‹ Le siége de La RochelleChapitre 6 sur 11 · LE SI£Q · texte numérisé non relu

LE SI£Q

pensées ! . . . Et tout à coup Clara jetant ses deux bras autour du cou de Rosenberg : — Je puis donc enfin parler, dit-elle ; mon père, ne rougissez plus de votre fille ; Valmore ! écoutez-moi. Pour ne pas dénoncer le monstre que j'ai cru mon père ... — Ciel ! s'écrièrent à la fois Valmore et Rosenberg, c'est lui qui fut le meurtrier? — Oui, c'est lui... A ces mots', Valmore s'élance vers elle^ et tombe évanoui à ses pieds. — Gloire de ma vie! s'écria Rosenberg. — Ah! secourons Valmore, dit Clara. Le duc de Rohan, spectateur de cette scène, en fut si profondément touché, qu'il ne s'y crut point étranger ; il embrassait Rosenberg, il félicitait Clara avec enthousiasme, il prodiguait ses soins à Valmore ; ce dernier reprit enfin l'usage de ses sens, sa bouche aussitôt appela Clara ; il voulait encore se prosterner à ses pieds. — Je dois y mourir, lui disait-il en versant un torrent de larmes. Retrouver Clara, nonseulement innocente, mais encore embellie par tout ce que le^hialheur et la vertu peuvent offrir de plus touchant et de plus héroïque, c'était, pour lui, sortir d'un abime ténébreux, revoir la lumière et reprendre la vie. Néanmoins ce bonheur, qui paraissait surpasser ses forcés, était cruellement troublé par les remords cuisants de son afiTreuse erreur et par le souvenir de Jules. Un grand bonheur, loin de consoler tout à coup d'une véritable peine de l'âme, semble au contraire en ranimer l'amertume ; le cœur est si ambitieux, que ce qu'il acquiert lui fait mieux sentir encore ce qui lui manque. Pour Clara elle éprouva surtout dans ces premiers moments le pressant besoin de se justifier sur quelques points qui paraissaient inexplicables. En vain on lui répéta qu'un seul mot* avait tout expliqué, que d'ailleurs le scélérat, dans son premier mouvement de surprise,

s'était trahi lui-même en criant qu'il était perdu, et en prenant la fuite ; Clara insista avec force : Valmore allait la quitter, elle ne voulait point lui laisser d'énigmes à débrouiller. Elle le conjura de souffrir qu'elle rouvrit un instant toutes les blessures de son cœur j et elle expliqua rapidement en^ peu de mots comment les instruments du crime s'étaient trouvés entre ses mains, et comment, cachée sous la table, elle n'avait connu le meurtre qu'çn recevant sur sa robe le poignard teint de sang. Pendant cet affreux récit, Valmore, qu'elle n'osait regarder, Valmore pâle et tremblant de douleur et de rage contre l'assassin, était retenu par le duc et par Rosenberg ; car plus d'une fois sa tête défaillante tomba sur l'épaule de l'un ou de l'autre : il se retraçait en même temps et la mort , tragique de son fils, et les outrages, l'ignominie dont il avait accablé l'innocente et malheureuse Clara. Une sueur froide inondait son visage ; et le bonheur de pouvoir admirer Clara avec enthousiasme cédait dans son âme à l'horreur des remords de l'avoir haïe et persécutée. — O la plus noble, la plus généreuse des créatures humaines ! s'écria-t-il, ô Clara! que je suis indigne des sentiments que vous me conservez! Votre vertu sublime fait tout mon orgueil, et cependant elle me flétrit, elle imprime sur ma vie une tache ineffaçable ; j'aurais dû tout deviner. 4- Non, non, dit le comte, vous trouverez toujours votre excuse dans des apparences tellement inouïes qu'elles ont pu même abuser un père ! . . . Valmore, poursuivit-il, nous allons nous séparer ; des affaires politiques nous divisent momentanément, et l'honneur va nous forcer de prendre encore les armes l'un contre l'autre. Mais la main de Clara vous appartient ; ma fille est à vous, elle sera l'épouse de Valmore, recevez-en ma parole. A ces 23*

mots, Valmore, inondé de pleurs, se jette aux genoux de Clara pour recevoir sa main, que Rosenberg lui présente. — En présence de cet illustre témoin, poursuivit le comte, en montrant le duc de Rohan, je vous unis tous deux. Et ne croyez pas, Valmore, que cette vierge si pure, que cette héroïne soit le fruit d'un commerce criminel ; je suis secrètement marié depuis vingt ans ... Ce mot, qui ne laissait plus de doutes à Clara sur sa mère, acheva de mettre le comble à son bonheur. Dans ce moment parut celui dont elle désirait vivement la présence : le père Arsène entra dans la cellule. Dès le premier instant d'une si merveilleuse révolution dans son sort, Clara avait demandé avec instance le père Arsène ; et le duc, qui connaissait depuis longtemps ses sentiments pour ce respectable religieux, l'avait envoyé chercher. Aussitôt qu'elle l'aperçut, elle courut à lui en s'écriant : — Montalban n'est point mon père ! et j'ai pu me justifier. Et, prenant par la main le père Arsène pour le présenter à Rosenberg et à Valmore : — Voilà, leur dit-elle, celui qui fut à la fois le seul confident de mon innocence, mon généreux protecteur, mon unique appui, mon guide et mon libérateur. I^ père Arsène fut accueilli avec toute la reconnaissance et toute la sen* sibilité que devaient inspirer ces paroles. La joie de ce bon religieux fut aussi touchante que sincère. Il remer^ ciait, en pleurant, la Providence ; il contemplait Clara avec délices, mais il montra peu d'étonnement. — J'ai toujours pensé, dit-il, que Dieu récompenserait d'une manière éclatante une telle conduite. Ma fille, poursuivit-il. Vous avez dignement soutenu l'injustice et le malheur, puissiez-vous supporter de même l'épreuve des louanges et de la prospérité !

Valmore, avant de s'arracher de cette cellule où son

sort venait de changer et de se fixer, se retourna vers le duc c|e Rohan. — J'ose avec confiance, lui dit-il, vous demander justice contre le scélérat, meurtrier de mon fils et persécuteur atroce .de la vertu. Ce monstre infernal, assassin d'un enfant, voulut sacrifier encore la victime qui s'immolait pour lui. Il m'associa à ses fureurs, il m'a souillé de son crime ; j'ai fait traîner Clara à l'échafaud ! . . . — Mais vous l'en avez fait arracher, interrompit Clara. Ah ! Valmore, poursuivit-elle, oublierez-vous que, pendant quinze ans j'ai donné le nom de mon père à ce misérable ? — Dans ce jour de joie et de bonheur, dit le père Arsène, remettez au ciel le soin de votre vengeance, ou plutôt priez-le d'en adoucir la juste rigueur. Le triomphe de Clara ne vous répond-il pas de la punition de Montalban? — Et celui qui vous parle en sa faveur, interrompit Clara, fut plongé par lui dans un cachot, et chargé de fers comme le plus vil scélérat. — O digne protecteur de Clara ! s'écria Valmore ; et vous, ma céleste amie, vous, mon épouse, n'avez-vous pas à jamais le droit de régler tous les mouvements de mon x;œar ? — Non, non, dit le duc de Rohan, de tels forfaits ne peuvent rester impunis: la société entière en demande vengeance, elle doit l'obtenir. Mais il faut nous séparer : partez, Valmore, Rosenberg et moi nous vous répondrons de la sûreté de votre épouse. Montrer pour elle l'intérêt et l'admiration qu'elle inspire, c'est s'honorer soi-même. Ici Rosenberg prit la parole pour demander le secret sur la naissance de Clara. — Je déclarerai, dit-il, qu'elle est ma fille, à mon retour en Allemagne. D'ici là, nous dirons seulement qu'on a découvert que Montalban n'est point son père : que ce monstre a fait lui-même l'aveu de son crime, et nous remplirons toutes les gazettes des détails

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qui justifient Clara; ensuite je la conduirai à la cour de l'électeur de * * *, et là je déclarerai là vérité tout entière.

Le duc de Rohan, le père Arsène et Valmore promirent à Rosenberg le secret le plus inviolable. Clara, qui désirait voir son père tous les jours, demanda que la prieure des Ursulines fût mise dans cette confidence, et Rosenbei^ y consentit.

Valmore, entraîné par le duc de Rohan et par le père Arsène, se sépara enfin de Clara, et retourna à l^armée royale. Rosenberg resta seul avec sa fille une demiheure, pour essuyer les pleurs que le départ de Valmore lui faisait répandre. Dans cet entretien, Clara supplia son père de lui expliquer l'énigme inconcevable de sa disgrâce et de l'indignation subite de la princesse contre elle. — Tout vous sera dévoilé, répondit le comte ; maintenant qu'il vous suffise de savoir que sa colère était fondée sur une erreur, et qu'elle est déjà désabusée. Clara n'insista point, et le comte la quitta en promettant de revenir le soir dans l'appartement de la prieure, que Clara devait prévenir.

