‹ Le siége de La Rochelle (volume 3)Chapitre 2 sur 4 · DU HAUT DU CIEL IL VEILLERA SUR VOUS · texte numérisé non relu

DU HAUT DU CIEL IL VEILLERA SUR VOUS

Le soir du jour où le corps de Jules fut solennellement déposé dans sa tombe, Valmore voulut veiller plus longtemps que de coutume; il ordonna même à tous ses domestiques de se coucher. Resté seul dans son cabinet avec sa sœur, il s'assit à côté d'elle et la regardant en silence pendant quelques instants, il fut aussi frappé qu'attendri de sa pâleur et du changement de sa figure. — Combien vous avez souffert ! lui dit-il. — Oui, répondit Amélie, je souffre toujours doublement! — 0 ma sœur, répondit Valmore, mon unique amie î je ne suis point ingrat ! Venez, je vais m'acquitter. En disant ces paroles, il se lève, la prend par la main, et, sortant du cabinet avec elle, il la conduit dans la grande cour où reposaient les cendres de son fils. Amélie, vivement émue, le questionnait envahi : il était agité; mais, pour la première fois, depuis sa maladie , il marchait d'un pas ferme et rapide : le sublime élan d'une âme ardente et sensible redonnait la force et la vie à son corps abattu. Parvenu au tombeau de Jules, il ouvrit la

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grille, et se jetant à genoux sur les marches du monument : — 0 mon fils, s'écria-t-il, je jure sur ta tombe de consacrer ma vie entière à la vertu ! ce sera vivre aussi pour la reconnaissance et pour la sainte amitié î... Ici je dépose ma haine et le ressentiment qui déchire mon cœur î... Ici je renonce à la vaine et frivole espérance d'une félicité trompeuse ou fugitive : tous mes rêves de bonheur sont évanouis sans retour!... Mais privé des illusions qui m'ont charmé, j'achèverai courageusement le songe pénible de la vie; et, lorsqu'un souvenir affreux viendra malgré moi me poursuivre, je fais le vœu solennel de m'en distraire par une action généreuse : du moins une douleur si légitime ne produira que d'heureux fruits, et j'immortaliserai mes regrets et ta mémoire.

A ces mots, Amélie se précipita dans les bras de son frère, leurs pleurs se confondirent : Valmore serra sa sœur avec transport contre son sein, il connut dans cet instant que la source des émotions les plus douces et les plus pures n'était pas épuisée pour lui.

Depuis ce jour, quoique sa mélancolie fût si profonde qu'elle parût être l'effet d'une disposition naturelle née avec lui, il ne montra plus d'abattement, il s'occupa de ses affaires, et traça lui-même le plan de l'établissement qu'il voulait fonder : le château fut rempli d'ouvriers; et les actes de donation, revêtus des formes qui pouvaient le mieux les rendre irrévocables, furent signés.

Tous ces soins ne consolaient pas Valmore, mais ils le rattachaient à la vie : on peut bien, en spéculation, ne projeter de faire le bien que par principe ou par calcul, mais on le fait toujours avec goût; et Fhomme constamment bienfaisant n'est jamais complètement malheureux.

Cependant Valmore ne pouvait bannir de son imagination le souvenir de Clara ; malgré toutes ses résolutions, il parlait souvent d'elle à sa sœur, qui jamais ne lui répondait. Après mille réflexions sur l'affreux événement, il s'était arrêté à l'idée que la passion et une jalousie effrénée avaient porté Clara à commettre ce crime incompréhensible. — Elle est barbare, elle est atroce, disait-il, mais elle est incapable de cupidité, tout en elle annonçait le désintéressement et l'élévation d'âme. Hélas ! n'y voyais-je pas aussi la candeur et la bonté!... Grand Dieu! j'ai désiré passionnément d'être aimé d'elle! et mes soins, pour y parvenir, préparaient la mort de mon fils!... Une tendresse si pure inspirait une passion si féroce!... Si je pouvais me rappeler d'elle, avant cette horrible époque , un trait, un mot condamnable ! mais non, jusque-là un ange, et tout à coup une furie, un monstre !... Ma raison s'anéantit devant cette pensée comme devant celle de l'enfer. Je crois, je frémis, et je ne puis comprendre !... En parlant ainsi , Valmore souvent répandait des larmes amères; ensuite, se reprochant vivement ces moments de faiblesse, il renouvelait le serment de ne plus parler

de Clara; et il quittait impétueusement sa sœur; car il n'était jamais tenté de s'entretenir de ses peines avec toute autre personne.

Cependant Clara apprit dans sa retraite que Yalmore était hors de tout danger; et, s'informant chaque jour de ses nouvelles, elle fut instruite successivement, par le père Arsène, de tous les progrès de sa convalescence, et de la transformation bienfaisante de son château. Ce détail toucha profondément Clara sans rétonner. — Père infortuné, dit-elle, si digne d'un meilleur sort î Privé de son fils, la première pensée de sa douleur fut de recueillir de malheureux orphelins! Ah! que j'aimerais à partager les nobles soins de la vertueuse Amélie!... Et tandis que l'imagination me transporte sans cesse aux lieux qu'elle habite, tandis que je pleure avec elle, et que je partage et toutes ses peines et tous ses sentiments, je suis pour elle un objet d'exécration!... Dans ce séjour où la vertu malheureuse trouve en ellemême toutes ses consolations, on me maudit, on m'abhorre!... Mais le sort voulut en vain briser les liens qui nous unissaient, ces nœuds chéris d'une si douce sympathie sont entiers pour moi; on peut les méconnaître et non les rompre. Ah ! si l'on me voyait, si je pouvais me faire entendre... Oui, sans dévoiler mon horrible secret, je convaincrais leurs cœurs ! Ce n'est qu'en tâchant de m'oublier, qu'ils peuvent persister dans leur funeste erreur. Sans doute, dans ce château consacré à la vertu, on aura détruit tout ce qui pouvait

rappeler mon souvenir! Mon portrait est brisé, ma chambre est démolie, les fleurs que j'ai plantées sont arrachées , les arbres qui portaient mon chiffre sont abattus ; il ne reste plus rien de moi autour d'eux!...

Ces pensées déchiraient le cœur de Clara ; elle s'était promis d'écarter de son imagination le souvenir de Valmore, elle croyait beaucoup faire en ne prononçant plus son nom, et en tachant de porter toutes ses pensées sur Amélie; et lorsqu'elle questionnait le père Arsène, elle ne lui parlait jamais que d'Amélie et du nouvel établissement auquel elle devait présider. Ainsi sa tendresse secrète, devenant plus réservée, plus délicate encore, se fortifiait par le soin même de la concentrer au fond de son âme.

Un jour, le père Arsène lui dit qu'à la place du petit pavillon où le malheureux Jules avait perdu la vie, on avait bâti une chapelle sous l'invocation des anges. Clara, depuis un mois, travaillait à broder un superbe devant d'autel qui était presque fini, et elle désira passionnément que son plus bel ouvrage pût servir à décorer cette chapelle. Elle avait fait vendre le diamant confié au père Arsène, et sur cet argent elle donnait de petites pensions à quelques infortunés; dans ce nombre était une pauvre veuve qu'une sœur converse lui avait fait connaître. Elle chargea cette femme, en lui recommandant le plus profond secret, de porter cette broderie au château de Yalmore, et de l'offrir à Amélie pour un prix infiniment au-dessous de sa valeur. La

commission fut faite avec intelligence et fidélité. Amélie acheta la broderie, qui sur-le-champ fut posée devant l'autel de la chapelle des Jnges. La pauvre femme, pour sa récompense, reçut en don l'argent qu'elle rapporta.

Cet hommage rendu à la mémoire de Jules procura à Clara quelques instants de consolation; il lui fut doux de penser que cette chapelle devait à son travail son plus grand ornement, et que Valmore chaque jour jetterait les yeux sur son ouvrage.

Clara, depuis plus de deux mois dans ce couvent, y vivait dans une solitude absolue, ne recevant chez elle que la prieure et la mère Sainte-Anne qu'elle édifiait par sa conduite. Elle travaillait sans relâche pour l'église et pour les pauvres -, elle n'avait aucune communication avec les femmes renfermées dans ce couvent, et pensionnées par leurs familles. Ces dernières montraient pour Clara, dont Thistoire était si publique et si connue, un éloignement et une horreur qu'il était naturel d'éprouver, mais dont les souffrances de cette infortunée devaient au moins contraindre l'expression. Toutes ces femmes, au contraire, affichèrent leur mépris delà manière la plus indécente et la plus cruelle. 11 semblait qu'elles fussent charmées de pouvoir s'indigner : c'est une jouissance pour le vice; il croit se relever de son abaissement, en exerçant avec barbarie le triste droit de mépriser. Ces femmes, non contentes de fuir avec affectation Clara, quand elles la rencou-

traient dans les cloîtres ou dans le jardin, lui refusèrent formellement à l'église l'entrée de la tribune destinée à les contenir toutes. La prieure, ayant vu cette scène, quitta le chœur où elle était déjà placée, et alla chercher la tremblante Clara qu'elle conduisit dans l'église, et qu'elle fit placer entre elle et la sous-prieure, distinction qu'aucune pensionnaire n'avait encore obtenue. Elle dit à Clara : Vous resterez toujours là désormais; lorsqu'il s'agit de vous défendre d'une injuste oppression, je ne crois pas pouvoir vous placer trop près de moi ; car je dois être votre appui : que ne dépend-il de moi de devenir aussi votre consolation!... Après le service divin, la prieure, suivie des cinq religieuses dignitaires, se rendit dans une salle par laquelle toutes les pensionnaires devaient passer en rentrant de leur tribune; et là, les arrêtant: Mesdames, leur dit-elle, permettez-moi de vous représenter que vous n'avez pas le droit d'exclure une pensionnaire de la tribune de notre église, tant qu'il y reste des places. Nous pourrions donc faire entrer dans cette tribune celle que vous en avez injustement bannie; mais nous aimons mieux la- garder avec nous; et nous voulons seulement vous prévenir que nous nous chargerons toujours ainsi de réparer vos torts envers elle, et que chaque humiliation que vous lui ferez éprouver nous imposera le devoir d'une préférence en sa faveur.

Ce discours inspira des dispositions plus pacifiques, et Clara ne fut plus insultée.

Clara était si touchée des bontés de la prieure et de la mère Sainte-Anne, qu'elle eut la pensée de se faire religieuse dans ce couvent. Elle en parla au père Arsène,, qui l'en détourna. — Ce serait, lui dit-il, avouer que vous êtes criminelle, et vous ne devez jamais vous accuser faussement; songez qu'on ne reçoit aux filles du repentir que des personnes coupables ; cette institution n'est pas faite pour vous. — Hélas! reprit Clara, on ne me recevra dans nul autre couvent! — Eh bien, ma fille, c'est que Dieu ne vous destine pas à cet état. Clara renonça à ce projet; mais elle le regretta vivement.

Un soir, à six heures, la prieure entra dans la chambre de Clara, qui fut très étonnée de la revoir, ne recevant jamais sa visite aussi tard. —Je viens,, lui dit la prieure, vous apporter une bonne nouvelle. Ces paroles, qui annonçaient à Clara un changement de situation, ne lui causèrent que de l'inquiétude; car elle n'attendait plus de bonheur sur la terre. Elle resta interdite : un violent battement de cœur l'empêcha de répondre... Vous êtes libre, reprit la prieure, j'ai reçu l'ordre signé du ministre. — 0 ciel ! et qui donc a demandé cet ordre?— Monsieur votre père. A ces mots, Clara fut prête à s'évanouir. — Oui, continua la prieure, il a obtenu la permission de vous transférer dans un château qu'il possède à cent lieues d'ici, sur les bords du Rhône : il a promis que vous n'en sortirez point; mais vous serez dans un beau pays, et sous la garde d'un père. Ici Clara

cessa d'entendre: une pâleur mortelle couvrit ses traits, ses yeux se fermèrent, et elle perdit l'usage de ses sens. La prieure crut que la joie lui causait cette révolution. La malheureuse Clara, en reprenant connaissance, dit àlaprieure d'un air égaré: — Eh quoi! madame, ne puisje pas demander à rester ici? peut-on m'en arracher malgré moi? — Que vous m'étonnez! répondit la prieure. Comment ne sentez-vous pas que la maison paternelle est un asile honorable, et qu'après ce que vous avez souffert, vous n'avez rien à craindre de la sévérité d'un père?.. . D'ailleurs on ne vous laisse point le choix, c'est un ordre que nous recevons; il faut obéir. — 0 mon Dieu ! s'écria douloureusement Clara en joignant les mains; et quand viendra-t-on me chercher? — Ce soir même, tout à l'heure. — Juste ciel ! et je ne pourrai parler au père Arsène ! — Il est absent et ne reviendra que demain. — Daignerez-vous, madame, vous charger d'un billet pour lui? — Oui, je vous le promets.

Clara aussitôt écrivit ce qui suit :

« 0 mon père, mon seul protecteur, on m'enlève, « on m'entraîne loin de vous au château de Rosmal, « sur les bords du Rhône. Oh! n'abandonnez pas la « malheureuse Clara! »

Elle cacheta ce billet et le remit à la prieure. Une demi-heure après, on vint lui dire qu'une voiture avec des chevaux de poste l'attendait à la porte du couvent. Tremblante, éperdue, elle n'avait pas le courage de demander si son père était dans la voiture; elle ne pou-

vail proférer son nom, ou lui donner un litre que tout son cœur désavouait. On lui dit heureusement que des affaires retenaient son père à Paris, mais qu il irait la rejoindre incessamment. Elle reprit un peu de force; elle se jeta dans les bras de la prieure. ■ — • 0 ma mère, lui dit-elle, que n'ai -je pu passer mes tristes jours sous votre obéissance!.. . Dans cemoment où jene puis avoir le moindre intérêt à vous tromper, souffrez que je vous répète que je suis innocente î — Ah! reprit la prieure attendrie, qui pourrait en vous regardant vous croire coupable! votre souvenir ne me rappellera jamais que l'idée la plus touchante du malheur. — Adieu, ma mère, dit Clara en fondant en larmes ; priez Dieu pour moi!... A ces mots, elle s'arracha de ses bras et sortit précipitamment de sa chambre. On était au milieu du mois d'octobre : huit heures sonnaient, le son de l'horloge fit tressaillir Clara. — Qu'elles seront lugubres pour moi, s'écria-t-elle, les heures qui vont suivre celle-ci! En traversant le cloître éclairé par une lampe, elle s'arrêta en jetant les yeux sur le cimetière. J'espérais, dit-elle, que mes cendres reposeraient là !... Et qui sait?.,. Elle frémit, et n'acheva pas; elle pensait que peut-être les ondes du Rhône lui serviraient de sépulture.... Elle s'appuya sur un pilier de pierre; et regardant à travers les arcades un ciel pur et sans nuages, cette vue adoucit l'horreur de ses pensées. 0 mon Dieu, dit-elle, dans quelques mains que Ton puisse être, n'est-on pas toujours dans les vôtres? Disposez de

moi, les terreurs sont une espèce de rébellion contre vos volontés, je veux surmonter les miennes. En disant ces mots, elle poursuivit rapidement son chemin. Arrivée à la porte du couvent, son cœur se déchira ; en quittant cette maison de douleurs, consacrée aux regrets, ses pleurs recommencèrent à couler : on la porta dans une chaise de poste; elle ne pouvait plus se soutenir.

Montalban, décidé à s'expatrier pour échapper aux poursuites de ses créanciers, avait voulu se ressaisir auparavant de la malheureuse Clara, craignant toujours qu'elle ne finît par dévoiler la vérité, surtout lorsqu'elle apprendrait qu'il avait quitté la France. Il n'obtint que difficilement l'ordre du ministre, qu'il sollicita secrètement ; mais à l'époque où Clara lui fut remise, il pouvait rester encore un mois en France sans risquer d'être arrêté. Il avait dès lors plusieurs dettes exigibles, pour lesquelles on pouvait saisir ses biens ; mais les lettres de change qui donnaient contre lui droit de prise de corps, ne devaient échoir que sur la fin de novembre de cette même année. Ce monstre ne s'était fait livrer sa fille que pour l'immoler ! Il n'avait que des domestiques nouveaux, à l'exception d'un seul, le concierge de son château de Rosmal. Cet homme l'avait servi jadis en Allemagne ; il ne savait pas un mot de français ; il était placé depuis un an dans ce château avec une servante alsacienne qui lui servait d'interprète. Montalban, le croyant incapable de faire un crime, et ne voulant d'ailleurs se fier à personne, ne le mit nullement dans sa

confidence. Il l'avait fait venir à Paris, et l'ayant instruit du jugement porté contre Clara, il le chargea de la conduire à Rosmal et de l'y garder. Il dit à cet homme, qu'il connaissait très intéressé, qu'il l'autorisait à confisquer à son profit tout ce que Clara pourrait avoir d'argent et de pierreries, dont il lui ordonnait de la dépouiller. Par cette précaution, ilôtait à Clara toute possibilité de gagner son geôlier. Mais Clara n'emporta avec elle que ses habits et quelques pièces d'or; elle avait déposé dans les mains de son confesseur et son argent, et tout ce qu'elle possédait de précieux. Montalban, arrêté par quelques affaires à Paris, se saisissait toujours de sa proie, et se hâtait de l'envoyer dans sa terre, en attendant qu'il pût l'aller rejoindre, pour se délivrer d'elle par le poison.

Clara, enfermée dans une chaise de poste, ayant à sa portière un homme à cheval, poursuivait rapidement sa route. La beauté de la nuit et du clair de lune lui causait une vive sensation, qui mêlait un attendrissement douloureux à son invincible terreur. Les craintes les plus sinistres glaçaient son imagination, et le vague de ses idées portait au comble son effroi. Le courage ne peut s'exercer qu'avec une connaissance positive du danger ; on n'a point d'armes contre un péril dont on ignore tous les détails, et peut-être que la lâcheté n'est autre chose que la faiblesse qui fait détourner la vue de l'objet qu'on redoute. Souvent on s'est follement précipité dans un abîme pour éviter de le voir; et quiconque

se décide à le regarder fixement, ou trouve des ressources, ou se résigne.

Au point du jour, on s'arrêta pour changer de chevaux; on se trouvait en face d'une immense et sombre forêt vers laquelle on se dirigeait. Clara considéra avec effroi cette prodigieuse étendue de bois; elle imagina que peut-être elle allait être immolée sous ces épais ombrages, presque impénétrables au jour. Dans cet instant, tandis que son conducteur aidait à atteler les chevaux, une pauvre femme, tenant deux petits enfants dans ses bras, vint lui demander l'aumône. A cette voix suppliante, Clara tressaille : — 0 mon Dieu ! dit-elle, vous daignez donc m'offrir encore une bonne action à faire ! celle-ci peut-être sera la dernière ! Ah ! jouissons encore de la vie! En disant ces paroles, elle tira sa bourse, qui contenait dix louis, et elle la donna à la pauvre femme. Au moment même la voiture partit; et Clara, certaine d'emporter avec elle les plus tendres bénédictions d'une infortunée, sentit son courage se ranimer et ses craintes sinistres s'affaiblir.

On fit voyager Clara nuit et jour, sans s'arrêter. Elle voulait questionner son conducteur : mais elle connut qu'il n'entendait pas le français. Frickmann( ainsi se nommait cet Allemand ) était un homme de cinquante-cinq ans, d'une figure sévère, d'un sang-froid imperturbable. 11 avait de la probité et de bonnes mœurs; mais il n'imaginait pas qu'il y eût dans la vie un autre but que celui d'amasserde l'argent; ettoutson attache-

ment pour ses maîtres se bornait à ne pas les voler, à ne point juger leurs actions, à s'acquitter avec une scrupuleuse exactitude des ordres qu'ils lui donnaient et à ne les point quitter tant qu'il était bien payé. Frickmann n'était pas un homme délicat et sensible, mais il n'existait point de domestique plus parfait

On arrive au château de Hosmal, après deux jours et demi de route, à huit heures du matin. Clara éprouva un affreux serrement de cœur en entrant dans ce vieux château, vaste, désert et délabré, qui ressemblait à une forteresse. Le silencieux Frickmann la conduisit surle-champ dans un appartement situé au second étage, il l'y laissa seule. 11 sortit aussitôt. En s'en allant, il ferma toutes les portes à double tour, et il emporta les clefs.

Frickmann, croyant que Clara avait assassiné un enfant, trouvait fort simple qu'elle fut prisonnière le reste de ses jours. D'ailleurs, ne réfléchissant jamais que sur ses intérêts, il n'arrêtait point sa pensée sur cet événement; il ne considérait les voleurs et les meurtriers que comme des espèces particulières d'individus jetés sur la terre comme les animaux carnassiers. Aucune de leurs actions ne le surprenait; et, classant ainsi tous les hommes, il était également incapable d'étonnement, d'indulgence et d'indignation. Il remonta dans la chambre de Clara pour lui porter ses malles; car il avait reçu l'ordre de ne pas souffrir que la servante s'approchât d'elle. Après avoir posé les

malles dans la chambre, il fit entendre à Clara qu'il voulait examiner ce qu'elles contenaient ; car il espérait y trouver un écrin, que, d'après les ordres de son maître, il n'aurait pas manqué de saisir. Il parut fort mécontent de ne trouver que du linge et des habits. Clara fut obligée de détacher ses poches et de les confier à Frickmann qui ne fut pas satisfait de cet examen, car il ne vit ni argent, ni pierreries, ni bijoux. Clara avait dérobé à l'avidité de ses recherches un cœur d'or émaillé, qu'un instinct lui rendait cher, et qu'elle portait dans son sein depuis sa première enfance. Sur ce cœur était gravé d'un côté ce nom: Elisa, et de l'autre celui-ci : Gustave. 11 s'ouvrait, et, dans l'intérieur, ces mots étaient tracés autour d'une gerbe de cheveux blonds : Gardez toujours ce premier gage.

Cependant Clara examina, avec un soin mêlé de frayeur, les quatre pièces de son appartement ; elle ouvrit ses fenêtres , et elle vit qu'elles donnaient sur une terrasse dont le Rhône baignait les murs. La vue de ce fleuve impétueux, qui roulait ses ondes avec bruit au-dessous de ses fenêtres , renouvela dans son esprit les idées les plus funestes. Elle ne put s'en distraire qu'en prenant son livre d'heures. La nuit augmenta encore ses anxiétés. Malgré la fatigue d'un voyage pénible, elle ne s'endormit qu'au grand jour. Elle pensa alors qu'elle n'avait rien à craindre de Frickmann , et elle devina que l'exécution du crime ne serait eon-

fiée à personne, et que celui qui en avait conçu l'idée s'en chargerait seul. Alors tout son effroi se porta sur le retour de Montalban ; le moindre bruit qu'elle croyait entendre dans ce château solitaire la pénétrait de terreur. Le troisième jour au soir de son arrivée, elle entendit aboyer des chiens; elle ne douta pas- que ce ne fût l'annonce d'un événement si redoutable pour elle. Au pouvoir du barbare qui l'avait accusée de son propre crime, et qui l'avait vue d'un œil sec aller à l'échafaud sans lui donner la moindre marque de pitié, quand elle se laissait immoler pour lui, il était impossible qu'elle s'aveuglât sur son pressant danger. Tout son courage succombait à l'idée d'un sort si déplorable! Ce n'était pas assez de perdre la vie, il fallait périr par un forfait exécrable, et de la main d'un père!... Elle voulait se préparer à ce moment terrible; mais elle ignorait le genre de mort qu'on lui destinait ; et son esprit préoccupé, cherchant à le deviner, ou, pour mieux dire, se représentant avec horreur mille supplices divers et les agonies les plus douloureuses, ne pouvait ni se livrer à la méditation, ni s'appliquer à la prière. Cet état de tiédeur, que sa piété se reprochait avec amertume ^ n'était pas le moindre de ses tourments. Lorsque Frickmann vint lui apporter son souper, elle crut qu'elle allait voir paraître son père, et machinalement elle s'élança à l'autre extrémité de la chambre, et alla se cacher derrière les rideaux de son lit. Frickmann, ne la voyant pas, l'appela d'un ton

grave et tranquille, et le son de cette voix rauque fut plus agréable à son oreille que la plus délicieuse mélodie. Voulant savoir si Montalban était arrivé, elle essaya de questionner Frickmann; ce dernier ne comprenant point et ne pouvant répondre, n'avait même pas l'air d'entendre; sans suspendre un instant son service, sans la regarder, il continuait, avec son flegme accoutumé, de mettre le couvert; il l'écoutait comme s'il eût été parfaitement sourd, et il la quitta sans avoir donné à ses discours le plus léger signe d'attention. Une nouvelle pensée vint effrayer Clara; elle se persuada que les aliments qu'on lui présentait étaient empoisonnés par Montalban, et elle ne mangea que du pain. Elle ne se coucha point. Le lendemain matin elle dormit à diverses reprises, couchée sur un canapé, se réveillant continuellement en sursaut, croyant toujours entendre ouvrir ses portes, et même distinguer dans le lointain la voix terrible de son père. Dans cette journée entière elle ne prit que du pain pour toute nourriture. A deux heures après midi, elle ouvrit sa fenêtre; il faisait du vent, le ciel était orageux et le Rhône agité; la terreur fait de tout des présages; la superstition naquit du malheur et de la crainte. — Quel jour sombre! dit Clara; il paraît fait pour éclairer le crime! Elle jeta un triste regard sur les rives enchantées du Rhône; et s'attendrissant à mesure qu'elle contemplait ce spectacle ravissant, elle dit un adieu solennel à toute la nature. Ensuite , fermant brusquement la fenêtre,

elle tomba dans un fauteuil et donna un libre cours à ses pleurs.

