‹ Le siége de La Rochelle (volume 3)Chapitre 3 sur 4 · DE LA KO G 11 KL LE · texte numérisé non relu

DE LA KO G 11 KL LE

cœur sur l'ambition même, et jamais il ne résistera à la satisfaction de faire une action véritablement héroïque, dut-elle être ignorée et lui coûter sa fortune.

« L'expérience seule a pu me faire connaître entièrement le comte de Rosenberg tel que je viens de le dépeindre; pour mon malheur, je l'ai vu longtemps sous d'autres traits, du moins à beaucoup d'égards. J'avais auprès de moi, à cette époque, une jeune personne d'une grande naissance, mais sans fortune, dont le mariage était arrêté avec l'un des plus riches seigneurs de cette cour, le prince deLobeck. Ce dernier était absent pour quelques mois, et les noces devaient se faire sans retard à son retour. Ulrique (c'est le nom de la jeune personne) se mariait sans amour, mais sans aucune répugnance.

« Le comte de Rosenberg était à peine à la cour depuis cinq ou six jours, que tout le monde remarqua ses empressements et ses soins pour la jeune Ulrique; j'en fus moi-même vivement frappée. On eut beau avertir le comte qu'Ulrique était engagée, rien n'arrêta l'ardeur de ses poursuites ; ce qui parut d'autant plus extravagant que,, quoiqu'il fût d'une des plus anciennes et des plus illustres maisons d'Allemagne, il était le dernier rejeton d'une famille totalement ruinée, et qu'il paraissait impossible qu'il pût se flatter que les parents d'Ulrique préférassent son alliance à celle du prince de Lobeck, qui, d'ailleurs, avait reçu leur parole.

« Un soir, à mon cercle, un nœud de ruban se détacha des cheveux d'Ulrique et tomba à terre : le comte, toujours auprès d'elle, le ramassa; Ulrique tendit la main, croyant qu'il allait le lui rendre. — On ne l'aura qu'avec ma vie, dit-il tout haut, et il le garda. Le lendemain, à un bal de la cour, il parut dans un quadrille avec ce même ruban noué autour de son bras. Ulrique lui témoignant que cette espèce de galanterie lui déplaisait:— Si c'était un don, répondit-il, je le cacherais; c'est une conquête, et je m'en pare. Les folies de ce genre intéressent naturellement, et surtout les femmes. La jeunesse du comte et ses agréments personnels donnaient du charme à son audace et à cette passion romanesque. Tous les yeux étaient fixés sur lui ; j'entendais répéter sans cesse qu'il était charmant, qu'il méritait d'être aimé. Il effaçait tous les jeunes gens sans leur causer d'ombrage. Il plaisait à toutes les femmes; mais il n'était occupé que de celle à laquelle personne n'osait prétendre. Je l'observais avec un intérêt que je ne prenais que pour de la curiosité, et je ne fus point étonnée lorsque je m'aperçus qu'il faisait la plus vive impression sur le cœur d'Ulrique. Sans me confier ouvertement ses sentiments, elle me les laissa voir, et je ne trouvai rien à lui dire pour les combattre. Un jour, tête à tête avec moi, notre conversation tomba sur les passions malheureuses : nous ne parlâmes qu'en général ; néanmoins Ulrique s'attendrit ; mes pleurs coulèrent; Ulrique me baisa les mains, comme pour

me remercier de l'avoir entendue et de partager ses peines. Dans ce moment j'éprouvai quelque chose qui ressemblait au remords; je ne trompais pas Ulrique, mais elle s'abusait sur la causede mon attendrissement : elle n'en était pas l'objet. Dans ces entrefaites, ma sousgouvernante, madame de Merthal, fat obligée de faire un voyage, afin d'aller en Suisse recueillir une succession. Je perdis ainsi mon seul guide. Que cette séparation me coûta cher! Madame de Merthal eût bientôt lu dans mon cœur; elle eût ouvert mes yeux, elle eût dirigé ma conduite, et je n'aurais pas fait une faute irréparable ! . . .

« Le comte de Rosenberg plaisait personnellement à l'électeur et à mon frère, qui, malgré sa jeunesse, l'admirent dans leur intimité. L'électeur lui parla sur la folie de sa passion pour Ulrique. Le comte répondit de manière à faire craindre de sa part quelque extravagance publique. Quatre ou cinq jours après, l'électeur donnant une petite fête dans les jardins d'une de ses maisons de plaisance, le comte en fut exclus parce que Ulrique devait m'y accompagner, et que ses parents lui avaient ordonné de fuir le comte avec le plus grand soin, jusqu'au moment qui devait lui ravir toute espérance, c'est-à-dire jusqu'à l'arrivée du prince de Lobeck. « J'allai à cette fête, et j'y portai une distraction invincible. Après le souper, on se promena dans les jardins, qui étaient illuminés. Je donnais le bras à Ulrique. La baronne de Kleben et quelques autres personnes nous

