GO LE SIÈGE
charité chrétienne, était dans sa bouche également humble et sincère. C'était ainsi que tous les jours, dans le secret de la cellule, elle parlait à Dieu d'elle même.
Après avoir fait cette réprimande, la mère Sainte- Anne (c'était le nom de la sous-prieure) se retourna vers Clara en lui démandant si elle savait broder ; et sur sa réponse, elle fit apporter un métier. Clara sur-le-champ se mit à l'ouvrage, en établissant son métier de faianière à tourner le dos à toutes les autres femmes. On travailla près d'une heure dans le plus profond silence; ensuite on vint chercher la mère Sainte- Anne, qui sortit en disant qu'elle reviendrait bientôt. Deux sœurs converses restèrent dans -la salle. Au bout de quelques minutes, Clara tressaille ; elle entendait des éclats de rire : ce bruit si discordant à son oreille lui parut à la fois une insulte, une cniauté et le comble de l'indécence. Elle voyait réuni sous ses yeux ce qu'il y a de plus hideux sur la terre, le vice dans l'opprobre sangj honte et sans repentir. Elle eut un moment de saisissemeiit, ensuite ses larmes coulèrent ; les sœurs imposèrent silence ,• la mère Sainte-Anne reparut, et tout rentra dans l'ordre. V
A midi, on se leva pour aller au réfectoire. Clara, pouvant à peina se soutenir, la tête toujours baissée, laissait passer tout le monde avant elle, voulant se trouver la dernière, afin d'être libre dans sa marche, et de n'avoir personne derrière elle. Mais la religieuse lui faisant signe d'avancer, elle obéit, et fut obligée de se placer dans la file. Au moment où l'on entrait dans le réfectoire, on se pressa les unes contre les autres, et, dans cette espèce de désordre, une femme s'approchant de l'oreille de Clara, lui dit rapidement tout bas: — Nous n'avons à nous reprocher que des faiblesses ; tu as fait un crime épouvantable ; nous nous sommes toutes conjurées contre
toi ; tu périras par le fer ou par le poison ! . . . Clara frissonnait, elle reconnaissait la voix de la gouvernante de Jules ; elle voulut fuir, mais une main robuste et furieuse la retint fortement par sa robe, jusqu'à ce qu'elle eût tout entendu. Alors on lui permit de s'échapper, et Clara s'élança dans la salle, où, s'appuyant sur le dos d'une chaise elle resta glacée de terreur. Bientôt les pensionnaires s'approchèrent et l'entourèrent ; en la voy ant au milieu de ces femmes qui toutes avaient un I maintien si dégagél on eût cru, à la pâleur de son front, là sa contenance abattue, consternée, qu'elle était la ! seule coupable, si la modestie virginale répandue sur toute sa personne n'eût donné à sa jQgure angélique l'air de la pudeur souffrante, et non celui de la confusion.
Lia mère Sainte- Anne vola au' secours de Clara qui lui dit qu'elle avait craint de se trouver mal, mais qu'elle se sentait mieux. On se mit à table. Clara se trouva placée vis-à-vis de son ennemie ; elle rencontra une fois son affreux regard, et depuis ce moment ses yeux se fixèrent sur son assiette jusqu'à la fin du dîner. Clara, qui avait envisagé la mort avec tant d'héroïsme, s'anéantissait sous la crainte du vice et de l'audace ; elle avait un courage incomparable dans toutes les situations qui demandaient de la grandeur d'âme, elle était femme dans toutes les autres. Tout ce qui pouvait exciter de grandes pensées l'élevait au-dessus d'elle-même ; mais quand rien ne touchait son cœur et n'enflammait son imagination, elle était la plus faible et la plus timide de toutes les créatures.
Pendant le dîner, elle eut la consolation d'entendre la
douce voix de la mère Sainte- Anne qui fit tout haut une
lecture pieuse. Cette voix respectable, qui n'articulait
que des paroles saintes, offrait à l'oreille et à l'esprit la
douceur et Pidée de la plus touchante harmonie; elle' suspendit les maux et les terreurs de Clara.
