‹ Le siége de La RochelleChapitre 3 sur 11 · DU HAUT DU CIEL IL VEILLERA SUR VOUS · texte numérisé non relu

DU HAUT DU CIEL IL VEILLERA SUR VOUS

Le soir du jour où le corps de Jules fut solennellement déposé dans sa tombe, Valmore voulut veiller plus longtemps que de coutume ; il ordonna même à tous ses domestiques de se coucher. Resté seul dans son cabinet avec sa sœur, il s'assit à côté d'elle et la regardant en silence pendant quelques instants, il fut aussi frappé qu'attendri de sa pâleur et du changement de sa figure. — Combien vous avez soufiert ! lui dit-il. — Oui, répondit Amélie, je souflFre toujours doublement ! — O ma sœur, répondit Valmore, mon unique amie^ ! je ne suis point ingrat ! Venez, je vais m'acquitter. En disant ces paroles, il se lève, la prend par la main, et, sortant du cabinet avec elle, il la conduit dans la grande cour où reposaient les cendres de son fils. Amélie, vivement émue, le questionnait en vain : il était agité ; mais, pour la première fois, depuis sa maladie, il marchait d'un ])as ferme et rapide : le sublime élan .d'une âme ardente

et sensible redonnait la force et la vie à son corps abattu. Parvenu au . tombeau de Jules il ouvrit la grille, et se jetant à genoux sur les marches du monument : — O mon fils, s'écria-t-il, je jure sur ta tombe de consacrer ma vie entière à la vertu ! ce sera vivre aussi pour la reconnaissance et pour la sainte amitié ! . . Ici je dépose ma haine et le ressentiment qui déchire mon cœur ! . . . Ici je renonce à la vaine et frivole espérance d'une félicité trompeuse ou fugitive : tous mes rêves de bonheui sont évanouis sans retour ! . . . Mais privé des illusions qui m'ont charmé, j'achèverai courageusement le songe pénible de la vie ; et, lorsqu'un souvenir affreux viendra malgré moi me poursuivre, je fais le vœu solennel de m'en distraire par une action généreuse : du moins une douleur si légitime ne produira que d'heureux fruits, et j'immortaliserai mes regrets et ta mémoire.

A ces mots, Amélie se précipita dans les bras de son frère, leurs pleurs se confondirent : Valmore serra sa sœur avec transport contre son sein, il connut dans cet instant que la source des émotions les plus douces et tes plus pures n'était pas épuisée pour lui.

Depuis ce jour, quoique sa mélancolie fût si profonde qu'elle parût être l'effet d'une disposition naturelle née avec lui, il ne montra plus d'abattement, il s'occupa de ses affaires, et traça lui-même le plan de l'établissement qu'il voulait fonder : le château fut rempli d'ouvriers ; et les actes de donation, revêtus des formes qui pouvaient le mieux les rendre irrévocables, furent signés.

Tous tes soins ne consolaient pas Valmore, mais ils le

rattachaient à la vie : on peut bien, en spéculation, ne

projeter de faire le bien que par principe ou par calcul,

mais on le fait toujours avec goût ; et l'homme constam-

ment bienfaisant n'est jamais comfdétement raalheareux.

Cependant Valmore ne pouvait bannir de son imagination le souvenir de Clara; malgré toutes ses resolutions, il parlait souvent d'elle à sa sœur, qui jamais lie lui répondait. Après mille réflexions sur l'afifreux événement, il s'était arrêté à Tidée que la passion et une jalousie eflfrénée avaient porté Clara à commettre ce crime incompréhensible. — Elle est barbare, elle est atroce, disait-il, mais elle est incapable de cupidité, tout en elle annonçait le désintéressement et l'élévation d'âme. Hélas ! n'y voyais-je pcis aussi la candeur et la bonté ! . . . Grand Dieu! j'ai désiré passionnément d'être aimé d'elle ! et mes soins, pour y parvenir, préparaient la mort de mon fils ! . . . Une tendresse si pure inspirait une passion si féroce ! . . . Si je pouvais me rappeler d'elle, avant cette horrible époque, un trait, un mot condamnable ! mais non, jusque-là un ange, et tout à coup une furie, un monstre ! . . . Ma raison s'anéantit devant cette pensée comme devant celle de l'enfer. Je crois, je frémis, et je ne puis comprendre ! . . . En parlant ainsi, Valmore souvent répandait des larmes amères ; ensuite, se reprochant vivement ces moments de faiblesse, il renouvelait le serment de ne plus parler de Clara ; et il quittait impétueusement sa sœur; car il n'était jamais tenté de s'entretenir de ses peines avec toute autre personne.

