SIÈGE
« fils! Cécile, qui ne me quittoit ja*-
« mais , me prenoit dans ses bras ; je « n'avois plus la force de me soutenir. «< Jugez de ce que je devois éprouver « quand les flots étoient violemment
« agités! Oh! durant cette cruelle
« absence, quel mal m'ont fait les tem- « pêtes ! lorsqu'au milieu de la nuit « j'étois tout à coup réveillée par un de « ces orages si communs au printemps « et dans l'automne , je croyois voir « aussitôt un vaisseau s'abîmant dans
« les ondes ! Le mugissement de la
« mer ou les sifflemens d'un vent im- « pétueux produisoient à l'instant sous « mes yeux cette affreuse image ! Ainsi « je souiîrois sans cesse, et je n'avois ni « plaisirs , ni dédommagement ; j'étois « même plus à plaindre encore aux « époques qui ramènent la joie dans « les campagnes , dans le temps des « vendanges et des moissons : la gaîté " générale rendoit ma tristesse plus •• aiiù re.
v J'aurois succombé à mes maux sans « les soins de notre bon pasteur. Il ve~ « noit souvent me voir ; il me parloit « de la Providence ; il m'assuroit que « Dieu protège les bonnes mères , et ses « discours me ranimoient. Il y avoit de « tout temps sur la colline de PEspé- « rance cette grande croix de pierre que « v^us y voyez. Je fis poser là ce siège « de gazon , et je promis à Dieu de ve- « nir ici faire une prière au pied de la « croix tous les matins et tous les soirs , 0 jusqu'au retour de mon fils. En outre « je fis un pèlerinage à I\otre-Dame-de- « Pitié , dans un village à trois lieues « d'ici , où l'on trouve une image de la « sainte Vierge , qui a fait beaucoup de « miracles. Elle en fit un pour moi; car, « après mon pèlerinage, je me trouvai a toute fortifiée et toute remplie d'espé-
« rance Dieu me donna la patience
« et le courage , je n'eus presque plus d'i- « dées noires, et quand, de loin en loin,,
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« il m'en survenoit, une prière au pied « de cette croix les dissipoit entière- « ment. Cependant j'étois souvent té- « moin sur cette colline d'un spectacle « qui me faisoit verser bien des larmes ! t J'y rencontrois sans cesse des mères , « des femmes et des sœurs de matelots, « qui venoient là pour y découvrir au « loin sur la mer les vaisseaux dont elles « attcndoient le retour. Je voyois leurs « transports en apercevant ces bati- « mens. Elles levoient leurs bras vers « le ciel ; elles le remercioicnt , et moi ,
« je ne pouvois que l'implorer !
« Toutes ces femmes , au comble de la « joie , descendoient précipitamment la c montagne pour aller sur le rivage re- « eevoir leurs maris, leurs frères, leurs « enfans!... Triste et consternée , je res- « tois seule sur la colline , et je me disois: « Je suis donc bien malheureuse, puisi que le bonheur des autres n'est plus « pour moi qu'un surcroît de peines!...
«• Ce fut ainsi que secoula le temps
e de l'absence de mon fils, c'est-à-dire,
« près de deux mortelles années!
« Enfin plusieurs lettres m'annoncèrent e son prochain retour, et j'eus aussi la « joie, que j'avois tant enviée, de me « trouver sur la colline de l'Espérance « avec la plus heureuse attente! — Un « matin (le 5 d'août) , des nouvelles « certaines m'apprirent que l'on avoit « vu de nos côtés le vaisseau qui rame- « noit mon fils, et que sûrement ce bàc timent mouilleroit le jour même dans « la petite baie , et que par conséquent « je reverrois mon fils avant le coucher « du soleil. En apprenant ces bonnes « nouvelles, Cécile me sauta au cou en « s'écriant : Ah! ma mère, c'est juste- « ment aujourd'hui que finit ma der-
« nière neuvaine! Nous allâmes au
« moment même nous établir sur la « colline de l'Espérance. Le croiriez- « vous, que, sachant mon fils si près * de nous, je n'éprouvois qu'une joie
aG8 LE SIÈGE
« mêlée de trouble et des plus pénibles <• agitations. Il avoit encore un petit a trajet à faire; et quand je me le rea présentais mettant le pied sur ce ri- « vage qu'il ne devoit plus quitter , je i ne pouvois croire qu'un tel bonheur
u me fût destiné Il est vrai que le
« ciel étoit sombre , que tout annonçoit « un orage, et que je n'ignorois pas que « l'approche de ces côtes est difficile par
« un gros temps Je regardois avec
« frayeur tous les nuages qui s'amon- « celoient sur nos têtes ; je frissonnois
« en jetant les yeux sur la mer agitée
<- Les battemens de mon cœur se pré- « cipiloient à mesure que je voyois « s'augmenter le mouvement tumul- « tueux des vagues! — Bientôt un vent « terrible s'éleva , le tonnerre se fit en- « tendre, le jour disparut presqu'entiè-
« renient Hélas! j'étois venue là
« pour voir arriver mon fils , et je crai-
- gnois mortellement de découvrir son
N.iisscau sur cette onde en furie!