Lorsque Clara se trouva seule, avec quels transports elle remercia Dieu d'un changement si soudain et si merveilleux dans sa destinée! Ce nom de Clara si souillé, si flétri, non-seulement reprenait toute sa pureté, mais il allait devenir aussi illustre qu'il avait été déshonoré ! Elle ne soupirait qu'après la retraite ; elle était bien sûre que Valmore lui permettrait de ne jamais paraître à la cour et dans le monde ; mais elle estimait de la gloire ce qu'elle a de plus doux, le bonheur d'honorer par sa réputation les auteurs de ses jours et le choix d'un époux. Enfin le ciel lui avait donné les parents que son cœur avait choisis de préférence à tous

les autres : un père qu'elle admirait, luic mère qu'elle adorait ! et Valmore allait devenir son époux ! Valmore connaissait toute son innocence ! Tant de maux, une erreur si funeste n'avaient servi qu'à la rendre plus intéressante aux yeux de Valmore, et qu'à mériter mieux son estime et sa tendresse ! Avec quel ravissement et quelle gratitude elle se rappelait ce pressentiment heureux qui, dans la chapelle de l'ermitage, lui annonça de si nobles destinées. Et le résultat de ses pensées fut de former pour l'avenir leS projets les plus touchants et les résolutions les plus vertueuses.

Le comte revint à six heures du soir : la prieure le laissa tête à tête avec sa fille dans un cabinet* reculé de son logement ; et là Rosenberg serrant les mains de Clara dans les siennes: — Ma fille, lui dit-il, en vous rappelant la ressemblance qui causa tant d'étonnement à la cour de l'électeur, vous pourriez deviner quelle est votre mère. A ces mots, Clara rougit et ses yeux se remplirent de larmes ; il lui en coûtait de cacher quelque chose à son père, et elle ne voulait pas avouer qu'Euphémie lui eût confié son secret. — Oui, ma fille, poursuivit le comte, la princesse Euphémie, mon épouse, est votre mère. — Ah ! Dieu ! dit Clara, rien ne manque donc à mon bonheur! — Ma chère Clara, reprit Rosenberg avec attendrissement, quelle sera sa joie quand je vous remettrai dans ses bras ! Vous avez ses traits, sa douceur, sa sensibilité ; mais vous avez aussi l'élévation d'àme de votre père. . . En parlant ainsi, le comte la contemplait avec orgueil et ravissement, en songeant que cette jeune personne si vertueuse, si courageuse, que cette héroïne était sa fille. — Maintenant, poursuivit-il, je dois vous rendre compte de tout ce qui vous touche, et de ma condiite relativement à vous. Écoutez-moi, ce récit ne sert pai* long.

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" Ayant épousé secrètement la princesse, les plus puissants intérêts m*obligaient à cacher cet hymen. La princesse, douée de toutes les qualités qui peuvent rendre une femme et respectable et chère, est capable d'une très-grande discrétion ; mais elle ne l'est pas de modérer une sensibilité qui nous aurait perdus Tun et l'autre, si je n'avais pas eu constamment une prudence qui m'a souvent, à ses yeux, donné l'air de la dureté. J'étais certain qu'elle serait de toutes les mères la plus tendre et la plus passionnée, et que ce sentiment, en lui faisant faire les imprudences les plus dangereuses, deviendrait entre nous un sujet éternel de division, et, par conséquent, une source inépuisable de contrariétés et de douleurs pour elle. Aussitôt que je la vis prête à devenir mère, je formai donc le dessein de lui dérober notre enfant, de lui ravir pour un temps toutes les douceurs de la maternité, afin de pouvoir un jour les lui rendre sans danger pour elle et pour moi. Il me fallait un confident. Il y avait alors à la cour un étranger français, plus âgé que moi de six ou sept ans, avec lequel je n'avais aucune liaison apparente, mais qui m'avait utilement servi en secret dans plusieurs affaires épineuses et difiiciles. Je lui connaissais une extrême discrétion, une grande activité, l'esprit le plus inventif et le plus fertile en stratagèmes. Il ne m'inspirait pas une confiance d'estime ; mais je croyais lui devoir de la reconnaissance. Je lui trouvais un esprit supérieur : car j'étais dans cet âge où tout intrigant qui n'est pas un sot parait un homme de génie, parce qu'on n'est pas dans le se.cret des moyens honteux et coupables qu'il emploie pour réussir. Cet homme était Montalban. duoique je lui supposasse un grand attachement pour moi, je ne lui fis qu'une demi-confidence« J'ai toujours eu pour maxime

qu'il ne faut dévoiler de son secret que ce qu'il est utile

et nécessaire d'en dire. D'ailleurs la moitié du mien ne

m'appartenait pas ; je devais le cacher. Je ne parlai

point de mon mariage, je ne. nommai point la mère ; et

comme on me croyait amoureux d'une autre, Montalban,

à cette égard, n'eut pas le moindre soupçon de la vérité.

Je lui demandai de me donner les moyens de soustraire

cet enfant prêt à naître ; il me proposa de le faire passer

pour le sien tout le temps que je voudrais, et il inventa

pour cela un plan ingénieux et compliqué, qui donnait

à cette supercherie toute la vraisemblance désirable, et

qui mettait mon secret en parfaite sûreté. Je reconnus

CjB service que me rendait Montalban, en lui faisant avoir

une place lucrative qui aurait fait la fortune de tout

autre.

^* Aussitôt après votre naissance, je m'emparai de vous, je vous enveloppai dans mon manteau, et, vous arrachant aux caresses maternelles, je vous emportai. La sage» femme, par mon ordre, avait dit à la princesse qu'elle avait mis au jour un garçon ; car, sachant qu'Euphémie désirait une fille de préférence, je la trompai encore a cet égard, afin de diminuer un peu l'amertume des regrets que je lui préparais. Au bout de dix ou douze jours, on lui annonça que cet enfant n'existait plus. — Ah ! mon père, interrompit Clara, que nous lui devons de dédommagements pour cette cruelle tromperie, qui lui aura coûté tant de pleurs ! .. . — Elle les trouvera tous en sachant qu'Olympe est sa fille, répondit le comte; et croyez que, sans cette artifice, qui m'a beaucoup coûté, elle aurait été bien plus à plaindre. Ce fut surtout l'intérêt de son repos qui m'mspira cette conduite ; et voilà, pousuivit-il en souriant, ce que les femmes ne sauraient comprendre. Elles appellent cruauté des précautions et

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des mesures sévères que leur imprudence et leur faiblesse rendent indispensables. Mais désormais je n'aurai plus rien de caché pour votre mère et pour vous. . ." Clara, pour toute réponse, baisa .le main de son père, qui, reprenant son récit : — *• Vous fûtes mise en nourrice, dit-il, à quelques milles de Niémen. J'allai plusieurs fois avec Montalban vous y voir sans être connu. Je sentis dès lors que je vous aimerais avec passion; que, si près de vous, je ne pourrais me priver du plaisir de vous voir ; et je pris le courageux parti de vous envoyer en France, où je pensais que vous seriez mieux élevée qu'en Allemagne. Vous aviez deux ans ((aand on vous conduisit en France, dans un couvent de Picardie, sous la garde d'une excellente gouvernante qui ne m'avait jamais vu, et qui vous croyait, ainsi que tout le monde, fille de Montalban. Je voulus vous revoir avant votre départ ; cette entrevue se fit dans le cabinet de Montalban et en sa présence. Je vous trouvai embellie et si charmante que je fus tenté de vous porter dans les bras de votre mère ; mais je renonçai promptement à cette idée, en songeant que je vous éloignais, surtout parce que je n'osais compter sur ma propre prudence. Je vous donnai beaucoup de joujoux, et je vous demandai si vous m'aimiez autant que Montalban. A cette question, vous me regardâtes fixement en silence; ensuite vous vous jetâtes dans mes bras en pleurant, non comme un enfant, mais avec cette expression de douceur et de douleur profonde qui est particulière à votre mère : vous lui rassembliez d'une manière frappante dans ce moment. Je vous confie, ma fille, que cette petite scène me fit une impression dont le temps n'a jamais effacé le souvenir. En vous quittant, je passai à votre cou une chaîne à ^quelle était attaché un cœur d'or émaillé, contenant

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des cheveux de votre mère, mon nom de baptême et le sien gravés. . ." Ici Clara intenompit encore son père, en tirant de sou sein cette chaîne qu'elle lui montra. Le comte fut vivement attendri en revoyant ce premier don d'Euphémie, ce gage d'amour et de tendresse paternelle. — "Ma fille, dit-il, je ne vous recommande pas de le conserver toujours; le seul instinct de la nature vous Pa fait garder, la piété filiale y trouvera plus de prix encore.

