EE SIEGE
« trouble croissoit graduellement peu-
<t dant leur durée Mais je combat-
<* tois encore ces mouvemens salutai- « res . et souvent un seul retour sur « ma situation me replongeoit dans tout <( mon désespoir.
« Mes blessures étoient dangereuses ; « le père Arsène ayant étudié dès sa « première jeunesse l'art de la chiruv- « gie , connut aisément mon état, et le « huitième jour il désespéra de ma \ie. « Le soir, après m'avoir pansé, il s'as- « sit au pied de mon lit; et, me regar- « dant avec un profond attendrisse- < ment : Jeune infortuné , me dit-il ,
« tu vas mourir! et je pleurerai sur
« toi toute ma vie! Le ton dont il
« prononça ces paroles me pénétra jusqu'au fond du cœur. Ne t'afflige pas, « lui dis-jc, il ne me reste aucune con- « solation sur la terre, et le malheur a « flétri mon âme : je suis indigne de tes
« regrets Je m'arrêtai; une opprcs-
« ^ion affreuse me coupa la parole. Le
« père Arsène crut que j'allois expirer ;
* il me tâte le pouls, et, plein d'effroi, « il se jette à genoux : 0 Dieu de mi- « séricorde î s'écria-t-il , conservez ses « jours , ou daignez vous montrer à lui « par une lumière soudaine! L'eflet
* que produisirent ces paroles sur mon « cœur et sur mon imagination est im-
a possible à décrire! Je n'avois
« jamais entendu le père Arsène prier « tout haut; je ne l'avois même vu se « mettre à genoux que mystérieuse- « ment et à la dérobée : son action pasce sionnée , sa voix éclatante , son accent « pathétique, me causèrent un saisis-
« sèment inexprimable Mes vains
« regrets , le souvenir de mes malheurs , « tout s'effaça de ma mémoire , tout fit « place à une seule pensée, nouvelle et « terrible , la crainte des jugemens « de Dieu , prononcés irrévocablement
t dans quelques minutes peut-être
« Je me trou vois sur le bord glissant c d'un abîme, sans autre appui que
2"o LE SIEGE
« l'ange tutélaire dont les prières fer-
« ventes m'y retenoient suspendu!
« Il avoit cessé de parler ; mais , encore « à genoux , il prioit toujours intérieu- « rement pour moi. La vue distincte « de mes fautes m'empêchoit même a d'invoquer Dieu ; je m'anéantissois « devant la suprême Puissance, je n'o- « sois l'implorer! — J'attendois en fré- . missant mon arrêt... Tout à coup le «. père Arsène se lève avec transport, «• vient m'embrasser , en disant avec « tout l'enthousiasme de l'inspiration : «■ Oui , tes yeux vont être dessillés ! ils « seront frappés d'une clarté céleste; « Dieu lui-même daignera parler à ton « cœur : purifie toi pour l'écouter. Ces « paroles , dans la bouche d'un pro- « phète , ne m'eussent pas inspiré plus « de respect et de soumission. J'obéis , >< sans hésiter, avec toute la candeur « de la foi la plus vive; car la foi reli- « gieuse peut s'ucquérir en un moment, « et alors elle ne se perd jamais. Pouï
DE LA ROCHELLE. 25i
« durer , elle n'a pas besoin , comme « toutes les opinions humaines , d'ha- « bitude, de sentimens et d'idées pré- * paratoires. Elle vient quelquefois par « gradations insensibles ; mais elle peut « de même être accordée comme je l'ai « reçue ; et ce miracle si connu devroit « du moins montrer à l'incrédule toute « l'utilité de la religion. A-t-on vu ja- « mais la sagesse humaine calmer ainsi « subitement tous les transports du dé- « sespoir, donner à la parole de l'homme « ce degré de puissance , verser tout « à coup un baume bienfaisant sur les « blessures d'un cœur déchiré, et, par « ses exhortations , obtenant les sacri- « fices les plus pénibles , rendre en un « instant à la vertu le jouet infortuné
« des passions?.., Je confessai sans
« déguisement tous mes égaremens, et « j'aimois à penser que mon ami, mon « bienfaiteur avoit reçu de Dieu même « le pouvoir de m'absoudre!... Pour « toute exhortation, il me dit ces pa-
« rôles : Mon fils, si déjà vos jours sont « comptés, mourez en paix; si Dieu « -vous rappelle à la vie, souvenez-vous » qu'il n'est point de piété sans recon- « noissance , point de vrai repentir sans « expiation.
