DL LA 110 GU EL LE
111 en l : — Cela se passera très bien. Vous parlerez avec beaucoup d'émotion et de désordre, vous pleurerez tout naturellement; l'électeur vous adore, il s'attendrira, et il préférera le bonheur de \ous conserver à la vanité de vous voir sur un trône.
, « Le soir, en effet, l'électeur me fit appeler dans son cabinet : comme il était décidé à donner ma main, il me parla d'un ton d'autorité qu'il n'avait jamais eu avec moi. Chacune de ses paroles me faisait frissonner. Je pensais qu'il me serait impossible de changer une volonté si ferme et si absolue. Lorsqu'il eut cessé de parler, il me pressa de répondre; mais je n'avais pas la force de rompre le silence. Cependant, au bout de quelques minutes, je lui dis d'une voix entrecoupée que je ne pouvais que lui répéter ce que je lui avais di t jadis, que je ne le quitterais qu'avec désespoir, et que j'avais pour l'hymen un éloignement invincible. — Vous étiez alors à peine sortie de l'enfance, reprit mon père, et je ne vous proposais pas un roi pour époux. — Mon sort est entre vos mains, répondis-je, mais si vous m'éloignez de vous, je mourrai de douleur. A ces mots, je vis mon père s'émouvoir et se troubler. Je repris l'espérance et du courage. Je me jetai à ses pieds, en le conjurant de ne me point bannir, et de souffrir que ma vie entière lui fût consacrée. Mon père me releva, et, me serrant dans ses bras : — 0 modèle delà piété filiale ! s'écria-t-il avec transport, ma chère Euphémie, je ne puis résister à vos larmes,' à votre tendresse! Ah! je
croyais, en me séparant de vous, ne sacrifier que moi !.. . Soyez tranquille désormais, vous resterez près de moi jusqu'à mon dernier soupir; c'est vous, ma fille, qui fermerez les yeux de l'heureux père dont vous méritez tontes les bénédictions.
« Ce discours me perça le cœur ; il me délivrait de la plus mortelle inquiétude; mais il m'accablait de remords ! Je baissai la tête , pour cacher dans le sein paternel et ma rougeur et ma confusion.
« Depuis ce jour, les caresses et les bontés de mon père ne furent plus pour moi que des sujets de peines. Ma conscience me reproche dans tous les instants ses bienfaits, sa reconnaissance fondée sur une erreur, et ces louanges usurpées données sans cesse à ma piété filiale et aux sacrifices dont on le croit l'objet. Oh ! que je supporterais bien plus facilement l'injustice et la calomnie que ce poids accablant d'éloges non mérités, et cette obligation de feindre et? de tromper toujours avec une âme élevée qui déteste la fausseté et le mensonge ! Je passai plusieurs années dans cette situation, toujours mécontente de moi-même et de Rosenberg. Je tachais vainement de modérer ma tendresse pour lui. Je ne pouvais plus nrfaveugler sur ses défauts; mais il avait de si grandes qualités, qu'il me rattachait sans cesse par l'admiration. Il employait continuellement mon crédit sur mon père, pour tout ce qu'il n'osait demander directement pour ses amis. De cette manière toutes les places furent données à ses créatures sans
qu'il parut les avoir demandées. Au reste, il fit toujours un digne usage de son pouvoir et de sa faveur. Il rétablit l'union dans la famille électorale; il profita de l'amitié du prince héréditaire pour le rapprocher de son épouse, et de son ascendant sur mon père pour l'engager à pardonner à mon frère quelques étourderies de jeunesse. Enfin il montra dans les divers emplois qui lui furent confiés, autant de droiture, de probité que de talent; et il s'est acquis, à juste titre, l'estime publique.
« Un événement inattendu acheva de me faire connaître combien Rosenberg avait de ressources dans l'esprit pour se tirer des situations les plus embarrassantes. Le prince de Lobeck mourut ; tout le monde croyait qu'il épouserait sa veuve, et peut-être qu'Ulrique elle-même le croyait. L'électeur, qui n'en doutait pas, en parla à Rosenberg, qui lui répondit qu'il n'avait jamais été son amant, mais qu'il suffisait qu'on l'eut dit pour éloigner de lui la pensée de l'épouser, parce qu'il ne donnerait jamais sa foi et son nom à une femme qui ne jouirait pas de la réputation la plus intacte , alors même qu'il serait sûr de sa parfaite innocence. C'était sacrifier la justice et la sensibilité à l'opinion; mais comme cet excès de fierté n'était que trop dans son caractère, l'électeur ne vit dans cette défaite qu'une délicatesse qui ne l'étonna point.
« Ce fut alors que les protestants de la Bohême prirent les armes contre l'empereur Mathias, qui avait restreint
leurs privilèges (1). Mon père fut obligé de s'engager clans cette longue guerre, et résolut d'y combattre en personne. Rosenberg le suivit, et me dit en partant : — Je jure par l'honneur qui m'est mille fois plus cher que l'existence, que dans les combats je ne m'éloignerai pas un seul instant de l'électeur^ et que, pour l'atteindre, il faudra d'abord me renverser et m'ôter la vie.
« Jugez de l'état où je fus tant que dura leur absence, craignant à la fois pour mon père et pour mon époux ! Mais combien je fus dédommagée de ces cruelles alarmes! Mon père , dans le dernier combat de cette longue campagne, eut un cheval tué sous lui : Rosenberg aussitôt lui donna le sien , et fut ensuite grièvement blessé en arrachant l'électeur des mains des ennemis, et en parant les coups qu'on voulait lui porter. L'électeur lui dut la vie et le gain de la bataille. J'appris ces détails par un courrier que m'envoya mon père. Ce jour mémorable fut l'un des plus beaux jours de ma yie, il me sembla que Rosenberg venait d'expier et de réparer notre faute ! Mon père revint, et, me présentant Rosenberg qui avait un bras en écharpe, il me dit : — Ma fille, embrassez mon libérateur ! à ces mots, le comte s'inclina profondément pour me baiser la main. Je penchai ma tête sur son épaule, et je baignai de larmes ce bras blessé qui avait sauvé les jours de mon père !...
« Les fatigues de cette campagne influèrent de la ma-
(1) C'est ce qu'on appelle la guerre de trente ans.
nière la plus fâcheuse sur la santé de mon père. Après avoir langui quelques mois, il tomba dangereusement malade. Le comte aussitôt proposa d'envoyer chercher à Vienne un médecin très célèbre alors. Mon père ne le voulait pas ; mais Rosenberg, alarmé par les symptômes de la maladie, partit sans délai pour aller lui-même chercher ce médecin.
« Cependant l'état de mon père empirant toujours, il fut en quelques jours réduit à la dernière extrémité; il avait néanmoins toute sa tête , et il demanda à recevoir les derniers sacrements. J'étais nuit et jour dans sa chambre, accablée d'une douleur que nulle expression ne peut rendre; je voyais mon père toujours abusé, prêt à descendre dans la tombe : je me répétais avec horreur que, lorsque je l'aurais perdu, je resterais à jamais chargée d'une faute irréparable, puisque je n'aurais plus l'espoir d'en obtenir un jour le pardon. Cependant je ne pouvais disposer de mon secret sans l'aveu de mon époux, et d'ailleurs, en le révélant, j'aurais empoisonné et peut-être avancé les derniers moments de mon père... Il fallait donc me taire; mais que devins-je quand mon père, après avoir reçu les sacrements , nous fit approcher, mon frère et moi, pour nous donner sa bénédiction? Nous tombâmes à genoux près de son lit; il nous bénit, et ensuite se tournant vers moi : — Et toi, mon Euphémie, me ditil, pour te consoler, rappelle-toi le bonheur que tu as répandu sur mes jours, rappelle-toi les nobles sacri-
fices que ta m'as faits, et cette confiance touchante dont tu m'as donné tant de preuves ! 0 mon Dieu ! poursuivit-il enjoignant les mains, bénissez cette enfant chérie, que la piété filiale a préservée de toutes les passions dangereuses! cette enfant dont le cœur si pur me fut toujours ouvert, et qui n'a vécu jusqu'ici que pour moi....
« À cette terrible bénédiction, je crus que la foudre allait tomber sur ma coupable tête... À mesure que mon père parlait, il me semblait que j'entendais Dieu me maudire et me réprouver ! Glacée d'horreur, anéantie, je tombai dans les bras de mon frère.
« Sur le soir de ce même jour, mon père demanda plusieurs fois si Rosenberg était de retour. Je ne pouvais sans tressaillir entendre ce nom dans sa bouche, et il le répéta souvent. Dans la nuit sa tête s'embarrassa ; tout à coup il m'appela et me demanda si je consentirais à épouser Rosenberg, et il ajouta : — Cela me rendrait heureux. Je frissonnai et îe fondis en larmes. Il était en délire; mais je fus persuadée que, depuis quelques mois, cette idée s'était offerte à son imagination; je ne me trompais pas.
« Le lendemain,, il tomba dans une espèce de léthargie; et, à dix heures du soir, son médecin, lui tâtant le pouls, déclara qu'il n'existait plus; je poussai un cri lamentable : on m'arracha de sa chambre.
« Je ne sais ce que je devins; au bout de quelques heures, je me trouvai dans mon appartement, sur mon lit, dans les bras de mon frère et de madame de MerthaL
DE LA ROCHELLE. 26o
Quand mon frère me quitta, je me livrai sans contrainte avec mon amie à tout mon désespoir; la nature et les remords l'emportant sur l'amour, il ne me fut possible d'apaiser le cri de ma conscience, qu'en me promettant de m'enfermer pour jamais dans un cloître, et de renoncer sans retour h Rosenherg. Madame de Merthal me dit en vain que je ne pouvais prendre ce parti violent sans le consentement de mon époux. — Ah! repris-je, il y consentira, je ne suis nullement nécessaire à son bonheur. — Vous êtes injuste, répondit madame de Merthal : le comte n'a pas dans les détails de la vie votre sensibilité, mais son noble cœur n'en est pas moins susceptible d'un grand attachement; soyez contente de ses sentiments, car il vous aime avec toute la force de son caractère et toute la grandeur de son àme. — Hélas ! repris-je en fondant en larmes, je ne dois plus désormais que pleurer ma faute et le meilleur des pères!... En effet, j'aurais persisté dans cette résolution , si le ciel, touché de ma douleur et de mon repentir, n'eût daigné faire un miracle qui acheva de serrer pour jamais le nœud sacré qui m'unit à Rosenberg.
« Je ne vis point mon frère le jour suivant; mais, tout entière à ma douleur, je ne fis aucune question là-dessus. Je ne quittai point mon lit. Vers le soir, l'excès de mon accablement me procura quelques heures de sommeil. Je me réveillai à trois heures du matin : j'entendis dans le palais un mouvement extraordi-
naire; je distinguai des cris, et je ne doutai point que cène fût la pompe funèbre de mon père. Je m'élançai hors de mon lit pour me prosterner sur le plancher, que j'inondai de larmes; mes femmes accoururent et me remirent dans mon lit. Dans ce moment, madame de Merthal éperdue entra dans ma chambre. — Je suis chargée, me dit-elle, de vous préparer à l'événement le plus miraculeux... — Dieu! Dieu! m'écriai-je, qu'estil arrivé? — Rassemblez toutes vos forces, reprit-elle, et remerciez le ciel... — Achevez... achevez, ou je meurs ! — Non, un autre doit vous annoncer que l'électeur... Comme elle prononçait ce mot, la porte se rouvrit, et je vis paraître Rosenberg. Ah ! sa vue' seule m'apprit mon bonheur !... Je lui tendis les bras; il accourut se jeter à genoux devant mon lit, en disant : — L'électeur n'était qu'en léthargie, le médecin que j'ai amené l'en a tiré et répond de ses jours... Maintenant, Euphémie, poursuivit-il d'une voix basse et tremblante, pardonnez-moi les remords qui vous ont coûté tant de pleurs; le ciel est apaisé, il bénira notre avenir ! Ses larmes lui coupèrent la parole. 0 moment d'un bonheur surnaturel, joie suprême, dont jamais mon imagination n'aurait pu me représenter le ravissement! Mon père, que je croyais depuis deux jours dans le cercueil, mon père m'était rendu, et c'était Rosenberg qui venait de l'arracher de la tombe. Ces paroles d'un immortel souvenir, je les entendais de la bouche de Rosenberg : je trouvais enfin clans cet époux adoré une sensibilité
DE LA ROCHELLE. ^2(j:;
égale à la mienne, et, pour la première fois, je voyais couler ses pleurs!...
« Mon frère, qui avait voulu que Rosenberg m'annonçât ce grand événement, vint nous rejoindre. Je me hâtai de me lever; Rosenberg me conduisit dans les bras de mon père.
« Que cette journée et les huit jours qui la suivirent s'écoulèrent délicieusement! Mon père devait deux fois la vie à Rosenberg ! Presque affranchie de mes remords, je me livrais aux plus douces espérances; et je croyais surtout que désormais Rosenberg serait toujours pour moi ce qu'il était depuis huit jours.
« Aussitôt que mon père fut en parfaite convalescence, je contai à Rosenberg ce qu'il m'avait dit dans son délire, et j'ajoutai que j'étais certaine qu'il avait eu, même avant sa maladie, l'idée d'unir ensemble les deux personnes qu'il aimait le mieux. ■ — Oui, me dit le comte, j'en suis sûr aussi.— Eh bien, repris-je, concertons ensemble les moyens de le décider... — Cela est inutile. Hier il a daigné m'offrit votre main. — 0 ciel ! — Et, avec toutes les formes du respect et de la reconnaissance, je l'ai refusée. A ces mots je restai pétrifiée.— Songez, reprit le comte, que je ne pourrais vous conduire une seconde fois à l'autel que si notre hymen était déclaré nul. Ainsi, pour ne pas faire une profanation impie, il faudrait déclarer à l'électeur que depuis plus de dix ans je suis votre époux. 11 nous pardonnerait sans doute, mais il nous aimerait moins; il serait moins heu-
reux, nous attristerions sa vieillesse. Nous avons pu feindre longtemps pour notre propre intérêt; ennoblissons cet artifice en le prolongeant pour son bonheur. D'ailleurs, je n'hésiterai jamais à sacrifier l'ambition à la gloire. Mon souverain, en me donnant sa fille, effacerait par l'éclat de la récompense le mérite de tout ce que j'ai fait pour lui; j'aime mieux qu'il reste chargé envers moi d'une dette qu'il ne soit pas en son pouvoir d'acquitter. A ce langage si fier et si froidement raisonnable, je ne reconnus que trop Rosenberg tel que je l'avais toujours vu. Je ne pus retenir mes pleurs, mais je gardai le silence. Cette âme altière pouvait quelquefois s'attendrir et s'émouvoir fortement, mais elle n'était pas sensible, du moins dans le cours ordinaire de la vie.
« Rosenberg me donna bientôt un chagrin inattendu. Il demanda et obtint l'ambassade de France et partit. Tout ce qu'il avait fait pour mon père avait encore augmenté mon attachement pour lui, et cette absence, qui dura trois ans, me rendit d'autant plus malheureuse, que, suivant sa coutume, il me prévint qu'il ne m'écrirait point. Cependant, au bout de dix-huit mois, par un caprice dont je n'ai jamais pu deviner la cause, il m'écrivit une seule fois, dans un petit voyage qu'il fit, je ne sais pourquoi, dans une province de France. Cette lettre, adressée à Blomer, était aussi tendre que mon cœur pouvait le désirer. Il ne m'y parlait que de ses sentiments, et avec l'expression la plus ton-
chante; c'était depuis notre mariage, c'est-à-dire depuis douze ans, la première lettre que je recevais de lui. Cette lettre me consola, me fortifia; je la relisais tous les jours de poste, car je n'en reçus pas d'autres : il ne m'écrivit plus.
« Il revint ; et quelques mois après j'éprouvai le plus grand chagrin : je perdis l'amie respectable qui, depuis mon enfance, me tenait lieu de mère : madame de Merthal mourut. Ma douleur fut extrême, etRosenberg ne négligea rien pour l'adoucir. En tout, depuis son retour en France, je remarquais constamment dans sa conduite avec moi plus de douceur, d'égards et de tendresse. Cinq ou six ans s'écoulèrent de la sorte. J'étais plus satisfaite de lui, et par conséquent plus heureuse, quand le changement subit de son humeur m'a replongée dans de nouveaux chagrins plus amers encore que tous ceux qu'il m'a fait éprouver jadis. Sans aucun motif connu, il est devenu tout à coup sombre, distrait, farouche et rêveur. Malgré son empire sur luimême, j'ai vu, à n'en pouvoir douter, qu'il était dominé par une peine secrète. Quand j'ai voulu le questionner, il m'a répondu avec sécheresse et dureté, en niant cependant qu'il eût un chagrin secret; mais depuis ce moment, il a presque entièrement cessé de me voir en particulier. Il semble que je lui sois devenue insupportable, odieuse!... Enfin, pour me fuir sans doute, pour mettre les mers entre nous, il s'est chargé d'une mission pour l'Angleterre. Il est à Londres de-
puis près d'un an. On dit qu'il revient, et qu'il sera ici sous peu de jours.
« Je ne suis plus aimée ! Que dis-je? hélas ! je suis haïe. Tous les remords, apaisés par l'amour, sont revenus déchirer mon cœur avec plus de violence que jamais, depuis que Rosenberg me traite avec autant d'ingratitude. Voilà, ma chère Olympe, mon secret et mon sort; vous êtes à la fois mon unique confidente et ma seule consolation. » A ces mots, Clara se jeta dans les bras de la princesse, qui la serra contre son sein, en disant : ■ — 0 mon Olympe! ne me quitte jamais, et je ne gémirai plus sur ma destinée.
L'histoire d'Euphémie affligea sensiblement Clara : néanmoins un retour sur elle-même lui fit faire à ce sujet des réflexions consolantes sur sa propre situation. Elle connut combien il est plus douloureux d'avoir à se reprocher une grande faute que d'en être accusé faussement : par un arrêt éternel de la justice divine, les remords seront toujours mille fois plus perçants que les traits les plus envenimés de la calomnie. Jl est possible de se soustraire aux faux jugements des hommes, en se cachant pour jamais dans une profonde retraite, mais on porte partout sa conscience : pour le coupable cette voix intérieure et terrible ne saurait être étouffée par le vain bruit du monde ; mais dans la solitude, semblable à l'éclat de la foudre que l'écho des rochers répète et prolonge avec un horrible fracas, elle tonne, elle épouvante; l'infortuné qu'elle poursuit n'entend
qu'elle, et l'entend toujours ! 11 ne trouvera dans le désert ni calme, ni silence. Euphémie, ne voulant pas revoir le comte en représentation et en public, prit le prétexte, pour se retirer quelque temps à la campagne, de mener Clara à Niémen, cette terre près de la ville, qu'elle venait de lui donner. Clara ne se trouva pas sans émotion dans ce lieu où sa bienfaitrice s'était unie à Rosenberg par un lien secret. Elle pria Dieu, dans la chapelle, de bénir cet hymen malheureux, et de sécher les pleurs d'Euphémie, en rendant son époux sensible à ses vertus et à ses longues douleurs. Euphémie attendait Rosenberg avec un trouble inexprimable. Clara, pour la première fols depuis ses malheurs, éprouvait une curiosité dont elle était elle-même étonnée. Elle avait un vif désir de voir cet homme extraordinaire, que sa tendresse pour Euphémie lui faisait trouver si coupable, dont elle haïssait le caractère, mais qui l'intéressait malgré elle par la hauteur de ses sentiments. En même temps, un pressentiment secret lui faisait craindre son arrivée et sa présence. La princesse désirait qu'elle le vît; et Clara, malgré sa timidité, n'eut pas de peine à y consentir.
Le lendemain de son arrivée à Niémen, la princesse apprit le retour de Rosenberg; en même temps, elle fut prévenue que l'électeur se rendrait avec lui le soir même à Niémen. Dans l'attente de cette visite, Euphémie et Clara furent presque également agitées. Enfin, à cinq heures, on entendit dans la cour le bruit des voi-
tures. Clara, à travers une jalousie, vit parfaitement Rosenberg ; elle fat très frappée de la beauté imposante de sa noble figure : mais, quand il entra dans le salon à la suite de l'électeur, elle se tint cachée derrière la princesse, de manière que le comte ne l'aperçut pas d'abord. Rosenberg s'approcha de la princesse avec une physionomie où se peignait la mélancolie, et qui exprimait en même temps un profond attendrissement. Qui ne sait pas lire dans les yeux de celui qu'elle aime? Euphémie, satisfaite et touchée jusqu'au fond du cœur, tendit la main au comte qui, en la baisant, la serra avec une vive émotion.
L'électeur, qui avait conté à Rosenberg l'histoire de cette jeune Olympe qui ressemblait tant à la princesse, dit à Clara de s'avancer. Euphémie se retourne, prend Clara par la main, et la présente à Rosenberg. — 0 ciel ! s'écrie-t-il ; et il reste immobile, les yeux fixés sur elle. On prit ce mouvement pour la surprise que lui causait une ressemblance si singulière; mais son regard perçant et farouche fit frémir Clara. Elle venait d'admirer la douceur de sa physionomie, et maintenant elle ne trouvait plus sur son visage que l'expression d'une effrayante sévérité.