" Lorsque vous fûtes partie, je reçus régulièrement de vos nouvelles par Montalban ; et par la suite, les affaires, la guerre et Pambition n'ont jamais pu vous écarter de mon souvenir. Vous aviez onze ans lorsque l'électeur m'envoya en France ; je briguai cette commission, surtout pour satisfaire le désir passioné que j'avais de vous revoir. Mais je ne voulais point être remarqué de vous, et j'avais imaginé, à cet égard, plusieurs moyens qui, par l'événement, devinrent inutiles. Après avoir passé dix-huit mois à Paris, il me fut enfin possible de m'échapper. Je partis pour me rendre à l'abbaye d'Origny, où vous étiez alors. J'arrivai la veille d'une grande fête, et j'appris que le lendemain une partie des pensionnaires de l'abbaye devaient faire leur première communion. Le lendemain matin, j'étais dans l'église extérieure avant que la grand'raesse fût commencée. Je me plaçai trèsprès, et vis-à-vis la grille qui séparait l'église où j'étais de celle des religieuses. Un rideau noir était tiré derrière la grille ; mais lorsqu'il fut ouvert, un peu avant la communion, je vis les religieuses avec leurs voiles baissés ; et les jeunes communiantes vêtues de blanc, rangées au milieu du chœur. Je vous cherchai des yeux dans cette troupe innocente, mais vous étiez cachée par vos compagnes. Elles chantèrent le Veni Creator. J'étais certain que, parmi ces jeunes et touchantes voix,

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j'entendais la vôtre ; il me semblait que j'en distinguais les doux accents. . . Après avoir chanté l'hymne, les jeunes personnes se mirent en file et s'approchèrent de la sainte table. On ouvrit une porte de la grille pour les communier l'une après l'autre. A la suite de la cinquième communiante, s'avança doucement une figure angélique, plus jeune et plus petite que toutes les autres. Machinalement je m'approchai plus près encore, j'étais à côté du prêtre. Je n'hésitai point à vous reconnaître ; votre ressemblance avec Euphémie, et le trouble de mon cœur, ne pouvaient me laisser le moindre doute. Je vous voyais, ma fille, je vous contemplais avec ravissement ; et votre profond recueillement me donnait la certitude que je sortirais de l'église sans avoir été aperçu de vous.

" J'emportai de l'abbaye d'Origny un souvenir ineffaçable qui ne me quitta plus. Avant de partir de ce lieu, j'éprouvai le désir irrésistible d'écrire à votre mère, et cette lettre est la seule qu'elle ait reçue de moi depuis notre mariage. Depuis ce jour, sans cesse occupé de rous, je formai successivement pour votre établissement :iiille projets divers, duelques années après, j'aurais pu déclarer mon mariage à l'électeur et obtenir son consentement ; votre intérêt demandait de moi cette démarche ; et ce fut précisément ce qui m'empêcha de la faire. C'était déjà beaucoup de révéler à mon maître et à mon bienfaiteur que je le trompais depuis seize ans ; et il me parut si indigne de mon caractère de ne faire cet aveu tardif que par un motif d'intérêt, c'est-à-dire pour établir ma fille, que je pris l'irrévocable résolution de ne lui dévoiler ce mystère qu'après avoir fixé votre sort. Je fis céder mon ambition pour vous à ce sentiment d'honneur. D'ailleurs il m'eût été également pénible de ne

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v'Oiîs rendre à votre mjre qu'en lui demandant une dot IK)ur vous, et je trouvais de la douceur à disposer entièrement de vous. Je voulais tout sacrifier personnellement pour vous marier d'une manière qui ne fût pas indigne de votre naissance. J'en cherchais les moyens, quand Montalban, que de mauvaises affaires venaient d'obliger de quitter Allemagne, me manda qu'un des plus grands seigneurs de France était amoureux de vous et voulait vous épouser. Depuis que voits étiez entre les mains de ce scélérat, j'avais pris pour lui une véritable amitié. Cette liaison, qui fut toujours secrète, ne me donna jamais la possibilité d'étudier son caractère et de connaître sa conduite particulière, sur laquelle il jetait un voile impénétrable par un genre de vie très-obscure. Je savais seulement qu'il avait de mauvaises affaires et des dettes; et lorsqu'il me détailla tous les avantaiges de l'alliance de Valmore, sa haute naissance, son titre brillant, l'immense fortune dont il disposait, je désirai ce mariage, et d'autant plus, qu'on me mandait que vous le désiriez vous-même. J'avais écrit en France pour prendre làdessus quelques informations, qui se trouvèrent conformes à celles que nie donnait Montalban. Enfin je ne répugnais point à vous établir en France ; au contraire, le grand âge de l'électeur et sa santé délicate ne me permettaient pas l'espoir de Je conserver longtemps. Le prince héréditaire m'estime ; mais il a deux favoris qui occuperont certaiTiement, sous son règne, les premières places. Ainsi, sans borner mon ambition, je sentis qu'il fallait en changer la carrière. Je m'arrêtai à cet projet : vous marier en France, ensuite faire approuver mon mariage par l'électeur, et, après sa mort, entrer au service de France et venir avec votre mère m'y établir, certain qu'Euphémie serait heureuse en tout pays entre sa fille

et son époux. Je répondis donc à Montalban que l'alliance proposée me convenait sous tous les rapports, et je terminais ainsi ma lettre : ' Si cette affaire réussit, ou tel autre mariage réunissant les mêmes avantages, mérite personnel, illustre naissance, grande fortune, dispositions favorables de ma fille, je m'engage, mon cher Montalban, à payer toutes vos dettes et à vous assurer une pension viagère de cinq cents ducats ; mais vous sentez qu'il me serait impossible de faire de telles choses, si vous ne pouviez procurer à ma fille qu'un établissement médiocre.' Je joignais à cette lettre l'acte en bonne forme, et signé de moi, qui contenait cet engagement conditionel. Voilà, ma fille, ce qui décida ce monstre à commettre le crime exécrable qui a causé tous nos maux. . . Il m'avait mandé que Valmorè vous épouserait sans dot, et je n'en étais pas moins décidé à vous eir donner une convenable. "Dans une seconde lettre, Montalban me mandait que la plus grande partie de la fortune de Valmore était substitué à son fils. Je répondis que, puisque vous aviez de l'inclination pour Valmore, je donnais mon consentement, quoique ce mariage ne fût plus, du côté de l'intérêt, un établissement avantageux pour vous, et je ne cachai point à Montalban que je ne ferais pas pour lui ce que j'avais promis dans la supposition que le superbe duché de ***" appartenait en propre à Valmore. Je fixai au premier octobre le jour de votre mariage. Je comptais tout confier à Euphémie, et,^ muni de son consentement, arriver au château de Valmore le jour de la signature du contrat, déclarer à Valmore le secret de votre naissance, et lui porter mes dons. Montalban fixa votre mariage à un jour beaucoup plus prochain, sachant bien que le crime qu'il méditait en retarderait la conclusion. Mais que devins-je, grand Dieu ! en apprenant, par un

courrier de Moiitalban, l'horrible événement. Toutes les preuves contre vous étaient si convaincantes, que le plus léger doute était impossible. J'envoyai un homme à Paris, dont tous les rapports furent conformes à ceux de Montalban. Je sus de plus que le poignard, instrument du crime, était de la même fabrique que l'une des armes blanches trouvées sur Pun des brigands de la forêt qui environne le château de Valmore ; cette fabrique est en Suisse, quoique la boîte qui tomba dans vos mains vînt de l'Allemagne. Telles furent les précautions et les combinaisons du meurtrier, que, si le hasard ne vous eût par rendue sa victime, jamais on n'aurait pu former contre lui un soupçon raisonnable. J'envoyai à ce monstre un don de quatre mille ducats ; ce n'était pas la moitié de la somme nécessaire pour payer ses dettes : il la garda pour se sauver, et ne paya rien. J'exigeai qu'il vous fit enfermer dans un couvent. Il me manda qu'on refusait de vous recevoir, et qu'il vous envoyait à Rosmal.

*« Au milieu de mon désespoir et de l'horreur que vous m'inspiriez, je n'étais pas insensible au courage étonnant que vous montrâtes en allant à l'échafaud. Je vous abhorrais, je vous regrettais, votre image me poursuivait partout ; je la retrouvais dans les traits de votre mère ; et l'objet même qui aurait dû me consoler aggravait encore des peines si déchirantes. Q,uand j'appris votre prétei.due mort, ma raison me dit que c'était un bonheur pour moi j et cependant je me trouvais plus malheureux encore. A présent vous pouvez concevoir ce que j'éprouvai en vous revoyant à Niémen ; je vous reconnus dans l'instant. Il y eut, dans ma surprise, de l'indignation, de la colère, de la terreur ; mais il y eut aussi quelque chose qui ressemblait à la joie. Vous viviez ! cette 24*

pensée a toujours trouvé dans le fond de mon cœur un sentiment paternel. Dans le rapide entretien que nous eûmes dans le jardin, mon trouble, soyez-en sûre, surpassa de beaucoup le vôtre ; mais comment dépeindraije celui que j'éprouvai dans la nuit qui précéda votre départ, et ce que j'ai souffert durant la scène inexplicable pour vous, qui vous causa tant de douleur ? . . ."