Après le dîner on eut la permission de se promener une heure dans les cours, mais Clara n'en profita pas, elle retourna dans la salle, et elle y respira ; elle s'y trouva seule avec une sœur qui resta avec elle. Clara se remit à l'ouvrage. Au moment où les pensionnaires rentraient, on lui annonça la visite du père Arsène : ce digne religieux était l'un des meilleurs prédicateurs de ce temps ; les religieuses le révéraient et l'on permit à Clara d'aller seule au parloir recevoir sa visite, duand le père Arsène vit paraître Clara avec l'habit uniforme des femmes renfermées en commun dans. cette maison, il se troubla, il la regarda un instant sans parler, ses yeux étaient remplis de larmes; mais une réflexion rapide lui rendit bientôt toute sa sérénité. La sagesse humaine et profane, à cette vue, n'aurait pu que s'indigner et s'aflliger ; la religion a des consolations pour toutes les situations de la vie. Eh ! qui pourrait douter que la véritable sagesse ne soit celle qui relève le courage, celle qui fortifie et qui console ?
— Ma fille, dit le religieux, vous voilà avec la livrée de la honte et de la misère ; et, tandis que vous la portez, il existe un nombre prodigieux de femmes dépravées qui «sont dans la pompe et dans les grandeurs! . . . Dieu nous apprend ainsi à mépriser des biens périssables qu'il donne si rarement à ces ami^, et qu'il ne leur accorde jamais comme récompense, car ils ne sont pour eux que des charges ou des épreuves. O ma fille ! aimez cet habit, il vous rend si touchante aux yeux de Dieu ! du'il est beau de le porter avec une âme pure et résignée ! . . . — Helas ! mon père, reprit Clara, vous prenez mon accablement pour de la résignation! Je ne
murmure point, mais je suis atterrée ! ... A ces mots. Clara racontant tout ce qu'il lui était arrivé, répandit toutes ses douleurs dans le sein de son vénérable ami. — Tous n'avez point de parents, lui dit le père Arsène, votre inhumain père vous abandonne ; et d'ailleurs ses affaires sont dans un si mauvais état, tant de créanciers se présentent, qu'on taettrait une opposition sur une pension faite par lui, et qu'ainsi, quand il aurait voulu la donner, le^ créanciers l'auraient saisie, et vous seriez toujours réduite à vous réfugier dans la classe commune payée par le gouvernement. Mais il est un moyen facile de vous tirer de cette société ignominieuse et menaçante, et de vous mettre en sûreté dans ce même couvent, dans l'intérieur intime des religieuses. Ce diamant que vous m'avez confié vous reste : je l'ai fait estimer, il vaut douze mille francs: il est avons, puisqu'il vous a été envoyé ditectement d'Allemagne il y a six semaines, et même à l'insu de votre père. Je vais le vendre aujourd'hui ; vous payerez une pension, et vous coucherez ce soir dans un appartement particulier. A cette proposition, Clara réfléchit un nipment ; ensuite, prenant la parole ; — Non, mon père, dit-elle, non ; ce diamant n'est plus à moi. En allant à l'échafaud j'en ai disposé ; j'ai promis à Dieu de le donner aux pauvres : ce fut mon testament ; il n'est plus en mon pouvoir de la révoquer. Ne suis je pas morte civilement ? Ma voix en justice n'est plus comptée, ma signature est nulle. Clara n'existe plus, due du moins le peu de bien qu'elle a pu faire lui survive ! Gardez ce diamant, nous le vendrons pour accomplir la première bonne œuvre que vous m'indiquerez. — Ma chère fille, vous n'aviez donné ce diamant que dans la croyance que vous alliez cesser d'exister. Vous vivez, il est -aujourd'hui votre seule ressource, vous