suivaient; mais comme nous marchions en avant beaucoup plus vite, dans l'intention de nous entretenir ensemble sans être entendues , nous les laissâmes à une assez grande distance derrière nous. Ne voulant point parler de l'ennui que j'éprouvais, je désirais qu'Ulrique me pariât du sien; je lui demandai en souriant si cette fête lui plaisait. — J'avoue, répondit-elle, qu'elle me parait bien insipide. — Mais qu'y manque-t-il donc? — Ah î ce que je n'ai nul espoir d'y rencontrer !... Comme elle disait ces mots, nous étions au bout du parterre; nous entrâmes dans une petite allée qui se trouvait à notre droite; alors nous disparûmes aux yeux de ceux qui nous suivaient. Nous vîmes dans cette allée, à quelques pas de nous, un homme vêtu comme un jardinier, mais que nous reconnûmes dans l'instant : c'était le comte de Rosenberg. Il s'avança précipitamment vers nous. Ulrique aussitôt quitte mon bras, s'enfuit, disparaît : je veux la suivre, le comte saisit ma robe, m'arrête et me présente une lettre : — Au nom du ciel ! madame, rne dit-il, daignez recevoir cet écrit que je ne confie qu'à vous seule. Q'Ulrique, je vous en conjure, ignore cette démarche. Ce papier contient mon secret et mon sort : quand vous l'aurez lu , vous disposerez à votre gré de l'un et de l'autre. A ces mots, prononcés avec rapidité, il s'éloigne précipitamment. J'avais reçu le billet ; je le mis dans mon sein, et je me hâtai de rejoindre Ulrique. J'étais dans un trouble dont rien ne peut donner l'idée. Ulrique avait de l'inclination pour

le comte; mais la vanité entrait pour beaucoup dans ce sentiment. Elle était vivement flattée d'inspirer une telle passion à l'homme le plus brillant de la cour. Pour se faire honneur de sa fuite, et pour se vanter de cette témérité du comte qui, pour la voir, s'était introduit furtivement dans les jardins, elle conta cette rencontre à plusieurs personnes, et toute la cour en fut informée le lendemain.

« Que la fête me parut longue! que ce billet que je tenais soigneusement caché pesait sur mon cœur ! Enfin, à minuit, il me fut possible de me retirer. Aussitôt que je me trouvai seule dans mon cabinet , j'ouvris en tremblant cette lettre mystérieuse que j'ai conservée; la voici. »

A ces mots, la princesse, déployant la lettre du comte de Rosenberg , lut tout haut ce qui suit :

« ]\on , ce n'est point une témérité vulgaire que la « mienne î Je suis mille fois plus insensé, plus coupable « que je ne parais l'être ! Je n'avais qu'un seul moyen de « nrapprocher de vous, de vous voir sans être repoussé, « de vous suivre sans être banni; j'ai du remployer... « Mais comment cette feinte a-t-elle pu vous tromper? « Est-il un objet que Ton puisse remarquer près de vous! « Est-il possible que vous n'ayez pas lu dans mon cœur? « Ce nœud de ruban dont je me suis paré ne venait-il « pas de vous! n'avais-je pas vu vos mains le former et le « donner ! Oui, je le répète, on ne me l'arrachera qu'avec « la vie, je le porterai dans les combats ; ce ne sera point

un gage d'amour; mais je l'ai dit, c'est une conquête; elle est pour moi le présage de toutes les autres. « Je sais à quoi m'expose la hardiesse de cette démarche. Comment m'abuserais-je sur mon audace? elle m'enorgueillit ! Si vous n'êtes pas dans cette cour l'unique objet de tous les hommages, c'est que nul ici n'ose élever ses vœux et sa pensée j usqu'à vous; mais il n'est point de gloire qui soit au-dessus d'une grande àme : je méprise le cœur lâche et rampant qui n'ose aspirer à vous plaire. Pour moi , je braverai tout pour y parvenir ; et le danger de vous dévouer sa vie n'est à mes yeux qu'un attrait de plus, qui seul suffirait pour garantir ma persévérance et ma fidélité. Je puis supporter votre colère et vos rigueurs; mais je ne supporterais pas une froide indifférence qui ressemblerait au dédain. Que dis-je? votre mépris î non, je n'y croirais point. Une passion telle que la mienne ne peut être mise en oubli; votre silence ne serait pour moi qu'un aveu délicat, qu'un consentement tacite. Rejetezvous le noble sentiment qui m'enflamme? alors mon audace doit vous irriter; vous devez la punir. Songez-y bien, madame ; si demain je ne suis point exilé, je m'abandonnerai avec transport aux plus chères espérances : en ne cherchant pas à les anéantir par une vengeance éclatante, vous les autoriserez toutes. » « La lecture de cet étrange billet me jeta dans un trouble inexprimable. J'aurais dû connaître que ce n'était pas là le langage de l'amour, mais celui d'une àme