Ici le comte attendri, les yeux fixés sur Clara, sourit en voyant avec quel redoublement d'attention elle l'écoutait. — ** Je vais enfin, ma fille, poursuivit-il, satisfaire votre vive curiosité. Après vous avoir prescrit de partir avant le jour, je ne fus pas, malgré votre promesse, sans inquiétude sur votre obéissance. Je restai à Niémen. Je ne couchai point ; j'errai toute la nuit dans le parc. Je vous aperçus avec surprise à minuit ; vous teniez une lanterne : je vous suivis, je vous vis entrer dans la chapelle dont vous laissâtes la porte ouverte ; j'entendis votre prièi'e prononcée d'une voix entrecoupée : mes larmes coulèrent avec les vôtres: dn moins, cette prière filiale si touchante fut recueillie en silence par votre père. Cette action m'assurait que vous étiez décidée à partir, et je restai tranquillement dans les jardins jusqu'à sept heures du matin ; alors, vous supposant partie depuis longtemps, je me rendis chez la princesse. Q,uel fut mon étonnement quand je la trouvai dans vos bras ! Je pensai cependant que, dans l'état où était la princesse, vous n'aviez pu la quitter . . . Placé debout vis-à-vis de vous, j'aimais, malgré mon affreuse erreur, à vous contempler soutenant dans vos bras votre mère ; je vous regardais l'une et l'autre avec un douloureux attendrissement. Tout à coup, en vous penchant pour baiser la main d'Buphémie, le cœur d^or émaillé sur lequel sont tracés l'un des noms de la

princesse et le mien, c^ premier gage de sa tendresse que j'attachai dans votre enfance à votre cou, s'échappa de votre seiq, où vous l'aviez toujours tenu caché, sans doute . à cause du mystère des devises . . . Aussitôt Euphéniie l'aperçut, ne put le méconnaître, lut les deux noms, jeta les yeux sur moi, me vit pâlir, et s'arracha de vos bras ... — O ciel ! s'écria Clara ; elle a pu me soupçonner d'une intrigue criminelle avec son époux! — due peut-on opposer à un fait positif? répondit le comte ; elle reconnaissait ce premier don de son amour, elle avait lu nos noms ; elle me voyait pâle, déconcerté, tremblant ! Pouvait-elle avoir le moindre doute sur notre intelligence? — Oh! quelle destinée que la mienne! dit Clara ; quelles affreuses apparences doivent déposer contre moi pour me rendre un objet d'horreur aux yeux de toute ce que j'aime ! . . . Mais le ciel a daigné me justifier ; ces terribles souvenirs ne doivent plus m'inspirer qu'une profonde admiration pour les décrets éternels de la justice divine !

— " Vous concevez facilement, reprit le comte, quel fut l'excès de mon embarras, lorsque je me trouvai tête à tête avec la princesse ; l'inquiétude que vous me donniez mit le comble à mon trouble, car je sentais que si la princesse vous revoyait, si vous restiez ensemble seulement un quart d'heure, une explication entre vous serait inévitable. La princesse alors, guidée par son cœur, éclairée par votre ressemblance, aurait pu deviner que je l'avais trompée sur le sexe de son enfant, afin de lui mieux cacher son existence ; et en lui laissant reconnaître Olympe pour sa fille, n'eût-il pas fallu lui découvrir que cette infortunée était la criminelle Clara ? Cet aveu^terrible eût été pour Euphémie le coup mortel. Il fallait donc tout supporter et tout faire pour empêcher une si funeste reconnaissance.

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— " Aux reproches violent» d'Euphémie, je n'oppo sai qu'un morne silence : ce fut à ses yeux l'aveu positif d'un accusé convaincu. Dans son désespoir, elle formait mille projets bizarres, entre autres celui d'aller passer plusieurs mois à des eaux minérales à cent lieues de * * *. Alors je pris la parole : — Le temps, lui dis-je, éclaircira toutes choses ; et, en attendant, je vous exhorte à suivre ce dessein ; croyez-moi, allez, sans différer, en demander la permission à l'électeur, et moi j'obtiendrai celle de vous escorter et de vous suivre. Ces derniers mots lui causèrent la plus grande surprise. — Vous, Rosenberg ! s'écria-t-elle. — Oui, repris-je, et je vais en votre nom donner tous les ordres nécessaires. A ces mots, je sonnai : une de ses femmes vint ; je demandai ses voitures. Quand nous fûmes seuls : — Rosenberg, me dit-elle, vous me trompez, vous ne viendrez point avec moi. — Rien dans l'univers, lui répondis-je, ne m'empêchera de vous suivre. Euphémie ne répliqua rien, et fondit en larmes. Au bout de quelques minutes, elle demanda ce que vous deviendriez. Je répondis qu'il fallait le jour même vous renvoyer eu France, et que je me chargeais de tout. La princesse, inondée de pleurs, vous écrivit ; ensuite elle monta en voiture et partit pour la cour. Elle dit à l'électeur qu'Olympe avait reçu des lettres de France qui la rappelaient dans sa patrie, et qu'elle avait voulu partir. La princesse ajouta que ce départ- lui causait un violent chagrin ; elle demanda d'aller aux eaux de Pyrmont pour se distraire. L'électeur y consentit. Il me fut facile de la suivre, car l'électeur parut le désirer, et je partis en même temps. J'étais dans ma voiture, je suivais la sienne, et durant tout le voyage j'évitai de nie trouva tête à tête avec elle. L'état de sa santé nous forçait de voyager à

petites journées. La princesse paraissait extrêmement abattue et souflfrante : néanmoins je remarquais qu'elle me savait un gré infini de l'accompagner.

'" Arrivés à Pyrmont, je lui rendis les. soins les plus assidus, mais en évitant toujours de me trouver seul avec elle. Au bout de deux ou trois jours, elle m'écrivit pour me demander un entretien particulier. Je lui repondis que je le désirais aussi, mais que je voulais attendre que sa santé fût un peu fortifiée. Huit jours après, je me rendis un matin chez la princesse : elle était seule, et elle rougit en m'apercevant ; elle éprouvait d'avance le plus mortel embarras d'une explication qu'elle supposait devoir être accablante pour moi. Elle rougissait de mes torts et de ma honte. Je me plaçai sûr un sofa à côté d'elle. Mon maintien tranquille et -sévère la surprit. — Vous avez à me parler, lui disrje ; que voulez-vous me dire ? A cette question, Euphémie étonnée, interdite, fut un moment sans répondre ; enfin reprenant la parole ; — Ah ! Rosenberg, dit-elle, je voulais vous dire que je vous pardonne ... et ses pleurs coulèrent. — Euphémie, repris-je, vous avez eu le temps de réfléchir à cette étrange aventure, et vous persistez à me croire capable de la plus infâme séduction. — Je n'accuse, répondit-elle, ni vos mœurs, ni celles de cette jeune personne ; je n'ai jamais pensé un seul instant que vous ayez voulu déshonorer celle que j'aimais, que je regardais comme ma fille ; je veux même croire que le mot d'amour ne fut jamais prononcé entre vous ; mais vous vous aimiez ; vous m'avez trompée, vous m'avez trahie ; vous lui avez donné, elle a reçu ce premier gage de ma tendresse ; ce don de votre main ne put être offert que comme un sacrifice, et elle Taccepta ! . . . — S'il en était ainsi, interrompis-je, elle serait la plus ingrate et la plus

LE SIEOB

TÎle démontes les créatures, et je serais un monstre. . . — Comment, pouvez- vous nier ? . . . — Euphémie ! vous me connaissez depuis vingt ans ; avez-vous jamais vu dans mon caractère de la bassesse et de la duplicité P-r-Yous êtes généreux, vous avez des principes, je le sais ; mais une grande passion. . . — Dans les jours de notre jeunesse, ma passion pour vous ne m'aurait jamais fait faire une action infâme, vous n'en doutez pas ; et vous croyez qu'une enfant m'a rendu tout à coup à quarante-six ans un suborneur, un fourbe, un scélérat ? — Ah ! je me perds dans mes pensées ! ... Oh ! croyez que ma tendresse pour vous et pour elle a déjà épuisé toutes les conjectures qui pouvaient, sinon vous justifier, du moins vous rendre excusable. — Vous devez davantage, Euphémie, à l'homme honoré de votre choix, à votre époux, après vingt années d'une, union qui a dû vous faire connaître sa probité. Malgré les apparences qui le condamnent, vous devez le croire un honnête honmie. — Hélas! ce ne sont point des apparences, c'est un fait. . . — Ecoutez-moi ; je jure par tout ce qu'il y a de plus sacré qu'il n'y eut jamais entre cette infortunée et moi la moindre intelligence ; au contraire, elle me craint, et l'espèce de sentiment qu'elle m'inspire est tout à fait opposé à l'amour. Je pourrais d'un mot me justifier pleinement. Je le ferai, si vous l'exigez : à l'instant même tout vous sera dévoilé : mais ce secret n'est pas entièrement le mien, et vous m'affligerez mortellement en me forçant de vous le révéler. Parlez, le voulez-vous ? — Non, j'aime mieux te croire sans preuve : ta parole les vaut toutes. A ces mots, je tombai à ses pieds : — Généreuse Euphémie, lui dis-je, vous venez d'ajouter un nouveau lien aux nœuds sacrés qui m'unissent à vous. . . — Ah! que je suis heureuse! s'écria-t-elle. Mais Olympe est

innocente; qu'elle revienne.. . . — Non, son destin l'ap^ pelle ailleurs. Tout ce que je puis vous découvrir, c'est que le hasard m'a mis dans la confidence de sa situation extraordinaire, et malgré elle ; et il me sera facile de vous prouver qu'avant la scène qui vous a si cruellement abusée, je l'avais décidée dans un entretien de dix minutes (le seul que j'aie eu avec elle) à retourner sans délai dans sa patrie. — Il suffit. J'aime à croire sur ta parole un mystère incompréhensible.