«Je passai une nuit paisible. Le îen- « demain matin , le père Arsène me « trouva moins mal ; et trois jours après « je fus tout-à-fait hors de danger. Il « ne me resta de mon désespoir qu'une « profonde misantropie, et la décision « inébranlable de laisser croire que j'a- « vois perdu la vie au combat de Vil— « lemur. Je pouvois réaliser ce projet; « j'avois payé toutes mes dettes, et je « me trouvois une somme d'argent assez « considérable que j'avois mise sur moi « dans une ceinture le jour du com- « bat. Je n'eus point l'idée de me reti- « rer dans un cloître ; j'avois besoin € non-seulement d'une retraite , mais « d'une solitude absolue. Je restai huit « mois avec l'inestimable ami que la
DE LA ROCHELLE. a53
« Providence rn'avoit donné. Au bout « de ce temps il quitta sa cure; il fut
* envoyé en mission sur cette côte sau- « vage; je l'y suivis. Ces rives soîi- ■ taires me charmèrent; j'y bâtis un « ermitage , et je m'y fixai sans retour.
* C'est ici qu'après avoir éprouvé tout « ce que les passions ont de plus vio- « lent et de plus amer, je jouis , depuis » vingt-huit ans, d'une tranquillité dont « l'expérience a du me faire sentir tout
* le charme. Délivré de toute inquié-
* tude, et des tourmens affreux d'une « sensibilité mal dirigée, mes jours, « dévoués à la contemplation, ne sont n pas néanmoins sans utilité pour les « autres; cette humble maison, comme » tous les ermitages , sert d'hospice
* aux voyageurs; et, à l'exemple des « anciens solitaires , je me rends à la « ville voisine dans tous les temps de « maladies épidémiques et contagieu- « ses , pour y soigner les malades ; ce « qui malheureusement n'arrive que
234 JLE SIEGE
« trop souvent (c). Enfin je fais tous « les ans un petit voyage sur la côte « agreste, défrichée et civilisée par les « soins du père Arsène; ces bonnes gens « revoient toujours avec plaisir un disu ciple de leur premier père : c'est ainsi « qu'ils appellent celui qui fut à la fois « leur instituteur, leur législateur, leur « premier pasteur et leur plus tendre « ami (/*).»
Ici l'ermite termina son récit, qui intéressa vivement Clara , parce que le père Arsène y jouoit le plus beau rôle. Le soir même , le père Arsène et Clara prirent congé de l'ermite; une voiture et des chevaux, que ce dernier leur pro<cura , les conduisit à la ville , où ils se mirent à minuit dans une voiture publique qui partait pour la Rochelle.
Le voyage fut heureux et n'offrir aucun événement remarquable. Dans les derniers jours d'octobre, on arriva dans la ferme où Clara fut déposée et confiée aux soins d'une fajnilJe respcc-
DE LA ROCHELLE. a35
table qui vivoit là dans une grande aisance et dans l'union la plus parfaite.
Le maître de la ferme , nommé Jerson , homme qui avoit à peine quarante ans , étoit cité dans le village comme le modèle de la piété filiale , et comme le meilleur des époux et des pères ; aussi passoit-il pour le plus honnête homme du canton :- car aux champs encore les vertus domestiques sont le gage des bonnes mœurs , et forment toujours la base d'une excellente réputation.
Jerson avoit une femme digne de lui , deux jeunes filles de treize et quatorze ans , trois enfans charmans , et une mère âgée de cinquante-sept ans , nièce du père Arsène, et l'objet de la vive affection et des plus tendres soins du vertueux Jerson. Beaucoup de va- Jets employés dans cette ferme, et réunis à la famille toujours active , toujours occupée , donnoient un grand mouvement à cette habitation isolée , qui étoit assez loin du village et située sur
le bord de la mer. Le père Arsène r également révéré et chéri dans cette famille , fut reçu avec ravissement : on le revoyoit après dix ans d'absence. On n'ignoroit pas qu'il avoit prêché avec éclat à la cour et à la ville ; et , malgré la simplicité villageoise . on étoit fier de lui appartenir; on s'enorgueillissoit presque autant de ses talens que de sa sainteté : mais ses talens , en effet , n'avoient servi qu'à défendre ou qu'à soutenir la vérité; ses succès, fondé»
sur la vertu, pou voient se confondre avec ses bonnes actions y sa gloire nétoit que le résultat des sentimen9 les plus purs et des plus hautes pensées. On lui présenta les deux jeunes fdles qu'il n'avoit vues qu'au berceau , et l'on mit dans ses bras les trois petits en fans nés pendant son absence. Toutes les âmes véritablement religieuses ont mieux connu que les autres, du moins en général , les affections de famille. Le père Arsène étoit semblable
DE LA ROCHELLE. zZ7
en tout à ce saint évêque de Genève , qu'on a surnommé , depuis sa mortr le Fénélon de son siècle [g)^ II avoit , comme lui , pour ses proches , la tendresse la plus touchante. Heureux de se retrouver dans cette ferme si chérie , sa joie néanmoins fut troublée pap l'idée que son devoir l'appeloit ailleurs , et qu'il seroit forcé de partir le lendemain à la pointe du jour. Clara, reçue avec la plus aimable cordialité sous le nom d'Olympe, fut enchantée de ses hôtes qui n'avoient rien de la rusticité villageoise (dont la seule richesse dans cet état préserve toujours un peu) , et qui d'ailleurs, par une tradition trèsfraîche encore , tenoient , d'une grand' mère issue d'un sang noble, une certaine délicatesse et même des manières que n'ont point ordinairement ce qu'on appeloit alors des cultivateurs , c'està-dire des paysans. Ils s'étoient enrichis par un travail et une industrie honorables , et étoient devenus posses-
seurs de terres considérables, quoiqu'ils fussent toujours vassaux d'un seigneur.