hautaine et (1ère; et mou cœur abusé y vit encore tous les traits séduisants d'une grande passion. J'aimais avant de pouvoir soupçonner que j'étais aimée; j'excusai tout, en découvrant ce surprenant secret. Je ne fis aucune réflexion sur ce caractère altier et sur cette feinte coupable qui, en abusant Ulrique, hasardait le repos de sa vie. Je ne pouvais que me répéter : C'est moi qu'il aime ! Cependant je relisais avec effroi cette phrase singulière : « Si demain je ne suis point exilé, je m'abandonnerai avec transport aux plus chères espérances. » Mon inexpérience me faisait trouver dans cette alternative le plus mortel embarras. Assurément, je n'étais pas tentée de dénoncer à l'électeur cette téméraire folie, mais je ne voulais pas autoriser par mon silence et par mon inaction les plus audacieuses espérances. Après beaucoup d'agitations et de réflexions, je m'arrêtai à une résolution qui me parut si sage, que je repris un peu de tranquillité. Le lendemain matin, j'allai trouver mon père; je l'instruisis de la hardiesse avec laquelle Rosenberg s'était introduit déguisé dans le jardin pour voir un moment Ulrique , j'ajoutai que le prince de Lobeck devant revenir dans quinze jours, il était temps de mettre fin à ces scènes, et que je pensais qu'il fallait éloigner le comte, et ne le rappeler qu'après le mariage d'Ulrique. L'électeur approuva cette idée; et, dans ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et Rosenberg parut. Mon saisissement fut extrême ; je voulus me lever pour sortir. L'électeur me retint, désirant que j'entendisse ce qu'il

allait dire au comte. Ce dernier s'avança avec son calme et son assurance ordinaires, car rien au monde ne l'intimide ou ne l'embarrasse ; il fait ou il dit les folies les plus extraordinaires avec un ton d'autorité et un air de simplicité et de tranquillité qui n'appartiennent qu'à lui. Cette manière, qui ne peut se décrire, lui donne un certain ascendant dont il est difficile de se défendre; il n'entraîne pas, il commande, et l'on cède. Ses témérités les plus extravagantes ne paraissent telles que par réflexion, quand on se les rappelle ; mais, lorsqu'on en est témoin , on y trouve une sorte d'originalité imposante : on est presque tenté de les admirer. Rosenberg, lui dit l'électeur, je vous Charge d'une commission pour la cour devienne; vous partirez demain. A ces mots, Rosenberg réfléchit un moment; ensuite il dit : Monseigneur, est-ce un exil? — Comment, reprit l'électeur en souriant, vous craignez un exil? — ■ Il est tel exil, reprit le comte, qui m'honorerait assez pour ne pas souffrir que la cause en fût cachée ou déguisée, et alors je la déclarerais hautement. Ces paroles me firent frémir, et je m'empressai d'interrompre le comte , en disant avec la plus vive émotion : — Mais il n'est point ici question d'exil.— Madame, répondit le comte, ce mot, dans votre bouche, dissipe toutes mes craintes et comble tous mes vœux. Je restai confondue, désespérée de mon imprudence, et n'imaginant pas comment il me serait possible de la réparer, je ne pris nulle part au reste de rentretien. Rosenberg y fut aimable; et quand il vit l'électeur

disposé à lui accorder une grâce, il demanda pour partir un délai de six jours, et il l'obtint, à condition qu'il se conduirait sagement.

« Ainsi , je ne retirai de cette démarche que l'inquiétante certitude que Rosenberg avait acquise, celle d'être aimé. Je l'aimais sans doute avec passion; mais ce dernier entretien m'avait effrayée sur son caractère et sur ma situation, dont je sentais tout le danger, car j'entrevoyais qu'il fallait me perdre, ou perdre Rosenberg dans l'esprit de mon père. Je conservais assez de raison pour désirer un conseil salutaire, et pour regretter avec amertume madame de Merthal , cette amie éclairée et fidèle, et qui seule eût pu me guider et me sauver. Je frémissais en songeant à l'intrépide folie et à la tranquille audace de Rosenberg; j'aurais pu résister à l'amour : c'est surtout la crainte qui m'a perdue.

« Mon père venait de me donner la terre de Niémen, qui vous appartient aujourd'hui, ma chère Olympe, et qui n'est qu'à trois milles d'ici. Afin d'éviter Rosenberg jusqu'à son départ, je demandai à mon père la permission d'y aller passer huit jours; et, comme j'y menais Ulrique, ce petit voyage parut être fait pour la mettre à l'abri des poursuites du comte, et mon père l'approuva. Je ne vis point Rosenberg dans le reste du jour : il ne parut point à la cour. Le soir, après souper, je partis pour Niémen, n'emmenant de dames que la baronne et Ulrique, d'ailleurs n'ayant pour toute suite qu'un vieil écuyer, nommé Rlomer, qui m'était attaché depuis mon

enfance, un chapelain, mes femmes et un petit nombre de domestiques. Une femme de chambre, qui m'avait élevée,, couchait dans mon appartement ; car, depuis un an la baronne, n'ayant plus le titre de gouvernante, n'y couchait plus.

« La première journée fut employée à visiter ma nouvelle possession. Le lendemain de grand matin, aussitôt que je fus levée, je passai sur un balcon qui donnait sur un grand chemin. La fenêtre, quoiqu'au premier étage, était fort élevée. Je vis sur la grande route, vis-à-vis mon balcon, un mendiant avec une longue barbe blanche : aussitôt qu'il m'aperçut, il se rapprocha de la fenêtre en me montrant un papier qu'au même instant il mit sous une pierre; ensuite, levant kt tête, il détacha à moitié sa barbe, et je reconnus le comte de Rosenberg.