" Cette conversation, qui fut très-prolongée, dissipa sans retour les soupçons outrageants d'Euphémie, mais lui laissa une ardente curiosité, elle tâchait vainement de deviner ce qui avait pu produire une chose inexplicable pour elle : plus d'une fois elle essaya de me questionner à cet égard ; je l'arrêtais toujours en lui disant : — Vous repentez-vous de votre confiance ? voulez-vous tout savoir? Elle cessa enfin de m'en parler. Je la récompensai de cette générosité par une conduite qui, de cet instant, ne s'est jamais démentie : non-seulement je lui rendais les plus tendres soins, et je lui montrais (à l'exception d'un seul point) une confiance parfaite, mais je lui écrivais souvent des petits billets, et c'est ce qu'elle n'avait jamais obtenu de moi, même dans les premières années de notre union. Cette conduite la rendait heureuse : cependant elle ne se consolait pas de vous avoir perdue. Je lui savais gré des pleurs que vous lui faisiez répandre, et de son instinct maternel. Quand je la voyais s'affliger en pensant à vous, je me trouvais dans une si parfaite harmonie avec elle ! . . . Elle voulut absolument vous écrire pour vous mander que vous étiez justifiée, et pour vous conjurer de revenir, ne fût-ce que pour quelques mois. Sa lettre, qu'elle me montra, contenait des explications qui auraient pu vous éclairer sur

nos rapports mutuels. Je persuadai à la princesse que j'ignorais entièrement dans quel lieu de la France vous étiez. La veuve Marcelle, qu'elle envoya chercher, lui dit qu'elle n'en savait pas davantage ; mais elle se chargea de faire parvenir la lettre au père Arsène. Je fis arrêter à la poste cette lettre, qui me fut remise, et que je brûlait

"J'attendis avec impatience, et je vis revenir avec émotion l'homme qui vous avait conduite à La Rochelle. Je fus très-frappé de la noblesse avec laquelle vous me renvoyâtes l'argent qu'on vous avait remis de ma part : vous étiez pour moi un être inexplicable. O ma fille ! ajouta le comte en terminant ce récit, puisque alors même je sentais malgré moi que j'étais votre père, jugez de la tendresse inexprimable que j'ai maintenant pour vous ! . . . " — Ah ! mon père, reprit Clara, puis-je ne la pas connaître quand vous avez si généreusement reconnu pour votre fille une infortunée âétrie par le plus horrible déshonneur, parce que vous avez vu qu'elle retombait avec désespoir sous l'autorité de celui qui voulait s'emparer d'elle ? Rappelez-vous toujours que je n'ai point balancé à m'immoler pour l'homme vil et barbare auquel je croyais devoir la vie ,* et jugez ainsi du sentiment que je dois avoir pour le noble auteur de mes jours !

Le comte ne se lassait point d'écouter et de regarder cette fille si chérie. Il fut convenu entre eux que, ne pouvant être plus décemment que dans ce couvent, elle y resterait jusqu'à la fin du siège, et qu'ensuite il la conduirait en Allemagne, où Valmore viendrait les rejoindre pour l'épouser. Après avoir fait mille projets pour l'avenir, le comte la quitta, aussi charmé de son esprit qu'il était touché et enorgueilli de sa sensibilité, de son généreux caractère et de toutes ses vertus.

Digitizecf

Clara se coucha, mais ne trouva point le repos dont elle avait tant besoin, après avoir éprouvé des secousses et des émotions si violentes. La guerre durait toujours ; et ses inquiétudes pour son père et pour Valmore ne lui permettaient pas de sentir tout son bonheur. On n'envisage qu'en tremblant et avec un sentiment douloureux une perspective heureuse, quand on ne la voit qu'à travers des dangers présents et inévitables.

Clara ne dormit point, et le matin en se levant elle se trouva mal. Elle avait de la fièvre : néanmoins, pour ne pas inquiéter son père, elle ne se plaignit point, et supporta deux jours, sans eu parler, cet état de malaise. Mais le troisième jour la fièvre devint si forte, qu'elle fut obligée de se mettre au lit et d'appeler un médecin. Le comte éprouva une inquiétude d'autant plus cruelle, que, ne voulant point encore se déclarer son père, il ne pouvait la soigner et lui servir de garde ; d'ailleurs, les soins de la guerre l'occupaient une partie du jour ; mais le père Arsène allait soir et matin lui donner de ses nouvelles. Tout le monde dans la ville prenait le plus vif intérêt à la santé de Clara, car on savait universellement son histoire répandue par le duc de Rohan, confirmée par la disparition de Montalban, et détaillée dans toutes les gazettes. Clara innocente était devenue l'objet de l'admiration publique. Le duc, décidé à livrer Montalban à la rigueur des lois, avait donné l'ordre de l'arrêter ; mais on l'avait cherché vainement.

Vis-à-vis le couvent des Ursulines, vivait une vieille et vertueuse dame catholique, nommée la marquise de * * *. Sa conduite avait toujours été si exemplaire, son immense charité si connue, que l'amour des pauvres pour elle et l'estime publique l'avaient préservée jus-

qa'alors des fureurs de parti. D'ailleurs, ne se mêlant de rien, vivant dans la plus grande retraite, elle était parvenue, depuis les troubles, à se faire oublier de tous les intrigants. Cependant, après la scène où Clara fut reconnue de son père, Montalban se ressouvint d'avoir entendu parler de la pieuse marquise de***, et ne sachant où s'aller cacher, il entra précipitamment dans cette maison hospitalière. Il sollicite un moment d'audience particulière ; il est admis. Il demande un secret inviolable ; on le lui promet. Il portait un habit d'officier d'un grade supérieur. Il s'annonce sous un nom supposé, et demande un asile pour quelques jours, en disant qu'il est persécuté pour la religion catholique. La manière dont il s'énonçait, annonçait un homme distingué par sa naissance, ou du moins par son éducation, et il avait l'air si effrayé, si troublé, qu'il toucha vivement la marquise. J'ai, lui dit-elle, un petit cabinet où personne n'entre jamais que moi ; je vais vous y cacher tout à l'heure, car votre danger me paraît trop pressant pour prendre des informations sur votre personne. A ces mots, Montalban, déposant sur une table son sabre et deux pistolets qu'il avait dans ses poches : — Madame, dit-il, sur la foi de l'hospitalité, je me constitue votre prisonnier pour quatre ou cinq jours. — Eh bien, monsieur, reprit la marquise, vous ne verrez que moi, et seule je vous porterai votre nourriture. En eflfet, elle le conduisit dans un cabinet qui n'avait d'issue qu'à travers ses appartements. Montalban, endurci dans l'impiété (car une telle scélératesse ne peut exister sans l'athéisme), Montalban n'avait point de remords; mais se voyant perdu sans ressource, il avait la rage dans le cœur et l'horrible besoin de commettre de nouveaux crimes. Son sang, enflammé par une fureur im-

puissante et concentrée, alluma dans ses veines une fièvre brûlante. Le lendemain, la marquise le trouva dans son lit. Trois jours après, Montalban étant toujours malade, la marquise elle-même eut une si violente attaque de rhumatisme, qu'il lui fût impossible d'aller soigner sop hôte. Ne voulant pas confier son secret à un domestique, elle se trouva dans un grand embarras. Le père Arsène venait secrètement tous les dimanches chez elle pour y dire la messe. Elle l'envoya chercher, il accourut. Elle lui confia qu'elle cachait chez elle un catholique persécuté, et le chargea d'aller lui porter sa nourriture. Le père Arsène, toujours prêt à faire une bonne action, se rendit sur-le-champ dans le cabinet qu'il connaissait, car il y avait vu déjà un autre fugitif. Au bruit qu'il fit en entrant, Montalban, malade encore et toujours au lit, entr'ouvrit son rideau, et en reconnaissant le père Arsène, il s'écria: — Je suis trahi ! Le père Arsène frémit à la vue de ce monstre ; mais surmontant aussitôt son trouble, il l'instruisit de la vérité. — Eh bien, reprit Montalban, je suis mourant ; allez me dénoncer, vengez-vous, vous n'êtes pas le seul prêtre que j'aie persécuté, je les ai tous poursuivis. — Ah ! dit le père Arsène, bénissez donc le ciel qui daigne vous en envoyer un pour vous absoudre ! S'il est vrai que vous soyez dangereusement malade, ouvrez les yeux enfin, et jetez-vous dans les bras de la religion! — Laissez-moi, vous dis-je, allez me dénoncer. Me croyez-vous un hypocrite? et si vous ne le pensez pas, pouvez-vous douter de ma foi ? Vous vivrez. Je ne vois en vous qu'un frère ; j'exposerais ma vie pour vous être utile, et je la donnerais avec joie pour sauver votre âme. Ce n'est point le pauvre Arsène, ce n'est point un être faible, et peut-être vindicatif, qui

VOUS tient ce langage, c'est la religion qui vous parie ainsi ; c'est elle qui m'ordonne de vous aimer, de vous servir ; car elle peut commander l'amour, puisqu'elle inspire aux cœurs dociles tous les sentiments qu'elle leur prescrit. — Il faut, avant tout, que je puisse compter sur votre sincérité. — Comment? — Je voudrais parler à l'un de mes domestiques, nommé Phillippe; faites-lui dire de se trouver ce soir, à la nuit fermée, au bout de cette rue, du côté de la porte de l'Ouest. — Pourquoi ne pas le recevoir ici ? — Je veux qu'il ignore mon asile; je ne me fie à personne. — Serez-vous en état de vous lever ? — Je l'essayerai. — Votre commission sera faite. A ces mots, le père Arsène se retira, «près avoir promis d'avertir la marquise, afin que Montalban pût passer sans être aperçu. »I1 revint, au bout d'un quart d'heure, pour lui indiquer la manière dont il devait sortir; ensuite il le quitta. Montalban passa le reste du jour dans une terreur continuelle, croyiuît toujours, au moindre bruit,^que l'on allait venir pour l'arrêter ; car il ne pouvait croire à la bonne foi du père Arsène. Aussitôt qu'il fit nuit, il s'habilla et descendit dans la rue. Il y éprouva les mêmes terreurs. Enfin son domestique vint. Montalban le questionna beaucoup ; il apprit de lui que Clara, toujours chez les Ursulines, était malade, mais sans danger. Ce domestique lui dit encore que les assiégés devaient, le lendemain à la pointe du jour, faire une sortie par la porte de l'Ouest ; et Montalban ordonna à ce domestique lui amener un cheval, et de lui apporter des armes dans cette même rue, un quart d'heure avant le jour. Après cet entretien, il rentra chez la marquise. Le lendemain, le père Arsène revint lui apporter sa nourriture, et Mon- ^ talban le chargea de dire à la marquise qu'il quitterait

DE LA ROCHELI.E. 293

sa maison à deux heures après minuit, et pour n'y plus revenir.

