‹ Le siége de La RochelleChapitre 5 sur 11 · LE SI£QE · texte numérisé non relu

LE SI£QE

ment désigné par lui, vous aviez conçu la folie de vous échapper par Pune des fenêtres qui donne directement sur le Rhône, parce que vous aviez pu voir un bateau vide attaché à un anneau de la muraille ; que durant la nuit' vous aviez lié à votre fenêtre vos draps coupés en lanières ; que le lendemain on avait trouvé cette lanière rompue, votre fenêtre ouverte, l'un des rebords du bateau ensanglanté, et un pan de robe de mousseline accroché au bateau. En effet, toutes ces choses seront ainsi préparées par Frickmann et vues par des témoins ; ainsi il passera pour certain que vous avez péri dans le Rhône. D'ailleurs Frickmann ne peut être soupçonné de séduction, puisque vous n'aviez ni or ni pierreries à lui donner. Il ne craint plus le retour de son maître, qui, prévenu par un courrier de la saisie faite au château, n'osera plus y revenir. Il va chercher à se placer d'une autre manière, et je lui ai dit que, s'il vous gardait fidèlement le secret sur votre existence, même après avoir quitté son maître, il pouvait avec confiance recourir à moi pour le protéger et le servir avec zèle, et je lui ai donné une adresse pour m'écrire en cas de besoin. J'aurais désiré vous instruire moi-même de ces détails, et vous épargner une partie des terreurs que vous avez dû éprouver lorsqu'on vous entraîna au milieu de la nuit sur les rives du fleuve ; mais Frickmann, par une défiance ridicule, n'a jamais voulu se charger de vous remettre un billet écrit en français qu'il n'aurait pu lire. Il a même refusé de vous porter ma simple signature répétant toujours que cela était irmtile au succès de la chose. Il est vrai qu'ignorant le crime de son maître, il ne pouvait savoir tout ce que vous aviez à craindre de lui. Je ne puis vous exprimer ce que je ressentis en vous attendant dans le bateau, depuis neuf heures du soir jusqu'à minuit'

Non que je doutasse du succès, la tempête affreuse qui s'éleva n'ébranla pas un seul instant ma foi ; mais je songeais à vos craintes et je souffrais avec vous ! . . .

" Grand Dieu ! disais-je, c'est pour faire éclater mieux votre puissance aux yeux de cette enfant, que vous ave« choisi pour son libérateur un faible vieillard ! Vous voulez que ces débiles mains la conduisent au port, malgré la nuit profonde, malgré les flots irrités, les vents contraires, et ^Porage ! Elle ne s'est point appuyée sur un bras de chair; elle a mis en vous toute son espérance, et vous voulez qu'elle reconnaisse que c'est à vous seul qu'elle doit son salut ! . . . Non, ces nuées épaisses qui voilent les cieux, ces éclats de la foudre ne sauraient m 'effrayer! Ne pouvez-vous pas. Seigneur, par un mot de miséricorde, dissiper les ténèbres, * éclairer ceux qui sont assis dans l'ombre de la mort, et conduire nos pieds dans le chemin de la paix?'(l) Tout à coup j'entendis se rompre, avec un fracas épouvantable, les mâts d'un grand bateau amarré près du bac, et dont j'avais admiré, durant le jour, la grandeur et la solidité ; et notre frêle barque, si violemment ballottée, résistait à tout l'effort de la tempête ! — Ah ! m'écriai-je, qu'est-ce que la force apparente, si Dieu ne la soutient pas ? Comme je disais ces paroles, j'entendis la voix de Frickmann qui me parlait en allemand pour me donner le signal convenu, duand vous entrâtes dans le bateau, je remerciai Dieu qui, en me confiant un dépôt si cher, me commandait de consacrer tous mes soins à sa conservation, puisqu'il me donnait pour vous une affection si paternelle. Vous étiez presque évanouie ; je craignis de vous causer une révolution funeste en me faisant

ri) Cantique de Zacharie.

connaître brusquement, et j'hésitai quelques minutes avant de parler. Vous savez le reste, ma fille . . ."

Clara, pénétrée d'attendrissement et de reconnaissance, essuya ses yeux pleins de larmes. — rOui, dit-elle, je suis votre enfant, je ne veux vivre désormais que pour vous obéir, certaine que je ferai toujoiurs ainsi ^a volonté de Dieu. " ' '- /

Dans ce moment on entendit sonner une cloche, ce qui, dans ce lieu désert, surprit Clara. — Il est sept heures, dit le père Arsène ; venez, ma fille, entendre la messe ; j'aurais voulu vous informer de mes projets sur vous. . . — Mon père, interrompit Clara, dans cette nuit où le ciel nous a guidés si miraculeusement, m'avez-vous vouée à Dieu ? Mon âme tout entière ratifierait cet engagement. — Non, ma fille, vous être libre. Clui sait les desseins de Dieu sur vous ? — J'avoue qu'un cloître serait l'asile que je préférerais à tout autre, si vous me permettiez d'y fixer à jamais ma destinée par des vœux irrévocables. —/ Dans votre situation, c'est une chose impossible : si l'on déclarait qui vous êtes, on ne vous recevrait pas, ou votre père pourrait s'y opposer ; vous retomberiez sous son autorité, et d'ailleurs vous me feriez manquer à la parole que j'ai donnée à Frickmann. 11 faudrait donc vous faire admettre sous un nom supposé, et même produire un faux acte baptistaire. Ainsi, 'vous voyez qu'il n'y faut pas penser ; et puisque vous me donnez sur vous les droits d'un père, je vous défends, ma fille, de vous lier sur ce point par aucun vœu secret et conditionnel. /-Je vous obéirai, et croyez, mon père, que jamais je n*aurais fait un vœu sans vous consulter.

En parlant ainsi, le père Arsène et Clara traversaient le bois. Après avoir marché un demi-quait d'heure, Clara aperçut un- ermitage bâti sur une colline.

entouré d'une jolie vigne. Presque au même moment on vit descendre de la colline un vénérable ermite, quoique moins âgé de dix ou douze ans que le père Arsène. — Voilà, dit ce dernier, mon ami le plus cher ! En effet, la joie brillait sur le visage de l'ermite en s*avançant vers le père Arsène, qu'il aborda avec l'expression de la tendresse la plus respectueuse. Clara, qui n'avait jamais vu d'ermite, regardait celui-ci avec une curiosité mêlée d'étonnement, car la beauté de sa figure, la noblesse et la politesse de ses manières donnaient à toute sa personne quelque chose de très-frappanty' Il était suivi d'un jeune homme de treize ou quatorze ans, son élève, seul compagnon de sa solitude, qui, par son ordre, débarrassa le père Arsène de la valise de Clara, et la porta à l'ermitage. On monta la colline, et, laissant à gauche l'ermitage, on entra dans une grotte assez spacieuse, creusée dans le rocher par la seule nature ; une simple haie de bois d'épines en fermait l'entrée. 'L'intérieur était parfaitement éclairé par une ouverture faite au milieu du plafond ; des festons et des guirlandes de pampre, de lierre, de roses sauvages et de liserons s'échappaient autour de cette ouverture, et, suspendus en l'air, retombaient dans la caverne, en formant à cet endroit de la voûte une élégante couronne de verdure et de fleurs. Au fond de la grotte s'élevait un simple autel de pierre grise polie, entouré de superbes orangers, et placé à côté d'une fontaine naturelle dont l'eau limpide et pure s'était creusé un ruisseau dans le milieu de ce temple champêtre. L'ermite, en consacrant cette grotte où sa sépulture était marquée, avait fait une fondation par laquelle l'un des religieux du couvent de la petite ville voisine était obligé d'y venir dire la messe tous les jours.

On n'entra jamais dans cette église rustique par t^y-

pocrisie ou par bienséance, ou par curiosité, pour adtni* rer les chefs-d'œuvre des arts. La prière y fut toujours l'expression fidèle d'un sentiment profond ; la foi plus parfaite, la piété plus tendre y trouvaient aussi plus de consolation. Ce fut là que Clara, remerciant Dieu avec toute Peflfusion d'un cœur sensible et reconnaissant, reprit non-seulement de nouvelles forces, mais une vie nouvelle. Clara pria avec espérance pour Valmore. Elle pouvait là s'occuper encore de lui ; la religion lui permettait de déposer dans le sein de Dieu des. vœux si purs, que la seule charité chrétienne aurait pu les former, Dieu daigna lui répondre . . . Tout à coup elle tressaille ; ses joues se colorent du plus vif incarnat ; ses yeux, baignés de larmes, restent fixés à la voûte, ses mains jointes se serrent avec transport... Dieu lui parle!.. Elle ne respire plus, elle écoute ; une voix secrète, mais distincte, lui dit : " Tu seras heureuse même sur la terre. Plus d'un demi^siècle de bonheur te dédommagera de quelques mois de souffrance." Cet oracle consolateur, qui pouvait être produit par l'imagination, fut recueilli par la foi la plus vive, et il changea subitement le destin de Clara. Au lieu de la force donnée par le coureige et la résignation qu'elle avait eus jusqu'alors, elle fut revêtue, non pour un moment d'exaltation, mais à jamais, de la force triomphante inspirée par la confiance et par la certitude d'un éclatant succès. Une joie céleste entra dans son cœur, et en guérit toutes les blessures, le remplit tout entier et s'y fixa. Débarrassée de toute prévoyance comme de toute inquiétude, elle ne vit plus dans son existence qu'un seul soin nécessaire, celui de ne jamais s'écarter un instant de la route glorieuse de la vertu. Elle sortit de la grotte sainte fortifiée '•ontre Je passé, satisfaite du présent et calme sur l'avenir.

Cette révolution dans l'existence de Clara fut préparée par tant de pensées habituelles, par une vie si remplie d'innocence et peir un si grand nombre de sacrificen généreux, que même en la considérant seulement comme le simple eflfet produit par une imagination exaltée, elle n'aura rien de surprenant pour ceux qui connaissent le cœur humain. Mais cette puissance merveilleuse et souveraine de l'imagination n'est donnée qu'à la vertu ; le vice ne peut l'avoir. Toujours matériel, le vice agit sur les sens et non sur les plus nobles parties de nousmêmes ,* il enflamme le sang, la vertu élève l'âme : une extrême exaltation ne saurait exister sans un grand motif d'admiration et d'amomr j et l'une des malédictions de la sagesse suprême contre le vice et la fausse Yertu fut cet anathème ; ** Tu n'éprouveras jamais de véritable enthousiasme."

On quitta la grotte pour aller à l'ermitage, où l'on trouva un repas champêtre d'une élégante simplicité. Le père Arsène dit à Clara qu'il comptait la mener chez sa nièce, dans une riche ferme auprès de La Rochelle ; et pour éviter d'être remarqués dans ces environs, poursuivit-il, nous resterons ici jusqu'à la nuit ; alors, avec des chevaux qu'on nous procure, nous nous rendrons à la petite ville voisine ; nous y trouverons, à neuf heures du soir, une voiture publique qui nous conduira à La Rochelle. Clara trouva cet arrangement parfait ; et après le dîner, montrant un extrême désir de connaître les causes de l'amitié réciproque de l'ermite et du père Arsène — J'aurai, lui dit l'ermite, un grand plaisir à satisfaire votre curiosité, car le père Arsène est le seul héros de mon histoire, et le récit de mes malheurs sera toujours aussi celui de ses bienfaits et de ses actions généreuses. Ici le père Arsène interrompit son ami avec

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une sorte de sévérité pour refuser ces éloges et pour les défendre ; l'ermite promit de ne plus le louer que par les faits ; et, après un moment de recueillement, il reprit la parole, et conta l'histoire suivante :

"Je n'entrerai point dans les détails des erreurs de ma jeunesse. Je ne dois me les rappeller que pour les déplorer devant Dieu ! Je ne vous entretiendrai que des résultats de mes fautes et de l'événement qui m'a conduit ici.

"Je suis le dernier rejeton d'un sang illustre. . . Mon nom, que j'ai fait vœu de taire, ne sera jamais connu que du père Arsène. Des passions violentes égarèrent ma jeunesse ; elles m'entraînèrent dans les imprudences et dans des profusions qui causèrent ma disgrâce à la cour et la perte presque entière de ma fortune. Ce fut à cette époque (j'avais vingt-cinq ans) qu'un accident malheureux me procura le bonheur de connaître le père Arsène. Étant à Paris, au mois de Septembre, je fus réveillé tout à coup, sur la fin de la nuit, par un grand tumulte ; je me levai précipitamment, et j'appris que le feu venait de prendre avec violence à la maison qui touchait à la mienne. Les premiers secours furent mal donnés, et en moins de vingt minutes l'incendie fit des progrès effrayants. J'étais descendu dans ma cour ; le jour commençait à paraître, et je vis que le feu allait gagner ma maison si la communication n'était pas promptement coupée, et je n'eus à cet égard aucune espérance, parce que ce côté était trop embrasé pour qu'on osât s'en approcher ; les maçons placés sur les toits s'en éloignaient tous, lorsque je vis paraître une troupe de religieux marchant courageusement sur ces toits brûlants qui s'écroulaient de toutes parts ; soldats intrépides de la religion, héros de la charité chrétienne, bravant le dan-

ger de la mort, non pour Ja gloire humaine ou pour la fortune, mais pour sauver la vie ou seulement les propriétés de leur frères, eux qui renoncent pour jamais à tous ^es biens terrestres! Ils s'emparèrent des haches que tenaient les maçons fuyards ; mais ils étaient devancés par l'un d'entre eux qui s'avançait à leur tête, et qui, par sa taille haute et majestueuse et l'assurance de son maintien, paraissait fait pour commander aux autres. En effet, il se précipita dans l'endroit le plus dangereux et donna le premier coup de hache ; en même temps il avait l'œil sur ses compagnons, et leur indiquait ce qu'ils devaient faire ; ils coupèrent la communication et leur retraite fut très-périlleuse, surtout pour celui dont j'avais particulièrement admiré le courage et la présence d'esprit; car, s'étant beaucoup plus avancé que les autres, il se retira le dernier, et son agilité ne put le préserver de plusieurs brûlures aux jambes et aux bras ; il reçut une blessure plus grave encore : une solive enflammée, tombant sur son épaule, la lui démit. La violence du coup le terrassa ; tous les spectateurs rassemblés dans ma cour et dans la rue le crurent tué ; il avait fixé sur lui l'attention générale, et l'intérêt qu'il inspirait se manifesta par un seul cri de toutes les voix réunies de cette multitude ; aussi la joie fut-elle universelle lorsqu'on le vit se relever et marcher. Je volai dans cette maison voisine, et j'y arrivai au moment où ce brave religieux, couvert de blessures et dans l'état le plus déplorable, était enfin descendu dans un petit jardin ; plusieurs personnes le soutenaient dans leurs bras, car ses forces l'avaient tout à fait abandonné. Je m'emparai de lui en disant que j'en avais le droit puisqu'il venait de préserver ma maison de l'incendie; j'aidai à le transporter dans la mienne, j'envoyai chercher un chirurgien, je le vis panser, et je

le gardai jusqu'à ce qu'il fut en état d'être transporte sans danger dans son couvent, où malgré mes instances, il voulait absolument retourner. Vous devinez facilement que ce religieux était le père Arsène, âgé alors de trente-huit ans. Trente années se sont écoulées depuis ; le temps a prt)duit de l'altération dans ses traits, mais son cœur n'a point changé !

" Depuis cette époque, ma vie ne fut qu'un enchaînement affreux d'infortunes. Enfin, la trahison la plus noire et l'abandon total d'une personne que j'avais le malheur d'aimer passionnément, mirent le comble à tant de maux. Cependant un lien me retenait encore à la vie ^ il me restait un ami fidèle. La guerre s'étant rallumée, je partis avec mon ami pour l'armée des royalistes, et nous nous trouvâmes au combat de Villemur, où le duc de Joyeuse, qui commandait les rebelles, fut défait et se noya dans le Tarn. La victoire commençait à se déclarer pour nous, lorsque je vis tuer à mes côtés le seul ami qui me restât sur la terre. . .

" Je lui avais promis de supporter la vie, dans l'égarement de ma douleur, je pensai que sa mort me donnait le droit de disposer de moi-même. . . Il m'est donc permis de mourir ! m'écriai-je, et je m'élançai dans les rangs ennemis, non pour y chercher la gloire, dont j'étais même détaché, mais pour y trouver la fin d'une existence abhorrée. Je combattis long temps en désespéré, sans recevoir une seule blessure ; enfin, à la nuit tombante, et dans le moment même de la déroute de l'ennemi, je fus percé de deux coups de baïonnette : renveisé, foulé aux pieds des chevaux, je perdis connaissance, et l'on me laissa pour mort sur le champ de bataille. Le combat, qui avait été long, ne finit qu'à la nuit ; et les vainqueurs, fatigués, décidèrent qu'on n'enlèverait les

morts qu'à la pointe du jour. Le champ de bataille était éloigné de toute habitation. La maison la plus voisine de cette plaine était le presbytère d'un petit village, dont le curé venait de mourir. Depuis huit jours un religieux desservait cette cure, en attendant la nomination d'un nouveau pasteur. Ce religieux, apprenant par quelques soldats fourvoyés ou fuyards que le combat était fini, imagina d'aller seul visiter le champ de bataille, dans l'espoir d'arracher à la mort quelques victimes de la guerre. Après avoir fait un quart de lieue, il se trouva dans cette plaine qui, peu d'heures auparavant, présentait le tableau le plus tumultueux de la haine et de la fureur, et qui maintenant, silencieuse, solitaire, n'offrait plus à ses regards que les funestes résultats de la discorde, des champs ravagés, et la mort. Le religieux, guidé par le plus tendre sentiment d'humanité, traversa ces tristes lieux en versant de pieuses larmes à la vue de ces guerriers étendus dans la poussière ,• osant interroger la mort, il examina tous ces cadavres. Là, sa voix plaintive les appelle : l'écho, que des cris belliqueux ont fait retentir dans le jour, ne répète plus dans cette nuit lugubre que les accents de la pitié. Ici cet envoyé du ciel met un genou en terre, se penche pour écouter s'il pourra recueillir un soupire et donner une dernière bénédiction. . . Tandis que sa charité brûlante prodigue tant de soins superflus, tout est glacé, tout est immobile autour de lui ; en pressant dans ses bras des corps inanimés, il a vainement souillé de sang ses vêtements et ses mains. Mais Dieu qui l'inspire est avec lui. Un zèle si saint ne sera point infructueux ; il va recevoir sa récompense, un infortuné sera sauvé ! Il s'approcha de moi, posa sa main sur mon cœur, sentit un faible battement, et, transporté de joie, me soulève, bande mes plaies, me 10*

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charge sur ses épaules, et se décide à m'emporter chez lui.

"En reprenant l'usage de mes sens, je me- trouvai dans une chambre, sur un lit, et dans les bras d'un homme dont je ne voyais pas le visage. Je fus quelques instants sans pouvoir renouer le fil rompu de mes idées ; enfin, recouvrant toute ma connaissance, je ne revins à la vie qu'avec horreur, et je me livrai à tous les transports insensés du desespoir.

— " dui m'a réveillé d'entre les morts, m'écriai-je, quelle main ennemie veut prolonger mon supplice ? Clui que tu sois, n'attends point de reconnaissance d'un infortuné qui a tout perdu et qui veut mourir. . . laisse-moi. . . A ces mots, je fis un pénible effort pour me soulever; en me retournant, je regardai celui qui me tenait dans ses bras, et je fus pétrifié d'étonnement en reconnaisant le père Arsène. Je ne Pavais pas revu depuis l'époque où il sauva ma maison d'un incendie, c'est-à-dire depuis deux ans ; sa vue, sans rien changer à mes résolutions, m'interdit et me frappa ; je gardai le silence.

— "Non, dit-il, vous ne mourrez point ; non, j'ose en répondre. Ces paroles me rendirent toute ma fureur. — Écoutez, lui dis-je, épargnez-vous des sermons su}>erflus ; je sais tout ce qu'on peut dire contre le dessein de s'ôter la vie,- mais je suis abandonné du ciel ainsi que des hommes; je goûterai du moins un dernier plaisir, celui de satisfaire toute ma rage. En disant ces mots, je voulus arracher l'appareil qu'il avait mis sur mes blessures. Il se saisit de mes mains qu'il retint fortement dans les siennes ; dans l'état d'épuisement où j'étais, je . ne pouvais lui opposer qu'une faible résistance, la colère me suôbquait. — Écoutez-moi à votre tour, me dit-il, je vois que vous avez abjuré tout sentiment de religion.

Mais vous êtes militaire ; peut-être l'honneur vous est-il cher encore : dans Un Français il peut survivre à la raison. . . Ici je cessai de me débattre, j'écoutai. — N'est-ce pas une action indigne, poursuivit-il, après la fatigue que j'ai supportée pour vous transporter ici au milieu de la nuit, de me donner dans ma maison, dans mon lit que je vous ai céilé, l'çifFreux spectacle du crime que vous méditez ? Hors de cette enceinte, je n'ai nul droit sur vous ; ici, l'hospitalité me les assure tous. Ce discours me fit une profonde impression ; le père Arsène en profita pour me faire donner ma parole d'honneur que, tant que je serais chez lui je n'attenterais point à mes jours, que je me laisserais panser, et que je prendrais les boissons et les aliments qu'il me présenterait. Je promis solennellement toutes ces choses, mais à condition qu'il ne ferait point venir de chirurgien, qu'il ne m'appellerait que par mon nom de baptême, et qu'il laisserait croire que je n'étais qu'un simple soldat ; car je ne voulais pas qu'on vînt me chercher dans cette maison, dont les troupes n'étaient pas encore fort éloignées. Le petit village, voisin du presbytère, était dans ce nioment absolument désert; la guerre en avait chassé tous les habitants, à l'exception de cinq ou six vieillards et de quelques infirmes, dont le père Arsène prenait soin.

*• Le père Arsène, qui désirait avec une égale ardeur le rétablissement de ma santé et ma conversion, se conduisait avec autant de prudence que de zèle. J'aurais repoussé des exhortations ; il ne m'en fit point : mais sa présence et ses actions me parlaient de Dieu dans tous les instants. La doctrine évangélique brillait dans toute sa conduite. Il me soignait avec une affection et ime simplicité qui, malgré moi, subjuguaient ma reconnaissance. Je me faisais la loi de ne lui parler qu'avec

sécheresse et brièveté, et souvent avec rudesse ; car je sentais qu'en me livrant à ce que j'éprouvais, il aurait pris sur moi un empire que je ne voulais pas^ lui donner. Je lui dis plusieurs fois qu'il m'importunait en me veillant; il me répondait seulement: — Si je me couchais, je ne dormirais pas ; et il passait toutes les nuits. Il me servait, toujours en silence. Dès qu'il était assis, il lisait dans un livre d'Heures. Il priait une grande partie de la nuit, mais tout bas, à genoux derrière mon lit, et placé de manière que je ne pouvais le voir qu'en me soulevant et me retournant de son côté. Tant qu'il était ainsi prosterné, je me sentais vivement ému; je ne doutais pas que je ne fusse le principal objet des vœux qu'il adressait au ciel. Il me semblait que ses prières agissaient sur moi, mon trouble croissait graduellement pendant leur durée ; mais je combattais encore ces mouvements salutaires, et souvent un seul retour sur ma situation me replongeait dans tout mon désespoir.

" Mes blessures étaient dangereuses; le père Arsène, ayant étudié dès sa première jeunesse l'art de la chirurgie, connut aisément mon état, et le huitième jour il désespéra de ma vie. Le soir, après m'avoir pansé, il s'assit au pied de mon lit ; et, me regardant avec un profond attendrissement: — Jeune infortuné, me dit-il, tu vas mourir ! et je pleurerai sur toi toute ma vie ! . . . Le ton dont il prononça ces paroles me pénétra jusqu'au fond du cœur. — Ne t'afflige pas, lui dis-je, il ne me reste aucune consolation sur la terre, et le malheur a flétri mon âme: je suis indigne de tes regrets. . . Je m'arrêtai; une oppression affreuse me coupa la parole. Le père Arsène crut que j'allais expirer; il me tâte le pouls, et, plein d'effroi, il se jette à genoux : — O Dieu de miséricorde ! s'écria-t-il, conservez ses jours, ou daignez vous

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montrer à lui par une lumière soudaine ! L'effet que produisirent ces paroles sur mon cœur et sur mon imagination est impossible à décrire. Je n'avais jamais entendu le père Arsène prier tout haut ; je ne l'avais même vu se mettre à genoux que mystérieusement et à la dérobée : son action passionnée, sa voix éclatante, son accent pathétique, me causèrent un saisissement inexprimable. Mes vains regrets, le souvenir de mes malheurs, tout s'effaça de ma mémoire, tout fit place à une seule pensée, nouvelle et terrible, la crainte des jugements de Dieu, prononcés irrévocablement dans quelques minutes peut-être ... je me trouvais sur le bord glissant d'un abîme, sans autre appui que l'ange tutélaire dont les prières ferventes m'y retenaient suspendu ! Il avait cessé de parler ; mais, encore à genoux, il priait toujours intérieurement pour moi. La vue distincte de mes fautes m'empêchait même d'invoquer Dieu. Je m'anéantissais devant la suprême puissance, je n'osais l'implorer ! J'attendais en frémissant mon arrêt . . . Tout à coup le pèr# Arsène se lève avec transport, vient m'embrasser, en disant avec tout l'enthousiasme de l'ins'piration : — Oui, tes yeux vont être dessillés ! ils seront frappés d'une clarté céleste ; Dieu lui-même daignera parler à ton cœur : purifie-toi pour l'écouter. Ces paroles dans la bouche d'un prophète ne m'eussent pas inspiré plus de respect et de soumission. J'obéis sans hésiter, avec toute la candeur de la foi la plus vive ; car la foi religieuse petit s^acquérir en un moment, et alors elle ne se perd jamais. \^Pour durer, elle n'a pas besoin, comme toutes lei opinions humaines, d'habitude, de sentiments et d'idées préparatoires. Elle vient quelquefois par gradations insensibles ; mais elle peut de même être accordée comme je l'ai reçue ; et ce miracle si connu devrait

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du moins montrer à l'incrédule toute l'utilité de la religion. A-t-on vu jamais la sagesse humaine calmer ainsi subitement tous les transports du désespoir, donner à la parole de l'homme ce degré de puissance, verser tout i coup un baume bienfaisant sur les blessures d'un cœur déchiré, et, par ses exhortations, obtenant les sacrifices les plus pénibles, rendre en un instant à la vertu le jouet infortuné des passions ? Je confessai sans déguisement tous mes égarements, et j'aimais à penser que mon anai, mon bienfaiteur avait reçu de Dieu même le pouvoir de m'absoudre ! Pour toute exhortation, il me dit ces paroles : — Mon fils si déjà vos jours sont comptés, mourez en paix ; si Dieu vous rappelle à la vie, souvenez-vons qu'il n'est point de piété sans reconnaissance, point de vrai repentir sans expiation.

" Je passai une nuit paisible. Le lendemain matin, le père Arsène me trouva moins mal ; et trois jours après, je fus tout à fait hors de danger. Il ne me resta de iion désespoir qu'une profonde misanthropie, et la décision inébranlable de laisser croire que j'avais perdu la vie au combat de Villemur. Je pouvais réaliser ce projet; j'avais payé toutes mes dettes, et je me trouvais une somme d'argent assez considérable que j'avais mise sur moi dans une ceinture le jour du combat. Je n'eus point l'idée de me retirer dans un cloître ; j'avais besoin non-seulement d'une retraite, mais d'une solitude absolue. Je restai huit mois avec l'inestimable ami que la Providence m'avait donné. Au bout de ce temps, il quitta sa cure ; il fut envoyé en mission sur cette côte sauvage : je l'y suivis. Ces rives solitaires me charmèrent ; je bâtis un ermitage, et je m'y fixai sans retour. C'est ici qu'après avoir éprouvé tout •- que les passions ont de plus violent et de plus am^ >> jouis.

depuis vingt-huit ans, d'une tranquillité dont l'expérience a dû me faire sentir tout le charme. Délivré de toute inquiétude et des tourments affreux d'une sensibi* lite mal dirigée, mes jours, dévoués à la contemplation, ne sont pas néanmoins sans utilité pour les autres : cette humble maison, comme tous les ermitages, sert d'hospice aux voyageurs, et, à l'exemple des anciens solit£ures, je me rends à la ville voisine dans tous les temps de maladies épidémiques et contagieuses pour y soigner les malades, ce qui malheureusement n'arrive que trop souvent. Enfin je fais tous les ans un petit voyage sur la côte agreste, défrichée et civilisée par les soins du père Arsène. Ces bonnes gens revoient toujours avec plaisir un disciple de leur premier père ; c'est ainsi qu'ils appellent celui qui fut à la fois leur instituteur, leur législateur, leur premier pasteur et leur plus tendre ami." ^

Ici l'ermite termina son récit, qui intéressa vivement Glara, parce que le père Arsène y jouait le plus beau rôle. Le soir même, le père Arsène et Clara prirent congé de l'ermite : une voiture et des chevaux, que ce dernier leur procura, les conduisirent à la ville, où ils se mirent à minuit dans une voiture publique qui partait pour la Rochelle. ,

Le voyage fut heureux et n'offrit aucun événement remarquable. Dans les derniers jours d'octobre, on arriva dans la ferme où Clara fut déposée et confiée aux soins d'une famille respectable qui vivait là dans une grande aisance et dans l'union la plus parfaite. Le maître de la ferme, nommé Jerson, homme qui avait à peine quarante ans, était cité dans le village comme le modèle de la piété filiale, et comme le meilleur des époux et des pères, aussi passait-il pour le plus honnête homme du canton : car aux champs encore les vertus domestiques

sont le gage des bonnes mœurs, et forment toujours la base d'une excellente réputation.

' Jerson avait une femme digne de lui, deux jeunes filles de treize et quatorze ans, trois enfants charmants, et une mère âgée de cinquante-sept ans, nièce du père Arsène, et Tobjet de la vive affection et des plus tendres soins du vertueux Jerson. Beaucoup de valets employés dans cette ferme, et réunis à la famille toujours active, toujours occupée, donnaient un grand mouvement à cette habitation isolée, qui était assez loin du village et située sur le bord de la mer. Le père Arsène, également révéré et chéri dans cette famille, fut reçu avec ravissement: on le revoyait après dix ans d'absence. On n'ignorait pas qu'il avait prêché avec éclat à la cour et à la ville, et, malgré la simplicité villageoise, on était fier de lui appartenir ; on s'enorgueillissait presque autant de ses talents, que de sa sainteté ; mais ses talents, en effet, n'avaient servi qu'à défendre ou qu'à soute^ nir la vérité; ses succès, fondés sur la vertu, pouvaient se confondre avec ses bonnes actions, sa gloire n'était que le résultat des sentiments les plus purs et des plus hautes pensées. / On lui présenta les deux jeunes filles qu'il n'avait vues qu'au berceau, et l'on mit dans ses bras les trois petits enfants nés pendant son absence. Toutes les âmes véritablement religieuses ont mieux connu que les autres, du moins en général, les affections de famille. Le père Arsène était semblable en tout à ce saint évêque de Genève, qu'on a surnommé, depuis sa mort, le Fénelon de son siècle (1). 11 avait, comme lui, pour ses proches, la tendresse la plus touchante. )( Heu-

(1) Saint François de Sales, né, en 1667, au château de Sales, pièi d'Annecy, en Savoie. H fut nommé évêque de Genève en 1602, fonda, en 1610, Tordre de la Visitation, et mourut en 1622.

reux de se trouver dans cette ferme si chérie, sa joie néanmoins fut troublée par l'idée que son devoir l'appelait ailleurs, et qu'il serait forcé de partir le lendemain à la pointe du jour. Clara, reçue avec la plus aimable cordialité sous le nom d'Olympe, fut enchantée de ses hôtes qui n'avaient rien de la rusticité villageoise (dont la seule richesse dans cet état préserve toujours un peu), et qui d'ailleurs, par une tradition très-fraîche encore, tenaient d'une grand'mère issue d'un sang noble, une certaine délicatesse et même des manières que n'ont point ordinairement ce qu'on appelait alors des cultivateurs, c'est-à-dire des paysans. Ils s'étaient enrichis par untravail et une industrie honorables, et étaient devenus possesseurs de terres considérables, quoiqu'ils fussent toujours vassaux d'un seigneur. Le prompt départ du père Arsène affligeait d'autant plus Clara, que cette absence était presque indéfinie ; le saint religieux ne devait revenir que dans la supposition où Clara aurait un besoin indispensable de lui. La beauté de Clara causa beaucoup d'étonnement dans la ferme. On fut surtout surpris de la voir ainsi seule à son âge : le caractère de celui qui la présentait suffisait pour prévenir toute inquiétude ; elle fut accueillie comme elle méritait de l'être. On l'aurait reçue avec joie sans aucun intérêt, mais le père Arsène voulut payer une pension, afin de mettre Clara à l'abri de toute contrainte. On passa la soirée rassemblés autour du père Arsène ; on lui démanda des conseils, on l'écouta avec un respect filial ; les jeunes filles surtout, qui l'entendaient pour la première fois, montraient une attention naïve dont rien ne pouvait les distraire. De temps en temps la grand'mère les regardait pour jouir de leur admiration, et ce regard doucement interrogatif disait : Quand je vous parlais du père Arsène, vous ai-je trompées ?