« Il y a pour les femmes en général, dans ces déguisements romanesques, un attrait piquant qui flatte leur vanité; et, lorsqu'on aime, ces imprudences, qui peuvent perdre celle qui en est l'objet, sont regardées comme les preuves de la plus violente passion. Mon premier mouvement, en reconnaissant Rosenberg, fut celui de la joie. Un charme fatal me retint attachée sur ce balcon, je restai immobile : une exclamation m'échappa; Rosenberg vit couler mes pleurs. Il mit un genou en terre, posa une main sur son cœur en levant l'autre vers le ciel, qu'il semblait prendre à témoin d'un serment inviolable; et tout à coup se relevant

brusquement, il s'éloigne à pas précipités. îl n'était pas difficile de comprendre qu'il n'avait caché sous une pierre le papier qu'il m'avait montré que pour m'inviter à l'aller chercher. Je pensai que je ne pouvais le laisser sans un extrême danger, et je ne me décidai que trop facilement à l'aller prendre ! J'appelai mes femmes ; je leur dis que j'avais laissé tomber une bague par la fenêtre, et je descendis avec elles. Tandis qu'elles cherchaient, je leur tournai le dos. Je m'approchai de la pierre que je soulevai; je saisis la lettre, en m'écriant que j'avais retrouvé ma bague. Je remontai chez moi, je m'enfermai dans mon cabinet, et je lus cette lettre : « Quel empire il m'a fallu prendre sur moi-même « pour ne pas tomber à vos pieds quand vous avez dit « ces paroles: «Il n'est point question d'exil.» Vous avez « daigné recevoir ma lettre; ainsi, ces mots enchan- « teurs, prononcés par vous, ne me laissaient rien à « désirer; ils out irrévocablement fixé mon sort. Grai- « gnant de ne pouvoir contenir les transports de ma « joie, et que tout en moi ne la décèle, je ne paraîtrai « plus à la cour, et je hâterai mon départ. Mon ab- « sence sera beaucoup plus longue que vous ne pou- « vez l'imaginer; car je veux aller chercher la gloire, « qui peut seule justifier mon audace, vos bontés et « mon bonheur. J'ose vous supplier, madame, de m'ac- « corder, avant cette séparation, un moment d'entre- « tien. Je serai ce soir, à dix heures, à la petite porte « de votre jardin particulier qui donne sur la grande

« route. Vous pouvez vous promener seule dans cette « petite enceinte, séparée du parc, et tenant à votre « appartement; c'est ce que vous avez fait quelquefois « dans ce même jardin, avant que ce château vous fût « donné. Je ne sollicite qu'une demi-heure d'audience. « Votre àme est trop élevée pour ne pas vous donner la « certitude que vous n'avez point à craindre dans cet « entretien un langage passionné que le respect doit « m'interdire, puisqu'une preuve de confiance si noble « et si touchante m'ôtera le droit de vous parler de « mon amour. Je ne veux que vous confier mes projets, « mes espérances, et remettre ma destinée entre vos « mains.

« Vous êtes bien certaine que j'attendrai à la porte « du jardin longtemps avant que l'horloge du château « ait sonné dix heures. »

« Après la lecture de cette lettre, je restai pétrifiée d'étonnement et saisie d'effroi, en voyant jusqu'où m'avaient engagée sa témérité et mon imprudence. Je ne revenais pas de ma surprise : un sujet de mon père me proposer un rendez-vous nocturne, et sans avoir l'air de douter de mon consentement ! Cependant, si je refusais, que n'avais-jepas à craindre d'un tel caractère? Le ton austère et respectueux de sa lettre me plaisait et m'en imposait. J'étais certaine qu'il n'oserait même pas me parler de sa passion : quels projets avait-il donc à me confier? n'était-il pas important de les connaître? Un refus m'exposait à mille persécutions, et peut-être aux

scènes les plus éclatantes. Il ne demandait qu'une demi-heure d'audience; il allait partir, et pour longtemps. Telles étaient mes réflexions, dont le résultat fut que j'étais indispensablement forcée de le recevoir, me promettant bien de lui faire entendre enfin le langage de la raison et de lui ôter toute espérance. Je ne fus occupée, durant toute la journée, qu'à préparer ce que je lui dirais. Je composais des discours si sensés, si forts et si fiers, que je ne doutais pas de leur effet. Je cherchais, par ces résolutions, à m'abuser moi-même sur une démarche inexcusable. Mais, à mesure que l'instant approchait, je sentais s'évanouir ces dangereuses illusions ; ma conscience agitée me causait un trouble toujours croissant. Je tremblais; je ne pouvais rester en place un moment; je ne voyais rien, je n'entendais rien de ce qui se passait autour de moi. Je feignis d'être malade; tout le monde se retira avant neuf heures. Quand je me trouvai seule, il me sembla que j'étais abandonnée de la nature entière. J'aurais donné la moitié de ma vie pour un conseil qui m'eût tirée de ce mortel embarras. »

— Eh î mon Dieu ! s'écria naïvement Clara, en interrompant la princesse, que n'aviez-vous un directeur aussi sage que le père Arsène! Il vous aurait défendu d'aller à ce rendez-vous; et même vous auriez su d'avance que, pour rien au monde, il ne fallait faire une telle démarche. En parlant ainsi, Clara avait les larmes aux yeux; car cette faiblesse de la princesse la

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mettait au désespoir. Son âme, à la fois si forte et si pure, ne la concevait pas.