Depuis le meurtre de Jules, ce scélérat, poursuivi, non par les remords, mais par un pressentiment funeste, portait toujours sur lui le poison le plus subtil ; c'était une dernière ressource qu'il se réservait en secret contre mie mort ignominieuse : car Montalban, comme presque tous les grands scélérats, dépouillé de toute idée de l'immortalité de l'âme, affranchi de la crainte d'une autre vie, ne pouvait calmer la terreur qui lui inspiraient les lois humaines, que par l'horrible projet du suicide.

A deux heures après minuit, il quitta l'asile que lui avait procuré la charité chrétienne. En se promenant dans la rue pour attendre soii valet, il remarqua, à cette heure indue, une boutique de pharmacien au rez-dechaussée, qui était encore éclairée. Cette boutique faisait ])artie de la maison des Ursulines où logeait Clara, et, pour le service des malades, elle restait ouverte tout la nuit. Montalban savait que Clara était malade; poussé par son génie infernal, il regarde à travers les vitres, et ne voit dans la boutique qu'un vieillard endormi. Il espère entrer futivement ; mais la porte, en s'ouvrant, fait mouvoir une sonnette, et le vieillard se réveille. Montalban lui demande plusieurs drogues, en disant que c'est pour la marquise * * *. Le vieillard se lève, et, avec une extrême lejiteur, cherche dans des boîtes, pèse avec des balances, et arrange en paquets ce qu'on lui demande. Pendant ce temps, Montalban jette un coup d'œil rapide autour de lui ; il aperçoit une potion préparée dans une fiole; il lit sur l'étiquette le nom de Clara ; aussitôt il verse du poison dans la fiole ; ensuite il attend tranquillement les drogues qu'il a demandées, les reçoit, et sort de la boutique.

Un peu avant le jour, son valet survient : Montalban monte à cheval et prend les armes. Bientôt on entend arriver les troupes ; elles défilent, et remplissent la rue. Montalban caché dans une allée, aperçoit à la faible lueur du jour naissant, la troupe dont il portait l'uniforme ; il s'y glisse, et sort de la ville avec elle. La tête basse et son chapeau enfoncé sur les yeux, il n'est point remarqué dans ce grand nombre, d'autant mieux que le ciel était sombre et couvert de nuages.

La troupe avance ; on aperçoit les royalistes, on se précipite vers eux, on en vient aux mains. Montalban combattit en désespéré. La haine et la fureur l'animaient également. Son caractère atroce et licencieux lui £sdsait haïr toute dépendance et toute autorité. La seule idée de majesté divine, comme puissance souveraine, lui faisait horreur, et, par une conséquence nécessaire, il abhorrait la majesté royale. Au fort de la mêlée, le temps s'éclaircit subitement ; alors Valmore, qui était à la tête de son régiment, aperçut Montalban, et le reconnut à l'instant même. Aussitôt il s'élance vers lui ! — Monstre ! s'écria-t-il, tu vas recevoir le châtiment de tes crimes, et ne te flatte pas de périr glorieusement : car, pour les rebelles, le champ de bataille n'est plus le champ d'honneur. En disant ces paroles, il cherche à se faire jour jusqu'à lui ; enfin il en approche. — Tremble ! lui dit-il d'une voix tonnante, tremble ! ton innocente victime, devenue pour toi dans ce moment l'ange exterminateur, va du haut des cieux guider mon bras. A ces mots, il fond sur lui avec impétuosité, le blesse mortellement, le renverse baigné dans son sang, le saisit et le fait prisonnier.

Après le combat, on conduisit Montalban mourant dans la tente de Valmore. On pansa ses blessures ; et

^omrae il avait toute sa connaissance, l'aumônier du régiment de Valmore demanda à le voir. Montalban y consentit. L'aumônier s'approchant de son lit : — Je viens, lui dit-il, vous parler de la part de Valmore. Il ne pouvait être pour vous sur le champ de bataille'^qu'un guerrier irrité ; maintenant que vous êtes dangereusement blessé et son prisonnier dans sa tente, vous ne trouverez plus en lui qu'un chrétien. Il me charge de vous assurer que les secours de l'art vous seront prodigués, et qu'il ne livrera jamais son prisonnier à la rigueur des lois. Si vous guérissez, il vous rendra la liberté, et vous donnera une escorte pour vous conduire hors du camp.

Montalban, après avoir écouté ce discours, dit qu'il déisirait voir sur-le-champ Valmore, et l'aumônier alla le chercher.

Valmore ne douta point que Montalban, frappé de terreur à là vue de l'éternité, ne voulût faire un aveu public de son crime ; il se rendit près de lui, suivi des principaux officiers de son régiment. Aussitôt que Montalban l'aperçut: — Valmore, lui dit-il, je veux faire un aveu inutile, mais qui me satisfait. Je déclare donc solennellement que c'est moi qui fus le meurtrier de ton fils, et que Clara, parfaitement innocente, se dévoua à la mort et à l'ignominie pour ne pas me dénoncer. . . Après avoir dit ces paroles, il fit une pause ; ensuite, jetant sur Valmore le plus affreux regard : — Comment, dit-il, cet aveu ne îe fait pas trembler ? Peux-tu croire que, mourant et vaincu par toi, la vérité puisse sortir de ma bouche sans un projet de vengeance ? Connais enfin Montalban. Ce bras, qui se plongea dans le sein ^e ton fils, a versé ce matin un poison mortel dans le breuvage de Clara; elle n'existe plus. A ces mots, Val-

more éperda fait un mouvement machinal pour s'élancer sur ce monstre ; on le retient. Montalban arrache l'appareil mis sur ses blessures; il expire. On emporte Valmore.

L'infortuné Valmore aurait succombé à sa douleur, si on ne lui eût pas fait faire la réflexion qu'il était possible que le scélérat eût échoué dans sa tentative, et que des contre-poisons eussent conservé la vie de Clara. Cette idée ne pouvait que jeter dans son esprit une légère incertitude ; mais il semblait que ce rayon d'espoir soutînt sa vie prête à s'éteindre. On fit sur-le-champ proposer un échange de prisonniers. En attendant le retour des parlementaires, Valmore, entouré de ses amis, tenant sa montre, et les yeux fixés sur l'aiguille, comptait en frémissant les minutes. On voyait sur son front la pâleur de la mort ; et l'altération de ses traits, l'affaissement de toute sa personne montraient l'anéantissement de sa force et de son courage. Après un long silence, levant les yeux au ciel : — Oh ! quelle affreuse agonie qu'une telle attente ! dit-il d'un voix étouffée, et cependant il me reste un doute, une ombre d'espérance ! Non, non, le ciel est juste, le persécuteur de cette être angélique devait subir cet horrible supplice ! Par quelle présomption ai-je pu croire au bonheur qui me fut promis ! Oh ! puissé-je expirer avmit d'entendre la parole foudroyante qui confirmera mon malheur! A ces mots, Valmore laissa tomber sa tête sur sa poitrine ; il ferma les yeux, et cessa de parler; mais au plus léger bruit qu'il croyait entendre, il tressaillait, rouvrit les yeux et regardait autour de lui d'un air qui peignait l'égarement et l'effroi ; ensuite il retombait dans son accablement. Au bout de quelques heures on entendit distinctement un bruit de chevaux ; c'était l'escorte qui revenait. Val-

more se lève, en s'écriant avec véhémence : — Malheur au barbare qui osera m'annoncer l'affreux événement ! Dans ce moment on entre en disant : — Elle existe, elle n'a point été empoisonnée, et voilà un billet du comte de Rosenberg. Yalmore joint les mains avec transport, il rougit, il pâlit, fond en larmes, et tombe éperdu de joie dans les bras de ses amis.

Le comte mandait que le médecin de Clara, en faisant préparer la potion, avait ordonné en même temps de ne la donner à la malade que dans le cas où elle aurait un redoublement ; mais que la fièvre Tayaut quittée, elle n'avait point pris ce funeste breuveige. Le comte ajoutait qu'un chien, sur lequel on avait fait l'essai du poison, venait d'expirer au bout de trois minutes.