Les adieux du père Arsène et de Clara furent touchants et douloureux. — Ma fille, lui dit le vieillard, je répands des larmes en vous quittant, et néeuimoins je trouve de la douceur à vous remettre dans les seules mains de la Providence ! A mon âge, une telle séparation est triste et solennelle : comptez sur mon dévouement tant que j'existerai ,• mais, mon enfant, ne comptez pas sur ma vie ! — O mon respectable père ! répondit Clara, je n'ai pas besoin de savoir que votre existence m'est utile, je sens profondément qu'elle est nécessaire à mon bonheur! Oui, ce mot de bonheur, ce mot étrange dans ma bouche, ne m'échappe point. Ah ! je serais heureuse dans cette solitude si vous y pouviez vivre avec moi ! En parlant ainsi, un ruisseau de pleurs inondait son visage. Le vieillard, trop touché pour lui répondre, la bénit en silence. Clara, à ce dernier adieu, se jette à genoux. Le vieillard lève les mains au ciel ; il s'éloigne en gémissant, il disparaît, et Clara se trouve seule dans l'univers. Elle n'avait plus d'amis; elle resta anéantie. Elle ne fut tirée de son accablement que lorsqu'elle entendit dans la maison un mouvement qui lui fit craindre qu'on ne vînt chez elle. Aussitôt elle sortit de sa chambre et de la ferme, et, après avoir fait une centaine de pas, elle se trouva sur le bord de la mer qu'elle n'avait jamais vue, et qui, de ce côté, était cachée par de grandes plantations. Le bruit rapproché des vagues lui fit connaître qu'elle était près de la mer ; elle s'arrêta, comme pour rassembler ses idées, afin de ne pas jeter un premier coup d'oeil distrait sur ce magnifique spectacle. Le site qui s'offrait à ses regards joignait à l'eispect mélancolique des deinitjrs jours de l'automne, la tristesse locale des bords de l'Océan. Les vieux ormes, plantés avec profusion sur ce rivage, n'étaient plus

les emblèmes (!• la force et de la fierté : loin de s^élever jusqu'aux cieux, ils penchaient humblement vers la mer leurs troncs déformés et leurs rameaux à moitié dépouillés de feuillages ; ils avaient pu résister aux tempêtes, mais on voyait combien ils en avaient souffert ! C'est ainsi que les orages de la vie, même après la lutte la plus courageuse, laissent toujours des marques funestes de leurs violences. Les traces du malheur causé par les passions sont profondes, ineffaçables!

Clara s'avançant sur le bord de la falaise, se retourna, et ses regards avides se portèrent sur Pimmense étendue de la pleine mer. Le premier mouvement de sa surprise fut un hommage au créateur de ces merveilles ; elle met un genou en terre en levant les bras vers les cieux ; et, les yeux fixés sur l'Océan, c'est Dieu qu'elle admire et qu'elle adore. Tant de sentiments élevés, tant de nobles pensées saisirent à la fois son cœur et son imagination, qu'elle se crut initiée dans tous les secrets de la grandeur divine ! A cette image de l'infini, s'unissaient, dans son esprit, les idées de puissance et de bonté sans bornes, contemplation délicieuse pour l'innocence et la vertu, puisqu'elle porte alors au fond de l'âme le charme consolateur d'une espérance vague, mais sublime ! . . . Clara s'oublia longtemps dans cette douce rêverie. On vint la chercher pour la ramener à la ferme ,• on la fit passer par le village, oii elle s'arrêta assez longtemps. Ce village maritime ne ressemblait en rien à ceux que Clara avait vus jusqu'alors. Dans les familles, l'aîné des garçons, devant posséder la maison et l'enclos, était toujours destiné par ses parents à cultiver le champ paternel ; et ses frères, ne recueillant pour héritage qu'une modique somme une fois payée, allaient chercher sur les mers ou la fortune ou du

moins l'espérance. Après de longs voyages, ils revenaient au hameau qui les avait vus naître. Rappelés par Pamour du pays, par la tendresse filiale, ou par de doux engagements, ces enfants, maltraités par la loi, négligés dans leurs premiers ans, n'avaient joui pour la première fois de l'aflfection maternelle qu'à l'instant de leur départ : alors conduits à leurs vaisseaux par des mères baignées de larmes, ou par de jeunes épouses désolées, ils jouissaient sur le rivage de tous les regrets de la nature et de l'amour. L'idée de leurs dangers, la vue de cette orageuse et profonde mer qui les entraînait si loin de leurs foyers, tout semblait concourir à les préserver de l'oubli. Q,ue de craintes, que d'émotions pénibles, que de pleurs versés durant leur absence! mais la piété fidèle soutenait l'espérance de les revoir ou détruisait l'illusion effrayante des sinistres présages. Combien de fois, parmi ces villageois, un cierge allumé sur l'autel d'une madone, une neuvaine, un pèlerinage, eurent le pouvoir de calmer les plus mortelles inquiétudes et de rétablir la paix dans le cœur déchiré d'une mère ou dans celui d'une épouse ! . . . Mais au retour des voyageurs, quel triomphe pour eux! quelle joie pour leurs parents, quelle allégresse dans le village ! Souvent on n'avait vu partir qu'un enfant, on voyait revenir un homme fortifié par la fatigue, ennobli par de longs travaux et par de grands périls ; tous les yeux s'attachent sur lui, on le regarde avec un étonnement mêlé d'admiration. Il revient des Indes ! il a fait le tour du monde ! il a vu la Chine, et le voilà ! . . . Avec quel intérêt il va faire désormais tous les frais des veillées ! avec quelle attention on l'écoute ! . . . Les jeunes filles frémissent au récit de ses aventures. Cependant son frère aîné, paisible laboureur qui n'a jamais

quitté son village et ses champs, jaloux peut-être en secret de tant de gloire, montre seul quelquefois un peu d'incrédulité. Mais bientôt l'indignation de rassemblée le déduit au silence. Le rustique navigateur conte de bonne foi des choses incroyables et des faits impossibles : il a cru les voir ; et d'ailleurs, la réalité paraîtrait à ses auditeurs tout aussi merveilleuse que ses fables. /

Le mélange des mœurs champêtres et des travaux maritimes donnait à ce village un aspect singulier et piquant. On y trouvait dans les familles une étonnante érudition d'expérience et de tradition, unie à tous les préjugés de l'ignorance, à toute la simplicité villageoise L'intérieur de presque toutes les chaumières était paré des productions des Indes et des mers ; c'étaient à la fois des ornements et des trophées qui attestaient de longs voyages et de périlleuses navigations.^ -^ Là, souvent les mêmes bras étaient employés alternativement à construire des vaisseaux et à fabriquer des charrues ; et les hommes, partagés en deux classes, offraient d'un côté, dans leur existence, le tableau de la témérité, de l'audace et de toutes les agitations produites par l'ambition et la curiosité ; et de l'autre, l'image touchante de l'innocence et de la paix, fruits heureux de la modération et d'une vie sédentaire.

Clara ayant paru charmée de ce village, on lui dit dans la ferme qu'on la mènerait le lendemain sur la colline de V Espérance, En effet, la bonne Hélène, mère de Jerson, le maître de la ferme, sortit avec Clara à la pointe du jour, et elle conduisit Clara sur une montagne au bord de la mer. Parvenue au sommet du cap, Clara vit avec surprise une espèce de monument qui lui parut être symbolique, et qu'elle ne s'attendait pas à trouver dans un village ; c'était une ancre de vaisseau appuyée 11*

contre une croix. — Voilà, dit-elle, l'espérance soutenue par la religion : ingénieux emblème, bien placé dans un lieu d'où l'on découvre tous les vaisseaux qui peuvent aborder dans ce petit port, et même ceux qui vont à La Rochelle ! Clara, dans^ cette occasion, jugeait comme jugent presque tous les voyageurs, d'après ses connaissances et ses propres idées, et non d'après les mœurs, l'éducation et le genre de vie des gens du pays. La mère Hélène ne comprit rien à ce que venait de dire Clara, car elle n'avait jamais entendu parler d'emblèmes. — On appelle ce cap, dit-elle, la œlline de V Espérance, parce que, lorsque nous attendons le retour de quelque bâtiment, toutes les mères et toutes les filles viennent ici pourvoir arriver le vaisseau (1). — Mais que signifient cette croix et cette ancre ? reprit Clara. — Ah ! répondit Hélène, c'est une histoire, et c'est la mienne; mais si vous voulez, je vous la conterai : il fait beau ; je ne serai nécessaire à la ferme aujourd'hui que dans deux heures, ainsi nous pouvons nous arrêter ici.

En disant ces mots, Hélène s'assit sur un banc de gazon posé au pied de la Qroix, et Clara la pressant de commencer son récit, Hélène conta son histoire à peu près en ces termes : —

" Le ciel ne m'a donné qu'un enfant, mon fils Jerson ?

(1) On voit, aux environs de Hambourg» une petite montagne au bord de la mer, qu'on appelle le cap des Veuves, parce que les femmes des matelots, privées de leurs maris durant leurs courses sur mer, vont sans cesse sur ce cap, dans l'espoir de découvrir, au loin, les navigateurs. Ce fait motive l'invention de ma colline de l'Espérance. Les mœurs champêtres (faute d'observation) sont si peu variées dans les livres, * que, lorsqu'on peint des usages nouveaux, on a besoin de citer des exemples, pour éviter d'être accusé de manquer de vraisemblance en fondant des fictions sur des coutumes imaginaires. On peut tout inventer, à l'exception des usages et de» mœurs.

il était encore au berceau quand je perdis mon mari ; alors je fis vœu de ne jamais me remarier, et je n'ai pas eu de peine à ne pas rompre mon serment, car mon fils me tenait lieu de tout. J'étais heureuse en pensant que, suivant l'usage du pays, cet enfant bien-aimé, héritant de la ferme, serait cultivateur, qu'il resterait toujours avec moi, et que je n'aurais jamais la douleur de le voir faire des campagnes sur mer. Je lui donnai toute l'éducation qu'on peut recevoir au village ; il répondit parfaitement à mes soins. Dans son enfance, son maître d'école le proposait pour modèle à tous ses autres écoliers ; dans sa première jeunesse, il était cité comme le jeune homme le plus sage, le plus laborieux, et comme celui qui s'entendait le mieux à conduire et à faire valoir une ferme. J'étais la plus heureuse de toutes les mères, j'allais bientôt en devenir la plus à plaindre ! . . . Mon fils venait d'atteindre sa dix septième année ; je remarquais depuis quelque temps un changement singulier dans son humeur. Il était triste, rêveur, silencieux, et il s'obstinait à me cacher la cause de son chagrin. J'imaginai qu'il avait de l'inclination pour la jeune Cécile, la fille de notre plus proche voisine qu'il a épousée depuis. Il m'avoua qu'en effet il l'aimait. Cécile n'avait que quinze ans, elle n'était pas riche. Mon fils aurait pu faire un mariage beaucoup plus avantageux ; mais je ne voulais que son bonheur, et je lui promis que lorsque Cécile serait dans sa dix-huitième année, je la lui donnerais pour épouse. Cette promesse parut le satisfaire; néanmoins il conserva toujours le même fonds de tristesse. Nous étions au milieu de l'hiver : comme j'attribuais toujours son chagrin à l'amour qu'il avait pour Cécile, je lui proposai d'aller passer les soirées chez la mère de Cécile, dont la maison, ne te-

nant point au village, est à peu de distance de la nôtre. Cécile a trois frères ; les deux cadets étaient sur mer depuis plus de trois ans; ils revinrent dans ce temps. La joie de les revoir fut extrême, d'autant plus que le bruit s'était répandu pendant plusieurs mois qu'ils avaient péri dans un naufrage. A nos veillées chez ma voisine, on ne fut plus occupé que d'eux. Ils contaient tour à tour leurs belles aventures : on les écoutait avec une attention qui, malgré moi, me faisait une peine secrète. J'enviais leur mère qui se glorifiait d'avoir des enfants qui avaient vu tant de choses, ou, pour mieux dire, j'étais fâchée que mon fils n'eût pas cette gloire, et ne fût pas écouté, admiré comme ces deux jeunes gens. Je savais mauvais gré à Cécile d'être si attentive aux récits de ses frères, que mon fils même pouvait à peine la distraire un moment dans le cours d'une veillée ; ces pensées me causaient une tristesse mortelle. Souvent je me plaisais à contredire les deux jeunes matelots et à rabaisser le mérite des actions dont on les louait ; et puis, craignant qu'on ne devinât ma jalousie, je m'embarrassais, je balbutiais, je finissais par me fâcher presque toujours à dessein, afin d'interrompre du moins ces histoires de tempêtes et de naufrages que j'écoutais avec tant de déplaisir. Une nouvelle inquiétude vint bientôt mettre le comble à ma peine. Je m'aperçus que les histoires contées par les frères de Cécile causaient à mon fils les agitations les plus extraordinaires. Pendant ces récits, il respirait à peine, il rougissait, s'extasiait ; ses yeux enflammés se remplissaient souvent de larmes ; enfin il était dans un état qui frappait tout le monde, et qui me fit deviner le secret qu'il me cachait depuis longtemps. Je vis qu'il brûlait du désir de faire sur mer de? voyages de long cours. Je l'interrogeai, et il m'avoua que telle

était en effet la cause de sa tristesse habituelle, qu*il n'aurait jamais osé me la déclarer, ajouta-t-il, si je ne Pavais pas pénétrée. — Je ne me repens point, lui dis-je, de vous avoir questionné, car puisque vous aviez pu concevoir et nourrir un dessein qui me perce le cœur, vous auriez fini par m'en instruire de vous-même, et du moins mes questions vous ont épargné cette cruauté ! En parlant ainsi, je pleurais amèrement. Mon fils se mit à mes genoux; ses larmes coulèrent avec les miennes. — O ma mère ! me dit-il, c'est surtout parce que je vous chéris que j'ai pris cette résolution. — Que dis-tu? grand Dieu ! — Oui, ma mère, n'ai-je pas vu combien, depuis le retour des frères de Cécile, vous souffrez aux veillées ? et puis-je supporter qu'il y ait dans le village une mère plus glorieuse de ses enfants que vous ne l'êtes de moi, une mère qui vous fasse envie ? Il est vrai, j'avais le désir de faire une campagne sur mer ; mais jamais je ne m'y serais déterminé, si je n'avais pas vu que vous seriez plus heureuse si votre fils avait fait ces grands voyages. A ces mots, mes pleurs redoublèrent. Jugez de ma douleur, et combien je me reprochais une faiblesse qu'il était inutile de nier, car mon fils avait trop d'esprit et me connaissait trop bien pour qu'il me fût possible de Je dissuader : les sanglots me suffoquaient. — Calmez-vous donc, me dit mon fils ; songez, ma mère, songez à mon retour, et comme vous me verrez fêté, bien reçu ... — Hélas ! répondis-je, mon enfant, je ne puis songer qu'à ton absence. — Et moi, je vous vois me recevoir après une campagne périlleuse ! A mon retour, je serai écouté par Cécile ! et ma mère s'en enorgueillira, elle ne souffrira plus à nos veillées ! . . . Voyez, ma mère, comme tous les marins sont accueillis dans leur jeunesse ' Presque toujours les ieunes filles les préfèrent aux

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* paisibles laboureurs; et 'dans leur vieillesse comme on les entoure, comme on aime leur conversation ! Ils ont couru tant de dangers, ils ont vu tant de choses extraordinaires et merveilleuses! — Ah! mon fils, repris-je, s'il s'agissait de défendre le pays, je ne manquerais pas de courage ; mais te voir quitter ton état, m'abandonner, me laisser seule et désolée, exposer ta vie, sacrifier la mienne pour aller courir les mers et pour voir des sauvages et des iles désertes ! . . . car je sais bien que tu ne t'embarqueras pas sur ces bâtiments marchands, comme les jeunes matelots, dans l'espérance de faire fortune: la tienne est toute faite ; tu possèdes le plus bel héritage du canton . . .— Eh bien ! ma mère, les autres s'expatrient pour gagner de l'argent ; et moi, je supporterai les mêmes fatigues, je braverai les mêmes dangers par amour pour la gloire. — Dis plutôt par curiosité et par vanité. — Ma mère, c'est votre vanité pour moi qui m'en donne.

" Cet entretien fut très-long. Mon fils, malgré son ardente passion pour les voyages, ne voulait point partir sans mon consentement : je le refusai ; il céda à ma volonté, mais non sans un mortel chagrin. Il tomba dans une si profonde mélancolie, que sa santé s'altéra bientôt visiblement.. Alors je cédai; et, quoique ce fût avec la mort dans le cœur, de ce moment je cessai de me plaindre, et je ne fus occupée que du soin de cacher mes douleurs. Mon fils me donna sa parole de ne faire, en toute sa vie, que cette seule campagne. Mais quel voyage ! Le bâtiment sur lequel il voulait s'embarquer devait aller aux Grandes-Indes, et mettre à la voile le premier mai : nous étions sur la fin du mois de mars. Oh ! combien, depuis cette époque, les jours s'écoulèrent tristement pour moi ! Je n'avais plus de plaisir à voir mon fils, et même, au contraire, sa vue me causait un

affreux serrement de cœur; en même temps je sentais que je ne l'avais jamais autant aimé. Cependant je comptais tous les jours avec frayeur, et chaque soir je versais des larmes en me disant: — Voilà donc encore son départ rapproché de vingt-quatre heures! Avec quel sentiment douloureux je vis renaître le printemps ! Tout ce qui, dans cette saison, m'avait charmée jusqu'alors, produisait sur moi une impression désagréable. Quelle peine me firent les premières fleurs que je vis éclore, et les premiers boutons de l'aubépine qui annonçaient le mois de mai ! Il semblait que mes forces m'abandonnaient, et que je me sentais défaillir à mesure que tout se ranimait dans la nature et que nos champs s'embellissaient. C'était en vain que nos cultures nous promettaient l'abondance et le prix de nos travaux, quand les vents et les ondes allaient emporter loin de moi et mon bonheur et mes plus chères espérances! Cependant je montrais un courage dont tout le monde s'étonnait : ma vive douleur eût donne un tort à mon fils, il ne m'en coûtait rien de la cacher ; d'ailleurs je voulais qu'il partît sans inquiétude et sans remords. Ce jour si terrible pour moi vint enfin. J'embrassai mon fils allant aux Grandes-Indes sans verser une larme ! Pouvais-je m'occuper de ma douleur en voyant mon fils saisi d'un trouble qu'il n'avait pas prévu, ne pouvant s'arracher d'auprès de moi, se repentant trop tard, et prêt à me sacrifier ce voyage désiré depuis si longtemps! Si j'eusse dit un mot, il restait ; mais son honneur m'était mille fois plus cher que mon repos et même que sa vie. Il n'était plus temps de se dédire. Je montrai une fermeté qui le trompa ; il crut que je pourrais vivre tranquille séparée de lui par tant de mers! Pâle et baigné de pleurs, il se mit à genoux : — O ma mère, dit-

il d'une voix étouffée, pardonnez à votre enfant ! Ah : si j'avais pu savoir ... Je l'interrompis pour lui donnei toutes les bénédictions maternelles. Il me quitta, mais deux fois il revint du rivage pour m'embrasser encore ! Enfin il s'embarqua ...

*^ Oh ! si le cœur d'une mère pouvait se montrer à découvert, combien le vôtre serait touché du récit de mes souffrances! Mais il est possible de peindre les peines de l'amour, il ne l'est pas de donner une idée des tourments d'une mère malheureuse.

" Je passai les quinze premiers jours de l'absence de moii fils dans une solitude absolue, sans vouloir recevoir aucun de mes proches. Je ne pouvais pas supporter la pensée que ceux qui viendraient me voir auraient l'espérance de me donner des consolations; que les uns me trouveraient déraisonnable, et que les autres blâmeraient mon fils de m'avoir ainsi quittée. On me déplaisait également en désapprouvant ou en louant sa conduite : une seule chose me faisait plaisir, c'étaient les éloges que l'on donnait généralement à son courage.

" Je fus bien attendrie en revoyant la jeune Cécile ; je la trouvai abattue et changée : de cet instant je la regardai véritablement comme ma fille. Je demandai à sa mère de me la donner; je la pris chez moi, et j'eus la douceur de pouvoir parler à toute heure de mon fils. Cécile pleurait souvent avec moi ; elle était affligée, elle concevait mon chagrin, mais qu'elle était loin de le partager ! Chaque jour adoucissait le sien, et son sommeil était tranquille ! Pour moi tout ranimait, tout aigrissait mes regrets ;- je m'étais réservé le soin du logement de mon fils. J'allais tous les matins ouvrir les fenêtres de sa chambre ; Uaspect de cette chambre inhabitée me causait toujours une espèce de saisissement ; et quelle

peine me faisait la vue de ce bon lit abaudonné, en pensant qu'on n'avait dans les vaisseaux que de mauvais hamacs ! Pouvais-je moi-même jouir de toutes les commodités de la vie, quand je songeais que mon fils en était entièrement privé ? Un jour, à dîner, Cécile loua la pureté de l'eau que nous buvions : — Hélas ! lui dis-je, on n'en a jamais de semblable sur mer ! et mes larmes se mêlèrent à mon breuvage ! Je retrouvais les mêmes sujets de tristesse dans mon jardin, dans mon verger: là, mon fils avait formé ce berceau ou planté cet arbre ; ici il avait cultivé ces légumes, il avait aimé, embelli ces lieux délaissés par lui! Et que préférait-il à ces doux travaux, à cette vie paisible ? des terres inconnues, peuplées de sauvages, et des périls afifreux ! Oh ! quelle folie de ne pouvoir se fixer où l'on est tranquille, où l'on est •aimé ! Ces idées douloureuses me poursuivaient partout. Combien je souffrais en allant visiter nos champs ; mon fils ne présidait plus à leur culture ; il n'y travaillait plus; j'y voyais sa charrue passée en d'autres mains ! Mais, de tous les souvenirs, les plus douloureux pour moi étaient ceux qui me retraçaient son enfance, ces jours si fortunés pour une mère, où nos enfants nous aiment uniquement, et ne s'éloignent jamais volontairement de nous ! Alors nous les chérissons dans le présent, nous les adorons dans l'avenir, car on croit que, dans leur jeunesse, la raison et la mémoire joindront à leur affection naturelle tous les liens sacrés de la reconnaissance ! due de peines se renouvelaient pour moi tous les jours ! J'étais obligée, pour aller à notre petite ferme, dépendante de celle que nous habitons, de côtoyer tous les matins le bord de la mer, et de passer dans le lieu où l'on construit les vaisseaux ! (iuelquefois je m'arrêtais sur le rivage quand la rner était calme, je voulais m'accoutumer à la

regarder sans horreur ; mais, malgré sa tranquillité, son inconcevable étendue m'effrayait tellement, qu'au bout de quelques minutes je restais immobile, pétrifiée:. mou iniagination mesurait Pespace immense qui me séparait de mon fils ! Cécile, qui ne me quittait jamais, me prenait dans ses bras ; je n'avais plus la force de me soutenir. Jugez de ce que je devais éprouver quand les flots étaient violemment agités ! Oh ! durant cette cruelle absence, quel mal m'ont fait les tempêtes ! Lorsqu'au milieu de la nuit j'étais tout à coup réveillée- par un de ces orages si communs au printemps et dans l'automne, je croyais voir aussitôt un vaisseau s'abîmant dans les « ondes ; le mugissement de la mer ou les sifiements d'un vent impétueux produisaient à l'instant sous mes yeux cette affreuse image ! Ainsi je souffrais sans cesse, et je n'avais ni plaisirs, ni dédommagement; j'étais même plus à plaindre encore aux époques qui ramènent la joie dans les campagnes, dans le temps des vendanges et des moissons: la gaieté générale rendait ma tristesse plus amère.

J'aurais succombé à mes maux sans les soins de notre bon pasteur. Il venait souvent me voir : il me parlait de la Providence ; il m'assurait que Dieu protège les bonnes mères, et ses discours me ranimaient. Il y avait de tout temps sur la colline de l'Espérance cette grande croix de pierre que vous y voyez. Je fis poser là ce siège de gazon, et je promis à Dieu de venir ici faire une prière au pied de la croix tous les matins et tous les soirs, jusqu'au retour de mon fils. En outre, je fis un pèlerinage à Notre-Dame-de- Pitié, dans un village à trois lieues d'ici, où l'on trouve une image de la sainte Vierge, qui a fait beaucoup de miracles. Elle en fit un pour moi : car après mon pèlerinage, je me trouvai toute for-

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tifiée et toute remplie d'espérance. Dieu me donna la patience et le courage, je n'eus presque plus d'idées noires; quand, de loin en loin, il m'en survenait, une prière au pied de cette croix les dissipait entièrement. Cependant j'étais souvent témoin sur cette colline d'un spectacle qui me faisait bien verser des larmes ! J'y rencontrais sans cesse des mères, des femmes et des soBurs de matelots, qui venait là pour y découvrir au loin sur la mer les vaisseaux dont elles attendaient le retour, je voyais leurs transports en apercevant ces bâtiments. Elles levaient leurs bras vers le ciel ; elles le remerciaient, et moi, je ne pouvais que l'implorer ! Toutes ces femmes, au comble de la joie, descendaient précipitamment la montagne pour aller sur le rivage recevoir leurs maris, leurs frères, leurs enfants ! . . . Triste et consternée, je restais seule sur la colline, et je me disais : — Je suis donc bien nialheureuse, puisque le bonheur des autres n'est plus pour moi qu'un surcroît de peines !

Ce fut ainsi que s'écoula le temps de l'absence de mon fils, c'est-à-dire près de deux mortelles années. Enfin plusieurs lettres m'annoncèrent son prochain retour, et j'eus aussi la joie, que j'avais tant enviée, de me trouver sur la colline de l'Espérance avec la plus heureuse attente. Un matin (le 3 d'août), des nouvelles certaines m'apprirent que l'on avait vu de nos côtes le vaisseau qui ramenait mon enfant : ce bâtiment, ajoutait-on, devait mouiller le jour même dans la petite baie, et par conséquent je pouvais espérer revoir mon fils avant le coucher du soleil. En apprenant ces bonnes nouvelles, Cécile me sauta au cou en s'écriant : — Ah ! ma mère, c'est justement aujourd'hui que finit ma dernière neuvaine ! Nous allâmes au moment même nous établir sur la, colline de l'Espérance. Le croiriez-vous, que,

sachant mon fils si près de nous, je n'éprouvais qu'une joie mêlée de trouble et des plus pénibles agitations. Il avait encore un petit trajet à faire ; et quand je me le représentais mettant le pied sur ce rivage qu'il ne devait plus quitter, je ne pouvais croire qu'un tel bonheur me fût destiné. Il est vrai que le cïel était sombre, que tout annonçait un orage, et que je n'ignorais pas que l'approche de ces côtes^ est difficile par un gros temps. Je regardais avec frayeur tous les nuages qui s'amoncelaient sur nos têtes, je frissonnais en jetant les yeux sur la mer. Les battements de mon cœur se précipitaient à mesure que je voyais s'augmenter le mouvement tumultueux des vagues ! . . . Bientôt un vent terrible s'éleva, le tonnerre se fit entendre ; le jour disparut presque entièrement. Hélas! j'étais venue là pour voir arriver mon fils, et je craignais mortellement de découvrii: son vaisseau sur cette onde en furie ! Je ne savais plus oii porter mes regards ; la vue de la mer me glaçait d'horreur, et la foudre partait des cieux ! — O mon fils ! mon fils f m'écriai-je, échappé à tant de périls, ne reviens-tu sur ces bords que pour périr sous mes yeux ? . . . Non, non. Dieu aura pitié du désespoir d'une mère ! . . . En disant ces paroles, je me traînai vers la croix que j'embrassai étroitement, et l'ardeur de mes prières soutint ma vie ; sans ma confiance en Dieu, cette horrible tempête m'eût fait mourir, ou du moins m'aurait ôté toutes mes forces. Je priais tout haut avec une voix éclatante ; il me semblait que mes cris, qui m'empêchaient d'entendre les Vents, devaient les apaiser. Cependant, au bout d'une demi-heure, je me soulevai pour regarder la mer, et je fus épouvantée du bruit et de l'élévation des vagues! J'étais aussi saisie, aussi étonnée que si je n'eusse jamais vu de tempête ; tout me paraissait prodigieux dans»ceile-

là ; je craignais pour mon fils, et l'orage qui menaçait ses jours était pour moi un bouleversement inouï de la nature entière. Pénétrée de terreur, j'étais immobile et glacée, les regards attachés sur la mer, lorsque tout à coup, à la lueur éblouissante d'un éclair, je découvre le vaisseau de mon fils dont la proue, poussée en l'air par les flots, semblait toucher les nuages. Je crus que le feu du ciel qui Péclairait venait de me foudroyer, je tombai la face contre terre en disant : — O mon Dieu ! sauvez mon fils!. . . A l'instant même j'entendis un bruit épouvantable ; mille voix s'écrièrent à la fois du rivage (car tout le village était rassemblé là) : — Au secours ! au secours ! Ils périssent ! Je m'évanouis ... En reprenant Pusage de mes sens, je me trouvais dans ma chambre où Pon m'avait portée. J'étais sur mon lit, je n'avais que très-imparfaitement ma tête, mais l'égarement où j'étais ne m'ôtait rien du poids de ma douleur ; je la sentais tout entière : car je me disais, mon fils a péri ! Ne pouvant plus ni regarder, ni écouter, ni Vivre, je ne me plaignais point; je restais sans mouvement, et je fermai les yeux. Alors une main glacée prend la mienne et la serre fortement ; je tressaille, je rouvre les yeux, et je vois près de moi une figure pâle et tremblante. — Dieu ! m'écriai-je, l'ombre de mon fils ! A ces mots, je retombai dans le plus profond évanouissement. On me secourut ; je revins à la vie, mais avec un délire aflreux qui dura dix ou douze jours ; je ne me souvenais que de la mort prétendue de mon enfant et de son spectre qui m'avait pressé la main. Le curé me parlait inutilement, je ne l'écoutais pas ; j'implorais ses prières pour mon fils ; je répétais : — Il souffre, j'en suis sûre ; priez pour lui, priez pour lui ! Ah ! sans doute il souffrait ! il était là, inondé de larmes, mon état lui perçait le cœur ! — Quoi ! 12*

disait-il, je perdrai ma mère, et je serai cause de sa mort * Dieu ne veut pas qu'elle reprenne connaissance ; car elle me bénirait, et je ne mérite que ses malédictions'

" Tandis que mon fils se désolait, de mon côté je n'avais de connaissance que pour m'affliger sans mesure; mon fils n'osait plus se montrer, certain que, dans l'état où j'étais, il me paraîtrait toujours un fantôme ; car je croyais l'avoir vu périr ; rien ne pouvait m'ôter cette idée, et l'on était d'autant plus effrayé de mon égarement, que je n'avais pas de fièvre, et que sur tout autre sujet je ne déraisonnais point.