Cependant Rosenberg, dissimulant son trouble, reprit la parole, et la conversation devint générale. Quelques personnes survinrent; mais, dans tout le reste de la soirée, la tristesse et la préoccupation du comte furent invincibles. Clara, ne pouvant supporter son
regard fixe et scrutateur, se retira un peu avant le souper.
Euphémie avait remarqué aussi l'impression peu favorable que la vue de Clara avait produite sur le comte i elle en cherchait vainement la raison. — S'il m'aimait davantage, disait-elle à Clara, je croirais qu'il est jaloux de ma vive affection pour vous; mais, hélas! que lui importe !... En tout, je ne sais ce qui passe dans sa tête : les caprices ne sont pas dans son caractère, et depuis deux ans je lui en vois d'inconcevables.
Le retour du comte causait à la princesse la plus vive agitation; sa santé s'en ressentit, elle eut de la fièvre pendant quinze jours. On lui prescrivit le repos , et elle passa tout ce temps dans sa chambre, sur une chaise longue. Un matin, Clara étant avec la princesse, Rosenberg, chargé d'une commission de l'électeur, entra, et aussitôt Clara se leva, sortit et descendit dans le jardin. Au bout d'une demi-heure, se trouvant à l'extrémité du parc, elle revint sur ses pas pour retourner au château ; dans ce moment elle entendit marcher précipitamment dans une petite allée à sa droite ; elle crut qu'on venait la chercher de la part de la princesse, et, se dirigeant de ce côté, elle vit tout à coup, à deux pas d'elle, le comte de Rosenberg. Il était seul; Clara tressaille et veut fuir. ■ — Arrêtez, s'écria le comte, je ne vous retiendrai pas longtemps : je n'ai qu'un mot à vous dire. Il prononça ces paroles avec un
2r2 LE 81EGE
trouble, une émotion, une altération dans la voix, qui achevaient d'épouvanter Clara. Elle s'arrêta, resta debout, et s'appuya contre un arbre. Alors le comte s'approchant se plaça vis-à-vis d'elle, et la regardant fixement : — Qui êtes-vous? lui dit-il d'un ton menaçant. A cette, question inattendue et terrible, Clara pâlit, et sa langue glacée ne put rien articuler. — Qui êtesvous ? répéta le comte avec un accent plus effrayant encore. Quel est le nom de votre père? Connaissez- vous Montalban ? Clara ne répond point... mais, ne pouvant plus se soutenir sur ses jambes tremblantes, elle s'affaisse et tombe au pied de l'arbre... — Malheureuse! s'écrie Rosenberg, quel démon ennemi du repos de cette infortunée princesse vous a conduite ici? Ah ! que n'avez-vous, comme on le croit, péri dans les ondes du Rhône! Ecoutez. Il faut quitter ce palais; il le faut ou je vous dénonce. Si vous partez, je vous promets un secret inviolable. Inventez un prétexte pour vous rendre demain matin chez la veuve Marcelle ; vous y trouverez une voiture qui vous conduira hors de ce pays, dans le couvent que vous choisirez; mon valet de chambre sera votre guide. Où voulez-vous aller? Le comte parlait avec une rapidité, une précipitation, un ton absolu qui marquaient assez qu'il voulait une réponse prompte et précise. Clara rassembla toutes ses forces : — Je veux aller, dit-elle, aux Ursulines de La Rochelle... Puis-je en partant, ajouta-t-elle, écrire à la princesse? En disant ces mots, ses larmes inondèrent son visage.
DE LA UO Cil KL LE. 2?3
— Oui, répondit le comte ; mais qu'elle ignore à jamais que c'est moi qui vous force à la quitter. S'il vous échappe avec elle l'indiscrétion la plus légère, je la découvrirai, et je lui dirai votre horrible nom. — Je n'ai point commis de crime, dit Clara en gémissant, j'en atteste le ciel. À ces mots, le comte jeta sur elle un regard foudroyant, et, lui tournant brusquement le dos, il s'éloigna à pas précipités ; Clara bientôt le perdit de vue.
La surprise, l'effroi, le saisissement et la douleur avaient tellement épuisé les forces de Clara, qu'elle resta plus de deux heures sur la place et dans l'attitude où le comte l'avait laissée. Plusieurs personnes, envoyées par la princesse pour la chercher, la trouvèrent encore au pied de l'arbre. Clara dit qu'elle s'était donné une espèce d'entorse. On en douta d'autant moins, qu'en effet elle ne pouvait marcher sans le secours d'un bras. Euphémie fut très effrayée de la voir revenir dans cet état et avec une pâleur qui marquait combien elle avait souffert. Clara, faisant un effort sur elle-même, parvint à la rassurer. La princesse lui conta qu'elle était charmée de Rosenberg; qu'elle ne l'avait jamais vu si tendre pour elle, et qu'il lui avait demandé de le recevoir en particulier le lendemain. Clara connut que le comte s'était promis de consoler la princesse d'une douloureuse séparation, et cette idée adoucit ses peines. Cette journée fut affreuse pour elle; jamais Euphémie ne lui avait paru si touchante
et si digne croire aimée; tous les témoignages de son affection lui perçaient le cœur, et plusieurs fois elle fut obligée de sortir de sa chambre pour aller en secret donner un libre cours à ses pleurs. Elle fut au moment de s'évanouir sur son sein,, en lui disant adieu le soir pour aller se coucher. C'était un dernier adieu!... La malheureuse Clara s'arracha enfin de ses bras, courut se renfermer dans sa chambre, et renvoya ses femmes pour se livrer sans contrainte à toute sa douleur. Lorsqu'elle supposa que tout le monde était endormi dans le château, à minuit et demi, elle se hâta d'exécuter un dessein qu'elle avait formé durant le jour; elle voulait, avant de partir, aller prier encore et pour la dernière fois dans la chapelle où la princesse s'était mariée. Clara descendit seule dans le jardin, qu'elle traversa ; elle se rendit à la chapelle, alluma la lampe, et se jetant à genoux devant l'autel : — 0 souverain bienfaiteur, dit-elle, vous maudissez les ingrats et vous écoutez les prières et les vœux de la reconnaissance! Ah ! daignez écouter ma voix ! daignez rendre la paix et le bonheur à celle qui n'a trouvé dans sa faute qu'amertume et que regrets ! à celle dont vingt ans de remords ont expié la faiblesse/ Puisse-t-elle en déposer l'aveu dans le sein paternel, et puisse un généreux pardon et l'amour de son époux lui faire oublier tant de peines.
Après avoir fait cette prière, Clara sentit son cœur soulagé; elle se leva, et en s'en allant elle n'éteignit
poinl la lampe. • — Hélas! dit-elle, c'est la seule trace de reconnaissance que je puisse laisser ici ! Cette lampe durera jusqu'à la nuit prochaine : Euphémie peut-être devinera qu'elle fut allumée par moi !
La triste Clara ne se coucha point. Elle avait ordonné que les chevaux fussent mis à la pointe du jour; mais, à deux heures après minuit, ne pouvant résister au désir de revoir encore une fois Euphémie, elle résolut d'aller dans son appartement, se flattant de la trouver profondément endormie, et ne voulant que la contempler un moment, pensant d'ailleurs que, si elle était éveillée, elle lui dirait que l'inquiétude sur sa santé la ramenait auprès d'elle. En effet, Clara se rendit dans l'appartement de la princesse; elle y entra doucement, et elle éprouva un grand saisissement en voyant Euphémie levée, assise dans un fauteuil et entourée de ses femmes, qui tâchaient vainement de soulager les vives douleurs qu'elle éprouvait. Clara courut se jeter en pleurant dans ses bras. La princesse lui dit qu'un violent mal de tête l'avait forcée de se lever, et elle renvoya ses femmes pour rester avec Clara, qui se trouva ainsi dans l'impossibilité de partir, au moins dans cette journée. Les douleurs de la princesse se calmèrent enfin vers les six heures du matin ; alors appuyée sur le sein de Clara, elle s'endormit dans ses bras. Clara la regardait avec un sentiment inexprimable de tendresse et de douleur, en pensant qu'elle allait bientôt se séparer d'elle pour ja-
mais. Au bout d'une heure d'un sommeil agité, la princesse, réveillée par de nouvelles souffrances, rouvrit les yeux : ses gémissements effrayèrent tellement Clara, qu'elle allait appeler ses femmes lorsque la porte de la chambre s'ouvrit. L'on vit entrer le comte de Rosenberg. Clara était si inquiète d'Euphémie, que l'apparition du comte, loin de l'effrayer, lui fit plaisir. Sa vue lui parut un secours; elle lui demanda s'il ne fallait pas appeler un médecin. Le comte, vivement troublé, se disposait à donner Tordre d'en aller chercher un; mais la princesse s'y opposa: cependant son mal paraissait croître à chaque minute. Elle était toujours dans les bras de Clara, à laquelle elle prodiguait les plus tendres caresses. Le comte, debout vis-à-vis d'elle, la conjurait vainement de permettre qu'on appelât un médecin, lorsque tout à coup il pâlit. La princesse tressaille, reste un moment immobile, les yeux fixés sur Clara, ensuite la repousse avec force, en s'écriant d'un ton menaçant et terrible : — Sortez ! Clara épouvantée croit d'abord que la princesse est en délire; elle fond en larmes. — Sortez, dis-je, reprit Euphémie, et ne paraissezjamaisdevant moi. Clara consternée, confondue, ne peut ni se mouvoir, ni parler, ni répandre une larme... Le comte, toujours pâle et tremblant, la prend par le bras, en disant :— Obéissez, mademoiselle, retirez-vous. En parlant ainsi, il l'entraîne hors delà chambre, ferme la porte sur elle, et rentre chez la princesse. La malheureuse Clara croit qu'un songe affreux
l'abuse; elle tombe sur une chaise et reste là anéantie, près de trois quarts d'heure. Enfin un valet de chambre survient et lui remet, de la part de la princesse, un billet qu'elle ouvre en frémissant; elle y trouve ce qui suit :
« Je n'ai rien aimé autant que vous, et vous faites « le malheur de ma vieî... vous que j'adorais il y a « quelques minutes! ô quelle horrible révolution!... « Vous en devinerez facilement la cause en interrogeant « votre cœur et votre conscience... Adieu pour jamais; « partez sans différer, ne cherchez point à me revoir, « votre vue me tuerait. Emportez tous mes dons, re- « tournez en France , mes bienfaits vous suivront « partout. »
Ce billet inexprimable et foudroyant jeta Clara dans un état qui épuisa tout son courage; elle avait sans doute supporté de plus terribles révolutions, mais du moins elle en avait connu la cause. Ici tout est inconcevable. Ce n'était point la calomnie qui la perdait auprès de la princesse ; ce n'était pas même la connaissance de sa funeste histoire et de son véritable nom ; ce changement incompréhensible s'était opéré en une minute, sans que personne eût dit un mot, eût fait un signe, sans que Clara même eût parlé! Euphémie avait passé, sans nulle cause apparente, de la tendresse à la colère, à la haine... et le comte en même temps s'était visiblement troublé; cet homme si froid, si calme et si lier, était devenu pâle et tremblant. Quelle affreuse énigme! quel impénétrable mystère! La surprise, le
saisissement, la douleur, égarèrent la raison de la malheureuse Clara. Rien ne put la décider à quitter l'antichambre où le comte l'avait reléguée; vainement on vint lui dire plusieurs fois que ses chevaux étaient mis : — Non, non, s'écriait-elle, on ne m'arrachera point d'ici, j'y veux mourir!... Mes cris peut-être parviendront à l'oreille de la princesse : elle m'entendra répéter en expirant que je suis innocente. Elle me dévoilera ce mystère inouï ; je pourrai me justifier avant d'exhaler mon dernier soupir. Cependant je sens mes forces s'affaiblir ! ... 0 Dieu ! soutenez ma vie défaillante ! oh ! faites-moi mourir aux pieds de ma bienfaitrice désabusée ! Hélas ! dois-je emporter dans la tombe la haine de tout ce qui m'est cher! En parlant ainsi avec toute la véhémence d'une douleur impétueuse, Clara frappait à coups redoublés à la porte de l'appartement fermé de la princesse, et n'interrompait cette plainte lamentable que pour l'appeler avec des cris déchirants. Enfin elle entend marcher, et bientôt la porte s'ouvre. Clara se précipite pour entrer, elle se trouve arrêtée par le comte de Rosenberg. — 'Pour m'empêcher d'entrer, s'écria-telle, il faudra me tuer, homme terrible et barbare; je ne vous crains plus, le désespoir sait tout braver; je veux revoir la princesse. — Elle n'est plus dans ce palais, répondit le comte. — Juste ciel! dit Clara. — Elle est partie il y a plus d'une heure, reprit Rosenberg. — Je vais, la suivre. — Impossible. — ■ Comment? — - Elle est allée à des eaux qui sont à cent lieues d'ici.,. A ces
mots, Clara, perdant toute espérance, chancelle; elle était prête à s'évanouir ; le comte la soutient en disant : — Allez dans votre appartement donner vos derniers ordres pour votre départ; rendez-vous sans délai chez la veuve Marcelle, vous y trouverez la voiture et les chevaux qui vous conduiront à La Rochelle. '—Dieu le veut ainsi, dit Clara d'une voix éteinte, il faut se soumettre. A ces mots, elle s'appuie sur le bras du comte, qui l'entraîne, mais sans rudesse; il paraît même attendri. Clara entend avec surprise qu'il soupire. A la porte de sa chambre, le comte prend sa main, la serre daiïs les siennes : — Jeune infortunée, dit-il d'une voix altérée, rappelez ce courage dont vous avez donné tant de preuves. Oh! puisse la justice divine qui vous poursuit s'apaiser enfin! En prononçant ces paroles, le comte s'éloigne précipitamment et disparaît. Clara, émue jusqu'au fond de l'âme par sa pitié, le rappelle en vain; désespérée, elle entre dans sa chambre; elle écrit à la princesse quelques lignes dictées par sa douleur ; ensuite elle fait emporter ses vêtements, mais elle laisse tous les bienfaits de la tendresse, ses bijoux, ses diamants, et baignée de larmes, elle s'arrache enfin de ce lieu si cher. Elle partit et se fit conduire à la ville chez la veuve Marcelle. Là, elle trouve une voiture attelée de six chevaux de poste. Elle y monte en se recommandant à la Providence... Un homme à cheval l'attendait hors des portes de la ville; il se mit à la portière, ne la quitta plus, la servit avec zèle et res-
pect, et paya partout les frais de poste et sa dépense. Clara jusqu'alors n'avait pensé qu'à la colère subite et incompréhensible de la princesse; mais après avoir épuisé vainement toutes les conjectures, toutes les suppositions pour en découvrir les motifs, ses pensées se tournèrent sur le comte de Rosenberg; elle ne concevait pas comment il avait pu reconnaître en elle la malheureuse Clara ; elle concevait encore moins le sentiment qui avait pu le faire pâlir avant même que la princesse eût exprimé sa violente indignation. Et comment expliquer ce trouble et ce profond attendrissement qu'il avait laissé voir en s'éloignant? Clara s'étonnait encore de ne point trouver dans son cœur le ressentiment qu'elle aurait dû naturellement avoir pour cet homme si hautain, qui l'avait traitée avec autant de dureté et avec une autorité qui n'était fondée sur aucun droit. Cependant elle aimait à se rappeler qu'elle avait surpris en lui quelques signes d'émotion et de sensibilité : ce souvenir la touchait, car elle avait pour lui un sentiment indéfinissable, dont elle ne pouvait se rendre raison qu'en se disant qu'il était impossible qu'elle n'eût que de Tindifférence pour l'époux d'Euphémie; et elle répandait des larmes amères en songeant qu'il ne penserait jamais à elle qu'avec horreur. Mais si elle était si sensible à l'opinion du comte de Rosenberg, que n'éprouvait-elle pas en se retraçant l'étrange injustice de la princesse, de cette bienfaitrice chérie ! —Sort affreux, s'écriait-elle en versant un déluge de larmes, je suis donc destinée à
paraître criminelle à tout ce que j'aime ! Quand je pourrais me justifier, le devoir m'ordonne de me taire; et, quand il m'est permis de parler, on me fuit et l'on m'exile. Ces réflexions désolantes ramenaient toujours Clara à sa pensée dominante, celle du ressentiment inexplicable d'Euphémie, au moment où, couchée sur son sein, elle lui prodiguait toutes les caresses de la plus tendre mère. — Quoi ! se disait Clara, elle avait les yeux attachés sur moi; j'y voyais la plus douce expression; je la contemplais en silence, quand tout à coup je l'ai sentie frémir, j'ai vu ses traits s'altérer ; elle a jeté sur le comte un regard foudroyant; il a baissé les yeux en palissant; il a paru l'entendre. Tout en lui exprimait, non la surprise, mais la consternation ; et cependant la princesse me repoussait avec force en s'écriant avec fureur : Sortez! Mot terrible qui retentira toujours à mon oreille. Que s'est-il donc passé entre eux? qu'ai-je de commun avec leurs secrets ? comment ai-je pu paraître coupable à leurs yeux, dans un instant, et sans avoir proféré une seule parole? comment suis-je seule la victime de ce funeste mystère? Et la princesse m'écrit qu'il m'est facile de pénétrer la cause de cette affreuse révolution ! Et avec un si noble caractère, avec tant de vertus, après m'avoir comblée de bienfaits, elle me condamne sans vouloir m'apprendre mon crime, elle me chasse sans vouloir nrentendre î Clara, durant toute la route, ne put se distraire un instant de ces tristes souvenirs, qui déchiraient son cœur et qui confondaient sa raison.
Comme le comte avait prescrit à Clara de se retirer dans un cloître, elle avait préféré les Ursulines de La Rochelle, pour se rapprocher de la ferme de Jerson, et parce que la jeune Honorine lui avait souvent parlé de ce couvent, où elle avait fait sa première communion. On conduisit en effet Clara à La Rochelle, et dans le couvent des Ursulines. Son guide parla un moment en particulier à la supérieure; il lui paya d'avance une année de pension. Clara, toujours sous le nom d'Olympe, fut admise surle-champ. Son guide, au moment où elle allait entrer dans ce monastère, s'approcha d'elle, remit dans ses mains un petit coffre, ensuite il s'éloigna et disparut. On conduisit Clara dans un joli appartement, et on lui apprit que sa pension, comprenant le logement et la nourriture, était payée d'avance pour un an.
Lorsque Clara fut seule, elle ouvrit la cassette : elle y trouva mille ducats et un billet cacheté qui contenait ce qui suit :
« Restez à jamais enfermée et cachée dans un cloître, « et vous recevrez tous les ans cette même somme. Votre « pension d'ailleurs sera payée. Ces offres sont permises « à un homme de mon âge, et à celui qui vous a privée <c du sort le plus brillant. Oubliez le monde, rappelez- « vous le passé, afin de ne penser à l'avenir qu'à Dieu « seul.
« Brûlez ce billet. »
L'élévation de l'âme s'allie parfaitement avec l'humilité chrétienne. Quoi de plus noble que ce mépris des
grandeurs et des richesses que la religion inspire !
Clara n'hésita point à refuser ce don, et, prenant une plume, elle fit une réponse conçue en ces termes :
« Celle qui a laissé à Niémen les diamants qu'elle « tenait de la main la plus chérie, ne recevra de nulle « autre des bienfaits dont elle peut se passer. Je sais « vivre de mon travail. Vous avez daigné payer ma pence sion pour un an ; je ne puis refuser ce don, je l'ac- « cepte avec respect et reconnaissance, mais je n'accep- « terai rien de plus.
« Je resterai renfermée et cachée, non pour obéir à « des ordres dont il ne m'est pas possible de reconnaître « l'autorité, mais pour satisfaire mon goût, et pour me « soustraire désormais à l'injustice des hommes. »
Clara ploya cette lettre, la cacheta, mit l'adresse, et se rendit chez la supérieure. Elle la pria de lui trouver un banquier pour faire passer de l'argent et une lettre en Allemagne. Trois jours après, un banquier se chargea de la lettre et de l'argent, et les envoya au comte de Rosenberg.
Clara, le jour même de son arrivée, éprouva un mouvement de joie en retrouvant aux Ursulines sa jeune amie Honorine qui, voulant se faire religieuse, venait de prendre le voile blanc. Clara envia sa destinée ; car, si elle eût pu disposer d'elle-même, elle n'aurait pas balancé à se consacrer irrévocablement à Dieu. Mais, outre que sa situation ne le lui permettait pas, puisqu'alors il aurait fallu déclarer son véritable nom, elle
se rappelait qu'elle avait promis au père Arsène de ne pas même s'engager par an vœu intérieur.
Honorine, questionnée avec un vif intérêt sur sa famille, n'en donna que d'heureuses nouvelles. Elle conta qu'elle avait toujours été protégée par Valmore, et que ce dernier, depuis la trêve, était parti pour Paris.