Le prompt départ du père Arsène affïigeoit d'autant plus Clara, que cette absence étoit presque indéfinie ; le saint religieux ne devoit revenir que clans la supposition où Clara auroit un besoin indispensable de lui. La beauté de Clara causa beaucoup d'étonnement dans la ferme. On fut sur-tout surpris de la voir ainsi seule à son âge : le caractère de celui qui la présentoit, sufïisoit pour prévenir toute inquiétude ; elle fut accueillie comme elle méritoit de l'être. On Fauroit reçue avec joie sans aucun intérêt; mais le père Arsène voulut payer une pension , afin de mettre Clara à l'abri de toute contrainte. On passa la soirée rassemblé autour du père Arsène ; on lui demanda des conseils , on l'écouta avec un respect fdial; les jeunes fiiles sur-tout, qui l'entendoient pour la première fois , montroient une attention naïve dont rien ne pouvoil Les
DE LA ilOCHELLE. 209
distraire. De temps en temps la grand' mère les regardoit pour jouir de leur admiration, et ce regard doucement interrogatif disoit : quand je vous parlois du père Arsène, vous ai-je trompées?
Les adieux du père Arsène et de Clara furent touchans et douloureux.
Ma fille, lui dit le vieillard , je répands des larmes en vous quittant, et néanmoins je trouve de la douceur à vous remettre dans les seules mains de la Providence!... A mon âge, une telle séparation est triste et solennelle !. . . Comptez sur mon dévouement tant que j'existerai; mais, mon enfant r ne comptez
pas sur ma vie ! — O mon respectable
père! répondit Clara, je n'ai pas besoin de savoir que votre existence m'est utile, je sens si profondément qu'elle est nécessaire à mon bonheur ! Oui , ee mot de bonheur, ce mot étrange dans ma bouche, ne m'échappe point.
Ah ! je serois heureuse dans cette solitude si vous y pouviez vivre avec
-4o LE SliiGE
moi 1 En parlant ainsi, un ruisseau
de pleurs inondoit son visage. Le vieillard , trop touché pour lui répondre , la bénit en silence. Clara , à ce dernier adieu , se jette à genoux. Le vieillard lève les mains au ciel ; il s'éloigne en gémissant , il disparoît , et Clara se Irouva seule dans l'univers. Elle n'avoit plus d'amis; elle resta anéantie. Elle ne fut tirée de son accablement que lorsqu'elle entendit dans la maison un mouvement qui lui fit craindre qu'on ne vînt chez elle. Aussitôt elle sortit de sa chambre et de la ferme , et , après avoir fait une centaine de pas. elle se trouva sur le bord de la mer qu'elle n'avoit jamais vue , et qui , de ce côté , étoit cachée par de grandes plantations. Le bruit rapproché des vagues lui fit connoître qu'elle étoit près de la mer; elle s'arrêta, comme pour rassembler ses idées , afin de ne pas jeter un premier coup d'œil distrait sur ce magnifique spectacle. Le site qui s'oUïoit
à ses regards joignoit à l'aspect mélancolique des derniers jours de l'automne , la tristesse locale des bords de l'Océan. Les vieux ormes , plantés avec profusion sur ce rivage , n'étoient plus les emblèmes de la force et de la fierté : loin de s'élever jusqu'aux cieux, ils penchoient humblement vers la mer leurs troncs déformés et leurs rameaux à moitié dépouillés de feuillage ; ils avoient pu résister aux tempêtes , mais on voyoit combien ils en avoient souffert ! C'est ainsi que les orages de la vie, même après la lutte la plus courageuse, Jaissent toujours des marques funestes de leurs violences. Les traces du malheur causé par les passions sont profondes , ineffaçables !