" Ce fut dans ces entrefaites que le père Arsène arriva chez nous ; je le connaissais et le révérais. Il avait instruit ma première jeunesse, et j'en censervais un tendre souvenir. Aussitôt que je le vis, je le suppliai, en versant un torrent de larmes, de prier pour mon fils. — On veut, ajoutai-je, me faire croire qu'il n'a point péri, mais je l'ai vu mort, j'ai vu deux fois son ombre gémissante ! ... Le père Arsène connut que j'avais l'imagination trop frappée pour me ramener à la raison par des moyens ordinaires ; et, après m'avoir longtemps écoutée en silence : — Hélène, me dit-il, croyez-vous que tout soit possible à Dieu ! — Oui, mon père. — Vous rappelezvous l'histoire de la veuve de Sarepta, et surtout celle de la Sunamite, que nous avons lue ensemble, et que vous aimiez tant ? — La Sunamite ? . . . Oui. . . Dieu ressuscita son enfant. O mon père ! . . . Ici le plus violent battement de cœur me coupa la parole. — Calmez-vous, ma fille, reprit le père Arsène, car j'ai de grandes choses à vous dire. — Oui, our, m'écriai-je avec un transport inexprimable. Dieu peut tout. . . — Mais suis-je digne d'obtenir ' un miracle ? — Nulle créature n'en est digne, répondit le père Arsène ; néanmoins la miséricorde su-

prême est telle qu'elle en a fait souvent pour des coupables souillés de crimes. Ainsi, sans manquer d'humilité vous pouvez tout espérer. A peine avait-il achevé ces paroles, que, malgré mon extrême faiblesse, je me levai précipitamment dq mon fauteuil, et je me jetai à genoux en disant : — O mon père, achevez de vous expliquer. — Eh bien ! ma fille, répondit le père Arsène, Dieu vous a rendu votre fils. — Mon fils est ressuscité ! . . . — Oui, ma fille, il vit ! . . . Paraissez, Jerson, poursuivit-il d'une voix forte, paraissez, venez embrasser votre mère et vous unir à elle pour bénir et remercier Dieu. Comme il disait ces mots, mon fils se trouva dans mes bras ! . . . ""Je ne sais ce que je devins, ce que je pensai dans ce moment, le plus beau de ma vie ! Je me rappelle seulement que mon amour pour Dieu, se confondant avec mon affection pour mon fils, remplissait mon cœur d'un sentiment céleste, dont le seul souvenir me transporte encore et m'élève au-dessus de moi-même. Mon fils et moi nous nous tenions étroitement embrassés, et nous restâmes longtemps à genoux en off*rant à Dieu notre bonheur! ... Ah! rie devais-je pas en effet remercier la bonté divine d'un miracle ? n'en était-ce pas un d'avoir sauvé mon fils (et de l'avoir sauvé seul) du plus horrible naufrage ? . . . Avec le bonheur et la santé je recouvrai en peu de temps ma raison tout entière. Mon fils me rendit souvent les impressions de mes anciennes douleurs en me contant ses aventures et les dangers qu'il avait courus, en me faisant les détails de son naufrage. Je le menai prier avec moi sur la colline de l'Espérance ; il y plaça, au pied de la croix, l'ancre de son vaisseau, dont il avait recueilli quelques débris; il versa des larmes amères sur le sort de ses malheureux compagnons, et nous prîmes soin de tous les enfants devenus orphelins par cette afi*reuse catastrophe."

Ici la mère Hélène cessa de parler, Clara l'embrassa tendrement, comme pour la remercier du vif intérêt qu'elle venait de lui inspirer pour sa personne par le récit de ses chagrins passés. Les malheurs de ce qu'on aime déchirent, arrachent le cœur ; mais il y a toujours quelque douceur dans la pitié que nous éprouvons pour les douleurs de ceux qui nous sont indifierents. On se sait gré de pouvoir s'émouvoir ainsi sans aucun sentiment particulier d'amitié ; et ce témoignage secret de la conscience est plus satisfaisant encore, quand c'est une douleur vertueuse qui excite en nous cette compassion si généreuse et si désintéressée. Celui qui nous a fait verser de telles larmes n'a pas de grands frais à.faire pour devenir notre ami.

Clara, retourna dans la ferme. Pendant toute cette journée elle ne quitta point la bonne Hélène, elle resta le soir à la veillée, et elle eut un grand plaisir à questionner Jerson siu: ses voyages, et à les lui entendre raconter à côté d'Hélène, qui, plus d'une fois, durant ce récit, laissa tomber son fuseau pour regarder Clara, dont l'étonnement naïf et l'émotion la charmaient. Sur la fin de la veillée, ou demanda à l'une des jeunes filles de chanter la complaiiite dî^ Aline, La jeune fille rougit, et les yeux toujours baissés et sans quitter sa quenouille, elle chanta, en filant, la romance suivante :

Sur la rive et sur la colline, Nous voyons errer tous les jours La sensible et plaintive Aline, Déplorant ainsi ses amours :

— NouveUe épouse, et jeune mère, Je supporte un double tcJunnent :

Mon enfant, je pleure ton père, Et je regrette mon amant.

Hélaa ! à peine l'hyméné, Par des nœuds si saints et si doux»

Enchaîna notre destinée, Que je vis partir mon époux.

Après avoir à son amante Promis de si durables feux, n porta sur Tonde inconstante D'autres désirs et d'autres vœux.

£h quoi ! dans la même journée

Kecevoir sa foi, ses adieux.

Et de fleurs d'hymen couronnée,

Le voir s'éloigner de ces lieux ! *

Entendre à la fois du rivage

Le bruit des danses et des jeux,

Et son vaisseau, malgré l'orage,

Pendre les flots tumultueux !

Ah ! SUT ces plages étrangères Que vas*tu chercher loin de nous ?

Des périls, de vaines chimères !

n est ici des biens si doux ! . . .

Quelle espérance mensongère Sut t' arracher de ton pays ! . . .

Tu ne peux voir Aline mère ; Tu n'as pas vu naître ton fils.

Cet enfant chéri renouvelle

Et semble éprouver ma douleur.

Oui, c'est toi que sa voix appelle

Quand ses cris me percent le cœur !

Des Indes l'or et la richesse

Ne sauraient payer mes toTirments.

Keviens dissiper ma tristesse :

Les vrais trésors sont dans nos champs.

Cette romance fut chantée avec une prononciation nette et distincte, une voix jeune, juste, sonore, et sans accent, sans inflexion ; mais il y avait tant d'innocence dans cette douce monotonie, qu'on y trouvait un charme plus touchant que celui d'un chant expressif et parfait :

142 LE 8IEGE

car il faut avoir vécu longtemps dans les grandes villes, pour ne pas éprouver un étonnement pénible lorsqu'on entend les jeunes personnes exprimer les passions avec toute l'énergie et toute la sensibilité que peuvent donner les souvenirs et Pexpérience.

Clara sentit dès ce jour même qu'elle se plaisait dans cette agréable solitude. Elle admirait et elle aimait également la simplicité des mœurs et l'union parfaite qui régnait dans cette famille; et elle bénissait sur ce point, comme sur tous les autres, le père Arsène qui lui avait procuré un asile si doux et si sûr.

Clara prit l'habitude d'aller seule tous les matins, quand le temps le permettait, sur la colline de l'Espérance. Là, repoussant le souvenir funeste de ses malheurs, elle se rappelait avec délices le songe heureux qu'elle avait fait sur le Rhône, dans cette nuit mémorable où, par les soins du père Arsène, soustraite au pli^g affreux danger, la nacelle qui les portait, voguait au gré des vents et du courant du fleuve ; elle se retraçait encore avec le même charme l'espèce d'inspiration qui la saisit dans la chapelle de l'hermitage. Elle entendait toujours la voix intérieure qui prononça cet oracle : " Tu seras heureuse, même sur la terre ; plus d'un demi-siècle de bonheur te dédommagera de quelques mois de souffrances." — Non, non, disait-elle, ce n'est point une illusion! Dieu, dans sa miséricorde incompréhensible, a daigné parler à sa faible créature ! Il ne s'est point communiqué à moi par des organes périssables ; mon oreille n'a point entendu, mais chacune de ses paroles divines se gravait dans mon âme ! Il m'a semblé, dans ce moment d'extsise, que tout ce que j'avais de mortel venait de se dissoudre. Ce souvenir immortel, je le porterai dans le ciel, puisqu'il n'a rien

DE LA BOCHELLE. 143

de terrestre ! j'en puis jouir sur la terre, et il efface à jamais toute Phorreur du passé ! . . . due m'importe de ne pouvoir comprendre comment je pourrai devenir heureuse ! Dieu l'a dit, que me faut-il de plus ? Au moment d'épouser Valmore, aurais-je pu concevoir que j'allais devenir l'objet de son exécration, et qu'au lieu d'être conduite à l'autel, je serais couverte d'ignominie et traînée à l'échafaud ? L'impénétrable avenir ne peut être dévoilé que par la main puissante qui régit l'univers. O sagesse éternelle ! ô bonté suprême ! vous m'avez caché des maux dont je n'aurais pu supporter la pensée, car je ne connaissais que ma faiblesse, et je n'avais pas d'idée de la force que vous pouvez donner! Et, dans l'abîme où je suis plongée, vous daignez m'annoncer le bonheur ! Ah ! le promettre, c'est le rendre ! . . . Plus d'inquiétudes, plus de pleurs : je serai heureuse ! Ainsi donc, je conserverai toujours cette foi qui m'a soutenue, fortifiée, et qui m'a fait goûter des délices inexprimables dans les horreurs de la prison, et au milieu des apprêts de la mort ! Je serai heureuse ! je ne cesse donc point de marcher dans les sentiers du juste ; et Valmore sera consolé, il le sera par moi ! Je l'entendrai gémir de son affreuse erreur, je verrai ses regards s'attacher sur moi avec l'expression du repentir et de la tendresse ! O mon Dieu ! vous me donnerez la force nécessaire pour ne pas mourir de joie, et pour supporter cette nouvelle révolution. En parlant ainsi, seule au pied de la croix de la colline, Clara répandait de douces larmes ; elle ne vivait plus que dans l'avenir, et son imagination était tellement frappée de l'idée qu'un grand changement dans sa fortune devait avoir lieu tôt ou tard, qu'elle était continuellement dans l'attente d'un événement extraordinaire. Cette pensée l'agitait, mais donnait un vif intérêt

144 LE SlkQE

à toutes ses journées, malgré la monotonie de sa vie. Tous les matins, à soh réveil, elle demandait avec empressement si Pon n'avait point apporté de lettres pour elle. Le seul père Arsène lui écrivait ; et lorsqu'elle recevait une lettre de lui, elle éprouvait avant de l'ouvrir une extrême émotion, comme si elle eût dû y trouver une nouvelle importante. Si elle entendait de la ferme le bruit d'un cheval au galop, elle imaginait dans l'instant que c'était un courrier pour elle. Cette perpétuelle agitation l'animait sans la fatiguer; car elle n'éprouvait que les plus douces émotions, puisqu'elle n'avait que d'heureux pressentiments. Plus d'ime année s'écoula de la sorte : ce fut alors, à cette époque, que les paisibles lieux habités par Clara prirent tout à coup un aspect différent.

Les calvinistes de La Rochelle, toujours remuants et séditieux (et depuis près de deux cents ans), venaient enfin de lever l'étendard de la révolte. Le duc de Rohan était à leur tête. Ce prince réunissait toutes les qualités et tous les défauts qui font d'un chef de parti l'idole du peuple. Jeune encore, éloquent, généreux, brillant de courage et d'audace, il avait tout ce qu'il faut, sinon pour bien conduire les hommes, du moins pour les séduire un moment et pour les entraîner. ^^

Les Anglais, appelés par les Rochelais, arrivèrent pour soutenir les rebelles, et firent une descente dans Pile de Ré. Le brave Toiras les battit, et Schomberg leur fit lever le siège du fort Saint-Martin, où ils avaient donné un assaut sans succès. Les Anglais se rembarquèrent après avoir perdu huit mille hommes. Les Rochelais persistant dans leur rébellion, le duc d'Angoulême, général de l'armée royale, vint mettre le siège devant La Rochelle. Alors tout changea dans les campagnes : plus

de danses, plus de jeux, plus de veillées paisibles ! L'inquiétude et la crainte remplacèrent dans tous les cœurs la douce sécurité. Les cornemuses devinrent muettes ; on n'entendit plus que le bruit des armes et des trompettes belliqueuses. Les jeunes filles redoutaient de rencontrer les militaires épars dans les champs trop souvent dévastés par eux! mais, émues et curieuses, elles se cachaient pour les voir, et elles admiraient en secret leur bonne mine, l'assurance et la fierté de leur maintien. Elles les comparaient aux villageois, et plus d'un pâtre eut à se plaindre de celle qu'il aimait ! Les tranquilles laboureurs ne recevaient les soldats dans leurs chaumières qu'avec défiance et jalousie, car les défenseurs et les nourriciers de l'Etat ne sont pas faits pour habiter ensemble : les uns ne doivent jamais soupirer après le repos : les autres seraient malheureux s'ils enviaient l'éclat de la gloire.

Au milieu de ce tumulte, le trouble de Clara était inexprimable ; elle savait que Valmore commandait une division de l'armée du duc d'Angoulême. Elle n'osait plus aller sur la colline de l'Espérance, ni même sortir de la ferme ou se montrer ; mais elle priait Dieu nuit et jour pour le succès des armes du roi et pour la conservation de la vie de Valmore. Ce dernier, toujours accablé de douleur, trouvait une consolation digne de son noble caractère dans les dangers d'une guerre entreprise contre des sujets rebelles, devenus alliés des ennemis de la France.

Valmore, d'après la fable débitée par Frickmann, et dont le bruit s'était généralement répandu, croyait que Clara, en voulant s'évader du château de Rosmalj s'était noyée dans le Rhône. Il ne pouvait regretter celle qu'il pensait devoir abhorrer : mais l'image de cette figure

angélique et si jeune, périssant par un genre de mort si tragique, le poursuivait partout, et renouvelait toute l'horreur de ses premiers regrets.

Valmore, jugeant que pour les opérations du siège il était nécessaire d'établir un poste dans la ferme de Jerson, ordonna à un détachement de sa division de s'y rendre, et il se mit à leur tête pour les y conduire. Ce fut à dix heures du matin, le 20 novembre, que cette troupe entra dans la ferme. Quoiqu'on fût au commencement de l'hiver, le temps était si serein que Clara ce jour-là ne put résister au désir d'aller respirer un air si pur: elle était dans le jardin, lorsqu'elle entendit le bruit que faisaient les chevaux sur le pavé de la grande cour. Sou saisissement la rendit immobile. Au bout de quelques minutes, elle vit paraître des soldats qui en l'apercevant, s'élancèrent vers elle. Clara épouvantée se mit à fuir en poussant des cris aigus ; l'effroi lui donnait des ailes j néanmoins les soldats allaient l'atteindre, lorsqu'elle entendit, à vingt pas derrière elle, Valmore attiré par ses cris, et dont elle ne put méconnaître la voix. Les soldats se sauvent. Clara, hors d'elle-même, eut cependant la présence d'esprit de*se cacher le visage avec sou tablier qu'elle jeta sur sa tête, et aussitôt, ne pouvant plus se soutenir, elle tomba sur l'herbe. . . Valmore, frappé de l'élégance, de la beauté de sa taille, et touché de sa frayeur, sentit quelque émotion. Le costume indécis de Clara laissait douter si elle était ou non une paysanne; mais elle avait des gants, et la forme délicate de ses mains ne permettait pas de la prendre pour une villageoise. Valmore, après un examen rapide, qu'il ne fit pas sans trouble, s'approcha d'elle ; et, lui tendant la main : — Rassurez-vous, mademoiselle, lui dit-il, je vais vous conduire dans la ferme, et je vous promets trau-

quillité et sûreté parfaites. A ces mots, il l'aide à se relever. Clara éperdue chancelle ; mais de la main droite elle tient toujours avec force sur sa têtç le tablier qui voile son visage. Valmore ne doute pas qu'elle ne soit belle ,• il lui sait gré de la pudeur craintive qui lui fait craindre de montrer à un militaire une figure jeune et charmante sans doute, qui vient de l'exposer à perdre Thonneur. L'attentat des deux soldats, les insolents discours qui avaient exprimé leur brutale admiration de sa beauté, rendaient en effet assez simple le soin de la dérober en ce moment à tous les yeux.' due devint Clara, et quelle fut la palpitation de son cœur en posant la main tremblante qu'elle avait libre dans la main de Valmore ! . . . Le trouble aflreux que décelaient tous ses mouvements, et ses sanglots redoublés, attendrirent vivement Valmore ; pour la calmer, il lui parla d'yn ton doux et même affectueux ; mais, plus il lui montrait de sensibilité, plus la violence de son agitation paraissait s'accroître. Afin de faire cesser un état si pénible, Valmore se hâta de la ramener à la ferme ; il doubla le pas. Il était forcé d'entraîner Clara, qui, ne pouvant plus supporter une telle émotion, s'affaissa tout à coup; elle tomba. Valmore s'aperçut qu'elle perdait l'usage de ses sens : il s'arrêta ; et, par- une délicatesse dont peu d'hommes seraient capables, il crut devoir respecter la timide pudeur de cette intéressante inconnue : le tablier de Clara était encore sur son visage, mais la main défaillante qui l'avait retenu jusqu'alors venait de s'en détacher : Valmore y posa la sienne et Vy tint fidèlement, malgré une curiosité qu'il s'étonnait dç pouvoir éprouver. Il prit Clara dans ses bras, et, ki portant à la ferme, il rencontra la mère Hélène qui la cherchait. Il lui raconta en deux mots ce qui venait d'arriver : il parlait encore, lorsque Clara

reprit connaissance. Son premier mouvement fut de porter sa main à son visage ; et, rencontrant celle de Yalmore, elle la serra avec une expression passionnée. Son âme était faite pour apprécier la délicatesse qui conservait son secret le plus important. Mais avec quel saisissement elle se trouva dans les bras de son libérateur! ... Un gémissement sourd qui s'échappa du fond de son cœur fit tressaillir Valmore. Cependant elle parut vouloir marcher. Valmore la posa doucement à terre. Clara s'inclina profondément comme pour le remercier; elle prit le bras d'Hélène, et Valmore, aussi troublé qu'attendri, s'éloigna rapidement.

On conduisit Clara dans sa chambre, qui n'était séparée de celle d'Hélène que par une cloison. Valmore punit et chassa de la ferme les deux soldats qui avaient poursuivi Clara ; il établit dans sa troupe des consignes rigoureuses ; il donna des ordres sévères, faits pour maintenir dans la ferme le bon ordre, la décence et la tranquillité. Tout ce qui fut consommé fut payé sur-lechamp. Jerson, charmé de cette conduite, montra de son côté toute la bienveillance et tout le zèle d'un bon citoyen. Il logea Valmore dans la plus belle chambre de la maison, celle d'Hélène ; il voulut que sa mère et ses deux jeunes filles se réfugiassent dans la chambre de Clara, qui, comme on l'a dit, était voisine de celle de Valmore. Jerson aimait à mettre ainsi sa mère et ses filles sous la garde et sous la protection de cet homme vertueux, qui réunissait à un si haut degré les qualités qui, dans tous les temps, ont caractérisé les militaires français, la plus brillante valeur et la générosité.

Ce ne fut pas sans une peine secrète que Clara reçut à demeure dans sa chambre Hélène et ses deux petites filles ; en tout tfup* elle eût regretté le silence de sa

DE iJL ROCHELLE. 149

solitude ; mais, dans sa situation actuelle, cette société était pour elle d'une extrême importunité. Elle venait de revoir Valmore ! Elle avait besoin de se retracer tous les détails de cette rencontre inopinée. Combien l'entretien des jeunes personnes et de leur grand'mère la contrariait ! Leur seule présence Pempéchait de se livrer tout entière à ses pensées. D'ailleurs Valmore était logé à côté d'elle, tout le bruit qui se faisait dans cette chambre, même celui d'une chaise ou d'une table que l'on changeait de place, avait de l'intérêt pour elle, et, n'en voulant rien perdre, elle s'était assise contre la cloison. Elle parvint à persuader à ses compagnes qu'il n'était pas convenable que Valmore les entendit rire et causer, et du moins on parla tout bas, ce que Clara avait toujours fait jusqu'à ce moment, car la crainte d'être reconnue de Valmore ne la quittait jamais un seul instant, et cette crainte terrible empoisonnait toute la joie qu'elle éprouvait de se trouver si près de lui. Cependant elle était bien certaine qu'il croyait qu'elle n'existait plus ; cette pensée la rassurait sur les soupçons qu'il aurait pu prendre dans la suite en voyant sa persévérance à se cacher à ses yeux. Sur le soir, Hélène quitta Clara pour aller elle-même présider au souper préparé pour Valmore. Une heure après, Clara entendit Hélène entrer dans la chambre de Valmore; et ce dernier lui adresser la parole. Clara, attendrie et tremblante, prête une oreille attentive. Valmore parle d'elle ; il demande son nom. — Elle s'appelle Olympe, répondit Hélène, et elle a la figure et le caractère d'un ange. A ces mots, Valmore fit un profond soupir. Il garda le silence, et, au bout de quelques minutes, il remercia Hélène de ses soins et il la congédia. Clara écoutait toujours ; mais ses jeunes compagnes vinrent la dis- 13*

traire, et, pour la première fois, on remarqua en «lie une nuance d'humeur qui fut attribuée à l'impression pénible que lui avait laissée la scène effrayante du matin. /

Enfin, à huit heures et demie du soir, Hélène et ses petites-filles se mirent au lit, et furent bientôt profondément endormies. Clara, sous prétexte d'achever une let^iure intéressante, ne se coucha point. Un calme parfait régnait dans la maison ; mais Valmore et Clara étaient bien loin de pouvoir se livrer aux douceurs du repos. Ces deux cœurs, divisés par le sort, étaient réunis en ce moment par une agitation sympathique. La taille et la grâce de cette inconnue venaient de rappeler à Valmore celle qu'il voulait vainement oublier. Lorsqu'il dut croire que tout dormait dans la ferme, il s'abandonna sans contrainte à sa vive émotion : il se promenait dans sa chambre avec égarement. Chacun de ses pas retentissait jusqu'au fond du cœur de Clara. ' Sa démarche inégale et précipitée semblait peindre tout le désordre d'une âme violemment agitée. Il s'arrête brusquement contre la cloison, Clara tressaille. Elle n'est séparée de lui que par la mince épaisseur d'une planche ; elle retient sa respiration, car elle entend celle de Valmore. — Oui, dit-il d'une voix étouffée, cette funeste rencontre m'a bouleversé ; elle produit sur moi l'effet terrible d'une apparition ! Infortunée ! poursuivit* il. Dieu dans sa miséricorde infinie, a-t-il pardonné ton crime ? es-tu dans le séjour d'espoir et de souffrance où l'âme se purifie ? implores-tu la pitié des fidèles ? Ton inconcevable barbarie m'a condamné à d'éternelles douleurs, mais je veux prier pour toi !.. . En disant ces paroles, il se jette à genoux. Clara, baignée de larmes, ioint les mains et laisse échapper un soupir plaintif .. .

Valmore, hors de lui, se relève en frémissant. — Elst-ce une illusion ! s'écria-t-il, ou cette âme repentante et purifiée correspond-elle avec la mienne ? La mort a-t-elle rétabli l'harmonie entre nous ? ... A ces mots, il tombe sur une chaise, il écoute avec saisissement, il n'entend plus rien ; et, rappelant sa raison, il se persuade facilement que son imagination frappée a seule produit ce soupir si touchant qu'il a cru entendre. Clara, dans la crainte de prolonger et d'augmenter son égarement, avait eu le courage de se contenir. Elle resta immobile jusqu'au moment où elle entendit Valmore appeler un domestique j alors elle s'approcha doucement de son lit, et elle se coucha. Mais l'idée de Valmore ne lui permit pas de fermer l'œil un seul instant. Valmore ne passa pas une nuit plus tranquille ; néanmoins, une heure avant le jour, cédant à son profond accablement, il s'endormit. Alors un songe consolateur lui représenta Clara éblouissante de fraîcheur et de beauté, avec une physionomie céleste qui exprimait le bonheur le plus pur. Il se reveille en s'écriant : — Ma prière est exaucée ! elle ne souffre plus ! elle vient d'entrer dans l'immortel séjour où la clémence éternelle réunit si souvent l'oppresseur repentant et la victime innocente. Me voilà donc délivré du tourment affreux de ne pouvoir penser à elle qu'avec horreur ! En s'abandonnant à cette illusion, il versait un torrent de larmes, et la réflexion ne lui ôta point une idée qu'il aimait et qu'il voulait conserver.

A la pointe du jour, on entra dans sa chambre pour lui dire, de la part du duc d'Angoulême, de se trouver à neuf heures au quartier général. Il se hâta de se lever, et lorsqu'il fut habillé, l'idée de cette inconnue, de cette jeune Olympe, lui revint à l'esprit. — Nous combattrons sans doute aujourd'hui, se dit-il ; avant de quitter cette

ferme peut-être pour toujours, avant d'aller verser du sangi je voudrais laisser ici une trace de bonté. Les maîtres de cette maison sont dans P opule nee ; tout ce qu'on peut faire pour eux, c'est de les préserver de toute vexation. Mais cette jeune personne, qui n'est point de leur famille, offrons-lui les secours et la protection dont elle a peut-être . besoin. Aussitôt Valmore prend son écritoire, et il écrit avec rapidité le billet suivant :

"Je ne me suis pas permis une seule question sur votre situation, car peut-être voulez-vous la cacher : je respecte votre solitude, et je ne veux point vous voir. Je sais seulement que vous êtes étrangère dans cette famille, et je suppose qu'habitante de La Rochelle, vous êtes venue vous réfugier ici, afin de vous soustraire aux horreurs d'une ville assiégée. Puis-je vous rendre quelque service ? Parlez avec une entière confiance à celui qui, surtout après cette offre, est décidé à ne vous voir jamais.

" Réponse franche et'prompte.

" Valmobe."

Clara, en recevant ce billet et en reconnaissant l'écriture de Valmore, fut près de s'évanouir. Elle ouvre en tremblant cet écrit, et la plus douce, la plus délicieuse admiration succédant à la crainte, elle inonde le papier de ses larmes. Cependant il fallait répondre sur-lechamp, et Valmore connaissait son écriture. A l'extrémité de sa chambre était un petit cabinet ; elle y va en faisant signe à la jeune Honorine (la fille aînée de Jerson) de la suivre. Elle s'enferme avec elle dans ce cabinet ; là, après lui avoir montré le billet de Valmore : — L'aventure d'hier, lui dit-elle, et tous ces gens armés qui remplissent la maison, m'ont causé un si grand trouble que je suis toujours saisie d'un tremblement universel, qui ne me permettrait pas de pouvoir tracer une

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seule ligne. Vous avez une jolie écriture, ma chère Honorine, rendez-moi le service d-écrire sous ma dictée. — Volontiers, répondit Honorine en prenant la plume que lui présentait Clara. Elle s'assit, et Clara, en rectifiant à mesure son ortographe, lui dicta cette réponse :

"Olympe vous regardera toute sa vie comme son bienfaiteur. Si elle avait besoin de protection, elle |ie voudrait implorer que la vôtre ! ... En ne profitant point de vos offres généreuses, elle vous remercie de lui avoir procuré un nouveau sujet de reconnaissance."

Ce billet aug^menta le vif intérêt que Valmore prenait à cette jeune personne. Il le lut et le relut avec émotion. Ne voulant pas, en allant au combat, le garder sur lui, il le serra précieusement dans une cassette. Ensuite il sortit de sa chambre, alla rassembler sa troupe, se mit à sa tête et partit avec elle.

Clara apprit bientôt le départ de Valmore. Il avait laissé quelques bagages dans la ferme, en disant qu'il espérait revenir avant la nuit : mais on croyait qu'il allait combattre. La triste Clara se renferma dans son cabinet pour y pleurer en liberté. Elle se rappelait tout ce que Valmore avait fait pour elle, en la croyant un monstre ! Elle lui devait deux fois la vie : la première, en la préservant de la cruauté d'une populace furieuse, et ensuite en l'arrachant de l'échafaud. Sa générosité l'avait tirée d'un asile ignominieux ; Qnfin il venait de lui sauver l'honneur. Oh ! que la reconnaissance est ardente, quand le bienfaiteur est aimé ! Comme on se plaît à compter les bienfaits ! comme il est doux de pouvoir dire qu'ils sont inappréciables, et qu'on n'aura jamais la possibilité de s'acquitter !

En récapitulant ainsi les obligations qu'elle avait à Valmore, Clara tenait son billet, et le relisait de temps^en

temps, quoiqu'elle le sût déjà par cœur. — Hélas! disaitelle, cet écrit si cher que sa main a tracé, et qui peint si bien son noble caractère, cet écrit si touchant que je conserverai jusqu'au tombeau, ne s'adresse point à la malheureuse Clara; s'il savait que cette infortunée existe, il serait toujours généreux pour elle, mais il la maudirait encore ! Oh ! que je bénis sa pieuse erreur ! Du moins mon souvenir ne l'épouvante plus. . . En 'disant ces paroles, elle tenait toujours le billet de Valmore, qu'elle pressait contre son cœur. Tout à coup elle entend un bruit terrible, celui du canon. Elle frissonne. — Ciel ! s'écrie-t-elle, un combat ! . . . O Valmore ! ô mon Dieu ! . . . Elle fait un mouvement pour se prosterner et pour implorer le Dieu des armées; mais une pensée accablante la glace et la pétrifie. Est-elle digne encore de/^ prier avec confiance ? Elle se rappelle qu'elle a promis au père Arsène de combattre un sentiment trop tendre pour un objet dont tout la sépare. Elle n'a pu éviter cette heureuse rencontre ; mais, depuis vingt-quatre heures, ne s'est-elle pas volontairement occupé de lui sans réserve? Plus elle examine sa conscience, plus elle devient tremblante, plus sa crainte s'accroît : elle trouve au fond de son cœur tant de trouble, un penchant si vif et si tendre! Elle ne l'avait jamais connu, ce penchant jusqu'alors contenu, réprimé par la religion ; elle venait de s'y livrer tout entière, et son effroi fut extrême en découvrant qu'elle aimait avec passion. — Quoi! dit-^lle, depuis que je l'ai revu, je n'ai pu m'occuper que de lui ! J'ai veillé, j'ai repoussé le sommeil pour y penser toujours ! Durant cette nuit, où son image a toujours été présente à mes yeux, quelle aflfreuse tentation s'est olFerte à mon esprit; lorsque je l'entendis prier pour moi, je fus au moment de me faire connaître et de tout révéler. Ici le bruit du

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canon se fit entendre avec un éclat plus vif et plus redoublé. Clara jeta sur une table le billet de Valmore. Pardonnez-moi, grand Dieu ! s'écria-t-elle, une faiblesse irréfléchie ; je vous promets de ne plus relire cet écrit, de le déposer pour jamais entre les mains du père Arsène, et d'éloigner de ma pensée un trop dangereux souvenir. — Cette promesse soulagea un peu son cœur oppressé; il lui fut possible alors de prier avec espérance. La prière la plus fervente, occupant toutes ses facultés intellectu-' elles, l'empêchait d'arrêter son imagination sur les dangers auxquels Valmore était exposé dans ce moment : mais le bruit redoutable du canon agissait physiquement sur elle ; il la faisait frissonner et pâlir. Une sueur froide inondait son visage, et bientôt ses forces l'abandonnant, elle tomba anéantie sur le plancher. Hélène, en entrant dans son cabiiiet, la trouva dans cet état. On le secourut, et l'on trouva assez simple que la frayeur d'un combat donné à peu de distance du village put causer un tel saisissement à une personne si jeune et si sensible. On la porta sur son lit ; toutes les femmes de la ferme se rassemblèrent dans sa chambre, où l'on dîna. Tout ce qu'on lui dit acheva de lui déchirer Pâme. On lui apprit que les assiégés avaient fait une sortie, attaqué les royalistes, et que Valmore commandait les troupes opposées aux rebelles. On ajoutait que les rebelles combattaient en désespérés, et que le combat, également opiniâtre des deux côtés, serait sûrement très-sanglant. A trois heures, la canonnade durant toujours, on entendit le bruit des cloches, et l'on vint dire que c'était un appel à l'église, où tout le village allait se rendre afin d'y prier pour le succès des armes du roi. Clara retrouva des forces pour remplir ce devoir: elle se traîna à l'église avec tous les habitants de la ferme.