pouvez sans scrupule en faire usage. — Non, mon père, j'aime mieux rester à jamais dans Pétat où je suis ; le souvenir de cette action m'y soutiendra. Hélas ! c'est la seule de ce genre que je pourrai faire ; dois-je la laisser échapper ? — Je ne devais pas vous la conseiller, mais elle me touche et m'édifie. Quant au bracelet qui vous fut donné par Valmore, il doit toujours être rendu ; il ne vous est pas permis de garder le portrait d'un homme qui n'est plus destiné à devenir votre époux. — Cependant, mon père, j'avais fait le serment de porter ce bracelet toute ma vie. — Oui, parce que vous ne doutiez pas que Valmore ne dût recevoir votre foi sous peu de jours. ... — Oui, je n'en doutais pas, s'écria douloureusement Clara ; il n'y a pas encore six jours, qu'il ne m'était possible de voir dans l'avenir que bonheur, tranquillité ! . . . Valmore m'estimait, me chérissait, et maintenant, grand Dieu ! . . . Ses pleurs lui coupèrent la parole. * Le père Arsène ne montra pas une sévérité déplacée ; il ne faisait jamais de sermons inutiles ; il suivit ce précepte divin, donné par le suprême consolateur : Pleurez avec ceux qui pleurent^ et bientôt les larmes de Clara coulèrent avec moins d'amertume. — Mon père, dit-elle, vous avez raison en ceci comme en toutes choses. . . Renvoyez ce bracelet. — Et vous, ma fille, reprit le père Arsène, autant que la faiblesse humaine vous le permettra, écartez de votre imagination des pensées qui vous accablent. Descendez au fond de votre conscience, vous y^trouverez de nobles consolations. Au milieu de votre abaissement apparent, considérez, ma fille, qiielle est la hauteur merveilleuse de votre destinée : vous n'êtes point le jouet des événements ; vous avez été déclarée coupable, il ne tenait qu'à vous de vous justifier ; on vous a conduite à l'échafaud, vous pouviez en disant un mot n'y pas aller.
Vous voilà dans la société la plus vile, dans le séjour le plus humiliant ; mais sans être forcée de trahir votre secret, vous êtes la maîtresse de le quitter ce soir : c'est une volonté généreuse qui vous y retient. Ainsi, chacun de vos malheurs développe en vous un sentiment vertueux. Vous n'êtes point entraînée dans cet abîme de misères humaines par une invincible nécessité ; c'est votre âme qui dispose toujours de tout ; c'est ell^ qui, vous plaçant en présence de Dieu, vous fait tout sacrifier au désir de lui plaire ; c'est elle qui vous montre une gloire qui ne se flétrit point, c'est elle enfin à qui vous devez cette douce résignation, et qui vous donnera la sainte persévérance. . .
Enfant chérie, que je porte dans mon cœur, ranimezvous ! Je m'attendris quand vous souflrez, et néanmoins je ne puis vous voir que triomphante. Souvenez-vous que la noble victime de la vertu qui s'immole elle-même, ne doit ni s'affliger ni gényr. — Eh bien! mon père, s'écria Clara, je me rendrai digne de votre indulgente bonté ; je surnvonterai toutes mes faiblesses.