DE LA ROCHELLE. 2îGkj
« Je ne savois plus où porter mes ro « gards; la vue de la mer me glaçoit « d'horreur, et la foudre partoit des
« cieux ! 0 mon fils ! mon fils ! m'é-
« criai-je , échappé à tant de périls, ne « reviens-tu sur ces bords que pour
« périr sous mes yeux! INon, non,
« Dieu aura pitié du désespoir d'une
« mère ! En disant ces paroles je me
« traînai vers la croix que j'embrassai
« étroitement, et l'ardeur de mes priè-
« res soutint ma vie; sans ma confiance
« en Dieu, cette horrible tempête m'eut
t fait mourir, ou du moins m'auroit
« ôté toutes mes forces. Je priois tout
« haut avec une voix éclatante; il me
« sembloit que mes cris , qui m'empè-
« choient d'entendre les vents , dc-
« voient les apaiser.... Cependant, au
« bout d'une demi-heure, je me sou-
« levai pour regarder la mer, et je fus
« épouvantée du bruit et de lelévaiicn
« des vagues ! J'étois aussi saisie , aussi
« étonnée que si je n'eusse jamais vu
-;o LE SIEGE
« de tempêtes ; tout me paroissoit pro- « digieux dans celle-ià; je craignois « pour mon fils , et l'orage qui menaçoit « ses jours étoit pour moi un boulever- « sèment inouï de la nature entière. Pé- « nétrée de terreur, j'étois immobile et « glacée , les regards attachés sur la « mer, lorsque tout à coup, à la lueup « éblouissante d'un éclair, je découvre <* le vaisseau de mon fils dont la proue, « poussée en l'air par les flots, sembloit u toucher les nuages ! Je crus que Je « feu du ciel qui l'éclairoit venoit de « me foudroyer ; je tombai la face « contre terre en disant : 0 mon Dieu I
« sauvez mon fils! A l'instant même
« j'entendis un bruit épouvantable; « mille voix s'écrièrent à la fois du « rivage (car tout le village étoit ras- « semblé là) : Au secours! au secours!
« Ils périssent! Je m'évanouis
t En reprenant l'usage de mes sens , je « me trouvai dans ma chambre où l'on « m'avoit portée... J'étois sur mou lit;
DE LA ROCHELLE. sju
« je n'avois que très -imparfaitement « ma tête , mais l'égarement où j'élois « ne m'ôtoit rien du poids de ma dou- « leur; je la sentois toute entière : car
« je me disois : mon fils a péri ! Ne
« voulant plus ni regarder, ni écouter, « ni vivre, je ne me plaignois point; « je restai sans mouvement , et je fer-
« mai les yeux Alors une main
« glacée prend la mienne et la serre « fortement; je tressaille, je rouvre les « yeux , et je vois près de moi une figure « pâle et tremblante ! Dieu! m'écriai-je,
« l'ombre de mon fils ! A ces mots je
« retombai dans le plus profond éva-
« nouissement On me secourut; je
« revins à la vie , mais avec un délire « affreux qui dura dix ou douze jours : « je ne me rappelois que la mort pré « tendue de mon fils, et avoir vu son « spectre. Le curé me parloit inutile- « ment, je ne l'écoutois pas; j'implo- « rois ses prières pour mon fils ; je « répétois, il souffre, j'en suis sûre;
« priez pour lui, priez pour lui!