—Hélas ! ma chère Olympe, reprit Euphémie, j'avais des principes religieux; mais j'étais loin d'avoir cette piété profonde et consommée si rare à votre âge, et par conséquent à celui que j'avais alors! Heureux qui, comme vous, a toujours pris pour guide la religion ! Écoutez-moi; vous verrez ce qu'il en coûte pour s'écarter de la prudence sévère qu'elle prescrit, surtout à notre sexe !

« Cependant, j'avais fait coucher mes femmes, en ordonnant à celle qui restait dans ma chambre de se mettre sur son lit, parce que je voulais veiller (ce qui m'arrivait souvent), et que je l'appellerais pour me coucher. Elle obéit, et bientôt elle s'endormit profondément. Une demi-heure après, l'horloge sonna dix heures! Je frissonnai, et je pris une ferme résolution de ne point faire une démarche si peu digne de mon rang et de mon caractère. Après un moment de réflexion, je m'armai de tout mon courage; j'étais dans un cabinet à côté de la pièce où dormait ma femme de chambre : cette pièce où je couchais, et celle où je me trouvais, étaient les seules de mon appartement dont les fenêtres donnassent sur le grand chemin. J'ouvris doucement ma fenêtre ; et, quoique la lune fût couverte de nuages, j'aperçus le comte à la porte du jardin. Il vint aussitôt au bas de ma fenêtre. N'osant parler, de peur d'être entendue de ma femme de chambre, je ta-

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chai de lui faire comprendre par signes que je ne voulais point descendre, et que jelui ordonnais de s'éloigner. Cette pantomime fut assez longue; il me regardait attentivement ; et tout à coup la lune se trouvant dégagée de nuages, je le vis distinctement. Alors je recommençai à faire les mêmes gestes ; et, quand j'eus uni, il dit à voix basse : — Je vous entends, cela est possible ; et, paraissant avoir compris que je lui proposais de monter par le balcon, il se mit en devoir d'escalader le mur. A cette vue ma frayeur fut si grande, que, perdant tout à fait la tête, je lui jetai la clef du jardin. Il l'entendit tomber sur le pavé et courut la ramasser; je rentrai dans mon cabinet dans un état impossible à décrire. Il n'y avait plus à balancer ; il fallait aller rejoindre dans le jardin celui auquel je venais de donner cette fatale clef. Que ne risquais-je pas en différant?... Il ne manquerait pas de chercher à entrer dans le château, au risque d'éveiller mes gens. Cette pensée me décida à descendre sans délai. Mon émotion était inexprimable-, mais le ressentiment et la colère dominant sur tous les sentiments de mon cœur, j'étais bien déterminée à ne lui parler qu'un instant, et à le congédier de la manière la plus fière et la plus absolue. Cependant, à peine eus-je mis le pied dans le jardin, où je savais qu'il était déjà, qu'une partie de ma hardiesse m'abandonna. La crainte de l'irriter vint tout à coup accroître mon trouble affreux. Je m'avançai d'un pas chancelant; je trouvai le comte au bout

d7une allée de tilleuls. Aussitôt qu'il m'aperçut, il s'approcha et se jeta à mes pieds. Je tombai sur un banc ; je ne pouvais plus me soutenir. Il me fut impossible de retenir mes pleurs et de proférer une seule parole. Le comte resta à genoux un moment à deux pas de moi ; son attitude exprimait un respect et une reconnaissance qui m'attendrirent. Après un long silence, se relevant et restant debout vis-à-vis de moi : ■ — ■ Madame, me dit-il d'un ton doux, mais ferme et tranquille, je vous ai promis de ne point vous parler de mes sentiments; mais il m'importe de connaître les vôtres. L'état où je vous vois m'afflige et m'alarme. Les moments nous sont chers; daignez vous expliquer franchement. Je vous l'avoue, avant d'avoir osé vous écrire, j'ai cru que votre cœur, sans deviner le mien, partageait ses sentiments secrets; votre conduite depuis a dû fortifier de si glorieuses espérances. Néanmoins il est possible que je me sois abusé, et que vous n'ayez été guidée que par la crainte que vous inspire mon caractère. Je vous l'ai dit, je ne supporterais pas le dédain; mais vos ménagements et la démarche que vous daignez faire m'honorent assez pour exciter toute ma reconnaissance et pour satisfaire mon amour-propre, quelque exalté qu'il puisse être. Parlez donc sans détour : si je ne suis point aimé, cette entrevue n'est plus qu'un secret que votre estime confie à mon honneur; et ce secret sacré sera inviolablement gardé jusqu'à mon dernier soupir. Je vous quitterai pour jamais à l'instant

même; je ne reparaîtrai plus dans cette cour; et, loin que vous ayez à craindre de ma part des éclats dangereux et des scènes embarrassantes, soyez sûre de ne trouver en moi que respect, discrétion et profond silence. Je m'éloignerai de vous avec une extrême douleur, mais sans différer, et en vous disant un éternel adieu.

