‹ Le siège de La Rochelle (volume 2)Chapitre 3 sur 15 · XVI ÉPITRE DÉDICATOIRE · texte numérisé non relu

XVI ÉPITRE DÉDICATOIRE

il a montré la vertu sublime dans des déserts : ici, elle est voilée, méconnue, persécutée dans la société, et forcée par un devoir positif et sacrée, non-seulement de s'immoler elle-même, mais de se cacher, de s'anéantir aux yeux de

tous les hommes Ainsi ces deux ouvrages,

quoique inspirés par la même croyance et par les mêmes principes, n'ont entre eux, heureusement pour celui-ci, aucune espèce de ressemblance.

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ou LE MALHEUR ET LA COîsSCIENCE.

A.v déclin du plus beau jour d'un été brûlant , le jeune et vertueux Valmore et sa respectable sœur, fatigués d'une longue promenade dans les champs , s'arrêtèrent sur le bord d'une prairie ; Valmore tenoit par la main le petit Jules son enfant; il lui permit d'aller cueillir des fleurs. Jules, avec la gaîté de son âge , s'éloigne en courant. Valmore s'assied à côté de sa sœur sur un tertre de gazon ; et , croisant ses mains sur sa 1. 1

,a LE SIÈGE

poitrine, il contemple avec ravissement les cieux et un paysage enchanteur. De temps en temps ses yeux se reportent et se reposent sur Jules , sur cet enfant charmant, l'objet de sa plus tendre affection et de ses plus chères espérances ! Il se livre au charme d'une délicieuse rêverie ; il jouit de son bonheur , de ses projets ; il peut sans remords et sans repentir se rappeler le passé ; il ose

compter sur l'avenir! Après un

long silence, il se retourne vers sa soeur, et prenant afT.ctueusement une de ses mains qu'il presse dans les siennes : 0 ma chère Amélie, lui dit-il, sous quel \astre hrureux je suis né ! Votre sage "vigilance m'a préservé des écarts si commacis dans la jeunesse; la différence de nos âges n'est pas assez grande pour ■détruire entre nous l'égalité fraternelle, et elle a suffi pour vous donner sur moi tous les droits et toute l'autorité d'une inslî tutrice «t d'une mère. Vous n'avez léie e.vcmpte ni d'iiiquiéludes ni de pei-

nés ; vous avez pleuré les auteurs de nos jours : j'étois trop enfant pour partager votre douleur , et depuis, guidé par vous, tout m'a réussi. J'ai perdu , il est vrai , la compagne que vous m'aviez choisie; une épouse vertueuse , et la mère de Jules devoit sans doute m'être chère ; mais son cœur peu sensible , vous le savez , ne demandoit au mien que de l'estime ; je l'ai regrettée sans perdre le bonheur. L'héritage immense du duc de *** assure à Jules un titre brillant , une grande fortune ; et , sans nuire aux intérêts de cet enfant chéri , je piws enfin disposer à mon gré de mon cœur et de ma foi. Sans doute , reprit Amélie en soupirant, je ne dois pas être étonnée que vous ayez à vingt-six ans le désir de vous remarier. Mais vous êtes heureux , et vous allez commencer une

nouvelle carrière l Votre avenir

ne pouvoit m'offrir qu'une perspective douce et brillante ; maintenant il se couvre pour moi d'un nuage !.... Celle

que vous allez épouser est si jeune!....

Clara n'a que dix-sept ans 1 — Mais

elle est si naïve et si pure! Elle unit à toute rinnocence de son âge tant de raison et un caractère si parfait !

— Elle est charmante, j'en conviens, sa naissance est illustre , et je trouve bien simple que vous préfériez Clara, sans fortune, à la riche héritière que le cardinal de Richelieu vouloit vous faire

épouser — Pourquoi donc, ma

sœur , ce mariage paroit-il vous affliger?

— Ah! je vous l'ai déjà dit, j'ai le plus invincible éloigaement pour le père de Clara, ce taciturne Montalban , dont la physionomie repoussante forme uji contraste si frappant avec la douceur

affectée de ses discours — Je ne

conçois pas comment , avec l'indulgence naturelle de votre caractère , vous avez pu prendre une telle prévention contre un homme dont vous n'avez rien vu de

repréliensiblc — Que vous dirai-jo?

il me fait ju:ur. Je trouve quelque chosi»

de si effrayant dans son regard sombre, toujours eiTant dès qu'on le rencontre, toujours fixe quand il croit qu'on ne le \oit pas ! Il n'observe point , il épie . et c'est avec l'inquiétude d'une mauvaise conscience. D'ailleurs , tout est mystérieux dans sa conduite et dans sa vie. rsé Français , il a passé vingt ans en Allemagne , et quinze depuis son veuvage ; cependant il envoya sa fiîîc unique en France ; elle étoit encore au berceau. Elle a été élevée au couvent avec une sorte de magnificence ; on a rien épargné pour son éducation , et néanmoins son père est ruiné ; on ne sait ni ce qu'il a fait , ni qu'elle place il avoit à la cour de l'électeur de ***. Par une bizarrerie inexplicable il envoyoit à sa fdle des bijoux précieux et des pierreries , sans avoir jamais fait un seul voyage pour la voir. 11 laisse entendre qu'elle aura un jour une grande fortune , et il refuse de s'expliquer là -dessus. Enfin, il ne la

connoît que depuis un an ; et , froid et sévère avec elle , il n'a nullement l'air de l'aimer. — Que nous importe qu'il ait de la singularité dans le caractère 1

il n'a point élevé Clara — Grâce au

ciel , elle n'a pas avec lui le moindre trait de ressemblance. A ces mots , Valmore sourit et changea d'entretien. Peu d'instans après le ciel se couvrit de nuages , et le coup de tonnerre le plus

