porterai les mêmes fatigues , je bra- « verai les mêmes dangers , par amour « pour la gloire. — Dis plutôt par cu- « riosité et par vanité. — Ma mère ,

« c'est \olre vanité pour moi qui m'ca « donne.

« Cet entretien fut très-long. Mon « fils , malgré son ardente passion pour « les voyages , ne vouloit point parti tir sans mon consentement ; je le « refusai , il céda à ma volonté , mais « non sans un mortel chagrin ; il tomba u dans une si profonde mélancolie , « que sa santé s'altéra bientôt visible- « ment. Alors je cédai ; et , quoique ce « fût avec la mort dans le cœur , de « ce moment je cessai de me plaindre, « et je ne fus occupée que du soin de a cacher mes douleurs. Mon fds me « donna sa parole de ne faire , en toute « sa vie , que cette seule campagne. « Mais quel voyage I Le bâtiment sur « lequel il vouloit s'embarquer , devoit « aller aux Grandes-Indes , et mettre à c la voile le premier mai : nous étions

« sur la fin du mois de mars! O

* combien depuis cette époque les

« jours s'écoulèrent tristement pour « moi ! Je n'avois plus de plaisir à voir « mon fils , et même au contraire sa « vue me causoit un affreux serrement « de cœur , en même temps je sentois <t que je ne l'açois jamais autant aimé. « Cependant je comptois tous les jours « avec frayeur y et chaque soir je ver- « sois des larmes en me disant : Voilà « donc encore son départ rapproché

« de vingt-quatre heures! Avec quel

« sentiment douloureux je vis renaître a le printemps l Tout ce qui , dans cette « saison m'avoit charmée jusqu'alors , « produisoit sur moi une impression c désagréable. Quelle peine me firent « les premières fleurs que je vis éclore , « et les premiers boutons de l'aubépine « qui annonçoient le mois de mai i II « me sembloit que mes forces m'aban- «• donnoient , et que je me sentois dé- « faillir à mesure que tout se ranimoit « dans la nature et que nos champs " s'embeliissoicnt 1 C'étoit en vain que t- 22

208 LE SIÈGE « nos ciillures nous promettoient l'ace bondance et le prix de nos travaux , u quand les vents et les ondes alloient « emporter loin de moi et mon bon- « heur et mes plus chères espèce rances! Cependant je montrois

« un courage dont tout le monde « s'étonnoit : ma rive douleur eut « donné un tort à mon fils , il ne « m'en coùîoit rien de la cacher , d'arl- « leurs je voulois qu'il partît sans M inquiétude et sans remords. Ce jour « si terrible pour moi vint enfin !

« J'embrassai mon fils allant airx « Grandes - Indes , sans verser une « larme ! Pouvais -je m'occuper de « ma douleur en voyant mon fils saisi « d'un trouble qu'il n'avoit pas pré- « vu , ne pouvant s'arracher d'auprès « de moi , se repentant trop trad , et « prêt à me sacrifier ce voyage désiré « depuis si long-temps ! Si j'eusse dit « un mot , il resloit ; mais son honv neur m'étoit mille fois plus cher

« que mon repos et même que sa \ie.

« Il n'étoit plus, temps de se dédire. « Je montrai une fermeté qui le « trompa ; il crut que je poiirrois « vivre tranquille séparée de lui par

« tant de mers! Pâle et baigné de

M pleurs , il se mit à genoux : 0 ma « mère , dit-il , d'une voix étouffée ,

« pardonnez à votre enfant! Ah!

« si j'avois pu savoir! Je l'inter-

« rompis pour lui donner toutes les

« bénédictions maternelles Il me

« quitta ! Mais deux fois il revint

« du rivage pour m'embrasser en-

« core ! Enfin il s'embarqua

« Oh ! si le cœur d'une mère pouvoit « se montrer à découvert , combien M le vôtre seroit touché du récit de

« mes souffrances! Mais il est

« possible de peindre les peines de l'a- « mour , il ne l'est pas de donner une « idée des tourmens d'une mère mal- « heureuse !

« Je passai les quinze premiers

^6o LE SIÈGE

« jours de labsence de mon fils dans^ « une solitude absolue , sans vouloir « recevoir aucun de mes proches. Je « ne pouvois pas supporter' la pensée « que ceux qui viendroient me voir < auroient l'espérance de me donner M des consolations ; que les uns me « trouveroient déraisonnable , et que « les autres blàmeroient mon fils de « m'avoir ainsi quittée. On me déplai- >< soit également en désapprouvant ou « en louant sa conduite : une seule * chose me feisoit plaisir , c'étoicnt les « éloges que l'on donnoit géuéralc- « ment à son courage.