Sur les dix heures du soir elle entendit distinctement une voiture entrer clans Tune des cours du château. Il se fit aussitôt un mouvement extraordinaire dans toute la maison; on montait des escaliers, on ouvrait des portes avec bruit , on marchait dans tous les corridors. — Ah ! s'écria Clara, pour cette fois ce n'est point une illusion : il arrive... c'est lui... Une demiheure après, Frickmann parut; il avait l'air agité, et rien ne pouvait être plus frappant qu'une trace d'émotion sur ce visage naturellement si froid. Frickmann s'approche de Clara, la prend par la main et l'entraîne . Clara, épouvantée^ oppose de la résistance. Frickmann s'apprête à l'enlever de force. Clara, ne voulant pas qu'un homme la saisisse dans ses bras,, se décide à le suivre. Ce mouvement de pudeur et de dignité lui redonna de la force (car tous les ressorts de notre âme ont entre eux un merveilleux enchaînement). Clara se laissa conduire, persuadée qu'on la menait à la mort. On la fit descendre un étage, on la mena dans le grand appartement du château, celui du maître, et on l'y enferma. Son sang se glaça dans ses veines en se voyant dans cet appartement où elle aurait dû trouver toute protection, et où elle s'attendait à chaque instant à voir paraître son assassin. Combien alors elle s'affligeait qu'on l'eût arrachée de l'échafaud ! Combien elle regrettait le vénérable père Arsène! — Ah! si du moins,

disait-elle, je pouvais, dans ce moment affreux, entendre sa voix chérie et recevoir sa bénédiction !... Elle se mit à genoux, et, levant les yeux, ses regards se portèrent sur un tableau qui représentait une belle femme allaitant son enfant. Elle ne douta point que ce ne fût le portrait de sa mère; ses larmes inondèrent son visage. — 0 ma mère, s'éeria-t-elle, ce sont vos traits que je contemple ; et cet enfant infortuné que vous tenez dans vos bras, c'était moi sans doute!... Vous souriez en le regardant! Vous souriez, juste ciel! Oh! si vous aviez pu lire dans l'avenir, avec quelle horreur vous seriez descendu dans la tombe!... Et moi, que n'ai-je trouvé la mort sur votre sein maternel!... Non, Ton ne tranchera point ma vie devant cette image révérée; ce portrait sera ma sauvegarde. Comme elle disait ces mots, Frickmann reparut et lui fit signe de le suivre. — C'en est donc fait! dit Clara d'une voix éteinte. 0 mon Dieu, prenez pitié du meurtrier et de la victime ! Elle n'en put dire davantage; la parole expira sur ses lèvres décolorées, et, sans perdre connaissance, elle tomba dans un état d'anéantissement et de défaillance qui ne lui permit ni de marcher, ni même de se soutenir sur ses jambes. Frickmann lui donna le bras, ou, pour mieux dire , la porta, en se hâtant de gortir de l'appartement. Après avoir passé trois grandes pièces, il lui fit traverser un long corridor étroit et obscur; ensuite ils descendirent un petit escalier dérobé, et ils se trouvèrent sur une terrasse. Clara entendit là distincte-

ment le mugissement de flots du Rhône très agité dans ce moment. — Je connais donc enfin, se dit-elle intérieurement (car elle ne pouvait articuler une parole), je connais donc le genre de mort qui m'est destiné ! On va me précipiter dans le fleuve ! . . . La lune, cachée par des nuages, ne donnait aucune clarté. Les sifflements du vent, le bruit tumultueux des flots, un tonnerre menaçant, roulant au loin sans intervalle, l'obscurité profonde, rendue plus frappante par les traits rapides de lumière qui de temps en temps semblaient embraser le rivage : tout, aux yeux de Clara, paraissait en harmonie avec l'horreur de ses pensées. Il lui semblait que la nature entière se révoltait contre un crime qui violait toutes ses lois. Tout à coup Frickmann s'arrêta, et, d'une voix forte et ténébreuse, il dit en allemand cinq ou six mots qui furent répétés par les échos des deux rives. Une minute après, on entendit trois coups de sifflet ; et Frickmann, ouvrant une porte , se trouva sur le rivage. Il fit encore une trentaine de pas, en côtoyant le Rhône ; alors un éclair éblouissant découvrit à Clara un bateau tout près d'elle, dans lequel était un seul homme, enveloppé dans un manteau qui cachait entièrement sa figure. — G est lui ! se dit Clara en frémissant. Elle l'a vu! elle l'a reconnu! elle a déjà senti l'atteinte du coup mortel ! car elle pense qu'elle sera poignardée avant d'être plongée dans le fleuve. Ses cheveux se dressent sur sa tête... Frickmann la remet mourante dans les bras de cet homme, et s'éloigne aus-

sitôt avec rapidité. Clara, immobile et glacée, ferme volontairement les yeux , afin de ne pas même entrevoir encore une fois l'assassin. Son cœur flétri n'a plus la force de palpiter : elle ne respire plus ; mais elle a conservé le sentiment et la connaissance. Elle reste ainsi suspendue un instant entre la vie et la mort... Tout à coup, ô surprise, ô saisissement inexprimable ! elle sent les bras qui la soutiennent la presser doucement, elle entend soupirer et gémir. Ce n'est point une erreur... on répand des larmes!... Dieu! le meurtrier de Jules, le père dénaturé qui sacrifia sa fille, serait-il capable d'un mouvement de pitié? La nature outragée reprend-elle ses droits et va-t-elle triompher de tant de barbarie? Ces étranges idées, loin de ranimer Clara, lui causèrent une nouvelle sorte d'effroi. Si la cruauté l'emporte, ce combat aura seulement prolongé son supplice; si la compassion est la plus forte, quelle scène va suivre ces moments pleins d'horreur ! Comment recevoir les embrassements de ce père inhumain? Que ferait-on de son inconcevable et tardive tendresse?.. Comment baiser cette main homicide? Comment reprendre même l'ombre du respect filial?... Toutes ces pensées s'offrent rapidement à l'imagination de Clara; et l'appareil d'une mort effroyable ne lui parut pas plus terrible.

Cependant les nuages qui dérobaient la clarté de la lune se dissipent , on voit renaître le jour le plus doux, le vent s'apaise, le violent balancement du ba-

teau attaché sur la rive se modère; dans cet instant, les bras qui soutiennent Clara, la soulèvent et la posent assise sur un banc, et elle se trouve vis-à-vis l'objet d'une si douloureuse terreur; la lune éclairait son visage baigné de larmes... Clara lève sur lui avec épouvante un œil sombre et timide; mais à peine l'a-t-elle aperçu , qu'elle reprend toutes ses facultés, toute sa sensibilité ; et se prosternant, elle s'écrie, avec un transport impossible à décrire : — 0 mon libérateur!... Elle reconnaît enfin son vénérable ami^ elle embrasse les genoux du père Arsène. — Ma fille, lui dit-il, c'est Dieu qu'il faut remercier; c'est lui qui vous sauve, c'est lui qui daigne calmer cette effrayante tempête, afin que vous ne soyez point engloutie dans les flots, car vous n'aurez, pour vous conduire pendant plus de cinq heures sur ce dangereux fleuve, que le faible bras d'un vieillard ; mais Dieu, protecteur de l'innocence, va guider cette frêle nacelle , ne craignons rien,.. Un enfant et un vieillard, qui se livrent à la Providence , ne seront point abandonnés sur les ondes. C'est à l'impie de trembler sur le vaisseau le plus solide et le mieux construit, un abîme est sous ses pieds. Mais nous, qui n'attendons rien de notre force et de notre industrie, nous voguerons avec sécurité sous la garde du Très- Haut... Voyez, ma fille, voyez ces nuages s'abaisser, se découvrir vers l'horizon, et découvrir ce ciel d'azur. On n'entend plus le tonnerre, on ne sent plus qu'une douce fraîcheur, Jouissons avec reconnaissance de ce calme

subit; adorons celui qui commande aux éléments... Ainsi qu'il dissipe les tempêtes des ondes et des airs, il peut, ma fille^ faire succéder aux orages de la vie des jours purs et sereins. Clara écoutait avec ravissement, elle ne pouvait se rassasier du plaisir de le revoir; elle venait de passer subitement d'une horrible agitation et du comble de la terreur à la douce sécurité et au repos le plus parfait; elle savourait avec délices le bonheur de cette révolution, aussi miraculeuse qu'inopinée. — Mon père, dit-elle, en pressant dans ses mains les mains tremblantes du pieux vieillard,- c'est votre sainteté qui fait mon salut, le ciel veille sur l'infortunée que vous protégez. Ah ! malgré mon sort déplorable, vous me rattachez à cette vie si souvent menacée que je vous dois ! Vous venez de me faire connaître que mon cœur peut encore éprouver toutes les émotions et tous les transports de la joie la plus vive et la plus pure. Oui, je pourrai du moins désormais me rappeler un souvenir ravissant, celui où jetant les yeux sur vous, dans cette nuit mémorable, j'ai reconnu vos traits vénérables et chéris ! Allons, mon père, laissons-nous aller au cours de ce lïeuve ; les ondes nous porteront vers une rive heureuse, où nous trouverons un asile paisible! — Oui, ma fille, reprit le père Arsène, je l'ai déjà choisi pour vous, dans ma pensée, cet asile , et vous y jouirez d'une parfaite tranquillité : vous saurez tout demain, maintenant ne songeons qu'à notre navigation. A ces mots, le père Arsène fit asseoir Clara sur

de la paille fraîche, étendue dans le bateau ; elle appuya sa tête sur la planche qui servait de banc, car elle était si faible qu'elle ne pouvait se soutenir. Quand elle fut ainsi couchée, le père Arsène détacha le bateau et se mit à voguer; mais, au bout d'une heure, les forces épuisées du vieillard ne lui permirent plus de ramer; il fut obligé de suivre le conseil de Clara; il laissa flotter le bateau, que le vent et le courant dirigeaient naturellement vers le lieu où il voulait aller. Il leva au ciel ses mains défaillantes qui ne pouvaient plus qu'implorer l'Éternel ! —Grand Dieu ! dit-il, je remets cette enfant dans vosbras:paternels... Après avoir dit ces paroles, plein de confiance, il se leva; et, s'appuyant sur les deux rames, il se tint debout, afin de surveiller mieux la marche du bateau; il contemplait alternativement et les deux parsemés d'étoiles, et Clara dont toute l'attitude exprimait le plus doux repos. En effet, après tout ce qu'elle avait souffert, après avoir été durant six mortels jours prisonnière et dans l'attente d'un crime affreux qui devait lui coûter la vie, elle jouissait d'un calme délicieux, en songeant qu'elle était sous la garde du plus vertueux de tous les hommes; elle aimait à se voir à la merci des flots, et privée de tout secours humain, avec une conscience aussi pure que la sienne, c'était se trouver plus spécialement sous la protection toute-puissante de Dieu. Bientôt, cédant moins à la fatigue qu'à la douceur de ses pensées , elle s'abandonna sans prévoyance et sans inquiétude à la

i08 LE SIEGE

Providence, elle se laissa aller à un assoupissement plein de charme, qui répandit un baume rafraîchissant dans ses veines. ■ — 0 mon Dieu ! dit-elle, nous flottons parmi des écueils, dans une barque fragile, sur un fleuve redouté; mais vous êtes avec nous, qui pourrait nous alarmer? Ce doux sommeil qui s'empare de mes sens est un hommage de ma foi. A ces mots, ses paupières appesanties se fermèrent, et elle s'endormit profondément. Le saint vieillard attendri veilla sur elle; il la regardait avec complaisance en souriant, et cependant ses yeux étaient remplis de larmes. Cette nacelle offrait alors un tableau digne d'attirer les regards du Créateur. On y voyait, sous les traits les plus touchants, l'heureuse sécurité de l'innocence et de la vertu ! Des songes ravissants enchantèrent le sommeil de Clara; elle vit la troupe fortunée des anges entourer son bateau : les uns planaient sur sa tête; les autres imprimaient à la barque un mouvement rapide et doux; elle se sentait mollement bercer sur les ondes, et elle découvrait dans le lointain des rivages charmants et la perspective la plus brillante. Son imagination lui retraçait mille passages consolants et sublimes des saintes Écritures. Il lui semblait que des voix célestes et prophétiques lui répétaient ces paroles divines :

Il s'est levé pendant les ténèbres une lumière pour les bons...

Celui qui vit sous la protection du Très-Haut demeurera ferme sons l'appui du Dieu du ciel...

M vous couvrira de ses ailes... Sa vérité vous servira de bouclier...

Dieu a commandé à ses anges de vous garder dans toutes ses voies...

Le Seigneur a fait éclater sa puissance en notre faveur...

Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie (i).

Tandis que le sommeil bienfaisant du juste réparait les forces de Clara, et lai rendait la fraîcheur et la santé, le père Arsène trouvait aussi les plus douces consolations dans ses méditations et dans ses souvenirs. Dans celte vie consacrée tout entière à la religion et à l'humanité, il ne pouvait pas se rappeler un seul malheur personnel. Orphelin dès son enfance, né d'une mère allemande qu'une mésalliance avait placée en France dans une famille d'agriculteurs, il n'avait connu de ses parents qu'un oncle établi en Allemagne, et une sœur et des neveux qu'il chérissait, et qui vivaient dans une ferme auprès de La Rochelle. Engagé dans les ordres sacrés depuis sa première jeunesse, il avait toujours été le 'religieux le plus exemplaire et le plus parfait. Dénué de toute ambition, il s'était constamment refusé aux honneurs de l'épiscopat. Louable modestie dont ce saint religieux a présenté plus d'un exemple.

i Psaumes 90, lil et 115.

On ne fera point le portrait du père Arsène, parce qu'un saint n'a point de caractère particulier; il n'a ni penchant ni système qui lui soit propre; il n'agit que d'après des préceptes connus; ce qu'il fait déplus héroïque n'est jamais qu'une suite de son obéissance; il a perdu le droit frivole d'étonner; on ne se récrie point sur ses actions les plus sublimes ; on dit seulement : Il est fidèle, il est conséquent; ce n'est pas lui qu'on admire, c'est la loi divine qui le guide.

La religion peut seule nous détacher de nous-mêmes, en nous donnant par ses magnifiques promesses le plus puissant intérêt à nous attacher à tous les êtres souffrants. Le père Arsène ne connaissait que les nobles douleurs causées par la pitié; chacune de ses peines avait laissé dans sa conscience un sentiment consolateur, et préparé pour son heure dernière un souvenir précieux. Nul homme n'était aussi facile à pénétrer que lui. Quand on le voyait rêveur ou vivement occupé, on était sûr qu'il méditait une bonne œuvre, ou qu'il travaillait à l'accomplir. Versait-il des larmes, on pouvait dire : Il pleure sur les maux d'autrui. La gaieté brillaitelle sur sa vénérable physionomie, on s'honorait de partager sa joie, certain que le principe en était touchant et vertueux. Le père Arsène était-il né sensible? on l'ignore. Comment la pratique constante de la perfection évangélique ne donnerait-elle pas la sensibilité la plus délicate et la plus exaltée? Peut-on voir sans cesse des infortunés sans s'attendrir? Peut-on se dé-

DE LA ROCHELLE. ili

vouer sans aimer? Peut-on s'imposer la loi de cacher avec soin tout ce qu'on fait de bien, sans en jouir intérieurement avec plus de charmes? Hélas ! qui de nous n'a pas connu que le récit, ou même la confidence d'une action vertueuse, altère toujours la douceur et la pureté du souvenir qu'elle laisse !

Le père Arsène avait pour Clara un attachement paternel, qui, fortifié par les malheurs et la conduite de cette infortunée, était devenu le sentiment dominant de son cœur, et le plus tendre qu'il eût jamais éprouvé. Sa piété le préservait des inquiétudes déchirantes qu'il aurait dû naturellement avoir. Ce n'est que dans les âmes religieuses que l'espérance, appliquée même à cette vie, peut avoir une force que rien n'altère ; elle est sans bornes, parce qu'elle se fonde sur la puissance de Dieu; et comme elle ne peut naître que par le désir de voir triompher la justice et l'innocence, elle est inébranlable. Le père Arsène était persuadé que Clara serait un jour justifiée d'une manière éclatante. ïl le demandait à Dieu avec tant d'ardeur, qu'il était parvenu à n'en pas douter; car l'une des récompenses des prières ferventes est de soulager l'âme du poids de l'inquiétude, et de la remplir de la plus ferme confiance.

Durant le reste de la nuit, le père Arsène reprit plus d'une fois les rames, et se remit au travail. Clara dormait toujours ; mais un quart d'heure après le lever du soleil, le vieillard enchanté, découvrant le bois où l'on devait s'arrêter : —Réveillez-vous, ma fille, s'écria-t-il,

réveillez-vous; nous voilà près du rivage solitaire où nous allons débarquer. À ces mots, Clara se soulève, joint les mains et remercie le ciel ! — Maintenant, dit le vieillard, vous voilà hors de tout danger. Enfant de la Providence ! non, ce n'est point en vain que Dieu vous a préservée deux fois d'une mort affreuse qui paraissait inévitable ; puisque sa bonté vous fit descendre de Féehafaud, et qu'elle vient de vous tirer du sinistre château de Rosmal, elle vous réserve de hautes destinées... Ma fille, tout est possible à Dieu, vous serez heureuse! — Ah! répondit Clara, depuis que je vous dois la vie, j'ai le pressentiment que j'obtiendrai, sinon le bonheur, du moins la tranquillité. C'est à vous, mon généreux protecteur, à me rendre digne d'un meilleur sort en perfectionnant cette raison dont vous avez développé les premières lueurs. L'école du malheur me sera moins utile que vos sages conseils. — Mon enfant, reprit le père Arsène, je ne vous demande qu'une seule chose, c'est d'écarter de votre souvenir un homme intéressant et vertueux, mais qui ne peut jamais devenir votre époux. — Oui, je vous promets de ne jamais penser à lui volontairement. Mais cet effort me sera moins pénible, quand je pourrai croire que cet infortuné supporte la vie sans désespoir. Si le temps amène pour lui quelques consolations, ne me le laissez point ignorer; alors j'aurai moins de peine à ne pas m'occuper de lui! Oh! puisse-t-il trouver une épouse tendre et vertueuse ! puisse le ciel lui redonner un fils

digne de le consoler ! Mes vœux les plus ardents seraient exaucés!... — Ma fille, vous apprendrez par moi tous les changements qui pourront arriver dans sa situation. Comme il disait ces mots, la barque touchait le rivage. Le bon religieux chargea sur ses épaules une petite valise qui contenait une partie des vêtements de Clara, et que Frickmann avait portée dans le bateau, tandis que Clara, arrachée de son appartement, étai dans celui de Montalban. On descendit à terre, et le père Arsène donnant le bras à Clara : — - Maintenant, lui dit-il, vous devez quitter pour toujours le nom malheureux que vous portez. Désormais vous vous appellerez Olympe. D'ailleurs vous ne serez point obligée de faire des mensonges ou de conter une fausse histoire; il suffira de dire dans les lieux où je vous mène, que vous avez éprouvé de grands malheurs sans le mériter, et que vous avez besoin d'asile. Clara fut charmée de changer de nom; il lui sembla que c'était changer de destin, qu'elle allait renaître et recommencer une nouvelle carrière: elle ne pouvait envisager de bonheur avec des souvenirs affreux, ineffaçables; mais elle jouissait de la douceur de se trouver délivrée du poids accablant de l'ignominie et de ne plus dépendre que du père Arsène.

Après avoir fait cinq ou six cents pas, en tournant le dos au fleuve, on se trouva sur la lisière d'un bois charmant, et Clara se retournant admira la vue délicieuse formée par le Rhône sur la rive opposée , et la

beauté du soleil levant. Le père Arsène lui proposa de

s'arrêter, et de déjeuner là, car il avait apporté du fruit dans un petit panier que Clara tenait à son bras. Ils s'assirent sur l'herbe; et, après un repas frugal, Clara questionnant le père Arsène sur les moyens qu'il avait employés pour la délivrer, il satisfit sa curiosité dans ces termes :

« En recevant votre billet, je fus d'autant plus affligé, que j'imaginai facilement le sort qu'on vouspréparait!... Cependant, sachant que le maître du château de Rosmal était retenu pour une quinzaine de jours à Paris, j'eus l'espoir, avec l'aide du ciel, de vous sauver. Je désirais, suivant vos intentions, de ne pas toucher à la somme qui me restait de votre diamant vendu,- et, tandis qu'un ami préparait tout pour mon voyage, je vendis toutes vos pierreries; j'en eus quatre mille francs. Ne trouvant pas cette somme suffisante, je m'avisai, pour l'augmenter, d'un moyen qui me réussit. Je suis connu de l'Association charitable, composée des dames de tout rang et de tout âge, formée par les soins du vertueux Vincent de Paul. Je savais que ces dames n'hésitent jamais à faire une bonne œuvre, que leur magnifique libéralité fournit à la fois les fonds nécessaires pour des établissements publics, et des sommes immenses pour des aumônes particulières et secrètes. J'allai trouver la jeune dame qui les préside : sans nommer ni désigner personne, et sans employer de déguisements, j'intéressai vivement celte dame. Je lui dis qu'une jeune per-

sonne, parfaitement innocente, dont j'étais le directeur, venait d'être enlevée par les ordres d'un homme pervers; mais que, si je pouvais aller promptement à son secours, j'avais une espérance très fondée de la sauver. Ce récit me valut cent louis. Je partis aussitôt en poste dans une petite carriole qui me fut prêtée. Je reconnaissais ce pays, où je suis venu plusieurs fois en mission. Je me rendis d'abord dans le lieu où je vais vous mener, certain de trouver là un ami fidèle qui pourrait m'ètre utile. J'avais laissé ma voiture à trois lieues de cette solitude, et je vins ici à cheval. Je dis seulement à mon ami que je reviendrais chez lui passer un jour avec une jeune personne nommée Olympe, et je convins avec lui de ce qu'il pouvait faire pour moi. 11 y a huit lieues d'ici à Rosmal; mais, voulant m'y rendre seul, il m'eut été impossible d'aller ainsi par eau contre le cours du fleuve. Le chemin par terre est excessivement difficile; on ne peut le faire qu'à pied; il faut sans cesse gravir des montagnes et des roches escarpées. ou suivre des sentiers étroits et tortueux entourés de précipices. Cependant il fallut prendre cette route. Mercredi dernier je partis une heure avant le jour, un peu avant cinq heures du matin; j'avais mis quelques provisions dans un havresac, car je devais être treize ou quatorze heures en route, et je ne voulais m'arrêter dans aucune chaumière. Comme je vous l'ai dit, j'avais déjà fait deux fois ce voyage pour aller donner des instructions religieuses aux pcàtres dispersés sur ces mon-

tagnes, qui n'avaient alors ni pasteurs, ni églises. J'ai contribué depuis à leur procurer ces secours spirituels, et j'ai eu la satisfaction de poser la première pierre de la première église rustique bâtie parmi ces rochers. Aussitôt que parut le jour, je me retrouvai avec plaisir dans ces lieux sauvages que j'avais parcourus pour la première fois dans ma jeunesse. J'aimais à me rappeler combien la religion avait adouci les mœurs rudes et grossières de ces paysans, et les preuves de reconnaissance et d'attachement qu'ils m'avaient prodiguées; en même temps ce souvenir me faisait craindre de les rencontrer, certain qu'ils voudraient m'arrèter plusieurs jours. J'évitai avec soin de passer devant les chaumières et devant le seul petit village qui soit situé dans cette étendue de pays. Dix ans s'étaient écoulés depuis mon dernier voyage et je connaissais parfaitement ma route. Les pays très peuplés changent sans cesse d'aspect ; l'homme, qui doit rester si peu de temps sur la terre, n'est jamais content de son séjour: son inconstance même prouve que rien là ne doit le satisfaire et le fixer : dès qu'il est en force et qu'il en a les moyens, il bouleverse ce qu'il ne peut embellir. Dans les désert?, tout est immuable comme la nature. Je reconnaissais tout ce que j'avais vu jadis; je n'admirais rien de perfectionné, mais je ne trouvais rien de détruit.

(( A midi je fus obligé de me reposer: la chaleur était excessive, et ma fatigue extrême. Je m'assis à l'ombre, auprès d'une source dont le murmure et la fraîcheur

semblaient inviter au repos, et au bout de quelques minutes, je m'endormis. Je me réveillai après une heure de sommeil; mais je me trouvai si appesanti, que j'eus beaucoup de peine à me relever pour continuer ma marche. J'aurais vivement regretté la vigueur que les années m'avaient ôtée, si je n'eusse pensé que Dieu donne toujours la force nécessaire pour accomplir une bonne œuvre. En effet, sans un secours divin, je n'aurais jamais pu me rendre le jour même à Rosmal. Encore assoupi, je marchais lentement ; et j'avais à peine fait cent pas, que j'entendis un grand nombre de voix parler bas tout près de moi. J'avançai, et mon étonnement fut extrême en voyant une table dressée sous l'ombrage formé par six beaux mûriers : la table, posée devant une roche tapissée de verdure et qui pouvait servir de siège était couverte de fruits et de laitage ; à la droite du siège rustique s'élevait un autre rocher, d'où s'élançait en cascade une fontaine de l'eau la plus pure. Ces bons pâtres m'avaient aperçu dans l'instant où je venais de m'endormir ; ils s'étaient rassemblés à la hâte au nombre de vingt-cinq ou trente, et m'avaient préparé cette douce surprise. Il fallut encore s'arrêter là, et se mettre à table. Les pâtres se pressaient autour de moi, en parlant tous à la fois. L'un se vantait de m'avoir le premier reconnu, l'autre d'être allé chercher ses voisins, plusieurs femmes me remerciaient de les avoir mariées jadis. On m'amenait des enfants de neuf à dix ans que j'avais baptisés dans mon dernier voyage, on

me suppliait de séjourner dans ces montagnes, et Ton m'accablait de questions sans écouter les réponses. Pendant mon repas champêtre, d'autres montagnards accoururent de tous côtés, et bientôt la multitude qui m'environnait se trouva triplée; enfin je parvins à me faire écouter. A cette scène bruyante succéda tout à coup le plus profond silence. Je déclarai que j'étais obligé de me rendre le soir au lieu où Ton passe le bac, pour aller à Rosmal, mais que je promettais de revenir l'été prochain, uniquement pour eux si mes supérieurs me le permettaient, et si Dieu ne disposait pas de moi d'ici là. Alors on ne me retint plus; mais on s'écria qu'il fallait m'accompagner durant les deux premières lieues, parce que c'était le chemin le moins praticable de toute cette côte, et qu'ils me porteraient dans les endroits les plus dangereux. Il fut décidé qu'on tirerait au sort pour me donner quatre guides, et le sort tomba sur quatre jeunes montagnards qui me suivirent en effet. Comme je me disposais à partir, toute la multitude me demanda ma bénédiction, que je leur donnai avec un profond attendrissement, debout sur la roche qui m'avait servi de siège pendant le dîner. Ce fut ainsi que je me séparai de ces bonnes gens; et jamais un guerrier, un potentat, en revoyant le pays conquis par sa valeur, n'éprouva une satisfaction comparable à celle que je ressentis en me retrouvant dans ces contrées sauvages, au milieu de ce troupeau fidèle dont je fus le premier pasteur. Mes guides me furent très nécessaires, ils m'é-

pargnèrent toutes les fatigues de la route la plus pénible; car, malgré ma résistance, ils me portèrent durant une partie du chemin, et môme ils me l'abrégèrent beaucoup en me prenant sur leurs épaules pour passer un torrent dans lequel ils se plongèrent, s'enfonçant clans l'eau jusqu'à la ceinture. Arrivés à un lieu nommé la Roche des Églantiers, nous nous quittâmes; je tirai de mon bréviaire quatre images que je leur distribuai, et qu'ils reçurent avec la foi et la simplicité de reconnaissance la plus touchante.