Clara s'avançant sur le bord de la falaise , se retourna , et ses regards avides se portèrent sur l'immense étendue de la pleine mer. Le premier mouvement de sa surprise fut un hommage au Créateur de ces merveilles; elle met t. 21
242 kE SIÈGE
un genou en terre en levant les bras vers les cieux; et, les yeux fixés sur l'Océan , c'est Dieu qu'elle admire et qu'elle adore. Tant de sentimens élevés , tant de nobles pensées saisirent à la fois son cœur et son imagination , qu'elle se crut initiée dans tous les secrets de la grandeur divine ! A cette image de l'infini , s'unissoient , dans son esprit, les idées de puissances et de bonté sans bornes : contemplation délicieuse pour l'innocence et la vertu , puisqu'elle porte alors au fond de l'âme le charme consolateur d'une espérance vague , mais
sublime! Clara s'oublia long-temps
dans cette douce rêverie. On vint la chercher pour la ramener à la ferme; on la fit passer par le village, où elle s'arrêta assez long-temps. Ce village maritime ne ressembloit en rien à ceux que Clara avoit vus jusqu'alors. Dans les familles, l'aîné des garçons devant posséder la maison et l'enclos , étoit toujours destiné par ses parens à cul-
DE LA ROCHELLE. z&
tirer le champ paternel ; et ses frères , ne recueillant pour héritage qu'une modique somme une fois payée, alloient chercher sur les mers, ou la fortune, ou du moins l'espérance. Après de longs voyages , ils revenoient au hameau qui les avoit vu naître. Rappelés par l'amour du pays , par la tendresse filiale , ou par de doux engagemens , ces enfans , maltraités par la loi, négligés dans leurs premiers ans, n'avoient joui pour la première fois de l'affection maternelle qu'à l'instant de leur départ ; alors , conduits à leurs vaisseaux par des mères baignées de larmes , ou par de jeunes épouses désolées , ils jouissoient sur le rivage de tous les regrets de la nature et de l'amour. L'idée de leurs dangers , la vue de cette orageuse et profonde mer qui les entraînoit si loin de leurs foyers : tout sembloit concourir à les préserver de l'oubli. Que de craintes, que d'émotions pénibles, que de pleurs versés durant leur absence; mais la
piété fidèle soutenoit l'espérance de les revoir, ou détruisoit l'illusion effrayante des sinistres présages. Combien de fois , parmi ces villageois , un cierge allumé sur l'autel d'une Madone, une neuvainc , un pèlerinage , eurent le pouvoir de calmer les plus mortelles inquiétudes, et de rétablir la paix dans le cœur déchiré d'une mère ou dans celui d'une épouse! Mais au retour des voyageurs , quel triomphe pour eux ! quelle joie pour leurs parens , quelle allégresse dans le village! souvent on n'avoit vu partir qu'un enfant , on voyoit revenir un homme fortifié par la fatigue , ennobli par de longs travaux et par de grands périls; tous les yeux s'attachent sur lui , on le regarde avec un étonnement mêlé d'admiration. Il revient des Indes! il a fait le tour du monde! il a
vu la Chine, et le voilà! Avec quel
intérêt il va faire désormais tous les frais des veillées ! avec quelle attention on IV route!.... Les jeunes filles frémissent
au récit de ses aventures. Cependant son frère aîné , paisible laboureur qui n'a jamais quitté son village et ses champs, jaloux peut-èlrc en secret de tant de gloire, montre seul quelquefois un peu d'incrédulité. Mais bientôt l'indignation de l'assemblée le réduit au silence. Le rustique navigateur conte de bonne foi des choses incroyables et des faits impossibles : il a cru les \oir; et, d'ailleurs, la réalité paroitroit à ses auditeurs tout aussi merveilleuse que ses fable?.