Elle parlait encore, lorsqu'on entra dans le parloir pour lui dire que la prieure la demandait. Clara, fortifiée par les discours paternels -du pieux Arsène, le quitta pour aller sur-le-champ trouver la prieure. Elle s'étonna en voyant qu'on ne la faisait pas entrer dans la classe, et qu'on la conduisait dans le corps de logis même des religieuses. Arrivée à l'appartement de la prieure, elle eut un bien plus grand sujet de surprise. La prieure l'ayant fait asseoir : — Je suis charmée de vous annoncer, lui dit-elle, que vous ne rentrerez pas dans l'hospice.; vous allez quitter cet habit, et reprendre vos vêtements ordinaires qu'on vient d'envoyer ici. A ces mots, Clara ne put retenir ses larmes, en 6*
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pensant que ses habits venaient du château de Valmore, où elle les avait laissés. — Et voilà encore, continua la prieure, la cassette qui contient vos bijoux et vos pierreries .... Toutes ces choses ne sont que des restitutions . . . Une autre main, qui veut être ignorée, payera pour vous une pension ; un notaire vient de m'en apporter Pacte. — Ah ! n'en doutez pas, interrompit Clara en fondant en larmes, c'est toujours la même main ... — duoi qu'il en soit, reprit la prieure, il ne vous est pas possible de refuser cette pension anonyme ; j'ai le droit de l'accepter pour vous, et j'en ai usé: j'ai signé l'acte. On prépare votre appartement, vous y serez installée dans une heure. Une sœur converse y logera avec vous pour vous servir ; on vous y portera votre nourriture, qui doit être préparée à part ; on vous fournira pour vos broderies, l'étoffe, les laines et les soies que vous désirerez avoir ; vous ne travaillerez plus au profit de fa maison, vos ouvrages vous appartiendront ; enfin rien ne vous manquera de ce que vous pourrez raisonnablement désirer dans cette retraite. Les six religieuses (en me comptant) qui sont chargées du gouvernement de cette maison, iront vous voir tour à tour chez vous, quand vous serez disposée à les recevoir. Les autres ne font point de visites ; elles sont entièrement dévouées au service intérieur de la communauté. A l'égard du petit nombre de i^nsionnaires qui sont logées dans notre intérieur, vous serez maîtresse de les voir. — Non, madame, répondit Clara, je me consacre à la solitude la plus absolue, et je désire ne connaître ici que vous, madame, et la mère sous-prieure. D'ailleurs, ajonta-t-elle, la charité chrétienne peut seule engager à supporter la vie d'une infortunée qui fut condamnée à la mort pour un crime inoui . . . Elle s'arrêta, elle vit
frémir la religieuse. Cependant, madame, reprit-elle d'une voix basse et tremblante, j'ai protesté de mon innocence jusque sur Péchafaud ... et j'aurai toujours ce langage, avec découragement, sans doute (parce que je sais qu'on ne me croira pas) ; mais c'est celui de la vérité. — Ecoutez, lui dit la prieure, nous ne permettons jamais aux personnes renfermées ici de nous parler de leurs malheurs ; ces récits, ou seulement des plaintes, pourraient produire des déguisements coupables. Ne me parlez donc jamais de votre funeste aventure ; je ne veux pas la connaître. Mais, en refusant de vous entendre, je ne vous juge point ; je n'ai ni le droit de vous condamner, ni le pouvoir de vous absoudre. Il me suffit pour vous plaindre, pour vous soigner etf)Our Vous aimer, d'avoir vu couler vos larmes et de savoir que vous souffrez. — Ah ! s'écria Clara, votre compassion est si douce et si généreuse, qu'elle peut tenir lieu d'amitié j elle en a du moins tout le charme. /'Mais, pqursuivit-elle, mon intention n'était pas de voué conter ma déplorable histoire ; le mot que j'ai hasardé était le seul que je" puisse dire ; vous l'avez entendu, il m'a soulagée. Je garderai désormais le silence que vous prescrivez. Comme elle disait ces paroles, la prieure se leva, et la conduisit dans son appartement, composé de trois jolies petites pièces, meublées simplement, mais avec une extrême recherche de propreté. Les fenêtres de ce logement donnaient sur un grand jardin, dont on offrit à Clara la libre disposition. La prieure la quitta, et Clara jouit du plaisir de se trouver seule. Dieu était là; elle pouvait lui parler et l'entendre sans distractions . . . C'était la Provtdence qui, par les mains de Valmore, venait de l'arracher de cet hôpital, à l'instant même où elle s'était courageusement décidée à y rester. Pourquoi n'envi-
sagerait-elle dans cette solitude, devenue si paisible^ que des jours remplis d'amertume ? Est-il un sort que Dieu ne puisse embellir ? N'avait-elle pas connu déjà qu'il est possible d'attendre la mort avec un calme délicieux, et d'éprouver dans cette situation, et jusque sur l'échafaud même, tous les transportSj^ tous les ravissements de la joie la plus vive et la plus pure î Après de tels miracles, quels bienfaits de la souveraine puissance pourraient l'étonner désormais ? Pourquoi rejetterait-elle Pespérance d'un changement inopiné dans son sort ? Dieu peut-être a préparé pour elle des moyens légitimes de justification ; peut-être cette épreuve terrible n'a-t-elle été faite que pour amener un jour, dès cette vie, le triomphe éo^tant de l'innocence ! Mais s'il faut qu'elle soit jusqu'au tombeau méconnue des hommes. Dieu n'a-t-il pas de quoi sufiire au cœur fidèle qui se donne à lui sans réserve ?