Cependant Clara apprit dans sa retraite que Valmore était hors de tout danger; et, s'informant chaque jour de ses nouvelles, elle fut instruite successivement, par le père Arsène, de tous les progrès de sa convalescence, et de la transformation bienfaisante de son château. Ce détail toucha profondément Clara sans l'étonner. — Père

infortuné, dit-elle, si digne d'un meilleur sort ! Privé de son âls, la première pensée de sa doulenr fut de receuillir de malheureux orphelins ! Ah ! que j'aimerais à partager les nobles soins de la vertueuse Amélie ! . . . Et tandis que l'imagination me transporte sans cesse aux lieux qu'elle habite, tandis que je pleure avec elle, et que je partage et toutes ses peines et tous ses sentiments, je suis pour elle un objet - d'exécration . . . Dcms ce séjour où la vertu malheureuse trouve en elle-même toutes ses consolations, on me maudit, on m'abhorre ! . . . Mais le sort voulut en vain briser les liens qui nous unissaient, ces nœuds chéris d'une si douce sympathie sont entiers pour moi; on peut les méconnaître et non les rompre. Ah ! si l'on me voyait, si je pouvais me faire entendre . . . Oui, sans dévoiler mon horrible secret, je conv^ncrais leurs cœurs ! Ce n'est qu'en tâchant de m'oublier, qu'ils peuvent persister dans leur funeste erreur. Sans doute, dans ce château consacré à la vertu, on aura détruit tout ce qui pouvait rappeler mon souvenir ! Mon portrait est brisé, ma chambre est démolie, les fleurs que j'ai plantées sont arrachées, les arbres qui portaient mon chiffre sont abattus ; il ne reste plus rien de moi autour d'eux ! . . .

Ces pensées déchiraient le cœur de Clara ; elle s'était promis d'écarter de son imagination le souvenir de Valraore, elle croyait beaucoup faire en ne prononçant plus son nom, et en tâchant de porter toutes ses pensées sur Amélie ; et lorsqu'elle questionnait le père Arsène, elle ne lui parlait jamais que d'Amélie et du nouvel établissement auquel elle devait présider. Ainsi sa tendresse secrète, devenant plus réservée, plus délicate encore, se fortifiait par le soin même de la concentrer au fond de son âme.

Un joui, le père Arsène lui dit qu'à la place du petit pavillon où le malheureux Jules avait perdu la vie, on avait bâti une chapelle sous l'invocation des anges. Clara, depuis un mois, travaillait à broder un superbe devant d'autel qui était presque fini, et elle désira passionnément que son plus bel ouvrage pût servir à décorer cette chapelle. Elle avait fait vendre le diamant confié au père Arsène, et sur cet argent elle donnait de petites pensions à quelques infortunés ; dans ce nombre était une pauvre veuve qu'une sœur converse lui avait fait connaître. Elle chargea cette femme, en lui recommandant le plus profond secret, de porter cette broderie au château de Valmore, et de l'offrir à Amélie pour un prix infiniment au-dessous de sa valeur. La commission fut faite avec intelligence et fidélité. Amélie acheta la broderie, qui sur-le-champ fut posée devant l'autel de la chapelle des Anges, Le pauvre femme, pour sa récompense, reçut en don l'argent qu'elle rapporta.

Cet hommage rendu à la mémoire de Jules procura à Clara quelques instants de consolation ; il lui fut doux de penser que cette chapelle devait à son travail son plus grand ornement, et que Valmore chaque jour jetterait les yeux sur son ouvrage.

Clara, depuis plus de deux mois dans ce couvent, y vivait dans une solitude absolue, ne recevant chez elle que la prieure et la mère Sainte-Anne qu'elle édifiait par sa conduite. Elle travaillait sans relâche pour l'église et pour les pauvres ; elle n'avait aucune conmiunication avec les femmes renfermées dans ce couvent, et pensionnées par leurs familles. Ces dernières montraient pour Clara, dont l'histoire était si publique et si connue, un éloignement et une horreur qu'il était naturel