Le mélange des mœurs champêtres et des travaux maritimes donnoit à ce village, un aspect singulier et piquant. On y trouvoit dans les familles une étonnante érudition d'expérience et de tradition, unie à tous les préjugés de l'ignorance, à toute la simplicité villageoise. L'intérieur de presque toutes les chaumières étoit paré des productions des Indes et des mers; cétoient à la fois des ornemens et des trophées qui attes-
toient de longs voyages et de périlleuses navigations. Là , souvent les mêmes bras étoient employés alternativement à construire des vaisseaux et à fabriquer des charrues ; et les hommes , partagés en deux classes, offroient d'un côté, dans leur existence , le tableau de la témérité, de l'audace et de toutes les agitations produites par l'ambition et la curiosité ; et de l'autre , l'image touchante de l'innocence et de la paix , fruits heureux de la modération et d'une vie sédentaire.
Clara ayant paru charmée de ce village, on lui dit dans la ferme qu'on la mèneroit le lendemain sur la colline de l'Espérance. En effet, la bonne Hélène , mère de Jerson , le maître de la ferme, sortit avec Clara à la pointe du jour, et elle conduisit Clara sur une montagne au bord de la mer. Parvenue au sommet du cap, Clara vit avec surpris* une espèce de monument qui lui
parut être symbolique, et qu'elle ne s'attendoit pas à trouver dans un village; c'étoit une ancre de vaisseau appuyée contre une croix. \oilà, dit-elle, l'espérance soutenue par la religion :
ingénieux emblème , bien placé dans un lieu d'où l'on découvre tous les vaisseaux qui peuvent aborder dans ce petit port , et même ceux qui vont à La Rochelle ! Clara , dans- cette occasion . jugeoit comme jugent presque tous les voyageurs , d'après ses eonnoissaiice* et ses propres idées , et non d'après les mœurs , l'éducation et le genre de vie des gens du pays. La mère Hélène ne comprit rien à ce que venoit de dire Clara , car elle n'avoit jamais entendu parler d'emblèmes. On appelle ce cap, dit -elle, la colline de l 'Espérance > parce que, lorsque nous attendons le retour de quelque bâtiment , toutes les mères et toutes les filles viennent ici pour voir arriver le vaisseau (h). — Mais que signifient cette croix et cette ancre?
reprit Clara. — Ah! répondit Hélène, c'est une histoire, et c'est la mienne; mais si vous voulez, je vous la conterai; il fait beau ; je ne serai nécessaire à la ferme aujourd'hui que dans deux heures , ainsi nous pouvons nous arrêter ici. En disant ces mots, Hélène s'assit sur un banc de gazon posé au pied de la croix , et Clara la pressant de commencer son récit, Hélène conta son histoire à peu près en ces termes :
« Le ciel ne m'a donné qu'un enfant « (mon fils Jerson) ; il éloit encore au « berceau quand je perdis mon mari ; « alors je fis vœu de ne jamais me re- « marier , et je n'ai pas eu de peine « à ne pas rompre mon serment , car « mon fils me tenoit lieu de tout. J'étois « heureuse en pensant que, suivant l'u- <« sage du pays, cet enfant bien-aimé , « héritant de la ferme , seroit culli- « vateur , qu'il resteroit toujours avec « moi , et que je n'aurois jamais la dou- « leur de le voir faire des campague.s;
« sur mer. Je lui donnai toute l'éduca-
* lion qu'on peut recevoir» au village ; « il répondit parfaitement à mes soins : « dans son enfance, son maître d'école « le proposoit pour modèle à tous ses « autres écoliers; dans sa première jeu- « nesse il étoit cité comme le jeune
• homme le plus sage , le plus labo- « rieux , et comme celui qui s'enten- « doit le mieux à conduire et à faire « valoir une ferme. J'étois la plus heU- « reuse de toutes les mères , j'allois « bientôt en devenir la plus à plain-
« dre 1 Mon fils venoit d'atteindre
t sa dix-septième année; je remarquois « depuis quelque temps un change- « ment singulier dans son humeur. 11 « étoit triste , rêveur , silencieux , et t il s'obstinoit à me cacher la cause de « son chagrin. J'imaginai qu'il avoit de « l'inclination pour la jeune Cécile, la « fille de notre plus proche voisine, « qu'il a épousée depuis; il m'avoua
25o LE SIÈGE
« qu'en effet il l'aimoit. Cécile n'avoil « que quittée ans, elle n'étoit pas riche, v mon fils auroit pu faire un mariage « beaucoup plus avantageux; mais je a ne voulois que son bonheur , et je lui a promis que lorsque Céoile seroit dans « sa dix-huitième année, je la lui don- « nerois pour épouse. Cette promesse « parut le satisfaire ; néanmoins il con- « serva toujours le même fonds de tris- « tesse. ISous étions au milieu de l'hi- « ver : comme j'attribuois toujours son « chagrin à l'amour qu'il avoit pour « Cécile, je lui proposois d'aller passer « les soirées chez la mère de Cécile , « dont la maison , ne tenant point au vil- « lage, est à peu de distance de la nôtre. « Cécile a trois frères : les deux cadets « étoient sur mer depuis plus de trois « ans; ils revinrent dans ce temps. La « joie de les revoir fut extrême, d'au- « tant plus que le bruit s'étoit répandu « pendant plusieurs mois qu ils avoient
DE LA ROCHELLE. s5j
« péri dans un naufrage. A nos veil- «< lées chez ma voisine , on ne fut plus « occupé que d'eux. Us contoient tour « à tour leurs belles aventures : on les « écoutoit avec une attention qui, malce gré moi , me faisoit une peine secrète. « J'enviois leur mère qui se glorifioit « d'avoir des enfans qui avoient vu « tant de choses, ou, pour mieux dire, « j'étois fâchée que mon fils n'eût pas « cette gloire , et ne fut pas écouté , « admiré comme ces deux jeunes gens.