- Telles étaient les pensées de Clara ; et c'est ainsi que la religion répond à tout ; c'est ainsi qu'elle sait donner, pour cette vie même, des espérances sans bornes, et qu'en même temps elle apprend à s'en passer, ou à les perdre sans désespoir et sans murmure, duel système inventé par les hommes aurait cette puissante influence sur nos sentiments, notre conduite et notre destinée ?• A la place de -Clara, que l'on suppose l'héroïne de la sagesse humaine privée de la foi religieuse : son histoire serait déjà finie, un suicide eût prévenu sa condamnation. Si l'on veut peindre la vertu luttant avec une patience et un courage inébranlables contre le plus affreux malheur, il faut donc choisir une héroïne chrétienne. Et quel plus utile, quel plus noble tableau pourrait on offrir à l'admiration des grandes âmes ! . . . La plus imparfaite esquisse d'un tel sujet ne sera même pas sans intérêt pour elles.
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Clara désira être au lendemain, afin de revoir le père Arsène. Elle était sûre qu'il jouirait de son changement de situation et qu'il en bénirait la Providence.
Les jours suivants, Clara resta peu dans sa chambre. Elle était encore incapable de la moindre application ; elle ne pouvait que prier Dieu et se promener. Dès qu'elle voulait se mettre au travail, les plus déchirantes pensées s'offraient à son esprit. Le souvenir affreux de son père la remplissait d'épouvante, sa scélératesse lui paraissait un opprobre qui justifiait à ses yeux toutes les humiliations qu'on lui faisait souffrir, quand elle se représentait sa farouche figure, elle le voyait toujours saisissant l'infortuné Jules et lui plongeant un poignard dans Je sein j elle voyait cette innocente créature baignée dans son sang, et Valmore désespéré . . . Cet horrible tableau troublait souvent son imagination ; alors, éperdue, elle se levait en appelant à son secours ; elle s'écriait : — Terrai-je toujours ce sang innocent, ce sang qui retombe sur moi . . . Cet égarement, ces terreurs ressemblaient tellement aux remords, et à l'aveu le moins équivoque du crime, que les religieuses, témoins de ces scènes, se confirmaient dans une erreur que, sans ce trouble involontaire, Clara leur eût facilement ôtée par le charme de sa figure, par sa douceur et surtout par sa piété.