« Il cessa de parler pour attendre ma réponse. L'espèce d'austérité de ce langage, et la grandeur d'àme que j'y trouvai, me causèrent la plus vive admiration, et, dans ce moment d'enthousiasme, l'aveu le plus formel de mes sentiments m'échappa. — Vous m'aimez ! me dit le comte. — Il n'est que trop vrai, repris-je, et je ne veux point recevoir de vous un éternel adieu. Cependant il faut nous séparer, et la raison doit triompher d'une passion malheureuse. — Oui, dit Rosenberg, je partirai après-demain, j'irai chercher et la guerre et la gloire. Mais je suis aimé! vous venez de fixer votre sort el le mien. Vous m'aimez ! ce mot m'a donné sur vous tous les droits... Je ne partirai qu'après avoir reçu votre foi à la face des autels... — Que dites-vous, grand Dieu ! — Un lien secret, mais indissoluble, nous unira demain. — Quoi! Rosenberg, vous osez espérer!... -— Je vous estime assez pour n'en pas douter. — Moi! je tromperais le meilleur des pères!... — Il y gagnera le bonheur de sa vie : vous ne pourrez plus le quitter. — Une union clandestine, nulle aux yeux de la loi!.. — Consacrée par la religion, elle légitimera notre

amour... — Je tromperais mon père, votre souverain et le mien ! — Nous serons coupables tous deux, je l'avoue... Mais songez-y, il ne vous reste plus qu'à choisir entre une grande faute, qui ne flétrira point votre caractère, ou la perte de votre réputation et de votre honneur; car tel est le résultat d'un amour mutuel qu'on s'est avoué, et qui n'est pas sanctifié par la religion. Certain d'être aimé, je ne renoncerai point à mes espérances ; il faut que je sois votre époux ou votre amant... Je ne me soumettrai point à vos volontés rigoureuses; et, si vous y persistiez, je me perdrais par mon désespoir et par les imprudences les plus éclatantes; mais honoré devant Dieu du titre de votre époux, ma reconnaissance et mon bonheur vous répondront de ma prudence, de ma discrétion et de ma soumission. A ces mots, je versai un déluge de larmes. Rosenberg parut prendre mon silence pour un consentement; il me remercia avec toutes les expressions et même (pour la première fois) avec tout l'accent de la passion. Il ne me séduisit point, je ne m'abusai point sur une telle faute, mais il me subjugua. Je promis. Alors, se disposant à me quitter: — Je reviendrai demain ici, me dit-il, à minuit; j'amènerai un chapelain et un témoin dont je réponds, c'est un valet de chambre qui m'est attaché depuis l'enfance. Il faut un second témoin, ce sera votre écuyer Blomer : son attachement pour vous nous assurera du secret; ne le prévenez de rien, seulement amenez-le ici à minuit; j'y serai, je le déciderai en deux

minutes; ayez les clefs de la chapelle, et qu'une lampe y soit allumée. Adieu, madame, ne ternissez point par de vaines craintes l'éclat si brillant du jour le plus glorieux, le plus beau de ma vie. Adieu, à demain. A ces

mots, il s'éloigna rapidement, en emportant la clef du jardin...

« Je ne vous dépeindrai point l'état affreux où je fus quand je me trouvai seule avec ma conscience. Vous ne pouvez comprendre ma faiblesse, mais vous imaginerez facilement quels furent mes remords.

« Le lendemain je me retirai sur le soir, et tout le monde se coucha d'aussi bonne heure que la veille ; mais j'ordonnai en secret à Blomer de se rendre cà onze heures trois quarts chez moi, en ajoutant que j'avais quelque chose de particulier à lui dire. Blomer me regarda fixement ; il fut frappé de ma pâleur et de l'expression de ma physionomie, mais il n'osa me questionner.

« A dix heures, munie d'une lanterne sourde, je me rendis par le jardin dans la chapelle, qui est tout à fait isolée et située dans le parc. Je fus saisie d'un tremblement universel en entrant dons le lieu sanctifié; il me sembla que je le profanais ; je me prosternai devant l'autel en m'écriant : — 0 mon Dieu î je ne viens point vous prier de bénir cette union coupable! La religion qui la consacrera annonce en même temps aux enfants rebelles des punitions terribles! Je sais trop qu'on ne doit pas attendre le bonheur d'un hymen formé sans le consentement d'un père... Mais puissent tous les chat

timents ne retomber que sur ma tête ! En disant ces paroles, je me relevai baignée de larmes ; j'allumai la lampe, et je retournai dans mon appartement. Une heure après, un peu avant que l'horloge eût sonné minuit, Blomer entra dans mon cabinet; j'étais plongée dans une douloureuse et profonde rêverie; la vue de Blomer me fit tressaillir ; je me levai d'un air égaré; et m'appuyant sur son bras : — Allons, dis-je, c'en est fait! suivez-moi! — Grand Dieu! madame, s'écria Blomer, de quoi s'agit-il ? qu'est-il donc arrivé? — Vous saurez tout dans un moment, ne m'en demandez pas davantage. Blomer n'insista point, et me suivit en silence. Arrivés dans le jardin, nous trouvâmes le comte avec le chapelain et son valet de chambre. Aussitôt le comte s'avance, prend Blomer par le bras, l'emmène à quelques pas, lui parle tout bas avec rapidité, et, comme il me l'a dit depuis, il sut également l'intimider et le gagner par ses menaces et ses promesses. Sans quitter son bras, il revint à moi, me prit par la main, et nous entraîna, Blomer et moi; le chapelain et l'autre témoin nous suivirent. Ainsi se fit cet hymen malheureux qui devait me coûter tant de larmes!...