« Je savois mauvais gré à Cécile d'être « si attentive aux récits de ses frères , « que mon fils même pouvoit à peine « la distraire un moment dans le cours « d'une veillée : ces pensées me cau- « soient une tristesse mortelle. Souvent « je me plaisois à contredire les deux « jeunes matelots , et à rabaisser le mé- « rite des actions dont on les louoit ; et « puis , craignant qu'on ne devinât ma « jalousie , je m'embarrassois , je balbu- « tiois, je finissois par me fâcher,
^5a LE SIÈGE
« presque toujours à dessein, afin d'in- « terrompre du moins ces histoires de « tempêtes et de naufrages que j'écou- « tois avec tant de déplaisir. Lne nou- « velle inquiétude vint bientôt mettre « le comble à ma peine. Je m'aperçus « que les histoires contées par les frères « de Cécile causoient à mon fils les agi- « lations les plus extraordinaires. Pen- « dant ces récits, il respiroit à peine, il « rougissoit, s'extasioit; ses yeux cn- « flammés se remplissoient souvent de « larmes; enfin il étoit dans un état « qui frappoit tout le monde, et qui « me fit deviner le secret qu'il me ca- « choit depuis long-temps. Je vis qu'il « brùloit du désir de faire sur mer des « voyages de longs cours. Je Tinterro- « geai , et il m'avoua que telle étoit en « elFel la cause de sa tristesse habi- « tuellc, qu'il n'auroit jamais osé me la « déclarer, ajouta-t-il , si je ne Patois ■i pas pénétrée... Je ne me repens point, lui dis-je, de vous avoir questionné >
DE LA ROCHELLE. a53
« car puisque vous aviez pu concevoir « et nourrir un dessein qui me perce « le cœur , vous auriez fini par m'en « instruire de vous-même , et du moins « mes questions vous ont épargné cette « cruauté ! En parlant ainsi je pleurois « amèrement. Mon fils se mit à mes « genoux , ses larmes coulèrent avec les « miennes : 0 ma mère ! me dil-il , « c'est sur-tout parce que je vous ché-
« ris que j'ai pris cette résolution.
« — Que dis-tu? Grand Dieu! —
« Oui, ma mère; n'ai-je pas vu com- « bien , depuis le retour des frères de « Cécile , vous souffrez aux veillées ! « et puis-je supporter qu'il y ait dans « le village une mère plus glorieuse de « ses enfans que vous ne l'êtes de moi;
* une mère qui vous fasse envie ! Il
« est vrai , j'avois le désir de faire une « campagne sur mer ; mais jamais, je « ne m'y serois déterminé , si je n'avois « pas vu que vous seriez plus heureuse « si votre fils avoit fait ces grands voya-
« ges A ces mots mes pleurs re-
« doublèrent. Jugez de ma douleur , « et combien je me reprochois une fois- « blesse qu'il étoit inutile de nier , car « mon fils avoit trop d'esprit , et me « connoissoit trop bien , pour qu'il me « fut possible de le dissuader : les san- « glots me suffoquoient. Calmez-vous « donc, me dit mon fils; songez, ma « mère , songez à mon retour , et comme
« tous me verrez fêté, bien reçu
« — Hélas ! répondis-je , mon enfant , je « je ne puis songer qu'à ton absence... « — Et moi , je vous vois me recevoir « après une campagne périlleuse ! A « mon retour je serai écouté par Cécile î « et ma mère s'en enorgueillira , elle
« ne souffrira plus à nos veillées!