Combien Valmore bénit le ciel qui lui conservait, d'une manière si miraculeuse, l'objet d'une si vive admiration et d'une tendresse devenue passionnée ! . . .

Valmore, qui avait déjà expédié deux courriers pour Paris, afin d'instruire sa sœur de l'innocence de Clara, lui en envoya un nouveau, porteur de la déclaration dernière de Montalban, certifiée par le témoignage signé de tous les officiers du régiment de Valmore. Amélie fit annuler toute la procédure faite contre Clara ; on ne pouvait reconnaître son innocence sans admirer son héroïsme, et l'enthousiasme pour elle fut universel dans toute la France.

Cependant tout se préparait entre les royalistes et les rebelles, pour une aflaire enfin décisivç. La flotte anglaise disposa tout pour un grand combat, qui eut lieu sur la fin d'octobre. Louis XIII, dans cette journée, se montra le digne fils de Henri le Grand ; il fut toujours à la batterie de Chef-de-Baye, où plus de trois cents boulets passèrent par-dessus sa tête. Le brave com-

t98 LE SIÉQB

mandenr de Taleuçay acheva d'immortaliser dans ce combat son nom et sa valeur. Les Anglais furent complètement battus ; ils travaillèrent en vain à forcer la digue achevée par Pompèe-Targon : les Français, qui savent, quand il le faut, joindre la persévérance à l'intrépidité, triomphèrent de tous leurs efforts. La flotte mit à la voile et retourna en Angleterre, et La Rochelle se soumit au roi le 20 octobre ; ce prince n'y fit son entrée que deux jours -après. Valmore, brûlant du désir de revoir Clara, vola à La Rochelle le jour même de la reddition : il retrouva Clara en parfaite santé. Nul attachement ne pouvait se comparer à celui de Valmore pour Clara : et Tobjet de cet attachement était uu être si angélique et si pur, que Valmore n'osait pas, même dans sa pensée, donner au sentiment exalté qu'il avait pour elle le nom d'amour. En effet, quel langage d'amour n'eût pas été déplacé avec elle ? Ne pouvant peindre ce qu'il éprouvait, mais sachant qu'il était inutile de l'exprimer, et que le cœur de Clara répondait au sien, il s'enivrait du bonheur de la voir, et, dans un délicieux silence, il croyait se faire mieux entendre que par de vains discours ; mais avec le comte de Rosenberg et le père Arsène, il s'exprimait avec toute l'éloquence touchante de la reconnaissance et d'une profonde sensibilité. Dans ces entretiens, tous les projets pour l'avenir furent fixes. Il fut convenu qu'ils partiraient tous ensemble pour l'Allemagne, où le mariage serait célébré. Valmore prit l'engagement d'amener tous les ans son époux à Niémen, pour y passer quelques mois avec sa mère ; ce qui devait durer tout le temps de la vie de l'électeur. Rosenberg promit, à son tour, qu'à la mort de ce prince il viendrait avec Euphémie s'établir pour jamais en France.

Louis XIII fit son entrée à La Rochelle le premier novembre. Un venait d'y rétablir avec pompe le culte catholique. Le roi, par sa clémence et son humanité, se montra le père de ses sujets rebelles qu'il venait de vaincre. Tous reconnurent avec enthousiasme les droits sacrés d'un souverain qui savait pardonner. Il n'y eut point de sang versé sur les échafauds, et pas un seul acte de rigueur ; tous les châtiments se bornèrent à quelques destitutions, universellement approuvées par tous les partis, et à la démolition des fortifications. Tous les cœurs volèrent au-devant de ce jeune prince, dont le couragcî et la bonté rappelaient le souvenir récent et si cher de s«^n auguste père. Les habitants de la campagne surtout voulurent voir le fils de Henri le Grand; ils accoururent en foule à La Rochelle. Le roi ne dédaigna point leurs hommages ; il admit à son audience une grande dépntation des laboureurs des environs, parmi lesquels se trouvaient douze jeunes villageoises vêtues de blanc. L'une d'elles, présentant au roi une gerbe de fleurs des champs, lui chanta la romance suivante, impromptu d'un poète de La Rochelle:

Dans ce beau jour, que de bienfaits !

Ce jour, marqué par la clémence, Nous réunit, nous rend la paix, Et va ramener l'abondance.

De nos prés dévastés longtemps Voici la dépouille dernière ; Recevez les fleurs de ces champs Dont vous êtes dieu tutélaire.

Lorsque, fatigué de la cour.

De sa pompe et de son langage.

De la vérité, de Tamour, Votre cœur cherchera l'hommage, Seul, sans éclat, venez chez nous Onblier le pouvoir suprême.

SOO LE SIÈGE

Et jouir du Ixmlieur si doux

De n'être aimé que pour Tous-môme.

Ah. ! pour TOUS louer dignement, Et pour illustrer yotre vie, Et l'éloquence et le talent S'uniront sans doute au génie.

Ils célébreront vos exploits ; Mais, dans le temple de Mémoire, Nos timides et faibles voix Mettront le comble à votre glmre.

Les arts, leurs chefs-d'œuvre si beaux»

Montrent votre magnificence ;

Ce n'est qu'en voyant nos hameaux

Qu'on chérira votre puissance.

Le nom des rois sur leurs tombeaux

Du temps peut ressentir l'outrage ;

Mais sur l'écorce des ormeaux,

H sera béni d'âge en âge.

Le roi resta quelques jours à La Rochelle, ensuite il retourna dans sa capitale.

Valmore, ayant obtenu la permission de voyager pendant six mois, prépara tout pour son départ. Clara, depuis l'heureuse révolution qui venait de changer son sort, ne s'était point montrée en public. Lorsqu'on apprit, à dix heures du matin, qu'elle allait partir, et qu'on vit à la porte des Ursulines une voiture à six chevaux, une foule de personnes de toutes conditions accourut dans la rue pour voir cette héroïne de toutes les âmes pieuses et de tous les cœurs généreux et sensibles. Clara fit de touchants adieux aux bonnes Ursulines ; elle ne quitta point sans répandre des larmes la jeune Honorine, qui, fidèle à sa vocation, voulut rester à La Rochelle pour s'y consacrer à Dieu. Mais le père Arsène devait faire le voyage d'Allemagne ; car quel autre que

lui pouvait bénir l'union de Valmore et de Clara ? Par les courriers renvoyés à Paris, on avait obtenu de ses supérieurs les permissions nécessaires.

Clara, appuyée sur le bras de ce saint religieux, et suivie de Valmore et de Rosenberg (tout le monde ignorait encore que ce dernier fût son père), Phumble et timide Clara sort du couvent j et sans voile, pour obéir à son père, elle parait dans la rue ; à son aspect, mille acclamations et les plus tumultueux applaudissements exprimèrent l'enthousiasme qu'elle inspirait, et que portaient au comble sa présence et les grâces de sa figure, qui parut incomparalDle à tous les yeux. La beauté, dans une jeune personne, ajoute sans doute à l'éclat de la vertu ; mais la vertu, à son tour, donne à la beauté un charme ravissant: et céleste. Clara monta en voiture avec le père Arsène, Rosenberg et Valmore. On fut obligé de traverser la ville entière au petit pas: toute cette multitude servit d'escorte à Clara, et s'accrut successivement jusqu'aux portes ; sa voiture fut remplie de bouquets et de couronnes de laurier et de fleurs ; on en jetait des fenêtres, avec une profusion de vers à sa louange, écrits sur des banderoles de papier. Les succès les plus brillants de l'esprit et du génie trouvent des contradicteurs ; les actions généreuses n'en ont point, et elles sont admirées par toutes les classes d'hommes également en état de les juger et de les apprécier.

Le nom chéri de Clara, proclamé au milieu des applaudissements universels, retentissait dans toute l'étendue de la ville ; il était répété avec ivresse jusque sur les toits des maisons. La douce et modeste Clara aurait voulu pouvoir se dérober à tous ces hommages, et néanmoins, en regardant son père et Valmore, en voyant la joie éclatante de l'un et le profond attendrissement de

l'autre, elle jouissait de sa gloire. Mais elle était tellement accoutumée à ne trouver de bonheur que dans le témoignage de sa conscience, qu'elle se reprocha ce senthnent si naturel, qui semblait lui révéler en elle une faiblesse ignorée jusqu'alors : au milieu de ce triomphe, elle se rappelait que, deux ans et trois mois auparavant, elle avait traversé à cette même heure les rues de Paris dans une voiture funèbre, et suivie par une populace indignée et curieuse, qui ne voulait la voir que pour l'insulter. Elle pensait qu'alors elle avait paru aux yeux de Dieu environnée d'une véritable gloire, et que peut-être en ce moment il blâmait en elle un mouvement secret de vanité. Elle se répétait que les louanges des hommes sont frivoles et dangereuses, et qu'on ne doit désirer avec ardeur que l'approbation du juge suprême et du souverain dispensateur des récompenses immortelles.