Clara passait presque toutes ses journées dans l'église et dans le jardin : elle aimait à se promener seule, au déclin du jour, dans ce jardin rempli des monuments d'une tendre piété. Nul ornement profane n'embellissait cette solitude ; nul autre bruit que le chant des oiseaux et le murmurfe d'une fontaine n'en troublait la tranquillité. Clara contemplait avec attendrissement ce lieu solitaire, renfermé dans l'enceinte d'une grande'
. ville, au milieu de la dépravation et des joies insensées du monde ; temple mystérieux de la miséricorde, ouvert au repentir, inaccessible à la vaine curiosité. Clara voyait les récluses dispersées, couvertes de longs voiles noirs, s'avancer lentement sous des cloîtres de verdure semblables à des ombres silencieuses et mélancoliques ; car, dans ce monastère, les religieuses dévouées à la pénitence n'avaient point entre elles cette communication franche qui, dans les autres couvents présente un tableau dont la simplicité, l'innocence et la gaieté rappellent sans cesse les beaux jours de l'enfance. — Ici, disait Clara, tous les souvenirs sont des regrets, on y pleure, on y gémit ; mais la conscience agitée s'y apaise, les remords dé\^rants s'y changent en amour ! . . . La religion, toujours si belle, est surtout admirable ici . . . Elle y purifie des cœurs égarés ; elle ranime, dans des âmes avilies, tous les sentiments délicats ; elle y éteint le feu destructeur des passions ; elle y rallume la flamme généreuse de la vertu ! Ces humbles pénitentes, dégagées des liens honteux du vice, sont heureuses sans doute j elles doivent tant aimer le Dieu qui pardonne ! C'est surtout dans cette enceinte que l'on trouve jtout ce qui peut le mieux exciter l'admiration et toucher le cœur, la suprême puissance et la miséricorde, la faiblesse et la reconnaissance.
Un matin Clara fit acheter des fleurs pour en parer une chapelle: le jardin en manquait. Une servante alla en chercher dans la ville ; en rentrant, elle passa dans la classe, y déposa son panier de fleurs qu'elle oublia pendant une heure. Les pensionnaires surent que ces fleurs appartenaient à Clara: la gouvernante de Jules trouva le moyen de glisser furtivement un petit papier dans la corbeille. La servante revint, reprit le
panier et le porta à Clara. Cette dernière, après avoir mis les fleurs dans des vases, aperçut au fond de la corbeille un billet ; elle l'ouvrit, et y lut ces mots : " Valmore est à l'agonie ! . . . Meurtrière de son fils, c'est toi qui l'assassines ! " Le papier tomba des mains de Clara ; ses yeux se fermèrent, et elle perdit l'usage de ses sens. En reprenant connaissance, son premier mouvement fut de se jeter à genoux, en versant np. torrent de larmes . . . Elle demandait à Dieu de conserver les jours de Valmore ! . . . Après avoir prié plus d'une heure, elle se releva en s'ecriant : — Il vivra ! . . . Cette confiance prophétique de la ferveur et de la foi ne fut point déçue.
Valmore en efiet était à l'extrémité ; mais une crise heureuse lui sauva la vie. Sa convalescence fut longue et languissante. Au bout de trois semaines, il se leva, malade encore, pour aller voir les ouvriers qui travaillaient par ses ordres au tombeau de Jules.
Valmore, dès les premiers moments, n'avait pu supporter l'idée d'hériter de son fils, de cet enfant adoré qu'il avait perdu d'une manière tragique. Renonçant à se marier, il avait déclaré à sa sœur qu'il voulait consacrer à un établissement de charité le fonds et les revenus de cette superbe terre. Amélie, qui connaissait la fermeté de ses résolutions, ne songea point à l'en faire changer ; elle voulut même s'associer à cette pieuse action. II fut convenu qu'on établirait deux cents pauvres enfants dans ce château transformé en hôpital. Amélie promit de se dévouer au soin de les conduire, et de passer le reste de sa vie dans ce lieu. Les enfants devaient être divisés en classes, et admis depuis l'âge d'un an jusqu'à cinq. On s'engageait à les garder jusqu'à dix, et à les mettre ensuite en apprentissage, ou à les
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placer d'une autre manière. Le produit de la vente des meubles magnifiques du château devait fournir aux premiers frais de cet établissement. La religion consacra la grande cour du château dans laquelle on déposa le corps de Jules. Son tombeau était de marbre blanc, construit pour contenir encore les cendres de Valmore et d'Amélie. On entoura ce monument d^me grille dorée et d'un double rang de cyprès, et sur une des façades de la tombe on lisait cette inscription qui s'adressait aux enfants qui devaient habiter le château :