Cependant tout annonçait dans La Rochelle que la guerre allait recommencer avec plus de vigueur que jamais. Clara était depuis deux mois dans cette ville, lorsque les calvinistes, ne gardant plus de mesures, déclarèrent tout à coup qu'ils abolissaient le culte catholique, qu'il n'était plus permis de faire des vœux religieux, et que toutes les personnes cloîtrées pouvaient sortir de leurs monastères et reprendre leur liberté. Les hommes peuvent affranchir leurs esclaves ; mais, à l'exception du chef suprême de la religion, nul mortel n'aura le pouvoir d'affranchir les consciences. On ouvrit les cloîtres, et les religieuses gardèrent la clôture avec la même exactitude (1). On les avait laissées maîtresses de choisir entre l'hymen et le célibat, le monde et la solitude. On ne doutait pas que de telles offres ne dépeuplassent en un jour tous les monastères; car souvent des hommes, très habiles d'ailleurs, connaissent assez peu le cœur humain (si divers dans ses sentiments) pour croire qu'il est impossible de révérer sincèrement
(1) On avait déjà vu la même chose à Genève du temps de Calvin»
DE LA KO Cil KL LE. 28S
ce qu'ils dédaignent, et de ne pas aimer ce qui les séduit. Cette erreur est, en quelque sorte, l'excuse des fautes politiques qu'elle a fait faire.
Les religieuses répondirent qu'elles préféraient leur solitude au monde. On les avait invitées, au nom de la nature et de l'humanité, à rentrer dans la société, et, sur leur refus, on cria au fanatisme, et il fut décidé qu'on les arracherait de leurs cloîtres. Cependant on n'exerça pas sur-le-champ cette violence. Dans ces entrefaites, Clara, effrayée de tous ces mouvements, et craignant de perdre son asile, eut la consolation de revoir le père Arsène. Il accourait se renfermer dans La Rochelle, pour y servir la religion et les catholiques persécutés. — Àh ! mon père, lui dit Clara, quel temps avez-vous choisi pour venir ici î — Celui du danger, répondit le saint religieux : c'est alors que nous devons agir. Quand tout sera paisible, je retournerai dans ma cellule. — Hélas ! les églises sont fermées et profanées ! — Dieu, ma fille, ne manquera ni d'autels ni de temples, il en aura même davantage et de plus dignes de lui ! La persécution va sanctifier la demeure de tous les fidèles; les caves, les souterrains deviendront d'augustes sanctuaires ; on n'y trouvera point de pompe et de ma gnificence, mais on y verra toute la grandeur de la foi, tout le courage héroïque de la piété. Quel feu divin doit enflammer le cœur du prêtre qui, en célébrant le plus sublime des sacrifices, se dévoue lui-même comme victime ! — Mon père, j'avoue que j'ai peine à supporter
l'idée des persécutions où vous allez être exposé ! Vous souffrirez longtemps peut-être ; cette pensée me trouble malgré moi ! Mais je ne crains la mort ni pour moi , ni même pour vous; je n'envisage pas de plus glorieux destin que celui de mourir avec vous pour la foi! Afin de récompenser le dévoûment filial qui me conduisit sur réchafaud, Dieu peut-être m'y fera remonter pour me donner la palme immortelle du martyre... Oh ! qu'il me serait doux de la recevoir sur votre sein, et d'être portée dans vos bras aux pieds de l'Eternel ! — Ma fille, je conçois ces nobles désirs, puisque mon cœur les partage; mais le zèle selon la science n'est jamais indiscret et téméraire : Dieu nous ordonne également de prendre soin de nos jours, et de les sacrifier généreusement quand le devoir l'exige. Ainsi préparonsnous à la mort, et gardons-nous de nous offrir imprudemment au martyre. Ne provoquons point nos frères égarés à commettre des cruautés qui les rendraient plus criminels encore. Songez bien que Dieu nous reprocherait le mal que notre imprudence leur ferait faire. Prions pour eux; et, tant qu'on ne nous demandera rien de contraire à la foi, restons cachés, vivons en paix dans l'ombre et le silence.
Clara toujours humble et soumise, promit de suivre ces sages conseils. Elle s'y conforma sans peine; car l'exaltation de la véritable piété n'est jamais que l'enthousiasme de la raison suprême ; tout est utile et grand dans ses motifs, tout est pur et généreux dans son
ardeur, tout est justice et modération dans ses principes.
Le père Arsène remit à Clara l'écrin rempli de bijoux et de diamants qu'elle avait laissé à Niémen. La princesse, avant son départ, avait ordonné que Ton renvoyât à Clara tout ce qu'elle aurait pu oublier ou laisser à dessein. L'écrin fut remis à la veuve Marcelle, avec ordre de le faire parvenir à Clara; Marcelle, ignorant où était Clara, Lavait envoyé au père Arsène. Clara refusa d'abord de recevoir ces pierreries. Le père Arsène lui fit comprendre que ce serait manquer de respect à la princesse. L'écrin fut gardé. Clara, baignée de pleurs, fit mille questions sur Euphémie. Le père Arsène lui répondit que Marcelle lui mandait seulement que la princesse était toujours aux eaux. Cet entretien renouvela toutes les douleurs de Clara. Elle trouva quelque soulagement à ses peines en les confiant au père Arsène. Cet ami fidèle gémit avec elle de cette fatalité qui toujours la laissait paraître coupable, et ne lui laissait que sa conscience pour unique refuge.
On apprit bientôt que Louis XIII se mettait en marche avec son armée, pour venir lui-même réduire les rebelles. Le cardinal de Richelieu, nommé chef et surintendant de la navigation et du commerce en France, avait devancé le roi. Si l'on s'étonnait de voir un prince de l'Église au milieu des camps, commander à des généraux français, on s'étonnait davantage encore de son courage froidement intrépide, de ses talents et de sa
Î88 LE SIEGE
persévérance dans une entreprise si traversée par ses ennemis, si peu goûtée par le roi même. Le succès qui couronna par la suite cette infatigable constance fut l'événement le plus utile et le plus glorieux de son ministère (1).
Tous ces grands préparatifs n'alarmaient nullement les Rochelais. Ils attendaient une flotte anglaise beaucoup plus considérable que les deux premières battues par Toiras, Schomberg et le commandeur de Valençay. Ce dernier était destiné à repousser encore cette troisième flotte si formidable, envoyée par le duc de Buckingbam; les rebelles n'avaient pas plus d'impatience que lui de la voir arriver. A la guerre, les talents et le courage qui préparent les triomphes en font jouir d'avance; ils en donnent toujours l'heureux pressentiment. Le duc de Rohan, chef des calvinistes, mettait tous ses soins à modérer la violence de leurs résolutions. 11 y parvenait quelquefois, mais le plus souvent il échouait dans ce dessein. Un chef de factieux n'a jamais qu'une autorité apparente. L'esprit d'indépendance que causent les révoltes n'admet point de vérita-
(l) Le cardinal de Richelieu disait qu'il avait pris La Rochelle en dépit de trois rois : le roi d'Espagne, le roi d'Angleterre, et surtout le roi de France. Ce qui rendait cela vrai de Louis XIII, dit le président Hénault, étaient les inquiétudes que lui jetaient dans l'esprit les ennemis de ce ministre, jaloux de la gloire qu'il allait acquérir en portant un coup si funeste au calvinisme.
ble subordination; des complices entre eux prétendent toiis à l'égalité. On décréta, malgré le duc de Rohan, que tous les individus des deux sexes, engagés par des vœux religieux, quitteraient sans délai leurs monastères, et prendraient l'habit séculier ; que nul prêtre catholique ne célébrerait le service divin, ou n'administrerait les 'sacrements sous peine d'amende ou de prison. Les sœurs de la Charité, doublement utiles dans une ville assiégée, eurent la permission de garder leur habit. Il fut décidé qu'on formerait à la hâte deux hôpitaux, Tun pour les militaires de la ville, l'autre pour les prisonniers blessés. On garda presque toutes les sœurs de la Charité pour le premier, et l'on prit la vaste maison des Ursulines pour le second. Toutes les religieuses de ce couvent demandèrent à y rester pour soigner les blessés sous la direction de quatre sœurs de la Charité. Comme ces religieuses, consacrées jusqu'alors à l'éducation de la jeunesse, étaient généralement révérées, on y consentit, à condition qu'elles prendraient un habit à peu près semblable à celui des sœurs de la Charité. Les pensionnaires furent toutes renvoyées ; mais comme Clara n'était point dans les classes, et qu'elle promit de seconder les sœurs dans leurs travaux, on lui permit de rester.
On avait un tel besoin des sœurs de la Charité, qu'on fit une grande exception en leur faveur. On leur accorda un aumônier, mais en leur interdisant tout chant d'église, et en leur ordonnant de n'entendre la messe
qu'à la pointe du jour, et de n'y admettre aucune personne étrangère. Ainsi ces deux hôpitaux furent les seules maisons de la ville où le culte catholique fut toléré. Clara remercia Dieu du fond de l'âme de l'avoir placée dans l'une de ces deux maisons privilégiées. Elle trouvait une grande consolation à se consacrer au service des prisonniers royalistes. Elle savait que Valmore était dans l'armée ; cette pensée faisait souvent couler ses larmes. Afin de n'être ni reconnue, ni vue par aucun homme, elle portait toujours une épaisse et longue coiffe noire rabattue sur le visage : les Ursulines avaient pris cette coiffure. Ainsi Clara, ayant d'ailleurs comme elles une robe de bure noire, pouvait, sans être remarquée, rester toujours voilée. Honorine ne la quittait point : n'ayant pas fini son noviciat, elle n'avait pu faire ses vœux ; mais, se regardant comme consacrée à Dieu, elle n'avait pas voulu quitter ses compagnes.
Les combats recommencèrent, et bientôt on eut à soigner des blessés. Clara, iliaque jour, demandait en tremblant les noms des prisonniers qu'on apportait à l'hôpital. Elle ne les pansait point, mais elle aidait les sœurs, en préparant les appareils et en leur présentant toutes les choses nécessaires aux pansements. Elle ne pouvait sans frémir jeter les yeux sur les blessures de ces guerriers; un sentiment secret joint à l'humanité rendait sa pitié déchirante. Une idée plus terrible encore lui faisait souvent répandre des ruisseaux de larmes.—
Hélas! se disait-elle, heureux encore ceux qui, clans ce dernier combat, ne sont que blessés ! On a laissé des morts sur le champ de bataille !...
Elle ne trouvait d'adoucissement à ces pensées désolantes qu'en allant se renfermer dans sa cellule, et en implorant toutes les bénédictions du ciel pour les guerriers de l'armée royale.
Un matin, le père Arsène vint la trouver pour lui donner un avis important. — Ma fille, lui dit-il, redoublez de prudence et cachez-vous avec plus de soin que jamais. Montalban est dans ces murs... — Ociel! s'écria Clara. — Oui, ma fille, reprit le père Arsène ; ce malheureux, chargé de dettes, après avoir frustré ses créanciers par sa fuite, a été se jeter dans les bras des ennemis de la France, pour se joindre ensuite aux rebelles. 11 est ici, et il a, dit-on, beaucoup d'ascendant sur l'esprit du duc de Rohan. Je l'ai rencontré; il m'a vu, m'a reconnu, et ses farouches regards m'ont assez fait connaître à quelles persécutions je dois m'attendre. Il croit que vous n'existez plus ; mais il sait que depuis vos plus jeunes ans j'ai dirigé votre conscience; il sait que je vous suivis à l'échafaud, et que le secret de votre innocence est renfermé dans mon sein. — Ah! mon père, dit Clara, il vous perdra! — Renfermé dans les fonctions de mon ministère, je ne pourrai du moins être dénoncé comme factieux et comme intrigant; il faudra me persécuter pour l'unique cause pour laquelle je donnerais ma vie avec ravissement. Vous seule, ma iille,
m'inquiétez. Tenez-vous sur vos gardes. Que votre visage soit toujours couvert, même dans votre cellule, où Ton peut entrer inopinément.
Cet entretien remplit Clara de terreur et d'inquiétude pour le vénérable religieux.
Clara avait imaginé de parfumer les infirmeries deux fois par jour, et s'était chargée de ce soin. Un matin qu'elle faisait le tour des salles en brûlant des parfums dans un petit vase d'albâtre, les deux battants de la porte s'ouvrirent, et le duc de Rohan parut. Clara frémit en l'entendant nommer : elle pensa peut-être que Montalban serait à sa suite; mais il n'y était pas. Le duc venait visiter l'hôpital. Il regarda Clara avec étonnement: cette figure voilée, d'une taille si majestueuse, d'une proportion si parfaite, le frappa vivement : il admira la beauté de ses mains, dont l'éclatante blancheur effaçait celle du vase qu'elle portait. Il demanda aux sœurs qui le suivaient si c'était une religieuse; on lui répondit que c'était une jeune orpheline qui, sans être engagée par des vœux, se consacrait à servir les malades. Clara ne songea qu'à se retirer ; mais il fallait, pour gagner la porte, passer devant le duc. Ce prince l'arrêta pour lui parler de la manière la plus obligeante. Le son enchanteur de sa voix, et ses réponses nobles et modestes, achevèrent d'intéresser le duc en sa faveur. Lorsqu'elle s'éloigna, il la suivit des yeux. Il demanda si elle était jolie : on lui répondit qu'elle avait labeauté d'un ange, et ce souvenir se grava dans son imagination.
Les craintes de Clara sur le père Arsène n'étaient que trop fondées. Cinq ou six jours après leur entretien, ce vertueux vieillard fut arrêté sur la dénonciation de Montalban, et conduit comme fanatique dans une prison où on le mit au cachot. 11 n'osait aller à l'hôpital qu'une fois par semaine, et Clara n'apprit ce triste événement qu'au bout de huit jours. Alors n'écoutant que son cœur, elle envoya au duc de Rohan un billet dicté par elle et écrit de la main d'Honorine, dans lequel elle suppliait ce prince de lui accorder un moment d'audience. Le même jour elle reçut une réponse de la main du duc qui l'invitait à se rendre le soir, à sept heures, dans son palais. Clara, accompagnée de la plus âgée des sœurs de la Charité, était au palais avant l'heure indiquée. Toujours voilée, et sans vouloir se séparer de son mentor, elle entra avec elle dans le cabinet du duc qu'elle trouva seul. Aussitôt elle alla se jeter aux pieds de ce prince pour lui demander, avec la véhémence la plus éloquente, la liberté du père Arsène. Le prince ému, attendri, la releva, la fit asseoir et la questionna, plutôt pour l'entendre que pour s'instruire d'une affaire à laquelle il attachait si peu d'importance. Clara fit l'éloge le plus touchant des vertus du père Arsène. Ce prince l'écoutait avec une profonde admiration, et quand elle eut cessé de parler, il lui dit, après un moment de silence, que ce religieux était accusé du fanatisme séditieux le plus emporté et le plus extravagant : — Il a été dénoncé comme tel, poursuivit le duc.
par l'homme du monde le plus zélé pour notre cause, Montalban. A ce nom, Clara frémit. — Mais, poursuivit te duc, je neveux croire que vous, je vous accorde sa liberté. Que désormais il soit plus circonspect, et il vivra tranquille sous votre protection. Clara témoigna sa reconnaissance avec toute l'effusion de la jofe la plus vive. Le duc lui prescrivit le secret sur cette entrevue particulière, ce qui acheva de combler tous les vœux de Clara. — Je veux même, dit-il, que Montalban l'ignore; il serait trop difficile de persuader qu'en vous écoutant on n'a cédé qu'à la raison et à l'humanité, et il faut qu'un chef de parti paraisse inaccessible à toute espèce de séduction. Eh ! qui pourrait croire encore qu'ayant une grâce à me demander, vous soyez sortie de mon cabinet sans avoir ôté votre voile ! A ces mots , Clara répondit qu'elle avait fait le vœu de rester voilée tant que durerait la guerre. Il était si commun, dans ce siècle, de faire des vœux particuliers, que cette réponse ne surprit point le duc. — Maintenant, ajouta Clara, cette ville est un camp, les femmes doivent s'y cacher. Le deuil profond, la retraite absolue, voilà ce qui nous convient pendant le cours de ces calamités.' — Madame, reprit le duc, quelque vœu que vous puissiez faire, vous ne serez jamais obscure, et quiconque a pu vous entrevoir ne saurait vous oublier. A ces mots, il se leva, s'approcha de son bureau, et il écrivit et signa l'ordre de mettre en liberté le père Arsène.
Munie de cet ordre, Clara, sans perdre un moment,
vole à la prison, et y arrive avec sa compagne à huit heures et demie du soir. On était au mois de mars; la nuit et l'obscurité ajoutaient à la profonde émotion de Clara. Elle veut elle-même aller à son tour délivrer son généreux libérateur. Toutes les portes lui sont ouvertes; mais elle ignorait qu'il fût au cachot, et son cœur se déchire en descendant l'escalier long et humide qui conduit au caveau où il est renfermé. — 0 Dieu ! dit-elle, dans quels affreux souterrains nous mène-ton? — Dans le plus profond de tous^ répond le geôlier; la plus grande rigueur était prescrite pour ce vieillard : le cachot des malfaiteurs, point de lumière, le pain et l'eau, les fers aux pieds et aux mains. On disait qu'il était traître et conspirateur; il paraît qu'on s'est trompé, cela arrive quelquefois : j'en suis bien aise pour ce vieillard, il est doux et patient. Pendant ce discours, Clara, pâle, tremblante, s'appuyait en frissonnant sur le bras de sa compagne, et quoiqu'elle sentît ses forces défaillir, elle pressa sa marche. Enfin on arrive à la porte du caveau; on ouvre, et Clara, dans la crainte de causer au père Arsène un saisissement funeste, resta un moment cachée derrière la porte entr 'ouverte : le geôlier entra seul. Clara, à la lueur de sa lanterne, aperçoit, sans être vue, le pieux vieillard assis sur un siège de pierre. Une grosse chaîne tenait son corps assujetti et fixé contre la muraille; ses deux mains étaient enchaînées et croisées sur sa poitrine : il avait demandé et obtenu qu'on les attachât ainsi. D'é-
normes anneaux de fer joignaient ensemble ses deux pieds. Dans cet état, la douceur et la sérénité de sa physionomie donnaient à toute sa personne un caractère sublime de sainteté. Le geôlier,, qui avait promis à Clara de la prévenir doucement, lui demanda comment il se trouvait. — Bien, mon ami, répondit- il en souriant. — Vous êtes pourtant bien pâle. — Mon corps souffre, il est vrai, mais mon âme est si tranquille et si satisfaite! — Cela ne sera pas long. — Je l'espère. — Je veux dire que vous sortirez bientôt. — Je n'en crois rien. — Et comme je vois que vous n'êtes pas furieux, comme on le disait, je vais toujours vous ôter vos chaînes... — Non, non, s'écria Clara en se précipitant dans le cachot, non ,, c'est à moi de les détacher. — 0 ma tille! dit le vieillard, ne risquez-vous rien en venant ici? — Ah ! répondit Clara, ma vie vous appartient; elle est un de vos bienfaits, et même, avant de vous la devoir, je l'aurais donnée pour vous. Mais rassurez-vous, c'est le duc de Rohan lui-même qui vous protège et qui vous délivre. En parlant ainsi, elle faisait tous ses efforts pour délier ses chaînes; mais ses mains délicates pouvaient à peine les soulever; elle les arrosait de ses larmes, tandis que le geôlier les détachait. Le père Arsène, délivré de ses fers, voulut s'appuyer sur le bras que Clara lui tendait; mais il lui fut impossible de se lever. L'humidité de ce caveau, huit jours d'une horrible souffrance, un jeûne rigoureux, le manque absolu de sommeil, avaient tellement épuisé
ses forces, qu'il paraissait n'avoir plus qu'an souille de vie ; et d'ailleurs ses jambes enflées et meurtries ne pouvaient plus le soutenir, ni même se mouvoir. Il crut lui-même toucher à ses derniers moments. — Ma fille, dit-il d'une voix languissante, je voudrais vivre pour vous récompenser de vos soins; mais... Il ne put achever; sa tète appesantie tomba sur son épaule, ses yeux se fermèrent. — Dieu! Dieu! dit Clara éperdue, il se meurt! 0 mon seul appui, mon ange tutélaire, allezvous m'abandonner? Oh ! répondez encore une fois à votre malheureuse enfant; bénissez-la! À ces mots, le père Arsène entr'ouvre sa paupière, soulevant avec effort sa main défaillante et glacée : — Ma fille, dit-il, je vous bénis dans tous les instants... Mais pourquoi ce désespoir? où donc est votre foi? — 0 mon père! vous voir mourir sur cette pierre, et dans cet horrible cachot!... — Songez pour quelle cause j'y suis ! Songez que dans ce moment surtout je contemple avec ravissement ce cachot, ces chaînes de fer, et que le plus doux souvenir que je puisse me retracer, est celui des maux que j'ai supportés sur cette pierre... Bénissez, remerciez avec moi le Seigneur. En disant ces paroles, sa tête retombe, ses yeux se referment, il pousse un profond soupir. — Il expire! s'écrie Clara avec un cri lamentable. La sœur de la Charité s'approche, elle prend le bras du père Arsène, lui tàte le pouls, et rend la vie à Clara en assurant que ce n'est qu'un évanouissement. En effet, on lui fit reprendre l'usage de ses
sens; mais sa faiblesse était si grande, qu'il était hors d'état de proférer un seul mot. Une pièce d'or engagea le geôlier à le porter dans la voiture qui attendait Clara à la porte de la prison. Clara le conduisit à l'hôpital, où les sœurs , qui le connaissaient, le reçurent avec empressement. On l'établit dans une chambre particulière tenant à la grande salle de l'infirmerie; on lui donna une garde, et en outre Clara le veilla durant la nuit entière. Le médecin lui trouva de la fièvre, et il déclara qu'il voyait peu de ressources dans l'état d'un vieillard exténué par une abstinence forcée, et qui, chargé de chaînes, avait souffert le supplice d'être attaché sur une pierre, sans pouvoir pendant huit jours ni se coucher, ni dormir, ni changer d'attitude. Vers le milieu de la nuit il recouvra la parole pour demander les sacrements, que lui administra l'aumônier de la maison. Une heure après les avoir reçus,, ilentr'ouvrit son rideau, et, regardant l'inconsolable Clara : —Ma fille bien-aimée, lui dit- il, je meurs en paix, certain que le véritable, le suprême protecteur ne vous abandonnera jamais. Clara ne répondit que par ses pleurs. Il lui demanda de lui lire des prières ; elle obéit ; elle continua cette lecture jusqu'au jour. Le malade parut s'assoupir; et Honorine, entraînant Clara, la força d'aller se jeter sur son lit. Durant les deux jours suivants, le père Arsène fut toujours dans le même état, et Clara toujours au chevet de son lit, admirant son angélique ferveur et la touchante sérénité qui brillait sur son visage.
