ON AMIE
Cet ouvrage composé sous vos yeux vous a intéressée , et je trouve un grand plaisir à vous en faire hommage.
Yous devez aimer mon héroïne ; en la
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peignant, j'ai plus d'une fois pensé à vous, et tous ceux qui vous connoissent seroient bien étonnés que la vertu de Clara vous parût exagérée. Votre modestie m'interdit tout éloge, votre amitié n'a pas besoin des assurances d' la mienne. Tous savez que , malgré votre Jeunesse, je vous regarde comme l'amie la plus solide; ainsi je ne puis vous parler ici que de cet ouvrage. Il est bien médiocre peut-être, mais il est aussi pur, je l'espère, que le nom qui honore sa première page. Pendant quelques années , de grands excès commis ont fait penser trop généralement que la force , la violence et la férocité étoirnt du talent, de l'énergie et du génie ; celle opinion eut une funeste in-
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fluence sur la littérature, et donna naissance à des productions monstrueuses. Les passions avoient bouleversé la France , il fallut déifier les passions , en les exaltant , jusqu'au crime, on osa les offrir à l'admiration publique. Le suicide fut représenté comme un acte sublime : on ne trouva plus que de la fadeur dans la véritable sensibilité : l'amour, dans les ouvrages d'imagination, ne fut plus appelé une foiblesse ; on lui fit commettre des cruautés atroces : on ne le représenta plus qu'enveloppé de crêpes noirs, un poignard à la main, planant sur des tombeaux et méditant des crimes ; et ce fut sous cette forme qu'où en fit, une vertu l Le char de Vénus ne fut
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plus traîné par des colombes; Vénus elle-même , se dépouillant de la ceinture des Grâces , se transforma en Bacchante, et souvent en Furie. Alors les héros de roman, d'après cette mythologie révolutionnaire , devinrent tous des frénétiques barbares , toujours menaçans , toujours furieux avec l'objet de leur idolâtrie : les uns , dans leurs rendez-vous, attendant leurs maîtresses avec l'impatience féroce qu'un brigand sanguinaire pourroit avoir en attendant sa proie, mordoient la pierre dans cette attente; les autres , dans un dépit amoureux, faisoicnt jaillir leur sang sur leurs maîtresses , ou les menaçoient de les jeter dans la Seine; et presque tous finissoient par se tuer. Les héroïnes ,
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de leur côté , plus passionnées encore j se prosternoient devant leurs amans, se roiiloient dans la poussière à leurs pieds , ou s'empoisonnoient , ou se précipitoient dans des fleuves, en faisant périr avec elles le fruit de leur amour qu'elles portoient dans leur sein — (i). Les personnes sensibles qui ont trouvé ces peintures fort nobles et fort touchantes , diront peut-être qu'on auroit jamais dû présenter l'image du
(i) Je ne blâme dans ces ouvrages que ce qu'ils ont d'immoral et cet amour effroyable. D'ailleurs , j'ai loué sincèrement les talens des auteurs; et, loin de me rétracter, j'ajoute avec plaisir que leurs dernières productions sont, à tous égards, beaucoup plus dignes de talens si distingués.
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crime sur lequel toute la fiction de cet ouvrage est fondée. Ce crime est atroce; mais il n'est point produit par l'a-^ mour, et il est conté sans détails : cet affreux récit tient six lignes dans ce roman , et il n'offre rien de plus révoltant que les vers dans lesquels Racine représente V implacable ylthalie un poignard à la main j égorgeant tous ses petits-fils au berceau. Cléopâtre , s'empoisonnant pour empoisonner son fils, n'est pas non plus \u\ crime commun ; enfin, ce qui, dans ce genre, se supporte au théâtre, est encore plus supportable à la lecture. Peut-être, en cherchant ainsi à me faire un appui de l'autorité des grands-maîtres , ne retirerai-je d'autres fruits de cette espèce d'apologie
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que de lire dans quelque journal que je me suis comparée à Corneille et à Jlacine.
On a peint le fanatisme, c'est-à-dire^ un zèle extravagant et sanguinaire; beaucoup plus réprouvé par l'Évangile que i parla seule sagesse humaine : on a peint l'exaltation de toutes les passions dangereuses. Pour moi, j'ai voulu peindre, dans cet ouvrage , la seule exaltation qui ne puisse produire des excès nuisibles aux autres et à soi-même ; la seule qui soit toujours accompagnée d'une invariable modération de principes; la seule qui laisse subsister ensei^iible ce qui , dans toutes les autres , se détruit mutuellement, la douceur et l'énergie, l'enthousiasme et la raison ^ l'ardeur
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passionnée et la constance : j'ai voulu peindre enfin l'exaltation de la véritable piété. J'ai réfléchi à l'utilité dont elle pouvoit être aux autres et à soimême , dans toutes les situations de la vie et dans l'abîme le plus profond du malheur; et c'est uniquement d'après cette recherche que j'ai composé le plan de ce roman. Ce plan exigeoit nécessairement une héroïne parfaite ; et pour la peindre telle , avec vérité et vraisemblance , je l'ai supposée humble, docile, et suivant les conseils d'un guide vertueux ; car il est impossible qu'une jeune personne, quels que soient ses principes et la pureté de son cœur, puisse se conduire toujours d'une manière irréprochable, si elle compte trop sur ses pro-
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près forces , et si elle dédaigne les conseils de l'expérience.
11 m'a semblé que, indépendamment de toute idée religieuse , cette exaltation de l'imagination et ces mouvemens passionnés de l'âme dévoient intéresser , comme études et développemens du cœur humain ; mais cette pensée n'a eu aucune influence sur le choix d'un tel sujet , et personne n'imaginera qu'en écrivant cet ouvrage, j'aie été guidée par le désir de plaire à tout le monde ( i ).
(i) M. de Chateaubriand a peint le premier dans un roman , d'une manière admirable , l'exaltation de la piété (dans Atala ) ; mais elle est représentée ici sous des rapports tout à fait différens. M. de Chateaubriand a décrit avec un talent incomparable les mœurs sauvages ;