d'éprouver, mais dont les souffrances de cette infortunée devaient au moins contraindre l'expression. Toutes ces femmes, au contraire, affichèrent leur mépris de la manière la plus indécente et la plus cruelle. Il semblait qu'elles fussent charmées de pouvoir s'indigner: c'est une jouissance pour le vice; il croit se relever de son abaissement, en exerçant avec barbarie le triste droit de mépriser. Ces femmes, non conteiites de fuir avec affectation Clara, quand elles la recontraient dans les cloîtres ou dans le jardin^ lui refusèrent formellement à l'église l'entrée de la tribune destinée à les contenii toutes. La prieure, ayant vu cette scène, quitta le chœur où elle était déjà placée, et alla chercher la tremblante Clara qu'elle conduisit dans l'église, et qu'elle fit placer entre elle et la sous-prieure, distinction qu'aucune pensionnaire n'avait. encore obtenue. Elle dit à Clara: Vous resterez toujours là désormais ; lorsqu'il s'agit de vous défendre d'une injuste oppression, je ne crois pas pouvoir vous placer trop près de moi ; car je dois être votre appui : que ne dépend-il de moi de devenir aussi votre consolation ! . . . Après le service divin, la prieure, suivie des cinq religieuses dignitaires, se rendit dans une salle par laquelle toutes les pensionnaires devaient passer en rentrant de leur tribune ; et là, les arrêtant : Mesdames, leur dit-elle, permettez-moi de vous représenter que vous n'avez pas le droit d'exclure une pensionnaire de la tribune de notre église, tant qu'il y reste des places. Nous pourrions donc faire entrer dans cette tribune celle que vous en avez injustement bannie ; mais nous aimons mieux la garder avec nous ; et nous voulons seulement vous prévenir que nous nous chargerons toujours ainsi de réparer vos torts envers elle, et que chaque humilia- 7*

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tion que vous lui ferez éprouver nous imposera le devoir d'une préférence en sa faveur.

Ce discours inspira des dispositions plus pacifiques, et Clara ne fut plus insultée.

Clara était si touchée des bontés de la prieure et de la mère Saiute-Anne, qu'elle eut la pensée de se faire religieuse dans ce couvent. Elle en parla au père Arsène, qui l'en détourna. — Ce serait, lui dit-il, avouer que vous êtes criminelle, et vous ne devez jamais vous accuser faussement ; songez qu'on ne reçoit aux filles du repentir que des personnes coupables j cette institution n'est pas faite pour vous. — Hélas ! reprit Clara, on ne me recevra dans nul autre couvent ! — Eh bien, ma fille, c'est que Dieu ne vous destine pas à cet état. Clara renonça à ce projet ; mais elle le regretta vivement.

Un soir, à six heures, la prieure entra dans la chamr bre de Clara, qui fut très-étonnée de la revoir, ne recevant jamais sa visite aussi tard. — Je viens, lui dit la prieure, vous apporter une bonne nouvelle. Ces paroles, qui annonçaient à Clara un changement de situation, ne lui causèrent que de l'inquiétude ; car elle n'attendait plus de bonheur sur la terre. Elle resta interdite : un violent battement de cœur l'empêcha de répondre . . . Vous êtes libre, reprit la prieure, j'ai reçu l'ordre signé du ministre. — O ciel ! et qui donc a demandé cet ordre ? — Monsieur votre père. A ces mots, Clara fut prête à s'évanouir. — Oui, continua la prieure, il a obtenu la permission de vous transférer dans un château qu'il possède à cent lieues d'ici, sur les bords du Rhône : il a promis que vous n'en sortirez point ; mais vous serez dans un beau pays, et sous la garde d'un père. Ici Clara cessa d'entendre : une pâleur mortelle couvrit ses traits, ses yeux se fermèrent, et elle perdit l'usage de

ces sens. La prieure crut que la joie lui causait cette révolution. La malheureuse Clara, en reprenant connaissance, dit à la prieure d'un air égaré : — Eh quoi ! madame, ne puis-je pas demander à rester ici ? peut-on m'en arracher malgré moi ? — Q,ue vous m'étonnez ! répondit la prieure. Comment ne sentez-vous pas que la maison paternelle est un asile honorable, et qu'après ce que vous avez souffert, vous n'avez rien à craindre de la sévérité d'un père ? . . . D'ailleurs on ne vous laissé point le choix, c'est un ordre que' nous recevons; il faut obéir. — O mon Dieu ! s'écria douloureusement Clsara en joignant les mains, et quand viendra-t-on me chercher ? — Ce soir même, tout à l'heure. — Juste ciel! et je ne pourrai parler au père Arsène ! — Il est absent et ne reviendra que demain. — Daignerez-vous, madame, vous charger d'un billet pour lui ? — Oui, je vous le promets.

Clara aussitôt écrivit ce qui suit : —

" O mon père, mon seul protecteur, on m'enlève, on m'entraîne loin de vous au château de Rosmal, sur les bords du Rhône. Oh ! n'abandonnez pas la malheureuse Clara !"