« Voyez , ma mère , comme tous les « marins sont accueillis dans leur jeu- « nesse ! Presque toujours les jeunes « fdles les préfèrent aux paisibles lace boureurs ; et dans leur vieillesse « comme on les entoure , comme ou
« aime leur conversation! Ils ont
« eouru tant de dangers , ils ont vu tant « de choses extraordinaires et merveil- « leuses ! — Ah! mon fils, reprit-je, s'il « s'agissoit de défendre le pays , je ne « manquerons pas de courage ; mais te « voir quitter ton état, m'abandonner, « me laisser seule et désolée , exposer « ta vie , sacrifier la mienne , pour aller « courir les mers et pour voir des sau-
« vages et des îles désertes! car je
« sais bien que tu ne t'embarqueras pas « sur ces bâtimens marchands , comme « les jeunes matelots , dans l'espérance « de faire fortune : la tienne est toute « faite. Tu possèdes le plus bel héri-
« tage du canton — Eh bien ! ma
« mère , les autres s'expatrient pour « gagner de l'argent ; et moi , je sup- « porterai les mêmes fatigues , je bra- « verai les mêmes dangers , par amour « pour la gloire. — Dis plutôt par cu- « riosité et par vanité. — Ma mère ,
a56 LE SIEGE
« c'est votre vanité pour moi qui m'en « donne.
« Cet entretien fut très-long. Mon « fils , malgré son ardente passion pour « les voyages , ne vouloit point parti tir sans mon consentement ; je le « refusai , il céda à ma volonté , mais « non sans un mortel chagrin ; il tomba « dans une si profonde mélancolie , « que sa santé s'altéra bientôt visibleb ment. Alors je cédai ; et , quoique ce « fût avec la mort dans le cœur , de « ce moment je cessai de me plaindre, « et je ne fus occupée que du soin de « cacher mes douleurs. Mon fds me « donna sa parole de ne faire , en toute € sa vie , que cette seule campagne. « Mais quel voyage ! Le bâtiment sur « lequel il vouloit s'embarquer , devoit « aller aux Grandes-Indes , et mettre à c la voile le premier mai : nous étions
« sur la fin du mois de mars! O
« combien depuis cette époque les
« jours s'écoulèrent tristement pour « moi ! Je n'avois plus de plaisir à voir « mon fils , et même au contraire sa « vue me causoit un affreux serrement « de cœur , en même temps je sentois « que je ne l'avois jamais autant aimé. « Cependant je comptois tous les jours 1 avec frayeur , et chaque soir je ver- « sois des larmes en me disant : Voilà « donc encore son départ rapproché
« de vingt-quatre heures! Avec quel
« sentiment douloureux je vis renaître ■ le printemps 1 Tout ce qui , dans cette « saison m'avoit charmée jusqu'alors , « produisoit sur moi une impression « désagréable. Quelle peine me firent « les premières fleurs que je vis éclore , « et les premiers boutons de l'aubépine « qui annonçoient le mois de mai i II « me sembîoit que mes forces m'aban- « donnoient , et que je me sentois dé- « faillir à mesure que tout se ranimoit « dans la nature et que nos champs « s'embeliissoient ! C'étoit en vain que ]>. 22
2o8 LE SIEGE
« nos cultures nous promettaient l'ace bondance et le prix de nos travaux , u quand les vents et les ondes alloient « emporter loin de moi et mon bon- « heur et mes plus chères espèce rances! Cependant je montrois
« un courage dont tout le monde « s'étonnoit : ma vive douleur eût « donné un tort à mon fils , il ne « m'en coûtait rien de la cacher , d'arl- « leurs je vouîois qu'il partît sans « inquiétude et sans remords. Ce jour « si terrible pour moi vint enfin !
« J'embrassai mon fils allant airx « Grandes - Indes , sans verser une « larme ! Pouvais -je m'occuper cte « ma douleur en voyant mon fils saisi « d'un trouble qu'il n'avoit pas pré- «< vu , ne pouvant s'arracher d'auprès « de moi , se repentant trop trad , et « prêt à me sacrifier ce voyage désiré « depuis si long-temps ! Si j'eusse dit « un mot , il resloit ; mais son hon- « neur m'étoit mille fois plus cher
« que mon repos et même que sa \ie.
« Il n'étoit plus, temps de se dédire. « Je montrai une fermeté qui le « trompa ; il crut que je pourrois « vivre tranquille séparée de lui par
« tant de mers! Pâle et baigné de
« pleurs , il se mit à genoux : 0 ma « mère , dit-il , d'une voix étouffée ,
a pardonnez à votre enfant! Ah!