Le troisième jour, le père Arsène parut être plus mal encore, et sur le soir il tomba dans un assoupissement qui fit craindre une mort prochaine; son corps était plongé dans un profond engourdissement, mais son âme pure et généreuse veillait toujours; n'ayant plus rien de matériel, indifférent aux choses de ce monde, il ne voyait que Dieu. Privé de l'intelligence qui fait comparer, espérer et craindre, il n'en jouissait que mieux de la faculté d'aimer. La perfection souveraine ne pouvait plus lui causer de l'étonnement et de l'admiration, mais il adorait avec extase. De temps en temps le nom de Dieu sortait de sa bouche, et ses mains débiles reprenaient de la force pour presser le crucifix qu'il tenait embrassé. Clara, pénétrée de douleur, et les yeux attachés sur lui., ne pleurait que sur elle-même; elle trouvait la plus puissante de toutes les consolations dans la douce pensée que bientôt son respectable ami allait jouir d'un bonheur immortel !
Tout, dans cette journée, semblait se réunir pour l'accabler; elle savait que les assiégeants avaient fait une sortie et qu'on se battait. Souvent, distraite de sa vive affliction par une mortelle inquiétude, sa pensée se portait sur le champ de bataille. Elle se reprochait ces douloureux écarts de son imagination : — 0 mon Dieu! disait-elle, ne permettez pas que rien puisse me distraire du spectacle le plus auguste que l'œil humain puisse contempler, la mort du juste : la reconnaissance
et la piété ne doivent-elles pas arrêter ici toutes mes pensées?
Sur les sept heures du soir, Clara entendit un grand mouvement dans les salles de l'infirmerie; à ce bruit, un pressentiment funeste lui cause le plus violent battement de cœur; elle écoute, craint d'entendre, et reste ainsi près d'une demi-heure. Au bout de ce temps la porte de la chambre s'entr'ouvre; Honorine, les yeux pleins de larmes, entre doucement, et, sans aucune préparation, elle dit qu'on vient d'apporter Yalmore prisonnier, Valmore qu'on n'a pu prendre que parce qu'il était percé de coups, et que la perte de son sang l'a fait tomber sans connaissance sur son cheval abattu et tué d'un coup de mousquet. — Ce malheureux jeune homme, ajoute Honorine, est mourant; on ne croit pas qu'il puisse vivre jusqu'au jour. À ce récit affreux, l'infortunée Clara ne profère pas une parole : tout est fini pour elle dans cette vie trompeuse et fugitive ; elle n'a plus rien à dire aux habitants de la terre !
Pour supporter avec fermeté un malheur complet et sans ressources, le seul courage d'un grand cœur peut sans doute suffire, mais alors on ne se soumet point au sort; on le brave; on ne se soustrait point au désespoir, on le maîtrise, ou, pour mieux dire, la fierté le dissimule; et cet effort de l'orgueil ne surmonte la douleur qu'en desséchant Pâme. Le courage que donne la religion est d'une autre nature ; héroïque et sublime
dans ses effets, il ne détruit point la sensibilité; l'àme pieuse n'a pas besoin de s'endurcir pour s'élever, ni de s'armer d'un superbe dédain contre une puissance aveugle; elle se soumet avec conviction à la volonté qu'elle adore. Enfin, il n'est point pour elle d'infortune sans consolation ; que dis-je? il n'en est point de réelle; elle ne saurait s'indigner contre la destinée, mais elle seule a le noble droit de mépriser le malheur.
Clara, les yeux fixement attachés sur Honorine, la bouche entr'ouverte, et la pâleur de la mort sur le front, paraissait l'écouter encore, quoiqu'elle ne parlât plus. Mais ces terribles paroles retentissaient toujours à son oreille : « On ne croit pas qu'il puisse vivre jusqu'au jour î » Enfin, au bout de quelques minutes, elle fit signe à Honorine de se retirer. Honorine sortit aussitôt, et Clara se trouva seule avec elle-même, car le père Arsène était toujours plongé dans un assoupissement léthargique, et sa garde dormait du plus profond sommeil. Clara, sans mouvement et toujours dans la même attitude, dit d'une voix étouffée : ; — Ils se meurent tous deux !... L'articulation de ces paroles fit succéder à son saisissement une si violente angoisse, qu'elle fut effrayée de sa propre douleur; elle sentit qu'elle avait besoin d'un secours surnaturel pour la supporter; elle l'implora, et ses larmes commencèrent à couler — 0 Dieu ! dit-elle, pour me fortifier, pour me consoler, faites que je me rappelle leurs vertus, et que
je n'envisage que le prix que vous leur destinez. L'un meure martyr de la foi, l'autre meure en héros, en sujet fidèle, et sa piété égala toujours sa valeur ! 0 Dieu des armées ! vous aimez, vous bénissez les guerriers vertueux, et périr glorieusement pour sa patrie et pour son souverain est, à vos yeux, une sainte mort! Allez, âmes fortes et courageuses, allez vous élancer dans le sein du Créateur ; allez devancer dans le séjour immortel l'infortunée qui vous pleure et qui vous envie; peutêtre obtiendrez -vous la fin de mon exil et notre prompte réunion î Hélas ! toutes les espérances humaines, semblables aux songes trompeurs de la nuit, s'évanouiront pour moi avec le jour; mais la divine espérance, fille du ciel, l'espérance, fondée sur la parole de Dieu même, me restera. La bonté suprême en fit une vertu, afin de nous rendre plus chère encore cette consolation si nécessaire! Et qui pourrait sans elle supporter de tels maux?
Des larmes interrompaient souvent ces prières, mais l'humble et pieuse résignation en adoucissait l'amertume. A trois heures du matin, le père Arsène reprit un peu de mouvement; il rouvrit les yeux, et ses regards cherchèrent Clara : elle courut au lit en appelant la garde, qui lui tâta le pouls, et qui assura que ses forces se relevaient. Un quart d'heure après il parla; et Clara lui dit : — Mon père, priez pour les royalistes blessés !... En prononçant ces paroles elle fondit en larmes, car elle pensa que peut-être Valmore n'existait pi us.
A mesure que la nuit s'écoulait, la douleur concen-
trée au fond de l'âme de Clara semblait se développer, et chaque minute la rendait plus aiguë. Elle était sûre qu'Honorine viendrait au point du jour savoir des nouvelles du père Arsène, et qu'elle aurait avant visité les salles de l'infirmerie. Elle désirait et elle craignait mortellement de la voir paraître. À cinq heures du matin, elle crut entendre un léger bruit à la porte. Elle n'eut pas la force d'aller ouvrir, elle resta glacée à sa place; mais la garde alla ouvrir la porte, et Honorine entra. Clara leva les yeux sur elle en frémissant; Honorine s'avança en disant qu'elle venait de panser Yalmore, et que les médecins répondaient de sa vie. A ces mots, Clara, baignée de pleurs, se jeta dans les bras d'Honorine : — Ali ! chère amie ! s'écria-t-elle, le père Arsène va beaucoup mieux! En effet, rien ne manqua pour Clara à la joie de cette heureuse matinée. Le médecin confirma le jugement delà garde sur le père Arsène, en déclarant que son état n'avait plus rien d'alarmant ; et Yalmore, couvert de blessures, n'en avait pas une seule dangereuse. Avec quels transports Clara remercia Dieu! en se rappelant l'excès de sa douleur, sa vive reconnaissance lui faisait craindre de n'avoir pas été assez résignée, assez soumise; et, se reprochant jusqu'à ses larmes, il lui semblait qu'elle avait murmuré.
Il en coûta beaucoup à Clara de ne pouvoir, cachée sous un voile, faire pour Yalmore ce qu'elle avait fait pour tant d'inconnus et d'indifférents, en aidant les sœurs de la Charité dans les soins qu'elles prodiguaient
aux malades. Mais la reconnaissance la retenait auprès du père Arsène, et tout cédait dans son cœur à ce sentiment vertueux. Depuis cet instant jusqu'à sa convalescence, elle ne le quitta que pour aller se coucher. On lui donnait tous les jours des nouvelles satisfaisantes de Valmore : après tant de souffrances, elle se trouvait heureuse. Valmore, de son côté, ayant reconnu Honorine qu'il avait vue à la ferme de Jerson, lui avait demandé des nouvelles de la jeune Olympe, et il savait qu'elle était dans la maison.
Aussitôt que le père Arsène fut en état de se lever, il quitta l'hôpital, en promettant à Clara de ne plus sortir dans le jour, et de se cacher avec plus de soin que jamais, afin d'éviter la rencontre de son féroce ennemi, et pour se soustraire aux persécutions (plus violentes que jamais) contre les catholiques et surtout contre les prêtres.
Clara, rendue à elle-même, retourna dans l'infirmerie à la suite des sœurs. Elle revit Valmore, sa main lui présenta des aliments; elle parfuma la salle où il était. A travers son voile elle avait vu la première fois Valmore tressaillir à son approche. Valmore faisait tous ses efforts pour bannir de son souvenir la malheureuse Clara; mais il reconnaissait Olympe avec émotion. Une des sœurs lui avait dit qu'Olympe s'était imposé la loi de se cacher à tous les hommes, et de soigner les malades sans leur parler. Valmore respectait ces vœux de la pudeur; il aimait à suivre des
yeux celte belle figure si noble, si modeste, se dérobant à tous les regards profanes, et laissant après elle une trace parfumée. Dans ces longs habits de deuil, elle était pour lui l'emblème touchant et mystérieux de la mélancolie et de la chasteté. Il savait que son voile cachait une tête céleste; et quand il cherchait à se faire une idée de ses traits et d'une physionomie angélique, il frémissait; car il ne pouvait se représenter que le visage de Clara.
Au bout d'un mois, la santé de Valmore se trouva tellement rétablie, qu'il fut en état de se lever, et, à l'aide d'un bras, de faire un tour dans la salle. Le lendemain, Clara ne parut point dans les salles, parce qu'elle sut que le duc de Rohan devait y venir. Aussitôt après cette visite, Honorine entra dans la cellule de Clara, en disant : — Valmore va nous quitter. — Comment? dit Clara. — Oui, reprit Honorine, voici ce que j'ai entendu, étant à la suite de notre supérieure. Le duc était accompagné d'un général qui n'est pas entré dans la salle où couche Valmore, en disant au duc- «Je vous attendrai ici. Je l'ai tant aimé, que, dans l'état où il est, sa vue me percerait l'àme; mais il ne faut pas qu'un officier de cette distinction reste ici : il faut le loger dans une de ces belles maisons vacantes de la rue du Port — Eh bien ! a dit le duc, chargez-vous de l'y faire conduire si son état le permet. — Demain au soir, a répondu le général, je l'enverrai chercher dans une litière. —Fort bien, a dit le duc. » — Mon Dieu î in-
terrompit Clara en pâlissant, savez-vous le nom de ce général? — Oui, il s'appelle Montalban. A ce nom terrible, qui donnait toujours l'idée d'une trahison ou d'un crime, Clara mit ses deux mains sur son visage, et après quelques minutes de réflexion : — Ma chère Honorine, dit-elle, je connais la sûreté de votre caractère; jurez-moi un secret inviolable. — Je vous le jure. — Eh bien! je sais, à n'en pouvoir douter, que ce Montalban est un homme implacable et cruel, et qu'il est l'ennemi mortel de Yalmore. — Grand Dieu ! — Il faut sauver Yalmore, il faut le faire évader cette nuit. — Mais cela est impossible. — Rien n'est impossible avec la protection divine, Dieu nous inspirera, nous guidera, nous fera réussir. — Que faut-il faire? Je veux aussi sauver ce vertueux jeune homme qui a été si bon pour mes parents, et qui vous a délivrée de ces méchants soldats. — J'y vais réfléchir; allez prier Dieu, et revenez dans deux heures.
Clara ayant, par le conseil et par le moyen du père Arsène, vendu à un Juif tous les diamants qu'elle tenait d'Euphémie, se trouvait entre les mains une grande somme d'argent. Elle se rappela qu'ayant eu la clef de la chambre qu'avait occupée le père Arsène, on ne la lui avait point redemandée, et qu'elle la possédait encore. Dans cette chambre étaient une fenêtre donnant au premier étage sur une cour, et deux portes, l'une d'entrée, l'autre fermant en dedans, communiquant à la salle où couchait Valmore, à deux pas de
son lit. Un soldat factionnaire passait la nuit en sentinelle dans la cour. Un infirmier gardait la porte de la salle; il ne se couchait point, et celui qui passait la nuit suivante était vigilant et ne dormait point. Mais Clara savait qu'au fond de l'àme il était royaliste, et qu'il haïssait les rebelles. Il fallait gagner ces deux hommes : l'or en vint à bout. Clara leur promit de partager également entre eux la somme qu'elle possédait; elle leur donna d'avance l'argent qu'ils demandèrent pour les préparatifs nécessaires. Cette séduction se fit en une heure, sans raisonnement, en montrant l'or qu'on devait délivrer en remettant le prisonnier entre leurs mains, et en promettant que Valmore, rendu à l'armée royale, leur en donnerait autant et les placerait. Lorsque Honorine vint retrouver Clara, le plan était fait et les deux hommes gagnés. Le soldat s'était engagé à enivrer le portier de la cour et à lui dérober ses clefs; et comme un parlementaire devait, à une heure après minuit, sortir de la ville et se rendre à l'armée royale, le soldat assura que l'infirmier, le prisonnier et lui passeraient facilement avec l'escorte moyennant les artifices qu'il emploierait pour cela dans le cours de la journée. Étant connu de l'homme envoyé pour cette commission, et cet homme ayant confiance en lui, il comptait lui demander la permission de l'escorter avec deux de ses camarades. 11 ne s'agissait plus que d'instruire Valmore. — Il faut, dit Clara, que je lui écrive; mais comme il croit, ma chère Honorine,
que votre écriture est la mienne, vous allez écrire sous ma dictée.
Honorine écrivit ce billet :
« Un danger pressant vous menace... Vous n'êtes « point prisonnier sur votre parole, il vous est permis « de fuir. Tout sera prêt à minuit... Croyez l'infirmier, « et faites ce qu'il vous prescrira.
« Olympe. »
Clara prit ce billet, et, le cachant sous ses voiles, elle se rendit à l'infirmerie, à la suite des sœurs. Il était midi. Clara vit avec un plaisir extrême Valmore debout et paraissant avoir infiniment plus de force que la veille. 11 s'approcha d'une petite table sur laquelle les sœurs déposèrent son dîner. Clara laissa tomber un pain, Valmore se baissa ainsi qu'elle pour le ramasser : dans ce mouvement, elle rencontra la main de Valmore, et lui donna son billet. Aussitôt elle se releva, et se hâta de se retirer. La surprise et l'émotion de Valmore furent inexprimables. Cependant un moment de réflexion lui fit deviner qu'on lui donnait un avis important. 11 avait caché le billet... Après le dîner, il feignit de se trouver mal et se remit au lit. Alors, s'enfermant dans ses rideaux, il lut le billet. Touché jusqu'au fond de l'âme du tendre intérêt de cette jeune personne, il n'imaginait pas quel était ce danger pressant, ni comment elle avait pu le découvrir : il concevait encore moins la possibilitédese sauver d'une ville assiégée, et il craignait mortellement qu'Olympe ne s'exposât elle-même en
voulant le sauver. Tandis qu'il était agité de ces pensées, l'infirmier achevait de tout préparer pour faciliter sa fuite. Il n'y avait plus, dans la salle de Valmore, que quatre prisonniers blessés que l'infirmier fit passer dans la salle des convalescents. A l'égard de Valmore, l'infirmier dit qu'il ne fallait pas lui donner la peine de changer de salle, puisqu'il devait quitter l'hôpital le lendemain. Enfin l'infirmier se chargea seul de veiller et de passer la nuit auprès de Valmore.
A sept heures du soir, toutes ces choses étant terminées, Clara, s'abandonnant à la foi de ses deux associés, leur délivra la somme promise, et tous les deux l'assurèrent qu'ils répondaient du succès.
Les sœurs étant sorties de la salle de Valmore, et pour n'y plus rentrer, l'infirmier enfin se trouva seul avec Valmore, et lui détailla tout le plan formé par Olympe pour sa fuite; il ne lui cacha même pas qu'il avait reçu d'elle, ainsi que le soldat, la somme de deux cent cinquante louis. Il ajouta qu'elle en avait promis autant au nom de Valmore, quand il serait en liberté. Valmore, pénétré de reconnaissance, d'admiration, et saisi du plus profond étonnement, ratifia cette promesse et en fit plusieurs autres ; il porta ainsi au comble le zèle ardent de l'infirmier. Ce dernier le revêtit d'un habit de soldat. A onze heures trois quarts, il lui fit prendre une potion fortifiante; à minuit précis, la porte de la chambre qu'avait occupée le père Arsène s'entr'ouvrit doucement.,. L'infirmier quitta Valmore
pour l'aller rejoindre par une autre sortie plus longue et par laquelle on était obligé de passer dans une salle de malades. L'infirmier espérait la passer sans être aperçu, mais il ne risquait rien à l'être : on le voyait ainsi souvent passer pour aller chercher diverses choses nécessaires au service; et on ne s'inquiéterait pas de ne le point voir revenir, car on imaginerait qu il aurait repassé, ou sans être vu, ou dans un moment où le sommeil général aurait empêché de l'apercevoir. Il devait, en s'en allant, laisser les portes ouvertes, afin que le lendemain on pût croire qu'il avait fait évader le prisonnier de ce côté, ce qui mettait Clara à l'abri des soupçons.
Aussitôt que l'infirmier fut sorti de la salle, Valmore, après avoir bien fermé les rideaux de son lit, s'avança avec autant d'attendrissement que de trouble vers la porte entr'ouverte. Cette nuit solennelle était la veille du premier jour du mois de mai. Valmore tressaille en entrant dans la chambre. Il n'y avait point de lumière, mais la fenêtre était ouverte; et, à la lueur du clair de lune, Valmore aperçut Clara voilée qui lui tendait la main. Il reçut avec saisissement cette main libératrice et tremblante. La nuit, cette figure silencieuse, couverte de crêpes noirs, et qui, ne s'exprimant que par des soupirs, paraissait être une ombre gémissante, la surprise, le mystère, tout dans ce moment frappait vivement l'imagination de Valmore. Clara, le tenant toujours par la main, le conduisit vis-à-vis une image
de la Vierge, le fit mettre à genoux, s'y mit elle-même à côté de lui ; et, après une courte prière, elle se releva rayonnante de foi et d'espérance, le mena vers la fenêtre, lui fit voir l'échelle appuyée "contre le mur, et par un geste l'invita à descendre sans délai. Valmore, hors d'état de rompre le silence, saisit le bas du voile de Clara, le baisa, et sur-le-champ descendit. Il trouva dans la cour le soldat et l'infirmier qui tirèrent l'échelle et la portèrent à l'autre extrémité de la cour, à la fenêtre d'un vestibule des salles; l'infirmier avait eu soin d'ouvrir la fenêtre. Ensuite Valmore, élevant les bras vers Clara, lui dit un dernier adieu et suivit ses conducteurs. Alors Clara ferma doucement la fenêtre et la porte donnant dans l'infirmerie; elle sortit delà chambre et regagna sa cellule. Elle ne put se défendre d'une violente agitation pendant deux ou trois heures; mais, au bout de ce temps, rassurée par le calme parfait qui régnait dans toute la maison, elle s'endormit avec la douce pensée que le Ciel avait béni cette dangereuse et difficile entreprise. Clara s'était promis de se dénoncer elle-même, si quelqu'un de la maison se trouvait compromis par la fuite de Valmore; mais personne ne fut accusé d'y avoir eu part. On ne s'aperçut de l'évasion de Valmore qu'à six heures du matin. On pensa généralement que l'infirmier, gagné par lui, avait tout fait; et Clara eut la joie d'apprendre avec certitude, dans le cours de cette heureuse journée, que tout avait réussi, et que Valmore était à l'armée royale.