Elle cacheta ce billet et le remit à la prieure. Une demi-heure après, on vint lui dire qu'une voiture avec des chevaux de poste l'attendait à la porte du couvent. Tremblante, éperdue, elle n'avait pas le courage de demander si son père était dans la voiture ; elle ne pouvait proférer son nom, ou lui donner un titre que tout son cœur désavouait. On lui dit heureusement que des affaires retenaient son père à Paris, mais qu'il irait la rejoindre incessamment. Elle reprit un peu de force ; elle se jeta dans les bras de la prieure. — O ma mère, lui dit-elle, que n'ai-je pu passer mes tristes jours sous votre obéissance ! . . . Dans ce moment oii je ne puis avoir le

moindre intérêt à vous tromper, souffrez que je vous répète que je suis innocente ! — Ah ! reprit la prieure attendrie, qui pourrait en vous regardant vous croire coupable! votre souvenir ne me rappellera jamais que l'idée la plus touchante du malheur. — Adieu, ma mère, dit Clara en fondant en larmes ; priez Dieu pour moi ! ... A ces mots, elle s'arracha de ses bras et sortit précipitamment de sa chambre. On était au milieu du mois d'octobre ; huit heures sonnaient, le sou de l'horloge fit tressaillir Clara. — (Qu'elles seront lugubres pour moi, s'écria-t-elle, les heures qui vont suivre celle-ci ! En traversant le cloitre éclairé, par une lampe, elle s'arrêta en jetant les yeux sur le cimetière. J'espérais, ditelle, que mes cendres reposeraient là ... Et qui sait ? . . . Elle frémit, et n'acheva pas ; elle pensait que peut-être les ondes du Rhône lui serviraient de sépulture . . . Elle s'appuya sur un pilier de pierre ; et regardant à travers les arcades un ciel pur et sans nuages, cette vue adoucit l'horreur de ses pensées. O mon Dieu, dit-elle, dans quelques mains que l'on puisse être, n'est-on pas toujours dans les vôtres? Disposez de moi, les terreurs sont une espèce de rébellion contre vos volontés, je veux surmonter les miennes. En disant ces mots, elle poursuivit rapidement son chemin. Arrivée à la porte du couvent, son cœur se déchira ; en quittant cette maison de douleurs, consacrée aux regrets, ses pleurs recommencèrent à couler : on la porta dans une chaise de poste, elle ne pouvait plus se soutenir.

Montai ban, décidé à s'expatrier pour échapper aux poursuites de ses créanciers, avait voulu se ressaisir auparavant de la malheureuse Clara, craignant toujours q'elle ne finit par dévoiler la vérité, surtout lorsqu'elle apprendrait qu'il avait quitté la France. Il n'obtint

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que difficiiement l'ordre du ministre, qu'il sollicita secrètement ,• mais à l'époque où Clara lui fut remise, il pouvait rester encore u!i mois en France sans risquer d'être arrêté. Il avait dès lors plusieurs dettes exigibles, pour lesquelles on pouvait saisir ses biens ; mais les lettres de change qui donnaient contre lui droit de prise de corps, ne devaient échoir que sur la fin de novembre de cette même année. Ce monstre ne s'était fait livrer sa fille que pour l'immoler! 11 n'avait que des domestiques nouveaux, à l'exception d'un seul, le concierge de son château de Rosmal. Cet homme l'avait servi jadis en Allemagne ; il ne savait pas un mot de français ; il était placé depuis un an dans ce château avec une servante alsacienne qui lui servait d'interprète. Montalban, le croyant incapable de faire un crime, et ne voulant d'ailleurs se fier à personne, ne le mit nullement dans sa confidence. Il l'avait fait venir à Paris, et l'ayant instruit du jugement porté contre Clara, il le chargea de la conduire à Rosmal et de l'y garder. U dit à cet homme, qu'il connaissait très-intéressé, qu'il l'autorisait à confisquer à son profit tout ce que Clara pourrait avoir d'argent et de pierreries, dont il lui ordonnait de la dépouiller. Par cette précaution, il ôtait à Clara tout possibilité de gagner son geôlier. Mais Clara n'emporta avec elle que ses habits et quelques pièces d'or ; elle avait déposé dans les mains de son confesseur, son argent, et tout ce qu'elle possédait de précieux. Montalban, arrêté par quelques affaires à Paris, se saisissait toujours de sa proie, et se hâtait de l'envoyer dans sa terre, en attendant qu'il pût l'aller rejoindre, pour se déliverer d'elle par le poison.

Clara, enfermée dans une chaise de poste, ayant a sa portière un homme à cheval, poursuivait rapidement sa

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route. La beauté de la nuit et du clair de lune lui causait une vive sensation, qui mêlait un attendrissement douloureux à son invincible terreur. Les craintes les plus sinistres glaçaient son imagination, et le vague de ses idées portait au comble son effroi. Le courage ne peut s'exercer qu'arec une connaissance positive du danger; on n'a point d*ajrlne contre un péril dont on ignore tous les détails, et peu^tre que la lâcheté n'est autre chose que la faiblesse qui fait détourner la vue de l'objet qu'on redoute. Souvent on s'est follement précipité dans un abime pour éviter de le voir ; et quiconque se décide à le regarder fixement ou trouve des ressources, ou se résigne.