En sanctifiant tous les sentiments légitimes, la piété les entretient par Poccupatiou constante et réglée de la prière, et elle leur impriml^le plus utile caractère de stabilité. Le sujet fidèle s'attache davantage à sou souverain, lorsqu'il peut croire que ses vœux pour lui ne seront pas stériles, et quand les pompes les plus solennelles de la religion lui rappelent sans cesse que son affection pour lui est un devoir sacré. C'est ainsi que la religion unit à son culte éternel celui de la reconnaissance ; c'est ainsi qu'elle ennoblit la dépendance par l'amour et qu'elle console l'impuissance de s'acquitter soi-même sur la terre, par l'espoir d'obtenir du ciel la récompense due au bienfaiteur. Croyance admirable qui donne à la gratitude toute la générosité du plus parfait, désintéressement, puisqu'elle n'agit et ne s'épanche que dans le secret le plus intime, et qu'elle n'a pour confident que la Divinité; croyance enfin qui rétablit une sublime égalité entre le riche et le pauvre, entre les infortunés et les maîtres du monde, par l'échange touchant des bienfaits et des bénédictions.

On resta près de troii^ heures à l'église. Du moins le chant des hymnes et des psaumes empêchait Clara d'entendre le bruit du canon: mais dans l'état où elle était, combien cet appareil religieux lui parut lugubre et funèbre ! la tristesse peinte sur tous les visages, ces prières publiques chantées avec un accent lamentable, ces cierges qui brûlaient sans éclairer, l'obscurité de cette église gothique, tout portait au fond de son âme l'impression la plus douloureuse ! Elle fondait en larmes, et néanmoins elle mêlait ses chants entrecoupés à ceux de la multitude ; elle savait que la voix la plus gémissante est celle qui s'élève le mieux jusqu'au pied du trône de l'Éternel ! . . .

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Une demi-heure après son retour à la ferme, la canonnade cessa entièrement. On n'entendit plus rien. Le combat était fini, mais on en ignorait les résultats, et la cessation de ce bruit aflfreux ne parut à Clara que le silence profond de la mort. Elle se représenta le champ de bataiUe, ce champ qu'elle connaissait ; et dans lequel elle avait cueilli les dernières fleurs de l'automne, maintenant souillé de sang et jonché de morts et de mourants ! . . . Et Valmore ! qu'est-il devenu ? n'est-il pas blessé ? a-t-il remporté la victoire ? existe-t-il encore ? . . . Ah ! comment se peut-il que de telles pensées, de telles angoisses n'anéantissent pas notre frêle existence que souvent si peu de chose détruit! Mais nés pour souSrir, nous sommes puissamment armés par la nature contre les peines les plus déchirantes du cœur !

Bientôt on apprend de toutes parts que les troupes royales sont victorieuses, et que leur chef, que Valmore, couvert de gloire, n'a point reçu de blessures. A ces premières nouvelles, Clara éperdu n'ose pourtant se livrer à la joie ; elle doute encore, et ce doute, qui lui laisse envisager un bonheur suprême, ajoute encore, s'il est possible, à l'amertume de la mortelle inquiétude qui lui reste.

Cependant, quoiqu'il fût nuit depuis longtemps, tout est en mouvement dans la ferme et dans le village. Tout à coup les cloches recommencent à sonner, des cris de joie se font entendre ; la troupe revient victorieuse, le vainqueur est à leur tête. Hommes, femmes, vieillards, enfants, tous s'élancent hors des chaumières pour courir au-devant de lui; le plus grand nombre porte des torches de paille allumées à la hâte, d'autres des lanternes, plusieurs vieilles femmes tiennent la lampe unique qui éclairait leur cabane. Le vénérable curé,

suivi de son clergé, sort de son église qu'il n'ava.t point quittée depuis le commencement du combat : à la lueur des cierges on voit s'élever la croix de bois autour de laquelle les villageois se rallient ; des chants religieux redoublent l'ardeur des acclamations publiques, car chacun de ces bons paysans, en criant. Vive le wi ! pensait honorer Dieu et croyait le prier.

Durant ce tumulte, que devint l'heureuse Clara ? Elle est restée dans la ferme, gardienne de deux enfants au berceau, qui dorment paisiblement au fond d'une alcôve. Une vierge de plâtre, posée dans une niche, s'élève audessus des petits lits que la tendresse maternelle a placés sous sa protection ; et c'est dans cet oratoire que, baignée de larmes délicieuses et prosternée entre les deux berceaux, Clara remercie Dieu avec tous les transports de la plus profonde reconnaissance : elle n'interrompt sa prière que pour bercer doucement et pour caresser les enfants lorsqu'ils se réveillent. Tableau charmant, où l'on voyait l'innocence à genoux et souriant à des anges.

Mais bientôt Clara se. relève précipitamment : Honorine et sa sœur accourent et viennent lui annoncer que la troupe et le jeune héros qui la commande entrent dans le village. Clara voudrait illuminer la façade de la maison ; Honorine la seconde dans ce dessein. On cherche, on rassemble toutes les chandelles de la maison, on les place à la hâte sur les fenêtres ; ensuite Clara s'enfuit, et court se renfermer dans sa chambre. Valmore arrive, il entre dans la grande salle, il se voit entouré de toute la famille : l'un lui présente le grand fauteuil de la mère Hélène, l'autre lui apporte un verre du vin le plus vieux de la cave, tandis que Jerson et sa femme commandent à grands cris le souper pour Valmore, pour quelques offici-

ers et les soldats. La mère Hélène conduit ces derniers dans une grange immense, qu'ils ont habitée déjà, et dans laquelle les servantes et les domestiques s'empressent de leur porter des vivres et du vin. Cinq ou six guerriers sont légèrement blessés ; les jeunes filles frémissent en voyant du sang sur leurs habits; elles déchirent vingt fois plus de linge qu'il n'en faut pour panser leurs blessures . . . Toute la maison est dans l'agitation ; Jerson donne à la fois cent ordres diflférents et souvent contradictoires : les femmes volent à la cuisine, ou redescendent à la cave ; on va, on vient, on crie, on se heurte, plus d'une fois on se culbute : tout peint le zèle de la bienveillance, tout exprime la vénération pour ces braves guerriers.

Cependant Valmore jette un regard inquiet et curieux dans tous les recoins de la salle ; mais il cherche en vain, elle n'y est pas ! Il approuve cette réserve. Elle est étrangère dans cette famille ; et si jeune et si belle, elle doit se cacher dans une maison qui ressemble à un camp. Valmore a fait des prodiges de valeur ; tout le succès important de cette journée n'est dû qu'à lui ; néanmoins sa tristesse est plus profonde que jamais; il ne peut même supporter la gaieté dans les autres ; il blâme avec sévérité celle que montrent en sa présence deux jeunes officiers. — Nous sommes heureux sans doute, dit-il, d'avoir fait triompher la bonne cause ; mais ne devons-nous pas des regrets aux braves compagnons que nous avons perdus ? Ah ! le jour de la victoire est celui des larmes, même pour le vainqueur^ s'il est humain. Et quels sont les ennemis que nous venons de combattre et d'exterminer ? des hommes égarés, mais des compatriotes! . . . Qui de nous ne doit pas désirer que les rebelles rentrent dans le devoir, et que la

clémence royale leur pardonne ? En disant ces paroles, Valmore se lève, il donne des ordres pour que tout le monde soit prêt le lendemain matin à sept heures, car on devait combattre encore et tenter un assaut. Clara n'apprit cette nouvelle qu'avec un extrême saisissement, elle frémissait en pensant qu'elle allait éprouver encore le lendemain tous les tourments qu'elle avait soufferts dans cette journée si longue et si terrible. Elle entendit parler Valmore, et le son de cette voix chérie la fit fondre en larmes. Elle se retira âkVÊS son cabinet, décidée à y passer la nuit ; elle prit le livre d'Heures qu'elle tenait du père Arsène, et qu'elle avait lu dans sa prison le veille du jour où elle fut conduite à l'échafaud. — Ce livre, dit-elle, fit ma consolation et me donna toute la force dont j'avais besoin dans un moment où les plus braves ont quelquefois manqué de courage ou de résignation ; mais il ne s'agissait que de ma vie ; un être inutile et malheureux peut aisément faire ce sacrifice . . . Aujourd'hui, quelle différence ! . . .

Clara, ne voulant point s'arrêter à cette idée, ouvrit son livre et se mit lire avec toute l'attention dont elle' était capable ; mais de temps en temps une larme brûlanj;e tombait sur le papier. Tout le monde dormait ; un calme profond régnait dans la ferme, lorsqu'à minuit Clara entendit du bruit ; elle écoute . . . C'était un homme à cheval qui s'arrêtait devant la ferme, et qui frappa doucement à la porte : on ouvre, et quelques minutes après, une servante accourt pour dire à Clara que le père Arsène vient d'arriver* Aussitôt Clara se précipite hors du cabinet pour aller recevoir son seul ami et le protecteur le plus chéri. Le père Arsène, en apprenant le siège de la Rochelle, avait tout arrangé pour voler au secours de sa famille et de Clara. Il avait eu de l'argent

des dames de Charité, et il venait oflfrir à Jerson de lui procurer un asile à Paris, et à Clara de la conduire en Allemagne, où Ton a déjà dit qu'il avait des parents du côté de sa mère. Jerson voulut rester dans sa ferme ; mais Clara ne laissa point échapper une occasion de faire à Dieu un sacrifice qu'elle regardait comme une expiation. — Je suis prête à vous suivre, dit-elle au père Arsène. — Eh bien ! ma fille, dit-il, dans ce cas il faut partir sans délai : on combattra au point du jour : profitons du calme de cette nuit, partons ... A ces mots, Clara pâlit; elle pensait que Valmore irait à Passant, et qu'elle allait être un temps énorme sans avoir de ses nouvelles. Cependant elle n'hésita point ; elle fit en pleurant ses adieux à Jerson et à sa femme, qui s'opposaient avec force à son départ. Mais on voyait que le père Arsène désirait vivement qu'elle prit ce courageux parti. Clara demanda seulement une demi-heure pour aller faire sa valise ; elle voulait surtout dire un mot à Honorine. Lorsqu'elle fut dans sa chambre, ses pleurs redoublèrent ; elle était si près de Valmore ! Elle réveilla doucement Honorine et l'embrassa en versant un déluge de larmes : elle était heureuse d'avoir un prétexte de pleurer ! Elle conjura Honorine de lui écrire souvent et avec le plus grand détail. Elle répéta plusieurs fois cette phrase ; et, ne croyant pas encore que cela fût suffisant, elle osa enfin ajouter ces mots : et n'oubliez pas de me donner des nouvelles de mon libérateur ! Honorine, désespérée du départ de Clara, promit de lui écrire sans cesse. Il fut convenu qu'elle remettrait ses lettres à Jerson, auquel le père Arsène laissait l'itinéraire de sa route.

Clara, prête à descendre, se retourna vers la cloison qui la séparait de Valmore ; et, levant au ciel des yeux 14*

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noyés de larmes, elle implora tous les secours célestes pour celui qu'elle allait quitter et qu'elle ne reverrait peut-être jamais ! Son cœur se déchira en sortant de cette chambre ; et quand elle reparut dans celle de Jerson, on fut effrayé de sa pâleur. Jerson et sa femme lui donnèrent toutes les bénédictions de l'affection la plus tendre ; car elle était adorée dans cette maison, dont elle avait fait l'admiration et les délices par ses vertus, sa douceur et le charme de son caractère et de ses manières. Le père Arsène mit sur les épaules de Clara un grand manteau de bure noire avec un capuchon ; ensuite il l'arracha de la ferme, la fit monter à cheval en croupe derrière lui, et partit ainsi avec elle. Le bon religieux, avant même d'arriver à la ferme, avait su que Valmore l'habitait, et il éprouvait une joie sensible d'enlever Clara à tous les dangers actuels de cet asile. A peine Clara fut-elle hors de la ferme, qu'elle sentit un calme délicieux renaître dans son âme : pouvoir suprême d'une conscience satisfaite ! Le cœur se brise en formant le projet d'un sacrifice vertueux qui nous arrache à ce qui nous est cher ; mais, quand le sacrifice est fait, une voix intérieure et divine, en nous apjirouvant, nous fortifie, nous console et nous élève au-dessus de nous-mêmes.

Clara n'éprouve plus que de l'attendrissement ; elle regarde avec ravissement ce ciel étoile : cette contemplation ramène en foule dans son imaigination toutes les douces pensées de l'espérance. En s'éloignant volontairement de ce qu'elle aime, elle ose compter sur la protection divine ; elle croit assurer la vie de Valmore. Elle gardait un profond silence. — Ma fille, lui dit le saint religieux, n'avez-vous pas peur, au milieu de la nuit, dans un pays plein de soldats ? — Non, mon

père, répondit Clara, je ne crains rien avec vous ; je me rappelle notre voyage sur le Rhône ! . . . D'ailleurs, dans ce moment, je suis satisfaite de moi-même. — C'est sans doute un motif de confiance ; mais vous ne pensez pas, ma fille, que l'innocence doive toujours trouver sa récompense sur la terre ? — Oh ! non, mon père ; car si cela était ainsi, on n'aurait aucun mérite à faire son devoir. — Oui, il fallait, pour donner du prix à la vertu, qu'elle n'eût quelque fois en ce monde que la religion pour refuge, que Dieu pour consolateur ; il fallait que le vice y fût aussi quelquefois impuni. Mais en même temps la sagesse éternelle a voulu que ces exceptions, nécessaires au mérite de nos actions, fussent néanmoins assez rares pour qu'il fût impossible de méconnaître que la route du devoir est toujours la plus sûre et la meilleure, et que les voies de l'iniquité conduisent presque infailliblement dans un profond abîme. Enfin, rappelez-vous cet oracle de l'Esprit-Saint : *' Point de paix pour l'impie." En effet, vous verrez toujours que, si la Providence tolère quelquefois la prospérité du méchant, elle ne permet jamais son bonheur. Comme le vénérable religieux prononçait ces paroles, on se trouva près d'un poste militaire. • Clara montra quelque frayeur. Le père Arsène la rassura en lui disant qu'il avait pris toutes les précautions nécessaires à la sûreté de leur voyage. Il n'était parti de Paris que muni des plus puissantes recommandations pour le duc ^'Angoulème. Avant de se rendre à la ferme, il avait fait parvenir à ce prince une lettre de la reine mère ; et, d'après cette lettre, le prince avait fait expédier les ordres les plus formels de laisser passer ce religieux, et de lui accorder toute protection. Clara et son vertueux guide ne s'arrêtèrent qu'au

point du jour pour prendre du repos dans une chaumière ; au bout de quelques heures ils se remirent en route ; le soir ils traversèrent une petite ville, où ils trouvèrent une diligence prête à partir, qui les conduisit a la frontière qu'ils voulaient passer pour se rendre en Allemagne. Le reste du voyage fut aussi heureux. Us arrivèrent au mois de décembre dans la belle capitale des Etats de l'électeur de * * *, l'un des plus puissants princes de l'Allemagne. Clara avait plus d'une fois entendu parler de cette ville, car c'était à cette cour que Montalban avait passé une partie de sa jeunesse. Ce souvenir attrista Clara ; elle était rassurée cependant ^r la crainte de recontrer son père, car elle savait que des dettes et de mauvaises affaires lui ôtaient toute possibilité de reparaître dans ce pays. Ce scélérat, pour les mêmes raisons, s'était sauvé de France ; il avait passé en Angleterre peu de temps après l'évasion de Clara du château de Rosmal, emportant avec lui une inquiétude de moins, -par la certitude qu'il croyait avoir de la mort de sa malheureuse victime.

Le père Arsène remit Clara, toujours sous le nom d'Olympe, entre les mains d'une vieille veuve, cousine germaine de feu sa mère. La bonne veuve, bien dévote, bien charitable, un peu grondeuse, très-économe et d'une extrême rigidité, reçut Clara comme une orpheline chassée de La Rochelle par la guerre, et surtout par les persécutions exercées contre les catholiques. Ma^ celle (c'était le nom de cette veuve) était riche, mais elle voulait à la fois faire de bonnes actions et amasser beaucoup d'argent, deux choses fort difficiles à concilier, et que Marcelle trouvait le moyen d'accorder asseï bien. Elle ne se refusait à aucune charité, mais elle donnait très-peu, en disant: — Je dois me réserver des

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fonds pour des chantés à venir. Elle poussait si loin cette prévoyance, que le trésor grossissait prodigieusement tous les ans ; cet argent des pauvres futurs était si sacré que Marcelle en détachait bien difficilement une petite partie pour les pauvres présents ; elle n'en détacha rien pour Clara, car il fut décidé qu'elle se bornerait à la loger et à la nourrir, et que Clara emploierait à son entretien le produit de son travail.

Le père Arsène, après un repos de deux jours, retourna en France, laissant Clara fort attristée de sa nouvelle situation, et regrettant vivement la ferme où elle avait passé de si paisibles jours. La maison de Marcelle était composée d'une cuisinière, d'un domestique, d'une servante et d'une vieille ménagère, qui offrait en toutes choses la caricature la plus outrée de sa maîtresse, car elle était mille fois plus avare, plus chagrine et plus acariâtre que Marcelle, et sa bigoterie était excessive. Marcelle, qui ne voyait dans cette vieille fille que ses propres qualités, portées au dernier point de perfection, avait pour elle une profonde vénération et l'afiection la plus tendre. La ménagère entretenait sa confiance aveugle en désespérant les domestiques, contre lesquels elle criait sans relâche durant toutes les matinées, et surtout en les accusant de déprédations et de friponneries. Elle joignait à ce zèle ardent une extrême flatterie pour sa maîtresse, une impertinente causticité avec toute autre personne, à l'exception du directeur de Marcelle, qui était aussi le sien, et pour lequel elle avait les attentions les plus recherchées.

La société de Marcelle n'était pas plus aimable que son intérieur ; elle se réduisait à deux ou trois demoiselles de cinquante et soixante ans, à quelques hommes de cet âge, et au chanoine directeur, duand ces per-

sonues étaient rassemblées, on causait en allemand ^ et l'on jouait. Clara, toujours dans le salon, restait à son métier. On la regarda les premiers jours avec plus d'étonnement que de bienveillance ; ensuite on parut à peine s'apercevoir qu'elle fût dans la chambre. Marcelle n'avait jamais été jolie ; elle éprouvait naturellement une sorte d'aversion pour toutes les belles personnes. Elle n'aimait psis Clara, qui d'ailleurs déplaisait à la ménagère, qui ne voyait en elle qu'un surcroît de dépense. Cependant Marcelle, ayant dans son quartier la réputation de parler parfaitement le français, n'était pas fâchée de cultiver ce talent un peu rouillé, en causant avec Clara lorsqu'elle n'avait pas de monde. Marcelle avait un accent si dur, une prononciation si étrange, elle employait des expressions si peu usitées ou si triviales, que son langage était également inintelligible et comique ; et, pour achever d'en compléter le ridicule, elle ne parlait jamais à Clara que dlm ton emphatique et solennel pour débiter les lieux communs les plus usés sur la fragilité de la beauté, et sur les devoirs d'une jeune personne. Au milieu de ces sermons, Clara, malgré sa mélancolie habituelFe, eut le malheur de sourire plus d'une fois, ce qui produisit de fâcheuses scènes : un jour surtout, Marcelle éprouva une si vive indignation que ne trouvant point en français de termes pour l'exprimer, elle gronda Clara en allemand, mais avec un ton et un^accent si terribles, que la pauvre Clara fut plus effrayée que si elle eût compris ce qu'on lui disait.

Sans le travail le plus assidu, Clara eût succombé a l'ennui qui régnait dans cette maison. Elle ne sortait que pour aller avec Marcelle à l'église ; alors elle rabattait une grande coiffe noire sur son visage : ainsi malgré l'éclat de sa beauté, elle resta entièrement éloignée dan3

la ville et même dans son quartier. Cependant la perfection de ses broderies, déposées dans quelques boutiques pour les vendre, lui donna au bout de deux mois de la célébrité. Cet art n'était point cultivé dans cette partie de l'Allemagne. Ces broderies parurent des chefsd'œuvres qui excitèrent l'admiration de toutes les dames de la cour et de la ville : on prit des informations, et l'on sut que cette excellente brodeuse était une jeune Française nommée Olympe, qui demeurait chez la veuve Marcelle.

Un matin, la brillante voiture de la jeune comtesse de Kleben s'arrêta à la porte de Marcelle : toute la maison fut en rumeur au nom de la comtesse. C'était une dame de la cour, belle-fille de la grande-maîtresse, ancienne gouvernante de la princesse Euphémie, fille chérie de l'électeur. La comtesse ne descendit point; elle était dans sa voiture avec un vieux seigneur de la cour, chambellan de l'électeur. Elle fit prier Clara de descendre et de venir lui parler dans sa voiture. La légèreté de ce message déplut à Clara, et elle refusa nettement de descendre ; mais Marcelle, toujours prête à la contrarier, lui commanda impérieusement de se rendre aux ordres de madame la comtesse de Kleben, quoiqu'au fond elle trouvât fort mauvais que la comtesse ne vîqt pas dans son salon s'adresser à elle pour les lui donner. Clara soupira, mais elle obéit. Elle descend lentement, elle arrive auprès de la voiture, on ouvre la portière, elle monte sur le marche-pied, elle entre dans la voiture et s'assied sur le devant d'une immense berline. D'un air glacial elle attend qu'on lui parle, en prévenant seulement qu'elle n'entend pas l'allemand. Au lieu de lui parler, on la regarde ; on l'examine avec l'expression do la plus vive surprise, f Le vieux seigneur surtout parais*

sait confondu. Après beaucoup d'exclamations, il adressa la parole en allemand à la comtesse ; celle-ci répondit avec un air et un ton dédaigneux ; enfin elle rompit cet entretien en questionnant Clara sur le prix de ses broderies et en lui commandant un habit de cour. Ensuite on rouvrit la portière, et Clara quitta la comtesse en se promettant en secret de trouver un prétexte de ne point travailler pour une personne dont les manières avaient si peu de douceur et de politesse. Marcelle, qui regrettait de n'avoir pas reçu la visite de la comtesse, sut gré à Clara du mécontentement qu'elle lui montra, et elle passa le reste de la matinée à faire des réflexions critiques sur les gens de la cour. Le lendemain matin, le vieux chambellan, qui la veille avait accompagné la comtesse, fit demander à Marcelle un moment d'entretien particulier qui lui fut accordé sur-le-champ. Ce chambellan, qui s'appelait le baron de ***, et dont' le nom et la faveur auprès de l'électeur étaient fort connus, fit beaucoup de questions sur la naissance, le caractère, les mœurs, et la conduite de Clara. Marcelle, incapable de mentir et de nuire, rendit les meilleurs témoignages de Clara, non sans faire valoir de son mieux la bonté qu'elle avait eue de recueillir une jeune orpheline bien née, remplie d'innocence et de vertu, et chassée de son pays par les guerres civiles. Le baron alors pria Marcelle de lui confier Clara pour la mener au palais, parce que l'électeur voulait la voir et devenir son protecteur. A ces mots, Marcelle éveillée va chercher Clara, et, avec un ton caressant qu'elle n'avait jamais eu, elle lui annonce cette grande nouvelle. Clara ne sait si c'est .un bonheur ou un nouveau piège de la fortune ; elle n'éprouve que de l'étonnement et de l'inquiétude, mais elle se laisse entraîner ; on la remet aux mains du chambellan, qui la

fait monter dans sa voiture, et Pon part pour se rendre au palais. On y arrive : le chambellan prend la main de la timide Clara ; il la conduit avec rapidité par de petits corridors et des escaliers dérobés, et bientôt Clara se trouve dans les petits appartements de l'électeur. Ce prince était seul, assis devant un bureau : son seul aspect rassura Clara, car la bonté se peignait sur tous ses traits ; et son âge avancé, ses cheveux blancs, et la noblesse de sa figure, en rendaient l'expression aussi touchante que respectable. Clara s'inclina profondément, et resta debout ; sar timidité, son émotion, sa rougeur, ajoutaient à sa beauté un charme particulier et un éclat éblouissant. L'électeur la regarda fixement, et ses yeux se remplirent de larmes. . . Clara, plus émue que jamais, ne savait que penser, lorsqu'elle s'aperçut que le prince et le chambellan comparaient sa figure à celle d'une jeune et charmante personne représentée dans un tableau vis-à vis de l'électeur. Elle comprit alors qu'on lui trouvait une ressemblance frappante avec un objet qui intéressait vivement l'électeur ; un instant de réflexion lui fit deviner que cet objet était la princesse Euphémie, fille de l'électeur. Clara, sachant que la princesse était âgeé de quarante ans, imagina facilement que le portrait avait été fait dans sa première jeunesse. Le chambellan, qui venait de recevoir de l'électeur l'ordre d'aller chercher la princesse, sortit, et Clara se trouva tête-à-tête avec l'électeur. Ce prince, du ton le plus afiectueux, ordonna à Clara de s'asseoir. — Vous devez être surprise, lui ditil, en souriant, de l'effet que produit sur moi votre vue ; mais TOUS ressemblez si parfaitement à ce qu'était ma fille à votre âge, qu'il ne m'est pas possible de vous contempler sans attendrissement: je rajeunis en vous regardant ; je revois ma fille dans la première fleur de

sa jeunesse, et c'est retrouver mes beaux jours ! . . . Cette ressemblance, vos malheurs, le témoignage que rend de vous une personne de la vertu la plus austère, tout vous assure ma protection et mon amitié : je vais moi-même vous présenter à ma fille, et je désire que vous restiez auprès d'elle. Clara montra son étonnement et sa reconnaissance par la douce expression de sa physionomie et de son maintien. L'électeur, les yeîix attachés sur elle, ne se lassait point du plaisir de la regarder, lorsque la porte s'ouvrit, et l'on vit paraître la princesse s'appuyant sur le bras du chambellan. Clara se lève : la princesse, prévenue par le chambellan, s'arrête un moment; elle regarde alternativement son portrait et Clara, puis elle dit : — En effet, c'est son portrait beaucoup moins beau qu'elle ! ... A ces mots, elle s'avance, prend Clara par la main, et, avec 'toute la grâce de la bonté la plus aimable, elle l'embrasse. Clara éprouva pour cette princesse quelque chose de si tendre qu'elle ne put retenir ses pleurs. Elle fut honteuse de ce mouvement, et voulut vainement le dissimuler ou le contenir. Euphémie partagea son attendrissement et la serra dans ses bras; toutes deux fondirent en larmes. Cette scène inattendue toucha vivement l'électeur. — Ma fille, dit-il, je voulais vous demander vos bontés pour cette jeune orpheline, mais il me semble qu'elle n'a nul besoin auprès de vous de ma protection. Chargez-vous de son sort ; et, pour que la ressemblance entre vous soit plus intéressante encore, puisse son âme ressembler à la vôtre ! Euphémie soupira. Elle remercia son père par un regard plein de tendresse et de mélancolie. Après un court entretien, la princesse prit congé de son père, et tenant toujours Clara sous le bras, elle sortit et Temmena.

Euphémie avait encore de beaux traits, une physio-

nomie pleine d'expression, et le charme inexprimable de son maintien et de ses manières aurait suffi seul pour fixer sur elle tous les regards et pour lui gagner tous les cœurs ; mais une grande maigreur, une pâleur extrême, en rendant sa figure plus intéressante, en effaçaient entièrement Téclat qu'une belle personne peut avoir encore à cet âge. Une tristesse habituelle et profonde décelait en elle un chagrin secret, que les uns attribuaient à la délicatesse de sa santé, et les autres au regret d'avoir refusé un trône pour consacrer sa vie à son père et pour ne le jamais quitter.

Euphémie, malgré la droiture parfaite de son caractère, n'était pas à l'abri d'un malheur inévitable pour les princes, celui de prendre quelquefois des préventions injustes ; car, à moins d'un intérêt de cœur, il est impossible de s'appliquer constamment à discerner la vérité de la calomnie, à tâcher d'approfondir si l'accusateur est exempt de haine ou d'envie. Il est même à remarquer que ce sont précisément les meilleurs princes qu'il est le plus facile de prévenir défavorablement. Avec eux on n'est pas obligé d'employer les calomnies atroces, et par conséquent suspectes. De légers traits suffisent ; tout ce qui blesse, non-seulement la probité, mais la délicatesse, leur inspire un mépris que des âmes moins élevées ne sauraient éprouver. A leur cour, la calomnie, moins odieuse en apparence, y est plus commune, plus insinuante et plus dangereuse; elle y parvient mieux à son but, en cachant sa noirceur sous des formes si nonchalantes et si adoucies^ qu'elle l'essemble à peine à la médisance. Mais Euphémie savait aimer, et lorsqu'il s'agissait de ses amis, tout l'art profond de nuire, si perfectionné dans les cours, était inutile avec elle. Alors elle voyait toutes les ruses de la malignité,

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elle en deyinait tous les motifs. Son amitié semblait s'accroître par les efforts que l'on faisait pour "la détruire, et elle se plaisait à en multiplier publiquement les preuves. Elle emmena Clara dans son cabinet, et elle y resta seule avec elle près de trois heures. Clara, pour abréger les questions et pour éviter de faire des mensonges détaillés, se contenta de dire qu'ayant toujours été, dès son enfance, dans un couvent, elle n'avait point connu ses parents ; que, dès les premiers troubles de La Rochelle, le vénérable père Arsène l'avait conduite dans une ferme aux environs de la ville, et qu'ensuite il l'avait menée en Allemagne. La manière dont elle parla du père Arsène et de la famille de Jerson charma la princesse, qui, dès ce premier entretien, prit une si vive affection pour Clara qu'elle résolut au fond de son coeur de lui tenir à jamais lieu de mère. Cette nouvelle intimité fit une grand sensation à la cour ; elle n'eut l'approbation d'aucune des dames attachées à la princesse ; elle déplut surtout à la grande-maîtresse, la baronne de Kleben, qui, en particulier, gronda très-sèchement sa belle-fille, qui, sans le vouloir, avait été (par sa visite faite avec le chambellan) la première cause de cette singulière faveur. La jeune comtesse n'avait pourtant rien à se reprocher à cet égard : elle s'était bien gardée de vanter la grâce et la beauté de Clara, elle niait même sa ressemblance avec la princesse ; mais le témoignage du chambellan avait suffi pour intéresser l'électeur et pour exciter sa curiosité.