« J'arrivai au bac à sept heures du soir. En moins de vingt minutes je me trouvai sur l'autre rive, et à deux cents pas du château de Rosmal. Il faisait nuit, mais le temps était clair et serein, et je bénis le ciel en apercevant les tours de ce vieux château. Je vis une lumière au second étage, et je m'attendris, en pensant que c'était peut-être là votre chambre : je vous vis, ma fille, remplie de craintes sinistres, de terreurs, de résignation et de piété. J'aimais à penser que, tandis que vous invoquiez Dieu, votre prière s'exauçait et que Dieu me conduisait vers vous pour vous délivrer ! Je m'avançai seul vers la grille du château, dont la morne tranquillité me surprit. Je sonnai: au même instant une vieille servante, avec un accent allemand, vint me parler. Je me fis connaître pour un religieux, je demandai l'hospitalité: elle m'ouvrit la grille sur-le-champ. Elle me conduisit dans une petite chambre au rez-de-chaussée, m'y laissa seul, et revint un moment après en apportant de

la lumière et des draps pour faire mon lit. Je lui demandai si le maître du château était chez lui. Non, répondit-elle, mais il arrivera sous peu de jours. Je lui fis encore quelques questions ; je m'aperçus que cette femme n'osait parler, et qu'elle en avait néanmoins grande envie, ce qui donnait un singulier tour à sa conversation. Elle me répondait d'abord avec une sécheresse qui m'imposait silence, et ensuite, sans être interrogée, elle me contait d'elle-même plusieurs choses avec le ton mystérieux de la confiance. C'est ainsi qu'elle m'apprit que Frickmann, concierge du château, était Allemand, ne savait pas un mot de français, aimait beaucoup l'argent, et disposait de tout en l'absence de son maître, qu'il servait par intérêt et par habitude, beaucoup plus que par attachement. Je profitai de toutes ces lumières, et je connus que le ciel m'avait véritablement choisi pour vous délivrer, puisque, par un bonheur qui ne peut être l'effet du hasard, je savais parfaitement l'allemand, ayant passé ma première jeunesse chez des parents de ma mère, et si je n'avais pu m'exprimer dans cette langue mon voyage eût été entièrement inutile. « Je me couchai plein d'espérance. Je me levai avec le jour, et je fis dire à Frickmann, par la servante, que je désirais l'entretenir un moment, que je l'attendrais sur le bord du Rhône près de la maison du batelier, et je sortis aussitôt du château, ne voulant pas, après ma confidence, m'y trouver renfermé au pouvoir du concierge. Frickmann vint me joindre sur les sept heures

du matin. Je lui dis brièvement qu'une personne charitable, touchée de vous savoir entre les mains d'un père sévère et rigoureux, voulait vous placer, pour le reste de vos jours, dans une solitude où vous ne seriez jamais connue; que vous changeriez de nom; que Ton ferait courir le bruit de votre mort, et que j'avais imaginé une manière de vous emmener qui rendrait ce plan très possible, et je lui en rendis compte. Enfin j'ajoutai que, s'il acquiesçait à ma proposition, je lui donnerais cinquante louis. Frickmann réfléchit comme un homme très tenté; puis il me répondit que son maître lui mandait qu'il le récompenserait magnifiquement, s'il vous gardait avec une parfaite vigilance. Je lui dis que son maître était ruiné. Frickmann n'eut pas l'air de me croire; il me demanda quelques heures pour faire ses réflexions, et me quitta sans rien conclure. Un événement inattendu le détermina tout à coup. Ce jour même des gens de justice, conduits par deux créanciers, vinrent visiter le château, et mettre les scellés partout. Alors Frickmann , connaissant, à n'en pouvoir douter, l'état des affaires de son maître, n'hésita plus, il vint me retrouver : nous convînmes qu'il vous amènerait à minuit pour vous remettre entre mes mains. Je lui donnai dix louis d'arrhes, et je lui promis de lui donner le reste quand vous entreriez dans le bateau; ce que je fis effectivement. Vous étiez si troublée que vous ne remarquâtes pas que je lui donnais une bourse qu'il reçut en tenant une corde attachée à

m LE SIEGE

la barque, et qu'il ne lâcha cette corde qu'après avoir examiné et compté la somme. Je revis encore Frickmann, qui m'apporta la valise qui contenait vos vêtements. Voici la fable que Frickmann doit conter à son maître : il lui écrira que vous ayant logée dans l'appartement désigné par lui, vous aviez conçu la folie de vous échapper par Tune des fenêtres qui donne directement sur le Rhône, parce que vous aviez pu voir un bateau vide attaché à un anneau de la muraille; que durant la nuit vous aviez lié à votre fenêtre vos draps coupés en lanières ; que le lendemain on avait trouvé cette lanière rompue, votre fenêtre ouverte, l'un des rebords du bateau ensanglanté, et un pan de robe de mousseline accroché au bateau. En effet, toutes ces choses seront ainsi préparées par Frickmann et vues par des témoins; ainsi il passera pour certain que vous avez péri dans le Rhône. D'ailleurs Frickmann ne peut être soupçonné de séduction, puisque vous n'aviez ni or ni pierreries à lui donner. Il ne craint plus le retour de son maître, qui. prévenu par un courrier delà saisie faite au château, n'osera plus y revenir. Il va chercher à se placer d'une autre manière, et je lui ai dit que, s'il vous gardait fidèlement le secret sur votre existence, même après avoir quitté son maître, il pouvait avec confiance recourir à moi pour le protéger et le servir avec zèle, et je lui ai donné une adresse pour m'écrire en cas de besoin. J'aurais désiré vous instruire moimême de ces détails, et vous épargner une partie des

terreurs que vous avez dû éprouver lorsqu'on vous entraîna au milieu de la nuit sur les rives du fleuve; mais Frickmann, par une défiance ridicule, n'a jamais voulu se charger de vous remettre un billet écrit en français qu'il n'aurait pu lire. Il a même refusé de vous porter ma simple signature répétant toujours que cela était inutile au succès de la chose. Il est vrai qu'ignorant le crime de son maître, il ne pouvait savoir tout ce que vous aviez à craindre de lui. Je ne puis vous exprimer ce que je ressentis en vous attendant dans le bateau, depuis neuf heures du soir jusqu'à minuit! Non que je doutasse du succès, la tempête affreuse qui s'éleva n'ébranla pas un seul instant ma foi; mais je songeais à vos craintes et je souffrais avec vous!...

« Grand Dieu ! disais-je, c'est pour faire éclater mieux votre puissance aux yeux de cette enfant, que vous avez choisi pour son libérateur un faible vieillard! Vous voulez que ces débiles mains la conduisent au port, malgré la nuit profonde, malgré les flots irrités, les vents contraires et l'orage ! Elle ne s'est point appuyée sur un bras de chair; elle a mis en vous toute son espérance, et vous voulez qu'elle reconnaisse que c'est à vous seul qu'elle doit son salut!... Non, ces nuées épaisses qui voilent les cieux, ces éclats de la foudre ne sauraient m'effrayer ! Ne pouvez-vous pas, Seigneur, par un mot de miséricorde , dissiper les ténèbres , « éclairer ceux qui sont assis dans l'ombre de la mort,

ÏU LE SIEGE

« et conduire nos pieds dans le chemin de la paix (1)? Tout à coup j'entendis se rompre, avec un fracas épouvantable, les mâts d'un grand bateau amarré près du bac, et dont j'avais admiré, durant le jour, la grandeur et la solidité; et notre frêle barque, si violemment ballottée, résistait à tout l'effort de la tempête ! — Ah ! m'écriai-je, qu'est-ce que la force apparente, si Dieu ne la soutient pas? Comme je disais ces paroles, j'entendis la voix de Frickmann qui me parlait en allemand pour me donner le signal convenu. Quand vous entrâtes dans le bateau, je remerciai Dieu qui, en me confiant un dépôt si cher, me commandait de consacrer tous mes soins à sa conservation, puisqu'il me donnait pour vous une affection si paternelle. Vous étiez presque évanouie; je craignis de vous causer une révolution funeste en me faisant connaître brusquement, et j'hésitai quelques minutes avant de parler. Vous savez le reste, ma fille... »

Clara, pénétrée d'attendrissement et de reconnaissance, essuya ses yeux pleins de larmes. — Oui, ditelle, je suis votre enfant, je ne veux vivre désormais que pour vous obéir, certaine que je ferai toujours ainsi la volonté de Dieu.

Dans ce moment on entendit sonner une cloche, ce qui, dans ce lieu désert, surprit Clara. — Il est sept heures, dit le père Arsène; venez, ma fille, entendre

(I) Cantique de Zacharie.

DE LA K0C11EELE. 125

la messe; j'aurais voulu vous informer de mes projets sur vous... — Mon père, interrompit Clara, dans cette nuit où le ciel nous a guidés si miraculeusement, m'avez-vous vouée à Dieu? Mon àme tout entière ratifierait cet engagement. — Non, ma fille, vous êtes libre. Qui sait les desseins de Dieu sur vous? — J'avoue qu'un cloître serait l'asile que je préférerais à tout autre, si vous me permettiez d'y fixer à jamais ma destinée par des vœux irrévocables.' — - Dans votre situation, c'est une chose impossible : si l'on déclarait qui vous êtes, on ne vous recevrait pas, ou votre père pourrait s'y opposer ; vous retomberiez sous son autorité, et d'ailleurs vous me feriez manquer à la parole que j'ai donnée à Frickmann. Il faudrait donc vous faire admettre sous un nom supposé, et même produire un faux actebaptistaire. Ainsi, vous voyez qu'il n'y faut pas penser; et, puisque vous me donnez sur vous les droits d'un père, je vous défends, ma fille, de vous lier sur ce point par aucun vœu secret et conditionnel. — Je vous obéirai, et croyez, mon père, que jamais je n'aurais fait un vœu sans vous consulter.

En parlant ainsi, le père Arsène et Clara traversaient le bois. Après avoir marché un demi-quart d'heure, Clara aperçut un ermitage bâti sur une colline, entouré d'une jolie vigne. Presque au même moment on vit descendre de la colline un vénérable ermite, quoique moins âgé de dix ou douze ans que le père Arsène. — ■ Yoilà, dit ce dernier, mon ami le plus cher ! En effet,

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la joie brillait sur le visage de Termite en s'avançant vers le père Arsène, qu'il aborda avec l'expression da la tendresse la plus respectueuse. Clara, qui n'avait jamais vu d'ermite, regardait celui-ci avec une curiosité mêlée d'étonnement, car la beauté de sa figure, la noblesse et la politesse de ses manières donnaient à toute sa personne quelque chose de très frappant. Il était suivi d'un jeune homme de treize ou quatorze ans, son élève, seul compagnon de sa solitude, qui, par son ordre, débarrassa le père Arsène de la valise de Clara, et la porta à l'ermitage. On monta la colline, et, laissant à gauche l'ermitage, on entra dans une grotte assez spacieuse, creusée dans le rocher par la seule nature; une simple haie de bois d'épines en fermait l'entrée. L'intérieur était parfaitement éclairé par une ouverture faite au milieu du plafond ; des festons et des guirlandes de pampre, de lierre, de roses sauvages et de liserons s'échappaient autour de cette ouverture, et, suspendus en l'air, retombaient dans la caverne, en formant à cet endroit de la voûte une élégante couronne de verdure et de fleurs. Au fond de la grotte s'élevait un simple autel de pierre grise polie, entouré de superbes orangers, et placé à côté d'une fontaine naturelle dont l'eau limpide et pure s'était creusé un ruisseau dans le milieu de ce temple champêtre. L'ermite, en consacrant cette grotte où sa sépulture était marquée, avait fait une fondation par laquelle l'un des religieux du couvent de la petite ville voisine

était obligé d'y venir dire la messe tous les jours. On n'entra jamais dans cette église rustique par hypocrisie ou par bienséance, ou par curiosité, pour admirer les chefs-d'œuvre des arts. La prière y fut toujours l'expression fidèle d'un sentiment profond ; la foi plus parfaite, la piété plus tendre y trouvaient aussi plus de consolation. Ce fut là que Clara, remerciant Dieu avec toute l'effusion d'un cœur sensible et reconnaissant, reprit non seulement de nouvelles forces, mais une vie nouvelle. Clara pria avec espérance pour Yaïmore. Elle pouvait là s'occuper encore de lui; la religion lui permettait de déposer dans le sein de Dieu des vœux si purs, que la seule charité chrétienne aurait pu les former. Dieu daigna lui répondre... Tout à coup elle tressaille, ses joues se colorent du plus vif incarnat; ses yeux, baignés de larmes, restent fixés à la voûte; ses mains jointes se serrent avec transport... Dieu lui parle !... Elle ne respire plus, elle écoute; une voix secrète, mais distincte, lui dit : « Tu seras heu- « reuse même sur la terre. Plus d'un demi-siècle de « bonheur te dédommagera de quelques mois de souf- « frances. » Cet oracle consolateur, qui pouvait être produit par l'imagination, fut recueilli par la foi la plus vive, et il changea subitement le destin de Clara. Au lieu de la force donnée par le courage et la résignation qu'elle avait eus jusqu'alors, elle fut revêtue, non pour un moment d'exaltation, mais à jamais, de la force triomphante inspirée par la confiance et par la certi-

tude d'an éclatant succès. Une joie céleste entra dans son cœur, en guérit toutes les blessures, le remplit tout entier et s'y fixa. Débarrassée de toute prévoyance comme de toute inquiétude, elle ne vit plus dans son existence qu'un seul soin nécessaire, celui de ne jamais s'écarter un instant de la route glorieuse de la vertu. Elle sortit de la grotte sainte, fortifiée contre le passé, satisfaite du présent, et calme sur l'avenir.

Cette révolution dans l'existence de Clara fut préparée par tant de pensées habituelles, par une vie si remplie d'innocence et par un si grand nombre de sacrifices généreux, que même en la considérant seulement comme le simple effet produit par une imagination exaltée, elle n'aura rien de surprenant pour ceux qui connaissent le cœur humain. Mais cette puissance merveilleuse et souveraine de l'imagination n'est donnée qu'à la vertu; le vice ne peut l'avoir. Toujours matériel, le vice agit sur les sens et non sur les plus nobles parties de nousmêmes; il enflamme le sang, la vertu élève l'âme : une extrême exaltation ne saurait exister sans un grand motif d'admiration et d'amour ; et Tune des malédictions de la sagesse suprême contre le vice et la fausse vertu fut cet anathème : « Tu n'éprouveras jamais de « véritable enthousiasme. »

On quitta la grotte pour aller à l'ermitage, où l'on trouva un repas champêtre d'une élégante simplicité. Le père Arsène dit à Clara qu'il comptait la mener chez sa nièce, dans une riche ferme auprès de La Rochelle;

et pour éviter d'être remarqués dans ces environs, poursuivit-il, nous resterons ici jusqu'à la nuit; alors, avec des chevaux qu'on nous procure, nous nous rendrons à la petite ville voisine; nous y trouverons, à neuf heures du soir, une voiture publique qui nous conduira à La Rochelle. Clara trouva cet arrangement parfait; et après le dîner, montrant un extrême désir de connaître les causes de l'amitié réciproque de l'ermite et du père Arsène : — J'aurai, lui dit l'ermite, un grand plaisir à satisfaire votre curiosité, car le père Arsène est le seul héros de mon histoire, et le récit de mes malheurs sera toujours aussi celui de ses bienfaits et de ses actions généreuses. Ici le père Arsène interrompit son ami avec une sorte de sévérité pour refuser ces éloges et pour les défendre; Termite promit de ne plus le louer que par les faits ; et, après un moment de recueillement, il reprit la parole et conta l'histoire suivante :

« Je n'entrerai point dans les détails des erreurs de ma jeunesse. Je ne dois me les rappeler que pour les déplorer devant Dieu ! Je ne vous entretiendrai que des résultats de mes fautes, et de l'événement qui m'a conduit ici.

« Je suis le dernier rejeton d'un sang illustre... Mon nom, que j'ai fait vœu de taire, ne sera jamais connu que du père Arsène. Des passions violentes égarèrent ma jeunesse; elles m'entraînèrent dans des imprudences et dans des profusions qui causèrent ma

disgrâce à la cour et la perte presque entière de ma fortune. Ce fut à cette époque (j'avais ving-cinq ans) qu'un accident malheureux me procura le bonheur de connaître le père Arsène. Étant à Paris, au mois de septembre, je fus réveillé tout à coup, sur la fin de la nuit, par un grand tumulte; je me levai précipitamment, et j'appris que le feu venait de prendre avec violence à la maison qui touchait à la mienne. Les premiers secours furent mal donnés, et en moins de vingt minutes l'incendie fit des progrès effrayants. J'étais descendu dans ma cour; le jour commençait à paraître, et je vis que le feu allait gagner ma maison si la communication n'était pas promptement coupée, et je n'eus à cet égard aucune espérance, parce que ce côté était trop embrasé pour qu'on osât en approcher; les maçons placés sur les toits s'en éloignaient tous, lorsque je vis paraître une troupe de religieux marchant courageusement sur ces toits brûlants qui s'écroulaient de toutes parts : soldats intrépides de la religion, héros de la charité chrétienne, bravant le danger et la mort, non pour la gloire humaine ou pour la fortune, mais pour sauver la vie ou seulement les propriétés de leurs frères, eux qui renoncent pour jamais à tous les biens terrestres ! Ils s'emparèrent des haches que tenaient les maçons fuyards; mais ils étaient devancés par l'un d'entre eux qui s'avançait à leur tête, et qui, par sa taille haute et majestueuse et l'assurance de son maintien, paraissait fait pour corn-

mander aux autres. En effet, il se précipita dans l'endroit le plus dangereux et donna le premier coup de hache ; en même temps il avait l'œil sur ses compagnons, et leur indiquait ce qu'ils devaient faire; ils coupèrent la communication, et leur retraite fut très périlleuse, surtout pour celui dont j'avais particulièrement admiré le courage et la présence d'esprit; car, s'étant beaucoup plus avancé que les autres, il se retira le dernier, et son agilité ne put le préserver de plusieurs brûlures aux jambes et aux bras; il reçut une blessure plus grave encore : une solive enflammée, tombant sur son épaule, la lui démit. La violence du coup le terrassa; tous les spectateurs rassemblés dans ma cour et dans la rue le crurent tué-, il avait fixé sur lui l'attention générale, et l'intérêt qu'il inspirait se manifesta par un seul cri de toutes les voix réunies de cette multitude; aussi la joie fut-elle universelle lorsqu'on le vit se relever et marcher. Je volai dans cette maison voisine, et j'y arrivai au moment où ce brave religieux, couvert de blessures et dans l'état le plus déplorable, était enfin descendu dans un petit jardin; plusieurs personnes le soutenaient dans leurs bras, car ses forces l'avaient tout à fait abandonné. Je m'emparai de lui en disant que j'en avais le droit puisqu'il venait de préserver ma maison de l'incendie; j'aidai à le transporter dans la mienne, j'envoyai chercher un chirurgien, je le vis panser, et je le gardai jusqu'à ce qu'il fût en état d'être transporté sans danger dans son couvent, où, malgré

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mes instances, il voulait absolument retourner. Vous devinez facilement que ce religieux était le père Arsène, âgé alors de trente-huit ans. Trente années se sont écoulées depuis; le temps a produit de l'altération dans ses traits, mais son cœur n'a point changé !

« Depuis cette époque, ma vie ne fut qu'un enchaînement affreux d'infortunes. Enfin, la trahison la plus noire et l'abandon total d'une personne que j'avais le malheur d'aimer passionnément, mirent le comble à tant de maux. Cependant un lien me retenait encore à la vie; il me restait un ami fidèle. La guerre s'étant rallumée, je partis avec mon ami pour l'armée des royalistes, et nous nous trouvâmes au combat de Villemur, où le duc de Joyeuse, qui commandait les rebelles, fut défait et se noya dans le Tarn. La victoire commençait à se déclarer pour nous, lorsque je vis tuer à mes côtés le seul ami qui me restât sur la terre...

« Je lui avais promis de supporter la vie; dans l'égarement de ma douleur, je pensai que sa mort me donnait le droit de disposer de moi-même... Il m'est donc permis de mourir ! m'écriai-je, et je m'élançai dans les rangs ennemis , non pour y chercher la gloire , dont j'étais même détaché, mais pour y trouver la fin d'une existence abhorrée. Je combattis longtemps en désespéré, sans recevoir une seule blessure; enfin, à la nuit tombante, et dans le moment même de la déroute de l'ennemi , je fus percé de deux coups da baïonnette : renversé T foulé aux pieds des chevaux, je perdis con-

naissance, et Ton me laissa pour mort sur le champ de bataille. Le combat, qui avait été long , ne finit qu'à la nuit ; et les vainqueurs , fatigués , décidèrent qu'on n'enlèverait les morts qu'à la pointe du jour. Le champ de bataille était éloigné de toute habitation. La maison la plus voisine de cette plaine était le presbytère d'un petit village, dont le curé venait de mourir. Depuis huit jours un religieux desservait cette cure, en attendant la nomination d'un nouveau pasteur. Ce religieux, apprenant par quelques soldats fourvoyés ou fuyards que le combat était fini, imagina d'aller seul visiter le champ de bataille, dans l'espoir d'arracher à la mort quelques victimes de la guerre. Après avoir fait un quart de lieue , il se trouva dans cette plaine qui , peu d'heures auparavant, présentait le tableau le plus tumultueux de la haine et de la fureur, et qui maintenant, silencieuse, solitaire, n'offrait plus à ses regards que les funestes résultats de la discorde, des champs ravagés, et la mort. Le religieux, guidé par le plus tendre sentiment d'humanité, traversa ces tristes lieux en versant de pieuses larmes à la vue de ces guerriers étendus dans la poussière; osant interroger la mort, il examina tous ces cadavres. Là, sa voix plaintive les appelle ; l'écho, que des cris belliqueux ont fait retentir dans le jour, ne répète plus dans cette nuit lugubre que les accents de la pitié. Ici cet envoyé du ciel met un genou en terre, se penche pour écouter s'il pourra recueillir un soupir et donner une dernière bénédic-

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tion... Tandis que sa charité brûlante prodigue tant de soins superflus, tout est glacé, tout est immobile autour de lui; en pressant dans ses bras des corps inanimés, il a vainement souillé de sang ses vêtements et ses mains. Mais Dieu qui l'inspire est avec lui. Un zèle si saint ne sera point infructueux ; il va recevoir sa récompense , un infortuné sera sauvé ! Il s'approcha de moi , posa sa main sur mon cœur, sentit un faible battement, et, transporté de joie, me soulève, bande mes plaies, me chargé sur ses épaules, et se décide à m'emporter chez lui.

« En reprenant l'usage de mes sens, je me trouvai dans une chambre, sur un lit, et dans les bras d'un homme dont je ne voyais pas le visage. Je fus quelques instants sans pouvoir renouer le fil rompu de mes idées ; enfin, recouvrant toute ma connaissance,, je ne revins à la vie qu'avec horreur, et je me livrai à tous les transports insensés du désespoir.

— « Qui m'a réveillé d'entre les morts, m'écriai-je 5 quelle main ennemie veut prolonger mon supplice? Qui que tu sois, n'attends point de reconnaissance d'un infortuné qui a tout perdu et qui veut mourir... laissemoi... Aces mots, je fis un pénible effort pour me soulever ; en me retournant, je regardai celui qui me tenait dans ses bras, et je fus pétrifié d'étonnement en reconnaissant le père Arsène. Je ne l'avais pas revu depuis l'époque où il sauva ma maison d'un incendie, c'està-dire depuis deux ans; sa vue, sans rien changer à

mes résolutions, m'interdit et me frappa; je gardai le silence.

— « Non, dit-il, vous ne mourrez point; non, j'ose en répondre. Ces paroles me rendirent toute ma fureur. — Écoutez , lui dis-je , épargnez-vous des sermons superflus ; je sais tout ce qu'on peut dire contre le dessein de s'ôter la vie, mais je suis abandonné du ciel ainsi que des hommes -, je goûterai du moins un dernier plaisir, celui de satisfaire toute ma rage. En disant ces mots, je voulus arracher l'appareil qu'il avait mis sur mes blessures. Il se saisit de mes mains qu'il retint fortement dans les siennes; dans l'état d'épuisement où j'étais, je ne pouvais lui opposer qu'une faible résistance , la colère me suffoquait. - — Écoutez-moi à votre tour, me dit-il , je vois que vous avez abjuré tout sentiment de religion. Mais vous êtes militaire ; peut-être rhonneur vous est-il cher encore : dans un Français il peut survivre à la raison... Ici je cessai de me débattre, j'écoutai. — N'est-ce pas une action indigne, poursuivitil, après la fatigue que j'ai supportée pour vous transporter ici au milieu de la nuit, de me donner dans ma maison > dans mon lit que je vous ai cédé, l'affreux spectacle du crime que vous méditez ? Hors de cette enceinte, je n'ai nul droit sur vous ; mais ici, l'hospitalité me les assure tous. Ce discours me fit une profonde impression ; le père Arsène en profita pour me faire donner ma parole d'honneur que, tant que je serais chez lui, je n'attenterais point à mes jours, que je

me laisserais panser, et que je prendrais les boissons et les aliments qu'il me présenterait. Je promis solennellement toutes ces choses, mais à condition qu'il ne ferait point venir de chirurgien, qu'il ne m'appellerait que par mon nom de baptême, et qu'il laisserait croire que je n'étais qu'un simple soldat ; car je ne voulais pas qu'on vint me chercher dans cette maison, dont les troupes n'étaient pas encore fort éloignées. Le petit village, voisin du presbytère, était dans ce moment absolument désert; la guerre en avait chassé tous les habitants, à l'exception de cinq ou six vieillards et de quelques infirmes , dont le père Arsène prenait soin.

« Le père Arsène, qui désirait avec une égale ardeur le rétablissement de ma santé et ma conversion, se conduisait avec autant de prudence que de zèle. J'aurais repoussé des exhortations; il ne m'en fit point : mais sa présence et ses actions me parlaient de Dieu dans tous les instants. La doctrine évangélique brillait dans toute sa conduite. 11 me soignait avec une affection et une simplicité qui, malgré moi, subjuguaient ma reconnaissance. Je me faisais la loi de ne lui parler qu'avec sécheresse et brièveté, et souvent avec rudesse; car je sentais qu'en me livrant à ce que j'éprouvais, il aurait pris sur moi un empinp que je ne voulais pas lui donner. Je lui dis plusieurs fois qu'il m'importunait en me veillant; il me répondait seulement : — Si je me couchais^ je ne dormirais pas; et il passait toutes les nuits. 11 me servait toujours en silence, Dès qu'il était

assis, il lisait dans un livre d'Heures. Il priait une grande partie de la nuit , mais tout bas , à genoux derrière mon lit , et placé de manière que je ne pouvais le voir qu'en me soulevant et me retournant de son côté. Tant qu'il était ainsi prosterné, je me sentais vivement ému ; je ne doutais pas que je ne fusse le principal objet des vœux qu'il adressait au ciel. Il me semblait que ses prières agissaient sur moi , mon trouble croissait graduellement pendant leur durée; mais je combattais encore ces mouvements salutaires, et souvent un seul retour sur ma situation me replongeait dans tout mon désespoir.

« Mes blessures étaient dangereuses; le père Arsène, ayant étudié dès sa première jeunesse Fart de la chirurgie, connut aisément mon état, et le huitième jour il désespéra de ma vie. Le soir, après m'avoir pansé, il s'assit au pied de mon lit; et, me regardant avec un profond attendrissement : — Jeune infortuné, me dit-il, tu vas mourir! et je pleurerai sur toi toute ma vie!... Le ton dont il prononça ces paroles me pénétra jusqu'au fond du cœur. — Ne t'afflige pas,, lui dis-je, il ne me reste aucune consolation sur la terre, et le malheur a flétri mon âme : je suis indigne de tes regrets... Je m'arrêtai; une oppression affreuse me coupa la parole. Le père Arsène crut que j'allais expirer; il me tâte le pouls, et, plein d'effroi, il se jette à genoux : — 0 Dieu de miséricorde ! s'écria-t-il, conservez ses jours ou daignez vous montrer à lui par une lumière sou-

daine! L'effet que produisirent ces paroles sur mon cœur et sur mon imagination est impossible à décrire. Je n'avais jamais entendu le père Arsène prier tout haut; je ne l'avais même vu se mettre à genoux que mystérieusement et à la dérobée : son action passionnée, sa voix éclatante, son accent pathétique, me causèrent un saisissement inexprimable. Mes vains regrets, le souvenir de mes malheurs, tout s'effaça de ma mémoire, tout fit place à une seule pensée, nouvelle et terrible, la crainte des jugements de Dieu, prononcés irrévocablement dans quelques minutes peut-être... Je me trouvais sur le bord glissant d'un abîme., sans autre appui que l'ange tutélaire dont les prières ferventes m'y retenaient suspendu ! Il avait cessé de parler ; mais, encore à genoux, il priait toujours intérieurement pour moi. La vue distincte de mes fautes m'empêchait même d'invoquer Dieu. Je m'anéantissais devant la suprême puissance, je n'osais l'implorer ! J'attendais en frémissant mon arrêt... Tout à coup le père Arsène se lève avec transport, vient m'embrasser, en disant avec tout l'enthousiasme de l'inspiration : — Oui, tes yeux vont être dessillés! ils seront frappés d'une clarté céleste; Dieu lui-même daignera parler à ton cœur : purifie-toi pour l'écouter. Ces paroles, dans la bouche d'un prophète, ne m'eussent pas inspiré plus de respect et de soumission. J'obéis, sans hésiter, avec toute la candeur de la foi la plus vive; car la foi religieuse peut s'acquérir en un moment, et alors elle ne se

perd jamais. Pour durer, elle n'a pas besoin, comme toutes les opinions humaines, d'habitude, de sentiments et d'idées préparatoires. Elle vient quelquefois par gradations insensibles; mais elle peut de môme être accordée comme je Fai reçue; et ce miracle si connu devrait du moins montrer à l'incrédule toute l'utilité de la religion. A-t-on vu jamais la sagesse humaine calmer ainsi subitement tous les transports du désespoir, donner à la parole de l'homme ce degré de puissance, verser tout à coup un baume bienfaisant sur les blessures d'un cœur déchiré, et, par ses exhortations, obtenant les sacrifices les plus pénibles, rendre en un instant à la vertu le jouet infortuné des passions? Je confessai sans déguisement tous mes égarements, et j'aimais à penser que mon ami, mon bienfaiteur avait reçu de Dieu même le pouvoir de m'absoudre î Pour toute exhortation, il me dit ces paroles : — Mon fils, si déjà vos jours sont comptés,, mourez en paix; si Dieu vous rappelle à la vie, souvenez-vous qu'il n'est point de piété sans reconnaissance, point de vrai repentir sans expiation.