Au point du jour, ofi s'arrêta pour changer de chevaux ; on se trouvait en face d'une immense et sombre forêt vers laquelle on se dirigeait. Clara considéra avec effroi cette prodigieuse étendue de bois; elle imagina que peut-être elle allait être immolée sous ces épais ombrages, presque impénétrables au jour. Dans cet instant, tandis que son conducteur aidait à atteler les chevaux, une pauvre femme, tenant deux petits enfants dans ses bras, vint lui demander l'aumône. A cette voix suppliante, Clara tressaille : — O mon Dieu ! dit-elle, vous daignez donc m'offrir encore une bonne action à faire ! celle-ci peut-être sera la dernière ! Ah ! jouissons encore de la vie ! En disant ces paroles, elle tira sa bourse, qui contenait dix louis, et elle la donna à la pauvre femme. Au moment même la voiture partit ; et Clara, certaine d'emporter avec elle les plus tendres bénédictions d'une infortunée, sentit son courage se ranimer et ses craintes sinistres s'affaiblir.

On fit voyager Clara nuit et jour, sans s'arrêter. Elle voulait questionner son conducteur : mais elle connut

qu'il n'entendait pas le français. Frickmann (ainsi se nommait cet Allemand) était un homme de cinquantecinq ans, d'une figure sévère, d'un sang-froid imperturbable. H avait de la probité et de bonnes mœurs ; mais il n'imaginait pas qu'il y eût dans la vie un autre but que celui d'amasser de l'argent ; et tout son attachement pour ses maîtres se bornait à ne pas les voler, à ne point juger leurs actions, à s'acquitter avec une scrupuleuse exactitude des ordres qu'ils lui donnaient et à ne les point quitter tant qu'il était bien payé. Frickmann n'était pas un homme délicat et sensible, mais il n'existait point de domestique plus parfait.

On arrive au château de Rosmal, après deux jours et demi de route, à huit heures du matin. Clara éprouva un affreux serrement de Cœur en entrant dans ce vieux château, vaste,^ désert et délabré, qui ressemblait a une forteresse. Le silencieux Frickmann la conduisit surle-champ dans un appartement situé au second étage, il l'y laissa seule. Il sortit aussitôt. En s'en allant, il ferma toutes les portes à double tour, et il emporta les clefs.

Frickmann, croyant que Clara avait assassiné un enfant, trouvait fort simple qu'elle fût prisonnière le reste de ses jours. D'ailleurs, ne réfléchissant jamais que sur ses intérêts, il n'arrêtait point sa pensée sur cet événement ; il ne considérait les voleurs et les meurtriers que comme des espèces particulières d'individus jetés sur la terre comme les animaux carnassiers. Aucune de leurs actions ne le surprenait ; et, classant ainsi tous les hommes, il était également incapable d'étonnement, d'indulgence et d'indignation. Il remonta dans la chambre de Clara ppur lui porter ses malles ; car il avait reçu Tordre de ne pas souffrir que la servante s'approchât

d'elle. Après avoir posé les malles dans la chambre, il fit entendre à Clara qu'il voulait examiner ce qu'elles contenaient ; car il espérait y trouver un écrin, que, d'après les ordres de son maître, il n'aurait pas manqué de saisir. Il parut fort mécontent de ne trouver que du linge et des habits. Clara fut obligée de détacher ses poches et de les confier à Frickmann, qui ne fut pas satisfait de cet examen, car il ne vit ni argent, ni pierreries, ni bijoux. Clara avait dérobé à l'avidité de ses recherches un cœur d'or émaillé, qu'un instinct lui rendait cher, et qu'elle portait dans son sein depuis sa première enfance. Sur ce cœur était gravé d'un côté ce nom* Elisa, et de l'autre celui-ci : Gustave. Il s'ouvrait, et, dans l'intérieur, ces mots étaient tracés autour d'une gerbe de cheveux blonds : Gardez toujours ce premier gage.

Cependant Clara examina, avec un soin mêlé de frayeur, les quatre pièces- de son appartement ; elle ouvrit ses fenêtres, et elle vit qu'elles donnaient sur une terrasse dont le Rhône baignait les murs. La vue de ce fleuve impétueux, qui roulait ses ondes avec bruit au-dessous de ses fenêtres, renouvela dans son esprit les idées les plus funestes. Elle ne put s'en distraire qu'en prenant son livre d'heures. La nuit augmenta encore ses anxiétés. Malgré la fatigue d'un voyage pénible, elle ne s'endormit qu'au grand jour. Elle pensa alors qu'elle n'avait rien à craindre de Frickmann, et elle devina que l'exécution du crime ne serait confiée à personne, et que celui qui en avait conçu l'idée s'en chargerait seul. Alors tout son effroi se porta syr le retour de Montalban ; le moindre bruit qu'elle croyait entendre dans ce château solitaire la pénétrait de terreur. Le troisième jour au soir de son arrivée, elle entendit aboyer des chiens ; elle ne