La baronne de Kleben, âgée de cinquante-cinq ans, était la femme de son âge qui pouvait le plus justement se vanter d'avoir le moins changé depuis vingt-cinq ans. Elle avait conservé toute l'ardeur, toute l'activité pour nuire à ceux qu'elle craignait, toute l'ambition,

loule la frivolité, toutes les prétentions des jours les plus brillants de sa jeunesse. Sa maison était la plus fastueuse et la plus élégante de la cour. On lui répétait régulièrement trois fois la semaine, à ses grands soupers, qu'elle avait Tair d'être la sœur de sa belle-fille ; comment douter d'une chose aussi généralement reconnue ! Aussi la baronne se coifiait-elle toujours avec des roses ; quatre heures de toilette et douze heures consacrées à la représentation et à l'intrigue, tel était, depuis près de trente ans/ l'emploi constant de ses Journées. Naturellement caustique, médisante, envieuse, elle cachait sa malignité sous un faux air de gaieté ,* elle calomniait en riant, et son sourire amer était toujours un sarcasme. Toute célébrité dans les autres lui déplaisait, celle de l'esprit surtout ; mais elle était de bonne foi sur ce point seulement; car, indépendamment de tout sentiment d'envie, elle pensait qu'une personne d'un esprit supérieur était la plus dangereuse de toutes les créatures, comme devant être la plus ambitieuse, la plus féconde en ruses, en artifices, et la plus profonde en duplicité. Le génie n'était à ses yeux qu'un moyen de parvenir, et que la puissance redoutable d'exterminer ses concurrents. Ennemie de toutes les réputations éclatantes, elle ne louait jamais que la médiocrité, et même elle la protégeait vivement lorsqu'elle se trouvait en rivalité avec drTgrand talent. Quant à ses manières habituelles, elles étaient glaciales, impertinentes avec toutes les personnes qui ne jouissaient pas d'une grande faveur ou d'une grande fortune; sa politesse n'était jamais fondée que sur l'intérêt ou sur la vanité. Une personne de ce caractère ne pouvait être aimée d'Euphémie ; mais cette dernière avait néanmoins pour Ja oaronne tous les égards dus à son ancienne gouvernante, 16*

qui, depuis la mort de l'électrice et celle de l'épouse du prince héréditaire, occupait la première place de la cour.

Clara s'attacha si tendrement à la princesse, qu'elle cessa de regretter la ferme de Jerson. Honorioe lui écrivait quelquefois : avec quelle avidité Clara parcourait ces lettres pour y trouver xui nom chéri ! . . . On lui mandait que Valmore ajoutait chaque jour à sa gloire par de nouveaux exploits, et que la famille de Jerson, toujours aussi généreusement protégée par lui, jouissait d'une paix profonde. Clara avait déposé entre les mains du père Arsène le billet de Valmore, mais elle pouvait garder et relire les lettres d'Honorine, et c'était une consolation.

Euphémie ne donna à Clara aucun rang à la cour et même aucun titre, puisqu'elle n'aurait pu en avoir qu'un subalterne, dans une cour qui n'admettait que des femmes de la plus haute naissance. Mais Clara fut logée dans l'appartement même de la princesse ; elle ne parut ni aux fêtes, ni aux cercles, elle resta dans l'intérieur intime de la princesse, enfermée tête-à-tête avec elle une partie des journées, et admise dans les petits appartements de l'électeur, où la princesse, allant toujours sans dames, ne menait que Clara; et le reste du temps, quand la princesse était en représentation ou au spectacle, Clara restait seule dans son cabinet, occupée à lire ou à broder pour Euphémie.

Cette vie sédentaire et retirée convenait parfaitement à Clara. Plus d'une fois la princesse voulut lui procurer quelque dissipation et la mener au spectacle dans une loge grillée, mais Clara s'y refusa constamment ; et son goût pour une solitude absolue, réuni à tant de jeunesse et de beauté, porta au comble l'estime de la princesse pour elle, d'autant mieux qu'Euphémie connut aisément

que ce mépris de toute vanité et cet amour de la retraite étaient fondés sur la base solide de la plus haute piété ! Clara ne voyait jamais d'hommes, à l'exception de l'électeur, du prince héréditaire, frère aîné d'Euphémie, et du vieux chambellan, son premier protecteur ; c'était la seule personne attachée à la cour qui se trouvât quelquefois chez le prince quand Euphémie s'y rendait en visite. Les jours où le prince soupait dans ses petits appartements, Clara se retirait avant l'arrivée des personnes qu'il admettait dans sa société intime. Ainsi les seigneurs de la cour n'avaient j^u. l'entrevoir qu'à la dérobée, mais c'en était assez pour être aussi charmés que surpris de sa grâce et de sa beauté. En vain les dames de la cour, et surtout la baronne de Kleben, qui avaient vu plus longtemps Clara chez la princesse, soutenaient qu'elle n'avait que de l'éclat, qu'elle n'était belle qu'au premier coup d'œil, et que sa figure avait mille défauts ; on n'en fut pas moins persuadé que cette jeune Olympe était la plus belle personne qui eût encore paru à la cour. L'envie et la malignité essayèrent alors de découvrir quelques taches dans la vie de cette nouvelle favorite ; on prit des informations dans le quartier de Marcelle, et Marcelle elle-même fut interrogée ; mais toutes ces recherches n'aboutirent qu'à prouver que Clara était en effet une orpheline remplie d'innocence et de piété, qui ' \ n'avait quitté son couvent que pour venir chercher un asile en Allemagne chez la parente du religieux son protecteur. Il fallut se borner à saisir tous les moyens de rabaisser sa personne et de lui donner des ridicules. Rien n'était plus difRcile. On ne pouvait dire, qu'enivrée de sa faveur, elle promettait sa protection, et qu'elle se vantait de mener la princesse, et même l'électeur, sur lequel Euphémie avait un ascendant suprême.

Clara ne voyait personne, et lorsque la baronne se trouvait avec elle dans le cabinet d'Euphémie, Clara travaillant, et les yeux baissés sur son métier, gardait un profond silence. Si la baronne lui parlait, elle répondait d'un ton doux et respectueux, mais avec la plus extrême brièveté. On prit le parti de dire qu'elle était la personne du monde la plus bornée, et qu'en même temps elle avait un orgueil, une hauteur et une suffisance qui perçaient dans tous ses mouvements. On nia sa faveur ; car les courtisans croient que la rendre douteuse dans l'opinion des autres, c'est presque l'annuler, parce qu'ils envient bien moins l'estime des princes que les hommages qu'elle procure. On soutint qu'Euphémie ne regardait Clara que comme une ouvrière assidue, dont le travail lui plaisait : on affecta même, en parlant d'elle, de ne la désigner que sous le titre de la brodeuse de la princesse.

Tout se sait à la cour ; les choses confiées dans les plus petits comités, sous le sceau de la confiance la plus intime, parviennent en peu de temps à l'oreille des princes : une rivalité passagère suffit souvent pour rompre des liaisons de convenance', et ces ruptures produisent toujours quelques délations secrètes. Euphémie apprit donc avec certitude, au bout de deux ou trois mois, de quelle manière on parlait de cette jeune personne qui lui devenait tous les jours plus chère. Elle se promit, de la venger avec éclat. Les fêtes qu'on lui donnait chaque année pour célébrer le jour de sa naissance lui en procurent bientôt l'occasion. Ces fêtes duraient trois jours : l'électeur et le prince héréditaire faisaient avec solennité tous les frais des deux premiers, et c'était une personne de la cour qui donnait la troisièn\e fête, dont la princesse exigeait que toute étiquette fût bannie. La

DE LA BOCHELLE. 177

baronne devait, cette année même, avoir l'honneur de donner cette dernière fête, et, par conséquent, de recevoir chez elle l'électeur et ses enfants. Ce jour arrivé, Clara, malgré sa résistance, sa répugnance extrême et sa timidité, fut obligée de se laisser parer magnifiquement : on la revêtit d'une robe d'étoflfe d'argent ; on passa une superbe chaîne de pierreries sur son sein toujours modestement couvert d'une double gaze ; on entrelaça des diamants dans ses beaux cheveux : • ensuite la princesse la conduisit en triomphe chez la baronne de Kleben. Clara, dans sou éblouissante parure, éprouvait un tel serrement de cœur, qu'il lui fallut le plus grand empire sur elle-même pour l'empêcher de fondre en larmes : cette robe brillante et blanche lui rappelait celle qu'elle avait essayée, et qu'elle aurait portée le jour de ses noces ! . . .

D'ailleurs, en songeant que son vrai nom, fameux dans toute l'Europe par un forfait sans exemple, était partout en horreur, il lui semblait,'malgré son innocence, qu'elle usurpait la tendresse de cette princesse sensible et bienfaisante. Elle rougissait de ses bontés, sa faveur n'était pour elle qu'un poids accablant, et qu'un pénible sujet d'inquiétude; car privée par un destin cruel et bizarre de la douce sécurité de la vertu, elle craignait mortellement l'éclat et le grand jour. Elle ne jouissait pleinement de son innocence que seule avec Dieu ; elle retrouvait dans le monde toutes ces idées nécessaires à la société, qui font de notre nom une partie de nousmêmes si essentielle, que la calomnie ne peut l'attaquer sans nous blesser profondément. Alors, en aigrissant le ressentiment naturel causé par l'injustice, la conscience la plus pure ajoute peut-être quelquefois à nos maux ; elle ne les calme et ne les dissipe entièrement que loin des yeux de tous les hommes.

178 LE SIËOB

Cependant Euphémie monte eh voiture seule avec Clara : on se rend chez la baronne, on arrive, la baronne et toutes les dames viennent recevoir la princesse sur ie haut de l'escalier et, en l'apercevant appuyée sur le bras de Clara, on reste pétrifié. Les compliments, les remerciments d'usage expirent sur les lèvres tremblantes de la baronne ; elle rougit, pâlit, balbutie, perd la tête, duel événement ! la brodeuse de la princesse admise dans une fête, à la vérité sans étiquette, mais où l'on n'a rassemblé que des femmes qui, par leur naissance, peuvent entrer dans tous les chapitres d'Allemagne ; la brodeuse ds la pHncesse, mille fois plus belle, plus majestueuse, plus éclatante que toutes ces grandes dames!. . . Tandis qu'on s'étonne, qu'on envie, qu'on murmure tout bas, Euphémie s'avance et dit à la baronne en souriant et en lui montrant Clara : — N'êtes-vous pas surprise de la voir à une fête, elle qui jusqu'ici a refusé de paraître à toutes celles de la cour ? — Oui, madame, répondit la baronne, je suis très-surprise, — Je m'y attendais, reprit Euphémie ; mais devîint ne trouver ici que mes amis, j'ai voulu y mener ma fille adoptive. En disant ces paroles, Euphémie poursuit sa marche, et, suivie d'un nombreux cortège et tenant toujours Clara sous le bras, elle entre dans une salle superbement décorée, dont toutes les fenêtres ouvertes donnaient sur un jardin illuminé. Clara (quoiqu'elle dansât parfaitement) avait annoncé qu'elle ne dansait point. La princesse s'assit dans un fauteuil ; elle fit placer Clara sur une banquette à côté d'elle, et le bal" commença.

La princesse jouissait délicieusement de l'un des plus doux plaisirs du pouvoir souverain et de la grandeur, celui d'élever ce qu'on aime, de donner au mérite des marques publiques d'estime, de faveur, et d'humilier, de

confondre les intrigants et les envieux. Combien d'ennemies cette brillante soirée fit à Clara f Les coquettes, les ambitieuses, toutes les mères qui avaient des filles de cet âge, et qui, en calculant leurs quartiers de noblesse, ne concevaient pas que la princesse, voulant adopter une jeune personne, eût fait un tel choix. Le tourment de la haine et de l'envie fut porté au comble par l'admiration de tous les hommes. Tout le monde aussi fut frappé de l'étonnante ressemblance d'Euphémie et de Clara ; les vieux seigneurs surtout crurent revoir la princesse à l'âge de dix-huit ans, quoiqu'ils trouvassent en secret que Clara était infiniment plus belle que ne l'avait jamais été la princesse.

L'électeur et le prince héréditaire arrivèrent à l'heure du souper : rien ne manqua au triomphe de Clara ; ces deux princes s'occupèrent d'elle avec l'air de la plus flatteuse intimité, et l'électeur la fit mettre à sa table. Au milieu de tons ces honneurs, Clara, mélancolique, mais simple, douce, obligeante, parla peu, répondit toujours avec grâce, souvent avec esprit ; son maintien fut parfait, sa reconnaissance pour les princes eut l'expression convenable de respect, et la dignité personnelle qui préserve de l'exagération et de l'enivrement. Sa politesse avec les courtisans ne ressembla point à l'aflabilité qui ne convient qu'aux princes, et qui n'est dans les particuliers que de l'impertinence et de la fatuité ; elle n'eut avec aucune femme une contenance froide et dédaigneuse ; elle ne prit point avec quelques personnes les airs protecteurs d'une favorite qui veut plaire : elle fut ^constamment noble, naturelle, aimable. On remarqua qu'elle n'affecta pas une seule fois de parler à l'oreille de la princesse, ou de lui dire quelques mots à demi-bas. El.e charma tous ceux qui n'étaient pas décidés d'avance à la haïr.

<; ''\u Wv La princesse et Clara quittèrent la fête un peu avant

1 minuit. Elles retournèrent à un quart de lieue du château de la baronne, dans une maison de plaisance de l'électeur, où la princesse devait passer tout l'étç. On était aux premiers jours du mois de juin. La nuit était si calme et si belle, que lorsque Clara fut déshabillée elle descendit seule dans un petit bois de peupliers, enfermé dans Penceinte du jardin particulier de la princesse. Elle s'assit, à l'extrémité du bois, sur le bord d'un bassin entouré de mousse, et ses yeux se fixèrent sur un canal assez éloigné, mais qui, réfléchissant les rayons de la lune, formait au milieu d'une allé de jeunes saules un long sillon de lumière. Le bois, les eaux, la nature entière, tout est muet et tranquille. Clara après cette fête bruyante jouissait avec délices du calme et du silence ! — Que je suis bien ici ! se disait-elle ; je ne sens plus le poids du nom fateil que je porte, et l'inquiétude du mystère qui doit toujours envellopper ma triste existence ! Seule avec l'auteur de l'univers, je suis Clara sans rougir ! Oh ! combien je vous envie, solitude heureuse du désert, lieux paisibles où des âmes pures et religieuses ont trouvé la ravissante image du ciel ! La majesté du Dieu remplit seule votre immense étendue, et les échos de vos grottes et de vos rochers n'ont répété que les louanges de l'Eternel ! Terre fortunée, dédaignée par l'ambition humaine, les sueurs du pauvre ne vous ont point arrosée, vous n'êtes point souillée de sang ! (Ah ! restez à jamais sans culture, afin qu'il y ait encore un asile sur la terre pour l'innocence opprimée ! Hélas ! la première charrue qui traça le premier sillon, ouvrit en même temps la route de l'industrie et celle de l'avarice et du crime ! . . . due ne puis-je aller m'ensevelir dans ces saintes retraites où mon imagination m'a

transportée tant de fois ! Là, les passions s'anéantissent et la sensibilité s'exalte, là, le cœur en se purifiant s'embrase d'un amour sublime, d'un amour ardent et sans agitation comme sans inquiétude, et que rien ne combat et ne traverse ! , . . Mais où laisse-je égarer ma pensée ? La sagesse suprême n'approuve point ces vœux superflus. Ne peut-on trouver Dieu que dans ces profondes solitudes ? et ]a place qu'il nous assigne dans cette courte vie n'est-elle pas celle qui doit nous plaire, ou du moins ne devons-nous pas tâcher de la rendre supportable î Oui, je veux repousser loin de moi ces idées mélancoliques ; ne sont-elles pas des espèces de murmures qui peuvent mener à la misanthropie î

IC'était ainsi que Clara, toujours éclairée, guidée par la morale évangélique, combattait cette tristesse vague et frondeuse, trop naturelle aux cœurs soufi'rants. C'est ainsi que la véritable piété réprime et rectifie tous les sentiments condamnables, même les plus spécieux | elle ne veut point que le dégoût des faux biens nous fasse mépriser les institutions humaines que la Providence soutient et perpétue. Si la religion conduit quelques élus dans le désert, ella en a fixé davantage et dans le monde et sur le trône. Elle bénit l'humble obscurité du cénobite, mais elle a sanctifié mille fois les talents, le génie et la gloire. Elle nous demande surtout les qualités et les vertus qui conviennent le mieux à notre situation ; elle exige que la résignation et la persévérance uous enchaînent dans l'état où nous pouvons faire le plus de bien ; elle montre à tous les hommes le même but, elle leur promet la même récompense, elle leur offre l'espérance la plus sublime. Ainsi cette inquiétude, ce mécontentement secret, qui jettent sur les objets présents et sur l'avenir un voile si funèbre, ne peuvent

produire un état habituel de mélancolie que dans l'imagination égarée des infortunés qui doutent de tout; tels sont pour les cœurs sensibles les tristes résultats du scepticisme ; les âmes pieuses sont à Pabri de ces funestes égarements.

/ Cependant, le lendemain matin de la fête, la grandemaîtresse, la baronne de Klel)en, se rendit chez la princesse, sous prétexte de la remercier de Phonneur qu'elle avait reçu la veille, mais surtout pour avoir avec elle, une explication sur Clara. La baronne, ayant élevé Euphémie, avait, tête-à-tête avec elle, le droit de lui parler avec une liberté que la reconnaissance d'une élève devait autoriser. La baronne porta la parole au nom de toutes les dames de la cour, du moins elle assura qu'elle exprimait leurs sentiments ; et après un long discours sur les convenances, les bienséances, l'étiquette, elle termina par cette phrase : — J'ai cru, madame, devoir vous offrir toutes ces vérités, et, au risque de vous déplaire, j'ai eu le courage de vous les dire. La baronne prononça ces paroles avec une emphase qui fit sourire la princesse. — Je vous assure, madame, répondit-elle, que je ne vois pas le moindre courage dans tout ce que vous venez de me dire ; car vous savez parfaitement que vous ne risquez rien du tout en me parlant ainsi. De quoi se plaint-on ? que j'aie introduit dans une fête particulière et sans cérémonial, une jeune orpheline bien née, et qui est également intéressante par ses malheurs, sa parfaite éducation, son innocence et ses vertus. Je puis m'étonner à mon tour que mes sentiments pour elle, ma tendresse de mère ne lui suffisent pas pour être accueillie avec empressement et reçue avec plaisir — Mais, madame, votre altesse la connaît depuis si peu de temps. . . — Ce temps m'a suffi pour la juger, la chérir

et l'adopter. . . — L'adopter, madame! En vérité, pcisonne ne croira à cette étrange adoption. — Eh bien f j'en prouverai la réalité ; je vous déclare, madame, que l'électeur compte élever très-haut la fortune de celui qui recevra sa main, et je suis décidée, de mon côté, à lui donner en outre une telle dot, que je n'aurai certainement que l'embarras du choix.

A ces mots, la baronne, vivement frappée, recueillit un moment ses esprits. Une réflexion rapide changea tout à coup ses dispositions. Elle connaissait Enphémie ; elle savait que cette princesse était invariable dans ses résolutions et dans ses attachements. L'ambition aperçoit en masse d'un seul coup d'oeil tout ce qui la tente./ La baronne vit en un instant cette jeune orpheline héritière de tous les biens, de toutes les pierreries de la princesse ; elle vit les honneurs accumulés sur la tête ♦ de son mari ; elle vit enfin le plus grand parti de la cour et de l'Allemagne ; après un long silence : — Quoi ! madame, dit-elle du ton le plus radouci ; vous aimez à ce point cette jeune personne! — Oui, madame, et l'électeur et mon frère feront pour elle tout ce que mon affection pourra désirer. — Vous l'aimez véritablement, reprit la baronne, il suffit. Je puis .donc enfin, poursuivit-elle d'un ton à la fois solennel et sentimental, je puis donc vous donner une grande preuve d'attachement. J'ai un second fils, il a vingt-cinq ans ; je demande pour lui à votre altesse la main d'Olympe. La surprise d'Euphémie fut extrême. Il y avait dans cette surprise de la joie, du mépris, et cependant un peu d'attendrissement. Euphémie avait beaucoup de pénétration ; son esprit lui disait bien que la seule cupidité produisait, dans les idées de la baronne, cette soudaine révolution ; mais son cœur et sa vanité étaient si touchés de cette

offre, qu'elle en sut gré à la baronne, et qu'elle crut lui en devoir quelque reconnaissance. D est si rare que l'on ne gagne rien à flatter le faible des princes, qu'on ne saurait trop admirer à la cour l'inflexible droiture et la constante sincérité, quand par hasard elles s'y trouvent.

La princesse remercia la grande-maîtresse avec une grâce qui ressemblait à la sensibilité ,* elle lui dit les choses les plus flatteuses. La baronne s'attendrit. £uphémie lui serra aflectueusement les mains et l'embrassa; et la baronne, croyant obtenir une faveur qu'elle n'avait jamais eue, sortit de chez la princesse avec un air mille fois plus hautain et plus impertinent que de coutume. Elle fut le reste du jour inabordable pour tous les indifférents, et radieuse dans sa famille. Elle accabla de sa dédaigneuse distraction tous ceux qu'elle n'aimait pas ; sa démarche, son ton, son maintien eurent quelque chose de triomphal. Elle confia à ses amis intimes cette grande entrevue; sa vanité n'oublia pas d'orner ce récit d'une mfinité de mots brillants et touchants de son invention ; et tandis qu'elle s'applaudissait d'une démarche qu'elle regardait comme un trait admirable de présence d'esprit et de génie, tandis qu'elle formait mille nouveaux projets de grandeur, Clara, enfermée avec la princesse, refusait avec autant de fermeté que de froideur l'honneur de s'allier à l'illustre maison de Kleben. Clara annonça de plus qu'elle était décidée à ne se marier jamais, en ajoutant qu'elle n'envisageait d'autre bonheur dans l'avenir, que celui de consacrer entièrement sa vie à sa généreuse bienfaitrice. Ce discours, prononcé avec cet accent de vérité qui persuade, émnt et toucha la princesse jusqu'au fond de l'âme. Elle admira une résolution qui lui donnait la certitude de jouir sans partage de Paffection de Clara, et de ne jamais se séparer d'elle un

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aeul instant. Cependant elle combattit son dessein ; elle lui peignit tous les avantages brillants d'une grande alliance, et lui fit réloge du jeune comte de Kleben : tout fut inutile ; et la princesse connut avec une satisfaction inexprimable que Clara était absolument inaccessible aux séductions les plus naturelles de la vanité et à l'ambition la plus légitime. — Eh bien! ma chère Olympe, s'écria Euphénrie en la serrant dans ses bras avec transport, vous n'y perdrez rien ; vous aurez dans cette cour le rang, le titre, les honneurs que la plus haute alliance aurait pu vous y procurer. — Ah ! madame, interrompit Clara, ne me forcez point à paraître dans le monde. — Vous serez toujours libre de vivre dans cette |M:ofonde solitude ; mais je veux qu'on sache à quel point je vous aime : en vous élevant ainsi, c'est moi seule que je prétends satisfaire. Clara s'opposa vainement à ce projet la princesse y attachait son bonheur et sa gloire.

Durant ce long entretien, le bruit du mariage du comte de Kleben et de la jeune Olympe circulait déjà sourdement à la cour. Les ennemis de la baronne, en enviant en secret son bonheur J montraient la plus vive indignation de ce qu'ils appelaient une bassesse et une mésalliance. Les indifi'érents s'étonnaient ; les amis traliissaient mystérieusement le secret, ou le niaient faiblement, mais d'un ton sec et capable d'en imposer au vulgaire des courtisans. Plusieurs personnes qui, n'étant instruites d'aucun détail, savaient seulement qu'il était question d'assurer un sort à la jeune favorite, tirèrent parti de cette lumière pour inventer et pour répandre les fables les plus absurdes, non à la cour, mais à la ville, où les courtisans sans contredit persuadent si souvent qu'ils sont initiés dans tous les secrets d'Etat. Ainsi la nouvelle la plus accréditée de la ville, paxce qu'on 16*

la tenait de bon part, fut qu'Olympe allait épouser de la main gauche le prince héréditaire.

La journée se passa de la sorte/ La baronne ne vit Euphémie qu'en représentation, et la princesse affecta de la traiter avec plus de distinction que jamais. Avant de la quitter, elle lui dit à l'oreille qu'elle la priait de se rendre chez elle le lendemain dans la matinée. /JT/y^jJ^

La baronne mit le plus grand empressement à se trouver au rendez-vous indiqué, et elle arriva de si bonne heure chez Euphémie que, n'étant point encore attendue, elle ti-ouva Euphémie et Clara déjeunant têteà-tête. A l'aspect de la grande-maîtresse, Clara se leva et voulut se retirer. La baronne attribua ce mouvement à la timidité : elle ne douta point qu'elle ne fut là pour lui être présentée comme sa future belle-fille ; et, s'avançant précipitamment, elle la retint. Alors, se retournant vers la princesse : — Madame me permet-elle, dit-elle, d'embrasser notre enfant ? Clara reçut cet embrassemenl avec autant d'embarras que de respect, et, aussitôt après avoir fait une profonde révérence, elle s'échappa. Il fallut enfin avoir une explication, et ce ne fut pas sans une violente suffocation d'orgueil et de colère que la baronne apprit que la brodeuse de la princesse avait l'insolente démence de refuser la main de son fils, du comte de Kleben, allié d'assez près à la maison de Brandebourg et à celle de l'électeur. La princesse crut adoucir ce refus en assurant que Clara était pénétrée des bontés de la baronne, et qu'elle conserverait toute sa vie le souvenir de l'honneur qu'elle avait daigné lui faire. — Son goût pour la retraite, ajouta-t-elle, et son attachement pour moi, lui font désirer de conserver sa liberté, afin de me la consacrer à jamais toute entière. La baromie inte^ rompit Euphémie ; et, s'efforçant vainement de cacher

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son dépit, elle répondit avec tant d'aigreur et une ironie si insultante pour Clara, que la princesse rompit tout a coup la conversation et la congédia sèchement.

La baronne outrée alla dire dans sa famille qu'elle avait eu une scène très-vive avec la princesse ; que le mariage était rompu, grâce au ciel ; car elle avouait qu'elle n'avait jamais sincèrement désiré une alliance aussi étrangement disproportionnée. Ainsi elle laissa croire que la rupture venait d'une discussion sur les conditions, et non du refus de Clara, refus insupportable qu'elle dissimula avec le plus grand soin, mais dont tout le monde fut informé avant la fin du jour.

La baronne avait toujours montré une extrême aversion pour Clara ; on savait qu'au fond elle n'aimait pas la princesse : ainsi ses motifs, en demandant la main de Clara, ne pouvaient être douteux. A la cour, une bassesse qui réussit n'y paraît guère en général qu'une démarche adroite et bien combinée ; et ce qu'on admire le plus là, c'est l'esprit de conduite (quel qu'il soit) qui fait parvenir à ses fins. Pau: la même raison, une bassesse inutile y couvre d'un ridicule inefiaçable, et surtout parce qu'elle décèle le manque de goût, de finesse, et d'esprit. On se déchaîna tellement contre la baronne, que ses amis mêmes, qui avaient reçu sa confidence avec une parfaite approbation, convinrent en secret que cette conduite était inexcusable ; et ils ajoutèrent qu'ils l'avaient jugée telle dès le premier moment. Au reste, ce n'est point là, dans le grand monde, manquer aux devoirs de l'amitié; pourvu que l'on parle ainsi d'un ton et d'un air consternés, que l'on répète bien que l'on gémit de ces torts et de ces travers dont on est forcé de convenir, on est toujours un ami fidèle et parfait.

Cependant la princesse, malgré la sincère opposition

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de Clara, obtint pour elle tout ce que sa tendresse dési* 'rait ; elle lui fit don d'une belle terre. L'électeur voulut qu'elle en prit le nom. Clara eut un diplôme qui loi donna le titre de comtesse ; il fut décidé qu'elle ne s'appellerait plus désormais que la comtesse de Niémen. Euphémie exigea qu'elle parût une seule fois publiquement à la cour, pour être présentée avec son nouveau titre à l'électeur et au prince héréditaire. Elle eut sa livrée, des domestiques, une voiture et des chevaux. On lui assigna un revenu ; on lui arrangea un bel appartement, tenant et communiquant à celui de la princesse. Toutes ces choses confirmèrent la nouvelle répandue dans la ville, et qui bientôt prit crédit à la cour même: on fut généralement persuadé que Clara avait épousé secrètement le prince héréditaire.

Dans cette nouvelle situation, Clara ne changea rien à son genre de vie solitaire. Toujours renfermée, toujours occupée par la prière, le travail et la lecture, et toujours inaccessible à toute liaison nouvelle, ne se montrant jamais, n'ayant nulle dépense à faire, elle n'employa son revenu qu'à soulager secrètement les pauvres. Ne se mêlant de rien, elle ne fit usage de son crédit que pour acquitter une dette de reconnaissance: elle obtint une grâce qui doublait la fortune de la veuve Marcelle ; elle ne fit jamais d'autre demande. Son affection pour Euphémie égalait celle qu'elle avait pour le père Arsène ; indépendamment de la plus vive reconnaissance, elle avait pour cette princesse un penchant naturel qui lui faisait trouver un charme toujours nouveau dans son intimité, mais cette attachement si pi-ofond et si tendre n'était pas parfaitement heureux. Clara, loin de pouvoir ouvrir son cœur à celle qu'elle chérissait comme la meilleure des mères, était forcée, au contraire,

de lui cacher tous ses funestes secrets. Elle ne jouissait de sa confiance' qu'avec une sorte de remords, en songeant qu'elle lui refusait la sienne! Mais comment la lui accorder ? Montalban existait toujours, et celle qui, pour ne point dénoncer son père, s'était laissé charger, aux yeux de celui qu'elle aimait, d'un tel forfait ; celle qui s'était résigné à l'ignominie et à la mort, pouvait-elle être tentée de dévoiler à qui que ce fût au monde ce qu'elle cachait à Valmore ? D'ailleurs, au moment de l'instruction du procès, elle pouvait d'un mot se justifier pleinement. Le temps et l'éloignement des lieux où fut commis le crime rendaient la justification moins facile et moins évidente. Et quels seraient les fruits de cette confidence coupable et dangereuse, en supposant même que la princesse gardât fidèlement le secret ? de l'affliger inutilement, et de perdre par une telle imprudence une partie de l'estime de sa bienfaitrice, celle du père Arsène, et la sienne propre. On est inviolablement attaché à un secret pour la sûreté duquel on a consenti à donner sa vie, et que la religion commande de garder toujours. Clara n'eut donc jamais la tentation de se faire connaître à la princesse ; mais cette réserve nécessaire déchirait souvent son cœur. Elle éprouvait encore une peine d'un autre genre, qui l'afiectait vivement. La princesse jouissait de la réputation la plus parfaite. Tout le monde admirait la piété filiale qui lui avait fait refuser des alliances royales et dédaigner des couronnes, pour dévouer sa vie à son père ; l'électeur l'adorait et vantait sans cesse sa vertu, la perfection de sa conduite, et les sacrifices généreux qu'elle avait faits pour lui. Toute la cour était aux pieds d?Euphémie ; son pouvoir surpassait infiniment celui même du prince héréditaire. Gomme elle n'en faisait jamais qu'un usage bienfaisant

et sage, elle était universellement aimée et révérée ; et néanmoins Clara ne voyait que trop que, loin d'être heureuse, elle était dominée par une tristesse secrète, également insurmontable et profonde. Euphémie plus d'une fois, dans ses entretiens particuliers avec Clara, avait laissé échapper des mots mystérieux qui montraient assez que, non-seulement elle était mécontente de son sort, mais qu'elle gémissait sous le poids accablant d'un grand chagrin ignoré de tout le monde. Clara n'avait jamais osé la questionner, elle s'était contentée de s'attrister avec elle.