« Ah ! sans doute il soufïroit I il étoit là, « inondé de larmes , mon état lui pcr-
« çoit le cœur! Quoi! disoit-il, je
« perdrai ma mère , et je serai cause de
« sa mort! Dieu ne veut pas qu'elle
« reprenne connoissance ; car elle me « bénirait , et je ne mérite que ses
■ malédictions !
« Tandis que mon fils se désoloit, de « mon côté je n'avois de connoissance « que pour m'affliger sans mesure : mon « fils n'osoit plus se montrer, certain a que, dans l'état où j'étois , il me pa- « roîtroit toujours un fantôme, car je
• croyois l'avoir vu périr; rien ne pou-
• voit m'ôter cette idée, et l'on étoit « d'autant plus effrayé de mon égare- « ment, que je n'avois pas de fièvre, et « que sur tout autre sujet je ne dérai- « sonnois point.
« Ce fut dans ces entrefaites que Io « père Arsène arriva chez nous; je lo « connoissois et lo révérois. 11 avoiï
DE LA ROCHELLE. srjS
« instruit ma première jeunesse, et j'en
« conservois un tendre souvenir. Aus-
« sitôt que je le vis, je le suppliai, en
t versant un torrent de larmes , de prier
« pour mon fils. On veut , ajoutai- je ,
« me faire croire qu'il n'a point péri ,
v mais je l'ai vu mort, j'ai vu deux fois
« son ombre gémissante!... Le père Ar-
« sène connut que j'avois l'imagination
■ trop frappée pour me ramener à la
« raison par des moyens ordinaires; et,
« après m'avoir long-temps écoutée en
u silence : Hélène, me dit-il, croyez-vous
« que tout soit possible à Dieu?... — Oui,
« mon père. —Vous rappelez-vous l'his-
t toirc de la veuve de Sarepta, et sur-
« tout celle de la Sunamite, que nous
« avons lue ensemble, et que vous ai-
« niiez tant?... — La Sunamite... Oui...
« Dieu ressuscita son enfant ! 0 mon
« père.... Ici le plus violent battement
« de cœur me coupa la parole. Calmez-
« vous, ma fille, reprit le père Arsène,
« car j'ai de grandes choses à vqu6 dire. ,.
« — Oui , oui , m'écriai-je avec un trans- « port inexprimable, Dieu peut tout...
« Mais suis-je digne d'obtenir un mi- « racle?... — Kulle créature n'en est di- « gne , répondit le père Arsène; néan- « moins la miséricorde suprême est « telle qu'elle en a fait souvent pour « des coupables souillés de crimes.
« Ainsi, sans manquer d'humilité, vous « pouvez tout espérer. A peine avoit-il « achevé ces paroles, que, malgré mon « extrême foiblcsse, je me levai pré- « cipitamment de mon fauteuil , et je « me jetai à genoux en disant : 0 mon
« père, achevez de vous expliquer
« — Eh bien, ma fille, répondit le père « Arsène , Dieu vous a rendu votre
« fds — Mon fils est ressuscité
« — Oui, ma fdle, il vit! Parois-
« sez , Jerson , poursuivit- il d'une ■ voix forte , paroissez , venez cm- « brasser votre mère, et vous unir à « elle pour bénir et remercier Dieu.
« Comme il disoit ces mots , mon
« fils se trouva dans mes bras!
« Je ne sais ce que je devins , ce que « je pensai dans ce moment , le plus
"« beau de ma vie! Je me rappelle
« seulement que mon amour pour Dieu , « se confondant avec mon affection « pour mon fils , remplissoit mon cœur « d'un sentiment céleste , dont le seul « souvenir me transporte encore et m'é- « lève au-dessus de moi-même. Mon « fils et moi nous nous tenions étroite- « ment embrassés s et nous restâmes « long - temps à genoux en offrant à
« Dieu notre bonheur! Ah! ne de-
« vois-je pas en effet remercier la bonté « divine d'un miracle? n'en étoit-ce « pas un d'avoir sauvé mon fils ( et t de l'avoir sauvé seul) du plus hor- « rible naufrage?.... Avec le bonheur ■* et la santé je recouvrai en peu de « temps ma raison tout entière. Mon « fils me rendit souvent les impressions « de mes anciennes douleurs en me « contant ses aventures et les dangers
a;6 LE SIÈGE
« qu'il avoit courus, en me faisant les
« détails de son naufrage Je le me^
« nai prier avec moi sur la colline de « l'Espérance ; il y plaça, au pied de « la croix, l'ancre de son vaisseau, dont « il avoit recueilli quelques débris ; il « versa des larmes amères sur le sort « de ses malheureux compagnons , et « nous prîmes soin de trois enfans de- « venus orphelins par cette affreuse ea- « tastrophe. »
Ici le. mère Hélène termina son réc it, Clara l'embrassa tendrement , comme pour la remercier du vif intérêt qu'elle venoit de lui inspirer pnr ses chagrins passés et pour sa personne. Les malheurs de ce qu'on aime déchirent , arrachent le cœur; mais il y a toujours quelques douceurs dans la pitié la plus douloureuse que font éprouver les indill't'rens. On se sait gré de pouvoir s'émouvoir ainsi sans aucun sentiment particulier d'amitié; et ce témoignage secret de la conscience est plus satis-
DE LA ROCHELLE. zyj
faisant encore, quand c'est une douleur vertueuse qui excite en nous cette compassion si généreuse et si désintéressée. Celui qui nous a fait verser de telles larmes n'a pas de grands frais à faire pour devenir notre ami.