En ^sortant de la ville, on se^ rendit à la ferme de Jerson, où l'on fit un dîner délicieux. Avec quels transports on fut reçu ! A combien de questions il fallut répondre ! et combien ces bonnes gens admirèrent la Providence et bénirent le ciel, qui,-après tant d'épreuves, faisait triompher l'innocence et la vertu d'une manière si éclatante ! — Oui, disait le père Arsène, le ciel est aussi ingénieux dans ëes récompenses que terrible dans sa colère ; il a voulu que celle qui eut le courage d'immoler tout à la vertu, retrouvât le bonheur en croyant s'immoler encore. Clara, en obéissant au duc de Rohan, en ôtant son voile pour sauver la liberté de Valmore, crut se sacrifier, et cette action généreuse a produit sa justification. On convint de la justesse de cette réflexion. Le comte avoua que, sans la violence de Montalban et son insolent défi, il n'aurait jamais reconnu pour sa fille une personne aussi déshonorée.

Clara et Valmore comblèrent la vertueuse famille de Jerson par les témoignages de leur tendre amitié, et Clara leur laissa l'argent nécessaire pour faire bâtir une jolie petite chapelle sur le sommet de la Colline de V Espérance, Il fallut enfin s'arracher de la ferme et prendre la route d'Allemagne. On fit ce voyage avec une extrême rapidité. Rien n'égalait l'impatience de Clara, quoiqu'elle ne fût psus sans inquiétude sur la manière dont l'électeur recevrait l'aveu qu'on allait enfin lui faire. On savait à la cour que la jeune Olympe était cette Clara, cette intéressante héroïne de l'histoire la plus tragique ; son innocence reconnue avait excité en Allemagne autant d'enthousiasme qu'en France. Mais partout on ignorait le nom de son père. Rosenberg, par un dernier courrier, avait mandé à l'électeur qu'ayant trouvé Clara à La Rochelle, il s'était chargé de la mener lui-même à la princesse auprès de laquelle son cœur la rappelait. Ainsi Euphémie, que rien n'avait pu consoler de son absence, s'enorgueillissait de ses triomphes. Clara, cachée sous le nom d'Olympe, expliquait à Euphémie le mystère d^ sa conduite. Mais comment Ro senberg avait-il découvert ce secret ? il avait donc connu Clara avant son voyage en Allemagne ? Cette circonstance rendait plus suspect encore le don du cœur d'or émaillé. Euphémie repoussait en vain des soupçons renaissants qui lui déchiraient l'âme. Néanmoins elle attendait Clara avec impatience, mais avec un trouble inexprimable. Enfin on arrive sans éclat, la nuit, â sept heures du soir dans la capitale des Etats de l'électeur. Rosenberg dépose le père Arsène et Valmore chez la veuve Marcelle, et sur-le-champ il se rend au palais avec Clara. Il est admis dans le cabinet du prince, qu'il trouve seul, et qui fait une exclamation de joie

en le revoyant Rosenbei^, tenant sa fille pai la main, s'avance: — Monseigneur, lui dit-il, la voilà cette créature angélique, immortalisée par son courage et par sa vertu sublime ! la voilà, je vous la ramène ; et je viens en même temps vous apporter ma tête. . . — O ciel ! s'écria Péfecteur ; que voulez-vous dire? — Oui, monseigneur, reprit Rosenbei^, il était dans la destinée de cet ange d'avoir un père coupable ! . . . Elle est ma fille ; je suis marié secrètement depuis vingt ans. — Marié ! dit l'électeur avec émotion. Et avec qui î A cette question, le fier Rosenberg, pour toute réponse, tombe aux pieds de son maître, et Clara s'y jette avec lui. — Ingrat! s'écrie l'électeur en mettant ses deux mains sur ses yeux remplis de larmes, et je vous ai offert sa nudn ! — Nous étions unis déjà depuis longtemps, répondit Rosenberg ; il fallait, en acceptant vos bontés, vous faire un aveu qui vous eût affligé ; j'ai sacrifié l'ambition et la gloire à votre repos : mais je ne puis sacrifier cette enfant ; elle est digne de vous appartenir. Punissez-moi, mais adoptez Clara. — duoi ! reprit l'électeur, ma fille pendant vingt ans m'a trompé. . , — Jamais, interrompit Rosenberg. Après l'avoir séduite, entraînée, je l'ai forcée au silence,* il m'a fallu tout l'empire de l'amour, toute l'autorité d'un époux pour l'y contraindre . . . Enfin, par mes artifices, elle ignore totalement que Clara soit sa fille ; elle croit que l'enfant qu'elle mit au jour n'a vécu «que quelques heures. Elle n'a cessé de pleurer sa faute ; elle vous adore, vous pouvez la rendre la plus heureuse des mères I — Relevezvous, Rosenberg, dit l'électeur, vous m'avez bien servi ; je vous dois la vie ; j'ai soixante et dix-huit ans, je ne vous imposerai point, comme je le devrais, un exil de quelques années ; à mon âge, on n'a plus le temps de

piinir, on n'a que celui de pardonner. Allez chercher la princesse. Et vous, ma fille, poursuivit-il en s'adfessant à Clara, embrfissez votre aïeul. Ce mot qui fixait le sort de Clara, transporta Rosenberg au comble de ses vœux ; il vole chez Euphémie ; — Tenez, s'écria-t-il en entrant dans sa chambre, nous voilà parvenus au plus beau jour de notre vie . . . Le son éclatant de sa voix, le feu qui brillait dans ses yeux, Pexpression de tendresse et de joie qui animait toute sa physionomie, dissipèrent toutes les craintes d'Euphémie ; sans pouvoir deviner son sort, elle le pressentait. — O Rosenberg! ditelle, achevez, parlez. — Tout vous sera dévoilé, répondit-il ; vous allez recevoir le prix de votre généreuse confiance : attendez-vous à une surprise inexprimable, à un bonheur inouï ... A ces mots, Euphémie questionne en vain ; le comte l'entraîne sans vouloir lui répondre, il la ramène en triomphe. Euphémie entre chez son père avec la plus vive émotion. Elle aperçoit Clara qui se dégage des bras de l'électeur pour se jeter dans les siens . . . Leurs pleurs, qui se confondent ensemble, les empêchent l'une et l'autre de pouvoir proférer une seule parole . . . Après un moment de silence : — Ma fille, lui dit l'électeur, je ne vous présente plus aujourd'hui Clara comme une pauvre orpheline ; ses parents maintenant doivent s'enorgueillir de lui avoir donné le jour ... Je viens de reconnaître Clara pour ma petite-fille, et Rosenberg pour mon gendre. — ^^Dieu! dit la princesse. — Oui, ma mère, s'écria Clara, oui, mère adorée, l'heureuse Clara vous doit la vie ! A ces paroles, Euphémie veut serrer sa fille contre son cœur ; mais elle pâlit, elle chancelle, elle tombe sur le sein de Rosenberg qui ce précipite vers elle pour la soutenir, uni pourrait donner une idée du ravissement et des 26*

transports d'Euphémie, lorsqu'en reprenant l'usage de seÉ sens elle se trouva dans les bras de son père, et qu'elle vit à ses pieds sa fille et son époux, tous deux baignés de larmes. Hélas! il est possible, il est aisé de faire parler la douleur ; l'imagination alors n'est que trop soutenue par les souvenirs ; mais les joies parfaites du cœur, je n'ai point de couleurs pour les peindre.

Le reste de la soirée fut enchantement pour ces quatre personnes. Clara resta au palais avec sa mère. Eu quittant l'électeur, à minuit, la princesse rentra dans sou appartement avec son époux et sa fille, et veilla avec eux jusqu'à trois heures du matin. Débarrassée du poids d'un remords accablant, Euphémie se trouvait aussi heureuse que sa faute ne fût plus ignorée, que Clara pouvait l'être de voir son innocence reconnue: elle jouissait sans trouble du bonheur inexprimable de penser qu'elle était mère de Clara, et de connaître que cette enfant adorée serait à jamais le lien sacré de la plus vive tendresse entré elle et Rosenberg ; et cette idée mettait le comble à la félicité si pure dont jouissait Clara.

Le lendemain, le mariage de la princesse fut solennellement déclaré par l'électeur, qui reconnut publiquement Clara pour sa petite-fille. Valmore, présenté par Rosenberg, fut accueilli avec la distinction due a l'époux futur de la comtesse de Niémen. Les courtisans confondus eurent beaucoup d'humeur de n'avoir ni prévu ni deviné toutes ces merveilles ; plusieurs d'entre eux se consolèrent en laissant croire qu'on leur en avait confié une partie. Les noces de Clara se firent sans pompe à Niémen. Le père Arsène donna la bénédiction nuptiale à cette enfant chérie de son cœur. Sa tendresse pour elle ne put le retenir à la cour, malgré toutes les

offres de l'électeur et d'Euphémie ; il quitta l'Allemagne deux jours après le mariage de Clara, et il retourna dans son cou/ent. Clara fut constamment heureuse : car, dès les premières années de sa jeunesse, elle s'était élancée trop avant dans la carrière de la vertu, pour qu'il lui fût possible de retourner en arrièj:e ; elle n'exposa point son bonheur sur le théâtre dangereux du grand moiide. Après avoir joui sans enivrement 'de la renommée acquise par des actions éclatantes, elle sut goûter tout le charme de la véritable gloire des femmes, elle honora les auteurs de ses jours par sa conduite et par ses principes invariables; elle les rendit heureux par ses soins ; elle posséda toute la tendresse et toute la confiance de son époux, et elle ne fit pas une seule faute, jmrce que, toujours guidée par la piété et toujours humble, elle n'eut jamais de présomption.

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