Un matin, Clara éprouva la joie la plus vive, en recevant une lettre d'Honorine, qui lui donnait les pltw heureuses nouvelles de Valmore, et qui lui apprenait en même temps que les Rochelais venaient de conclure une trêve avec les royalistes, et que tout le monde pensait que cette trêve serait suivie de la paix. Il était permis à Clara de montrer l'intérêt qu'elle prenait à la paix; elle avait besoin d'épancher sa joie, et pour en parler, elle sortit plus tôt que de coutume de son appartement, pour se rendre dans celui de la princesse. Elle avait une clef du cabinet d'Euphémie ; elle entra doucement, et, en entr'ouvrant la porte du cabinet, elle aperçut Euphémie seule, assise sur un canapé et fondant en larmes. Le premier mouvement de Clara fut d'aller se jeter aux genoux de la princesse, de saisir une de ses mains qu'elle pressa contre *son cœur, en disant d'une voix entrecoupée ; — Vous avez des peines que j'ignore, je puis les partager sans les connaître : oh ! laissez votre Olympe pleurer avec vous! . . . Euphémie, relevant Clara, la serra longtemps dans ses bras ; ensuite la faisant asseoir à côté d'elle : — Mon enfant, dit-elle, je ne vous connais que depuis huit mois ; mais cette sympathie

indéfinissable qui nous unit, vous a donné sur mon cœur, dès les premiers moments, tous les droits d'une ancienne amitié. Un secret inviolablement gardé jusqu'ici, un secret terrible, me pèse depuis longtemps avec vous, il ne m'échappe point, ma tendresse pour vous le déposera avec réflexion dans votre sein. Ici les pleurs d'Euphémie redoublèrent. Clara, saisie et tremblante, y mêla les siens ; et, après un long silence, Euphémie reprenant la parole : — Tout le monde, dit-elle, s'attendrit sur les maux d'un être malheureux, flétri et persécuté par la calomnie ; du moins alors on peut opposer à l'injustice le témoignage secret d'une conscience pure : on peut se flatter que l'imposture sera tôt ou tard confondue, et que la Providence fera triompher la vérité. Toutes les douceurs, tous les charmes de l'espérance sont réservés aux cœurs innocents!

Ce débi^t causa à Clara la plus profonde émotion. — Mais, poursuivit la princesse, ' trouver au fond de son âme un témoin qui dépose contre la voix publique, et qui dément des louanges usurpées, recevoir des hommages et des témoignages de reconnaissance qu'on ne mérite pas, tromper la tendresse (|u'on partage, abhorrer la fausseté et jouer le rôle affreux d'une hypocrite ! voilà des tourments sans consolations, et ce sont les miens'^ ! — -Non, il n'est pas possible, s'écria Clara ; vous, madame, dont tous les actions secrètes sont si pieuses, si bienfaisantes ... — Oui, reprit Euphémie, j'aime à donner, j'aime les infortunés ; oui, sans doute j'étais née pour la vertu ; mais coupable d'une faiblesse inexcusable, j'abuse de la généreuse crédulité du meilleur des pères. J'ai paru lui sacrifier les trônes qui m'ont été offerts ; hélas ! je ne les ai sacrifiés qu'à la plus funeste passion ! . . . — O ciel ! . . . Je suis mariée secrètement

depuis vingt ans ... A ces mots, Clara, pétrifiée d'étonnement, resta un moment immobile ; ensuite, penchant 'sa tête sur les genoux de la princesse, elle arrosa de pleurs ses deux mains qu'elle serrait fortement dans les siennes. — Mon enfant, reprit Euphemie, vous êtes ma seule, mon unique consolation ! Laissez-moi me remettre d'une si vive émotion, et me préparer à ce triste récit ; il sera pour votre jeunesse une leçon salutaire ; vous y verrez que, si l'on échappe à la censure des autres, on en trouve une plus sévère au fond de sa conscience; vous y verrez enfin quelle punition le ciel équitable réserve à la témérité de l'inexpérience qui ose s'affranchir de l'obéissance filiale, et former des nœuds mal assortis. Demain vous saurez tout.

Cette première confidence pénétra Clara de reconnaissance et de compassion pour cette princesse intéressante, qui lui donnait ainsi la preuve la moins douteuse et la plus touchante d'une véritable affection. Le lendemain matin, de bonne heure, Euphemie l'envoya chercher. Clara s'assit sur des coussins aux pieds de la princesse, qui commença son récit en ces termes :

" J'étais encore au berceau lorsque je perdis ma mère. Mon frère, plus âgé que moi de dix ans, pouvait déjà essuyer les larmes de mon père ; mais bientôt je devins l'objet des plus tendres soins de ce père, si indulgent et si sensible ; il prit pour moi dès lors cette vive affection qui a toujours été depuis le sentiment dominant de son cœur. Ma tendresse répondait à la sienne, et ma plus grande consolation est de me rappeler ce temps où je l'aimais de préférence à tout et où nul sacrifice n'aurait pu me coûter pour lui. Il ne négligea rien pour me donner une excellente éducation. On nomma la baronne de Kleben ma gouvernante, mais ce fut pour elle

plutôt un titre qu'un emploi; ma véritable institutrice fut madame de Merthal, ma«ous-gouvernante. Cette fera» me respectable réunissait à un émineut degré les talents les plus distingués aux qualités les plus attachantes du cœur et de Pesprit. Je la chérissais, je profitai de ses leçons, et lorsqu'on forma ma maison, je suppliai Pélecteur de laisser auprès de moi madame de Merthal, comme une amie dont je ne pouvais me séparer, et comme im guide qui m'était nécessaire encore. J'avais à peine atteint ma dix-huitième année qu'il fut question de me marier ; mais mon attachement pour mon père et pour mon pays me fit rejeter sans balancer cette proposition, en annonçant que je ne consentirais jamais qu'avec un mortel chagrin à quitter mon père et à m'expatrie r. L'électeur me sut gré de ces sentiments, mais il pensa que le temps les changerait.

" Je venais d'entrer dans ma vingtième année, lorsque le comte de Rosenberg, âgé de vingt-quatre ans, parut à la cour. Une figure noble et brillante, une physionomie sur laquelle se peignaient une assurance et une' fierté remarquables, surtout à cet âge, des manières froides, mais polies et remplies de grâce et d'élégance, tel était l'extérieur du comte de Rosenberg. Né avec l'esprit le plus dominateur, il est du petit nombre des hommes qui, dès leurs premiers pas dans le monde, se sont formé, d'après leur inclination et -leur caractère, un plan invariable de conduite, et qui jamais ne s'en sont écartés. Le comte de Rosenberg n'a cultivé en lui que les qualités qui peuvent servir à l'ambition : son courage, son activité, sa prudence et sa discrétion sont extrêmes ; sa persévérance est infatigable. Trop fier pour avoir de la cupidité, il aime l'éclat et non l'argent ; il est magnifique et libéral. La plus grande

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Iftcbeté à ses yeax, c'est de renoncer à un dessein mûrement réfléchi. Profondément dissimulé lorsqu'il s'agit d'atteindre son but, il est incapable du moindre déguisement lorsquMl n'a nul intérêt à feindre. Il ne montre aucune espèce de prétention dans la société, il n'en a point : il dédaigne tous les petits succès, il a trop d'orgueil pour avoir de la vanité. L'ambition, en étouffant sa sensibilité, en exaltant son imagination, n'a point corrompu son âme. Il a le besoin de s'élever et de briller, mais il eut toujours celui de s'estimer lui-même. Il est vrai qu'il n'accorde son estime qu'aux vertus et aux actions éblouissantes, et qu'il ne regarde que comme des faiblesses ou des puérilités tous les procédés délicats qui,, pour les cœurs sensibles, sont des devoirs. Tout ce qui a de la grandeur l'émeut et le transporte; sa générosité naturelle pourrait l'emporter dans son cœur sur l'ambition même, et jamais il rie résistera à la satisfaction de faire une action véritablement héroïque, dutelle être ignorée et lui coûter sa fortune.

" L'expérience setile a pu me faire connaître entièrement le comte de Rosenberg tel que je viens de le dépeindre ; pour mon malheur, je l'ai vu longtemps sons d'autres traits, du~ moins à beaucoup d'égards. J'avais auprès de moi, à cette époque, une jeune persoime d'une grande naissance, mais sans fortune, dont le mariage était arrêté avec l'un des plus riches seigneurs de cette cour, le prince de Lobeck. Ce dernier était absent pour quelques mois, et les noces devaient se faire sans retard à son retour. Ulrique (c'est le nom de la jeune personne) se mariait sans amour, mais sans aucune répugnance.

" Le comte de Rosenberg était à peine à la cour depuis cinq ou six jours, que tout le monde remarqua ses em*

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pressements et ses- soins pour la jeune Ulrique: j'en fus moi-même vivement frappée. On eut beau avertir le comte qu'Ulrique était engagée, rien n'arrêta l'ardeur de ses poursuites; ce qui parut d'autant plus extravagant que, quoiqu'il fût d'une des plus anciennes et des plus illustres maisons d'Allemagne, il était le dernier rejeton d'une famille totalement ruinée, et qu'il paraissait impossible qu'il pût se flatter que les parents d'Ulrique préférassent son alliance à celle du prince de Lobeck, qui, d'ailleurs, avait reçu leur parole.

" Un soir, à mon cercle, un nœud de ruban se détacha des cheveux d'Ulrique et tomba à terre : le comte, toujours auprès d'elle, le ramassa ; Ulrique tendit la main, croyant qu'il allait le lui rendre. — On ne l'aura qu'avec ma vie, dit-il tout haut, et il le garda. Le lendemain à un bal de la cour, il parut dans un quadrille avec ce même ruban noué autour de son bras. Ulrique lui témoignant que cette espèce de galanterie lui déplaisait : — Si c'était un don, répondit-il, je le cacherais; c'est une conquête, et je m'en pare. Les folies de ce genre intéressent naturellement, et surtout les femmes. La jeunesse du comte et ses agréments personnels donnaient du charme à son audace et à cette passion romanesque. Tous les yeux étaient fixés sur lui ; j'entendais répéter sans cesse qu'il était charmant, qu'il méritait d'être aimé. Il eflfaçait tous les jeunes gens sans leur causer d'ombrage. Il plaisait à toutes les femmes ; mais il n'était occupé que de celle à laquelle personne n'osait prétendre. Je l'observais avec un intérêt que je ne prenais que pour de la curiosité, et je ne fus point étonnée lorsque je m'aperçus qu'il faisait la plus vive impres^on sur le cœur d'Ulrique. Sans me confier . ouvertement ses sentiments, elle me les laissa

voir, et je ne trouvai rien à lui dire pour les combattre. Un jour, tête-à-tête avec moi, notre conversation tomba sur les passions malheureuses : nous ne parlâmes qu'en général ; néanmoins Ulrique s'attendrit ; mes pleurs coulèrent ; Ulrique me baisa les mains, comme pour me remercier de l'avoir entendue et de partager ses peines. Dans ce moment j'éprouvai quelque chose qui ressemblait au remords ; je ne trompais pas Ulrique, mais elle s'abusait sur la cause de mou attendrissement ; elle n'en était pas l'objet. Sur ces entrefaites, ma sousgouvernante, madame de Merthal, fut obligée de faire un voyage, afin d'aller en Suisse recueillir une succession. Je perdis ainsi mon seul guide. Que cette séparation me coûta cher ! Madame de Merthal eût bientôt lu dans mon cœur ; elle eût ouvert mes yeux, elle eût dirigé ma conduite, et je n'aurais pas fait une faute irréparable ! . . .

" Le comte de Rosenberg plaisait personnellement a l'électeur et à mon frère, qui, malgré sa jeunesse, l'ad-» mirent dans leur intimité. L'électeur lui parla sur la folie de sa passion pour Ulrique. Le comte répondit de manière à faire craindre de sa part quelque extravagance publique, duatre ou cinq jours après, l'électeur donnant une petite fête dans les jardins d'une de ses maisons de plaisance, le comte en fut exclus parce que Ulrique devait m'y accompagner, et que ses parents lui avaient ordonné de fuir le comte avec le plus grand soin, jusqu'au moment qui devait lui ravir toute espérance, c'est-à-dire jusqu'à l'arrivée du prince de Lobeck.

"J'allai à cette fête, et j'y portai une distraction invincible. Après le souper, on se promena dans les {ardins, qui étaient illuminés. Je donnais le bras à Ulrique. La baronne de E[leben et quelques autres per-

sonnes nous suivaient ; mais comme nous marchions en avant beaucoup plus vite, dans Tintention de nous entretenir ensemble sans être entendues, nous les laissâmes à une assez grande distance derrière nous. Ne Voulant point parler de l'ennui que j'éprouvais, je désirais qu'Ulrique me parlât du sien ; je lui demandai en souriant si cette fête lui plaisait. — J'avoue, répondit-elle, qu'elle me paraît bien insipide. — Mais qu'y manque-t-il donc î — Ah ! ce que je n'ai nul espoir d'y rencontrer! . . . Comme elle disait ces mots, nous étions au bout du parterre ; nous entrâmes dans une petite allée qui se trouvait à notre droite ; alors nous disparûmes aux yeux de ceux qui nous suivaient. Nous vîmes dans cette allée, à quelques pas de nous, un homme vêtu comme un jardinier, mais que nous reconnûmes dans l'instant : c'était le comte de Rosenberg. Il s'avança précipitamment vers nous. Ulrique aussitôt quitte mon bras, s'enfuit, disparâit : je veux la suivre, le comte saisit ma robe, m'arrête et me présente une lettre. — Au nom du ciel ! madame, me dit-il, daignez recevoir cet écrit que je ne confie qu'à vous seule. Qu'Ulrique, je vous en conjure, ignore cette démarche. Ce papier contient mou secret et mon sojt : quand vous l'aurez lu, vous disposerez à votre gré de l'un et de l'autre. A ces mots, prononcés avec rapidité, il s'éloigne précipitamment. J'avais reçu le billet ; je le mis dans mon sein, et je me hâtai de rejoindre Ulrique. J'étais dans un trouble dont rien ne peut donner l'idée. Ulrique avait de l'inclination pour le comte ; mais la vanité entrait pour beaucoup dans ce sentiment. Elle était vivement flattée d'inspirer une telle passion à l'homme le plus brillant de la cour. Pour se faire honneur de sa fuite, et pour se vanter de cette témérité du

comte qui, pour la voir^ s'était introduit furtivement dans 17*

les jardins, elle conta cette rencontre à plusieurs personnes, et toute la cour en fut informée le lendemain.

" Que la fête me parut longue ! que ce billet que je tenais soigneusement caché pesait sur mon cœur ! Enfin, i minuit, il me fut possible de me retirer. Aussitôt que je me trouvai seule dans mon cabinet, j'ouvris en tremblant cette lettre mystérieuse que j'ai conservée; la voici.'*

A ces mots, la princesse, déployant la lettre du comte de Rosonberg, lut tout haut ce qui suit :

" Non, ce n'est point une témérité vulgaire que la mienne ! Je suis mille fois plus insensé, plus coupable que je ne parais l'être ! Je n'avais qu'un seul moyen de m'approcher de vous, de vous voir sans être repoussé, de vous suivre sans être banni ; j'ai dû l'employer. . . Mais comment cette feinte a-t-elle pu vous tromper? Est-il un objet que l'on puisse remarquer près de vous ? Est-il possible que vous n'ayez pas lu dans mon cœur? Ce nœud de ruban dont je me suis paré ne venait-il pas de vous ? n'avais-je pas vu vos mains le former et le donner? Oui, je le répète, on ne me l'arrachera qu'avec la vie ; je le porterai dans les combats ; ce ne sera point un gage d'amour ; mais je l'ai dit, c'est une conquête ; elle est pour moi le présage de toutes les autres.

"Je sais à quoi m'expose la hardiesse de cette démarche. Comment m'abuserais-je sur mon audace? elle m'enorgueillit! Si vous n'êtes pas dans cette cour l'unique objet de tous les hommages, c'est que nul ici n'ose élever ses vœux et sa pensée jusqu'à vous ; mais il n'est point de gloire qui soit au-dessus d'une grande âme: je méprise le cœur lâche et rampant ^ui n'ose aspirer à vous plaire. Pour moi, je braverai tout pour y parvenir ; et le danger de vous dévouer sa vie n'est à

mes yeux qu'un attrait de plus, qui seul me suffirait pour garantir ma persévérance et ma fidélité. Je puis supporter votre colère et vos rigueurs ; mais je ne supporterais pas une froide indifférence qui ressemblerait au dédain, due dis-je ? votre mépris! non, je n'y croirais point. Une passion telle que la mienne ne peut être mise en oubli ; votre silence ne serait pour moi qu'un aveu délicat, qu'un consentement tacite. Rejetez-vous le noble sentiment qui m'enflamme ? alors mon audace doit vous irriter; vous devez la punir. Songez-y bien, madame ; si demain je ne suis point exilé, je m'abandonnerai avec transport aux plus chères espérances : en ne cherchant pas à les anéantir par une vengeance éclatante, vous les autoriserez toutes."

" La lecture de cet étrange billet me jeta dans un trouble inexprimable. J'aurais dû connaître que ce n'était pas là le langage de l'amour, mais celui d'une âme hautaine et fière ; et mon cœur abusé y vit encore tous les traits séduisants d'une grande passion. J'aimais avant de pouvoir soupçonner que j'étais aimée ; j'excusai tout, en découvrant ce surprenant secret. Je ne fis aucune réflexion sur ce caractère altier et sur cette feinte coupable qui, en abusant Ulrique, hasardait le repos de sa vie. Je ne pouvais que me répéter: C'est moi qu'il aime! Cependant je relisais avec effroi cette phrase singulière : *Si demain je ne suis point exilé, je m'abandonnerai avec transport aux plus chères espérances.' Mon inexpérience me faisait trouver dans cette alternative le plus mortel embarras. Assurément, je n'étais pas tentée de dénoncer à l'électeur cette téméraire folie, mais je ne voulais pas autoriser par mon silence et par mon inaction^les plus audacieuses espérances. Après beaucoup d'agitations et de réflexions, je m'arrêtai à une résolu-

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tion qui me parut si sage, que je repris un peu de tranquillité. Le lendemain matin, j'allai trouver mon père; je l'instruisis de la hardiesse avec laquelle Rosenberg s'était introduit déguisé dans le jardin pour voir un moment Ulrique ; j'ajoutai que le prince de Lobeck devant revenir dans quinze jours, il était temps de mettre fin à ces scènes, et que je pensais qu'il fallait éloigner le comte, et ne le rappeler qu'après le mariage d^Ulrique. L'électeur approuva cette idée; et, dans ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et Rosenberg parut. Mon saisissement fut extrême ; je voulus me lever pour sortir. L'électeur me retint, désirant que j'entendisse ce qu'il allait dire au comte. Ce dernier s'avança avec son calme et son assurance ordinaires, car rien au monde ne l'intimide ou ne l'embarrasse ; il fait ou dit les folies les plus extraordinaires avec un ton d'autorité et un air de simplicité et de tranquillité qui n'appartiennent qu'à lui. Cette manière, qui ne peut se décrire, lui donne un certain ascendant dont il est difficile de se défendre ; il n'entraîne pas, il commande, et l'on cède. Ses témérités les plus extravagantes ne paraissent telles que par réflexion, quand on se les rappelle ; mais, lorsqu'on en est témoin, on y trouve une sorte d'originalité imposante : on est presque tenté de les admirer. — Rosenberg, lui dit l'électeur, je vous charge d'une commission pour la cour de Vienne ; vous partirez demain. A ces mots, Rosenberg réfléchit un moment ; ensuite, il dit: Monseigneur, est-ce un exil? — Comment, reprit l'électeur en souriant, vous craignez un exil ? — Il est tel exil, reprit le comte, qui m'honorerait assez pour ne pas soufi'rir que la cause en fût cachée oh déguisée, et.alors je la déclarerais hautement. Ces paroles me firent frémir, et je m'empressai d'interrompre le comte, en disant avec

la plus vive émotion: — Mais il n'est point ici question d'exil. — Madame, répondit le comte, ce mot, dans Votre bouche, dissipe toutes mes craintes et comble tous mes voeux. Je restai confondue, désespérée de mon imprudence, et n'imaginant pas comment il me serait possible de la réparer, je ne pris nulle part au reste de l'entretien. Rosenberg y fut aimable ; et quand il vit l'électeur disposé à lui accorder une grâce, il demanda potir partir im délai de six jours, et il l'obtint, à condition qu'il se conduirait sagement.

" Ainsi, je ne retirai de cette démarche que l'inquiétante certitude que Rosenberg avait acquise, celle d'être aimé. Je l'aimais sans doute avec passion ; mais ce dernier entretien m'avait effrayée sur son caractère et sur ma situation, dont je sentais tout le danger, car j'entrevoyais qu'il fallait me perdre, ou perdre Rosenberg dans l'esprit de mon père. Je conservais assez de raison pour désirer un conseil salutaire, et pour regretter avec amertume madame de Merthal, cette amie éclairée et fidèle, qui seule eût pu me guider et me sauver. Je frémissais en songeant à l'intrépide folie et à la tranquille audace de Rosenberg ; j'aurais pu résister à l'amour : c'est surtout la crainte qui m'a perdue.

" Mon père venait de me donner la terre de Niémen, qui vous appartient aujourd'hui, ma chère Olympe, et qui n'est qu'à trois milles d'ici. Afin d'éviter Rosenberg jusqu'à son départ, je demandai à mon père la permission d'y aller passer huit jours ; comme j'y menais Ulrique, ce petit voyage parut être fait pour la mettre à Pabri des poursuites du comte, et mon père l'approuva. Je ne vis point Rosenberg dans le reste du jour : il ne parut point à la cour. Le soir, après souper, je partis pour Niémen, n'emmenant de dames que la baronne et

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Ulrique, d'ailleurs n'ayant pour toute suite qu'un vieil écuyer, nommé Blomer, qui m'était attaché depuis mon enfance, un chapelain, mes femmes, et un petit nombre de domestiques. Une femme de chambre, qui m'avait élevée, couchait dans mon appartement ; car, depuis un an la baronne, n'ayant plus le titre de gouvernante, n'y couchait plus.

" La première journée fut employée à visiter ma nouvelle possession. Le lendemain de grand matin, aussitôt que je fus levée, je passai sur un balcon qui donnait sur un grand chemin. La fenêtre quoiqu'au premier étage était fort élevée. Je vis sur la grande route, vis-à-vis mon balcon, un mendiant avec une longue barbe blanche : aussitôt qu'il m'aperçut, il se rapprocha de la fenêtre en me montrant un papier qu'au même instant il mit sous une pierre ; ensuite, levant la tête, il détacha à moitié sa barbe, et je reconnus le comte de Rosenberg.

" 11 y a pour les femmes en général, dans ces déguisements romanesques, un attrait piquant qui flatte leur vanité : et lorsqu'on aime, ces imprudences, qui peuvent perdre celle qui en est l'objet, sont regardées comme les preuves de la plus violente passion. Mon premier mouvement, en reconnaissant Rosenberg, fut celui de la joie. Un charme fatal me retint attachée sur ce balcon, je restai immobile : une exclamation m'échappa ; Rosenberg vit couler mes pleurs. Il mit im genou en tenre, posa une main sur son cœur en levant l'autre vers le ciel, qu'il semblait prendre à témoin d'un serment inviolable; et tout à coup se relevant brusquement, il s'éloigne à pas précipités. Il n'était pas difficile de comprendre qu'il n'avait caché sous une pierre le papier qu'il m'avait montré que pour m'inviter à l'aller chercher. Je pensai

que je ue pouvais le laisser sans un extrême danger, et je ne me décidai que trop facilement à Palier prendre ! J'appelai mes femmes; je leur dis que j'avais laissé tomber un bague par la fenêtre, et je descendis avec elles. Tandis qu'elles cherchaient, je leur tournai le dos. Je m'approchai de la pierre que je soulevai ; je saisis la lettre, en m'écriant que j'avais retrouvé ma bague. Je remontai chez moi, je m'enfermai dans mon cabinet, et je lus cette lettre :

" ' Q,uel empire il m'a fallu prendre sur moi-même pour ne pas tomber à vos pieds quand vous avez dit ces paroles : * Il n'est point question d'exil.' Vous avez daigné recevoir ma lettre ; ainsi, ces mots enchanteurs, prononcés par vous, ne me laissaient rien à désirer ; ils ont irrévocablement fixé mon sort. Craignant de ne pouvoir contenir les transports de ma joie, et que tout en moi ne la décèle, je ne paraîtrai plus à la cour, et je hâterai mon départ. Mon absence sera boucoup plus longue que vous ne pouvez l'imaginer j car je veux aller chercher la gloire, qui peut seule justifier mon audace, vos bontés et mon bonheur. J'ose vous supplier, madame, de m'accorder, avant cette séparation, un moment d'entretien. Je serai ce soir, à dix heures, à la petite perte de votre jardin particulier qui donne sur la grande route. Vous pouvez vous promener seule dans cette petite enceinte, séparée du parc, et tenant à votre appartement ; c'est ce que vous avez fait quelquefois dans ce même jardin, avant que ce château vous fût donné. Je ne sollicite qu'une demi-heure d'audience. Votre âme est trop élevée pour ne pas vous donner la certitude que vous n'avez point à craindre dans cet entretien un langage passionné que le respect doit m'interdire, puisqu'une preuve de confiance si noble et si touchante

m'ôtera le droit de vons parler de mon amour. Je ne veux que vous confier mes projets, mes espérances, et remettre ma destinée entre vos mains.

" < Vous êtes bien certaine que j'attendrai à la porte du jardin longtemps avant* que l'horloge du château ait sonné dix heures.'

"Après la lecture de cette lettre, je restai pétrifiée d'étonnement et saisie d'effroi, en voyant jusqu'où m'avaient engagée sa témérité et mon imprudence. Je ne revenais pas de ma SHrprise : un sujet de mon père me proposer un rendez-vous nocturne, et sans avoir l'air de douter de mon consentement ! Cependant, si je refusais, que n'avais-je pas à craindre d'un tel caractère ? Le ton austère et respectueux de sa lettre me plaisait et m'en imposait. J'étais certaine qu'il n'oserait même pas me parler de sa passion : quels projets avait-il donc à me confier? n'était-il pas important de les connaître? Un refus m'exposait à mille persécutions, et peut-être aux scènes les plus éclatantes. Il ne demandait qu'une demi-heure d'audience ; il allait partir, et pour longtemps. Telles étaient mes réflexions, dont le résultat fut que j'étais indispensablement forcée de le recevoir, me promettant bien de lui faire entendre enfin le langage de la raison et de lui ôter toute espérance. Je ne fus occupée, durant toute la journée, qu'à préparer ce que je lui dirais. Je composais des discours si sensés, si forts et si fiers, que je ne doutais pas de leur effet. Je cherchais, par ces résolutions,' à m'abuser moi-même sur une démarche inexcusable. Mais, à mesure que l'instant approchait, je sentais s'évanouir ces dangereuses illusions ; ma conscience agitée me causait un trouble toujours croissant. Je tremblais; je ne pouvais rester en place un moment ; je ne voyais rien, je n'entendais rien

de ce qui se passait autour de moi. Je feignis d'être malade; tout le monde se retira avant neuf heures. Q,uand je me trouvai seule, il me sembla que j'étais abandonnée de la nature entière. J'aurais donné la moitié de ma vie pour un conseil qui m'eût tiré de ce mortel embarras."

— Eh ! mon Dieu ! s'écria naïvement Clara, en interrompant la princesse, que n'aviez-vous un directeur aussi sage que le père Arsène ! Il vous aurait défendu d'aller à ce rendez-vouz -, et même vouz auriez su d'avance que, pour rien au monde, il ne Allait faire une telle démarche. En parlant ainsi, Clara avait les larmes aux yeux ; car cette faiblesse de la princesse la mettait au désespoir. Son âme, à la fois si forte et si pure, ne la concevait pas.

— Hélas ! ma chère Olympe, reprit Euphémie, j'avais des principes religieux ; mais j'étais loin d'avoir cette piété profonde et consommée si rare à votre âge et par conséquent à celui que j'avais alors! Heureux qui, comme vous, a toujours pris pour guide la religion! Écoutez-moi ; vous verrez ce qu'il en coûte pour s'écarter de la prudence sévère qu'elle prescrit, surtout à notre sexe!

" Cependant, j'avais fait coucher mes femmes, en ordonnant à celle qui restait dans ma chambre de se mettre sur son lit, parce que je voulais veiller (ce qui m'arrivait souvent), et que je l'appellerais pour me coucher. Elle obéit, et bientôt elle s'endormit profondément. Une demi-heure après, l'horloge sonna dix heures! Je frissonnai, et je pris une ferme résolution de ne point faire une démarche si peu digne de mon rang et de mon caractère. Après un moment de réflexion, je m'armai de tout m'on courage ; j'étais dans

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on cabinet à côté de la pièce où donnait ma femme de chambre : cette pièce où je couchais, et celle où je me troorais, étaieut les seules de mon appartement dont les fenêtres donnassent sur le grand chemin. J'ouvris doucement ma fenêtre ; et quoique la lune fût couverte de nuages, j'aperçus le comte à la porte du jardin. D Tint aussitôt an bas de ma fenêtre. N'osant parler, de peur d'être entendue de ma femme de chambre, je tâchai de lui faire comprendre par signes que je ne voulais point descendre, et que je lui ordonnais de s'éloigner. Cette pantomime fut assez longue ; il me regardait attentivement ; et tout à coup la lune se trouvant dégagée de nuages, je le vis distinctement. Alors je recommençai à faire les mêmes gestes ; et quand j'eus fini, il dit à voix basse : — J- Je vous entends, cela est possible ; et, paraissant avoir compris que je lui proposais de monter par le balcon, il se mit en devoir d'escalader le mur. A cette vue ma frayeur fut si grande, que, perdant tout à fait la têtef je lui jetai la clef du jardin. Il l'entendity '^^ tomber sur le pavé et courut la ramasser ; je rentrai dans mon cabinet dans un état impossible à décrire. Il n'y avait plus à balancer ; il fallait aller rejoindre dans le jardin celui auquel je venais de donner cette fatale clef. \ due ne risquais-je pas en différant !j. . . Il ne manquerait pas de chercher à entrer dans le château, au risque d'éveiller mes gens. Cette pensée me décida à descendre sans délai. Mon émotion était inexprimable; mais le ressentiment et la colère dominant sur tous les sentiments de mon cœur, j'étais bien déterminée à ne lui parler qu'un instant, et à le congédier de la manière la plus fière et la plus absolue. Cependant, à peine eus-je mis le pied dans le jardin, où je savais qu'il était déjà, qu'une partie de ma hardiesse

m'abandonna. La crainte de Pirriter vint tout à coup accroître mon troftble affreux. Je m'avançai d'un pas chancelant ; je. trouvai le comte au bout d'une allée de tilleuls. Aussitôt qu'il m'aperçut, il s'approcha et se je-» ta à mes pieds. Je tombai sur un banc ; je ne pouvais plus me soutenir. Il me fut impossible de retenir mes pleurs et de proférer une seule parole. Le comte resta à genoux un moment à deux pas de moi; son attitude exprimait un respect et ime reconnaissance qui m'atvY'/tendrirent. Après im long silence, se relevant et restant debout vis-à-vis de moi : — Madame, me dit-il d'un ton doux, mais ferme et tranquille, je vous ai promis de ne point vous parler de mes sentiments ; mais il m'importe de connaître les vôtres. L'état où je vous vois m'afflige et m'alarme. Les moments nous sont chers ; daignez vous expliquer franchement. Je vous l'avoue, avant d'avoir osé vous écrire, j'ai cru que votre cœur, sans deviner le mien, partageait ses sentiments secrets ; votre conduite depuis a dû fortifier de si glorieuses espérances. Néanmoins il est possible que je me sois abusé, et que vous n'ayez été guidée que par la crainte que vous inspire mon caractère. Je vous l'ai dit. je ne supporterais pas le dédain : mais vos niâfà^énreTits et la démarche que vous daignez faire m'honorent assez pour exciter toute ma reconnaissance et pour satisfaire mon amour-propre, |l:iuelque exalté qu'il puisse être. / Parlez donc sans détour : si je ne suis point aimé, cette entrevue n'est plus qu'un secret que votre estime confie à mon honneur; et ce secret sacré sera inviolablement. gardé jusqu'à mon dernier soipir. Je vous quitterai pour jamais à l'instant même ; je ne reparaîtrai plus dans cette cour; et, loin que vous ayez à C4**jn(^e de ma part des éclats dangereux et des scènes embarrassanteSi

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•oyez sûre de ne trouver en moi que respect, discrétion et profond silence. Je m'éloignerai de vous avec une extrême douleur, mais sans diiFérer, et en vous disant un étemel adieu.