« Je passai une nuit paisible. Le lendemain matin, le père Arsène me trouva moins mal ; et trois jours après je fus tout à fait hors de danger. Il ne me resta de mon désespoir qu'une profonde misanthropie, et la décision inébranlable de laisser croire que j'avais perdu la vie au combat de Villemur. Je pouvais réaliser ce projet, j'avais payé toutes mes dettes ; et je me trouvais

une somme d'argent assez considérable que j'avais mise sur moi dans une ceinture le jour du combat. Je n'eus point l'idée de me retirer dans un cloître, j'avais besoin non seulement d'une retraite, mais d'une solitude absolue. Je restai huit mois avec l'inestimable ami que la Providence m'avait donné. Au bout de ce temps il quitta sa cure ; il fut envoyé en mission sur cette côte sauvage ; je l'y suivis. Ces rives solitaires me charmèrent ; je bâtis un ermitage, et je m'y fixai sans retour. C'est ici qu'après avoir éprouvé tout ce que les passions ont de plus violent et de plus amer,, je jouis, depuis vingt-huit ans, d'une tranquillité dont l'expérience a dû me faire sentir tout le charme. Délivré de toute inquiétude et des tourments affreux d'une sensibilité mal dirigée, mes jours, dévoués à la contemplation, ne sont pas néanmoins sans utilité pour les autres; cette humble maison, comme tous les ermitages, sert d'hospice aux voyageurs ; et, à l'exemple des anciens solitaires, je me rends à la ville voisine dans tous les temps de maladies épidémiques et contagieuses pour y soigner les malades, ce qui malheureusement n'arrive que trop souvent. Enfin je fais tous les ans un petit voyage sur la côte agreste, défrichée et civilisée par les soins du père Arsène. Ces bonnes gens revoient toujours avec plaisir un disciple de leur premier père; c'est ainsi qu'ils appellent celui qui fut à la fois leur instituteur, leur législateur, leur premier pasteur et leur plus tendre ami, »

Ici l'ermite termina son récit, qui intéressa vivement Clara, parce que le père Arsène y jouait le plus beau rôle. Le soir même, le père Arsène et Clara prirent congé de Termite : une voiture et des chevaux, que ce dernier leur procura, les conduisirent à la ville, où ils se mirent à minuit dans une voiture publique qui partait pour La Rochelle.

Le voyage fut heureux et n'offrit aucun événement remarquable. Dans les derniers jours d'octobre, on arriva dans la ferme où Clara fut déposée et confiée aux soins d'une famille respectable qui vivait là dans une grande aisance et dans l'union la plus parfaite. Le maître de la ferme, nommé Jerson, homme qui avait à peine quarante ans, était cité dans le village comme le modèle de la piété filiale, et comme le meilleur des époux et des pères ; aussi passait-il pour le plus honnête homme du canton : car aux champs encore les vertus domestiques sont le gage des bonnes mœurs, et forment toujours la base d'une excellente réputation.

Jerson avait une femme digne de lui, deux jeunes filles de treize et quatorze ans, trois enfants charmants, et une mère âgée de cinquante-sept ans, nièce du père Arsène, et l'objet de la vive affection et des plus tendres soins du vertueux Jerson. Beaucoup de valets employés dans cette ferme, et réunis à la famille toujours active, toujours occupée, donnaient un grand mouvement à cette habitation isolée, qui était assez loin du village et située sur le bord de la mer. Le père Arsène, également

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révéré et chéri dans cette famille, fat reçu avec ravissement : on le revoyait après dix ans d'absence. On n'ignorait pas qu'il avait prêché avec éclat à la cour et à la ville, et, malgré la simplicité villageoise, on était fier de lui appartenir; on s'enorgueillissait presque autant de ses talents que de sa sainteté : mais ses talents, en effet, n'avaient servi qu'à défendre ou qu'à soutenir la vérité; ses succès, fondés sur la vertu, pouvaient se confondre avec ses bonnes actions; sa gloire n'était que le résultat des sentiments les plus purs et des plus hautes pensées. On lui présenta les deux jeunes filles qu'il n'avait vues qu'au berceau, et l'on mit dans ses bras les trois petits enfants nés pendant son absence. Toutes les âmes véritablement religieuses ont mieux connu que les autres, du moins en général, les affections de famille. Le père Arsène était semblable en tout à ce saint évêque de Genève, qu'on a surnommé, depuis sa mort, leFéne- Ion de son siècle (1 ) . Il avait, comme lui, pour ses proches, la tendresse la plus touchante. Heureux de se trouver dans cette ferme si chérie, sa joie néanmoins fat troublée par l'idée que son devoir l'appelait ailleurs, et qu'il serait forcé de partir le lendemain à la pointe du jour. Clara, reçue avec la plus aimable cordialité sous le nom d'Olympe, fut enchantée de ses hôtes qui n'avaient rien de la rusticité villageoise (dont la seule richesse dans

(î) Saint François de Sales, né en 15G7 au château de Sales, près d'Annecy en Savoie. Il fut nommé évêque de Genève en 1602, fonda en 1G10 l'ordre de la Visitation, et mourut en 1G22.

cet état préserve toujours un peu), et qui d'ailleurs, par une tradition très fraîche encore, tenaient d'unegrand'mère issue d'un sang noble, une certaine délicatesse et même des manières que n'ont point ordinairement ce qu'on appelait alors des cultivateurs, c'est-à-dire des paysans. Us s'étaient enrichis par un travail et une industrie honorables, et étaient devenus possesseurs de terres considérables, quoiqu'ils fussent toujours vassaux d'un seigneur. Le prompt départ du père Arsène affligeait d'autant plus Clara, que cette absence était presque indéfinie ; le saint religieux ne devait revenir que dans la supposition où Clara aurait un besoin indispensable de lui. La beauté de Clara causa beaucoup d'étonnement dans la ferme. On fut surtout surpris de lavoir ainsi seule à son âge : le caractère de celui qui la présentait suffisait pour prévenir toute inquiétude; elle fut accueillie comme elle mérilait de l'être* On l'aurait reçue avec joie sans aucun intérêt, mais le père Arsène voulut payer une pension, afin de mettre Clara à l'abri de toute contrainte. On passa la soirée rassemblés autour du père Arsène; on lui demanda des conseils, on Lécouta avec un respect filial ; les jeunes filles surtout, qui l'entendaient pour la première fois, montraient une attention naïve dont rien ne pouvait les distraire. De temps en temps la grand'mère les regardait pour jouir de leur admiration, et ce regard doucement interrogatif disait : Quand je vous parlais du père Arsène, vous ai-je trompées?

Les adieux du père Arsène et de Clara furent touchants et douloureux. - — Ma fille, lui dit le vieillard, je répands des larmes en vous quittant, et néanmoins je trouve de la douceur à vous remettre dans les seules mains de la Providence! À mon âge, une telle séparation est triste et solennelle : comptez sur mon dévouement tant que j'existerai ; mais, mon enfant, ne comptez pas sur ma vie ! — 0 mon respectable père! répondit Clara, je n'ai pas besoin de savoir que votre existence m'est utile, je sens profondément qu'elle est nécessaire à mon bonheur! Oui, ce mot de bonheur, ce mot étrange dans ma bouche, ne m'échappe point. Ah! je serais heureuse dans cette solitude si vous y pouviez vivre avec moi ! En parlant ainsi, un ruisseau de pleurs inondait son visage. Le vieillard, trop touché pour lui répondre, la bénit en silence. Clara, à ce dernier adieu, se jette à genoux. Le vieillard lève les mains au ciel; il s'éloigne en gémissant, il disparaît, et Clara se trouve seule dans l'univers. Elle n'avait plus d'amis; elle resta anéantie. Elle ne fut tirée de son accablement que lorsqu'elle entendit dans la maison un mouvement qui lui fit craindre qu'on ne vint chez elle. Aussitôt elle sortit de sa chambre et de la ferme, et, après avoir fait une centaine de pas, elle se trouva sur le bord de la mer qu'elle n'avait jamais vue, et qui, de ce côté, était cachée par de grandes plantations. Le bruit rapproché des vagues lui fit connaître qu'elle était près de la mer; elle s'arrêta, comme pour rassembler ses idées, afin de ne pas

jeter un premier coup d'oeil distrait sur ce magnifique spectacle. Le site qui s'offrait à ses regards joignait à l'aspect mélancolique des derniers jours de l'automne, la tristesse locale des bords de l'Océan. Les vieux ormes, plantés avec profusion sur ce rivage, n'étaient plus les emblèmes de la force et de la fierté : loin de s'élever jusqu'aux deux, ils penchaient humblement vers la mer leurs troncs déformés et leurs rameaux à moitié dépouillés de feuillages ; ils avaient pu résister aux tempêtes, mais on voyait combien ils en avaient souffert! C'est ainsi que les orages de la vie, même après la lutte la plus courageuse, laissent toujours des marques funestes de leurs violences. Les traces du malheur causé par les passions sont profondes, ineffaçables !

Clara s'avançant sur le bord de la falaise, se retourna, et ses regards avides se portèrent sur l'immense étendue de la pleine mer. Le premier mouvement de sa surprise fut un hommage au créateur de ces merveilles; elle met un genou en terre en levant les bras vers les deux; et, les yeux fixés sur l'Océan, c'est Dieu qu'elle admire et qu'elle adore. Tant de sentiments élevés, tant de nobles pensées saisirent à la fois son cœur et son imagination, qu'elle se crut initiée dans tous les secrets de la grandeur divine! À cette image de l'infini, s'unissaient, dans son esprit, les idées de puissance et de bonté sans bornes, contemplation délicieuse pour l'innocence et la vertu, puisqu'elle porte alors au fond de l'âme le charme consolateur d'une espérance vague,

mais sublime!... Clara s'oublia longtemps dans cette douce rêverie. On vint la chercher pour la ramener à la ferme; on la fit passer par le village, où elle s'arrêta assez longtemps. Ce village maritime ne ressemblait en rien à ceux que Clara avait vus jusqu'alors. Dans les familles, l'aîné des garçons, devant posséder la maison et l'enclos, était toujours destiné par ses parents à cultiver le champ paternel; et ses frères, ne recueillant pour héritage qu'une modique somme une fois payée, allaient chercher sur les mers ou la fortune ou du moins l'espérance. Après de longs voyages, ils revenaient au hameau qui les avait vus naître. Rappelés par l'amour du pays, par la tendresse filiale, ou par de doux engagements, ces enfants, maltraités par la loi, négligés dans leurs premiers ans, n'avaient joui pour la première fois de l'affection maternelle qu'à l'instant de leur départ; alors conduits à leurs vaisseaux par des mères baignées de larmes, ou par de jeunes épouses désolées, ils jouissaient sur le rivage de tous les regrets de la nature et de l'amour. L'idée de leurs dangers, la vue de cette orageuse et profonde mer qui les entraînait si loin de leurs foyers, tout semblait concourir à les préserver de l'oubli. Que de craintes, que d'émotions pénibles, que de pleurs versés durant leur absence ! mais la piété fidèle soutenait l'espérance de les revoir ou détruisait l'illusion effrayante des sinistres présages. Combien de fois, parmi ces villageois, un cierge allumé sur l'autel d'une madone, une neuvaine, un

DE LA ROCHELLE. Ul

pèlerinage, eurent le pouvoir de calmer les plus mortelles inquiétudes et de rétablir la paix dans le cœur déchiré d'une mère ou dans celui d'une épouse ! . . . Mais au retour des voyageurs, quel triomphe pour eux! quelle joie pour leurs parents, quelle allégresse dans le village! Souvent on n'avait vu partir qu'un enfant, on voyait revenir un homme fortifié par la fatigue, ennobli par de longs travaux et par de grands périls; tous les yeux s'attachent sur lui, on le regarde avec un étonnement mêlé d'admiration. Il revient des Indes! il a fait le tour du monde ! il a vu la Chine, et le voilà !... Avec quel intérêt il va faire désormais tous les frais des veillées î avec quelle attention on l'écoute!... Les jeunes filles frémissent au récit de ses aventures. Cependant son frère aîné, paisible laboureur qui n'a jamais quitté son village et ses champs, jaloux peut-être en secret de tant de gloire, montre seul quelquefois un peu d'incrédulité. Mais bientôt l'indignation de rassemblée le réduit au silence. Le rustique navigateur conte de bonne foi des choses incroyables et des faits impossibles : il a cru les voir; et, d'ailleurs, la réalité paraîtrait à ses auditeurs tout aussi merveilleuse que ses fables.

Le mélange des mœurs champêtres et des travaux maritimes donnait à ce village un aspect singulier et piquant. On y trouvait dans les familles une étonnante érudition d'expérience et de tradition, unie à tous les préjugés de l'ignorance, à toute la simplicité villageoise. L'intérieur de presque toutes les chaumières était paré

\m LE SÏÉGK

des productions des Indes et des mers; c'étaient à la fois des ornements et des trophées qui attestaient de longs voyages et de périlleuses navigations. Là, souvent les mêmes bras étaient employés alternativement à construire des vaisseaux et à fabriquer des charrues; et les hommes, partagés en deux classes, offraient d'un côté, dans leur existence , le tableau de la témérité, de l'audace et de toutes les agitations produites par l'ambition et la curiosité; et de l'autre, l'image touchante de l'innocence et de la paix, fruits heureux de la modération et d'une vie sédentaire.

Clara ayant paru charmée de ce village, on lui dit dans la ferme qu'on la mènerait le lendemain sur la colline de V Espérance. En effet, la bonne Hélène, mère de Jerson, le maître de la ferme, sortit avec Clara à la pointe du jour, et elle conduisit Clara sur une montagne au bord de la mer. Parvenue au sommet du cap, Clara vit avec surprise une espèce de monument qui lui parut être symbolique, et qu'elle ne s'attendait pas à trouver dans un village; c'était une ancre de vaisseau appuyée contre une croix.' — Voilà, dit-elle, l'espérance soutenue par la religion : ingénieux emblème, bien placé dans un lieu d'où l'on découvre tous les vaisseaux qui peuvent aborder dans ce petit port, et même ceux qui vont à La Rochelle ! Clara, dans cette occasion, jugeait comme jugent presque tous les voyageurs, d'après ses connaissances et ses propres idées, et non d'après les mœurs, l'éducation et le genre de vie des gens

du pays. La mère Hélène ne comprit rien à ce que venait de dire Clara, car elle n'avait jamais entendu parler d'emblèmes. — On appelle ce cap, dit-elle,, la colline de V Espérance, parce que, lorsque nous attendons le retour de quelque bâtiment, toutes les mères et toutes les filles viennent ici pour voir arriver le vaisseau (1). — ■ Mais que signifient cette croix et cette ancre? reprit Clara. — Ah! répondit Hélène, c'est une histoire, et c'est la mienne; mais si vous voulez, je vous la conterai : il fait beau; je ne serai nécessaire à la ferme aujourd'hui que dans deux heures, ainsi nous pouvons nous arrêter ici. En disant ces mots, Hélène s'assit sur un banc de gazon posé au pied de la croix, et Clara la pressant de commencer son récit, Hélène conta son histoire à peu près en ces termes :

« Le ciel ne m'a donné qu'un enfant, mon fils Jerson; il était encore au berceau quand je perdis mon

(1) On voit, aux environs de Hambourg, une petite montagne au Lord de la mer, qu'on appelle le cap des Veuves, parce que les femmes des matelots , privées de leurs maris durant leurs courses sur mer, vont sans cesse sur ce cap , dans l'espoir de découvrir, au loin, les navigateurs. Ce fait motive l'invention de ma colline de l'Espérance. Les mœurs champêtres (faute d'observation) sont si peu variées dans les livres, que, lorsqu'on peint des usages nouveaux, on a besoin de citer des exemples, pour éviter d'être accusé de manquer de vraisemblance en fondant des fictions sur des coutumes imaginaires. On peut tout inventer, à l'exception des usages et des mœurs.

mari ; alors je fis vœu de ne jamais me remarier, et je n'ai pas eu de peine à ne pas rompre mon serment, car mon fils me tenait lieu de tout. J'étais heureuse en pensant que, suivant l'usage du pays, cet enfant bienaimé, héritant de la ferme, serait cultivateur, qu'il resterait toujours avec moi, et que je n'aurais jamais la douleur de le voir faire des campagnes sur mer. Je lui donnai toute l'éducation qu'on peut recevoir au village; il répondit parfaitement à mes soins. Dans son enfance, son maître d'école le proposait pour modèle à tous ses autres écoliers ; dans sa première jeunesse, il était cité comme le jeune homme le plus sage, le plus laborieux, et comme celui qui s'entendait le mieux à conduire et à faire valoir une ferme. J'étais la plus heureuse de toutes les mères, j'allais bientôt en devenir la plus à plaindre ! . . . Mon fils venait d'atteindre sa dix-septième année; je remarquais depuis quelque temps un changement singulier dans son humeur. Il était triste, rêveur, silencieux, et il s'obstinait à me cacher la cause de son chagrin. J'imaginai qu'il avait de l'inclination pour la jeune Cécile, la fille de notre plus proche voisine qu'il a épousée depuis. Il m'avoua qu'en effet il l'aimait. Cécile n'avait que quinze ans, elle n'était pas riche. Mon fils aurait pu faire un mariage beaucoup plus avantageux ; mais je ne voulais que son bonheur, et je lui promis que lorsque Cécile serait dans sa dix-huitième année, je la lui donnerais pour épouse. Cette promesse parut le satisfaire,- néan-

moins il conserva toujours le môme fonds de tristesse. Nous étions au milieu de l'hiver : comme j'attribuais toujours son chagrin à l'amour qu'il avait pour Cécile,, je lui proposai d'aller passer les soirées chez la mère de Cécile, dont la maison, ne tenant point au village, est à peu de distance de la nôtre. Cécile a trois frères : les deux cadets étaient sur mer depuis plus de trois ans : ils revinrent dans ce temps. La joie de les revoir fut extrême, d'autant plus que le bruit s'était répandu pendant plusieurs mois qu'ils avaient péri dans un* naufrage. A nos veillées chez ma voisine, on ne fut plus occupé que d'eux, ils contaient tour à tour leurs belles aventures : on les écoutait avec une attention qui malgré moi me faisait une peine secrète. J'enviais leur mère qui se glorifiait d'avoir des enfants qui avaient vu tant de choses, ou, pour mieux dire, j'étais fâchée que mon fils n'eût pas cette gloire et ne fût pas écouté, admiré, comme ces deux jeunes gens. Je savais mauvais gré à Cécile d'être si attentive aux récits de ses frères, que mon fils même pouvait à peine la distraire un moment dans le cours d'une veillée ; ces pensées me causaient une tristesse mortelle. Souvent je me plaisais à contredire les deux jeunes matelots et à rabaisser le mérite des actions dont on les louait; et puis, craignant qu'on ne devinât ma jalousie, je m'embarrassais, je balbutiais, je finissais par me fâcher presque toujours à dessein, afin d'interrompre du moins ces histoires de tempêtes et de naufrages que j'écoutais avec tant de

déplaisir. Une nouvelle inquiétude vint bientôt mettre le comble à ma peine. Je m'aperçus que les histoires contées par les frères de Cécile causaient à mon fils les agitations les plus extraordinaires. Pendant ces récits, il respirait à peine, il rougissait, s'extasiait ; ses yeux enflammés se remplissaient souvent de larmes; enfin il était dans un état qui frappait tout le monde, et qui me fit deviner le secret qu'il me cachait depuis longtemps. Je vis qu'il brûlait du désir de faire sur mer -des voyages de long cours. Je l'interrogeai, et il m'avoua que telle était en effet la cause de sa tristesse habituelle, qu'il n'aurait jamais osé me la déclarer, ajouta-t-il, si je ne l'avais pas pénétrée. — Je ne me repens point, lui dis-je, de vous avoir questionné, car puisque vous aviez pu concevoir et nourrir un dessein qui me perce le cœur, vous auriez fini par m'en instruire de vous-même, et du moins mes questions vous ont épargné cette cruauté ! En parlant ainsi je pleurais amèrement. Mon fils se mit à mes genoux; ses larmes coulèrent avec les miennes : — 0 ma mère ! me dit-il, c'est surtout parce que je vous chéris que j'ai pris cette résolution. — Que dis-tu? grand Dieu! — Oui, ma mère, n'ai-je pas vu combien, depuis le retour des frères de Cécile, vous souffrez aux veillées? et puis-je supporter qu'il y ait dans le village une mère plus glorieuse de ses enfants que vous ne l'êtes de moi, une mère qui vous fasse envie? 11 est vrai, j'avais le désir de faire une campagne sur mer; mais

jamais je ne m'y serais déterminé, si je n'avais pas vu que vous seriez plus heureuse si votre fils avait fait ces grands voyages. A ces mots, mes pleurs redoublèrent. Jugez de ma douleur, et combien je me reprochais une faiblesse qu'il était inutile de nier, car mon fils avait trop d'esprit, et me connaissait trop bien pour qu'il me fût possible de le dissuader : les sanglots me suffoquaient. — Calmez-vous donc, me dit mon fils; songez, ma mère, songez à mon retour, et comme vous me verrez fêté, bien reçu... — Hélas! répondis-je, mon enfant, je ne puis songer qu'à ton absence. — Et moi, je vous vois me recevoir après une campagne périlleuse! A mon retour, je serai écouté par Cécile! et ma mère s'en enorgueillira, elle ne souffrira plus à nos veillées!... Voyez, manière, comme tous les marins sont accueillis dans leur jeunesse! Presque toujours les jeunes filles les préfèrent aux paisibles laboureurs; et dans leur vieillesse comme on les entoure, comme on aime leur conversation ! Ils ont couru tant de dangers, ils ont vu tant de choses extraordinaires et merveilleuses!— Ah! mon fils, repris-je, s'il s'agissait de défendre le pays, je ne manquerais pas de courage; mais te voir quitter ton état, m'abandonner, me laisser seule et désolée, exposer ta vie, sacrifier la mienne pour aller courir les mers et pour voir des sauvages et des îles désertes!... car je sais bien que tu ne t'embarqueras pas sur ces bâtiments marchands, comme les jeunes matelots, dans l'espérance de faire fortune ; la

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tienne est toute faite. Tu possèdes le plus bel héritage du canton... — Eh bien! ma mère, les autres s'expatrient pour gagner de l'argent; et moi, je supporterai les mêmes fatigues, je braverai les mêmes dangers, par amour pour la gloire. — Dis plutôt par curiosité et par vanité. — Ma mère, c'est votre vanité pour moi qui m'en donne.

« Cet entretien fut très long. Mon fils, malgré son ardente passion pour les voyages, ne voulait point partir sans mon consentement; je le refusai, il céda à ma volonté, mais non sans un mortel chagrin; il tomba dans une si profonde mélancolie, que sa santé s'altéra bientôt visiblement. Alors je cédai; et, quoique ce fût avec la mort dans le cœur, de ce moment je cessai de me plaindre, et je ne fus occupée que du soin de cacher mes douleurs. Mon fils me donna sa parole de ne faire, en tout sa vie, que cette seule campagne. Mais quel voyage ! Le bâtiment sur lequel il voulait s'embarquer, devait aller aux Grandes-Indes, et mettre à la voile le premier mai : nous étions sur la fin du mois de mars. Oh ! combien depuis cette époque les jours s'écoulèrent tristement pour moi ! Je n'avais plus de plaisir à voir mon fils, et même au contraire sa vue me causait un affreux serrement de cœur; en même temps je sentais que je ne l'avais jamais autant aimé. Cependant je comptais tous les jours avec frayeur, et chaque soir je versais des larmes en me disant : — Voilà donc encore son départ rapproché de vingt-quatre heures ! Avec quel

sentiment douloureux je vis renaître le printemps ! Tout ce qui, dans cette saison, m'avait charmée jusqu'alors, produisait sur moi une impression désagréable. Quelle peine me firent les premières fleurs que je vis éclore, et les premiers boutons de l'aubépine qui annonçaient le mois de mai ! Il semblait que mes forces m'abandonnaient, et que je me sentais défaillir à mesure que tout se ranimait dans la nature et que nos champs s'embellissaient! C'était en vain que nos cultures nous promettaient l'abondance et le prix de nos travaux, quand les vents et les ondes allaient emporter loin de moi et mon bonheur et mes plus chères espérances ! Cependant je montrais un courage dont tout le monde s'étonnait : ma vive douleur eût donné un tort à mon fils, il ne m'en coûtait rien de la cacher; d'ailleurs je voulais qu'il partît sans inquiétude et sans remords. Ce jour si terrible pour moi vint enfin! J'embrassai mon fils allant aux Grandes-Indes, sans verser une larme! Pouvais-je m'occuper de ma douleur en voyant mon fils saisi d'un trouble qu'il n'avait pas prévu, ne pouvant s'arracher d'auprès de moi? se repentant trop tard, et prêt à me sacrifier ce voyage désiré depuis si longtemps ! Si j'eusse dit un mot, il restait; mais son honneur m'était mille fois plus cher que mon repos et même que sa vie. Il n'était plus temps de se dédire. Je montrai une fermeté qui le trompa; il crut que je pourrais vivre tranquille, séparée de lui par tant de mers! Pâle et baigné de pleurs, il se mit à genoux : — 0 ma

mère, dit-il d'une voix étouffée, pardonnez à votre enfant ! Ah si j'avais pu savoir... Je l'interrompis pour lui donner toutes les bénédictions maternelles. 11 me quitta, mais deux fois il revint du rivage pour m'embrasser encore ! Enfin il s'embarqua...

« Oh ! si le cœur d'une mère pouvait se montrer à découvert, combien le vôtre serait touché du récit de mes souffrances ! Mais il est possible de peindre les peines de l'amour, il ne l'est* pas de donner une idée des tourments d'une mère malheureuse!

« Je passai les quinze premiers jours de l'absence de mon fils dans une solitude absolue, sans vouloir recevoir aucun de mes proches. Je ne pouvais pas supporter la pensée que ceux qui viendraient me voir auraient l'espérance de me donner des consolations ; que les uns me trouveraient déraisonnable, et que les autres blâmeraient mon fils de m'avoir ainsi quittée. On me déplaisait également en désapprouvant ou en louant sa conduite : une seule chose me faisait plaisir, c'étaient les éloges que l'on donnait généralement à son courage.