« Je fus bien attendrie en revoyant « la jeune Cécile ; je la trouvai abattue < et changée ; de cet instant je la rew gardai véritablement comme ma « fille. Je demandai à sa mère de me a la donner ; je la pris chez moi , et « j'eus la douceur de pouvoir parler » à toute heure de mon fils. Cécile « plcuroit souvent avec moi; elle étoit

« affligée , elle concevoit mon chagrin ; « mais qu'elle étoit loin de le parta- « ger ! chaque jour adoucissoit le sien ,

« et son sommeil étoit tranquille 1

« Pour moi , tout ranimoit , tout ai- « grissoit mes regrets : je m'étois ré- « serve le soin du logement de mon « fils. J'allois tous les matins ouvrir « les fenêtre» de sa chambre ; l'aspect « de cette chambre inhabitée me caui< soit toujours une espèce de saisis- « sèment ; et quelle peine me faisoit « la vue de ce bon lit abandonné , en « pensant qu^on n'avoit dans les vais-

« seaux que de mauvais hamacs!

« Pouvois-je moi-même jouir de toutes « les commodités de la vie ^ quand je « songeoîs que mon fils en étoit entiè- « rement privé'?..».. Un jour, à dîner, « Cécile loua la pureté de l'eau que « nous buvions : hélas l lui dis-je , on « n'en a jamais de semblable sur mer ! V. et mes larmes se mêlèrent à mon

breuvage!... Je retrouvois les mêmes < sujets de tristesse dans mon jardin , dans mon verger : là , mon fils avoit formé ce berceau ou planté cet arbre ; ici, il avoit cultivé ces légumes; il avoit aimé , embelli ces lieux délaissés par lui! Et que préféroit-il à

ces doux travaux , à cette vie paisible ? des terres inconnues , peuplées de sauvages, et des périls affreux !... 0 quelle folie de ne pouvoir se fixer où l'on est tranquille , où Ton est

aimé! Ces idées douloureuses me

poursuivoient partout. Combien je soufTrois en allant visiter nos champs ; mon fds ne présidoit plus à leur culture, il n'y travaiiloit plus; j'y voyois sa charrue passée en d'autres mains !. . . Mais , de tous les souvenirs , les plus douloureux pour moi étoicnt ceux « qui me retraçoient son enfance , ces M jours si fortunés pour une mère, où « nos enfans nous aiment uniquement ,

DE LA ROCHELLE, 5f>5

«et ne s'éloignent jamais volontaire-

« ment de nous! Alors nous les clié-

" rissons dans le présent , nous les ado- « rons dans l'avenir ; car on croit que , (( dans leur jeunesse, la raison et la mé- « moire joindront à leur affection na- « turelle tous les liens sacrés de !a re-

« connoissance ! Que de peines se

« renouveloient pour moi tous les

« jours! J'étois obligée, pour aller

u à notre petite ferme dépendante de « celle que nous habitions , de côtoyer « tous les matins les bords de la mer , « et de passer dans le lieu où l'on con-

« struit des vaisseaux ! Quelquefois

« je m'arrètois sur le rivage quand la « mer étoit calme , je voulois m'ac- « coutumer à la regarder sans horreur; « mais , malgré sa tranquillité , son in- « concevable étendue m'effrayoît tel- « lement, qu'au bout de quelques mi- « nutes je restois immobile , pétrifiée : « mon imagination mesuroit l'espace >i immense qui me séparoit de mon

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« fils! Cécile, qui ne me quittoît )a^

« mais , me prenoit dans ses bras ; je « n'avois plus la force de me soutenir. « Jugez de ce que je devois éprouver « quand les flots étoient \iolemment

« agités! Oh! durant celte cruelle

« absence, quel mal m'ont fait les tem- « pêtes ! lorsqu'au milieu de la nuit « j'étois tout à coup réveillée par un de « ces orages si communs au printemps « et dans l'automne , je croyois voir « aussitôt un vaisseau s'abîmant dans

« les ondes ! Le mirgissement de la

« mer ou les sifflemens d'un vent im- « pétueux produisoitnt à l'instant sous « mes yeux cette aflreuse image ! Ainsi « je soulfrois sans cesse, et je n'avois ni «< plaisirs, ni dédommagement; j'étois w même plus à plaindre encore aux « époques qui ramènent la joie dans « les campagnes , dans le temps des « vendanges et des moissons : la gaîté " générale rcndoit ma tristesse plus »« amère. '^ W^

p J'aurois succoml)é à mes maux sans « les soins de notre bon pasteur. Il ve- V noit souvent me voir ; il me parloit « de la Providence ; il m'assuroit que « Dieu protège les bonnes mères , et ses « discours me ranimoient. Il y avoit de « tout temps sur la colline de TEspé- « rance cette grande croix de pierre que « v|^us y voyez. Je fis poser là ce siège « de gazon , et je promis à Dieu de ve- « nir ici faire une prière au pied de la « croix tous les matins et tous les soirs , « jusqu'au retour de mon fils. En outre « je fis ^in pèlerinage à îSotre-Dame-de- « Pitié 5 dans un village à trois lieues « d'ici , où l'on trouve une image de la « sainte Vierge , qui a fait beaucoup de « miracles. Elle en fit un pour moi; car, « après mon pèlerinage, je me trouvai « toute fortifiée et toute remplie d'espè-

« rance Dieu me donna la patience

« et le courage , je n'eus presque plus d'i- « dées noires, et quand, de loin en loin ^

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