éclatant fît retentir le vallon

Jules ! Jules ! s'écrie Valmore éperdu , en s'élanrant vers la prairie. A la lueur d'un éclair éblouissant il avoit cru voir à l'extrémité de la prairie Jules terrassé

par la foudre! Mais bientôt Jules

fut dans ses bras. Après une telle secousse , l'ànie tout entière ébranlée ne peut se rouvrir à la joie qu'avec un attendrissement douloureux. Vali|pre étoit si bouleversé de ce spectacle effrayant, qu'il sembloit qu'il vînt de connoîlre pour la première fois la possibilité de perdre sou fils. Ali ! quel cœur

DE LÀ ROCHELLE. j/"

paternel eut jamais de lui-même cette désolante prévoyance 1 L'amour fait si facilement une certitude de l'espérance que notre enfant doit nous survivre î nous voyons sa tombe si loin de la*

nôtre ! Hélas! c'est un vœu de la'

nature plutôt qu'une loi ; c'est une promesse nécessaire , mais trop souvent trompeuse, et qui, sous nos yeux, peut être trahie mille fois, sans que nous' perdions jamais entièrement la sécurité qu'elle donne. Valmore , avec un mouvement passionné , serroit Jules contre son sein. Un profond sentiment de tristesse imprimoit dans son âme abattue le plus funeste pressentiment ; ses pleurs inondoient son visage ; Amélie lui parloit en vain; il ne l'écoutoit pas. Cependant, au bout de quelques minutes, il parut se calmer. Alors Amélie le pressa de retourner au château, observant que le temps sombre et les éclairs annonçoient un nouvel orage. Oui , reprit Yalmcre en soupirant, la foudre"

paroît cachée sous ces nuages noirs!

Et tout à l'heure rhoriion qui s'offroit à

notre vue étoit si brillant et si purl

hélas! trop fidèle image de la vie et de

mon avenir peut-être! En disant ces.

paroles, il se leva , il saisit Jules par la main; car dans ce moment de trouble, il n'auroit pas souffert qu'il s'éloignât de lui , et il prit tristement le chemin du château.

Ces douloureuses impressions furent bientôt eŒicées par la présence de Clara qui, sortie du couvcn! , vint le soir môme avec son père. On devoit célébrer les noces aussitôt que Montalban seroit de retour d'un voyage de quelques jours qu'il alloit faire.

Clara, âgée de dix-sept ans, sensible, innocente , ingénue , aimoit Yahnore sans trouble et sans chercher à cacher le sentiment si pur qu'elle éprouvoit.

Elle révéroit tant Yalmore , qu'en s'occupant des moyens de lui plaire, elle ne songeoit qu'à gagner son estime.

Le suffrage de Yalmore étoit pour elle d'un prix inestimable ; elle n'étoit sûre de la droiture même de ses intentions que lorsqu'elle se voyoit approuvée par lui. A cette âme remplie de candeur et de sensibilité Clara joignoit tous les charmes extérieurs. Elle avoit un teint éblouissant , un visage délicat et régulier, et sa taille, à la fois élevée , élégante et majestueuse , donnoit à sa beauté le caractère le plus frappant.

Clara ne connoissoit son père que depuis un an : ne recevant jamais de lui la plus légère marque de tendresse , elle ne pouvoit que le respecter ; elle le craignoit sur-tout. Montalban avoit d'abord désiré avec passion le mariage de Valmore et de Clara ; mais il étoit alors dans l'erreur sur la fortune de Valmore. Lui voyant une des plus belles terres du royaume , il avoit cru qu'il en pourroit disposer en faveur des enfant d'un second lit , et Yalmore n'en étoit pas le maître. Le duc de***;,

lo' LE SIÈGE

père de la première femme de Valmore , et du même nom que lui , avoit survécu trois ans à sa fille : en mourant il avoit légué sa terre sous les conditions suivantes : que Valmore en auroit la jouissance toute sa vie s'il ne se remarioit point ; qu'après sa mort seulement elle retourneroit à Jules ; mais que , si Valmore se remarioit , Jules , à sa majorité , en auroit la propriété ; qu'enfin , si Jules mouroit avant son père et sans^ enfans légitimes , Valmore hériteroit de la terre.

Aussitôt que Montalban eut connoissance de ces dispositions , il forma le projet de rompre le mariage ; non que les inlércts de Clara lui fussent chers,, mais par des considérations personnelles qui pouvoient tout sur lui.

Une ardente passion j)0ur le jeu , des débauches secrètes avoient épuisé sa fortune. Parmi ses dettes , il en étoit une sur-tout qui mettoit en péril sa réputation cl sa liberté. Si Clara faisoit

DE LA ROCHELLE. ii

un grand mariage ^ Montalban , sans avoir recours à celui qu'elle épouseroit , avoit un moyen certain d'acquitter cette dette ; mais cette ressour<:e manquoit , si Clara ne faisoit qu'un établissementmédiocre» Vahnore , avec la propriété de la terre du duc de***, étoit l'un des plus grands partis de France; mais, sans cet héritage, il n'étoit qu'un parti ordinaire. Montalban fut donc tenté de rompre avec Valmore ; cependant il dissimula soigneusement ce dessein, et bientôt , changeant de pensée , il se décida à consentir à cette union, sans qu'on eût pu soupçonner son irrésolution à cet égard.

Montalban étoit un de ces êtres monstrueux qu'il est impossible de dépeindre; la connoissance la plus approfondie des hommes , de leurs passions et de leurs vices , ne peut faire pénétrer dans les replis d'un cœur qui n'a plus rien d'humain : une corruption prématurée avoit avili son âme dès l'enfance ; des

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