« Je fus bien attendrie en revoyant la jeune Cécile; je la trouvai abattue et changée; de cet instant je la regardai véritablement comme ma fille. Je demandai à sa mère de me la donner ; je la pris chez moi, et j'eus la douceur de pouvoir parler à toute heure de mon fils. Cécile pleurait souvent avec moi, elle était affligée, elle concevait mon chagrin ; mais qu'elle était loin de le partager! chaque jour adoucissait le sien, et son sommeil

était tranquille î Pour moi tout ranimait, tout aigrissait mes regrets ; je m'étais réservé le soin du logement de mon fils. J'allais tous les matins ouvrir les fenêtres de sa chambre ; l'aspect de cette chambre inhabitée me causait toujours une espèce de saisissement; et quelle peine me faisait la vue de ce bon lit abandonné, en pensant qu'on n'avait dans les vaisseaux que de mauvais hamacs! Pouvais-je moi-même jouir de toutes les commodités de la vie, quand je songeais que mon fils en était entièrement privé? Un jour, à dîner, Cécile loua la pureté de l'eau que nous buvions : — Hélas! lui dis-je, on n'en a jamais de semblable sur mer! et mes larmes se mêlèrent à mon breuvage ! Je retrouvais les mêmes sujets de tristesse dans mon jardin, dans mon verger : là, mon fils avait formé ce berceau ou planté cet arbre; ici il avait cultivé ces légumes ; il avait aimé, embelli ces lieux délaissés par lui ! Et que préférait-il à ces doux travaux, à cette vie paisible? des terres inconnues, peuplées de sauvages, et des périls affreux ! Oh ! quelle folie de ne pouvoir se fixer où l'on est tranquille, où l'on est aimé ! Ces idées douloureuses me poursuivaient partout. Combien je souffrais en allant visiter nos champs; mon fils ne présidait plus à leur culture ; il n'y travaillait plus; j'y voyais sa charrue passée en d'autres mains ! Mais, de tous les souvenirs, les plus douloureux pour moi étaient ceux qui me retraçaient son enfance, ces jours si fortunés pour une mère, où nos enfants nous aiment uniquement, et ne s'éloignent

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jamais volontairement de nous ! Alors nous les chérissons dans le présent, nous les adorons dans l'avenir, car on croit que, clans leur jeunesse, la raison et la mémoire joindront à leur affection naturelle tous les liens sacrés de la reconnaissance! Que de peines se renouvelaient pour moi tous les jours ! J'étais obligée, pour aller à notre petite ferme dépendante de celle que nous habitons, de côtoyer tous les matins le bord de la mer, et de passer dans le lieu où l'on construit les vaisseaux ! Quelquefois je m'arrêtais sur le rivage quand la mer était calme, je voulais m'accoutumer à la regarder sans horreur; mais, malgré sa tranquillité, son inconcevable étendue m'effrayait tellement, qu'au bout de quelques minutes je restais immobile, pétrifiée : mon imagination mesurait l'espace immense qui me séparait de mon fils ! Cécile, qui ne me quittait jamais, me prenait dans ses bras; je n'avais plus la force de me soutenir. Jugez de ce que je devais éprouver quand les flots étaient violemment agités! Oh! durant cette cruelle absence, quel mal m'ont fait les tempêtes ! Lorsqu'au milieu de la nuit j'étais tout à coup réveillée par un de ces orages si communs au printemps et dans l'automne, je croyais voir aussitôt un vaisseau s'abîmant dans les ondes ; le mugissement de la mer ou les sifflements d'un vent impétueux produisaient à l'instant sous mes yeux cette affreuse image! Ainsi je souffrais sans cesse, et je n'avais ni plaisirs, ni dédommagement; j'étais même plus à plaindre encore aux époques qui ramènent la joie dans

les campagnes, dans le temps des vendanges et des moissons : la gaieté générale rendait ma tristesse plus amère.

J'aurais succombé à mes maux sans les soins de notre bon pasteur. 11 venait souvent me voir; il me parlait de la Providence; il m'assurait que Dieu protège les bonnes mères, et ses discours me ranimaient. Il y avait de tout temps sur la colline de l'Espérance cette grande croix de pierre que vous y voyez. Je fis poser là ce siège de gazon, et je promis à Dieu de venir ici faire une prière au pied de la croix tous les matins et tous les soirs, jusqu'au retour démon fils. En outre, je fis un pèlerinage à ?sotre-Dame-de -Pitié, dans un village à trois lieues d'ici, où l'on trouve une image de la sainte Vierge, qui a fait beaucoup de miracles. Elle en fit un pour moi; car, après mon pèlerinage, je me trouvai toute fortifiée et toute remplie d'espérance. Dieu me donna la patience et le courage, je n'eus presque plus d'idées noires; quand, de loin en loin, il m'en survenait, une prière au pied de cette croix les dissipait entièrement. Cependant j'étais souvent témoin sur cette colline d'un spectacle qui me faisait bien verser des larmes! J'y rencontrais sans cesse des mères, des femmes et des sœurs de matelots, qui venaient là pour y découvrir au loin sur la mer les vaisseaux dont elles attendaient le retour. Je voyais leurs transports en apercevant ces bâtiments. Elles levaient leurs bras vers le ciel; elles le remerciaient, et moi, je ne pouvais que

l'implorer! Toutes ces femmes, au comble de la joie, descendaient précipitamment la montagne pour aller sur le rivage recevoir leurs maris, leurs frères, leurs enfants î... Triste et consternée, je restais seule sur la colline, et je me disais : — Je suis donc bien malheureuse, puisque le bonheur des autres n'est plus pour moi qu'un surcroit de peines!

Ce fut ainsi que s'écoula le temps de l'absence de mon fils, c'est-à-dire près de deux mortelles années. Enfin plusieurs lettres m'annoncèrent son prochain retour, et j'eus aussi la joie, que j'avais tant enviée, de me trouver sur la colline de l'Espérance avec la plus heureuse attente. Un matin (le 3 d'août), des nouvelles certaines m'apprirent que l'on avait vu de nos côtes le vaisseau qui ramenait mon enfant; ce bâtiment, ajoutait-on, devait mouiller le jour même dans la petite baie, et par conséquent je pouvais espérer revoir mon fils avant le coucher du soleil. En apprenant ces bonnes nouvelles, Cécile me sauta au cou en s'écriant : — Ah! ma mère, c'est justement aujourd'hui que finit ma dernière neuvaine ! Nous allâmes au moment même nous établir sur la colline de l'Espérance. Le croiriez-vous, que, sachant mon fils si près de nous, je n'éprouvais qu'une joie mêlée de trouble et des plus pénibles agitations. Il avait encore un petit trajet à faire; et quand je me le représentais mettant le pied sur ce rivage qu'il ne devait plus quitter, je ne pouvais croire qu'un tel bonheur me fût destiné. Il est vrai que le ciel était

sombre, que tout annonçait un orage, et que je n'ignorais que l'approche de ces côtes est difficile par un gros temps. Je regardais avec frayeur tous les nuages qui s'amoncelaient sur nos têtes, je frissonnais en jetant les yeux sur la mer. Les battements de mon cœur se précipitaient à mesure que je voyais s'augmenter le mouvement tumultueux des vagues !... Bientôt un vent terrible s'éleva, le tonnerre se fit entendre; le jour disparut presque entièrement. Hélas ! j'étais venue là pour voir arriver mon fils, et je craignais mortellement de découvrir son vaisseau sur cette onde en furie ! Je ne savais plus où porter mes regards; la vue de la mer me glaçait d'horreur, et la foudre partait des deux ! — 0 mon fils ! mon fils ! m'écriai-je, échappé à tant de périls, ne reviens-tu sur ces bords que pour périr sous mes yeux?... Non, non, Dieu aura pitié du désespoir d'une mère ! ... En disant ces paroles, je me traînai vers la croix que j'embrassai étroitement, et l'ardeur de mes prières soutint ma vie; sans ma confiance en Dieu, cette horrible tempête m'eût fait mourir, ou du moins m'aurait ôté toutes mes forces. Je priais tout haut avec une voix éclatante; il me semblait que mes cris, qui m'empêchaient d'entendre les vents, devaient les apaiser. Cependant, au bout d'une demi-heure, je me soulevai pour regarder la mer, et je fus épouvantée du bruit et de l'élévation des vagues ! J'étais aussi saisie, aussi étonnée que si je n'eusse jamais vu de tempête; tout me paraissait prodigieux dans celle-là; je crai-

gnais pour mon fils, et l'orage qui menaçait ses jours était pour moi un bouleversement inouï de la nature entière. Pénétrée de terreur, j'étais immobile et glacée^ les regards attachés sur la mer, lorsque tout à coup , à la lueur éblouissante d'un éclair, je découvre le vaisseau de mon fils dont la proue, poussée en l'air par les flots, semblait toucher les nuages. Je crus que le feu du ciel qui l' éclairait venait de me foudroyer, je tombai la face contre terre en disant : — 0 mon Dieu ! sauvez mon fils!... A l'instant même j'entendis un bruit épouvantable; mille voix s'écrièrent à la fois du rivage (car tout le village était rassemblé là) : — Au secours ! au secours ! ils périssent ! Je m'évanouis. .. En reprenant l'usage de mes sens, je me trouvai dans ma chambre où l'on m'avait portée. J'étais sur mon lit, je n'avais que très imparfaitement ma tête, mais l'égarement où j'étais ne m'ôtait rien du poids de ma douleur; je la sentais tout entière : car je me disais : mon fils a péri ! Ne pouvant plus ni regarder, ni écouter, ni vivre, je ne me plaignais point; je restai sans mouvement, et je fermai les yeux. Alors une main glacée prend la mienne et la serre fortement; je tressaille, je rouvre les yeux, et je vois près de moi une figure pâle et tremblante. — Dieu! m'écriai-je, l'ombre démon fils! A ces mots, je retombai dans le plus profond évanouissement. On me secourut; je revins à la vie, mais avec un délire affreux qui dura dix ou douze jours; je ne me souvenais que de la mort prétendue de mon en-

fant et de son spectre qui m'avait pressé la main. Le curé me parlait inutilement, je ne l'écoutais pas; j'implorais ses prières pour mon fils; je répétais : — Il souffre, j'en suis sûre; priez pour lui, priez pour lui! Ah! sans doute il souffrait! il était là, inondé de larmes, mon état lui perçait le cœur !— Quoi ! disait-il, je perdrai ma mère, et je serai cause de sa mort! Dieu ne veut pas qu'elle reprenne connaissance; car elle me bénirait, et je ne mérite que ses malédictions !

« Tandis que mon fils se désolait, de mon côté je n'avais de connaissance que pour m'affliger sans mesure: mon fils n'osait plus se montrer, certain que, dans l'état où j'étais, il me paraîtrait toujours un fantôme; car je croyais l'avoir vu périr; rien ne pouvait m'ôter cette idée, et l'on était d'autant plus effrayé de mon égarement, que je n'avais pas de fièvre, et que sur tout autre sujet je ne déraisonnais point.

« Ce fut dans ces entrefaites que le père Arsène arriva chez nous; je le connaissais et le révérais. Il avait instruit ma première jeunesse, et j'en conservais un tendre souvenir. Aussitôt que je le vis, je le suppliai, en versant un torrent de larmes, de prier pour mon fils. — - On veut, ajoutai-je, me faire croire qu'il n'a point péri, mais je l'ai vu mort, j'ai vu deux fois son ombre gémissante!... Le père Arsène connut que j'avais l'imagination trop frappée pour me ramener à la raison par des moyens ordinaires ; et, après m'avoir longtemps écoutée en silence : — Hélène, me dit-il, croyez-vous

que tout soit possible à Dieu? — Oui, mon père. ■ — Vous rappelez-vous l'histoire de la veuve de Sarepta, et surtout celle de la Sunamite,que nous avons lue ensemble, et que vous aimiez tant? — La Sunamite?... Oui... Dieu ressuscita son enfant. 0 mon père!... Ici le plus violent battement de cœur me coupa la parole. — Calmez-vous, ma fille, reprit le père Arsène, car j'ai de grandes choses à vous dire. — Oui, oui, m'écriai-je avec un transport inexprimable, Dieu peut tout...— Mais suis-je digne d'obtenir un miracle? — Nulle créature n'en est digne, répondit le père Arsène ; néanmoins la miséricorde suprême est telle qu'elle en a fait souvent pour des coupables souillés de crimes. Ainsi, sans manquer d'humilité, vous pouvez tout espérer. A peine avait-il achevé ces paroles, que, malgré mon extrême faiblesse, je me levai précipitamment de mon fauteuil, et je me jetai à genoux en disant : — 0 mon père, achevez de vous expliquer. — Eh bien ! ma fille,, répondit le père Arsène, Dieu vous a rendu votre fils. ■ — Mon fils est ressuscité!... — Oui, ma fille, il vit !... Paraissez, Jerson, poursuivit-il d'une voix forte, paraissez, venez embrasser votre mère et vous unir à elle pour bénir et remercier Dieu. Comme il disait ces mots, mon fils se trouva dans mes bras !...

« Je ne sais ce que je devins, ce que je pensai dans ce moment, le plus beau de ma vie ! Je me rappelle seulement que mon amour pour Dieu, se confondant avec mon affection pour mon fils, remplissait mon cœur d'un

sentiment céleste, dont le seul souvenir me transporte

encore et m'élève au-dessus de moi-même. Mon fils et moi nous nous tenions étroitement embrassés, et nous restâmes longtemps à genoux en offrant à Dieu notre bonheur!... Ah ! ne devais-je pas en effet remercier la bonté divine d'un miracle? n'en était-ce pas un d'avoir sauvé mon fils ( et de l'avoir sauvé seul ; du plus horrible naufrage?... Avec le bonheur et la santé je recouvrai en peu de temps ma raison tout entière. Mon fils me rendit souvent les impressions de mes anciennes douleurs en me contant ses aventures et les dangers qu'il avait courus, en me faisant les détails de son naufrage. Je le menai prier avec moi sur la colline de l'Espérance; il y plaça, au pied de la croix, l'ancre de son vaisseau, dont il avait recueilli quelques débris; il versa des larmes amères sur le sort de ses malheureux compagnons, et nous prîmes soin de tous les enfants devenus orphelins par cette affreuse catastrophe. »

Ici la mère Hélène cessa de parler. Clara l'embrassa tendrement, comme pour la remercier du vif intérêt qu'elle venait de lui inspirer pour sa personne par le récit de ses chagrins passés. Les malheurs de ce qu'on aime déchirent, arrachent le cœur; mais il y a toujours quelque douceur dans la pitié que nous éprouvons pour les douleurs de ceux qui nous sont indifférents. On se sait gré de pouvoir s'émouvoir ainsi sans aucun sentiment particulier d'amitié; et ce témoignage secret de la conscience est plus satisfaisant encore, quand c'est une

douleur vertueuse qui excite en nous cette compassion si généreuse et si désintéressée. Celui qui nous a fait verser de telles larmes n'a pas de grands frais à faire pour devenir notre ami.

Clara, retourna dans la ferme. Pendant toute cette journée elle ne quitta point la bonne Hélène, elle resta le soir à la veillée, et elle eut un grand plaisir à questionner Jerson sur ses voyages, et à les lui entendre raconter à côté d'Hélène, qui, plus d'une fois, durant ce récit, laissa tomber son fuseau pour regarder Clara, dont rétonnement naïf et l'émotion la charmaient. Sur la fin de la veillée, on demanda à l'une des jeunes filles déchanter la complainte d'Aline. La jeune fille rougit, et les yeux toujours baissés et sans quitter sa quenouille, elle chanta, en filant, la romance suivante :

Sur la rive et sur la colline, Nous voyons errer tous les jours La sensible et plaintive Aline, Déplorant ainsi ses amours :

Nouvelle épouse et jeune mère, Je supporte un double tourment -, Mon enfant, je pleure ton père, Et je regrette mon amant.

Hélas! à peine l'hyménée Par des nœuds si saints et si doux Enchaîna notre destinée, Que je vis partir mon époux.

Après avoir à son amante Promis do si durables feux, Il porta sur l'onde inconstante D'autres désirs et d'autres vœux.

Eh quoi î dans la même journée Recevoir sa foi, ses adieux, Et de fleurs d'hymen couronnée, Le voir s'éloigner de ces lieux !

Entendre à la fois du rivage Le brait des danses et des jeux, Et son vaisseau, malgré l'orage, Fendre les flots tumultueux !

Ah ! sur ces plages étrangères Que vas-tu chercher loin de nous ?

Des périls, de vaines chimères !...

Il est ici des biens si doux ! . . .

Quelle espérance mensongère Sut t'arracher de ton pays !...

Tu ne peux voir Aline mère, Tu n'as pas vu naître ton fils.

Cette enfant chéri renouvelle Et semble éprouver ma douleur.

Oui , c'est toi que sa voix appelle

Quand ses cris me percent le cœur !

Des Indes l'or et la richesse

Ne sauraient payer mes tourments.

Reviens dissiper ma tristesse :

Les vrais trésors sont clans nos champs.

Cette romance fut chantée avec une prononciation nette et distincte, une voix jeune, juste, sonore et sans accent, sans inflexion ; mais il y avait tant d'innocence dans cette douce monotonie, qu'on y trouvait un charme plus touchant que celui d'un chant expressif et parfait : car il faut avoirvéculongtempsdansles grandes villes, pour ne pas éprouver un étonnement pénible lorsqu'on entend les jeunes personnes exprimer les passions avec toute l'énergie et toute la sensibilité que peuvent donner les souvenirs et l'expérience.

Clara sentit dès ce jour même qu'elle se plaisait dans cette agréable solitude. Elle admirait et elle aimait également la simplicité des mœurs et l'union parfaite qui régnait dans cette famille ; et elle bénissait sur ce point, comme sur tous les autres, le père Arsène qui lui avait procuré un asile si doux et si sûr.

Clara prit l'habitude d'aller seule tous les matins, quand le temps le permettait, sur la colline de l'Espérance. Là, repoussant le souvenir funeste de ses malheurs, elle se rappelait avec délices le songe heureux qu'elle avait fait sur le Rhône, dans cette nuit mémorable où, par les soins du père Arsène, soustraite au plus affreux danger, la nacelle qui les portait, voguait au gré des vents et du courant du fleuve; elle se retraçait encore avec le même charme l'espèce d'inspiration qui la saisit dans la chapelle de l'ermitage. Elle entendait toujours la voix intérieure qui prononça cet oracle : « Tu seras heureuse, même sur la terre; plus d'un

u demi-siècle de bonheur te dédommagera de quelques « mois de souffrances. » — Non, non, disait-elle, ce n'est point une illusion! Dieu, dans sa miséricorde incompréhensible, a daigné parler à sa faible créature. î II ne s'est point communiqué à moi par des organes périssables, mon oreille n'a point entendu, mais chacune de ses paroles divines se gravait dans mon âme! Il m'a semblé, dans ce moment d'extase, que tout ce que j'avais de mortel venait de se dissoudre. Ce souvenir immortel, je le porterai dans le ciel, puisqu'il n'a rien de terrestre! j'en puis jouir sur la terre, et il efface à jamais toute l'horreur du passé!... Que m'importe de ne pouvoir comprendre comment je pourrai devenir heureuse? Dieu l'a dit, que me faut-il de plus? Au moment d'épouser Yalmore, aurais-je pu concevoir que j'allais devenir l'objet de son exécration, et qu'au lieu d'être conduite à l'autel, je serais couverte d'ignominie et traînée à l'échafaud? L'impénétrable avenir ne peut être dévoilé que par la main puissante qui régit l'univers. 0 sagesse éternelle! ô bonté suprême! vous m'avez caché des maux dont je n'aurais pu supporter la pensée, car je ne connaissais que ma faiblesse, et je n'avais pas d'idée de la force que vous pouvez donner ! Et, dans l'abîme où je suis plongée, vous daignez nf annoncer le bonheur! Ah! le promettre, c'est le rendre!..» Plus d'inquiétudes, plus de pleurs: je serai heureuse! Ainsi donc, je conserverai toujours cette foi qui m'a soutenue, fortifiée, et qui m'a fait goûter des délices

inexprimables dans les horreurs de la prison, et au milieu des apprêts de la mort ! Je serai heureuse ! je ne cesse donc point de marcher dans les sentiers du juste; et Valmore sera consolé, il le sera par moi ! Je l'entendrai gémir de son affreuse erreur; je verrai ses regards s'attacher sur moi avec l'expression du repentir et de la tendresse! 0 mon Dieu! vous me donnerez la force nécessaire pour ne pas mourir de joie, et pour supporter cette nouvelle révolution. En parlant ainsi, seule au pied de la croix de la colline, Clara répandait de douces larmes; elle ne vivait plus que dans l'avenir, et son imagination était tellement frappée de l'idée qu'un grand changement dans sa fortune devait avoir lieu tôt ou tard, qu'elle était continuellement dans l'attente d'un événement extraordinaire. Cette pensée l'agitait, mais donnait un vif intérêt à toutes ses journées, malgré la monotonie de sa vie. Tous les matins, à son réveil, elle demandait avec empressement si l'on n'avait point apporté de lettres pour elle. Le seul père Arsène lui écrivait; et lorsqu'elle recevait une lettre de lui, elle éprouvait avant de l'ouvrir une extrême émotion, comme si elle eût dû y trouver une nouvelle importante. Si elle entendait de la ferme le bruit d'un cheval au galop, elle imaginait dans l'instant que c'était un courrier pour elle. Cette perpétuelle agitation l'animait sans la fatiguer ; car elle n'éprouvait que les plus douces émotions, puisqu'elle n'avait que d'heureux pressentiments. Plus d'une année s'écoula de la sorte : ce fut alors, à cette

époque, que les paisibles lieux habités par Clara prirent tout à coup un aspect différent.

Les calvinistes de La Rochelle, toujours remuants et

■séditieux (et depuis près de deux cents ans), venaient enfin de lever l'étendard de la révolte. Le duc deRohan était à leur tête. Ce prince réunissait toutes les qualités et tous les défauts qui font d'un chef de parti l'idole du peuple. Jeune encore, éloquent, généreux, brillant de courage et d'audace, il avait tout ce qu'il faut, sinon pour bien conduire les hommes, du moins pour les séduire un moment et pour les entraîner.

Les Anglais, appelés par les Rochelais, arrivèrent pour soutenir les rebelles, et firent une descente dans l'île de Ré. Le brave Toiras les battit, et Schomberg leur fit lever le siège du fort Saint-Martin, où ils avaient donné un assaut sans succès. Les Anglais se rembarquèrent après avoir perdu huit mille hommes. Les Rochelais persistant dans leur rébellion, le duc d'Angoulème, général de l'armée royale, vint mettre le siège devant La Rochelle. Alors tout changea dans les campagnes : plus de danses, plus de jeux, plus de veillées paisibles! L'inquiétude et la crainte remplacèrent dans tous les cœurs la douce sécurité. Les cornemuses devinrent muettes; on n'entendit plus que le bruit des armes et des trompettes belliqueuses. Les jeunes filles redoutaient de rencontrer les militaires épars dans les champs trop souvent dévastés par eux ! mais, émues et curieuses, elles se cachaient pour les voir, et elles admi-

m LE SIÈGE

raient en secret leur bonne mine, l'assurance et la fierté de leur maintien. Elles les comparaient aux villageois, et plus d'un pâtre eut à se plaindre de celle qu'il aimait ! Les tranquilles laboureurs ne recevaient les soldats dans leurs chaumières qu'avec défiance et jalousie, car les défenseurs et les nourriciers de l'État ne sont pas faits pour habiter ensemble : les uns ne doivent jamais soupirer après le repos ; les autres seraient malheureux s'ils enviaient l'éclat de la gloire.

Au milieu de ce tumulte, le trouble de Clara était inexprimable ; elle savait que Valmore commandait une division de l'armée du duc d'Àngoulême. Elle n'osait plus aller sur la colline de l'Espérance, ni même sortir de la ferme ou se montrer; mais elle priait Dieu nuit et jour pour le succès des armes du roi et pour la conservation de la vie de Valmore. Ce dernier, toujours accablé de douleur, trouvait une consolation digne de son noble caractère dans les dangers d'une guerre entreprise contre des sujets rebelles , devenus alliés des ennemis de la France.

Valmore, d'après la fable débitée par Frickmann , et dont le bruit s'était généralement répandu, croyait que Clara, en voulant s'évader du château de Rosmal, s'était noyée dans le Rhône. Il ne pouvait regretter celle qu'il pensait devoir abhorrer; mais l'image de cette figure angélique et si jeune , périssant par un genre de mort si tragique, le poursuivait partout, et renouvelait toute l'horreur de ses premiers regrets*

Valmore, jugeant que pour les opérations du siège il était nécessaire d'établir un poste dans la ferme de Jerson, ordonna à un détachement de sa division de s'y rendre, et il se mit à leur tête pour les y conduire. Ce fut à dix heures du matin, le 20 novembre, que cette troupe entra dans la ferme. Quoiqu'on fût au commencement de l'hiver, le temps était si serein, que Clara ce jour-là ne put résister au désir d'aller respirer un air si pur ; elle était dans le jardin , lorsqu'elle entendit le bruit que faisaient les chevaux sur le pavé de la grande cour. Son saisissement la rendit immobile. Au bout de quelques minutes, elle vit paraître des soldats qui , en l'apercevant, s'élancèrent vers elle. Clara épouvantée se mit à fuir en poussant des cris aigus ; l'effroi lui donnait des ailes; néanmoins les soldats allaient l'atteindre, lorsqu'elle entendit, à vingt pas derrière elle, Yalmore attiré par ses cris , et dont elle ne put méconnaître la voix. Les soldats se sauvent. Clara, hors d'elle-même, eut cependant la présence d'esprit de se cacher le visage avec son tablier qu'elle jeta sur sa tête, et aussitôt, ne pouvant plus se soutenir, elle tomba sur l'herbe... Yalmore, frappé de l'élégance, de la beauté de sa taille, et touché de sa frayeur, sentit quelque émotion. Le costume indécis de Clara laissait douter si elle était ou non une paysanne; mais elle avait des gants, et la forme délicate de ses mains ne permettait pas de la prendre pour une villageoise. Yalmore, après un examen rapide, qu'il ne fit pas sans trouble, s'approcha d'elle; et, lui

tendant la main : — Rassurez-vous, mademoiselle, lui dit-il, je vais vous conduire dans la ferme, et je vous promets tranquillité et sûreté parfaites. A ces mots, il l'aide à se relever. Clara éperdue chancelle; mais de la main droite elle tient toujours avec force sur sa tête le tablier qui voile son visage. Valmore ne doute pas qu'elle ne soit belle; il lui sait gré de la pudeur craintive qui lui fait craindre de montrer à un militaire une figure jeune et charmante sans doute, qui vient de l'exposer à perdre l'honneur. L'attentat des deux soldats , les insolents discours qui avaient exprimé leur brutale admiration de sa beauté, rendaient en effet assez simple le soin de la dérober en ce moment à tous les yeux. Que devint Clara, et quelle fut la palpitation de son cœur en posant la main tremblante qu'elle avait libre dans la main de Yalmore !... Le trouble affreux que décelaient tous ses mouvements, et ses sanglots redoublés, attendrirent vivement Yalmore ; pour la calmer, il lui parla d'un ton doux et même affectueux; mais, plus il lui montrait de sensibilité, plus la violence de son agitation paraissait s'accroître. Afin de faire cesser un état si pénible , Yalmore se hâta de la ramener à la ferme ; il doubla le pas. Il était forcé d'entraîner Clara, qui, ne pouvant plus supporter une telle émotion, s'affaissa tout à coup : elle tomba. Yalmore s'aperçut qu'elle perdait l'usage de ses sens : il s'arrêta; et, par une délicatesse dont peu d'hommes seraient capables, il crut devoir respecter la timide pudeur de cette intéressante incon-

nue : le tablier de Clara était encore sur son visage, mais la main défaillante qui l'avait retenu jusqu'alors venait de s'en détacher; Yalmore y posa la sienne et l'y tint fidèlement, malgré une curiosité qu'il s'étonnait de pouvoir éprouver. Il prit Clara dans ses bras, et, la portant à la ferme, il rencontra la mère Hélène qui la cherchait. Il lui raconta en deux mots ce qui venait d'arriver : il parlait encore , lorsque Clara reprit connaissance. Son premier mouvement fut de porter sa main à son visage ; et, rencontrant celle de Yalmore , elle la serra avec une expression passionnée. Son âme était faite pour apprécier la délicatesse qui conservait son secret le plus important. Mais avec quel saisissement elle se trouva dans les bras de son libérateur ! . . . Un gémissement sourd qui s'échappa du fond de son cœur fit tressaillir Yalmore. Cependant elle parut vouloir marcher. Yalmore la posa doucement à terre. Clara s'inclina profondément comme pour le remercier ; elle prit le bras d'Hélène, et Yalmore, aussi troublé qu'attendri, s'éloigna rapidement.