Clara retourna dans la ferme. Pendant toute cette journée elle ne quitta point la bonne Hélène; elle resta le soir à la veillée , et elle eut un grand plaisir à questionner Jerson sur ses voyages , et à les lui entendre raconter à côté d'Hélène, qui, plus d'une fois, durant ce récit , laissa tomber son fuseau pour regarder Clara , dont l'étonnement naïf et l'émotion la charmoient. Sur la fin de la veillée , on demanda à l'une des jeunes filles de chanter la complainte d'Aline. La jeune fille rougit , et , les yeux toujours baissés et sans quitter sa quenouille, elle chanta, enfilant, la romancé suivante :
Sur la rire et sur la colline, Nous voyons errer tous les jours
La sensible et plaintive Aline > Déplorant ainsi ses amours !....:
Nouvelle épouse et jeune mère, Je supporte un double tourment; Mon enfant, je pleure ton père, Et je regrette mon amant.
Hélas, à peine l'hyménée Par des nœuds si saints et si doux Enchaîna notre destinée, Que je vis partir mon époux.
Après avoir à son amante Promis de si durables feux, Il porta sur Tonde inconstante D'autres désirs et d'autres vœux.
Eh quoi! dans la même journée Recevoir sa foi, ses adieux, Et de fleurs d'hymen couronnée , Le voir s'éloigner de ces lieux !
Entendre à la fois du rivage Le bruit des danses et des jeux, Et son vaisseau, malgré l'orage, Fendre les flots tumultueux !
Ah ! sur ces plages étrangères Que vas-tu chercher loin de nous!
Des périls, de vaines chimères !
Il est ici des biens si doux!
Quelle espérance mensongère
Sut t'arracher de ton pays!
Tu ne peux voir Aline mère , Tu n'as pas vu naître ton fils.
Cet enfant chéri renouvelle
Et semble éprouver ma douleur.
Oui, c'est toi que sa voix appelle
Quand ses cris me percent le cœur !
Des Indes l'or et la richesse
Ne sauraient payer mes tourmens.
Reviens dissiper ma tristesse,
Les vrais trésors sont dans nos champs ( 1}.
Cette romance fut chantée avec une prononciation nette et distincte , une voix jeune , juste , sonore et sans accent , sans inflexion ; mais il y avoit tant d'innocence dans cette douce monotonie , qu'on y trouvoit un charme plus touchant que celui d'un chant expressif et parfait : car il faut avoir
(1) Cette romance, mise en musique par M. Lambert, se trouve chez M. Imbault, au Mont-d'Or, rue Saint-Honoré , n° 200 , près la rue des Poulies , et péristyle italien , rue Fa vart , n" 46 1 .
aSo LE SIËGE
vécu long-temps dans les grandes villes, pour ne pas éprouver un étonnement pénible lorsqu'on entend les jeunes personnes exprimer les passions avec toute l'énergie et toute la sensibilité que peuvent donner les souvenirs et l'expérience.
Clara sentit dès ce jour même qu'elle se plaisoit dans cette agréable solitude. Elle admiroit et elle aimoit également la simplicité des mœurs et l'union parfaite qui régnoit dans cette famille ; et elle bénissoit , sur ce point, comme sur tous les autres , le père Arsène qui lui avoit procuré un asile si doux et si sûr.