'< si j'avois pu savoir! Je l'inter-
« rompis pour lui donner toutes les
« bénédictions maternelles Il me
« quitta! Mais deux fois il revint
« du rivage pour m'embrasser en-
« core ! Enfin il s'embarqua
« Oh ! si le cœur d'une mère pouvoit « se montrer à découvert , combien « le voire seroit touché du récit de
« mes souffrances! Mais il est
« possible de peindre les peines de l'a- « mour , il ne l'est pas de donner une « idée des tourmens d'une mère mal- «< heureuse !
« Je passai les quinze premiers
aGo le siège
« jours de l'absence de mon fils dans « une solitude absolue , sans vouloir « recevoir aucun de mes proches. Je « ne pouvois pas supporter' la pensée « que ceux qui viendroient me voir h auroient l'espérance de me donner « des consolations ; que les uns me » trouveroient déraisonnable , et que « les autres blàmeroient mon fils de « m'avoir ainsi quittée. On me déplai- < soit également en désapprouvant ou « en louant sa conduite : une seule * chose me faisoit plaisir , c'étoient les « éloges que l'on donnoit généralc- « ment à son courage.
■ Je fus bien attendrie en revoyant « la jeune Cécile ; je la trouvai abattue
< et changée ; de cet instant je la rc-
< gardai véritablement comme ma .< fille. Je demandai à sa mère de me « la donner ; je la pris chez moi , et « j'eus la douceur de pouvoir parler « à toute heure de mon fils. Cécile « pleuroit souvent avec moi; elle était
DE LA ROCHELLE. 2Ôî
« affligée , elle concevoit mon chagrin ; « mais qu'elle étoit loin de le parta- « ger ! chaque jour adoucissoit le sien ,
« et son sommeil étoit tranquille !
« Pour moi , tout ranimoit , tout ai- « grissoit mes regrets : je m'étois ré- « serve le soin du logement de mon « fils. J'allois tous les matins ouvrir « les fenêtres de sa chambre ; l'aspect « de cette chambre inhabitée me cau- « soit toujours une espèce de saisis- « sèment ; et quelle peine me faisoit « la vue de ce bon lit abandonné , en « pensant qu'on n'avoit dans les vais-
« seaux que de mauvais hamacs! ..
« Pouvois-je moi-même jouir de toutes « les commodités de la vie > quand je « songeois que mon fils en étoit entiè- « rement privé?..».. Un jour, à dîner, « Cécile loua la pureté de l'eau que « nous buvions : hélas 1 lui dis-je, on « n'en a jamais de semblable sur mer î « et mes larmes se mêlèrent à mon
breuvage!... Je retrouvois les mêmes < sujets de tristesse dans mon jardin , dans mon verger : là , mon fils avoit formé ce berceau ou planté cet arbre ; ici, il avoit cultivé ces légumes; il avoit aimé, embelli ces lieux délaissés par lui! Et que préféroit-il à
ces doux travaux , à cette vie paisible? des terres inconnues, peuplées de sauvages, et des périls affreux!...
O quelle folie de ne pouvoir se fixer où l'on est tranquille , où l'on est
aimé! Ces idées douloureuses me
poursuivoient partout. Combien je souffrois en allant visiter nos champs ; mon fils ne présidoit plus à leur culture, il n'y travailloit plus; j'y voyois sa charrue passée en d'autres mains !. . . Mais, de tous les souvenirs, les plus douloureux pour moi étoient ceux « qui me retraçoient son enfance, ces « jours si fortunés pour une mère, où « nos enfans nous aiment uniquement ,
DE LA UOCHELLE. î63
«et ne seloignent jamais volontaire- « ment de nous!.... Alors nous les ché- <( rissons dans le présent , nous les ado- « rons dans l'avenir ; car on croit que , « dans leur jeunesse, la raison et la mé- « moire joindront à leur affection na- « turelle tous les liens sacrés de la re-
« connoissance ! Que de peines se
« renouveloient pour moi tous les
« jours! J'étois obligée, pour aller
«c à notre petite ferme dépendante de « celle que nous habitions , de côtoyer « tous les matins les bords de la mer , « et de passer dans le lieu où l'on con-
« struit des vaisseaux ! Quelquefois
« je m'arrêtois sur le rivage quand la « mer étoit calme , je voulois m'ac- « coutumer à la regarder sans horreur; « mais, malgré sa tranquillité, son in- « concevable étendue m'efîrayoit tel- « lement , qu'au bout de quelques mi- « nutes je restois immobile , pétrifiée : « mon imagination mesuroit l'espace .» immense qui me séparoit de mon