On conduisit Clara dans sa chambre, qui n'était séparée de celle d'Hélène que par une cloison. Yalmore punit et chassa de la ferme les deux soldats qui avaient poursuivi Clara; il établit dans sa troupe des consignes rigoureuses; il donna des ordres sévères, faits pour maintenir dans la ferme le bon ordre, la décence et la tranquillité. Tout ce qui fut consommé fut payé sur-le-champ. Jerson, charmé de cette conduite, montra de son côté toute la bienveillance et tout le zèle

d'un bon citoyen. 11 logea Valmore dans la plus belle chambre de la maison, celle d'Hélène; il voulut que sa mère et ses deux jeunes filles se réfugiassent dans la chambre de Clara, qui, comme on l'a dit, était voisine de celle de Valmore. Jerson aimait à mettre ainsi sa mère et ses filles sous la garde et sous la protection de cet homme vertueux, qui réunissait à un si haut degré les qualités qui, dans tous les temps, ont caractérisé les militaires français, la plus brillante valeur et la générosité.

Ce ne fat pas sans une peine secrète que Clara reçut à demeure dans sa chambre Hélène et ses deux petites filles : en tout temps elle eût regretté le silence de sa solitude; mais, dans sa situation actuelle, cette société était pour elle d'une extrême importunité. Elle venait de revoir Valmore! Elle avait besoin de se retracer tous les détails de cette rencontre inopinée. Combien l'entretien des jeunes personnes et de leur grand'mère la contrariait! Leur seule présence l'empêchait de se livrer tout entière à ses pensées. D'ailleurs Valmore était logé à côté d'elle, tout le bruit qui se faisait dans cette chambre, même celui d'une chaise ou d'une table que l'on changeait de place, avait de l'intérêt pour elle, et, n'en voulant rien perdre, elle s'était assise contre la cloison. Elle parvint à persuader à ses compagnes qu'il n'était pas convenable que Valmore les entendit rire et causer, et du moins on parla tout bas, ce que Clara avait toujours fait jusqu'à ce moment;

car ta crainte d'être reconnue de Valmore ne la quittait jamais un seul instant, et cette crainte terrible empoisonnait toute la joie qu'elle éprouvait de se trouver si près de lui. Cependant elle était bien certaine qu'il croyait qu'elle n'existait plus; cette pensée la rassurait sur les soupçons qu'il aurait pu prendre dans la suite en voyant sa persévérance à se cacher à ses yeux. Sur le soir, Hélène quitta Clara pour aller elle-même présider au souper préparé pour Valmore. Une heure après, Clara entendit Hélène entrer dans la chambre de Valmore ; et ce dernier lui adresser la parole. Clara, attendrie et tremblante , prête une oreille attentive. Valmore parle d'elle; il demande son nom.— Elle s'appelle Olympe, répondit Hélène, et elle a la figure et le caractère d'un ange. A ces mots, Valmore fit un profond soupir. ïi garda le silence, et, au bout de quelques minutes, il remercia Hélène de ses soins et il la congédia. Clara écoutait toujours; mais ses jeunes compagnes vinrent la distraire, et, pour la première fois, on remarqua en elle une nuance d'humeur qui fut attribuée à l'impression pénible que lui avait laissée la scène effrayante du matin.

Enfin, à huit heures et demie du soir, Hélène et ses petites-filles se mirent au lit, et furent bientôt profondément endormies. Clara, sous prétexte d'achever une lecture intéressante, ne se coucha point. Un calme parfait régnait dans la maison; mais Valmore et Clara étaient bien loin de pouvoir se livrer aux douceurs du

repos. Ces deux cœurs, divisés par le sort, étaient réunis en ce moment par une agitation sympathique. La taille et la grâce de cette inconnue venaient de rappeler à Valmore celle qu'il voulait vainement oublier. Lorsqu'il dut croire que tout dormait dans la ferme, il s'abandonna sans contrainte à sa vive émotion : il se promenait dans sa chambre avec égarement. Chacun de ses pas retentissait jusqu'au fond du cœur de Clara. Sa démarche inégale et précipitée semblait peindre tout le désordre d'une âme violemment agitée. Il s'arrête brusquement contre la cloison, Clara tressaille. Elle n'est séparée de lui que par la mince épaisseur d'une planche; elle retient sa respiration, car elle entend celle de Valmore — Oui, dit-il d'une voix étouffée, cette funeste rencontre m'a bouleversé; elle produit sur moi l'effet terrible d'une apparition ! Infortunée ! poursuivit-il, Dieu, dans sa miséricorde infinie, a-t-il pardonné ton crime? es-tu dans le séjour d'espoir et de souffrance où l'âme se purifie? implores-tu la pitié des fidèles? Ton inconcevable barbarie m'a condamné à d'éternelles douleurs, mais je veux prier pour toi!... En disant ces paroles, il se jette à genoux. Clara, baignée de larmes, joint les mains et laisse échapper un soupir plaintif... Valmore, hors de lui, se relève en frémissant. — Est-ce une illusion! s'écria-t-il, ou cette âme repentante et purifiée correspond-elle avec la mienne? La mort a-t-elle rétabli l'harmonie entre nous?... A ces mots, il tombe sur une chaise, il écoute

avec saisissement, il n'entend plus rien; et, rappelant sa raison, il se persuade facilement que son imagination frappée a seule produit ce soupir si touchant qu'il a cru entendre. Clara, dans la crainte de prolonger et d'augmenter son égarement, avait eu le courage de se contenir. Elle resta immobile jusqu'au moment où elle entendit Yalmore appeler un domestique; alors elle s'approcha doucement de son lit, et elle se coucha. Mais l'idée de Yalmore ne lui permit pas de fermer l'œil un seul instant. Yalmore ne passa pas une nuit plus tranquille ; néanmoins une heure avant le jour, cédant à son profond accablement, il s'endormit. Alors un songe consolateur lui représenta Clara éblouissante de fraîcheur et de beauté, avec une physionomie céleste qui exprimait le bonheur le plus pur. Il se réveille en s'écriant : — Ma prière est exaucée î elle ne souffre plus ! elle vient d'entrer dans l'immortel séjour où la clémence éternelle réunit si souvent l'oppresseur repentant et la victime innocente. Me voilà donc délivré du tourment affreux de ne pouvoir penser à elle qu'avec horreur ! En s'abandonnant à cette illusion, il versait un torrent de larmes, et la réflexion ne lui ôta point une idée qu'il aimait et qu'il voulait conserver.

A la pointe du jour, on entra dans sa chambre, pour lui dire, de la part du duc d'Angoulême, de se trouver à neuf heures au quartier-général. Il se hâta de se lever, et lorsqu'il fut habillé, l'idée de cette inconnue, de cette

iso LE SIEGE

jeune Olympe, lui revint à l'esprit. — Nous combattrons sans cloute aujourd'hui, se dit-il; avant de quitter cette ferme peut-être pour toujours, avant d'aller verser du sang, je voudrais laisser ici une trace de bonté. Les maîtres de cette maison sont dans l'opulence; tout ce qu'on peut faire pour eux, c'est de les préserver de toute vexation. Mais cette jeune personne, qui n'est point de leur famille, offrons-lui les secours et la protection dont elle a peut-être besoin. Aussitôt Yalmore prend son écritoire, et il écrit avec rapidité le billet suivant :

« Je ne me suis pas permis une seule question sur « votre situation, car peut-être voulez -vous la cacher : « je respecte votre solitude, et je ne veux point vous « voir. Je sais seulement que vous êtes étrangère dans « cette famille,, et je suppose qu'habitante de La Ro- « chelle^ vous êtes venue vous réfugier ici, afin de vous « soustraire aux horreurs d'une ville assiégée. Puis-je « vous rendre quelque service? Parlez avec une entière « confiance à celui qui, surtout après cette offre, est « décidé à ne vous voir jamais.

« Réponse franche et prompte.

« Yalmore. »

Clara, en recevant ce billet, et en reconnaissant l'écriture de Yalmore, fut près de s'évanouir. Elle ouvre en tremblant cet écrit, et la plus douce, la plus délicieuse admiration succédant à la crainte, elle inonde le papier de ses larmes. Cependant il fallait répondre sur-lechamp, et Yalmore connaissait son écriture. A Vextré-

DE LA ROCHELLE. I8i

mité de sa chambre était un petit cabinet; elle y va en faisant signe à la jeune Honorine ( la fille aînée de Jerson) de la suivre. Elle s'enferme avec elle dans ce cabinet ; là, après lui avoir montré le billet de Valmore : — L'aventure d'hier, lui dit-elle, et tous ces gens armés qui remplissent la maison, m'ont causé un si grand trouble que je suis toujours saisie d'un tremblement universel qui ne me permettrait pas de pouvoir tracer une seule ligne. Vous avez une jolie écriture, ma chère Honorine, rendez- moi le service d'écrire sous ma dictée. Volontiers, répondit Honorine en prenant la plume que lui présentait Clara. Elle s'assit, et Clara, en rectifiant à mesure son orthographe, lui dicta cette réponse :

« Olympe vous regardera toute sa vie comme son « bienfaiteur. Si elle avait besoin de protection, elle ne « voudrait implorer que la vôtre!... En ne profitant « point de vos offres généreuses, elle vous remercie de « lui avoir procuré un nouveau sujet de reconnais- « sance. »

Ce billet augmenta le vif intérêt que Valmore prenait à cette jeune personne. Il le lut et le relut avec émotion. Ne voulant pas, en allant au combat, le garder sur lui, il le serra précieusement dans une cassette. Ensuite il sortit de sa chambre, alla rassembler sa troupe, se mit à sa tête et partit avec elle.

Clara apprit bientôt le départ de Valmore. Il avait laissé quelques bagages dans la ferme, en disant qu'il espérait revenir avant la nuit : mais on croyait qu'il al-

J82 LE SÏÉGE

lait combattre. La triste Clara se renferma dans son cabinet pour y pleurer en liberté. Elle se rappelait tout ce que Valmore avait fait pour elle, en la croyant un monstre ! Elle lui devait deux fois la vie : la première, en la préservant de la cruauté d'une populace furieuse, et ensuite en l'arrachant de l'échafaud. Sa générosité l'avait tirée d'un asile ignominieux ; enfin, il venait de lui sauver l'honneur. Oh ! que la reconnaissance est ardente, quand le bienfaiteur est aimé ! Comme on se plaît à compter les bienfaits! comme il est doux de pouvoir dire qu'ils sont inappréciables, et qu'on n'aura jamais la possibilité de s'acquitter !

En récapitulant ainsi les obligations qu'elle avait à Valmore, Clara tenait son billet, et le relisait de temps en temps, quoiqu'elle le sût déjà par cœur. ■ — Hélas! disait-elle, cet écrit si cher que sa main a tracé, et qui peint si bien son noble caractère, cet écrit si touchant que je conserverai jusqu'au tombeau, ne s'adresse point à la malheureuse Clara ; s'il savait que cette infortunée existe, il serait toujours généreux pour elle,, mais il la maudirait encore! Oh! que je bénis sa pieuse erreur! Du moins mon souvenir ne l'épouvante plus... En disant ces paroles, elle tenait toujours le billet de Valmore, qu'elle pressait contre son cœur. Tout à coup elle entend un bruit terrible, celui du canon. Elle frissonne. — Ciel! s'écrie- t-elle, un combat!... 0 Valmore! ô mon Dieu!... Elle fait un mouvement pour se prosterner et pour implorer le Dieu des armées; mais une pensée ac~

câblante la glace et la pétrifie. Est-elle digne encore de

prier avec confiance? Elle se rappelle qu'elle a promis au père Arsène de combattre un sentiment trop tendre pour un objet dont tout la sépare. Elle n'a pu éviter cette heureuse rencontre; mais, depuis vingt-quatre heures, ne s'est-elle pas volontairement occupée de lui sans réserve? Plus elle examine sa conscience, plus elle devient tremblante, plus sa crainte s'accroît : elle trouve au fond de son cœur tant de trouble, un penchant si vif et si tendre! Elle ne Pavait jamais connu, ce penchant jusqu'alors contenu, réprimé par la religion; elle venait de s'y livrer tout entière, et son effroi fut extrême en découvrant qu'elle aimait avec passion. — Quoi! dit-elle, depuis que je l'ai revu, je n'ai pu m'occuper que de lui! J'ai veillé, j'ai repoussé le sommeil pour y penser toujours! Durant cette nuit, où son image a toujours été présente à mes yeux, quelle affreuse tentation s'est offerte à mon esprit; lorsque je l'entendis prier pour moi, je fus au moment de me faire connaître et de tout révéler ! Ici le bruit du canon se fit entendre avec un éclat plus vif et plus redoublé. Clara jeta sur une table le billet de Valmore. — Pardonnez-moi, grand Dieu! s'écria-t-eile, une faiblesse irréfléchie; je vous promets de ne plus relire cet écrit, de le déposer pour jamais entre les mains du père Arsène, et d'éloigner de ma pensée un trop dangereux souvenir. — Cette promesse soulagea un peu son cœur oppressé; il lui fut possiblealors de prier avec espérance. La prière la plus

fervente, occupant toutes ses facultés intellectuelles, l'empêchait d'arrêter son imagination sur les dangers auxquels Valmore était exposé dans ce moment : mais le bruit redoutable du canon agissait physiquement sur elle; il la faisait frissonner et pâlir. Une sueur froide inondait son visage,, et bientôt ses forces l'abandonnant, elle tomba anéantie sur le plancher. Hélène, en entrant dans son cabinet, la trouva dans cet état. On la secourut, et l'on trouva assez simple que la frayeur d'un combat donné à peu de distance du village pût causer un tel saisissement à une personne si jeune et si sensible. On la porta sur son lit; toutes les femmes de la ferme se rassemblèrent dans sa chambre, où l'on dîna. Tout ce qu'on lui dit acheva de lui déchirer l'àme. On lui apprit que les assiégés avaient fait une sortie, attaqué les royalistes, et que Valmore commandait les troupes opposées aux rebelles. On ajoutait que les rebelles combattaient en désespérés, et que le combat, également opiniâtre des deux côtés, serait sûrement très sanglant. A trois heures, la canonnade durant toujours, on entendit le bruit des cloches, et l'on vint dire que c'était un appel à l'église, où tout le village allait se rendre afin d'y prier pour le succès des armes du roi. Clara retrouva des forces pour remplir ce devoir : elle se traîna à l'église avec tous les habitants de la ferme.

En sanctifiant tous les sentiments légitimes, la piété les entretient par l'occupation constante et réglée de la prière, et elle leur imprime le plus utile caractère de

DE LA ROCHELLE. Ls;>

stabilité. Le sujet fidèle s'attache davantage à son souverain, lorsqu'il peut croire que ses vœux pour lui ne seront pas stériles, et quand les pompes les plus solennelles de la religion lui rappellent sans cesse que son affection pour lui est un devoir sacré. C'est ainsi que la religion unit à son culte éternel celui de la reconnaissance; c'est ainsi qu'elle ennoblit la dépendance par l'amour et qu'elle console l'impuissance de s'acquitter soi-même sur la terre, par l'espoir d'obtenir du ciel la récompense due au bienfaiteur. Croyance admirable qui donne à la gratitude toute la générosité du plus parfait désintéressement, puisqu'elle n'agit et ne s'épanche que dans le secret le plus intime, et qu'elle n'a pour confident que la Divinité; croyance enfin qui rétablit une sublime égalité entre le riche et le pauvre, entre les infortunés et les maîtres du monde, par l'échange touchant des bienfaits et des bénédictions.

On resta près de trois heures à l'église. Du moins le chant des hymnes et des psaumes empêchait Clara d'entendre le bruit du canon; mais dans l'état où elle était, combien cet appareil religieux lui parut lugubre et funèbre! la tristesse peinte sur tous les visages, ces prières publiques chantées avec un accent lamentable, ces cierges qui brûlaient sans éclairer, l'obscurité de cette église gothique, tout portait au fond de son âme l'impression la plus douloureuse! Elle fondait en larmes, et néanmoins elle mêlait ses chants entrecoupés à ceux de la multitude; elle savait que la voix la plus gé-

missante est celle qui s'élève le mieux jusqu'au pied du trône de l'Éternel !...

Une demi-Heure après son retour à la- ferme, la canonnade cessa entièrement. On n'entendit plus rien. Le combat était fini, mais on en ignorait les résultats, et la cessation de ce bruit affreux ne parut à Clara que le silence profond de la mort. Elle se représenta le champ de bataille, ce champ qu'elle connaissait, et dans lequel elle avait cueilli les dernières fleurs de l'automne, maintenant souillé de sang et jonché de morts et de mourants!... Et Valmore! qu'est-il devenu? n'est-il pas blessé? a-t-il remporté la victoire? existe-t-il encore?... Ah! comment se peut-il que de telles pensées, de telles angoisses n'anéantissent pas notre frêle existence que souvent si peu de chose détruit? Mais nés pour souffrir, nous sommes puissamment armés par la nature contre les peines les plus déchirantes du cœur !

Bientôt on apprend de toutes parts que les troupes royales sont victorieuses, et que leur chef, que Valmore, couvert de gloire, n'a point reçu de blessures. A ces premières nouvelles, Clara éperdue n'ose pourtant se livrer à la joie; elle doute encore, et ce doute, qui lui laisse envisager un bonheur suprême, ajoute encore, s'il est possible, à l'amertume de la mortelle inquiétude qui lui reste.

Cependant, quoiqu'il fût nuit depuis longtemps , tout est en mouvement dans la ferme et dans le village.

Tout à coup les cloches recommencent à sonner, des cris de joie se font entendre; la troupe revient victorieuse, le vainqueur est à leur tête. Hommes, femmes, vieillards, enfants, tous s'élancent hors des chaumières pour courir au-devant de lui; le plus grand nombre porte des torches de paille allumée à la hâte, d'autres des lanternes; plusieurs vieilles femmes tiennent la lampe unique qui éclairait leur cabane. Le vénérable curé, suivi de son clergé, sort de son église qu'il n'avait point quittée depuis le commencement du combat ; à la lueur des cierges on voit s'élever la croix de bois autour de laquelle les villageois se rallient ; des chants religieux redoublent l'ardeur des acclamations publiques, car chacun de ces bons paysans, en criant vive le roi ! pensait honorer Dieu et croyait le prier.

Durant ce tumulte, que devint l'heureuse Clara? Elle est restée dans la ferme, gardienne de deux enfants au berceau, qui dorment paisiblement au fond d'une alcôve. Une vierge de plâtre, posée dans une niche, s'élève au-dessus des petits lits que la tendresse maternelle a placés sous sa protection; et c'est dans cet oratoire que, baignée de larmes délicieuses et prosternée entre les deux berceaux, Clara remercie Dieu avec tous les transports de la plus profonde reconnaissance : elle n'interrompt sa prière que pour bercer doucement et pour caresser les enfants lorsqu'ils se réveillent. Tableau charmant, où l'on voyait l'innocence à genoux et souriant à des anses.

Mais bientôt Clara se relève précipitamment : Honorine et sa sœur accourent et viennent lui annoncer que la troupe et le jeune héros qui la commande entrent dans le village. Clara voudrait illuminer la façade de la maison; Honorine la seconde dans ce dessein. On cherche, on rassemble toutes les chandelles de la maison, on les place à la hâte sur les fenêtres; ensuite Clara s'enfuit, et court se renfermer dans sa chambre. Valmore arrive, il entre dans la grande salle, il se voit entouré de toute la famille : l'un lui présente le grand fauteuil de la mère Hélène, l'autre lui apporte un verre du vin le plus vieux de la cave, tandis que Jerson et sa femme commandent à grands cris le souper pour Valmore, pour quelques officiers et les soldats. La mère Hélène conduit ces derniers dans une grange immense, qu'ils ont habitée déjà, et dans laquelle les servantes et les domestiques s'empressent de leur porter des vivres et du vin. Cinq ou six guerriers sont légèrement blessés; les jeunes filles frémissent en voyant du sang sur leurs habits; elles déchirent vingt fois plus de linge qu'il n'en faut pour panser leurs blessures... Toute la maison est dans l'agitation ; Jerson donne à la fois cent ordres différents et souvent contradictoires; les femmes volent à la cuisine^ ou redescendent à la cave; on va, on vient, on crie, on se heurte, plus d'une fois on se culbute : tout peint le zèle de la bienveillance, tout exprime la vénération pour ces braves guerriers. Cependant Yalmore jette un regard inquiet et curieux

dans tous les recoins de la salle; mais il cherche en vain, elle n'y est pas! Il approuve cette réserve. Elle est étrangère dans cette famille; et si jeune et si belle, elle doit se cacher dans une maison qui ressemble à un camp. Yalmore a fait des prodiges de valeur; tout le succès important de cette journée n'est dû qu'à lui; néanmoins sa tristesse est plus profonde que jamais; il ne peut même supporter la gaieté dans les autres ; il blâme avec sévérité celle que montrent en sa présence deux jeunes officiers. — Nous sommes heureux sans doute, dit-il, d'avoir fait triompher la bonne cause; mais ne devons-nous pas dés regrets aux braves compagnons que nous avons perdus ? Ah î le jour de la victoire est celui des larmes, même pour le vainqueur, s'il est humain. Et quels sont les ennemis que nous venons de combattre et d'exterminer? des hommes égarés, mais des compatriotes/... Qui de nous ne doit pas désirer que les rebelles rentrent dans le devoir, et que la clémence royale leur pardonne? En disant ces paroles, Yalmore se lève, il donne des ordres pour que tout le monde soit prêt le lendemain matin à sept heures, car on devait combattre encore et tenter un assaut. Clara n'apprit cette nouvelle qu'avec un extrême saisissement \ elle frémissait en pensant qu'elle allait éprouver encore le lendemain tous les tourments qu'elle avait soufferts dans cette journée si longue et si terrible. Elle entendit parler Yalmore, et le son de cette voix chérie la fit fondre en larmes. Elle se retira dans

son cabinet, décidée à y passer la nuit; elle prit le livre d'heures qu'elle tenait du père Arsène, et qu'elle avait lu dans sa prison la veille du jour où elle fut conduite à l'échafaud. — Ce livre, dit-elle, fit ma consolation et me donna toute la force dont j'avais besoin dans un moment où les plus braves ont quelquefois manqué de courage ou de résignation; mais il ne s'agissait que de ma vie : un être inutile et malheureux peut aisément faire ce sacrifice... Aujourd'hui, quelle différence ! . . .

Clara, ne voulant point s'arrêter à cette idée, ouvrit son livre et se mit à lire avec toute l'attention dont elle était capable; mais de temps en temps une larme brûlante tombait sur le papier. Tout le monde dormait; un calme profond régnait dans la ferme, lorsqu'à minuit Clara entendit du bruit; elle écoute.... C'était un homme à cheval qui s'arrêtait devant la ferme, et qui frappa doucement à la porte : on ouvre, et quelques minutes après, une servante accourt pour dire à Clara que le père Arsène vient d'arriver. Aussitôt Clara se précipite hors du cabinet pour aller recevoir son seul ami et le protecteur le plus chéri. Le père Arsène, en apprenant le siège de La Rochelle, avait tout arrangé pour voler au secours de sa famille et de Clara. Il avait eu de l'argent des dames de charité, et il venait offrir à Jerson de lui procurer un asile à Paris, et à Clara de la conduire en Allemagne, où l'on a déjà dit qu'il avait des parents du côté de sa mère, Jerson voulut rester

dans sa ferme; mais Clara ne laissa point échapper une occasion de faire à Dieu un sacrifice qu'elle regardait comme une expiation. — Je suis prête à vous suivre, dit-elle au père Arsène. ■ — Eh bien! ma fille, dit-il, dans ce cas il faut partir sans délai; on combattra au point du jour : profitons du calme de cette

nuit, partons A ces mots, Clara pâlit; elle pensait

que Yalmore irait à l'assaut, et qu'elle allait être '"un temps énorme sans avoir de ses nouvelles. Cependant elle n'hésita point; elle fit en pleurant ses adieux à Jerson et à sa femme, qui s'opposaient avec force à son départ. Mais on voyait que le père Arsène désirait vivement qu'elle prît ce courageux parti. Clara demanda seulement une demi-heure pour aller faire sa valise ; elle voulait surtout dire un mot à Honorine. Lorsqu'elle fut dans sa chambre, ses pleurs redoublèrent; elle était si près de Yalmore I Elle réveilla doucement Honorine et l'embrassa en versant un déluge de larmes : elle était heureuse d'avoir un prétexte de pleurer ! Elle conjura Honorine de lui écrire souvent et avec le plus grand détail. Elle répéta plusieurs fois cette phrase ; et, ne croyant pas encore que cela fut suffisant, elle osa eufin ajouter ces mots : et n'oubliez pas de me donner des nouvelles de mon libérateur î Honorine, désespérée du départ de Clara, promit de lui écrire sans cesse. Il fut convenu qu'elle remettrait ses lettres à Jerson, auquel le père Arsène laissait l'itinéraire de sa route.

Clara, prête à descendre, se retourna vers la cloison qui la séparait de Yalmore ; et, levant au ciel des yeux noyés de larmes, elle implora tous les secours célestes pour celui qu'elle allait quitter et qu'elle ne reverrait peut-être jamais! Son cœur se déchira en sortant de cette chambre; et quand elle reparut dans celle de Jerson, on fut effrayé de sa pâleur. Jerson et sa femme lui donnèrent toutes les bénédictions de l'affection la plus tendre; car elle était adorée dans cette maison, dont elle avait fait l'admiration et les délices par ses vertus, sa douceur et le charme de son caractère et de ses manières. Le père Arsène mit sur les épaules de Clara un grand manteau de bure noire avec un capuchon; ensuite il l'arracha de la ferme, la fit monter à cheval en croupe derrière lui, et partit ainsi avec elle. Le bon religieux, avant même d'arriver à la ferme, avait su que Valmore l'habitait, et il éprouvait une joie sensible d'enlever Clara à tous les dangers actuels de cet asile. A peine Clara fut-elle hors de la ferme, qu'elle sentit un calme délicieux renaître dans son âme : pouvoir suprême d'une conscience satisfaite ! Le cœur se brise en formant le projet d'un sacrifice vertueux qui nous arrache à ce qui nous est cher; mais, quand le sacrifice est fait, une voix intérieure et divine, en nous approuvant, nous fortifie, nous console et nous élève au-dessus de nous-mêmes.

Clara n'éprouve plus que de l'attendrissement; elle regarde avec ravissement ce ciel étoile : cette contem-

plation ramène en foule dans son imagination toutes les douces pensées de l'espérance. En s'éloignant volontairement de ce qu'elle aime, elle ose compter sur la protection divine; elle croit assurer la vie de Valmore. Elle gardait un profond silence. — - Ma fille, lui dit le saint religieux, n'avez-vous pas peur, au milieu de la nuit, dans un pays plein de soldats? — Non, mon père, répondit Clara, je ne crains rien avec vous ; je me rappelle notre voyage sur le Rhône î... D'ailleurs, clans ce moment, je suis satisfaite de moi-même. — C'est sans doute un motif de confiance; mais vous ne pensez pas, ma fille, que l'innocence doive toujours trouver sa récompense sur la terre? — Oh ! non, mon père; car si cela était ainsi, on n'aurait aucun mérite à faire son devoir. — Oui, il fallait, pour donner du prix à la vertu, qu'elle n'eût quelquefois en ce monde que la religion pour refuge, que Dieu pour consolateur; il fallait que le vice y fût aussi quelquefois impuni. Mais en même temps la sagesse éternelle a voulu que ces exceptions, nécessaires au mérite de nos actions, fussent néanmoins assez rares pour qu'il fût impossible de méconnaître que la route du devoir est toujours la plus sûre et la meilleure , et que les voies de l'iniquité conduisent presque infailliblement dans un profond abîme. Enfin, rappelez-vous cet oracle de l'Esprit-Saint : « Point de paix pour Limpie. » En effet, vous verrez toujours que, si la Providence tolère quelquefois la prospérité du méchant, elle ne permet jamais son bonheur. Comme

le vénérable religieux prononçait ces paroles , on se trouva près d'un poste militaire. Clara montra quelque frayeur. Le père Arsène la rassura en lui disant qu'il avait pris toutes les précautions nécessaires à la sûreté de leur voyage. Il n'était parti de Paris que muni des plus puissantes recommandations pour le duc d'Angoulême. Avant de se rendre à la ferme, il avait fait parvenir à ce prince une lettre de la reine-mère ; et, d'après cette lettre, le prince avait fait expédier les ordres les plus formels de laisser passer ce religieux, et de lui accorder toute protection.