« Le comte partit le surlendemain. Le jour même je fus rappelée à la cour par mon père, que je n'avais pas vu depuis mon mariage. Oh ! que devins-je quand je me sentis presser dans ses bras, quand je retrouvai sur son visage auguste et chéri la même sérénité et la même expression de tendresse! Son regard, où se peignaient

la confiance et la douce sécurité, ce regard paternel me terrassait! j'aurais voulu pouvoir. me cacher dans les entrailles de la terre... Mais, hélas! où peut-on échapper aux reproches de sa conscience ! il n'est point d'asile et de refuge pour le coupable poursuivi par les remords !... L'absence de Rosenberg fut pour moi sans consolation. La cruelle prudence dont il ne s'est jamais départi m'avait imposé la loi de ne point lui écrire, et je ne reçus pas une seule lettre de lui; cependant j'avais assez régulièrement de ses nouvelles par mon frère, auquel il écrivait souvent, non que j'osasse le questionner à cet égard, mais on parlait de lui dans la conversation ; et Blomer, qui s'informait avec soin de tout ce qui le regardait, m'en rendait compte. Ulrique ne me parlait plus de lui, elle était devenue l'épouse du prince de Lobeck. J'appris au bout de six semaines, qu'intimement lié avec le duc de Neubourg, il allait combattre pour la cause de ce prince, et servir en Allemagne sous les ordres du prince Guillaume de Nassau et du maréchal de la Châtre. Cette campagne, dans laquelle Rosenberg se couvrit de gloire, finit d'une manière heureuse pour le duc de Neubourg et le marquis de Brandebourg, mais ne termina point cette longue guerre de la succession deClèves (1).

« A la douleur déchirante que me causaient les dangers où s'exposait Rosenberg, se joignit une nouvelle

(I) Cette guerre dura vingt ans.

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inquiétude qui acheva d'épuiser mon courage : je portais dans mon sein le fruit infortuné de cet hymen secret. . . Je sentis que l'amie la plus fidèle, que madame de Merthal pouvait seule me guider dans cette affreuse situation : elle n'aurait jamais consenti à devenir complice de mon égarement, ou, pour mieux dire, elle m'en eût préservée par ses sages conseils, mais j'étais certaine qu'elle ferait tout pour me sauver. Je lui écrivis pour presser son retour; ses affaires la retinrent encore longtemps en Suisse. Cependant la paix étant faite en Allemagne, Blomer me demanda. publiquement un congé de quelques mois pour aller dans son pays et je l'envoyai secrètement au comte de Rosenberg, qu'il instruisit de ma situation. Madame de Merthal revint enfin six mois après mon mariage. Il me fut affreux de rougir à ses yeux ! mais je lui confiai sans déguisement ma déplorable histoire; elle pleura avec moi, et me traça le plan que je devais suivre. Peu de temps après, Rosenberg reparut à la cour ; je ne le vis point en public, car, sous prétexte de ma mauvaise santé, je vivais sans représentation et très solitairement à Niémen. Rosenberg, chargé, malgré sa jeunesse, de négocier je ne sais quels intérêts politiques, eut de longs entretiens avec mon père. Le résultat de ces conférences fut que mon père ferait un voyage de quelques mois à Vienne et dans le Brandebourg. Le comte eut beaucoup d'influence dans cette décision, non en employant des moyens adroits et délicats, ce n'est pas là son genre; il

n'est point insinuant, il obtient tout de vive force par une éloquence froide en apparence, mais forte et entraînante. Son énergie n'est point dans son expression ; elle est toute dans sa prodigieuse activité, dans sa volonté ferme et inébranlable, dans ses raisonnements. Il charma tellement l'électeur par son esprit, que ce fut là le commencement de cette faveur sans bornes dont il a joui depuis.

« Mon père partit, ce qui me retira du mortel embarras où j'étais. Son absence et ma mauvaise santé motivèrent aux yeux de tout le monde la retraite profonde où je vécus. Grâce aux précautions prises par Rosenberg, et aux soins de madame de Merthal, mon secret fut impénétrable. Je mis au jour un enfant que reçut Rosenberg, qu'il emporta sur-le-champ et qui ne vécut que quelques heures : c'était un garçon! Orna chère Olympe! cet enfant, s'il eût vécu, aurait aujourd'hui votre âge, et s'ilavait mes traitsil vous ressemblerait; j'aurais pu vous unir l'un à l'autre. Rosenberg aurait bien trouvé le moyen, sans trahir notre secret, de le faire paraître à la cour sous un nom supposé et d'une manière digne de sa naissance! Mais j'étais destinée à ne connaître que les peines de l'hymen et que les douleurs de la maternité!... » En prononçant ces paroles, la princesse versa quelques larmes; et, après un moment de silence, elle reprit ainsi son récit : « J'aimais passionnément Rosenberg, et je ne connus que trop tôt que les seules passions de son cœur étaient l'ambition et l'amour de