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douta pas que ce ne fût l'annonce d'un événement si redoutable pour elle. Au pouvoir du barbare qui l'avait accusée de son propre crime, et qui l'avait vue d'un œil sec aller à l'échafaud sans lui donner la moindre marque de pitié, quand elle se laissait immoler pour lui, il était impossible qu'elle s'aveuglât sur son pressant danger. Tout son courage succombait à l'idée d'un sort si déplorable ! Ce n'était pas assez de perdre la vie, il fallait périr par un forfîiit exécrable, et de la main d'un père ! . . . Elle voulait se préparer à ce moment terrible ; mais elle ignorait le genre de mort qu'on lui destinait ; et son esprit préoccupé, cherchant à le diviner, ou, pour mieux dire, se représentant avec horreur mille supplices divers et les agonies les plus douloureuses, ne pouvait ni se livrer à la méditation, ni s'appliqur à la prière. Cet état de tiédeur, que sa piété se reprochait avec amertume, n'était pas le moindre de ses tourments. Lorsque Frickmann vint lui apporter son souper, elle crut qu'elle allait voir paraître son père, et machinalement elle s'élança à l'autre extrémité de la chambre, et alla se cacher derrière les rideaux de son lit. Frickmann, ne la voyant pas, l'appela d'un ton grave et tranquille, et le son de cette voix rauque fut plus agréable à son oreille que la plus délicieuse mélodie. Voulant savoir si Montai ban était arrivé, elle essaya de questionner Frickmann ; ce dernier ne comprenant point et ne pouvant répondre, n'avait même pas l'air d'entendre; sans suspendre un instant Son service, sans la regarder, il continuait, avec son flegme accoutumé, de mettre le couvert ; il l'écoutait comme s'il eût été parfaitement sourd, et il la quitta sans avoir donné à ses discours le plus léger signe d'attention. Une nouvelle pensée vint effrayer Clara ; elle se persuada que les aliments qu'on lui présentait étaient em-

poisonnés par Montalban, et elle ne mangea que du pam. Elle ne se coucha point. Le lendemain matin elle dormit à diverses reprises, couchée sur un canapé, se reveillant continuellement en sursaut, croyant toujours entendre ouvrir ses portes, et même distinguer dans le lointain la voix terrible de son père. Dans cette journée entière elle ne prit que du pain pour toute nourriture. A deux heures après midi, elle ouvrit sa fenêtre ; il faisait du vent, le ciel était orageux et le Rhône agité ; la terreur fait de tout des présages ; la superstition naquit du malheur et de la crainte. -— Quel jour sombre ! dit Clara ; il paraît fait pour éclairer le crime ! Elle jeta un triste regard sur les rives enchantées du Rhône ; et s'attendrissant à mesure qu'elle contemplait ce spectacle ravissant, elle dit un adieu solennel à toute la nature. Ensuite, fermant brusquement la fenêtre, elle tomba dans un fauteuil et donna un libre cours à ses pleurs.

Sur les dix heures du soir elle entendit distinctement une voiture entrer dans l'une des cours du château. Il se fit aussitôt un mouvement extraordinaire dans toute la maison ; on montait des escaliers, on ouvrait des portes avec bruit, on marchait dans tous les corridors. — Ah ! s'écria Clara, pour cette fois ce n'est point une illusion : il arrive . . . c'est lui . . . Une demi-heure après, Frickmann parut ; il avait l'air agité, et rien ne pouvait être plus frappant qu'une trace d'émotion sur ce visage naturellement si froid. Frickmann s'approche de Clara, la prend par la main et l'entraîne. Clara, épouvantée, oppose de la résistance. Frickmann s'apprête à l'enlever de force. Clara, ne voulant pas qu'un homme la saisisse dans ses bras, se décide à le suivre. Ce mouvement de pudeur et de dignité lui redonna de la force (car tous les ressorts de notre âme ont entre eux un merveilleux