Clara et son vertueux guide ne s'arrêtèrent qu'au point du jour pour prendre du repos dans une chaumière; au bout de quelques heures ils se remirent en route ; le soir ils traversèrent une petite ville , où ils trouvèrent une diligence prête à partir, qui les conduisit à la frontière qu'ils voulaient passer pour se rendre en Allemagne. Le reste du voyage fut aussi heureux. Ils arrivèrent au mois de décembre dans la belle capitale desétats de l'électeur de***, l'un des plus puissants princes de l'Allemagne. Clara avait plus d'une fois entendu parler de cette ville, car c'était à cette cour que Montalban avait passé une partie de sa jeunesse. Ce souvenir attrista Clara; elle était rassurée cependant sur la crainte de rencontrer son père, car elle savait que des dettes et de mauvaises affaires lui ôtaient toute possibilité de reparaître dans ce pays. Ce scélérat, pour les mêmes raisons, s'était sauvé de France; il avait passé

DE LA ROCHELLE. m

en Angleterre peu de temps après l'évasion de Clara du château de Rosmal , emportant avec lui une inquiétude de moins, par la certitude qu'il croyait avoir de la mort de sa malheureuse victime.

Le père Arsène remit Clara, toujours sous le nom d'Olympe, entre les mains d'une vieille veuve, cousine germaine de feu sa mère. La bonne veuve, bien dévote, bien charitable , un peu grondeuse , très économe et d'une extrême rigidité, reçut Clara comme une orpheline chassée de La Rochelle par la guerre, et surtout par les persécutions exercées contre les catholiques. Marcelle (c'était le nom de cette veuve) était riche, mais elle voulait à la fois faire de bonnes actions et amasser beaucoup d'argent, deux choses fort difficiles à concilier, et que Marcelle trouvait le moyen d'accorder assez bien. Elle ne se refusait à aucune charité, mais elle donnait très peu, en disant : — Je dois me réserver des fonds pour des charités à venir. Elle poussait si loin cette prévoyance, que le trésor grossissait prodigieusement tous les ans ; cet argent des pauvres futurs était si sacré que Marcelle en détachait bien difficilement une petite partie pour les pauvres présents. Elle n'en détacha rien pour Clara; car il fut décidé qu'elle se bornerait à la loger et à la nourrir, et que Clara emploierait à son entretien le produit de son travail.

Le père Arsène, après un repos de deux jours, retourna en France, laissant Clara fort attristée de sa nouvelle situation, et regrettant vivement la ferme où elle

avait passé de si paisibles jours. La maison de Marcelle était composée d'une cuisinière, d'un domestique, d'une servante et d'une vieille ménagère , qui offrait en toutes choses la caricature la plus outrée de sa maîtresse, car elle était mille fois plus avare, plus chagrine et plus acariâtre que Marcelle, et sa bigoterie était excessive. Marcelle, qui ne voyait dans cette vieille fille que ses propres qualités portées au dernier point de perfection, avait pour elle une profonde vénération et l'affection la plus tendre. La ménagère entretenait sa confiance aveugle en désespérant les domestiques, contre lesquels elle criait sans relâche durant toutes les matinées, et surtout en les accusant de déprédations et de friponneries. Elle joignait à ce zèle ardent une extrême flatterie pour sa maîtresse , une impertinente causticité avec toute autre personne, à l'exception du directeur de Marcelle , qui était aussi le sien , et pour lequel elle avait les attentions les plus recherchées.

La société de Marcelle n'était pas plus aimable que son intérieur : elle se réduisait à deux ou trois demoiselles de cinquante et soixante ans, à quelques hommes de cet âge, et au chanoine directeur. Quand ces personnes étaient rassemblées, on causait en allemand, et l'on jouait. Clara, toujours dans le salon, restait ci son métier. On la regarda les premiers jours avec plus d'étonnement que de bienveillance; ensuite on parut à peine s'apercevoir qu'elle fût dans la chambre. Marcelle n'avait jamais été jolie ; elle éprouvait naturellement

une sorte d'aversion pour toutes les belles personnes.

Elle n'aimait pas Clara, qui d'ailleurs déplaisait à la ménagère, qui ne voyait en elle qu'un surcroit de dépense. Cependant Marcelle, ayant dans son quartier la réputation de parler parfaitement le français, n'était pas fâchée de cultiver ce talent un peu rouillé, en causant avec Clara lorsqu'elle n'avait pas de monde. Marcelle avait un accent si dur, une prononciation si étrange ,, elle employait des expressions si peu usitées ou si triviales, que son langage était également inintelligible et comique; et, pour achever d'en compléter le ridicule, elle ne parlait jamais à Clara que d'un ton emphatique et solennel pour débiter les lieux communs les plus usés sur la fragilité de la beauté, et sur les devoirs d'une jeune personne. Au milieu de ces sermons, Clara, malgré sa mélancolie habituelle, eut le malheur de sourire plus d'une fois, ce qui produisit de fâcheuses scènes : un jour surtout, Marcelle éprouva une si vive indignation, que ne trouvant point en français de termes pour l'exprimer, elle gronda Clara en allemand, mais avec un ton et un accent si terribles, que la pauvre Clara fut plus effrayée que si elle eût compris ce qu'on lui disait.

Sans le travail le plus assidu, Clara eût succombé à l'ennui qui régnait dans cette maison. Elle ne sortait que pour aller avec Marcelle à l'église; alors elle rabattait une grande coiffe noire sur son visage : ainsi, malgré l'éclat de sa beauté, elle resta entièrement éloignée dans

la ville et même dans son quartier. Cependant la perfection de ses broderies, déposées dans quelques boutiques pour les vendre , lui donna au bout de deux mois de la célébrité. Cet art n'était point cultivé dans cette partie del'Allemagne. Ces broderies parurentdes chefs-d'œuvre qui excitèrent l'admiration de toutes les dames de la cour et de la ville : on prit des informations, et Ton sut que cette excellente brodeuse était une jeune Française nommée Olympe, qui demeurait chez la veuve Marcelle.

Un matin, la brillante voiture de la jeune comtesse de Kleben s'arrêta à la porte de Marcelle : toute la maison fut en rumeur au nom de la comtesse. C'était une dame de la cour, belle-fille de la grande-maitresse, ancienne gouvernante de la princesse Euphémie, fille chérie de l'électeur. La comtesse ne descendit point; elle était dans sa voiture avec un vieux seigneur de la cour, chambellan de l'électeur. Elle fit prier Clara de descendre et de venir lui parler dans sa voiture. La légèreté de ce message déplut à Clara, et elle refusa nettement de descendre; mais Marcelle, toujours prête à la contrarier, lui commanda impérieusement de se rendre aux ordres de madame la comtesse de Kleben, quoiqu'on fond elle trouvât fort mauvais que la comtesse ne vînt pas dans son salon s'adresser à elle pour les lui donner. Clara soupira, mais elle obéit. Elle descend lentement, elle arrive auprès de la voiture, on ouvre la portière, elle monte sur le marche-pied , elle entre dans la voiture et s'assied sur le devant d'une immense berline. D'un air glacial elle

attend qu'on lui parle, en prévenant seulement qu'elle n'entend pas l'allemand. Au lieu de lui parler, on la regarde; on l'examine avec l'expression de la plus vive surprise. Le vieux seigneur surtout paraissait confondu. Après beaucoup d'exclamations, il adressa la parole en allemand à la comtesse; celle-ci répondit avec un air et un ton dédaigneux; enfin elle rompit cet entretien en questionnant Clara sur le prix de ses broderies et en lui commandant un habit de cour. Ensuite on rouvrit la portière, et Clara quitta la comtesse en se promettant en secret de trouver un prétexte de ne point travailler pour une personne dont les manières avaient si peu de douceur et de politesse. Marcelle, qui regrettait de n'avoir pas reçu la visite de la comtesse, sut gré à Clara du mécontentement qu'elle lui montra, et elle passa le reste de la matinée à faire des réflexions critiques sur les gens de la cour. Le lendemain matin, le vieux chambellan, qui la veille avait accompagné la comtesse, fit demander à Marcelle un moment d'entretien particulier qui lui fut accordé sur-le-champ. Ce chambellan, qui s'appelait le baron de***, et dont le nom et la faveur auprès de l'électeur étaient fort connus, fit beaucoup de questions sur la naissance, le caractère, les mœurs et la conduite de Clara. Marcelle, incapable démentir et de nuire, rendit les meilleurs témoignages de Clara, non sans faire valoir de son mieux la bonté qu'elle avait eue de recueillir une jeune orpheline bien née, remplie d'innocence et de vertu, et chassée de son pays par les guerres civiles. Le baron

alors pria Marcelle de lui confier Clara pour la mener au palais, parce que l'électeur voulait la voir et devenir son protecteur. A ces mots, Marcelle éveillée va chercher Clara, et, avec un ton caressant qu'elle n'avait jamais eu, elle lui annonce cette grande nouvelle. Clara ne sait si c'est un bonheur ou un nouveau piège de la fortune; elle n'éprouve que de Fétonnement et de l'inquiétude, mais elle se laisse entraîner ; on la remet aux mains du chambellan, qui la fait monter dans sa voiture, et l'on part pour se rendre au palais. On y arrive : le chambellan prend la main de la timide Clara ; il la conduit avec rapidité par de petits corridors et des escaliers dérobés, et bientôt Clara se trouve dans les petits appartements de l'électeur. Ce prince était seul, assis devant un bureau : son seul aspect rassura Clara, car la bonté se peignait sur tous ses traits; et son âge avancé, ses cheveux blancs, et la noblesse de sa figure, en rendaient l'expression aussi touchante que respectable. Clara s'inclina profondément, et resta debout; sa timidité, son émotion, sa rougeur, ajoutaient à sa beauté un charme particulier et un éclat éblouissant. L'électeur la regarda fixement, et ses yeux se remplirent de larmes... Clara, plus émue que jamais, ne savait que penser, lorsqu'elle s'aperçut que le prince et le chambellan comparaient sa figure à celle d'une jeune et charmante personne représentée dans un tableau vis-à-vis de l'électeur. Elle comprit alors qu'on lui trouvait une ressemblance frappante avec un objet qui intéressait

vivement l'électeur ; un instant de réflexion lui fit deviner que cet objet était la princesse Euphémie, fille de l'électeur. Clara, sachant que la princesse était âgée de quarante ans, imagina facilement que le portrait avait été fait dans sa première jeunesse. Le chambellan, qui venait de recevoir de l'électeur l'ordre d'aller chercher la princesse, sortit, et Clara se trouva tête à tête avec l'électeur. Ce prince, du ton le plus affectueux, ordonna à Clara de s'asseoir. — -Vous devez être surprise, lui dit-il en souriant, de l'effet que produit sur moi votre vue; mais vous ressemblez si parfaitement à ce qu'était ma fille à votre âge, qu'il ne m'est pas possible de vous contempler sans attendrissement : je rajeunis en vous regardant; je revois ma fille dans la première fleur de sa jeunesse, et c'est retrouver mes beaux jours ! . . . Cette ressemblance, vos malheurs, le témoignage que rend de vous une personne de la vertu la plus austère, tout vous assure ma protection et mon amitié : je vais moimême vous présenter à ma fille, et je désire que vous restiez auprès d'elle. Clara montra son étonnement et sa reconnaissance par la douce expression de sa physionomie et de son maintien. L'électeur, les yeux attachés sur elle, ne se lassait point du plaisir de la regarder, lorsque la porte s'ouvrit, et l'on vit paraître la princesse s'appuyant sur le bras du chambellan. Clara se lève : la princesse, prévenue par le chambellan , s'arrête un moment; elle regarde alternativement son portrait et Clara, puis elle dit : —En effet, c'est son portrait beau-

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coup moins beau qu'elle !... A ces mots, elle s'avance, prend Clara par la main, et, avec toute la grâce de la bonté la plus aimable, elle l'embrasse. Clara éprouva pour cette princesse quelque chose de si tendre, qu'elle ne put retenir ses pleurs. Elle fut honteuse de ce mouvement , et voulut vainement le dissimuler ou le contenir. Euphémie partagea son attendrissement et la serra dans ses bras; toutes deux fondirent en larmes. Cette scène inattendue toucha vivement l'électeur. — Ma fille, dit-il, je voulais vous demander vos bontés pour cette jeune orpheline; mais il me semble qu'elle n'a nul besoin auprès de vous de ma protection. Chargez-vous de son sort; et, pour que la ressemblance entre vous soit plus intéressante encore, puisse son àme ressembler à la. vôtre ! Euphémie soupira. Elle remercia son père par un regard plein de tendresse et de mélancolie. Après un court entretien, la princesse prit congé de son père, et tenant toujours Clara sous le bras, elle sortit et l'emmena.

Euphémie avait encore de beaux traits, une physionomie pleine d'expression, et le charme inexprimable de son maintien et de ses manières aurait suffi seul pour fixer sur elle tous les regards et pour lui gagner tous les cœurs; mais une grande maigreyr, une pâleur extrême, en rendant sa figure plus intéressante, en effaçaient entièrement l'éclat qu'une belle personne peut avoir encore à cet âge. Une tristesse habituelle et profonde décelait en elle un chagrin secret, que les uns

attribuaient à la délicatesse de sa santé, et les autres au regret d'avoir refusé un trône pour consacrer sa vie à son père et pour ne le jamais quitter.

Euphémie, malgré la droiture parfaite de son caractère, n'était pas à l'abri d'un malheur inévitable pour les princes, celui de prendre quelquefois des préventions injustes ; car, à moins d'un intérêt de cœur, il est impossible de s'appliquer constamment à discerner la vérité de la calomnie, à tâcher d'approfondir si l'accusateur est exempt de haine ou d'envie. Il est même à remarquer que ce sont précisément les meilleurs princes qu'il est le plus facile de prévenir défavorablement. Avec eux on n'est pas obligé d'employer des calomnies atroces, et par conséquent suspectes. De légers traits suffisent; tout ce qui blesse, non seulement la probité, mais la délicatesse, leur inspire un mépris que des âmes moins élevées ne sauraient éprouver. A leur cour, la calomnie, moins odieuse en apparence, y est plus commune, plus insinuante et plus dangereuse; elle y parvient mieux à son but, en cachant sa noirceur sous des formes si nonchalantes et si adoucies, qu'elle ressemble à peine à la médisance. Mais Euphémie savait aimer, et lorsqu'il s'agissait de ses amis, tout l'art profond de nuire, si perfectionné dans les cours, était inutile avec elle. Alors elle voyait toutes les ruses de la malignité, elle en devinait tous les motifs, Son amitié semblait s'accroître par les efforts que Ton faisait pour la détruire, et elle se plaisait à en multiplier publiquement les preu-

ÏM LE SIEGE

ves. Elle emmena Clara dans son cabinet, et elle y resta seule avec elle près de trois heures. Clara, pour abréger les questions et pour éviter de faire des mensonges détaillés, se contenta de dire qu'ayant toujours été, dès son enfance, dans un couvent, elle n'avait point connu ses parents; que, dès les premiers troubles de La Rochelle, le vénérable père Arsène l'avait conduite dans une ferme aux environs de la ville,, et qu'ensuite il l'avait menée en Allemagne. La manière dont elle parla du père Arsène et de la famille de Jerson charma la princesse, qui, dès ce premier entretien, prit une si vive affection pour Clara qu'elle résolut au fond de son cœur de lui tenir à jamais lieu de mère. Cette nouvelle intimité fit une grande sensation à la cour; elle n'eut l'approbation d'aucune des dames attachées à la princesse ; elle déplut surtout à la grande-maîtresse, la baronne de Kleben, qui, en particulier, gronda très sèchement sa belle-fille qui, sans le vouloir, avait été (par sa visite faite avec le chambellan) la première cause de cette singulière faveur. La jeune comtesse n'avait pourtant rien à se reprocher à cet égard : elle s'était bien gardée de vanter la grâce et la beauté de Clara, elle niait même sa ressemblance avec la princesse; mais le témoignage du chambellan avait suffi pour intéresser l'électeur et pour exciter sa curiosité.

La baronne de Kleben, âgée de cinquante-cinq ans, était la femme de son âge qui pouvait le plus justement se vanter d'avoir le moins changé depuis vingt-cinq

ans. Elle avait conservé tonte l'ardeur, toute l'activité pour nuire à ceux qu'elle craignait, toute l'ambition, toute la frivolité, toutes les prétentions des jours les plus brillants de sa jeunesse. Sa maison était la plus fastueuse et la plus élégante de la cour. On lui répétait régulièrement trois fois la semaine, à ses grands soupers, qu'elle avait Pair d'être la sœur de sa belle-fille; comment douter d'une chose aussi généralement reconnue! Aussi la baronne se coiffait-elle toujours avec des roses ; quatre heures de toilette et douze heures consacrées à la représentation et à l'intrigue, tel était, depuis près de trente ans, l'emploi constant de ses journées. Naturellement caustique, médisante, envieuse, elle cachait sa malignité sous un faux air de gaieté ; elle calomniait en riant, et son sourire amer était toujours un sarcasme. Toute célébrité dans les autres lui déplaisait, celle de l'esprit surtout; mais elle était de bonne foi sur ce point seulement; car? indépendamment de tout sentiment d'envie, elle pensait qu'une personne d'un esprit supérieur était la plus dangereuse de toutes les créatures, comme devant être la plus ambitieuse, la plus féconde en ruses, en artifices, et la plus profonde en duplicité. Le génie n'était à ses yeux qu'un moyen de parvenir, et que la puissance redoutable d'exterminer ses concurrents. Ennemie de toutes les réputations éclatantes, elle ne louait jamais que la médiocrité, et même elle la protégeait vivement lorsqu'elle se trouvait en rivalité avec un grand talent. Quant à ses manières

habituelles, elles étaient glaciales, impertinentes avec toutes les personnes qui ne jouissaient pas d'une grande faveur ou d'une grande fortune ; sa politesse n'était jamais fondée que sur l'intérêt ou sur la vanité. Une personne de ce caractère ne pouvait être aimée d'Euphémie ; mais cette dernière avait néanmoins pour la baronne tous les égards dus à son ancienne gouvernante, qui, depuis la mort de rélectrice et celle de l'épouse du prince héréditaire, occupait la première place de la cour.

Clara s'attacha si tendrement à la princesse, qu'elle cessa de regretter la ferme de Jerson. Honorine lui écrivait quelquefois : avec quelle avidité Clara parcourait ces lettres pour y trouver un nom chéri!... On lui mandait que Valmore ajoutait chaque jour à sa gloire par de nouveaux exploits, et que la famille de Jerson, toujours aussi généreusement protégée par lui, jouissait d'une paix profonde. Clara avait déposé entre les mains du père Arsène le billet de Valmore, mais elle pouvait garder et relire les lettres d'Honorine, et c'était une consolation.

Euphémie ne donna à Clara aucun rang à la cour et même aucun titre, puisqu'elle n'aurait pu en avoir qu'un subalterne, dans une cour qui n'admettait que des femmes de la plus haute naissance. Mais Clara fut logée dans l'appartement même de la princesse ; elle ne parut ni aux fêtes, ni aux cercles, elle resta dans l'intérieur intime de la princesse, enfermée tète à tête avec elle une partie des journées, et admise dans les petits

appartements de l'électeur, où la princesse, allant toujours sans clames, ne menait que Clara; et le reste du temps, quand la princesse était en représentation ou au spectacle, Clara restait seule dans son cabinet, occupée à lire ou à broder pour Euphémie.

Cette vie sédentaire et retirée convenait parfaitement à Clara. Plus d'une fois la princesse voulut lui procurer quelque dissipation et la mener au spectacle dans une loge grillée, mais Clara s'y refusa constamment; et son goût pour une solitude absolue, réuni à tant de jeunesse et de beauté, porta au comble l'estime de la princesse pour elle, d'autant mieux qu'Euphémie connut aisément que ce mépris de toute vanité et cet amour de la retraite étaient fondés sur la base solide de la plus haute piété. Clara ne voyait jamais d'hommes, à l'exception de l'électeur, du prince héréditaire, frère aîné d'Euphémie, et du vieux chambellan, son premier protecteur ; c'était la seule personne attachée à la cour qui se trouvât quelquefois chez le prince quand Euphémie s'y rendait en visite. Les jours où le prince soupait dans ses petits appartements, Clara se retirait avant l'arrivée des personnes qu'il admettait dans sa société intime. Ainsi les seigneurs de la cour n'avaient pu l'entrevoir qu'à la dérobée, mais c'en était assez pour être aussi charmés que surpris de sa grâce et de sa beauté. En vain les dames de la cour, et surtout la baronne de Kleben, qui avaient vu plus longtemps Clara chez la princesse, soutenaient qu'elle n'avait que de l'éclat,

qu'elle n'était belle qu'au premier coup d'œil, et que sa figure avait mille défauts ; on n'en fut pas moins persuadé que cette jeune Olympe était la plus belle personne qui eût encore paru à la cour. L'envie et la malignité essayèrent alors de découvrir quelques taches dans la vie de cette nouvelle favorite : on prit des informations dans le quartier de Marcelle, et Marcelle ellemême fut interrogée; mais toutes ces recherches n'aboutirent qu'à prouver que Clara était en effet une orpheline remplie d'innocence et de piété, qui n'avait quitté son couvent que pour venir chercher un asile en Allemagne chez la parente du religieux son protecteur. Il fallut se borner à saisir tous les moyens de rabaisser sa personne et de lui donner des ridicules. Rien n'était plus difficile. On ne pouvait dire qu'enivrée de sa faveur, elle promettait sa protection, et qu'elle se vantait de mener la princesse, et même l'électeur, sur lequel Euphémie avait un ascendant suprême. Clara ne voyait personne, et lorsque la baronne se trouvait avec elle dans le cabinet d'Euphémie, Clara travaillant, et les yeux baissés sur son métier, gardait un profond silence. Si la baronne lui parlait, elle répondait d'un ton doux et respectueux, mais avec la plus extrême brièveté. On prit le parti de dire qu'elle était la personne du monde la plus bornée, et qu'en même temps elle avait un orgueil, une hauteur et une suffisance qui perçaient dans tous ses mouvements. On nia sa faveur; car les courtisans croient que la rendre douteuse dans l'opinion des autres, c'est

presque l'annuler, parce qu'ils envient bien moins l'estime des princes que les hommages qu'elle procure. On soutint qu'Euphémie ne regardait Clara que comme une ouvrière assidue, dont le travail lui plaisait : on affecta même, en parlant d'elle, de ne la désigner que sous le titre de la brodeuse de la princesse.

Tout se sait à la cour; les choses confiées dans les plus petits comités, sous le sceau de la confiance la plus intime, parviennent en peu de temps à l'oreille des princes : une rivalité passagère suffit souvent pour rompre des liaisons de convenance, et ces ruptures produisent toujours quelques délations secrètes. Euphémie apprit donc avec certitude, au bout de deux ou trois mois, de quelle manière on parlait de cette jeune personne qui lui devenait tous les jours plus chère. Elle se promit de la venger avec éclat. Les fêtes qu'on lui donnait chaque année pour célébrer le jour de sa naissance lui en procurèrent bientôt l'occasion. Ces fêtes duraient trois jours; l'électeur et le prince héréditaire faisaient avec solennité tous les frais des deux premiers, et c'était une personne de la cour qui donnait la troisième fête, dont la princesse exigeait que toute étiquette fût bannie. La baronne devait, cette année même, avoir l'honneur de donner cette dernière fête, et, par conséquent, de recevoir chez elle l'électeur et ses enfants. Ce jour arrivé, Clara, malgré sa résistance, sa répugnance extrême et sa timidité, fut obligée de se laisser parer magnifiquement : on la revêtit

d'une robe d'étoffe d'argent; on passa une superbe chaîne de pierreries sur son sein toujours modestement couvert d'une double gaze; on entrelaça des diamants dans ses beaux cheveux; ensuite la princesse la conduisit en triomphe chez la baronne de Kleben. Clara,, dans son éblouissante parure, éprouvait un tel serrement de cœur, qu'il lui fallut le plus grand empire sur elle-même pour l'empêcher de fondre en larmes : cette robe brillante et blanche lui rappelait celle qu'elle avait essayée, et qu'elle aurait portée le jour de ses noces !... D'ailleurs, en songeant que son vrai nom, fameux dans toute l'Europe par un forfait sans exemple, était partout en horreur, il lui semblait, malgré son innocence, qu'elle usurpait la tendresse de cette princesse sensible et bienfaisante. Elle rougissait de ses bontés, sa faveur n'était pour elle qu'un poids accablant, et qu'un pénible sujet d'inquiétude; car privée par un destin cruel et bizarre de la douce sécurité de la vertu, elle craignait mortellement l'éclat et le grand jour. Elle ne jouissait pleinement de son innocence que seule avec Dieu; elle retrouvait dans le monde toutes ces idées nécessaires à la société, qui font de notre nom une partie de nous-mêmes si essentielle , que la calomnie ne peut l'attaquer sans nous blesser profondément. Alors, en aigrissant le ressentiment naturel causé par l'injustice, la conscience la plus pure ajoute peut-être quelquefois à nos maux; elle ne les calme et ne les dis-

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sipe entièrement que loin des yeux de tous les hommes. Cependant Euphémie monte en voiture seule avec Clara; on se rend chez la baronne, on arrive, la baronne et toutes les dames viennent recevoir la princesse sur le haut de l'escalier et, en l'apercevant appuyée sur le bras de Clara, on reste pétrifié. Les compliments,, les remerciements d'usage expirent sur les lèvres tremblantes de la baronne; elle rougit, pâlit, balbutie, perd la tête. Quel événement ! la brodeuse de la princesse admise dans une fête, à la vérité sans étiquette, mais où Ton n'a rassemblé que des femmes qui, par leur naissance, peuvent entrer dans tous les chapitres d'Allemagne; la brodeuse de la princesse, mille fois plus belle, plus majestueuse, plus éclatante que toutes ces grandes dames!... Tandis qu'on s'étonne, qu'on envie, qu'on murmure tout bas, Euphémie s'avance et dit à la baronne en souriant et en lui montrant Clara : — N'êtesvous pas surprise de la voir à une fête, elle qui jusqu'ici a refusé de paraître à toutes celles de la cour? — Oui, madame, répondit la baronne, je suis très surprise. — Je m'y attendais, reprit Euphémie; mais devant ne trouver ici que mes amis, j'ai voulu y mener ma fille adoptive. En disant ces paroles, Euphémie poursuit sa marche, et, suivie d'un nombreux cortège et tenant toujours Clara sous le bras, elle entre dans une salle superbement décorée, dont toutes les fenêtres ouvertes donnaient sur un jardin illuminé. Clara (quoiqu'elle dansât parfaitement) avait annoncé

qu'elle ne dansait point. La princesse s'assit dans un fauteuil ; elle fit placer Clara sur une banquette à côté d'elle, et le bal commença.