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la gloire. 11 avait pour moi cette sorte d'attachement qu'inspire aux grandes âmes une profonde reconnaissance, mais il n'avait point d'amour ! Dénué de la sensibilité qui aurait pu me rendre heureuse, il croyait tout faire pour mon bonheur en illustrant son nom, et en cachant soigneusement mon secret. Il ne m'entretenait que de ses projets de fortune et de grandeur. Il me traçait le plan que je devais suivre pour le servir auprès de mon père sans avoir l'air de m'intéresser à lui, ou de le protéger. Et quand je lui parlais de mes sentiments, il me répondait avec une sorte de douceur qui ne ressemblait qu'aux égards et à la déférence. Je hasardai quelques plaintes qui l'étonnèrent tellement, qu'il les reçut avec une sévérité qui ferma pour jamais mon cœur à ce genre de confiance. Au retour de mon père j'éprouvai de nouveaux chagrins. Mon père attacha Rosenberg à sa personne, et peu de temps après, il lui donna une place importante qui n'avait jamais été remplie que par des hommes d'un âge mûr, -et consommés dans les affaires.

a Ulrique, devenue princesse de Lobeck, revint à la cour après une absence d'un an. Rosenberg, en la revoyant, affecta publiquement une émotion qui persuada à tout le monde qu'il avait conservé pour elle une grande passion. Quelques imprudences d'Ulrique firent croire qu'elle partageait cette passion; et bientôt il fut généralement reçu que le comte était l'amant de la princesse de Lobeck. On ne pouvait accuser Rosenberg

de fatuité; mais sus froides manières extrêmement radoucies avec Ulrique, et le sentiment trop vrai de celle dernière, ne laissaient aucun doute à cet égard. Ce fut à peu près dans ce temps qu'ayant demandé un emploi pour un homme que je protégeais, je ne l'obtins point, parce que Rosenberglefit donner à un autre. Je ne démêlai point l'artifice de ce procédé, et j'en fus tellement blessée, que j'en parlai vivement à l'électeur. C'était ce que désirait le comte, afin d'établir l'opinion de notre mésintelligence. Il fit à ce sujet répandre le bruit qu'il était tout à fait dans ma disgrâce, et, depuis cette époque, il ne me parla plus en public qu'avec le ton affecté du respect le plus glacial. Cette conduite me causait une humeur que je ne pouvais dissimuler, et qui acheva si bien de persuader que j'étais son ennemie, que ceux qui m'approchaient croyaient me faire leur cour en me disant du mal de lui. On parlait librement devant moi de son amour pour la princesse de Lobeck; on en contait souvent, des traits inventés qui me perçaient !e cœur. Je pris Ulrique en aversion; je la traitai avec une froideur extrême : ce qui ne fut à tous les yeux qu'une preuve de plus de ma haine pour le comte, qui, disait-on, me faisait éloigner de moi tous ceux qui lui étaient attachés. J'eus une explication avec le comte; j'osai montrer de la jalousie. Il me répondit avec une austérité de principes qui me ferma la bouche sans me rassurer, du moins entièrement. — Je hais et je méprise, me dit-il, ce genre de liaison; ceux qui me

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connaissent ne verront dans les bruits dont vous me parlez que des calomnies. On peut me supposer une passion malheureuse , voilà tout. — N'est-ce rien ? — Oui, car c'est une idée que vous ne pouvez avoir. — - Hélas! pourquoi? — Parce que, si je l'eusse aimée, j'aurais préféré sa main à celle d'une reine. — Mais vous ne pouviez l'obtenir. — On peut tout ce qu'on veut : je l'aurais enlevée. — Vous auriez fait son malheur et le vôtre, — On n'est point à plaindre quand on est aimé. — Ah! sans doute!... Vous êtes donc heureux? Mais moi, Rosenberg!... — -Fidélité, discrétion, la noble ambition de justifier votre choix; qu'exigez-vous de plus? — Un peu moins de prudence; la vôtre est si cruelle! — Elle est nécessaire avec vous. Sans cette conduite qui vous déplaît, il y a longtemps que vous nous auriez perdus l'un et l'autre.

« Ce reproche pouvait être un peu fondé; mais combien les miens l'étaient davantage ! . . .

« Un matin, Rosenberg me prévint que deux rois, qui désiraient l'alliance de mon père, demandaient ma main; que mon père me laisserait le choix, mais qu'il m'ordonnerait d'accepter l'un ou l'autre. Le comte ajouta que je devais répéter ce que j'avais dit avant de le connaître , que je ne voulais point me séparer de mon père. Cette nouvelle me fit frémir. Il fallait perdre Rosenberg, ou employer avec le meilleur des pères une fausseté dont la seule idée me faisait horreur. J'exprimai ce sentiment au comte, qui me répondit froide-

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