Clara prit l'habitude d'aller seule tous les malins , quand le temps le permettoit , sur la colline de l'Espérance. Là , repoussant le souvenir funeste de ses malheurs , elle se rappeloit avec délices le songe heureux qu'elle avoit fait sur le Rhône , dans cette nuit mémorable où , par les soins
du père Arsène, soustraite au plus affreux danger , la nacelle , qui les portoit , voguoit au gré des vents et du courant du fleuve ; elle se retraeoit encore avec le même charme l'espèce d'inspiration qui la saisit dans la chapelle de l'ermitage. Elle entendoit toujours la voix intérieure qui prononça cet oracle : Tu seras heureuse , même sur la terre ; plus d'un demi - siècle de bonheur te dédommagera de quelques mois de souffrances Non,
non , disoit - elle , ce n'est point une illusion ! Dieu , dans sa miséricorde incompréhensible , a daigné parler à
sa foible créature ! 11 ne s'est point
communiqué à moi par des organes périssables , mon oreille n'a rien entendu , mais chacune de ses paroles
divines se gravoit dans mon âme!
Il m'a semblé , dans ce moment d'extase , que tout ce que j'avois de mortel
venoit de se dissoudre Ce souvenir
immortel , je le porterai dans le ciel ,
a$a LE SIÈGE
puisqu'il n'a rien de terrestre ! j'en puis jouir sur la terre , et il efface à jamais toute l'horreur du passé!
Que m'importe de ne pouvoir con>prendrc comment je pourrai devenir heureuse ? Dieu l'a dit ; que me fautil de plus? Au moment d'épouser
Valmore , aurois-je pu concevoir que j'allois devenir l'objet de son exécration , et qu'au lieu d'être conduite à l'autel , je serois couverte d'ignominie et traînée à l'échafaud î L'impénétrable avenir ne peut être dévoilé que par la main puissante qui régit l'univers. 0 sagesse éternelle ! ô bonté suprême ! vous m'avez caché dc9 maux dont je n'aurois pu supporter la pensée ; car je ne connoissois que ma faiblesse , et je n'avois pas d'idée de la force que vous poiivoz donner ! Et , dans l'abîme où je suis plongée , voug daignez m'annoncer le bonheur! Ah!
le promettre, c'est le rendre! Plus
d'inquiétudes, plus de pleurs : je serai
heureuse! Ainsi donc je conserverai toujours cette foi qui m'a soutenue, fortifiée , et qui m'a fait goûter des délices inexprimables dans les horreurs de la prison et au milieu des apprêts de la mort !..^ Je serai heureuse! je ne cesserai donc point de marcher dans les sentiers du juste; et Val more sera consolé , il le sera par moi ! Je l'entendrai gémir de son affreuse erreur; je verrai ses regards s'attacher sur moi avec l'expression du repentir et de la tendresse! 0 mon Dieu ! vous me donnerez la force-nécessaire pour ne pas mourir de joie, et pour supporter
cette nouvelle révolution! En
parlant ainsi , seule au pied de la croix de la colline, Clara répandoit de douces larmes ; elle ne vivoit plus que dans l'avenir, et son imagination étoit tellement frappée de l'idée qu'un grand changement dans sa fortune devoit avoir lieu tôt ou tard, qu'elle étoit continuellement dans l'attente d'un événement extraordinaire. Cette pensée l'agitoit , mais don-
noit un vif intérêt à toutes ses journées , malgré la monotonie de sa vie. Tous les matins , à son réveil , elle demandoit avec empressement si l'on n'avoit point apporté de lettres pour elle. Le seul père Arsène lui éerivoit ; et lorsqu'elle recevoit une lettre de lui, elleéprouvoit avant de l'ouvrir une extrême émotion , comme si elle eût dû y trouver une nouvelle importante. Si elle entendoit de la ferme le bruit d'un cheval au galop , elle imaginoit dans l'instant, que c'étoit un courrier pour elle. Cette perpétuelle agitation l'animait sans la fatiguer ; car elle n'éprouvoit que les plus douces émotions, puisqu'elle n'avoit que d'heureux pressentimens. Plus d'une année s'écoula de la sorte : ce fut alors, à cette époque, que les paisibles lieux habités par Clara prirent tout à coup un aspect différent.