enchsunement). Clara se laissa conduire, persuadée qu'on la menait à la mort. On la fît descendre un étage, on la mena dans le grand appartement du château, celui du maître, et on Py enferma. Son sang se glaça dans ses veines en se voyant dans cet appartement où elle aurait dû trouver toute protection, et où elle s'attendait à chaque instant à voit paraître son assassin. Combien alors elle s'affligeait qu'on l'eût arrachée de Péchafaud ! Combien elle regrettait le vénérable père Arsène î — Ah ! si du moins, disait-elle, je pouvais, dans ce moment affreux, entendre sa voix chérie et recevoir sa bénédiction ! . . . Elle se mit à genoux, et, levant les yeux, ses regards se portèrent sur un tableau qui représentait une belle femme allaitant son enfant. Elle ne doutait point que ce ne fût le portrait de sa mère ; ses larmes inondèrent son visage. — O ma mère, s'écria-t-elle, ce sont vos traits que je contemple ; et cet enfant infortuné que vous tenez dans vos bras, c'était moi sans doute ! . . . Vous souriez en le regardant ! Vous souriez, juste ciel ! O ! si vous aviez pu lire dans l'avenir, avec quelle horreur vous seriez descendue dans la tombe ! . . . Et moi que n'ai-je trouvé la mort sur votre sein maternel ! . Non, l'on ne tranchera point ma vie devant cette image révérée ; ce portrait sera ma sauvegarde. Connue elle disait ces mots, Frickmann reparut et lui fit signe de le suivre. — C'en est donc fait! dit Clara d'une voix éteinte. O mon Dieu, prenez pitié du meurtrier et de la victime ! Elle n^en put dire d'avantage ; la parole expira sur ses lèvres décolorées, et, sans perdre connaissance, elle tomba dans un état d'anéantissement et de défaillance qui ne lui permit ni de marcher, ni même de se soutenir sur ses jambes# Frickmann lui donna le bras, ou, pour mieux dire, la porta, en se hâtant de sor-

tir de l'appartement. Après avoir passé trois grandes pièces, il lui fit traverser un long corridor étroit et obscur ; ensuite ils descendirent un: petit escalier dérobé, et ils se trouvèrent sur une tercasse. Clara entendit là distinctement le mugissement des flots du Rhône trèsagité dans ce moment. — Je connais donc enfin, se ditelle intérieurement (car elle ne pouvait articuler une parole), Je connais donc le genre de mort qui m'est destiné ! On va me précipiter dans le fleuve ! . . . La lune, cachée par des nuages, ne donnait aucune clarté. Les sifflements du vent, le bruit tumultueux des flots, un tonnerre menaçant, roulant au loin sans intervalle, l'obscurité profonde, rendue plus frappante par les traits rapides de lumière qui de temps en temps semblaient embraser le rivage : tout, aux yeux de Clara, paraissait en harmonie avec l'horreur de ses pensées. Il lui semblait que la nature entière se révoltait contre un crime qui violait toutes ses lois. Tout à coup Friokmann s'arrêta, et d'une voix forte et ténébreuse, il dit en allemand cinq ou six mots qui furent répétés par les échos des deux rives. Une minute après, on entendit trois coups de sifflet ; et Prickmann, ouvrant une porte, se trouva sur le rivage. 11 fit encore une trentaine de pas en côtoyant le Rhône ; alors un éclair éblouissant découvrit à Clara un bateau tout près d'elle, dans lequel était un seul homme, enveloppé dans un manteau qui cachait entièrement sa figure. — C^est lui ! se dit Clara en frenàissant. Elle l'a vu ! elle l'a reconnu ! elle a déjà senti l'atteinte du coup mortel ! car elle pense qu'elle sera poignardée avant d'être plongée dans le fleuve. Ses cheveux se dressent sur sa tête . . . Frickmann la remet mourante dans les bras de cat homme, et s'éloigne aussitôt avec rapidité. Clara, immobile et glacée, ferme

volontairement les yeux, afin de ne pas même entrevoir encore une fois Passassin. Son cœur flétri n'a plus la force de palpiter : elle ne respire plus, mais elle a conservé le sentiment et la connaissance. Elle reste ainsi suspendu un instant entre la vie et la mort . . . Tout à coup, ô surprise, ô saisissement inexprimable! elle sent les bras qui la soutiennent la presser doucement, elle entend soupirer et gémir. Ce n'est point une erreur . . . ^on répand des larmes ! . . . Dieu ! le meurtrier de Jules, le père dénaturé qui sacrifia sa fille, serait-il capable d'un mouvement de piété? La nature outragée reprend-elle ses droits et va-t-elle triompher de tant de barbarie? Ces étranges idées, loin de ranimer Clara, lui causèrent une nouvelle sorte d'effroi. Si la cruauté l'emporte, ce combat aura seulement prolongé son supplice; si la compassion est la plus forte, quelle scène va suivre ces moment^ pleins d'horreur! Comment recevoir les embrassements de ce père inhumain? Clue ferait-on de son inconcevable et tardive tendresse ? . . . Comment baiser cette main homicide ? Comment reprendre même l'ombre du respect filial ? . . . Toutes ces pensées s'offrent rapidement à l'imagination de Clara, et l'appareil d'une mort effroyable ne lui parut pas plus terrible.