Trois semaines après cet événement, les Rochelais éprouvèrent une grande joie envoyant arriver enfin la flotte si nombreuse et si formidable envoyée d'Angleterre par le duc de Buckingham. Les rebelles ne doutaient pas que de telles forces n'obtinssent une éclatante victoire. Humiliante espérance, et triste effet de l'esprit de parti, qui portait des Français à compter davantage sur le courage des étrangers que sur celui de leurs compatriotes ! Ce fut dans ces entrefaites que Clara apprit une nouvelle qui fit un grand effet dans la ville, et qui la troubla beaucoup. Le comte de Rosenberg, à la tête d'un corps d'Allemands, venait d'entrer à La Rochelle. Le lendemain matin de son arrivée, les assiégés firent une sortie. Le comte partit avec eux, à la tête de sa troupe, et, durant le combat, se laissant trop emporter par son ardeur, et n'étant pas suivi des siens, il fut fait prisonnier. Clara, en apprenant cet événement, pensa dans l'instant à Euphémie. Que n'aurait-elle pas fait pour rendre la liberté à l'époux de sa bienfaitrice! Elle se concerta avec le vénérable père Arsène, qui découvrit que le vieux valet de chambre du comte, resté à La Rochelle, avait obtenu la permission d'aller rejoindre son maître à l'armée royale. Alors Clara fit écrire par Honorine ce billet adressé à Valmore :
« Si vous pouvez faire rendre la liberté au comte de « Rosenberg, vous obligerez sensiblement
« Olympe. »
Le père Arsène porta ce billet au valet de chambre,
en le chargeant de le remettre à Valmore, ce qui fut ponctuellement exécuté.
Ce billet d'Olympe suffisait pour faire tout entreprendre à Valmore. Le comte n'avait pas été fait prisonnier par Valmore; mais ce dernier, sachant que l'on devait envoyer le lendemain porter à La Rochelle les dernières propositions de paix, obtint d'être chargé de cette commission. Alors il écrivit au duc de Rohan pour lui proposer, d'après l'autorisation du roi, la liberté deRosenberg en échange de celle qu'il s'était procurée, et il demandait un sauf-conduit pour aller en même temps porter les nouvelles conditions de paix que sa majesté daignait offrir encore. Tout fut accepté et le sauf-conduit envoyé. Montalban, qui se trouva chez le duc à la réception du message de Valmore, dit au duc qu'il savait, à n'en pouvoir douter, que Valmore avait passé près de deux mois dans la ville, qu'il s'y était fait un parti puissant, et qu'il ne voulait y rentrer que pour achever d'y tramer quelque complot funeste. — Car, ajouta-t-il, outre mille indices qui me le font croire, est-il naturel que, s'étant sauvé légitimement, puisqu'il n'était pas prisonnier sur sa parole, il offre un échange et propose, pour ne pas être refusé, un homme aussi considérable que le comte de Rosenberg ! . . . Ces réflexions frappèrent le duc de Rohan. — Je dois, dit-il, le recevoir, l'écouter et surtout avoir Fair de ne rien soupçonner; mais nous suivrons ses pas. Restez dans ce palais, je vous ferai avertir après la conférence.
5J4 LE SIÈGE
Valmore ne vit Rosenberg que pour le conduire à La Rochelle, et il examina avec une extrême curiosité, et non sans trouble, cet homme d'une si noble, d'une si belle figure, qui intéressait si vivement Olympe. Après un long silence, Valmore lui demanda s'il n'était pas étonné d'avoir si promptement recouvré sa liberté. — - Car, ajouta-t-il, on ne se dessaisit pas facilement d'un prisonnier tel que vous. Une puissante recommandation, venue de La Rochelle, a seule pu produire un échange si honorable pour moi, si avantageux à nos ennemis. — Comment? interrompit le comte étonné. — Oui, reprit Valmore, c'est à une personne de la ville que vous devez votre liberté. Si, après la conférence, vous voulez m'accompagner jusqu'aux portes, je vous présenterai moimême à cette personne, car nous passerons devant la maison qu'elle habite. D'ici là, permettez-moi de ne vous rien dire de plus. Le comte ne fit point de questions ; il chercha vainement à deviner quelle était cette personne connue de Valmore, qui prenait à son sort un si vif intérêt; ses conjectures à cet égard ne pouvaient servir qu'à l'éloigner davantage de la vérité. N'ayant passé que peu d'heures à La Rochelle, il n'avait pas eu le temps de prendre des informations qui auraient pu lui donner quelques lumières; et comment aurait-il imaginé que Valmore lui parlait ainsi de l'objet qu'il devait abhorrer? Ils entrèrent à La Rochelle, et se rendirent chez le duc, qu'ils trouvèrent environné des principaux chefs; Rosenberg fut admis à la conférence.
Valmore s'acquitta de sa mission; les propositions ne furent ni rejetées ni acceptées : on demanda vingtquatre heures pour y réfléchir.
Après la conférence, au moment de prendre congé, Valmore montra le désir d'aller à l'hôpital où Ton avait pris soin de lui, porter lui-même un témoignage de reconnaissance, non aux sœurs, qui ne recevaient rien, mais aux chirurgiens et aux infirmiers, et il demanda d'être accompagné par le comte de Rosenberg. Il sollicita cette permission d'un ton insouciant et léger, comme s'il n'y eut attaché aucune importance. Le duc, déjà prévenu, trouva cette demande très suspecte, et, par cette raison même, il n'hésita point à y satisfaire. Valmore aussitôt partit avec le comte : ce dernier savait que Clara devait être aux Ursulines de La Rochelle, mais il ignorait que ce couvent eût été transformé en hôpital; ainsi, en y entrant avec Valmore, rien ne lui rappela le souvenir de Clara.
Valmore fit en effet distribuer une somme d'argent ; et en même temps il demanda tout bas à une servante de le conduire où était Clara : on le mena à sa cellule ; il marchait rapidement, ne voulant s'arrêter qu'un moment : le comte le suivait. La servante ouvrit la porte de Clara, en annonçant Valmore. Clara, éperdue, n'eut que le temps de baisser son voile. Valmore et le comte paraissent, et Valmore s'avançant, en lui montrant Rosenberg : — Madame, lui dit-il, je n'ai pu résister au désir de vous revoir encore une fois, et de
vous présenter celui dont vous désiriez si vivement le retour. A ces mots,, Clara debout reste immobile, elle ne répond rien; tous les trois gardent le silence. Au bout de quelques minutes , le comte, ému autant que surpris, prend la parole : — Que signifie ce mystère? dit-il ; daignez, madame, me faire connaître la personne qui m'a rendu un si grand service. Comme il disait ces mots, on entend du bruit, la porte se rouvre tout à coup, et l'on voit entrer le duc de Rohan et Montalban. Clara, prête à s'évanouir, tombe sur un siège. Montalban ne vit dans cette figure voilée qu'une femme intrigante qui voulait se dérober aux regards du duc, car jamais ce prince ne lui avait parlé d'elle. — Eh bien ! dit-il au duc, que fait cette femme ici, et pourquoi se cache-t-elle? Le duc s'adressant à Yalmore : — Oserai-je, dit-il, vous demander quel intérêt a pu vous amener dans ce lieu? —L'intérêt le plus légitime, répondit Yalmore. Madame, consacrée aux devoirs les plus pieux, m'a rendu les soins qu'elle prodigue à tous les malades, et je ne voulais pas quitter cette ville sans la remercier. — Madame, reprit le duc en s'approchant de Clara, personne n'est plus disposé que moi à vous supposer innocente, ou du moins à désirer que vous le soyez; mais il est temps de mettre fin au mystère étonnant de votre conduite. Sachez qu'on vous accuse d'être une femme de la cour de Louis XIII, une amie du cardinal de Richelieu, cachant sous la modeste humilité de cet habit de profonds desseins. Montrez-vous; je suis persuadé que
votre seule vue doit suffire pour désarmer la calomnie et pour vous justifier. Mais si vous refusez d'ôter votre voile, je serai forcé de faire arrêter Yalmore dans l'instant, et vous nous rendez suspect Fan de nos plus braves amis, le comte de Rosenberg. — Cessez, interrompit Yalmore, cessez cette odieuse contrainte • quand on est capable de violer le droit des gens, a-t-on besoin de prétexte? — Madame, reprit le duc, c'est à vous seule que je dois répondre ; je vous le répète, ôtez votre voile ; si vous n'êtes pas la personne qu'on désigne, et qui que vous soyez d'ailleurs, j'en donne ma parole, Yalmore est libre. A ces mots, la généreuse Clara dit en se levant : — Puisqu'il s'agît de se sacrifier pour lui, je ne manquerai pas de courage î et elle détache son voile. — Yalmore, hors de lui, recule, chancelle, et s'appuie contre le mur; Rosenberg pâlit. Le duc reste immobile d'admiration à l'aspect de cette beauté ravissante ; Montalban s'épouvante d'abord en voyant sa victime ressuscitée pour le dénoncer peut-être, mais sur-le-champ reprenant son audace. — Malheureuse, s'écria-t-il, suivezmoi. — Pourquoi? dit le duc. — C'est ma fille. — 0 ciel ! c'est là Clara î — Suivez-moi. En disant ces paroles, il la saisit par le bras et veut l'entraîner malgré sa résistance et ses gémissements. Yalmore s'élance entre elle et Montalban, en disant, sans la regarder : — Non, non, qu'elle soit libre î Clara, pâle et tremblante, s'appuie sur le bras de Yalmore. Yalmore frissonne et la repousse avec horreur ; Montalban se précipite vers elle
avec furie, la prend dans ses bras, l'enlève. Clara, mourante, dît d'une voix éteinte : — Tout m'abandonne !... Adieu, Valmore! Ce dernier veut de nouveau la délivrer ; Montalban l'emportait ; mais Rosenberg écarte Valmore, atteint Montalban, lui arrache sa victime, en disant : — Je prends cette infortunée sous ma protection. — Y pensez-vous? dit Montalban. — Oui, je ne l'abandonnerai point, j'y suis décidé, répondit le comte, en tenant toujours Clara serrée contre sa poitrine. — Mais de quel droit ? dit le duc de Rohan ; je commande ici, et je n'oserais ravir une fille à son père; et je ne souffrirai pas... — Il faudra me la rendre, ditaudacieusement Montalban, ou déclarer publiquement par quelle raison vous voulez la retenir. - — Apprenez, Montalban, dit Rosenberg, qu'on ne m'a jamais défié en vain ; je déclare donc que j'ai des droits sacrés sur cette infortunée : je suis son père! — 0 mon Dieu ! dit Clara avec un transport inexprimable. Au même instant Montalban, qui n'avait jamais cru que le comte osât faire cet aveu, s'écrie : — Je suis perdu ! et disparaît. — 0 mon Dieu ! répète Clara avec l'expression la plus énergique du ravissement et de la joie, ô puissance sans mesure comme mon bonheur ! le premier hommage de ce cœur reconnaissant vous appartient; je dois, avant tout, vous remercier !... En disant ces paroles, elle serre ses mains jointes, et levant au ciel ses yeux baignés de larmes, elle reste un instant dans cette attitude. On la contemple avec un saisissement qui suspend toutes les
pensées !... Et tout à coup Clara jetant ses deux bras autour du cou de Rosenberg : — Je puis donc enfin parler, dit-elle; mon père, ne rougissez plus de votre fille; Yalmore! écoutez-moi. Pour ne pas dénoncer le monstre que j'ai cru mon père...— Ciel ! s'écrièrent à la fois Yalmore et Rosenberg, c'est lui qui fut le meurtrier ! — Oui, c'est lui... A ces mots, Yalmore s'élance vers elle, et tombe évanoui à ses pieds. — Gloire de ma vie î s'écria Rosenberg. — . Ah ! secourons Yalmore, dit Clara. Le duc de Rohan, spectateur de cette scène, en fut si profondément touché, qu'il ne s'y crut point étranger \ il embrassait Rosenberg, il félicitait Clara avec enthousiasme, il prodiguait ses soins à Yalmore; ce dernier reprit enfin l'usage de ses sens, sa bouche aussitôt appela Clara; il voulait encore se prosterner à ses pieds. — Je dois y mourir, lui disait-il en versant un torrent de larmes. Retrouver Clara, non seulement innocente, mais encore embellie par tout ce que le malheur et la vertu peuvent offrir de plus touchant et de plus héroïque, c'était, pour lui, sortir d'un abîme ténébreux, revoir la lumière et reprendre la vie. Néanmoins ce bonheur, qui paraissait surpasser ses forces, était cruellement troublé par les remords cuisants de son affreuse erreur et par le souvenir de Jules. Un grand bonheur, loin de consoler tout à coup d'une véritable peine de l'àme, semble au contraire en ranimer l'amertume; le cœur est si ambitieux, que ce qu'il acquiert lui fait mieux sentir encore ce qui lui manque. Pour
Clara, elle éprouva surtout dans ces premiers moments le pressant besoin de se justifier sur quelques points qui paraissaient inexplicables. En \ain on lui répéta qu'un seul mot avait tout expliqué, que d'ailleurs le scélérat, dans son premier mouvement de surprise, s'était trahi lui-même en criant qu'il était perdu, et en prenant la fuite; Clara insista avec force : Valmore allait la quitter, elle ne voulait point lui laisser d'énigmes à débrouiller. Elle le conjura de souffrir qu'elle rouvrit un instant toutes les blessures de son cœur; et elle expliqua rapidement en peu de mots comment les instruments du crime s'étaient trouvés entre ses mains, et comment, cachée sous la table, elle n'avait connu le meurtre qu'en recevant sur sa robe le poignard teint de sang. Pendant cet affreux récit, Valmore, qu'elle n'osait regarder, Yalmore, pâle et tremblant de douleur et de rage contre l'assassin, était retenu par le duc et par Rosenberg; car plus d'une fois sa tète défaillante tomba sur l'épaule de l'un ou de l'autre : il se retraçait en même temps et la mort tragique de son fils, et les outrages, l'ignominie dont il avait accablé l'innocente et malheureuse Clara. Une sueur froide inondait son visage; et le bonheur de pouvoir admirer Clara avec enthousiasme cédait dans son àme à l'horreur des remords de l'avoir haïe et persécutée. — 0 la plus noble, la plus généreuse des créatures humaines! s'écria-t-il, ô Clara î que je suis indigne des sentiments que vous me conservez ! Votre vertu sublime fait tout mon
orgueil, et cependant elle me flétrit, elle imprime sur ma vie une tache ineffaçable; j'aurais dû tout deviner. — Non, non, dit le comte, vous trouverez toujours votre excuse dans des apparences tellement inouïes qu'elles ont pu même abuser un père!... Valmore, poursuivit-il, nous allons nous séparer; des affaires politiques nous divisent momentanément, et l'honneur va nous forcer de prendre encore les armes l'un contre l'autre. Mais la main de Clara vous appartient ; ma fille est à vous, elle sera l'épouse de Valmore, recevez-en ma parole. A ces mots, Valmore, inondé de pleurs, se jette aux genoux de Clara pour recevoir sa main, que Rosenberg lui présente. — En présence de cet illustre témoin, poursuivit le comte en montrant le duc de Rohan, je vous unis tous deux. Et ne croyez pas, Valmore, que cette vierge si pure, que cette héroïne soit le fruit d'un commerce criminel; je suis secrètement marié depuis vingt ans... Ce mot, qui ne laissait plus de doutes à Clara sur sa mère, acheva de mettre le comble à son bonheur. Dans ce moment parut celui dont elle désirait vivement la présence : le père Arsène entra dans la cellule. Dès le premier instant d'une si merveilleuse révolution dans son sort, Clara avait demandé avec instance le père Arsène; et le duc, qui connaissait depuis longtemps ses sentiments pour ce respectable religieux, l'avait envoyé chercher. Aussitôt qu'elle l'aperçut, elle courut à lui en s'écriant : — Montalban n'est point mon père! et j'ai pu me justifier. Et, prenant par la main le père Arsène
pour le présenter à Rosenberg et à Valmore : - — Voilà, leur dit-elle, celui qui fut à la fois le seul confident de mon innocence, mon généreux protecteur, mon unique appui, mon guide et mon libérateur. Le père Arsène fut accueilli avec toute la reconnaissance et toute la sensibilité que devaient inspirer ces paroles. La joie de ce bon religieux fut aussi touchante que sincère. Il remerciait, en pleurant, la Providence ; il contemplait Clara avec délices, mais il montra peu d'étonnement. — J'ai toujours pensé, dit-il, que Dieu récompenserait d'une manière éclatante une telle conduite. Ma fille, poursuivit-il, vous avez dignement soutenu l'injustice et le malheur, puissiez-vous supporter de même l'épreuve des louanges et de la prospérité !
Valmore, avant de s'arracher de cette cellule où son sort venait de changer et de se fixer, se retourna vers le duc de Rohan. — J'ose avec confiance, lui dit-il, vous demander justice contre le scélérat, meurtrier de mon fils et persécuteur atroce de la vertu. Ce monstre infernal, assassin d'un enfant, voulut sacrifier encore la victime qui s'immolait pour lui. 11 m'associa à ses fureurs, il m'a souillé de son crime : j'ai fait traîner Clara à l'échafaud!... — i Mais vous l'en avez fait arracher, interrompit Clara. Ah! Valmore, poursuivit-elle, oublierez-vous que, pendant quinze ans, j'ai donné le nom de mon père à ce misérable? — Dans ce jour de joie et de bonheur, dit le père Arsène, remettez au ciel le soin de votre vengeance, ou plutôt priez-le d'en
adoucir la juste rigueur. Le triomphe de Clara ne vous répond-il pas de la punition de Montalban? — Et celui qui vous parle en sa faveur, interrompit Clara, fut plongé par lui dans un cachot, et chargé de fers comme le plus vil scélérat. — 0 digne protecteur de Clara! s'écria Valmore; et vous, ma céleste amie, vous, mon épouse, n'avez-vous pas à jamais le droit de régler tous les mouvements de mon cœur? — Non, non, dit le duc de Rohan, de tels forfaits ne peuvent rester impunis : la société entière en demande vengeance, elle doit l'obtenir. Mais il faut nous séparer : partez, Valmore; Rosenberg et moi nous vous répondrons de la sûreté de votre épouse. Montrer pour elle l'intérêt et l'admiration qu'elle inspire, c'est s'honorer soi-même. Ici Rosenberg prit la parole pour demander le secret sur la naissance de Clara.— Je déclarerai, dit-il, qu'elle est ma fille, à mon retour en Allemagne. D'ici là, nous dirons seulement qu'on a découvert que Montalban n'est point son père; que ce monstre a fait lui-même l'aveu de son crime, et nous remplirons toutes les gazettes des détails qui justifient Clara; ensuite je la conduirai à la cour de l'électeur de ***, et là je déclarerai la vérité tout entière.
Le duc de Rohan, le père Arsène et Valmore promirent à Rosenberg le secret le plus inviolable. Clara, qui désirait voir son père tous les jours, demanda que la prieure des Ursulines fût mise dans cette confidence, et Rosenberg y consentit.
o24 LE SIEGE
Valmore, entraîné par le duc de Rohan et par le père Arsène, se sépara enfin de Clara, et retourna à l'armée royale. Rosenberg resta seul avec sa fille une demi-heure, pour essuyer les pleurs que le départ de Valmore lui faisait répandre. Dans cet entretien, Clara supplia son père de lui expliquer l'énigme inconcevable de sa disgrâce et de l'indignation subite de la princesse contre elle. — Tout vous sera dévoilé , répondit le comte; maintenant qu'il vous suffise de savoir que sa colère était fondée sur une erreur, et qu'elle est déjà désabusée. Clara n'insista point et le comte la quitta en promettant de revenir le soir dans l'appartement de la prieure, que Clara devait prévenir.