La princesse jouissait délicieusement de l'un des plus doux plaisirs du pouvoir souverain et de la grandeur, celui d'élever ce qu'on aime, de donner au mérite des marques publiques d'estime, de faveur, et d'humilier, de confondre les intrigants et les envieux. Combien d'ennemies cette brillante soirée fit à Clara î Les coquettes, les ambitieuses, toutes les mères qui avaient des filles de cet âge, et qui, en calculant leurs quartiers de noblesse, ne concevaient pas que la princesse, voulant adopter une jeune personne, eût fait un tel choix. Le tourment de la haine et de l'envie fut porté au comble par l'admiration de tous les hommes. Tout le monde aussi fut frappé de l'étonnante ressemblance d'Euphémie et de Clara; les vieux seigneurs surtout crurent revoir la princesse à l'âge de dixhuit ans, quoiqu'ils trouvassent en secret que Clara était infiniment plus belle que ne l'avait jamais été la princesse.

L'électeur et le prince héréditaire arrivèrent à l'heure du souper : rien ne manqua au triomphe de Clara ; ces deux princes s'occupèrent d'elle avec l'air tle la plus flatteuse intimité, et l'électeur la fit mettre à sa table. Au milieu de tous ces honneurs, Clara mélancolique, mais simple, douce, obligeante, parla peu, répondit toujours avec grâce, souvent avec esprit; son maintien

fut parfait, sa reconnaissance pour les princes eut l'expression convenable de respect, et la dignité personnelle qui préserve de l'exagération et de l'enivrement. Sa politesse avec les courtisans ne ressembla point à l'affabilité qui ne convient qu'aux princes, et qui n'est dans les particuliers que de l'impertinence et de la fatuité; elle n'eut avec aucune femme une contenance froide et dédaigneuse ; elle ne prit point avec quelques personnes les airs protecteurs d'une favorite qui veut plaire : elle fut constamment noble, naturelle, aimable. On remarqua qu'elle n'affecta pas une seule fois de parler à l'oreille de la princesse, ou de lui dire quelques mots à demi-bas. Elle charma tous ceux qui n'étaient pas décidés d'avance à la haïr.

La princesse et Clara quittèrent la fête un peu avant minuit. Elles retournèrent à un quart de lieue du château de la baronne, dans une maison de plaisance de l'électeur, où la princesse devait passer tout l'été- On était aux premiers jours du mois de juin. La nuit était si calme et si belle, que lorsque Clara fut déshabillée, elle descendit seule dans un petit bois de peupliers, enfermé dans l'enceinte du jardin particulier de la princesse. Elle s'assit, à l'extrémité du bois, sur le bord d'un bassin entouré de mousse, et ses yeux se fixèrent sur un canal assez éloigné, mais qui, réfléchissant les rayons de la lune, formait au milieu d'une allée de jeunes saules un long sillon de lumière. Le bois, les eaux, la nature entière, tout est muet et tranquille,

21i LE SIÈGE

Clara après cette fête bruyante jouissait avec délices du calme et du silence! — Que je suis bien ici ! se disaitelle ; je ne sens plus le poids du nom fatal que je porte, et l'inquiétude du mystère qui doit toujours envelopper ma triste existence! Seule avec Fauteur de l'univers, je suis Clara sans rougir! Oh! combien je vous envie, solitude heureuse du désert, lieux paisibles où des âmes pures et religieuses ont trouvé la ravissante image du ciel/ La majesté de Dieu remplit seule votre immense étendue, et les échos de vos grottes et de vos rochers n'ont répété que les louanges de l'Éternel! Terre fortunée, dédaignée par l'ambition humaine, les sueurs du pauvre ne vous ont point arrosée, vous n'êtes point souillée de sang ! Ah ! restez à jamais sans culture, afin qu'il y ait encore un asile sur la terre pour l'innocence opprimée ! Hélas ! la première charrue qui traça le premier sillon, ouvrit en même temps la route de l'industrie et celle de l'avarice et du crime !... Que ne puis-je aller m'ensevelir dans ces saintes retraites où mon imagination m'a transportée tant de fois ! Là, les passions s'anéantissent et la sensibilité s'exalte, là le cœur en se purifiant s'embrase d'un amour sublime, d'un amour ardent et sans agitation comme sans inquiétude, et que rien ne combat et ne traverse!... Mais où laissé-je égarer ma pensée? La sagesse suprême n'approuve point ces vœux superflus. Ne peut-on trouver Dieu que dans ces profondes solitudes? et la place qu'il nous assigne dans cette courte vie n'est-elle pas

celle qui doit nous plaire, ou du moins ne devons- nous pas tacher de la rendre supportable? Oui, je veux repousser loin de moi ces idées mélancoliques ; ne sontelles pas des espèces de murmures qui peuvent mener à la misanthropie?

C'était ainsi que Clara, toujours éclairée, guidée par la morale évangélique, combattait cette tristesse vague et frondeuse, trop naturelle aux cœurs souffrants. C'est ainsi que la véritable piété réprime et rectifie tous les sentiments condamnables, même les plus spécieux; elle ne veut point que le dégoût des faux biens nous fasse mépriser les institutions humaines que la Providence soutient et perpétue. Si la religion conduit quelques élus dans le désert, elle en a fixé davantage et dans le monde et sur le trône. Elle bénit l'humble obscurité du cénobite; mais elle a sanctifié mille fois les talents, le génie et la gloire. Elle nous demande surtout les qualités et les vertus qui conviennent le mieux à notre situation ; elle exige que la résignation et la persévérance nous enchaînent dans l'état où nous pouvons faire le plus de bien; elle montre à tous les hommes le même but, elle leur promet la même récompense, elle leur offre l'espérance la plus sublime. Ainsi cette inquiétude, ce mécontentement secret, qui jettent sur les objets présents et sur l'avenir un voile si funèbre, ne peuvent produire un état habituel de mélancolie que dans l'imagination égarée des infortunés qui doutent de tout; tels sont pour les cœurs sensibles les tristes résultats

du scepticisme; les âmes pieuses sont à l'abri de ces funestes égarements.

Cependant, le lendemain matin de la fête, la grandemaîtresse, la baronne de Kleben, se rendit chez la princesse, sous prétexte de la remercier de l'honneur qu'elle avait reçu la veille, mais surtout pour avoir avec elle une explication sur Clara. La baronne, ayant élevé Euphémie, avait,, tête à tête avec elle, le droit de lui parler avec une liberté que la reconnaissance d'une élève devait autoriser. La baronne porta la parole au nom de toutes les dames de la cour, du moins elle assura qu'elle exprimait leurs sentiments; et après un long discours sur les convenances, les bienséances, l'étiquette, elle termina par cette phrase : — J'ai cru, madame, devoir vous offrir toutes ces vérités, et, au risque de vous déplaire, j'ai eu le courage de vous les dire. La baronne prononça ces paroles avec une emphase qui fit sourire la princesse. — Je vous assure, madame, répondit-elle, que je ne vois pas le moindre courage dans tout ce que vous venez de me dire; car vous savez parfaitement que vous ne risquez rien du tout en me parlant ainsi. De quoi se plaint-on? que j'ai introduit dans une fête particulière et sans cérémonial, une jeune orpheline bien née, et qui est également intéressante par ses malheurs, sa parfaite éducation, son innocence et ses vertus. Je puis m'étonner à mon tour que mes sentiments pour elle, ma tendresse de mère ne lui suffisent pas pour être accueillie avec empressement et

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reçue avec plaisir. — Mais, madame, votre altesse la connaît depuis si peu de temps... — Ce temps m'a suffi pour la juger, la chérir et l'adopter... — L'adopter, madame ! En vérité, personne ne croira à cette étrange adoption. — Eh bien î j'en prouverai la réalité; je vous déclare, madame, que l'électeur compte élever très haut la fortune de celui qui recevra sa main, et je suis décidée, de mon côté, à lui donner en outre une telle dot, que je n'aurai certainement que l'embarras du choix.

A ces mots, la baronne, vivement frappée, recueillit un moment ses esprits. Une réflexion rapide changea tout à coup ses dispositions. Elle connaissait Euphémie; elle savait que cette princesse était invariable dans ses résolutions et dans ses attachements. L'ambition aperçoit en masse d'un seul coup d'œil tout ce qui la tente. La baronne vit en un instant cette jeune orpheline héritière de tous les biens, de toutes les pierreries de la princesse; elle vit les honneurs accumulés sur la tête de son mari ; elle vit enfin le plus grand parti de la cour et de l'Allemagne; et, après un long silence : — Quoi! madame, dit-elle du ton le plus radouci; vous aimez à ce point cette jeune personne! — Oui, madame, et l'électeur et mon frère feront pour elle tout ce que mon affection pourra désirer. — Vous l'aimez véritablement, reprit la baronne, il suffit. Je puis donc enfin, poursuivit-elle d"un ton à la fois solennel et sentimental, je puis donc vous donner une grande preuve d'attachement. J'ai un second fils, il a vingt-

cinq ans ; je demande pour lui à votre altesse la main d'Olympe. La surprise d'Eupliémie fut extrême. Il y avait dans cette surprise de la joie, du mépris, et cependant un peu d'attendrissement. Euphémie avait beaucoup de pénétration ; son esprit lui disait bien que la seule cupidité produisait, dans les idées de la baronne, cette soudaine révolution; mais son cœur et sa vanité étaient si touchés de cette offre , qu'elle en sut gré à la baronne, et qu'elle crut lui en devoir quelque reconnaissance. Il est si rare que l'on ne gagne rien à flatter le faible des princes, qu'on ne saurait trop admirer à la cour l'inflexible droiture et la constante sincérité, quand par hasard elles s'y trouvent.

La princesse remercia la grande-maitresse avec une grâce qui ressemblait à la sensibilité; elle lui dit les choses les plus flatteuses. La baronne s'attendrit. Euphémie lui serra affectueusement les mains et l'embrassa; et la baronne, croyant obtenir une faveur qu'elle n'avait jamais eue, sortit de chez la princesse avec un air mille fois plus hautain et plus impertinent que de coutume. Elle fut le reste du jour inabordable pour tous les indifférents, et radieuse dans sa famille. Elle accabla de sa dédaigneuse distraction tous ceux qu'elle n'aimait pas; sa démarche, son ton, son maintien eurent quelque chose de triomphal. Elle confia à ses amis intimes cette grande entrevue; sa vanité n'oublia pas d'orner ce récit d'une infinité de mots brillants et touchants de son invention -, et tandis qu'elle s'applaudissait d'une

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démarche qu'elle regardait comme un trait admirable de présence d'esprit et de génie, tandis qu'elle formait mille nouveaux projets de grandeur, Clara, enfermée avec la princesse, refusait avec autant de fermeté que de froideur l'honneur de s'allier à l'illustre maison de Kleben. Clara annonça de plus qu'elle était décidée à ne se marier jamais, en ajoutant qu'elle n'envisageait d'autre bonheur dans l'avenir, que celui de consacrer entièrement sa vie à sa généreuse bienfaitrice. Ce discours, prononcé avec cet accent de vérité qui persuade, émut et toucha la princesse jusqu'au fond de l'àme. Elle admira une résolution qui lui donnait la certitude de jouir sans partage de l'affection de Clara, et de ne jamais se séparer d'elle un seul instant. Cependant elle combattit son dessein; elle lui peignit tous les avantages brillants d'une grande alliance, et lui fit l'éloge du jeune comte de Kleben : tout fut inutile; et la princesse connut avec une satisfaction inexprimable que Clara était absolument inaccessible aux séductions les plus naturelles de la vanité et à l'ambition la plus légitime. — Eh bien! ma chère Olympe, s'écria Euphémie en la serrant dans ses bras avec transport, vous n'y perdrez rien; vous aurez dans cette cour le rang, le titre, les honneurs que la plus haute alliance aurait pu vous y procurer. — Ah! madame, interrompit Clara, ne me forcez point à paraître dans le monde. — Vous serez toujours libre de vivre dans cette profonde solitude; mais je veux qu'on sache à quel point je vous

aime : en vous élevant ainsi, c'est moi seule que je prétends satisfaire. Clara s'opposa vainement à ce projet, la princesse y attachait son bonheur et sa gloire.

Durant ce long entretien , le bruit du mariage du comte de Kleben et de la jeune Olympe circulait déjà sourdement à la cour. Les ennemis de la baronne, en enviant en secret son bonheur, montraient la plus vive indignation de ce qu'ils appelaient une bassesse et une mésalliance. Les indifférents s'étonnaient; les amis trahissaient mystérieusement le secret, ouïe niaient faiblement, mais d'un ton sec et capable d'en imposer au vulgaire des courtisans. Plusieurs personnes qui, n'étant instruites d'aucun détail, savaient seulement qu'il était question d'assurer un sort à la jeune favorite , tirèrent parti de cette lumière pour inventer et pour répandre les fables les plus absurdes, non à la cour, mais à là ville , où les courtisans sans contredit persuadent si souvent qu'ils sont initiés dans tous les secrets d'état. Ainsi la nouvelle la plus accréditée de la ville, parce qu'on la tenait de bonne part, fut qu'Olympe allait épouser de la main gauche le prince héréditaire.

La journée se passa de la sorte. La baronne ne vit Euphémie qu'en représentation, et la princesse affecta de la traiter avec plus de distinction que jamais. Avant de la quitter, elle lui dit à l'oreille qu'elle la priait de se rendre chez elle le lendemain dans la matinée.

La baronne mit le plus grand empressement à se trouver au rendez-vous indiqué, et elle arriva de si bonne heure chez Euphémie, que, n'étant point encore attendue, elle trouva Euphémie et Clara déjeunant tête à tête. A l'aspect de la grande-maîtresse, Clara se leva et voulut se retirer. La baronne attribua ce mouvement à la timidité; elle ne douta point qu'elle ne fût là pour lui être présentée comme sa future belle-fille ; et, s'avançant précipitamment, elle la retint. Alors, se retournant vers la princesse : — Madame me permetelle, dit-elle, d'embrasser notre enfant? Clara reçut cet embrassement avec autant d'embarras que de respect, et, aussitôt après avoir fait une profonde révérence, elle s'échappa. Il fallut enfin avoir une explication, et ce ne fut pas sans une violente suffocation d'orgueil et de colère que la baronne apprit que la brodeuse de la princesse avait l'insolente démence de refuser la main de son fils, du comte de Kleben, allié d'assez près à la maison de Brandebourg et à celle de l'électeur. La princesse crut adoucir ce refus en assurant que Clara était pénétrée des bontés de la baronne, et qu'elle conserverait toute sa vie le souvenir de l'honneur qu'elle avait daigné lui faire. — Son goût pour la retraite, ajoutât-elle, et son attachement pour moi, lui font désirer de conserver sa liberté, afin de me la consacrer à jamais tout entière. La baronne interrompit Euphémie; et, s'efforçant vainement de cacher son dépit, elle répondit avec tant d'aigreur et une ironie si insultante pour

Clara, que la princesse rompit tout à coup la conversation et la congédia sèchement.

La baronne outrée alla dire dans sa famille qu'elle avait eu une scène très vive avec la princesse; que le mariage était rompu, grâce au ciel; car elle avouait qu'elle n'avait jamais sincèrement désiré une alliance aussi étrangement disproportionnée. Ainsi elle laissa croire que la rupture venait d'une discussion sur les conditions, et non du refus de Clara, refus insupportable qu'elle dissimula avec le plus grand soin, mais dont tout le monde fut informé avant la fin du jour.

La baronne avait toujours montré une extrême aversion pour Clara ; on savait qu'au fond elle n'aimait pas la princesse : ainsi ses motifs, en demandant la main de Clara, ne pouvaient être douteux. A la cour, une bassesse qui réussit n'y paraît guère en général qu'une démarche adroite et bien combinée ; et ce qu'on admire le plus là, c'est l'esprit de conduite (quel qu'il soit) qui fait parvenir à ses fins. Par la même raison, une bassesse inutile y couvre d'un ridicule ineffaçable, et surtout parce qu'elle décèle le manque de goût, de finesse et d'esprit. On se déchaîna tellement contre la baronne, que ses amis mêmes, qui avaient reçu sa confidence avec une parfaite approbation, convinrent en secret que cette conduite était inexcusable; et ils ajoutèrent qu'ils l'avaient jugée telle dès le premier moment. Au reste, ce n'est point là, dans le grand monde, manquer aux devoirs de l'amitié; pourvu

que Ton parle ainsi d'un ton et d'un air consternés, que Ton répète bien que Ton gémit de ces torts et de ces travers dont on est forcé de convenir, on est toujours un ami Adèle et parfait.

Cependant la princesse, malgré la sincère opposition de Clara, obtint pour elle tout ce que sa tendresse désirait : elle lui fit don d'une belle terre. L'électeur voulut qu'elle en prît le nom. Clara eut un diplôme qui lui donna le titre de comtesse ; il fut décidé qu'elle ne s'appellerait plus désormais que la comtesse de Niémen. Euphémie exigea qu'elle parût une seule fois publiquement à la cour, pour être présentée avec son nouveau titre à l'électeur et au prince héréditaire. Elle eut sa livrée, des domestiques, une voiture et des chevaux* On lui assigna un revenu; on lui arrangea un bel appartement, tenant et communiquant à celui de la princesse. Toutes ces choses confirmèrent la nouvelle répandue dans la ville, et qui bientôt prit crédit à la cour même : on fut généralement persuadé que Clara avait épousé secrètement le prince héréditaire.

Dans cette nouvelle situation, Clara ne changea rien à son genre de vie solitaire. Toujours enfermée, toujours occupée par la prière, le travail et la lecture, et toujours inaccessible à toute liaison nouvelle, ne se montrant jamais, n'ayant nulle dépense à faire, elle n'employa son revenu qu'à soulager secrètement les pauvres. Ne se mêlant de rien, elle ne fit usage de son crédit que pour acquitter une dette de reconnaissance :

elle obtint une grâce qui doublait la fortune de la veuve Marcelle; elle ne fit jamais d'autre demande. Son affection pour Euphémie égalait celle qu'elle avait pour le père Arsène; indépendamment de la plus vive reconnaissance, elle avait pour cette princesse un penchant naturel qui lui faisait trouver un charme toujours nouveau dans son intimité; mais cet attachement si profond et si tendre n'était pas parfaitement heureux. Clara, loin de pouvoir ouvrir son cœur à celle qu'elle chérissait comme la meilleure des mères, était forcée,, au contraire, de lui cacher tous ses funestes secrets. Elle ne jouissait de sa confiance qu'avec une sorte de remords, en songeant qu'elle lui refusait la sienne.' Mais comment la lui accorder? Montalban existait toujours ! et celle qui, pour ne point dénoncer son père, s'était laissé charger, aux yeux de celui qu'elle aimait, d'un tel forfait; celle qui s'était résignée à l'ignominie et à la mort, pouvait-elle être tentée de dévoiler à qui que ce fût au monde ce qu'elle cachait à Yalmore? D'ailleurs, au moment de l'instruction du procès, elle pouvait d'un mot se justifier pleinement. Le temps et l'éloignement des lieux où fut commis le crime rendaient la justification moins facile et moins évidente. Et quels seraient les fruits de cette confidence coupable et dangereuse, en supposant même que la princesse gardât fidèlement le secret? de l'affliger inutilement , et de perdre par une telle imprudence une partie de l'estime de sa bienfaitrice, celle du père Ar-

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sène, et la sienne propre. On est inviolablement attaché à un secret pour la sûreté duquel on a consenti à donner sa vie, et que la religion commande de garder toujours. Clara n'eut donc jamais la tentation de se faire connaître à la princesse; mais cette réserve nécessaire déchirait souvent son cœur. Elle éprouvait encore une peine d'un autre genre, qui l'affectait vivement. La princesse jouissait de la réputation la plus parfaite. Tout le monde admirait la piété filiale qui lui avait fait refuser des alliances royales et dédaigner des couronnes, pour dévouer sa vie à son père ; l'électeur l'adorait et vantait sans cesse sa vertu, la perfection de sa conduite, et les sacrifices généreux qu'elle avait faits pour lui. Toute la cour était aux pieds d'Euphémie; son pouvoir surpassait infiniment celui même du prince héréditaire. Comme elle n'en faisait jamais qu'un usage bienfaisant et sage, elle était universellement aimée et révérée; et néanmoins Clara ne voyait que trop que, loin d'être heureuse, elle était dominée par une tristesse secrète, également insurmontable et profonde. Euphémie plus d'une fois, dans ses entretiens particuliers avec Clara, avait laissé échapper des mots mystérieux qui montraient assez que , non seulement elle était mécontente de son sort, mais qu'elle gémissait sous le poids accablant d'un grand chagrin ignoré de tout le monde. Clara n'avait jamais osé la questionner, elle s'était contentée de s'attrister avec elle.

Un matin, Clara éprouva la joie la plus vive, en recevant une lettre d'Honorine, qui lui donnait les plus heureuses nouvelles de Valmore, et qui lui apprenait en même temps que les Rochelais venaient de conclure une trêve avec les royalistes, et que tout le monde pensait que cette trêve serait suivie de la paix. 11 était permis à Clara de montrer l'intérêt qu'elle prenait à la paix; elle avait besoin d'épancher sa joie, et pour en parler, elle sortit plus tôt que de coutume de son appartement, pour se rendre dans celui delà princesse. Elle avait une clef du cabinet d'Euphémie; elle entra doucement, et, en entr'ouvrant la porte du cabinet, elle aperçut Euphémie seule, assise sur un canapé et fondant en larmes. Le premier mouvement de Clara fut d'aller se jeter aux genoux de la princesse, de saisir une de ses mains qu'elle pressa contre son cœur, en disant d'une voix entrecoupée : —■ Vous avez des peines que j'ignore, je puis les partager sans les connaître : oh ! laissez votre Olympe pleurer avec vous !... Euphémie, relevant Clara, la serra longtemps dans ses bras ; ensuite la faisant asseoir à côté d'elle : — Mon enfant, dit-elle^ je ne vous connais que depuis huit mois; mais cette sympathie indéfinissable qui nous nuit, vous a donné sur mon cœur, dès les premiers moments, tous les droits d'une ancienne amitié. Un secret inviolablement gardé jusqu'ici, un secret terrible, me pèse depuis longtemps avec vous; il ne m'échappe point, ma tendresse pour vous le déposera avec réflexion dans

votre sein. Ici les pleurs d'Euphémie redoublèrent. Clara, saisie et tremblante, y mêla les siens ; et, après un long silence, Euphémie reprenant la parole : — Tout le monde, dit-elle, s'attendrit sur les maux d'un être malheureux, flétri et persécuté par la calomnie ; du moins alors on peut opposer à l'injustice le témoignage secret d'une conscience pure : on peut se flatter que l'imposture sera tôt ou tard confondue, et que la providence fera triompher la vérité. Toutes les douceurs, tous les charmes de l'espérance sont réservés aux cœurs innocents !

Ce début causa à Clara la plus profonde émotion. — Mais, poursuivit la princesse, trouver au fond de son âme un témoin qui dépose contre la voix publique, et qui dément des louanges usurpées, recevoir des hommages et des témoignages de reconnaissance qu'on ne mérite pas, tromper la tendresse qu'on partage, abhorrer la fausseté et jouer le rôle affreux d'une hypocrite! voilà des tourments sans consolations, et ce sont les miens! — Non, il n'est pas possible, s'écria Clara; vous, madame, dont toutes les actions secrètes sont si pieuses, si bienfaisantes... — Oui, reprit Euphémie, j'aime à donner, j'aime les infortunés; oui, sans doute j'étais née pour la vertu; mais coupable d'une faiblesse inexcusable, j'abuse de la généreuse crédulité du meilleur des pères. J'ai paru lui sacrifier les trônes qui m'ont été offerts ; hélas ! je ne les ai sacrifiés qu'à la plus funeste passion!... — 0 ciel!.,, — Je suis mariée

secrètement depuis vingt ans... A ces mots, Clara, pétrifiée d'étonnement, resta un moment immobile; ensuite, penchant sa tête sur les genoux de la princesse, elle arrosa de pleurs ses deux mains qu'elle serrait fortement dans les siennes. — Mon enfant, reprit Euphémie, vous êtes ma seule, mon unique consolation! Laissez-moi me remettre d'une si vive émotion, et me préparer à ce triste récit ; il sera pour votre jeunesse une leçon salutaire ; vous y verrez que, si l'on échappe à la censure des autres, on en trouve une plus sévère au fond de sa conscience,- vous y verrez enfin quelle punition le ciel équitable réserve à la témérité de l'inexpérience qui ose s'affranchir de l'obéissance filiale, et former des nœuds mal assortis. Demain vous saurez tout.

Cette première confidence pénétra Clara de reconnaissance et de compassion pour cette princesse intéressante, qui lui donnait ainsi la preuve la moins douteuse et la plus touchante d'une véritable affection. Le lendemain matin, de bonne heure, Euphémie l'envoya chercher. Clara s'assit sur des coussins aux pieds de la princesse, qui commença son récit en ces termes :

« J'étais encore au berceau lorsque je perdis ma mère. Mon frère, plus âgé que moi de dix ans, pouvait déjà essuyer les larmes de mon père; mais bientôt je devins l'objet des plus tendres soins de ce père, si indulgent et si sensible; il prit pour moi dès lors cette vive affection qui a toujours été depuis le sentiment

dominant de son cœur. Ma tendresse répondait à la sienne, et ma plus grande consolation est de me rappeler ce temps où je l'aimais de préférence à tout, et où nul sacrifice n'aurait pu me coûter pour lui. Il ne négligea rien pour me donner une excellente éducation. On nomma la baronne de Kleben ma gouvernante, mais ce fut pour elle plutôt un titre qu'un emploi ; ma véritable institutrice fut madame de Merthal, ma sousgouvernante. Cette femme respectable réunissait à un eminent degré les talents les plus distingués aux qualités les plus attachantes du cœur et de l'esprit. Je la chérissais, je profitai de ses leçons, et lorsqu'on forma ma maison, je suppliai l'électeur de laisser auprès de moi madame de Merthal, comme une amie dont je ne pouvais me séparer, et comme un guide qui m'était nécessaire encore. J'avais à peine atteint ma dix-huitième année qu'il fut question de me marier; mais mon attachement pour mon père et pour mon pays me fit rejeter sans balancer cette proposition, en annonçant que je ne consentirais jamais qu'avec un mortel chagrin à quitter mon père et à nrexpatrier. L'électeur me sut gré de ces sentiments, mais il pensa que le temps les changerait.

« Je venais d'entrer dans ma vingtième année, lorsque le comte de Rosenberg, âgé de vingt-quatre ans, parut à la cour. Une figure noble et brillante, une physionomie sur laquelle se peignaient une assurance et une fierté remarquables, surtout à cet âge, des manié-

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res froides, mais polies et remplies de grâce et d'élégance, tel était l'extérieur du comte de Rosenberg. Né avec l'esprit le plus dominateur, il est du petit nombre des hommes qui, dès leurs premiers pas dans le monde, se sont formé, d'après leur inclination et leur caractère, un plan invariable de conduite, et qui jamais ne s'en sont écartés. Le comte de Rosenberg n'a cultivé en lui que les qualités qui peuvent servir à l'ambition : son courage, son activité, sa prudence et sa discrétion sont extrêmes; sa persévérance est infatigable. Trop fier pour avoir de la cupidité, il aime l'éclat et non l'argent; il est magnifique et libéral. La plus grande lâcheté à ses yeux, c'est de renoncer à un dessein mûrement réfléchi. Profondément dissimulé lorsqu'il s'agit d'atteindre son but, il est incapable du moindre déguisement lorsqu'il n'a nul intérêt à feindre. Il ne montre aucune espèce de prétention dans la société, il n'en a point : il dédaigne tous les petits succès, il a trop d'orgueil pour avoir de la vanité. L'ambition, en étouffant sa sensibilité, en exaltant son imagination, n'a point corrompu son âme. Il a le besoin de s'élever et de briller, mais il eut toujours celui de s'estimer lui-même. Il est vrai qu'il n'accorde son estime qu'aux vertus et aux actions éblouissantes, et qu'il ne regarde que comme des faiblesses ou des puérilités tous les procédés délicats qui, pour les cœurs sensibles, sont des devoirs. Tout ce qui a de la gfandeur l'émeut et le transporte; sa générosité naturelle pourrait l'emporter dans son

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