" Il cessa de parler pour attendre ma réponse. L'espèce d'austérité de ce langage, et la grandeur d'âme que j'y trouvai, me causèrent la plus vive admiration, et, dans ce moment d'enthousiasme, l'aveu le plus formel de mes sentiments m'échappa. — Vous m'aimez ! me dit le comte. — Il n'est que trop vrai, repris-je, et je ne veux point recevoir de vous un éternel adieu. Cependant il faut nous séparer, et la raison doit triompher d'une passion malheureuse. — Oui, dit Rosenberg, je partirai après-demain, j'irai chercher et la guerre et la gloire. Mais je suis aimé ! vous venez de fixer votre sort et le mien. Vous m'aimez ! ce mot m'a donné sur vous tous les droits. . . Je ne partirai qu'après avoir reçu votre foi à la face des autels. . . — due dites-vous, grand Dieu! — \\Ju li^ secret, mais indissoluble, nous unira demain. — duoi ! Rosenberg, vous osez espérer ! . . . — Je vous estime assez pour n'en pas douter. — Moi ! je tromperais, le meilleur des pères ! . . . — Il y gagnera le bonheur de sa vie : vous ne pourrez plus le quitter. — Une union clandestine, nulle aux yeux de la loi ! ... — Consacrée par la religion, elle légitimera votre amour. . . — Je tromperais mon père, votre souverain et le mien ! — Nous serons coupables tous deux, je l'avoue. . . Mais songez-y, il ne vous reste plus qu'à choisir entre une grande faute, qui ne flétrira pomt votre caractère, ou la perte de votre réputation et de votre honneur; car tel est le résultat d'un amour mutuel qu'on s'est avoué, et qui n'est pas -fsai^ijiifié par la religion. Certain d'être aimé, je ne renoncerai point à mes espérances; il faut que je

«ois votre époux ou votre amant. . . Je ne me soumettrai point à vos volontés rigoureuses ; et, si vous y persistiez, je me perdjrais par mon désespoir et par les imprudences les plus éclatantes; mais honoré devant Dieu du titre de votre époux, ma reconnaissance et mon bonheur vous répondront de ma prudence, de ma discrétion et de ma soumission. A ces mots, je versai un déluge de larmes. Rosenberg parut prendre mon silence pour un consentement ; il me remercia avec toutes les expressions et même (pour la première fois) avec tout l'accent de la passion. Il ne me séduisit point, je ne m'abusai point sur une telle faute, mais il me subjugua. Je promis. Alors, se disposant à me quitter : — Je reviendrai demain ici, me dit-il, à minuit ; j'amènerai un chapelain et un témoin dont je réponds, c'est un valet de chambre qui m'est attaché depuis l'enfance. Il faut un second témoin, ce sera votre écuyer Blomer : son attachement pour vous nous assurera du secret; ne le prévenez de rien, seulement amenez-le ici à minuit ; j'y serai, je le déciderai en deux minutes ; ayez les clefs de la chapelle, et qu'une lampe y soit allumée. Adieu, madame, ne ternissez point par de vaines craintes l'éclat si brillant du jour le plus glorieux, le plus beau de ma vie. Adieu, à demain. A ces mots, il s'éloigna rapidement, en emportant la clef du jardin. . .

" Je ne vous dépeindrai point l'état affreux où je fus quand je me trouvai seule avec ma conscience. Vous ne pouvez comprendra ma faiblesse, mais vous imaginerez facilement quels furent mes remords. \/

" Le lendemain je me retirai sur le soir, et tout le

monde se coucha d'aussi bonne heure que la veille ;

mais j'ordonnai en secret à Blomer de se rendre à onze

heures trois quarts chez moi, en ajoutant que i'avais

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quelque chose de particulier à lui dire. Blomer me regarda fixement ; il fut frappé de ma pâleur et de l'expression de ma physionomie, mais n'osa me questionner.

»* A dix heures, munie d'une lanterne sourde, je me rendis par le jardin dans la chapelle, qui est tout à fait isolée et située dans le parc. Je fus saisie d'un tremblement universel en entrant dans le lieu sanctifié ; il me sembla que je le profanais; je me prosternai devant l'autel en m'écriant : O mon Dieu ! je ne viens point vous prier de bénir cette union coupable ! La religion qui la consacrera annonce en même temps aux enfants rebelles des punitions terribles ! je sais trop qu'on ne doit pas attendre le bonheur d'un hymen formé sans le consentement d'un père. . . Mais puissent tous les châtiments ne retomber que sur ma tête! En disant ces paroles, je me relevai baignée de larmes ; j'allumai la lampe, et je retournai dans mon appartement. Une heure après, un -peu avant que l'horloge eût sonné minuit, Blomer entra dans mon cabinet ; j'étais plongée dans une douloureuse et profonde rêverie ; la vue de Blomer me fit tressaillir ; je me levai d'un air égaré, et m'appuyant sur son bras: — Allons! dis-je, c'en est fait! suivez-moi ! — Grand Dieu ! madame, s'écria Blomer, de quoi s'agit-il? qu'est-il donc arrivé? — Vous saurez tout dans un moment, ne m'en demandez pas davantage. Blomer n'insista point, et me suivit en silence. Arrivés dans le jardin, nous trouvâmes le comte avec le chapelain et son valet de chambre. , Aussitôt le comte s'avance, prend Blomer par le bras, l'emmène à quelques pas, lui parle tout bas avec rapidité, et, comme il me l'a dit depuis, il sut également l'intimider et le gagner par ses menaces et ses promesses. Sans quitter son bras, il revint à moi, me prit par la main, et nous entraîna,

DE LA BOCHELLE. 211

Blomer et moi ; le chapelain et l'autre témoin nous suivirent. Ainsi se fit cet hymen malheureux qui devait me coûter tant de larmes ! . . .

/"Le comte partit le surlendemain. Le jour même ie fus rappelée à la cour par mon père, que je n'avais pas vu depuis mon mariage. Oh ! que devins-je quand je me sentis presser dans ses bras, quand je retrouvai sur son visage auguste et chéri la même sérénité et la même expression de tendresse ! Son regard, où se peignaient la confiance et la douce séciurité, ce regard paternel me terrassait ! j'aurais voulu pouvoir me cacher dans les entrailles de la terre . . . Mais, hélas ! où peut-on échapper aux reproches de sa conscience ! Il n'est point d'asile et de refuge pour le coupable poursuivi par les remords ! . . . L'absence de Rosenberg fut pour moi sans consolation. La cruelle prudence dont il ne s'est jamais départi m'avait imposé la loi de ne point lui écrire, et je ne reçus pas une seule lettre de lui ; cependant j'avais assez régulièrement de ses nouvelles par mon frère, auquel il écrivait souvent, non que j'osasse le questionner à cet égard, mais on parlait de lui dans la conversation ; et Blomer, qui s'informait avec soin de tout ce qui le regardait, m'en rendait compte. Ulrique ne me parlait plus de lui, elle était devenue l'épouse du prince de Lobeck. J'appris au bout de six semaines, qu'intimement lié avec le 4uc de Neubourg, il allait combattre pour la cause de ce prince, et servir en Allemagne sous les ordres du prince Guillaume de Nassau et du maréchal de la Châtre. Cette campagne, dans laquelle Rosenberg se couvrit de gloire, finit d'une manière heureuse pour le duc de Neubourg et le marquis de Brandebourg, mais ne termina point cette longue guerre de Ja succession de Cléves. (1)

( 1) Cette guerre dura vingt ans.

" A la douleur déchirante que me causaient les dangers où s'exposait Rosenberg, se joignit une nouvelle inquiétude qui acheva d'épuiser mon courage : je portais dans mon sein le fruit infortuné de cet hymen secret ... Je sentis que l'amie la plus fidèle, que madame de Mertbal pouvait seule me guider dans cette affreuse situation : elle n'aurait jamais consenti à devenir complice de mon égarement, ou pour mieux dire, elle m'en eût préservée par ses sages conseils, mais j'étais certaine qu'elle ferait tout pour me sauver. Je lui écrivis pour presser son retour ; ses affaires la retinrent encore longtemps en Suisse. Cependant la paix étant faite en Allemagne, Blomer me demanda publiquement un congé de quelques mois pour aller dans son pays et je l'envoyai secrètement au comte de Rosenberg, qu'il instmisît de ma situation. Madame de Merthal revint enfin six mois après mon mariage. Il me fut affreux de rougir à ses yeux ! mais je lui confiai sans déguisement ma déplorable histoire ; elle pleura avec moi, et me traça le plan que je devais suivre. Peu de temps après, Rosenberg reparut à la cour : je ne le vis point en public, car, sous prétexte de ma mauvaise santé, je vivais sans représentation et très-solitairement à Niémen. Rosenberg, chargé, malgré sa jeunesse, de négocier je ne sais quels intérêts politiques, eut de longs entretiens avec mon père. Le résultat de ces conférences fut que mon père ferait un voyage de quelques mois à Vienne et dans le Brandebourg. Le comte eut beaucoup d'influence dans cette décision, non en employant des moyens adroits et délicats, ce n'est pas là son genre ; il n'est point insinuant, il obtient tout de vive force par une éloquence froide en apparence, mais forte et entraînante. Son énergie n'est point dans son expression;

elle est toute dans sa prodigieuse activité, dans sa volonté ferme et inébranlable, dans ses raisonnements. Il charma tellement l'électeur par son esprit,, que ce fut là le commencement de cette faveur sans bornes dont il a joui depuis.

"Mon père partit, ce qui me retira du mortel embarras où j'étais. Son absence et ma mauvaise santé motivèrent aux yeux de tout le monde la retraite profonde où je vécus. Grâce aux précautions prises par Rosenberg, et aux soins de madame de Merthal, mon secret fut impénétrable. Je mis au jour un enfant que reçut Rosenberg, qu'il emporta sur-le-champ et qui ne vécut que quelques heures : c'était un garçon ! O ma chère Olympe ! cet enfant, s'il çût vécu, aurait aujourd'hui votre âge, et s'il avait mes traits il vous ress^nblerait ; j'aurais pu vous unir l'un à l'autre. Rosenberg aurait bien trouvé le moyen, sans trahir notre secret, de le faire paraître à la cour sous un nom supposé et d'une manière digne de sa naissance ! Mais j'étais destinée à ne connaître que les peines de l'hymen et que les douleurs de la maternité ! . . ." En prononçant ces paroles, la princesse versa quelques larmes ; et, après un moment de silence, elle reprit ainsi son récit: "J'aimais passionnément Rosenberg, et je ne connus que trop tôt que les seules passions de son cœur étaient l'ambition et l'amour de la gloire. Il avait pour moi cette sorte d'attachement qu'inspire aux grandes âmes une profonde reconnaissance, mais il n'avait point d'amour ! Dénué de la sensibilité qui aurait pu me rendre heureuse, il croyait tout faire pour mon bonheur en illustrant son nom, et en cachant soigneusement mon secret. Il ne m'entretenait que de ses projets de fortune et de grandeur. Il me traçait le plan que je devais suivre pour le

su LE SIEGE

servir auprès de mon père sans avoir Pair de m'intéresser à lui, ou de le protéger. Et quand je lui parlais de mes sentiments, il me répondait jMreCfUne sorte de douceur qui ne ressemblait qu'aux égaras et à la déférence. Je hasardai quelques plaintes qui l'étonnèrent tellement qu'il les reçut avec une sévérité qui ferma pour jamais mon cœur à ce genre de confiance. Au retour de mon père j'éprouvai de nouveaux chagrins. Mon père attacha Rosenberg à sa personne, et peu de temps après, il lui donna une place importante qui n'avait jamais été remplie que par des hommes d'un âge mûr, et consommés dans les affaires.

" Ulrique, devenue princesse de Lobeck, revint à la cour après une absence d'un an. Rosenberg, en la revoyant, affecta publiquement une émotion qui persuada à tout le monde qu'il avait conservé pour elle une grande passion, duelques imprudences d'Ulrique firent croire qu'elle partageait cette passion ; et bientôt il fut généralement reçu que le comte était l'amant de la princesse de Lobeck. On ne pouvait accuser Rosenberg de fatuité ; mais ses froides manières, extrêmement radoucies avec Ulrique, et le sentiment trop vrai de cette dernière, ne laissaient aucun doute à cet égard. Ce fut à peu près dans ce temps qu'ayant demandé un emploi pour un homme que je protégeais, je ne l'obtins point, parce que Rosenberg le fit donner à un autre. Je ne démêlai point l'artifice de ce procédé, et j'en fus tellement blessée, que j'en parlai vivement à l'électeur. C'était ce que désirait le comte, afin d'établir l'opinion de notre mésintelligence. Il fit à ce sujet répandre le bruit qu'il était tout à fait dans ma disgrâce, et, depuis cette époque, il ne me parla plus en public qu'avec le ton affecté du respect le plus glacial. Cette conduite

me causait une humeur que je ne pouvais dissimuler, et qui acheva si bien de persuader que j'étais sbn ennemie, que ceux qui m'approchaient croyaient me faire leur cour en me disant du mal de lui. On parlait librement devant moi de son amour pour la princesse de Lobeck : on en contait souvent des traits inventés qui me perçaient le cœur. Je pris Ulrique en aversion ; je la traitai avec une froideur extrême : ce qui ne fut à tous les yeux qu'une preuve de plus de ma haine pour le comte, qui, disait-on, me faisait éloigner de moi tous ceux qui lui étaient attachés. J'eus une explication avec le comte ; j'osai montrer de la jalousie. Il me répondit avec une austérité de principes qui me ferma la bouche sans me rassurer, du moins entièrement, — Je hais et je méprise, me dit-il, ce genre de liaison ;■ ceux qui me connaissent ne verront dans les bruits dont vous me parlez que des calomnies. \ On peut me supposer une passion malheureuse, voilà tout. — N'est-ce rien ? - Oui, car c'est une idée que vous ne pouvez avoir. — Hélas ! pourquoi ? — Parce que, si je l'eusse aimée, j'aurais préféré sa main à celle d'une reine. — Mais vous ne pouviez l'obtenir. — On peut tout ce qu'on veut : je l'aurais enlevée. — Vous auriez fait son malheur et le vôtre. — On n'est point à plaindre quand on est aimé. — Ah! sans doute!... Vous êtes donc heureux? Mais moi? Rosenberg ! . . . — Fidélité, discrétion, la noble ambition de justifier votre choix ; qu'exigez-vous de plus ? — Un peu moins de prudence ; la vôtre est si cruelle ! — Elle est nécessaire avec vous. Sans cette conduite, qui vous déplaît, il y a longtemps que vous nous auriez perdus l'un et l'autre.

" Ce reproche pouvait être un peu fondé ; mais combien les miens l'étaient davantage ! . . .

"Un matin, Rosenberg me prévint que deux rois, qui désiraient l'alliance de mon père, demandaient ma main ; que mon père me laisserait le choix, mais qu'il m'ordonnerait d'accepter l'un ou l'autre. Lie comte ajouta que je devais répéter ce que j'avais dit avant de le connaître, que je ne voulais point me séparer de mon père. Cette nouvelle me fit frémir. Il fallait perdre Rosenberg, ou employer avec le meilleur des pères une fausseté dont la seule idée me faisait horreur. J'exprimai ce sentiment au comte, qui me répondit froidement : — Cela se passera très-bien. Vous parlerez avec beaucoup d'émotion et de désordre, vous pleurerez tout naturellement ; l'électeur vous adore, il s'attendrira, et il préférera le bonheur de vous conserver à la vanité de vous voir sur un trône.

" Le soir, en effet, l'électeur me fit appeler dans son cabinet : comme il était décidé à donner ma^main, il me parla d'un ton d'autorité qu'il n'avait jamais eu avec moi. Chacune de ses paroles me faisait frissonner. Je pensais qu'il me serait impossible de changer une volonté si ferme et si absolue. Lorsqu'il eut cessé de parler, il me pressa de répondre ; mais je n'avais pas la force de rompre le silence. Cependant, au bout de quelques minutes, je lui dis d'une voix entrecoupée que je ne pouvais que lui répéter ce que je lui avais dit jadis, que je ne le quitterais qu'avec désespoir, et que j'avais pour l'hymen un éloignement invincible. — Vouz étiez alors à peine sortie de l'enfance, reprit mon père, et je ne vous proposais pas un roi pour époux. — Mon sort est entre vos mains, répondis-je, mais si vous m'éloignez de vous, je mourrai de douleur. A ces mots, je vis mon père s'émouvoir et se troubler. Je repris l'espérance et du courage. Je me jetai à ses pieds, en le conjurant de

ne me point bannir, et de souffrir que ma vie entière lui fut consacrée. Mon père me releva, et, me serrant dans ses bras : — O modèle de la piété filiale ! s'écria-t-il avec transport, ma chère Euphémie, je ne puis résister à vos larmes, à votre tendresse ! Ah ! je croyais, en me séparant de vous, ne sacrifier que moi ! . . . Soyez tranquille désormais, vous resterez près de moi jusqu'à mon dernier soupir ; c'est vous, ma fille, qui fermerez les yeux de l'heureux père dont vous méritez toutes les bénédictions. ^

•* Ce discours me perça le cœur ; il me délivrait de la plus mortelle inquiétude; mais il m'accablait de remords ! Je baissai la tête, pour cacher dans le sein paternel et ma rougeur et ma confusion.\

** Depuis ce jour, les caresses et les T)ontés de mon père ne furent plus pour moi que des sujets de peines. Ma conscience me reproche dans tous les instants ses bienfaits, sa reconnaissance fondée sui: une erreur, et^ces louanges usurpées données sans cesse à ma piété filiale et aux sacrifices dont on le croit l'objet. Oh! que je supporterais bien plus facilement l'injustice et la calomnie que ce poids accablant d'éloges non mérités, et cette obligation de feindre et de tromper toujours avec une âme élevée qui déteste la fausseté et le mensonge ! Je passai plusieurs années dans cette situation, toujours mécontente de moi-même et de Rosenberg. Je tâchais vainement de modérer ma tendresse pour lui. Je ne pouvais plus m'aveugler sur ses défauts ; mais il avait de si grandes qualités, qu'il me rattachait sans cesse par l'admiration. Il employait continuellement mon crédit sur mon père, pour tout ce qu'il n'osait demander directement pour ses amis. De cette manière toutes les places furent données à ses créatures sans qu'il parût les

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avoir demandées. Au reste, il fit toujours un digne usage de son pouvoir et de sa faveur. Il rétablit l'union dans la famille électorale ; il profita de l'amitié du prince liéréditaire pour le rapprocher de son épouse, et de son ascendant sur mon père pour Pengager à pardonner à mon frère quelques étourderies de jeunesse. Enfin il montra dans les divers emplois qui lui furent confiés, autant de droiture, de probité que de talent ; et il s'est .acquis, ajuste titre, l'estime publique.

" Un événement inattendu acheva de me faire connaître combien Rosenberg avait de ressources dans l'esprit pour se tirer des situations les plus embarrassantes. Le prince de Lobeck mourut ; tout le monde croyait qu'il épouserait sa veuve, et peut-être qu'Ulrique ellemême le croyait. L'électeur, qui n'en doutait pas, en parla à Rosenberg, qui lui répondit qu'il n'avait jamais été son amant, mais qu'il suffisait qu'on l'eût dit pour éloigner de lui la pensée de l'épouser, parce qu'il ne donnerait jamais sa foi et son nom. à une femme qui ne jouirait pas de la féputation la plus intacte, alors même qu'il serait sûr de sa parfaite innocence. C'était sacrifier la justice et la sensibilité à l'opinion ; ipais comme cet excès de fierté n'était que trop dans son caractère, l'électeur ne vit dans cette défaite qu'une délicatesse qui ne l'étonna point.

"Ce fut alors que les protestants de la Bohème prirent les armes contre l'empereur Mafhias, qui avait restreint leurs privilèges ( 1 ). Mon père fut obligé de s'engager dans cette longue guerre, et résolut d'y combattre en personne. Rosenberg le suivit, et me dit en partant: — Je jure par l'honneur qui m'est mille fois plus cher

(1) C'est ce qu'on appelle la guerre de trente ans.

que l'existence, que dans les combats je ne m'éloignerai pas un seul instant de l'électeur, et que, pour l'atteindre, il faudra d'abord me renverser et m'ôter la vie.

"Jugez de l'état où je fus tant que dura leur absence, craignant à la fois pour mon père et pour mon époux ! Mais combien je fus dédommagée de ces cruelles alarmes ! Mon père, dans le dernier combat de cette longue campagne, eut un cheval tué sous lui : Rosenberg aussitôt lui donna le sien, et fut ensuite grièvement blessé en arrachant l'électeur des mains des ennemis, et en parant les coups qu'on voulait lui porter. L'électeur lui dut la vie et le gain de la bataille. J'appris ces détails par un courrier que m'envoya mon père. Ce jour mémorable fut l'un des plus beaux jours de ma vie, il me sembla que Rosenberg venait d'expier et de réparer notre faute ! Mon père revint, et, me présentant Rosenberg qui avait un bras en écharpe, il me dit : — Ma fille, embrassez mon libérateur! A ces mots, le comte s'inclina profondément pour me baiser la main. Je penchai ma tête sur son épaule, et je baignai de larmes ce bras blessé qui avait sauvé les jours de mon père ! . . .

" Les fatigues de cette campagne influèrent de la manière la plus fâcheuse sur la santé de mon père. Après avoir langui quelques mois, il tomba dangereusement malade. Le comte aussitôt proposa d'envoyer chercher à Vienne un médecin très-célèbre alors. Mon père ne le voulait pas; mais Rosenberg, alarmé par les symptômes de la maladie, partit sans délai pour aller luimême chercher ce médecin.

" Cependant l'état de mon père empirant toujours, il fut en quelques jours réduit à la dernière extrémité ; il avait néanmoins toute sa tête, et il demanda à recevoir les derniers sacrements. J'étais nuit et jour dans sa

chambre, accablée d'une^ouleur que nulle expression ne peut rendre ; je vo3rais mon père, toujours abnsé, prêt a descendre dans la tombe: je me répétais avec horreur que, lorsque je l'aurais perdu, je resterais à jamais chargée d'une faute irréparable, puisque je n'aurais plus l'espoir d'en obtenir un jour le pardon. Cependant je ne pouvais disposer de mon secret sans l'aveu de mon époux, et d'ailleurs, en le révélant, j'aurais empoisonné et peut-être avancé les derniers moments de mon père. . . Il fallait donc me taire ; mais que dévins-je quand mon père, après avoir reçu les sacrements, nous fit approcher, mon frère et moi, pour nous donner sa bénédiction î Nous tombâmes à genoux près de son lit ; il nous bénit, et ensuite se tournant vers moi : — Et toi, mon Euphémie, me ditil, pour te consoler, rappelle-toi le bonheur que tu as répandu sur mes jours, rappelle-toi les nobles sacrifices que tu m'as faits, et cette confiance touchante dont tu m'as donné tant de preuves ! O mon Dieu ! poursuivit-il en joignant les mains, bénissez cette enfant chérie, que la piété filiale a préservée de toutes les passions dangereuses ! cette enfant dont le cœur si pur me fut toujours ouvert, et qui n'a vécu jusqu'ici que pour moi . . .

" A cette terrible bénédiction, je crus que la foudre allait tomber sur ma coupable tête ... A mesure que mon père parlait, il me semblait que j'entendais Dieu me maudire et me réprouver ! Glacée d'horreur, anéantie, je tombai dans les bras de mon frère.

" Sur le soir de ce même jour, mon père demanda plusieurs fois si Rosenberg était de retour. Je ne pouvais sans tressaillir entendre, ce nom dans sa bouche, et il le répéta souvent. Dans la nuit sa tête' s'embarrassa; tout à coup il m'appela et me demanda si je consentirais

à épouser Rosenberg, et il ajouta: — Cela me rendrait heureux. Je frissonnai et je fondis en larmes. Il était en délire ; mais je fus persuadée que, depuis quelques mois, cette idée s'était offerte à son imagination ; je ne me trompais pas.

" Le lendemain, il tomba dans une espèce de léthargie ; et, à dix heures du soir, son médecin lui tâtant le pouls, déclara qu'il n'existait plus; je poussai un cri lamentable : on m'arracha de sa chambre.

" Je ne sais ce que je devins ; au bout de quelques heures, je me trouvai dans mon appartement, sur mon lit, dans les bras de mon frère et de madame de MerthaL duand mon frère me quitta, je me livrai sans contrainte avec mon amie à tout mon désespoir ; la nature et les remords l'emportant sur l'amour, il ne me fut possible d'apaiser le cri de ma conscience, qu'en me promettant de m'enfermer pour jamais dans un cloître, et de renoncer sans retour à Rosenberg. Madame de Merthal me dit en vain que je ne pouvais prendre ce parti violent sans consentement de mon époux. — Ah ! repris-je, il y consentira, je ne suis nullement nécessaire à son bonheur. — Vous êtes injuste, répondit madame de Merthal : le comte n'a pas dans les détails de la vie votre sensibilité, mais son noble cœur n'en est pas moins susceptible d'un grand attachement ; soyez contente de ses sentiments, car il vous aime avec toute la force de son caractère et toute la grandeur de son âme. — Hélas ! repris-je en fondant en larmes, je ne dois plus désormais que pleurer ma faute et le meilleur des pères ! . . . En effet, j'aurais persisté dans cette résolution, si le ciel, touché de ma douleur et de mon repentir, n'eût daigné faire un miracle qui acheva de serrer pour jamais le nœud sacré qui m'unit à Rosenberg. /

"Je ne vis point mon frère le jour suivant ; mais, tout entière à ma douleur, je ne fis aucune question là-dessus. Je ne quittai point mon lit. Vers le soir, l'excès de mon accablement me procura quelques heures de sommeil. Je me réveillai à trois heures du matin : j'entendis dans le palais un mouvement extraordinaire ; je distinguai des cris, et je ne doutai point que ce ne fût la pompe funèbre de mon père. Je m'élançai hors de mon lit pour me prosterner sur le plancher, que j'inondai de larmes ; mes femmes accoururent et me remirent dans mon lit. Dans ce moment, madame de Merthal éperdue entra dans ma chambre. — Je suis chargée, me dit-elle, de vous préparer à l'événement le plus miraculeux. . . — Dieu! Dieu! m'écriai-je, qu'est-il arrivé? — Rassemblez toutes vos forces, reprit-elle, et remerciez le ciel. . . — Achevez. . . achevez on je meurs ! — Non, un autre doit vous annoncer que l'électeur. . . Comme elle prononçait ce mot, la porte se rouvrit, et je vis paraître Rosenberg. Ah ! sa vue, seule m'apprit mon bonheur ! . . . Je lui tendis les bras ; il accourut se jeter à genoux devant mon lit, en disant : — L'électeur n'était qu'en léthargie, le médecin que j'ai amené l'en a tiré et répond de ses jours. . . Maintenant, Euphémie, poursuivit-il d'une voix basse et tremblante, pardonnez-moi les remords qui vous ont coûté tant de pleurs ; le ciel est apaisé, il bénira notre avenir ! Ses larmes lui coupèrent la parole. O moment d'un bonheur surnaturel, joie suprême, dont jamais mon imagination n'aurait pu me représenter le ravissement! Mon père, que je croyais depuis deux jours dans le cercueil, mon père m'était rendu, et c'était Rosenberg qui venait de l'arracher de la tombe. Ces paroles d'un immortel souvenir, je les entendais de la bouche de Rosenberg : je trouvais enfin dans cet époux adoré une

sensibilité égstle à la mienne, et, pour la première fois, je voyais couler ses pleurs ! • . .

" Mon frère, qui avait voulu que Rosenberg m'annonçât ce grand événement, vint nous rejoindre. Je me hâtai de me lever; Rosenberg me conduisit dans les bras de mon père.

" Que cette journée et les huit jours qui la suivirent s'écoulèrent délicieusement ! Mon père devait deux fois la vie à Rosenberg ! Presque affranchie de mes remords je me livrais aux plus douces espérances; et je ciroyais surtout que désormais Rosenberg serait toujours pour moi ce qu'il était depuis huit jours. '

"Aussitôt que mon père fut en parfaite convalescence, je contai à Rosenberg ce qu'il m'avait dit dans son délire, et j'ajoutai que j'étais certaine qu'il avait eu, même avant sa maladie, l'idée d'unir ensemble les deux personnes qu'il aimait le mieux. — Oui, me dit le comte, j'en suis sûr aussi. — Eh bien, repris-je, concertons ensemble les moyens de le décider. . . — Cela est inutile. Hier il a daigné m'offrir votre main.-^O ciel ! — Et, avec toutes les formes du respect et de la reconnaissance, je l'ai refusée. A ces mots je restai pétrifiée. — Songez, reprit le comte, que je ne pourrais vous conduire une seconde fois à l'autel que si notre hymen était déclaré nul. Ainsi, pour ne pas faire une profanation impie, il faudrait déclarer à l'électeur que depuis plus de dix ans je suis votre époux. 11 nous pardonnerait sans doute, mais il nous aimerait moins; il serait moins heureux, nous attristerions sa vieillesse. Nous avons pu feindre longtemps pour notre propre intérêt ; ennoblissons cet artifice en le prolongeant pour son bonheur. D'ailleurs, je n'hésiterai jamais à sacrifier l'ambition à la gloire. Mon souverain, en me donnant sa fille, effacerait par

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l'éclat de la récompense le mérite de tout ce que j'ai fait pour lui ; j'aime mieux qu'il reste chargé envers moi d'une .dette qu'il ne soit pas en son pouvoir d'acquitter. A ce langage si fier et si froidement raisonnable, je ne reconnus que trop Rosenberg tel que je l'avais toujours vu. Je ne pus retenir mes pleurs, mais je gardai le silence. Cette âme altière pouvait quelquefois s'attendrir et s'émouvoir fortement, mais elle n'était pas sensible, du moins dans le cours ordinaire de la vie.

" Rosenberg me donna bientôt un chagrin inattendu. n demanda et obtint l'ambassade de France et partit. Tout ce qu'il avait fait pour mon père avait encore augmenté mon attachement pour lui, et cette absence, qui dura trois ans, me rendit d'autant plus malheureuse, que, suivant sa coutume, il me prévint qu'il ne m'écrirait point. Cependant, au bout de dix-huit mois, par un caprice dont je n'ai jamais pu deviner la cause, il m'écrivit une seule fois, dans un petit voyage qu'il fit, je ne sais pourquoi, dans une province de France. Cette lettre, adressée à Blomer, était aussi tendre que mon cœur pouvait le désirer. Il ne m'y parlait que de ses sentiments, et avec l'expression la plus touchante ; c'était depuis notre mariage, c'est-à-dire depuis douze ans, la première lettre que je recevais de lui. Cette lettre me consola, me fortifia ; je la relisais tous les jours de poste, car je n'en reçus pas d'autres: il ne m'écrivit plus.