Lorsque Clara se trouva seule, avec quels transports elle remercia Dieu d'un changement si soudain et si merveilleux dans sa destinée ! Ce nom de Clara si souillé, si flétri, non seulement reprenait toute sa pureté," mais il allait devenir aussi illustre qu'il avait été déshonoré! Elle ne soupirait qu'après la retraite : elle était bien sûre que Valmore lui permettrait de ne jamais paraître à la cour et dans le monde; mais elle estimait delà gloire ce qu'elle a de plus doux, le bonheur d'honorer par sa réputation les auteurs de ses jours et le choix d'un époux. Enfin le ciel lui avait donné les parents que son cœur avait choisis de préférence à tous les autres : un père qu'elle admirait, une mère qu'elle adorait ! et Valmore allait devenir son époux! Valmore connaissait toute son innocence! Tant
de maux, une erreur si funeste n'avaient servi qu'à Ja rendre plus intéressante aux yeux de Yalmore, et qu'à mériter mieux son estime et sa tendresse! Avec quel ravissement et quelle gratitude elle se rappelait ce pressentiment heureux qui, dans la chapelle de l'ermitage, lui annonça de si nobles destinées. Et le résultat de ses pensées fut de former pour l'avenir les projets les plus touchants et les résolutions les plus vertueuses.
Le comte revint à six heures du soir : la prieure le laissa tête à tète avec sa fille dans un cabinet reculé de son logement; et là Rosenberg serrant les mains de Clara dans les siennes : — Ma fille, lui dit-il, en vous rappelant la ressemblance qui causa tant d'étonnement à la cour de l'électeur, vous pourriez deviner quelle est votre mère. A ces mots, Clara rougit, et ses yeux se remplirent de larmes; il lui en coûtait de cacher quelque chose à son père, et elle ne voulait pas avouer qu'Euphémie lui eût confié son secret. — Oui, ma fille, poursuivit le comte, la princesse Euphémie, mon épouse, est votre mère. — Ah! Dieu! dit Clara, rien ne manque donc à mon bonheur! — Ma chère Clara, reprit Rosenberg avec attendrissement, quelle sera sa joie quand je vous remettrai dans ses bras! Vous avez ses traits, sa douceur, sa sensibilité; mais vous avez aussi l'élévation d'àme de votre père. . . En parlant ainsi, le comte la contemplait avec orgueil et ravissement, en songeant que cette jeune personne si vertueus \ si
courageuse, que cette héroïne était sa fille. — Maintenant, poursuivit-il, je dois vous rendre compte de tout ce qui vous touche, et de ma conduite relativement à vous. Ecoutez-moi, ce récit ne sera pas long.
« Ayant épousé secrètement la princesse, les plus puissants intérêts m'obligeaient à cacher cet hymen. La princesse, douée de toutes les qualités qui peuvent rendre une femme et respectable et chère, est capable d'une très grande discrétion; mais elle ne Test pas de modérer une sensibilité qui nous aurait perdus l'un et l'autre, si je n'avais pas eu constamment une prudence qui m'a souvent, à ses yeux, donné l'air de la dureté. J'étais certain qu'elle serait de toutes les mères la plus tendre et la plus passionnée, et que ce sentiment, en lui faisant faire les imprudences les plus dangereuses, deviendrait entre nous un sujet éternel de division, et, par conséquent, une source inépuisable de contrariétés et de douleurs pour elle. Aussitôt que je la vis prête à devenir mère, je formai donc le dessein de lui dérober notre enfant, de lui ravir pour un temps toutes les douceurs de la maternité, afin de pouvoir un jour les lui rendre sans danger pour elle et pour moi. Il me fallait un confident. Il y avait alors à la cour un étranger français, plus âgé que moi de six ou sept ans, avec lequel je n'avais aucune liaison apparente, mais qui m'avait utilement servi en secret dans plusieurs affaires épineuses et difficiles* Je lui connaissais une extrême discrétion, une grande activité, l'esprit le plus
inventif et le plus fertile en stratagèmes. Il ne m'inspirait pas une confiance d'estime; mais je croyais lui devoir de la reconnaissance. Je lui trouvais un esprit supérieur ; car j'étais dans cet âge où tout intrigant qui n'est pas un sot paraît un homme de génie, parce qu'on n'est pas dans le secret des moyens honteux et coupables qu'il emploie pour réussir. Cet homme était Montalban. Quoique je lui supposasse un grand attachement pour moi, je ne lui fis qu'une demi-confidence. J'ai toujours eu pour maxime qu'il ne faut dévoiler de son secret que ce qu'il est utile et nécessaire d'en dire. D'ailleurs la moitié du mien ne m'appartenait pas; je devais le cacher. Je ne parlai point de mon mariage, je ne nommai point la mère; et comme on me croyait amoureux d'une autre, Montalban, à cet égard, n'eut pas le moindre soupçon de la vérité. Je lui demandai de me donner les moyens de soustraire cet enfant prêt à naître; il me proposa de le faire passer pour le sien tout le temps que je voudrais, et il inventa pour cela un plan ingénieux et compliqué, qui donnait à cette supercherie toute la vraisemblance désirable, et qui mettait mon secret en parfaite sûreté. Je reconnus ce service que me rendait Montalban, en lui faisant avoir une place lucrative qui aurait fait la fortune de tout autre.
« Aussitôt après votre naissance, je m'emparai de vous; je vous enveloppai dans mon manteau, et, vous arrachant aux caresses maternelles, je vous emportai.
La sage-femme, par mon ordre, avait dit à la princesse qu'elle avait mis au jour un garçon; car, sachant qu'Euphémie désirait une fille de préférence, je la trompai encore à cet égard, afin de diminuer un peu l'amertume des regrets que je lui préparais. Au bout de dix ou douze jours, on lui annonça que cet enfant n'existait plus. — Ah ! mon père, interrompit Clara, que nous lui devons de dédommagements pour cette cruelle tromperie, qui lui aura coûté tant de pleurs !... — Elle les trouvera tous en sachant qu'Olympe est sa fille, répondit le comte; et croyez que, sans cet artifice, qui m'a beaucoup coûté, elle aurait été bien plus à plaindre. Ce fut surtout l'intérêt de son repos qui m'inspira cette conduite ; et voilà, poursuivit-il en souriant, ce que les femmes ne sauraient comprendre. Elles appellent cruauté des précautions et des mesures sévères que leur imprudence et leur faiblesse rendent indispensables. Mais désormais je n'aurai plus rien de caché pour votre mère et pour vous... » Clara, pour toute réponse, baisa la main de son père, qui, reprenant son récit : — «Vous fûtes mise en nourrice, dit-il, à quelques milles de Niémen. J'allai plusieurs fois avec Montalban vous y voir sans être connu. Je sentis dès lors que je vous aimerais avec passion ; que, si près de vous, je ne pourrais me priver du plaisir de vous voir, et je pris le courageux parti de vous envoyer en France, où je pensais que vous seriez mieux élevée qu'en Allemagne. Vous aviez deux ans quand on vous conduisit en
France, dans un couvent de Picardie, sous la garde d'une excellente gouvernante qui ne m'avait jamais vu, et qui vous croyait, ainsi que tout le monde, fille de Montalban. Je voulus vous revoir avant votre départ : cette entrevue se fit dans le cabinet de Montalban et en sa présence. Je vous trouvai embellie et si charmante, que je fus tenté de vous porter dans les bras de votre mère; mais je renonçai promptement à cette idée, en songeant que je vous éloignais, surtout parce que je n'osais compter sur ma propre prudence. Je vous donnai beaucoup de joujoux, et je vous demandai si vous m'aimiez autant que Montalban. A cette question, vous me regardâtes fixement en silence; ensuite vous vous jetâtes dans mes bras en pleurant, non comme un enfant, mais avec cette expression de douceur et de douleur profonde qui est particulière à votre mère : vous lui ressembliez d'une manière frappante dans ce moment. Je vous confie, ma fille, que cette petite scène me fit une impression dont le temps n'a jamais effacé le souvenir. En vous quittant, je passai à votre cou une chaîne à laquelle était attaché un cœur d'or émaillé, contenant des cheveux de votre mère, mon nom de baptême et le sien gravés... » Ici Clara interrompit encore son père, en tirant de son sein cette chaîne qu'elle lui montra. Le comte fut vivement attendri en revoyant ce premier don dT-uphémie, ce gage d'amour et de tendresse paternelle. — « Ma fille, dit-il, je ne vous recommande pas de le conserver toujours; le seul in-
stinct de 1$ nature vous Fa fait garder, la piété filiale y trouvera plus de prix encore.
« Lorsque vous fûtes partie, je reçus régulièrement de vos nouvelles par Montalban; et par la suite, les affaires, la guerre et l'ambition n'ont jamais pu vous écarter de mon souvenir. Vous aviez onze ans lorsque l'électeur m'envoya en France; je briguai cette commission, surtout pour satisfaire le désir passionné que j'avais de vous revoir. Mais je ne voulais point être remarqué de vous, et j'avais imaginé, à cet égard, plusieurs moyens qui, par l'événement, devinrent inutiles. Après avoir passé dix-huit mois à Paris, il me fut enfin possible de m'échapper. Je partis pour me rendre à l'abbaye d'Origny, où vous étiez alors. J'arrivai la veille d'une grande fête, et j'appris que le lendemain une partie des pensionnaires de l'abbaye devaient faire leur première communion. Le lendemain matin, j'étais dans l'église extérieure avant que la grand'messe fût commencée. Je me plaçai très près, et vis-à-vis la grille qui séparait l'église où j'étais de celle des religieuses. Un rideau noir était tiré derrière la grille; mais lorsqu'il fut ouvert, un peu avant la communion, je vis les religieuses avec leurs voiles baissés; et les jeunes communiantes vêtues de blanc, rangées au milieu du chœur. Je vous cherchai des yeux dans cette troupe innocente, mais vous étiez cachée par vos compagnes. Elles chantèrent le Veni9 Creator. J'étais certain que, parmi ces jeunes et touchantes voix, j'enten-
dais la vôtre; il me semblait que j"en distinguais les doux accents... Après avoir chanté l'hymne, les jeunes personnes se mirent en file et s'approchèrent de la sainte table. On ouvrit une porte de la grille pour les communier l'une après l'autre. A la suite de la cinquième communiante, s'avança doucement une figure angélique, plus jeune et plus petite que toutes les autres. Machinalement je m'approchai plus près encore, j'étais à côté du prêtre. Je n'hésitai point à vous reconnaître; votre ressemblance avec Euphémie, et le trouble de mon cœur, ne pouvaient me laisser le moindre doute. Je vous voyais, ma fille, je vous contemplais avec ravissement ; et votre profond recueillement me donnait la certitude que je sortirais de l'église sans avoir été aperçu de vous.
« J'emportai de l'abbaye d'Origny un souvenir ineffaçable qui ne me quitta plus. Avant de partir de ce lieu, j'éprouvai le désir irrésistible d'écrire à votre mère, et cette lettre est la seule qu'elle ait reçue de moi depuis notre mariage. Depuis ce jour, sans cesse occupé de vous, je formai successivement pour votre établissement mille projets divers. Quelques années après, j'aurais pu déclarer mon mariage à l'électeur et obtenir son consentement; votre intérêt demandait de moi cette démarche, et ce fut précisément ce qui m'empêcha de la faire. C'était déjà beaucoup de révéler à mon maitre et à mon bienfaiteur que je le trompais depuis seize ans; et il me parut si indigne de
mon caractère de ne faire cet aveu tardif que par un motif d'intérêt, c'est-à-dire pour établir ma fille, que je pris l'irrévocable résolution de ne lui dévoiler ce mystère qu'après avoir fixé votre sort. Je fis céder mon ambition pour vous à ce sentiment d'honneur. D'ailleurs il m'eût été également pénible de ne vous rendre à votre mère qu'en lui demandant une dot pour vous, et je trouvais de la douceur à disposer entièrement de vous. Je voulais tout sacrifier personnellement pour vous marier d'une manière qui ne fût pas indigne de votre naissance. J'en cherchais les moyens, quand Montalban, que de mauvaises affaires venaient d'obliger de quitter l'Allemagne, me manda qu'un des plus grands seigneurs de France était amoureux de vous et voulait vous épouser. Depuis que vous étiez entre les mains de ce scélérat, j'avais pris pour lui une véritable amitié. Cette liaison, qui fut toujours secrète, ne me donna jamais la possibilité d'étudier son caractère et de connaître sa conduite particulière, sur laquelle il jetait un voile impénétrable par un genre de vie très obscure. Je savais seulement qu'il avait de mauvaises affaires et des dettes ; et lorsqu'il me détailla tous les avantages de l'alliance de Yalmore, sa haute naissance, son titre brillant, l'immense fortune dont il disposait, je désirai ce mariage, et d'autant plus, qu'on me mandait que vous le désiriez vous-même. J'avais écrit en France pour prendre là-dessus quelques informations, qui se trouvèrent conformes à celles que me donnait
Montalban. Enfin je ne répugnais point à vous établir
en France ; au contraire, le grand âge de l'électeur et sa santé délicate ne me permettaient pas l'espoir de le conserver longtemps. Le prince héréditaire m'estime; mais il a deux favoris qui occuperont certainement, sous son règne, les premières places. Ainsi, sans borner mon ambition, je sentis qu'il fallait en changer la carrière. Je m'arrêtai à ce projet : vous marier en France, ensuite faire approuver mon mariage par Télecteur, et, après sa mort, entrer au service de France et venir avec votre mère m'y établir, certain qu'Euphémie serait heureuse en tout pays entre sa fille et son époux. Je répondis donc à Montalban que l'alliance proposée me convenait sous tous les rapports, et je terminais ainsi ma lettre : Si cette affaire réussit, ou tel autre mariage réunissant les mêmes avantages, mérite personnel, illustre naissance, grande fortune, dispositions favorables de ma fille, je m'engage, mon cher Montalban, à payer toutes vos dettes et à vous assurer une pension viagère de cinq cents ducats; mais vous sentez qu'il me serait impossible de faire de telles choses, si vous ne pouviez procurer à ma fille qu'un établissement médiocre. Je joignais à cette lettre Facte en bonne forme, et signé de moi, qui contenait cet engagement conditionnel. Voilà, ma fille, ce qui décida ce monstre à commettre le crime exécrable qui a causé tous nos maux... Il m'avait mandé que Valmore vous épouserait sans dot, et je n'en étais
pas moins décidé à vous en donner une convenable. « Dans une seconde lettre, Montalban me mandait que la plus grande partie de la fortune de Valmore élait substituée à son fils. Je répondis que, puisque vous aviez de l'inclination pour Valmore, je donnais mon consentement, quoique ce mariage ne fût plus, du côté de l'intérêt, un établissement avantageux pour vous, et je ne cachai point à Montalban que je ne ferais pas pour lui ce que j'avais promis dans la supposition que le superbe duché de*** appartenait en propre à Valmore. Je fixai au premier octobre le jour de votre mariage. Je comptais tout confier à Euphémie, et, muni de son consentement, arriver au château de Valmore le jour de la signature du contrat, déclarera Valmore le secret de votre naissance, et lui porter mes dons. Montalban fixa votre mariage à un jour beaucoup plus prochain, sachant bien que le crime qu'il méditait en retarderait la conclusion. Mais que devins-je, grand Dieu ! en apprenant, par un courrier de Montalban, l'horrible événement. Toutes les preuves contre vous étaient si convaincantes, que le plus léger doute était impossible. J'envoyai un homme à Paris, dont tous les rapports furent conformes à ceux de Montalban. Je sus de plus que le poignard, instrument du crime, était de la même fabrique que Tune dés armes blanches trouvées sur l'un des brigands de la forêt qui environne le château de Valmore ; cette fabrique est en Suisse, quoique la boîte qui tomba dans vos
mains vint de l'Allemagne. Telles furent les précautions et les combinaisons du meurtrier, que, si le hasard ne vous eût pas rendue sa victime, jamais on n'aurait pu former contre lui un soupçon raisonnable. J'envoyai à ce monstre un don de quatre mille ducats; ce n'était pas la moitié de la somme nécessaire pour payer ses dettes : il la garda pour se sauver, et ne paya rien. J'exigeai qu'il vous fit enfermer dans un couvent. Il me manda qu'on refusait de vous recevoir, et qu'il vous envoyait à RosmaL
« Au milieu de mon désespoir et de l'horreur que vous m'inspiriez, je n'étais pas insensible au courage étonnant que vous montrâtes en allant à l'échafaud. Je vous abhorrais, je vous regrettais, votre image me poursuivait partout; je la retrouvais dans les traits de votre mère ; et l'objet même qui aurait dû me consoler aggravait encore des peines si déchirantes. Quand j'appris votre prétendue mort, ma raison me dit que c'était un bonheur pour moi; et cependant je me trouvais plus malheureux encore. A présent vous pouvez concevoir ce que j'éprouvai en vous revoyant à Niémen; je vous reconnus dans l'instant. Il y eut, dans ma surprise, de l'indignation, de la colère, de la terreur ; mais il y eut aussi quelque chose qui ressemblait à la joie. Vous viviez! cette pensée a toujours trouvé dans le fond de mon cœur un sentiment paternel. Dans le rapide entretien que nous eûmes dans le jardin, mon trouble, soyez-en sûre, surpassa de beau-
coup le vôtre; mais comment dépeindmi-je celui que j'éprouvai clans la nuit qui précéda votre départ, et ce que j'ai souffert durant la scène inexplicable pourvous, qui vous causa tant de douleur?... »
Ici le comte attendri, les yeux fixés sur Clara, sourit en voyant avec quel redoublement d'attention elle l'écoutait. — ■ « Je vais enfin, ma fille, poursuivit-il, satisfaire votre vive curiosité. Après vous avoir prescrit de partir avant le jour, je ne fus pas, malgré votre promesse, sans inquiétude sur votre obéissancç. Je restai à Niémen. Je ne me couchai point ; j'errai toute la nuit dans le parc. Je vous aperçus avec surprise à minuit ; vous teniez une lanterne : je vous suivis, je vous vis entrer dans la chapelle dont vous laissâtes la porte ouverte; j'entendis votre prière prononcée d'une voix entrecoupée ; mes larmes coulèrent avec les vôtres : du moins cette prière filiale si touchante fut recueillie en silence par votre père. Cette action m'assurait que vous étiez décidée à partir, et je restai tranquillement dans les jardins jusqu'à sept heures du matin : alors, vous supposant partie depuis longtemps, je me rendis chez la princesse. Quel fut mon étonnement quand je la trouvai dans vos bras ! Je pensai cependant que, dans l'état où était la princesse , vous n'aviez pu la quitter... Placé debout vis-à-vis de vous, j'aimais, malgré mon affreuse erreur, à vous contempler soutenant dans vos bras votre mère; je vous regardais l'une et l'autre avec un douloureux attendrissement. Tout à
coup, en vous penchant pour baiser la main d'Euphémie, le cœur d'or émaillé sur lequel sont tracés l'un des noms de la princesse et le mien, ce premier gage de sa tendresse que j'attachai dans votre enfance à votre cou, s'échappa de votre sein, où vous l'aviez toujours tenu caché, sans doute à cause du mystère des devises... Aussitôt Euphémie l'aperçut, ne put le méconnaître, lut les deux noms, jeta les yeux sur moi, me vit pâlir, et s'arracha de vos bras. .. — 0 ciel ! s'écria Clara ; elle a pu me soupçonner d'une intrigue criminelle avec son époux î — Que peut-on opposer à un fait positif? répondit le comte; elle reconnaissait ce premier don de son amour, elle avait lu nos noms; elle me voyait pale, déconcerté, tremblant ! Pouvait-elle avoir le moindre doute sur notre intelligence? — Oh ! quelle destinée que la mienne ! dit Clara ; quelles affreuses apparences doivent déposer contre moi pour me rendre un objet d'horreur aux yeux de tout ce que j'aime î... Mais le ciel a daigné me justifier; ces terribles souvenirs ne doivent plus m'inspirer qu'une profonde admiration pour les décrets éternels de la justice divine î
— « Vous concevez facilement, reprit le comte, quel fut l'excès de mon embarras, lorsque je me trouvai tête à tête avec la princesse ; l'inquiétude que vous me donniez mit le comble à mon trouble, car je sentais que si la princesse vous revoyait, si vous restiez ensemble seulement un quart d'heure, une explication entre vous
serait inévitable. La princesse alors, guidée par son cœur, éclairée par votre ressemblance, aurait pu deviner que je l'avais trompée sur le sexe de son enfant, afin de lui mieux cacher son existence; et en lui laissant reconnaître Olympe pour sa fille, n'eût-il pas fallu lui découvrir que cette infortunée était la criminelle Clara ? Cet aveu terrible eût été pour Euphémie le coup mortel. Il fallait donc tout supporter et tout faire pour empêcher une si funeste reconnaissance.