Cependant les nuages qui dérobaient la clarté de la lune se dissipent, on voit renaître le jour le plus doux, le vent s'apaise, le violent balancement du bateau attaché sur la rive se modère ; dans cet instant, les bras qui soutiennent Clara la soulèvent et la posent assise sur un banc, et elle se trouve vis-à-vis l'objet d'une si douloureuse terreur ; la lune éclairait son visage baigné de larmes . . . Clara lève sur lui avec épouvante un œil ' sombre et timide ; mais à peine l'a-t-elle aperçu, qu'elle reprend toutes ses facultés, toute sa sensibilité ; et se pro • 8*

stemant, elle s'écrie, avec un transport impossible à décrire : — O mon libérateur ! . . . Elle reconnaît enfin son vénérable ami, elle embrasse les genoux du père Arsène. — Ma fille, lui dit-il, c'est Dieu qu'il faut remercier ; c'est lui qui vous sauve, c'est lui qui daigne calmer cette effrayante tempête, afin que vous ne soyez point engloutie dans les flots, car vous n'aurez, pour vous conduire pendant plus de cinq heures sur ce dangereux fleuve, que le faible bras d'un vieillard ; mais Dieu, protecteur de l'innocence, va guider cette frêle nacelle, ne craignons rien . . . Un enfant et un vieillard, qui se livrent à la Providence, ne seront point abandonnés sur les ondes. C'est à l'impie de trembler sur le vaisseau le plus solide et le mieux construit, un abîme est sous ses pieds. Mais nous, qui n'attendons rien de notre force et de notre industrie, nous voguerons avec sécurité sous la garde du Très-Haut . . . Voyez, ma fille^ voyez ces nuages s'abaisser, se découvrir vers l'horizon, et découvrir ce ciel d'azur. On n'entend plus le tonnerre, on ne sent plus qu'une douce fraîcheur. Jouissons avec reconnaissance de ce calme subit; adorons celui qui commande aux étéments . . . Ainsi qu'il dissipe les tempêtes des ondes et des airs, il peut, ma fille, faire succéder aux orages de la vie des jours purs et sereins. Clara écoutait avec ravissement, elle ne pouvait se rassasier du plaisir de le revoir ; elle venait de passer subitement d'une horrible agitation et du comble de la terreur à la douce sécurité et au repos le plus parfait ; elle savourait avec délices le bonheur de cette révolution, aussi miraculeuse qu'inopinée. — Mon père, dit-elle, en pressant dans ses mains les mains tremblantes du pieux vieillard, c'est votre sainteté qui fait mon salut, le ciel veille sur l'infortunée que vous protégez. Ah ! malgré mon scwrt

déplorable, vous me rattachez à cette vie si souvent menacée que je vous dois ! Vous venez de me faire connaître que mon cœur peut encore éprouver toutes les émotions et tous les transports de la joie la plus vive et la plus pure. Oui, je pourrai du moins désormais me rappeler un souvenir ravissant, celui où jetant les yeux sur vous, dans cette nuit mémorable, j'ai reconnu vos traits vénérables et chéris !• Allons, mon père, laissonsnous aller au cours de ce fleuve ; les ondes nous porteront vers une rive heureuse, où nous trouverons un asile paisible! — Oui, ma fille, reprit le père Arsène, je l'ai -déjà choisi pour vous, dans ma pensée, cet asile, et Vous y jouirez d'une parfaite tranquillité : vous saurez tout demain, maintenant ne songeons qu'à notre navigation.

A ces mots, le père Arsène fit asseoir Clara sur de la paille fraîche, étendue dans le bateau ; elle appuya sa tête sur la planche qui servait de banc, car elle était si faible qu'elle ne pouvait se soutenir, duand elle fut ainsi couchée, le père Arsène détacha le bateau et se mit à voguer ,• mais, au bout d'une heure, les forces épuisées du vieillard ne lui permirent plus de ramer ; il fut obligé de suivre le conseil de Clara ; il laissa flotter le bateau, que le vent et le courant dirigeaient naturellement vers le lieu où il voulait aller. Il leva au ciel ses mains défeillantes qui ne pouvaient plus qu'implorer l'Éternel! — Grand Dieu ! dit-il, je remets cette enfant dans vos bras paternels. . . Après avoir dit ces paroles, plein de confiance, il se leva ; et, s'appuyant sur les deux rames, il se tint debout, afin de surveiller mieux la marche du bateau ; il contemplait alternativement et les cieux parsemés d'étoiles, et Clara dont toute l'attitude exprimait le plus doux repos. En efiet, après tout ce qu'elle avait souffert, après avoir été durant six mortels jours prisonnière

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