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le bord de la mer. Le père Arsène , également révéré et chéri dans cette famille , fut reçu avec ravissement : on le revoyoit après dix ans d'absence. On n'ignoroit pas qu'il avoit prêché avec éclat à la cour et à la ville ; et , malgré la simplicité villageoise, on étoit fier de lui appartenir; on s'cnorgueillissoit presque autant de ses talens que de sa sainteté : mais ses talens , en effet , n'avoient servi qu'à défendre ou qu'à soutenir la vérité ; ses succès , fondé» sur la vertu , pou voient se confondre avec ses bonnes actions, sa gloire nétoit que le résultat des sentimens les plus purs et des plus hautes pensées. On lui présenta les deux jeunes fdles qu'il n'avoit vues qu'au berceau , et l'on mit dans ses bras les trois petits enfans nés pendant son absence. Toutes les âmes véritablement religieuses ont mieux connu que les autres, du moins en général , les affections de famille. Le père Arsène étoit semblable
en tout à ce saint évêque de Genève , qu'on a surnommé, depuis sa mort^ le Fénélon de son siècle [g)^ Il avoit , comme lui , pour ses proches y la tendresse la plus touchante. Heureux de se retrouTer dans cette ferme si chérie , sa joie néanmoins fut troublée par l'idée que son devoir l'appeloit ailleurs , et qu'il seroit forcé de partir le lendemain à la pointe du jour. Clara, reçue avec la plus aimable cordialité sous le nom d'Olympe, fut enchantée de ses hôtes qui n'avoient rien de la rusticité villageoise (dont la seule richesse dans cet état préserve toujours un peu) . et qui d'ailleurs, par une tradition trèsfraîche encore , tenoient , d'une grand' mère issue d'un sang noble, une certaine délicatesse et même des manières que n'ont point ordinairement ce qu'on appeloit alors des cultivateurs , c'està-dire des paysans. Ils s'étoient enrichis par un travail et une industrie honorables , et étoient devenus posées-
seurs de terres considérables, quoiqu'ils fussent toujours vassaux d'un seigneur.
Le prompt départ du père Arsène affiigeoit d'autant plus Clara, que cette absence étoit presque indéfinie; le saint religieux ne devoit rcYenir que dan« la s^upposition où Clara auroit un besoin indispensable de lui. La beauté de Clara causa beaucoup d'étonnement dans la ferme. On fut sur-tout surpris de la voir ainsi seule à son âge : le caractère de celui qui la présentoit, suffisoit pour prévenir toute inquiétude ; elle fut accueillie comme elle méritoit de l'être. On Fauroit reçue avec joie sans aucun intérêt; mais le père Arsène voulut payer une pension , afin de mettre Clara à l'abri d€ toute contrainte. On passa la soirée rassemblé autour du père Arsène ; on lui demanda des conseils , on l'écouta avec un respect filial; les jeunesfilles sur-tout, qui l'entendoient pour la première fois , montroient une atlenlion naïve doat rien ne pouvoil Us
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distraire. De temps en temps la grand' mère les regardoit pour jouir de leur admiration, et ce regard doucement interrogatif disoil : quand je vous parlois du père Arsène, vous ai-je tron>pées?
Les adieux du père Arsène et de Clara furent touchans et douloureux.
Ma jfille , lui dit le vieillard , je répands des larmes en vous quittant, et néanmoins je trouve de la douceur à vous remettre dans les seules mains de la Providence!... A nnon âge, une telle sé~ paration est triste et solennelle !. . . Comptez sur mon dévouement tant que j'existerai^ mais, mon enfant, ne comptez
pas sur ma vie ! — 0 mon respectable
père! répondit Clara, je n'ai pas besoin de savoir que votre existence m'est utile, je sens si profondément qu'elle est nécessaire à mon bonheur ! Oui ,.
ee mot de bonheur, ce mot étrange dans ma bouche , ne m'échappe point.
Ah l je serois heureuse dans cette soîi^ tude si vous y pouviez vivre avec
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inoil En parlant ainsi . tin ruisseau
(le pleurs inondoit son visage. Le vieillard , trop touché pour lui répondre, la bénit en silence. Clara , à ce dernier adieu , se jette à genoux. Le vieillard lève les mains au ciel ; il s'éloigne en {gémissant , il disparoît , et Clara se trouva seule dans l'univers. Elle n'avoit plus d'amis ; elle resta anéantie. Elle ne fut tirée de son accablement que lorsqu'elle entendit dans la maison un mouvement qui lui fît craindre qu'on ne vînt chez elle. Aussitôt elle sortit de sa chambre et de la ferme , et , après avoir fait une centaine de pas. elle se trouva sur le bord de la mer qu'elle n'avoit jamais vue , et qui , de ce côté , étoit cachée par de grandes plantations. Le bruit rapproché des vagnes lui fît connoître qu'elle étoit près de la mer; elle s'arrêta, comme pour rassembler ses idées, afîn de ne pa& jeter un premier coup d'œil distrait sur ce magnifique spectacle. Le site qui s'oifroit
à ses regards joiguoit à l'aspect mélancolique des derniers jours de l'automne, la tristesse locale des bords de l'Océan, Les vieux ormes , plantés avec profusion sur ce rivage , n'étoient plus les emblèmes de la force et de la fierté : loin de s'élever jusqu'iiux cieux, ils penchoient humblement vers la mer leurs troncs déformes et leurs rameaux à moitié dépouillés de feuillage ; ils avoient pu résister aux tempêtes , mais on voyoit combien ils en avoient souffert ! C'est ainsi que les orages de la vie, même après la lutte la plus courageuse, Jaissent toujours des marques funestes de leurs violences. Les traces du malheur causé par les passions sont profondes , ineffaçables !
Clara s'avancent sur le bord de la falaise , se retourna , et ses regards avides se portèrent sur l'immense étendue de la pleine mer. Le premier mouvement de sa surprise fut un hommage au Créateur de ces merveilles; elle met 1. 21