— ; « Aux reproches violents d'Euphémie, je n'opposai qu'un morne silence : ce fut à ses yeux l'aveu positif d'un accusé convaincu. Dans son désespoir, elle formait mille projets bizarres, entre autres celui d'aller passer plusieurs mois à des eaux minérales à cent lieues de***. Alors je pris la parole : — Le temps, lui dis-je , éclaircira toutes choses ; et, en attendant, je vous exhorte à suivre ce dessein; croyez-moi, allez, sans différer, en demander la permission à l'électeur, et moi j'obtiendrai celle de vous escorter et de vous suivre. Ces derniers mots lui causèrent la plus grande surprise. — Vous, Rosenberg! s'écria-t-elle. — Oui, repris-je, et je vais en votre nom donner tous les ordres nécessaires. A ces mots, je sonnai : une de ses femmes vint; je demandai ses voitures. Quand nous fûmes seuls : ; — Rosenberg, me dit-elle, vous me trompez, vous ne viendrez point avec moi. — Rien dans l'univers, lui répondis-je, ne m'empêchera de vous suivre. Euphémie ne répliqua rien, et fondit en
larmes. Au bout de quelques minutes, elle demanda ce que vous deviendriez. Je répondis qu'il fallait le jour même vous renvoyer en France, et que je me chargeais de tout. La princesse, inondée de pleurs, vous écrivit; ensuite elle monta en voiture et partit pour la cour. Elle dit à l'électeur qu'Olympe avait reçu des lettres de France qui la rappelaient dans sa patrie, et qu'elle avait voulu partir. La princesse ajouta que ce départ lui causait un violent chagrin; elle demanda d'aller aux eaux de Pyrmont pour se distraire. L'électeur y consentit. Il me fut facile de la suivre, car l'électeur parut le désirer, et je partis en même temps. J'étais dans ma voiture, je suivais la sienne, et durant tout le voyage j'évitai de me trouver tête à tête avec elle. L'état de sa santé nous forçait de voyager à petites journées. La princesse paraissait extrêmement abattue et souffrante : néanmoins je remarquais qu'elle me savait un gré infini de l'accompagner.
a Arrivés à Pyrmont, je lui rendis les soins les plus assidus, mais en évitant toujours de me trouver seul avec elle. Au bout de deux ou trois jours, elle m'écrivit pour me demander un entretien particulier. Je lui répondis que je le désirais aussi, mais que je voulais attendre que sa santé fût un peu fortifiée. Huit jours après, je me rendis un matin chez la princesse : elle était seule, et elle rougit enm'apercevant ; elle éprouvait d'avance le plus mortel embarras d'une explication qu'elle supposait devoir être accablante pour moi. Elle
rougissait de mes torts et de ma honte. Je me plaçai sur un sofa à côté d'elle. Mon maintien tranquille et sévère la surprit. — Vous avez à me parler, lui dis-je; que voulez-vous me dire? A cette question, Euphémie étonnée, interdite, fut un moment sans répondre; enfin reprenant la parole:— Ah! Rosenberg, dit-elle, je voulais vous dire que je vous pardonne... et ses pleurs coulèrent. — Euphémie, repris-je, vous avez eu le temps de réfléchir à cette étrange aventure, et vous persistez à me croire capable de la plus infâme séduction. — Je n'accuse, répondit-elle, ni vos mœurs, ni celles de cette jeune personne; je n'ai jamais pensé un seul instant que vous ayez voulu déshonorer celle que j'aimais, que je regardais comme ma fille ; je veux même croire que le mot d'amour ne fut jamais prononcé entre vous; mais vous vous aimiez; vous m'avez trompée, vous m'avez trahie ; vous lui avez donné, elle a reçu ce premier gage de ma tendresse; ce don de votre main ne put être offert que comme un sacrifice, et elle l'accepta!... — S'il en était ainsi, interrompis-je, elle serait la plus ingrate et la plus vile de toutes les créatures, et je serais un monstre... — Comment, pouvez-vous nier?... — Euphémie! vous me connaissez depuis vingt ans ; avez-vous jamais vu dans mon caractère de la bassesse et de la duplicité? — Vous êtes généreux, vous avez des principes, je le sais; mais une grande passion... — Dans les jours de notre jeunesse, ma passion pour vous ne m'aurait jamais fait faire une action in-
lame, vous n'en douiez pas; et vous croyez qu'une enfant m'a rendu tout à coup à quarante-six ans un suborneur, un fourbe, un scélérat? — Ah ! je me perds clans mes pensées !... Oh î croyez que ma tendresse pour vous et pour elle a déjà épuisé toutes les conjectures qui pouvaient, sinon vous justifier, du moins vous rendre excusable. — Vous devez davantage, Euphémie, à l'homme honoré de votre choix, à votre époux, après vingt années d'une union qui a dû vous faire connaître sa probité. Malgré les apparences qui le condamnent, vous devez le croire un honnête homme. — Hélas! ce ne sont point des apparences, c'est un fait... ■ — Écoutez-moi; je jure par tout ce qu'il y a de plus sacré qu'il n'y eut jamais entre cette infortunée et moi la moindre intelligence; au contraire, elle me craint, et l'espèce de sentiment qu'elle m'inspire est tout à fait opposé à l'amour. Je pourrais d'un mot me justifier pleinement. Je le ferai, si vous l'exigez; à l'instant même tout vous sera dévoilé : mais ce secret n'est pas entièrement le mien, et vous m'affligerez mortellement en me forçant de vous le révéler. Parlez, le voulez-vous? — Non, j'aime mieux te croire sans preuve : ta parole les vaut toutes. A ces mots, je tombai à ses pieds : — Généreuse Euphémie, lui dis-je, vous venez d'ajouter un nouveau lien aux nœuds sacrés qui m'unissent à vous... — Ah! que je suis heureuse! s'écria-t-elle. Mais Olympe est innocente; qu'elle revienne... — Non* son destin l'appelle ailleurs. Tout ce que je puis vous découvrir, c'est
que le hasard m'a mis dans la confidence de sa situation extraordinaire, et malgré elle ; et il me sera facile de vous prouver qu'avant la scène qui vous a si cruellement abusée, je l'avais décidée dans un entretien de dix minutes (le seul que j'aie eu avec elle) à retourner sans délai dans sa patrie. — Il suffit. J'aime à croire sur ta parole un mystère incompréhensible.
« Cette conversation, qui fut très prolongée, dissipa sans retour les soupçons outrageants d'Euphémie, mais lui laissa une ardente curiosité : elle tâchait vainement de deviner ce qui avait pu produire une chose inexplicable pour elle : plus d'une fois elle essaya de me questionner à cet égard; je l'arrêtais toujours en lui disant : — Vous repentez-vous de votre confiance? voulez-vous tout savoir? Elle cessa enfin de m'en parler. Je la récompensai de cette générosité par une conduite qui, de cet instant, ne s'est jamais démentie : non seulement je lui rendais les plus tendres soins, et je lui montrais ( à l'exception d'un seul point) une confiance parfaite, mais je lui écrivais souvent de petits billets, et c'est ce qu'elle n'avait jamais obtenu de moi, même dans les premières années de notre union. Cette conduite la rendait heureuse : cependant elle ne se consolait pas de vous avoir perdue. Je lui savais gré des pleurs que vous lui faisiez répandre, et de son instinct maternel. Quand je la voyais s'affliger en pensant à vous, je me trouvais dans une si parfaite harmonie avec elle !... Elle voulut absolument vous écrire pour vous mander que vous
étiez justifiée, et pour vous conjurer de revenir, ne fûtce que pour quelques mois. Sa lettre, qu'elle me montra, contenait des explications qui auraient pu vous éclairer sur nos rapports mutuels. Je persuadai à la princesse que j'ignorais entièrement dans quel lieu de la France vous étiez. La veuve Marcelle, qu'elle envoya chercher, lui dit qu'elle n'en savait pas davantage; mais elle se chargea de faire parvenir la lettre au père Arsène. Je fis arrête? à la poste cette lettre, qui me fut remise, et que je brûlai.
« J'attendis avec impatience, et je vis revenir avec émotion l'homme qui vous avait conduite à La Rochelle. Je fus très frappé de la noblesse avec laquelle vous me renvoyâtes l'argent qu'on vous avait remis de ma part : vous étiez pour moi un être inexplicable. 0 ma fille! ajouta le comte en terminant ce récit, puisqu'alors même je sentais malgré moi que j'étais votre père4 jugez de la tendresse inexprimable que j'ai maintenant pour vous î... » — Ah! mon père, reprit Clara, puis-je ne la pas connaître,, quand vous avez si généreusement reconnu pour votre fille une infortunée flétrie par le plus horrible déshonneur, parce que vous avez vu qu'elle retombait avec désespoir sous l'autorité de celui qui voulait s'emparer d'elle? Rappelez-vous toujours que je n'ai point balancé à m'immoler pour l'homme vil et barbare auquel je croyais devoir la vie; et jugez ainsi du sentiment que je dois avoir pour le noble auteur de mes jours!
Le comte ne se lassait pt)int d'écouter et de regarder cette fille si chérie. Il fut convenu entre eux que, ne pouvant être plus décemment que dans ce couvent, elle y resterait jusqu'à la fin du siège, et qu'ensuite il la conduirait en Allemagne, où Yalmore viendrait les rejoindre pour l'épouser. Après avoir fait mille projets pour l'avenir, le comte la quitta, aussi charmé de son esprit qu'il était touché et enorgueilli de sa sensibilité, de son généreux caractère et de toutes ses vertus.
Clara se coucha, mais ne trouva point le repos dont elle avait tant besoin, après avoir éprouvé des secousses et des émotions si violentes. La guerre durait toujours ; et ses inquiétudes pour son père et pour Yalmore ne lui permettaient pas de sentir tout son bonheur. On n'envisage qu'en tremblant et avec un sentiment douloureux une perspective heureuse, quand on ne la voit qu'à travers des dangers présents et inévitables.
Clara ne dormit point, et le matin en se levant elle se trouva mal. Elle avait de la fièvre : néanmoins, pour ne pas inquiéter son père, elle ne se plaignit point, et supporta deux jours, sans en parler, cet état de malaise. Mais le troisième jour la fièvre devint si forte, qu'elle fut obligée de se mettre au lit et d'appeler un médecin. Le comte éprouva une inquiétude d'autant plus cruelle, que, ne voulant point encore se déclarer son père, il ne pouvait la soigner et lui servir de garde; d'ailleurs, les soins de la guerre l'occupaient une partie du jour; mais le père Arsène allait soir et matin lui
donner de ses nouvelles. Tout le monde dans la ville prenait le plus vif intérêt à la santé de Clara, car on savait universellement son histoire répandue par le duc de Rohan, confirmée par la disparition de Montalban, et détaillée dans toutes les gazettes. Clara innocente était devenue l'objet de l'admiration publique. Le duc, décidé à livrer Montalban à la rigueur des lois, avait donné l'ordre de l'arrêter; mais on l'avait cherché vainement.
Vis-à-vis le couvent des Ursulines, vivait une vieille et vertueuse dame catholique, nommée la marquise de ***. Sa conduite avait toujours été si exemplaire, son immense charité si connue, que l'amour des pauvres pour elle et l'estime publique Lavaient préservée jusqu'alors des fureurs de parti. D'ailleurs , ne se mêlant de rien, vivant dans la plus grande retraite, elle était parvenue, depuis les troubles, à se faire oublier de tous les intrigants. Cependant, après la scène où Clara fut reconnue de son père, Montalban se ressouvint d'avoir entendu parler de la pieuse marquise de ***, et ne sachant où s'aller cacher, il entra précipitamment dans cette maison hospitalière. Il sollicite un moment d'audience particulière; il est admis. Il demande un secret inviolable; on le lui promet. Il portait un habit d'officier d'un grade supérieur. Il s'annonce sous un nom supposé, et demande un asile pour quelques jours, en disant qu'il est persécuté pour la religion catholique. La manière dont il s'énonçait, annonçait un homme
distingué par sa naissance, ou du moins par son éducation, et il avait l'air si effrayé, si troublé, qu'il toucha vivement la marquise. J'ai, lui dit-elle, un petit cabinet où personne n'entre jamais que moi; je vais vous y cacher tout à l'heure, car votre danger me paraît trop pressant pour prendre des informations sur votre personne. A ces mots, Montalban, déposant sur une table son sabre et deux pistolets qu'il avait dans ses poches : — Madame, dit-il, sur la foi de l'hospitalité, je me constitue votre prisonnier pour quatre ou cinq jours. — Eh bien ! monsieur, reprit la marquise, vous ne verrez que moi, et seule je vous porterai votre nourriture. En effet, elle le conduisit dans un cabinet qui n'avait d'issue qu'à travers ses appartements. Montalban, endurci dans l'impiété (car une telle scélératesse ne peut exister sans l'athéisme), Montalban n'avait point de remords; mais se voyant perdu sans ressource, il avait la rage dans le cœur et l'horrible besoin de commettre de nouveaux crimes. Son sang, enflammé par une fureur impuissante et concentrée, alluma dans ses veines une fièvre brûlante. Le lendemain, la marquise le trouva dans son lit. Trois jours après, Montalban étant toujours malade, la marquise elle-même eut une si violente attaque de rhumatisme, qu'il lui fut impossible d'aller soigner son hôte. Ne voulant pas confier son secret à un domestique, elle se trouva dans un grand embarras. Le père Arsène venait secrètement tous les dimanches chez elle pour y dire la messe. Elle l'envoya cher-
cher, il accourut. Elle lui confia qu'elle cachait chez elle un catholique persécuté, et le chargea d'aller lui porter sa nourriture. Le père Arsène, toujours prêt à faire une bonne action, se rendit sur-le-champ dans le cabinet qu'il connaissait, car il y avait vu déjà un autre fugitif. Au bruit qu'il fit en entrant, Montalban, malade encore et toujours au lit, entr'ouvrit son rideau, et en reconnaissant le père Arsène, il s'écria : — Je suis trahi î Le père Arsène frémit à la vue de ce monstre ; mais surmontant aussitôt son trouble, il l'instruisit de la vérité. — Eh bien î reprit Montalban, je suis mourant; allez me dénoncer, vengez-vous, vous n'êtes pas le seul prêtre que j'aie persécuté, je les ai tous poursuivis. — i Ah î dit le père Arsène, bénissez donc le ciel qui daigne vous en envoyer un pour vous absoudre ! S'il est vrai que vous soyez dangereusement malade, ouvrez les yeux enfin, et jetez-vous dans les bras de la religion ! — Laissez-moi, vous dis-je, allez me dénoncer. — Me croyez-vous un hypocrite? et si vous ne le pensez pas, pouvez-vous douter de ma foi? Vous vivez. Je ne vois en vous qu'un frère; j'exposerais ma vie pour vous être utile, et je la donnerais avec joie pour sauver votre âme. Ce n'est point le pauvre Arsène, ce n'est point un être faible, et né peut-être vindicatif, qui vous tient ce langage, c'est la religion qui vous parle ainsi -, c'est elle qui m'ordonne de vous aimer, de vous servir; car elle peut commander l'amour, puisqu'elle inspire aux cœurs dociles tous les sentiments qu'elle
leur prescrit. — Il faut, avant tout, que je puisse compter sur votre sincérité. — Comment? — Je voudrais parlera l'un de mes domestiques, nommé Philippe; faites-lui dire de se trouver ce soir, à la nuit fermée, au bout de cette rue, du côté de la porte de l'Ouest. — Pourquoi ne pas le recevoir ici? — Je veux qu'il ignore mon asile; je ne me fie à personne. — Serez-vous en état de vous lever? — Je l'essaierai. — Votre commission sera faite. A ces mots, le père Arsène se retira, après avoir promis d'avertir la marquise, afin que Montalban pût passer sans être aperçu. Il revint, au bout d'un quart d'heure, pour lui indiquer la manière dont il devait sortir ; ensuite il le quitta. Montalban passa le reste du jour dans une terreur continuelle, croyant toujours, au moindre bruit, que l'on allait venir pour l'arrêter; car il ne pouvait croire-à la bonne foi du père Arsène. Aussitôt qu'il fit nuit, il s'habilla et descendit dans la rue. Il y éprouva les mêmes terreurs. Enfin son domestique vint. Montalban le questionna beaucoup ; il apprit de lui que Clara, toujours chez les Ursulines, était malade, mais sans danger. Ce domestique lui dit encore que les assiégés devaient, le lendemain à la pointe du jour, faire une sortie par la porte de l'Ouest; et Montalban ordonna à ce domestique de lui amener un cheval, et de lui apporter des armes dans cette même rue, un quart d'heure avant le jour. Après cet entretien, il rentra chez la marquise. Le lendemain, le père Arsène revint lui apporter sa nourri-
ture, et Montalban le chargea de dire à la marquise qu'il quitterait sa maison à deux heures après minuit, et pour n'y plus revenir.
Depuis le meurtre de Jules, ce scélérat, poursuivi, non par les remords, mais par un pressentiment funeste, portait toujours sur lui le poison le plus subtil ; c'était une dernière ressource qu'il se réservait en secret contre une mort ignominieuse : car Montalban, comme presque tous les grands scélérats, dépouillé de toute idée de l'immortalité de l'àme, affranchi de la crainte d'une autre vie, ne pouvait calmer la terreur que lui inspiraient les lois humaines, que par l'horrible projql du suicide.
À deux heures après minuit, il quitta l'asile que lui avait procuré la charité chrétienne. En se promenant dans la rue pour attendre son valet, il remarqua, à cette heure indue, une boutique de pharmacien au rez-dechaussée, qui était encore éclairée. Cette boutique faisait partie de la maison des Ursulines où logeait Clara, et, pour le service des malades, elle restait ouverte toute la nuit. Montalban savait que Clara était malade; poussé par son génie infernal, il regarde à travers les vitres, et ne voit dans la boutique qu'un vieillard endormi. Il espère entrer furtivement; mais la porte, en s'ouvrant, fait mouvoir une sonnette, et le vieillard se réveille. Montalban lui demande plusieurs drogues, en disant que c'est pour la marquise***. Le vieillard se lève, et, avec une extrême lenteur, cherche dans des boites, pèse
avec des balances, et arrange en paquets ce qu'on lui demande. Pendant ce temps, Montalban jette un coup d'œil rapide autour de lui; il aperçoit une potion préparée dans une fiole; il lit sur l'étiquette le nom de Clara : aussitôt il verse du poison dans la fiole ; ensuite il attend tranquillement les drogues qu'il a demandées, les reçoit, et sort de la boutique.
Un peu avant le jour, son valet survient : Montalban monte à cheval et prend les armes. Bientôt on entend arriver les troupes ; elles défilent, et remplissent la rue. Montalban, caché dans une allée, aperçoit, à la faible lueur du jour naissant, la troupe dont il portait l'uniforme : il s'y glisse, et sort de la ville avec elle. La tète basse et son chapeau enfoncé sur les yeux, il n'est point remarqué dans ce grand nombre, d'autant mieux que le ciel était sombre et couvert de nuages.
La troupe avance; on aperçoit les royalistes, on se précipite vers eux, on en vient aux mains. Montalban combattit en désespéré. La haine et la fureur l'animaient également. Son caractère atroce et licencieux lui faisait haïr toute dépendance et toute autorité. La seule idée de majesté divine, comme puissance souveraine, lui faisait horreur, et, par une conséquence nécessaire, il abhorrait la majesté royale. Au fort de la mêlée, le temps s'éclaircit subitement ; alors Valmore, qui était à la tète de son régiment, aperçut Montalban, et le reconnut à l'instant même. Aussitôt il s'élance vers lui ! — Monstre ! s'écria-t-il, tu vas recevoir le châtiment de
tes crimes, et ne te ilatte pas de périr glorieusement, car, pour les rebelles, le champ de bataille n'est plus le champ d'honneur. En disant ces paroles, il cherche à sefairejourjusqu'àlui;enfinilenapproche. — Tremble! lui dit-il d'une voix tonnante, tremble ! ton innocente victime, devenue pour toi dans ce moment l'ange exterminateur, va du haut des cieux guider mon bras. A ces mots, il fond sur lui avec impétuosité, le blesse mortellement, le renverse baigné dans son sang, le saisit et le fait prisonnier.
Après le combat, on conduisit Montalban mourant dans la tente de Valmore. On pansa ses blessures; et comme il avait toute sa connaissance, l'aumônier du régiment de Valmore demanda à le voir. Montalban y consentit. L'aumônier s'approchant de son lit : — Je viens, lui dit-il, vous parler de la part de Valmore. îl ne pouvait être pour vous sur le champ de bataille qu'un guerrier irrité; maintenant que vous êtes dangereusement blessé et son prisonnier dans sa tente, vous ne trouverez plus en lui qu'un chrétien. ïl me charge de vous assurer que les secours de l'art vous seront prodigués, et qu'il ne livrera jamais son prisonnier à la rigueur des lois. Si vous guérissez, il vous rendra la liberté, et vous donnera une escorte pour vous conduire hors du camp.
Montalban, après avoir écouté ce discours, dit qu'il désirait voir sur-le-champ Valmore, et l'aumônier alla le chercher.
Valmore ne douta point que Montalban, frappé de terreur à la vue de l'éternité, ne voulût faire un aveu public de son crime; il se rendit près de lui, suivi des principaux officiers de son régiment. Aussitôt que Montalban l'aperçut — Valmore, lui dit-il. je veux faire un aveu inutile, mais qui me satisfait. Je déclare donc solennellement que c'est moi qui fus le meurtrier de ton fils, et que Clara, parfaitement innocente, se dévoua à la mort et à l'ignominie pour ne pas me dénoncer... Après avoir dit ces paroles, il fit une pause; ensuite, jetant sur Valmore le plus affreux regard : — Comment, dit-il, cet aveu ne te fait pas trembler? Peux-tu croire que, mourant et vaincu par toi, la vérité puisse sortir de ma bouche sans un projet de vengeance? Connais enfin Montalban. Ce bras, qui se plongea dans le sein de ton fils, a versé ce matin un poison mortel dans le breuvage de Clara ; elle n'existe plus... Aces mots, Valmore éperdu fait un mouvement machinal pour s'élancer sur ce monstre; on le retient. Montalban arrache l'appareil mis sur ses blessures; il expire. On emporte Valmore.
L'infortuné Valmore aurait succombé à sa douleur, si on ne lui eût pas fait faire la réflexion qu'il était possible que le scélérat eût échoué dans sa tentative, et que des contre-poisons eussent conservé la vie de Clara. Cette idée ne pouvait que jeter dans son esprit une légère incertitude; mais il semblait que ce rayon d'espoir soutint sa vie prête à s'éteindre. On fit sur-le-champ pro-
poser un échange de prisonniers. En attendant le retour des parlementaires, Valmore, entouré de ses amis, tenant sa montre, et les yeux fixés sur l'aiguille, comptait en frémissant les minutes. On voyait sur son front la pâleur de la mort ; et l'altération de ses traits, l'affaissement de toute sa personne montraient l'anéantissement de sa force et de son courage. Après un long silence, levant les yeux au cief: — Oh ! quelle affreuse agonie qu'une telle attente! dit-il d'une voix étouffée, et cependant il me reste un doute, une ombre d'espérance ! Non, non, le ciel est juste, le persécuteur de cet être angélique devait subir cet horrible supplice? Par quelle présomption ai-je pu croire au bonheur qui me fut promis ! Oh! puissé-je expirer avant d'entendre la parole foudroyante qui confirmera mon malheur ! A ces mots, Valmore laissa tomber sa tête sur sa poitrine; il ferma les yeux, et cessa de parler; mais, au plus léger bruit qu'il croyait entendre, il tressaillait, rouvrait les yeux et regardait autour de lui d'un air qui peignait l'égarement et l'effroi; ensuite il retombait dans son accablement. Au bout de quelques heures on entendit distinctement un bruit de chevaux ; c'était l'escorte qui revenait. Valmore se lève, en s'écriant avec véhémence : — Malheur au barbare qui osera m'annoncer l'affreux événement ! Dans ce moment on entre en disant : — - Elle existe, elle n'a point été empoisonnée, et voilà un billet du comte de Rosenberg. Valmore joint les mains avec transport, il rougit, il pâlit, fond en lar-
mes, et tombe éperdu de joie dans les bras de ses amis.
Le comte mandait que le médecin de Clara, en faisant préparer la potion, avait ordonné en même temps de ne la donner à la malade que dans le cas où elle aurait un redoublement ; mais que la fièvre l'ayant quittée, elle n'avait point pris ce funeste breuvage. Le comte ajoutait qu'un chien, sur lequel on avait fait l'essai du poison, venait d'expirer au bout de trois minutes.
Combien Valmore bénit le ciel qui lui conservait, d'une manière si miraculeuse, l'objet d'une si vive admiration et d'une tendresse devenue passionnée!...
Valmore,, qui avait déjà expédié deux courriers pour Paris, afin d'instruire sa sœur de l'innocence de Clara, lui en eïivoya un nouveau, porteur de la déclaration dernière de Montalban, certifiée par le témoignage signé de tous les officiers du régiment de Valmore. Amélie fit annuler toute la procédure faite contre Clara; on ne pouvait reconnaître son innocence sans admirer son héroïsme, et l'enthousiasme pour elle fut universel dans toute la France.
Cependant tout se préparait entre les royalistes et les rebelles, pour une affaire enfin décisive. La flotte anglaise disposa tout pour un grand combat, qui eut lieu sur la fin d'octobre. Louis XIÏÏ, dans cette journée, se montra le digne fils de Henri le Grand ; il fut toujours à la batterie de Chef-de-Baye, où plus de trois cents boulets passèrent par-dessus sa tête. Le brave
commandeur de Valençay acheva d'immortaliser dans ce combat son nom et sa valeur. Les Anglais furent complètement battus; ils travaillèrent en vain à forcer la digue achevée par Pompée-Targon : les Français, qui savent, quand il le faut, joindre la persévérance à l'intrépidité, triomphèrent de tous leurs efforts. La flotte mit à la voile et retourna en Angleterre, et La Rochelle se soumit au roi le 20 octobre ; ce prince n'y fit son entrée que deux jours après. Valmore, brûlant du désir de revoir Clara, vola à La Rochelle le jour même de la reddition : il retrouva Clara en parfaite santé. Nul atta. chement ne pouvait se comparer à celui de Valmore pour Clara; et l'objet de cet attachement était un être si angélique et si pur, que Valmore n'osait pas, même dans sa pensée, donner au sentiment exalté qu'il avait pour elle le nom d'amour. En effet, quel langage d'amour n'eût pas été déplacé avec elle? Ne pouvant peindre ce qu'il éprouvait, mais sachant qu'il était inutile de l'exprimer, et que le cœur de Clara répondait au sien, il s'enivrait du bonheur de lavoir, et, dans un délicieux silence, il croyait se faire mieux entendre que par de vains discours ; mais avec le comte de Rosenberg et le père Arsène, il s'exprimait avec toute l'éloquence touchante de la reconnaissance et d'une profonde sensibilité. Dans ces entretiens, tous les projets pour l'avenir furent fixés. Il fut convenu qu'ils partiraient tous ensemble pour l'Allemagne, où le mariage serait célébré. Valmore prit l'engagement d'amener tous les ans son épouse à Nié-
men, pour y passer quelques mois avec sa mère ; ce qui devait durer tout le temps de la vie de l'électeur. Rosenberg promit, à son tour, qu'à la mort de ce prince il viendrait avec Euphémie s'établir pour jamais en France.
Louis XIII fit son entrée à La Rochelle le premier novembre. On venait d'y rétablir avec pompe le culte catholique. Le roi, par sa clémence et son humanité, se montra le père de ses sujets rebelles qu'il venait de vaincre. Tous reconnurent avec enthousiasme les droits sacrés d'un souverain qui savait pardonner. Il n'y eut point de sang versé sur les échafauds, et pas un seul acte de rigueur ; tous les châtiments se bornèrent à quelques destitutions , universellement approuvées par tous les partis, et à la démolition des fortifications. Tous les cœurs volèrent au-devant de ce jeune prince, dont le courage et la bonté rappelaient le souvenir récent et si cher de son auguste père. Les habitants de la campagne surtout voulurent voir le fils de Henri le Grand; ils accoururent en foule à La Rochelle. Le roi ne dédaigna point leurs hommages; il admit à son audience une grande députation des laboureurs des environs, parmi lesquels se trouvaient douze jeunes villageoises vêtues de blanc. L'une d'elles, présentant au roi une gerbe de fleurs des champs, lui chanta la romance suivante, impromptu d'un poëte de La Rochelle :
Dans ce beau jour que de bienfaits !
Ce jour, marque par la clémence t Nous réunit, nous rend la paix, Et. va ramener l'abondance.
De nos prés dévastés longtemps Voici la dépouille dernière ; Recevez les fleurs de ces champs, Dont vous êtes dieu tutélaire.
Lorsque, fatigué de la cour,
De sa pompe et de son langage,
De la vérité, de l'amour,
Votre cœur cherchera l'hommage,
Seul, sans éclat, venez chez nous
Oublier le pouvoir suprême,
Et jouir du bonheur si doux
De n'être aimé que pour vous-même.
Ah ! pour vous louer dignement, Et pour illustrer votre vie, Et l'éloquence et le talent S'uniront sans doute au génie.
Ils célébreront vos exploits ; Mais, dans le temple de Mémoire, Nos timides et faibles voix Mettront le comble à votre gloire.
Les arts, leurs chefs-d'œuvre si beaux,
Montrent votre magnificence ;
Ce n'est qu'en voyant nos hameaux
Qu'on chérira votre puissance.
Le nom des rois sur leurs tombeaux
Du temps peut ressentir l'outrage ;
Mais sur l'ccorce des ormeaux, Il sera béni d'âge en âge.
Le roi resta quelques jours à La Rochelle, ensuite il retourna dans sa capitale.
Valmore, ayant obtenu la permission de voyager pendant six mois, prépara tout pour son départ. Clara, depuis l'heureuse révolution qui venait de changer son sort, ne s'était point montrée en public. Lorsqu'on apprit, à dix heures du matin, qu'elle allait partir, et qu'on vit à la porte des Ursulines une voiture à six chevaux, une foule de personnes de toutes conditions accourut dans la rue pour voir cette héroïne de toutes les âmes pieuses et de tous les cœurs généreux et sensibles. Clara fit de touchants adieux aux bonnes Ursulines; elles ne quitta point sans répandre des larmes la jeune Honorine, qui, fidèle à sa vocation, voulut rester à La Rochelle pour s'y consacrer à Dieu. Mais le père Arsène devait faire le voyage d'Allemagne; car quel autre que lui pouvait bénir l'union de Valmore et de Clara? Par les courriers renvoyés à Paris, on avait obtenu de ses supérieurs les permissions nécessaires.
Clara, appuyée sur le bras de ce saint religieux, et suivie de Valmore et de Rosenberg (tout le monde ignorait encore que ce dernier fût son père), l'humble et timide Clara sort du couvent; et sans voile, pour obéir à son père, elle paraît dans la rue; à son aspect, mille acclamations et les plus tumultueux applaudissements
exprimèrent l'enthousiasme qu'elle inspirait, et que portaient au comble sa présence et les grâces de sa figure, qui parut incomparable à tous les yeux. La beauté dans une jeune personne, ajoute sans doute à l'éclat de la vertu; mais la vertu, à son tour, donne à la beauté un charme ravissant et céleste. Clara monta en voiture avec le père Arsène, Rosenberg et Valmore. On fut obligé de traverser la ville entière au petit pas : toute cette multitude servit d'escorte à Clara, et s'accrut successivement jusqu'aux portes; sa voiture fut remplie de bouquets et de couronnes de laurier et de fleurs; on en jetait des fenêtres, avec une profusion de vers à sa louange, écrits sur des banderoles de papier. Les succès les plus brillants de l'esprit et du génie trouvent des contradicteurs; les actions généreuses n'en ont point, et elles sont admirées par toutes les classes d'hommes également en état de les juger et de les apprécier.
Le nom chéri de Clara, proclamé au milieu des applaudissements universels, retentissait dans toute l'étendue de la ville; il était répété avec ivresse jusque sur les toits des maisons. La douce et modeste Clara aurait voulu pouvoir se dérober à tous ces hommages ; et néanmoins, en regardant son père et Valmore, en voyant la joie éclatante de l'un et le profond attendrissement de l'autre, elle jouissait de sa gloire. Mais elle était tellement accoutumée à ne trouver de bonheur que dans le témoignage de sa conscience, qu'elle se re-
procha ce sentiment si naturel, qui semblait lui révéler en elle une faiblesse ignorée jusqu'alors : au milieu de ce triomphe, elle se rappelait que, deux ans et trois mois auparavant , elle avait traversé à cette même heure les rues de Paris dans une voiture funèbre, et suivie par une populace indignée et curieuse, qui ne voulait la voir que pour l'insulter. Elle pensait qu'alors elle avait paru aux yeux de Dieu environnée d'une véritable gloire, et que peut-être en ce moment il blâmait en elle un mouvement secret de vanité. Elle se répétait que les louanges des hommes sont frivoles et dangereuses, et qu'on ne doit désirer avec ardeur que l'approbation du juge suprême et du souverain dispensateur des récompenses immortelles.
En sortant de la ville, on se rendit à la ferme de Jerson où Ton fit un dîner délicieux. Avec quels transports on fut reçu ! A combien de questionsâl fallut répondre ! et combien ces bonnes gens admirèrent la Providence et bénirent le ciel, qui, après tant d'épreuves, faisait triompher l'innocence et la vertu d'une manière si éclatante! — Oui, disait le père Arsène, le ciel est aussi ingénieux dans ses récompenses que terrible dans sa colère; il a voulu que celle qui eut le courage d'immoler tout à la vertu, retrouvât le bonheur en croyant s'immoler encore. Clara, en obéissant au duc de Rohan, en ôtant son voile pour sauver la liberté de Yalmore, crut se sacrifier, et cette action généreuse a produit sa justification. On convint de la justesse de cette réflexion.
Le comte avoua que, sans la violence de Montalban cl
son insolent défi, il n'aurait jamais reconnu pour sa fille une personne aussi déshonorée.
Clara et Valmore comblèrent la vertueuse famille d<j Jerson par les témoignages de leur tendre amitié, et Clara leur laissa l'argent nécessaire pour faire bâtir une jolie petite chapelle sur le sommet de la Colline de l'Espérance, il fallut enfin s'arracher de la ferme et prendre la route d'Allemagne. On fit ce voyage avec une extrême rapidité. Rien n'égalait l'impatience de Clara, quoiqu'elle ne fût pas sans inquiétude sur la manière dont l'électeur recevrait l'aveu qu'on allait enfin lui faire. On savait à la cour que la jeune Olympe était cette Clara, cette intéressante héroïne de l'histoire la" plus tragique; son innocence reconnue avait excité en Allemagne autant d'enthousiasme qu'en France. Mais par tout on ignorait le nom de son père. Rosenberg, par un dernier courrier, avait mandé à l'électeur qu'ayant trouvé Clara à La Rochelle, il s'était chargé delà mener lui-même à la princesse auprès de laquelle son cœur la l'appelait. Ainsi Euphémie, que rien n'avait puconsoler de son absence, s'enorgueillissait de ses triomphes. Clara, cachée sous le nom d'Olympe, expliquait à Euphémie le mystère de sa conduite. Mais comment Rosenberg avait-il découvert ce secret? il avait donc connu Clara avant son voyage en Allemagne? Cette circonstance rendait plus suspect encore le don du cœur d'or emaillé. Euphémie repoussait en vain des soupçons
renaissants qui lui déchiraient l'âme. Néanmoins elle attendait Clara avec impatience, mais avec un trouble inexprimable. Enfin on arrive sans éclat, la nuit, à sept heures du soir, dans la capitale des états de l'électeur. Rosenberg dépose le père Arsène et Yalmore chez la veuve Marcelle, et sur-le-champ il se rend au palais avec Clara. Il est admis dans le cabinet du prince, qu'il trouve seul, et qui fait une exclamation de joie en le revoyant. Rosenberg, tenant sa fille par la main, s'avance : — Monseigneur, lui dit-il, la voilà cette créature angélique, immortalisée par son courage et par sa vertu sublime! la voilà, je vous la mmène; et je viens en même temps vous apporter ma tête... — 0 cielî s'écria l'électeur; que voulez-vous dire? — Oui, monseigneur, reprit Rosenberg, il était dans la destinée de cet ange d'avoir un père coupable!... Elle est ma fille; je suis marié secrètement depuis vingt ans. — Marié ! dit l'électeur avec émotion. Et avec qui? À cette question, le fier Rosenberg, pour toute réponse, tombe aux pieds de son maître, et Clara s'y jette avec lui. — Ingrat! s'écrie l'électeur en mettant ses deux mains sur ses yeux remplis de larmes, et je vous ai offert sa main ! — Nous étions unis déjà depuis longtemps, répondit Rosenberg; il fallait, en acceptant vos bontés, vous faire un aveu qui, vous eût affligé; j'ai sacrifié l'ambition et la gloire à votre repos : mais je ne puis sacrifier cette enfant ; elle est digne de vous appartenir. Punissez-moi, mais adoptez Clara. — Quoi! reprit
DE LA ROCHELLE. 7a\7>
L'électeur, ma tille pendant vingt ans m'a trompé... — Jamais, interrompit Rosenberg. Après l'avoir séduite, entraînée, je l'ai forcée au silence; il m'a fallu tout l'empire de l'amour, toute l'autorité d'un époux pour l'y contraindre... Enfin, par mes artifices, elle ignore totalement que Clara soit sa fille; elle croit que l'enfant qu'elle mit au jour n'a vécu que quelques heures. Elle n'a cessé de pleurer sa faute : elle vous adore, vous pouvez la rendre la plus heureuse des mères î — Relevez-vous, Rosenberg, dit l'électeur; vous m'avez bien servi; je vous dois la vie; j'ai soixante et dix-huit ans, je ne vous imposerai point, comme je le devrais, un exil de quelques années; à mon âge, on n'a plus le temps de punir, on n'a que celui de pardonner. Allez chercher la priucèsse. Et vous, ma fille, poursuivit-il en s'adressant à Clara, embrassez votre aïeul. Ce mot, qui fixait le sort de Clara, transporta Rosenberg au comble de ses vœux; il vole chez Euphémie : — Venez, s'écria -t-il en entrant dans sa chambre, nous voilà parvenus au plus beau jour de notre vie... Le son éclatant de sa voix, le feu qui brillait dans ses yeux, l'expression de tendresse et de joie qui animait toute sa physionomie, dissipèrent toutes les craintes d'Euphémie; sans pouvoir deviner son sort, elle le pressentait. — 0 Rosenberg! dit-elle, achevez, parlez. — Tout vous sera dévoilé, répondit-il; vous allez recevoir le prix de votre généreuse confiance ; attendez-vous à une surprise inexprimable, à un bonheur inouï... A ces mots, Euphé-
mie questionne en vain; le comte l'entraîne sans vouloir lui répondre, il la ramène en triomphe. Euphémie entre chez son père avec la plus vive émotion. Elle aperçoit Clara qui se dégage des bras de rélecteur pour se jeter dans les siens... Leurs pleurs, qui se confondent ensemble, les empêchent l'une et l'autre de pouvoir proférer une seule parole... Après un moment de silence : — Ma fille, lui dit l'électeur, je ne vous présente plus aujourd'huiClara comme unepauvre orpheline; ses parents maintenant doivent s'enorgueillir de lui avoir donné le jour... Je viens de reconnaître Clara pour ma petite-fille, et Rosenberg. pour mon gendre. — Dieu ! dit la princesse. — Oui, ma mère, s'écria Clara, oui, mère adorée, l'heureuse Clara vous doit la vie! A ces paroles, Euphémie veut serrer sa fille contre son cœur; mais elle pâlit, elle chancelle, elle tombe sur le sein de Rosenberg qui se précipite vers elle pour la soutenir.
Qui pourrait donner une idée du ravissement et des transports d'Euphémie, lorsqu'en reprenant l'usage de ses sens elle se trouva dans les bras de son père, et qu'elle vit à ses pieds sa fille et son époux, tous deux baignés de larmes. Hélas! il est possible, il est aisé de faire parler la douleur; l'imagination alors n'est que trop soutenue par les souvenirs ; mais les joies parfaites du cœur, je n'ai point de couleurs pour les peindre.
Le reste de la soirée fut enchantement pour ces quatre personnes. Clara resta au palais avec sa mère.
En quittant l'électeur, à minuit, la princesse rentra
dans son appartement avec son époux et sa fille, et veilla avec eux jusqu'à trois heures du matin. Débarrassée du poids d'un remords accablant, Euphémiese trouvait aussi heureuse que sa faute ne fût plus ignorée, que Clara pouvait l'être de voir son innocence reconnue : elle jouissait sans trouble du bonheur inexprimable de penser qu'elle était mère de Clara , et de connaître que cette enfant adorée serait à jamais le lien sacré de la plus vive tendresse entre elle et Rosenberg; et cette idée mettait le comble à la félicité si pure dont jouissait Clara.
Le lendemain, le mariage de la princesse fut solennellement déclaré par l'électeur, qui reconnut publiquement Clara pour sa petite-fille. Yalmore, présenté par Rosenberg, fut accueilli avec la distinction due à l'époux futur de la comtesse de Niémen. Les courtisans confondus eurent beaucoup d'humeur de n'avoir ni prévu ni deviné toutes ces merveilles; plusieurs d'entre eux se consolèrent en laissant croire qu'on leur en avait confié une partie. Les noces de Clara se firent sans pompe à Niémen. Le père Arsène donna la bénédiction nuptiale à cette enfant chérie de son cœur. Sa tendresse pour elle ne put le retenir à la cour, malgré toutes les offres de rélecteur et d'Euphémie; il quitta l'Allemagne deux jours après le mariage de Clara, et il retourna dans son couvent. Clara fut constamment heureuse; car, dès les premières années de sa jeunesse, elle s'é-
:(i(] LE SIEGE
lait élancée trop avant dans la carrière de la vertu pour qu'il lui fût possible de retourner en arrière; elle n'exposa point son bonheur sur le théâtre dangereux du grand inonde. Après avoir joui sans enivrement de la renommée acquise par des actions éclatantes, elle sut goûter tout le charme de la véritable gloire des femmes, elle honora les auteurs de ses jours par sa conduite et par ses principes invariables ; elle les rendit heureux par ses soins; elle posséda toute la tendresse et toute la confiance de son époux, et elle ne fit pas une seule faute, parce que, toujours guidée par la piété et toujours humble, elle n'eut jamais de présomption.