*^ Il revint ; et quelques mois après j'éprouvai le plus grand chagrin : je perdis l'amie respectable qui, depuis mon enfance, me tenait lieu de mère : madame de Merthal mourut. Ma douleur fut extrême, et Rosenberg ne négligea rien pour l'adoucir. En tout, depuis son retour en France, je remarquais constamment dans sa conduite avec moi plus de douceur, d'égards et de ten-

dresse. Cinq ou six ans s'écoulèrent de la sorte. J'étais plus satisfaite de lui, et par conséquent plus heureuse, quand le changement subit de son humeur m'a replongée dans de nouveaux chagrins plus amers encore que tous ceux qu'il m'a fait éprouver jadis. Sans aucun motif connu, il est devenu tout à coup sombre, distrait, farouche et rêveur. Malgré son empire sur luimême, j'ai vu, à n'en pouvoir douter, qu'il était dominé par une peine secrète. Quand j'ai voulu le questionner, il m'a répondu avec sécheresse et dureté, en niant cependant qu'il eût un chagrin secret : mais depuis ce moment, il a presque entièrement cessé de me voir en particulier. Il semble que je lui sois devenue insupportable, odieuse ! . . . Enfin, pour me fuir sans doute, pour mettre les mers entre nous, il s'est chargé d'une mission pour l'Angleterre. Il est à Londres depuis près d'un an. On dit qu'il revient, et qu'il sera ici sous peu de jours.

*' Je ne suis plus aimée ! Que dis-je ? hélas ! je suis haïe. Tous les remords, apaisés par l'amour, sont ro venus déchirer mon cœur avec plus de violence que jamais, depuis que Rosenberg me traite avec autant d'ingratitude. Voilà, ma chère Olympe, mon secret et mon sort ; vous êtes à la fois mon unique confidente et ma seule consolation." A ces mots, Clara se jeta dans les bras de la princesse, qui la serra contre son sein, en disant : — O mon Olympe ! ne me quitte jamais, et je ne gémirai plus sur ma destinée. \/

L'histoire d'Euphémie afflige? sensiblement Clara: néanmoins un retour sur elle-même lui fit faire à ce sujet des réflexions consolantes sur sa propre situation. Elle connut combien il est plus douloureux d'avoir à se reprocher une grande faute que d'en être accusé faussement : par un arrêt éternel de la justice divine, les re-

mords seront toujours mille fois plus perçants que les traits les plus envenimés de la calomnie. Il est possible de se soustraire aux faux jugements des hommes, en se cachant pour jamais dans une profonde retraite, mais on porte partout sa conscience : pour le coupable cette voix intérieure et terrible ne saurait être étouffée par le vain bruit du monde ; mais dans la solitude, semblable à l'éclat de la foudre que l'écho des rochers répète et prolonge avec un horrible fracas, elle tonne, elle épouvante ; l'infortuné qu'elle poursuit n'entend qu'elle, et l'entend toujours ! Il ne trouvera dans le désert ni calme, ni silence. Euphémie, ne voulant pas revoir le comte en représentation et en public, prit le prétexte, pour se retirer quelque temps à la campagne, de mener Clara i Niémen, cette terre près de la ville, qu'elle venait de lui donner. Clara ne se trouva pas sans émotion dans ce lieu où sa bienfaitrice s'était unie à Rosenberg par un lien secret. Elle pria Dieu, dans la chapelle, et de bénir cet hymen malheureux, et de sécher les pleurs d'Euphémie, en rendant son époux sensible à ses vertus et à ses longues douleurs. Euphémie attendait Rosenberg avec un trouble inexprimable. , Clara, pour la première fois depuis ses malheurs, éprouvait une curiosité dont elle était elle-même étonnée. Elle avait un vif désir de Voir cet homme extraordinaire, que sa tendresse pour Euphémie lui faisait trouver si coupable, dont elle haïssait le caractère, ^ mais qui l'intéressait malgré elle par la hauteur de ses sentiments. En même temps, un pressentiment secret lui faisait craindre son arrivée et sa présence. La princesse désirait qu'elle le vit ; et Clara, malgré sa timidité, n'eut pas de peine à y consentir.

Le lendemain de son arrivée à Niémen, la princesse apprit le retour de Rosenberg ; en même temps, elle fut

DE LA ROCHELLK 2Sf

prévenue que Pélecteur se rendrait avec lui le soir même à Niémen. Dans l'attente de cette visite, Euphémie et Clara furent presque également agitées. Enfin^ à cinq heures, on entendit dans la cour le bruit des voitures. Clara, à travers une jalousie, vit parfaitement Rosenberg ; elle fut très-frappée de la beauté imposante de sa noble figure : mais, quand il entra dans le salon à la suite de l'électeur, elle se tint cachée derrière la princesse, de manière que le comte ne Taperçut pas d'abord. Rosenberg s'approcha de la princesse avec une physionomie où se peignait la mélancolie, et qui exprimait en ttiéme temps un profond attendrissement; Qui ne sait pas lire dans les yeux de celui qu'elle aime ? Euphémie, satisfaite et touchée jusqu'au fond du cœur, tendu la main au comte qui, en la baisant, la serra avec une vive émotion.

L'électeur, qui avait conté à Rosenberg l'histoire de cette jeune Olympe qui ressemblait tant à la princesse, dit à Clara de s'avancer. Euphémie se retourne, prend Clara par la main, et la présente à Rosenberg. — O ciel ! s'écrie-t-il ; et il reste immobile, les yeux fixés, sur elle. On prit ce mouvement pour la surprise que lui causait une ressemblance si singulière j mais son regard perçant et farouche fit frémir Clara. Elle venait d'admirer la douceur de sa physionomie, et maintenant elle ne trouvait plus sur son visage que l'expression d'une effrayante sévérité. Cependant Rosenterg, dissimulant son trouble, reprit la parole, et la coriversatioii devint générale. Quelques personnes survinrent : mais dans tout le reste de la soirée la tristesse et la préoccupation du comte furent invincibles. Clara, ne pouvant supporter son regard fixe et scrutateur, se retira un peu avant le souper. Euphémie avait remarqué aussi l'impression peu faro-

rable que la vue de Clara avait produite sur le comte ; elle en cherchait vainement la raison. — S'il m'aimaît davantage, disait-elle à Clara, je croirais qu'il est jaloux de ma vive affection pour vous ; mais, hélas ! que lui importe ! . . . En tout, je ne sais ce qui passe dans sa tête: les caprices ne sont pas dans son caractère, et depuis deux ans je lui en vois d'inconcevables.

Le retour du comte causait à la princesse la plus vive agitation ; sa santé s'en ressentit, elle eut de la fièvre pendant quinze jours. On lui prescrivit le repos, et elle passa tout ce temps dans sa chambre, sur une chaise longue. Un matin, Clara étant avec la princesse, Rosenberg, chargé d'une commission de l'électeur, entra, et aussitôt Clara se leva, sortit et descendit dans le jardin. Au bout d'une demi-heure, se trouvant à l'extrémité du parc, elle revint sur ses pajs pour retourner au château ; dans ce moment elle entendit marcher précipitanunent dans une petite allée à sa droite ; elle crut qu'on venait la chercher de la part de la princesse, et, se dirigeant de ce côté, elle vit tout à coup, à deux pas d'elle, le comte ' de Rosenberg. Il était seul ; Clara tressaille et veut fuir. — Arrêtez, s'écria le comte, je ne vous retiendrai pas longtemps : je n'ai qu'un mot à vous dire. Il prononça ces paroles avec un trouble, une émotion, une altération dans la voix, qui achevaient d'épouvanter Clara. Elle s'arrêta, resta debout, et s'appuya contre un arbre. Alors le comte s'approchant se plaça vis-à-vis d'elle, et la regardant fixement: — ►dui êtes-vous? lui dit-il d'un ton menaçant. A cette question inattendue et terrible, Clara pâlit, et sa langue glacée ne put rien articuler. — dui êtes-vous? répéta le comte avec un accent plus effrayant encore. Quel est le nom de votre père î Connaissez-vous Montalban ? Clara ne répond point. . .

Mais, ne pouvant plus se soutenir sur ses jambes tremblantes, elle s'aflfaisse et tombe w pied de Parbre. . . — Malheureuse ! s'écrie Rosenberg, quel démon ennemi du repos de cette infortunée princesse vous a conduite ici ? Ah ! que n'avez- vous, comme on le croit, péri dans les ondes du Rhône ! Écoutez. Il faut quitter ce palais ; il le faut ou je vous dénonce. Si vous partez, je vous promets un secret inviolable. Inventez un prétexte pour vous rendre demain matin chez la veuve Marcelle : vous y trouverez une voiture qui vous conduira hors de ce pays, dans le couvent que vous choisirez ; mon valet de chambre sera votre guide./ Où voulez-vous aller ? Le comte parlait avec une rapidité, une précipitation, un ton absolu qui marquaient assez qu'il voulait une réponse prompte et précise. Clara rassembla toutes ses forces: — Je veux aller, dit-elle, aux Ursulines de La Rochelle. . . Puis-je en partant, ajouta-t-elle, écrire à la princesse? En disant ces mots, ses larpaes inondèrent son visage. — Oui, répondit le comte ; mais qu'elle ignore à jamais que c'est moi qui vous force à la quitter. S'il vous échappe avec elle l'indiscrétion la plus légère, je la découvrirai, et je lui dirai votre horrible nom. — Je n'ai point commis de crime, dit Clara en gémissant, j'en atteste le ciel. A ces mots, le comte jette sur elle un regard foudroyant, et, lui tournant brusquement le dos, il s'éloigne à pas précipités ; Clara bientôt le perdit de vue. La surprise, l'effroi, le saisissement et la douleur avaient tellement épuisé les forces de Clara, qu'elle resta plus de deux heures sur la place et dans l'attitude où le comte l'avait laissée. Plusieurs personnes, envoyées par la princesse pour la chercher, la trouvèrent encore au pied de l'arbre. Clara dit qu'elle s'était donné une espèce d'entorse. On en douta d'autant moins,

qu'en effet elle ne pouvait marcher sans le secours d'un bras. Euphémie fut très-effrayée de la voir revenir dans cet état et avec une pâleur qui marquait combien elle avait souffert. Clara, faisant un effort sur elle-même, parvint a la rassurer. La princesse lui conta qu'elle était charmée de Rosenberg ; qu'elle ne Pavais jamais vu si tendre pour elle, et qu'il lui avait demandé de le recevoir en particulier le lendemain. Clara connut que le comte s'était promis de consoler la princesse d'une douloureuse séparation, et cette idée adoucit ses peines. Cette journée fut affreuse pour elle ; jamais Euphémie ne lui avait paru si touchante et si digne d'être aimée ; tous les témoignages de son affection lui perçaient le cœur, et plusieurs fois elle fut obligée de sortir de sa chambre pour aller en secret donner un libre cours à ces pleurs. Elle fut au moment de s'évanouir sur son sein, en lui disant adieu le soir pour aller se coucher. C'était un dernier adieu ! ... La malheureuse Clara s'arracha enfin de ses bras, courut se renfermer dans sa chambre, et renvoya ses femmes pour se livrer sans contrainte à toute sa douleur. Lorsqu'elle supposa que tout le monde était endormi dans le château, à minuit et demi, elle se hâta d'exécuter un dessein qu'elle avait formé durant le jour ; elle voulait, avant de partir, aller prier encore et pour la dernière fois dans la chapelle où la princesse s'était mariée. Clara descendit *seule dans le jardin, qu'elle traversa ; elle se rendit à la chapelle, alluma la lampe, et se jetant à genoux devant l'autel : — G souvelain bienfaiteur, dit^Ue, vous maudissez les ingrats et vous écoutez les prières et les vœux de la reconnaissance ! Ah ! daignez écouter ma voix ! daignez rendre la paix et le bonheur à celle qui n'a trouvé dans sa faute qu'amertume et regrets ! à celle dont vingt ans de re-

mords ont expié la faiblesse ! Puisse-t-elle en déposer Paveii dans le sein paternel, et puisse un généreux pardon et l'amour de son époux lui faire oublier tant de peines»

Après avoir fait cette prière, Clara sentit son cœur soulagé ; elle se leva, et en s'en allant elle n'éteignit point la lampe. — Hélas ! dit-elle, c'est la seule trace de reconnaissance que je puisse laisser ici ! Cette lampe durera jusqu'à la nuit prochaine: Euphémie peut-être devinera qu'elle fut allumée par moi !

La triste Clara ne se coucha point. Elle avait ordonné que les chevaux fussent mis à la pointe du jour ; mais, à deux heures après minuit, ne pouvant résister au désir de revoir encore une fois Euphémie, elle résolut d'aller dans son appartement, se flattant de la trouver profondément endormie, et ne voulant que la contempler un moment, pensant d'ailleurs que, si elle était éveillée, elle lui dirait que l'inquiétude sur sa santé la ramenait auprès d'elle. En effet, Clara se rendit dans l'appartement de la princesse ; elle y entra doucement, et elle éprouva un grand saisissement en voyant Euphémie levée, assise dans un fauteuil et entourée de ses femmes, qui tâchaient vainement de soulager les vives douleurs qu'elle éprouvait. Clara courut se jeter en pleurant dans ses bras. La princesse lui dit qu'un violent mal de tête l'avait forcée de se lever, et elle renvoya ses femmes pour rester avec Clara qui se trouva ainsi dans l'impossibilité de partir, au moins dans cette journée. Les douleurs de la princesse se calmèrent enfin vers les six heures du matin ; alors, appuyée sur le sein de Clara, elle s'endormit dans ses bras. Clara la regardait avec un sentiment inexprimable de tendresse et de douleur, en pensant qu'elle allait bientôt se séparer d'elle pour jamais. Au bout

d'une heure d'un sommeil agité, la princesse, reveillée par de nouvelles souflfrances, rouvrit les yeux : ses gé* missements effrayèrent tellement Clara, qu'elle allait appeler ses femmes lorsque la porte de la chambre s'ouvrit. L'on vit entrer le comte de Rosenberg. Clara était si inquiète d'Euphémie, que l'apparition du comte, loin de l'effrayer, lui fit plaisir. Sa vue lui parut un secours ; elle lui demanda s'il ne fallait pas appeler un médecin. Le comte, vivement troublé, se disposait à donner l'ordre d'en aller chercher un ; mais la princesse s'y opposa : cependant son mal. paraissait croître à chaque minute. Elle était toujours dans les bras de Clara, à laquelle elle prodiguait les plus tendres caresses. Le comte, debout vis-à-vis d'elle, la conjurait vainement de permettre qu'on appelât un médecin, lorsque tout à coup il pâlit. La princesse tressaille, reste un moment inmiobile, les yeux fixés sur Clara, ensuite la repousse avec force, en s'écriant d'un ton menaçant et terrible : — Sortez ! Clara épouvantée croit d'abord que la princesse est en délire; elle fbnd en larmes. — Sortez, dis-je, reprit Euphémie, et ne paraissez jamais devant moi. Clara consternée, confondue, ne peut ni se mouvoir, ni parler, ni répandre une larme. . . Le comte, toujours pâle et tremblant, la prend par le bras, en disant: — Obéissez, mademoiselle, retirez-vous. En parlant ainsi, *il l'en-^ traîne hors de la chambre, ferme la porte sur elle, et rentre chez la princesse. La malheureuse Clara croit qu'un songe affreux l'abuse ; elle tombe sur une chaise et reste là anéantie, près de trois quarts d'heure. Enfin un valet de chambre survient et lui remet, de la part de la princesse, un billet qu'elle ouvre en frémissant ; elle y trouve ce qui suit :

'< Je n'ai rien aimé autant que vous, et vous faites le

malheur de ma vie ! . . . vous que j'adorais il y a quelques minutes ! ô quelle horrible révolution ! . . . Vous en devinerez facilement la cause en interrogeant votre cœur et votre conscience. . . Adieu pour jamais ; partez sans différer, ne cherchez point à me revoir ; votre vue me tuerait. Emportez tous mes dons, retournez en France, mes bienfaits vous suivront partout."

Ce billet inexprimable et foudroyant jeta Clara dans un état qui épuisa tout son courage ; elle avait sans doute supporté de plus terribles révolutions, mais du moins elle en avait connu la cause. Ici tout est inconcevable. Ce n'était point la calomnie qui la perdait auprès de la princesse ; ce n'était pas même la connaissance de sa funeste histoire et de son véritable nom ; ce changement incompréhensible s'était opéré en une minute, sans que personne eût dit un mot, eût fait un signe, sans que Clara même eût parlé ! Euphémie avait passé, sans nulle cause apparente, de la tendresse à la colère, à la haine.V et le comte en même temps s'était visiblement trouble ,• cet homme si froid, si calme et si fier, était devenu pâle et tremblant. Quelle affreuse énigme ! quel impénétrable mystère ! La surprise, le saisissement, la douleur, égarèrent la raison de la malheureuse Clara. Rien ne put la décider à quitter l'antichambre où le comte l'avait reléguée ; vainement on vint lui dire plusieurs fois que ses chevaux étaient mis : — Non, non, s'écriait-elle, on ne m'arrachera point d'ici, j'y veux mourir ! . . . Mes cris peut-être parviendront à l'oreille de la princesse : elle m'entendra répéter en expirant que je suis innocente. Elle me dévoilera ce mystère inouï ; je pourrai me justifier avant d'exhaler mon dernier soupir. Cependant je sens mes forces s'affaiblir ! . . . O Dieu! soutenez ma vie défaillante! oh! faites-moi

m LE SIÈGE

mourir anx pieds de ma bienfaitrice désabusée ! Hélas ! dois-je emporter dans la tombe la haine de tout ce qui m'est cher ! En parlant ainsi avec toute la véhémence d'une douleur impétueuse, Clara frappait à coups redoublés à la porte de Pappartement fermé de la princesse, et n'interrompait cette plainte lamentable que pour l'appeler avec des cris déchirants. Enfin elle entend marcher, et bientôt la porte s'ouvre. Clara se précipite pour entrer, elle se trouve arrêtée par le comte de Rosenberg. — Pour m'empêcher d'entrer, s'écria-t-elle, il faudra me tuer, homme terrible et barbare ; je ne vous crains plus, le désespoir sait tout braver ; je veux revoir la princesse. — Elle n'est plus dans ce palais, répondit le comte. — Juste ciel! dit Clara. — Elle est partie il y à plus d'une heure, reprit Rosenberg. — Je vais la suivre. — Impossible. — Comment ? — Elle est allée à des eaux qui sont à cent lieues d'ici. . . A ces mots, Clara, perdant toute espérance, chancelle ; elle était prête à s'évanouir ; le comte la soutient en disant ; — Allez dans votre appartement donner vos derniers ordres pour votre départ; rendez-vous sans délai chez la veuve Marcelle, vous y trouverez la voiture et les chevaux qui vous conduiront à la Rochelle. — Dieu le veut ainsi, dit Clara d'une voix éteinte,* il faut se soumettre. A ces mots, elle s'appuie sur le bras du comte, qui l'entraîne, mais sans rudesse ; il parait même attendri. Clara entend avec surprise qu'il soupire. A la porte de sa chambre, le comte prend sa main, la serre dans les siennes : — Jeune infortunée, ditil d'une voix altérée, rappelez ce courage dont vous avez donne tant de preuves. Oh ! puisse la justice divine qui vous poursuit s'apaiser enfin ! En prononçant ces paroles, le comte s'éloigne précipitamment et disparait. Clara, émue jusqu'au fond de l'âme par sa pitié, le rap-

pelle en vain ; désespérée, elle entre dans sa chambre ; elle écrit à la princesse quelques lignes dictées par la douleur ; ensuite elle fait emporter ses vêtements, mais elle laisse tous les bienfaits de la tendresse, ses bijoux, ses diamants, et baignée de larmes, elle s'arrache enfin de ce lieu si cher. Elle partit et se fit conduire à la ville chez la veuve Marcelle. Là, elle trouve une voiture attelée de six chevaux de poste. Elle y monte en se recommandant à la Providence. . . Un homme à cheval l'attendait hors des portes de la ville ; il se mit à la portière, ne la quitta plus, la servit avec zèle et respect, et paya partout les frais de poste et sa dépense^

Clara jusqu'alors n'avait pensé qu'à la colère subite et incompréhensible de la princesse ; mais après avoir épuisé vainement toutes les conjectures, toutes les suppositions pour en découvrir les motifs, ses pensées se tournèrent sur le comte de Rosenberg ; elle ne concevait pas comment il avait pu reconnaître en elle la malheureuse Clara ; elle concevait encore moins le ^sentiment qui avait pu le faire pâlir avant même que la princesse eût exprimé sa violente indignation. Et comment expliquer ce trouble et ce profond attendrissement qu'il avait laissé voir en s'éloignant ? Clara s'étonnait encore de ne point trouver dans son cœur le ressentiment qu'elle aurait dû naturellement avoir pour cette homme si hautain, qui l'avait traitée avec autant de dureté et avec une autorité qui n'était fondée sur aucun droit. Cependant elle aimait se rappeler qu'elle avait surpris en lui quelques signes d'émotion et ^e sensibilité : ce souvenir la touchait, car elle avait pour lui un sentiment indéfinissable, dont elle ne pouvait se rendre raison qu'en se disant qu'il était impossible qu'elle n'eût que de l'indifférence pour l'époux d'Euphémie; et elle répandait des

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larmes amères en songeant qu'il ne penserait jamsds h elle qu'avec horreur. Mais si elle était si sensible à l'opinion du comte de Rosenbei^, que n'éprouvait-elle pas en se retraçant l'étrange injustice de la princesse, de cette bienfaitrice chérie ! Sort aflfreux, s'écriait-elle en versant un déluge de larmes, je suis donc destinée à paraître criminelle à tout ce que j'aime ! duand je pourrais me justifier, le devoir m'ordonne de me taire ; et, quand il m'est permis de parler, on me fuit et l'on m'exile. Ces réflexions désolantes ramenaient toujours Clara à sa pensée dominante, celle du ressentiment inexplicable d'Euphémie, au moment où, couchée sur son sein, elle lui prodiguait toutes les caresses de la plus tendre mère. — Quoi ! se disait Clara, elle avait les yeux attachés sur moi ; j'y voyais la plus douce expression ; je la contemplais en silence, quand tout à coup je l'ai sentie frémir, j'ai vu ses traits s'altérer ; elle a jeté sur le comte un regard foudroyant ; il a baissé les yeux en pâlissant ; il a paru l'entendre. Tout en lui exprimait non la surprise, mais la consternation ; et cependant la princesse me repoussait avec force en s'écriant avec fureur : Sortez ! Mot terrible qui retentira toujours à mon oreille. Que s'est-il donc passé entre eux? qu'ai-je de commun avec leurs secrets ? comment ai-je pu paraître coupable à leurs yeux, dans un instant, et sans avoir proféré une seule. parole ? comment suis-je seule la victime de ce funeste mystère ? Et la princesse m'écrit qu'il m'est facile de pénétrer la cause de cette affreuse révolution ! Et avec un si noble caractère, avec tant de vertus, après m'avoir comblée de bienfaits, elle me condamne sans vouloir m'apprendre mon crime ; elle me chasse sans vouloir m'entendre ! Clara, durant toute la route, ne peut se distraire un instant de ces tristes sou-

venirs^ qui déchiraient son cœur et qui confondaient sa raison. Comme le comte avait prescrit à Clara de se retirer dans un cloître, elle avait préféré les Ursulines de La Rochelle, pour se rapprocher de la ferme de Jerson, et parce que la jeune Honorine lui avait souvent parlé de ce couvent, où elle avait fait sa première communion. On conduisit en effet Clara à la Rochelle, et dans le couvent des Ursulines. Son guide parla un moment en particulier à la supérieure ; il lui paya d'avance une année de pension. Clara, toujours sous le nom d'Olympe, fut admise sur-le-champ. Son guide, au moment où elle allait entrer dans ce monastère, s'approcha d'elle, remit dans ses mains un petit coffre, ensuite il s'éloigna et disparut. On conduisit Clara dans un joli appartement, et on lui apprit que sa pension, comprenant le logement et la nourriture, était payée d'avance pour un an.

Lorsque Clara fut seule, elle ouvrit la cassette : elle y trouva mille ducats et un billet cacheté qui contenait ce qui suit.

^< Restez à jamais enfermée et cachée dans un cloître, et vous recevrez tous les ans cette même somme. Votre pension d'ailleurs sera payée. Ces offres sont permises à un homme de mon âge, et à celui qui vous a privée du sort le plus brillant. Oubliez le monde, rappelez-vous le passé, afin de ne penser à l'avenir qu'à Dieu seul.

" Brûlez ce billet."

L'élévation de l'âme s'allie parfaitement avec l'humilité chrétienne, duoi de plus noble que ce mépris des grandeurs et des richesses que la religion inspire !

Clara n'hésita point à refuser ce don, et, prenant une plume, elle fit une réponse conçue en ces termes : ^ "Celle qui a laissé à Niémen les- diamants qu'elle tenait de la main la plus chérie, ne recevra de nulle

autre des bienfaits dont elle peut se passer. Je sais vivre de mon travail. Vous avez daigné payer ma pension pour un an ; je ne puis refuser ce don, je l'accepte avec respect et reconnaissance, mais je n'accepterai rien de plus.

" Je restrai renfermée qt cachée, non pour obéir à des ordres dont il ne m'est pas possible de reconnaître l'autorité, mais pour satisfaire mon goût, et pour me soustraire désormais à l'injustice des hommes."^

Clara ploya cette lettre, la cacheta, mit l'adresse, et se rendit chez la supérieure. Elle la pria de lui trouFcr un banquier pour faire passer de l'argent et une lettre en Allemagne. Trois jours après, un banquier se chargea de la lettre et de l'argent, et les envoya au comte de Rosenberg.

Clara, le jour même de son arrivée, éprouva un mouvement de joie en retrouvant aux Ursulines sa jeune amie Honorine, qui, voulant se^ faire religieuse, venait de prendre le voile blanc. Clara envia sa destinée ; car, si elle eût pu disposer d'elle-même, elle n'aurait pas balancé à se consacrer irrévocablement à Dieu. Mais, outre que sa situation ne la lui permettait pas, puisqu'alors il aurait fallu déclarer son véritable nom, elle se rappelait qu'elle avait promis au père Arsène de ne pas même s'engager par un vœu intérieur.

Honorine, questionnée avec un vif intérêt sur sa famille, n'en donna que d'heureuses nouvelles. Elle conta qu'elle avait toujours été protégée par Valmore, et que ce dernier, depuis la trêve, était parti pour Paris.

Cependant tout annonçait dans La Rochelle que la guerre allait recommencer avec plus de vigueur que jamais. Clara était depuis deux mois dans cette ville, lorsque les calvinistes, ne gardant plus de mesures, de-

clarerent tout à coup qu'ils abolissaient le culte catholique, qu'il n'était plus permis de faire des vœux religieux, et que toutes les personnes cloîtrées pouvaient sortir de leurs monastères et reprendre la liberté. Les hommes peuvent affranchir leurs esclaves ; mais, à l'exception du chef suprême de^la religion, nul mortel n'aura le pouvoir d'affranchir les consciences. On ouvrit les cloîtres, et les religieuses gardèrent la clôture avec la mêhie exactitude. (1) On les avait laissées maîtresses de choisir entré l'hymen et le célibat, le monde et la solitude. On rie doutait pas que de telles offres ne dépeuplassent en un jour tous les monastères : car souvent des hommes, très-habiles d'ailleurs, connaissent assez peu le cœur humain (si divers dans ses sentiments) pour croire qu'il est impossible de révérer sincèrement ce qu'ils dédaignent, et de ne pas aimer ce qui les séduit. Cette erreur est, en quelque ^orte, l'excuse des fautes politiques qu'elle a fait faire. \

Les religieuses répondirent' qu'elles préféraient leur solitude au monde. On les avait invitées, au nom de la nature et de l'humanité, à rentrer dans la société, ei, sur leur refus, on cria au fanatisme, et il fut décidé qu'on les arracherait de leurs cloîtres. Cependant onji'exerça pas sur-le-champ cette violence. Sur ces entrefaites, Clara; effrayée de tous ces movements, et craignant de perdre son asile, eut la consolation de revoir le père Arsène. Il accourait se renfermer dans La Rochelle, pour y servir la religion et les catholiques persécutés. — Ah! mon père, lui dit Clara, quel temps avez-vous choisi pour venir ici ! — Celui du danger, répondit le saint religieux: c'est alors que nous devons agir, duand tout sera paiii-

(1) On avait déjà yu la même chose, à Genèye, du temps de Calvin*

bie, je retouraerai dans ma cellule. — Hélas ! les églises sont fermées et profanées ! — Dieu, ma fille, ne manquera ni d'autels ni de temples, il en aura même davantage et de plus dignes de lui ! La persécution va sanctifier la demeure de tous les fidèles; les caves, les souterrains deviendront d'augustes Bar^ctuaires ; on n'y trouvera point de pompe et de magnificence, mais on y verra toute la grandeur de la foi, tout le courage héroïque de la pieté, duel feu divin doit enflammer le cœur* du prêtre qui, en célébrant le plus sublime des sacrifices, se dévoue lui-même comme victime ! — Mon père, j'avoue que j'ai peine à supporter l'idée des persécutions où vous allez être exposé ! Vous soufi*rirez longtemps peut-être; cette pensée me trouble malgré moi [ Mais je ne crains la mort ni pour moi, ni même pour vous ; je n'envisage pas de plus glorieux destin que celui de mourir avec vous pour la foi ! Afin de récompenser le dévouement filial qui me conduisit sur l'échafaud. Dieu peût-être-m'y fera remonte;: pour me donner la palme immortelle du martyre ... Oh ! qu'il me serait doux de la recevoir sur votre seinj et d'être portée dans vos bras aux pieds de l'Eternel ! — Ma fille, je conçois ces nobles désirs, puisque mon cœur les partage ; mais le zèle selon la science n'est jamais indiscret et téméraire : Dieu nous ordonne également de prendre soin de nos jours, et de les sacrifier généreusement quand le devoir l'exige. Ainsi préparons-nous à la mort, et gardons-nous de nous offrir imprudemment au martyre. Ne provoquons point nos frères égarés à commettre des cruautés qui les rendraient plus criminels encore. Songez bien que Dieu nous reprocherait le mal que notre imprudence leur ferait faire. Prions pour eux; et, tant qu'on ne nous demandera rien de contraire à la foi, restons cachés, vivons en paix dans l'ombre et le silence, ^ '

DE LA ROCHELLK 241

Clara, toujours humble et soumise, promit de suivre ces sages conseils. Elle s'y conforma sans peine ; car P3Xaltation de la véritable piété n'est jamais que P*^nthousiasme de la raison suprême ; tout est utile et grand dans ses motifs, tout est pur et généreux dans son ardeur, tout est justice et modératicgi dans ses principes.

Le père Arsène remit à Clara l'écrin rempli de bijoux et de diamants qu'elle avait laissé à Niémen. La princesse, avant son départ, avait ordonné que l'on renvoyât à Clara tout ce qu'elle aurait pu oublier ou laisser à dessein. L'écrin fut remis à la veuve Marcelle, avec ordre de le faire parvenir à Clara ; Marcelle, ignorant où était Clara, l'avait envoyé au père Arsène. Clara refusa d'abord de recevoir ces pierreries. Le père Arsène lui fit comprendre que ce serait manquer de respect à la princesse. L'écrin fut gardé. Clara, baignée de pleurs, fit mille questions sur Euphémie. Le père Arsène lui répondit que Marcelle lui mandait seulement que la princesse était toujours aux eaux. Cet entretien renouvela' toutes les douleurs de Clara. Elle trouva quelque soulagement à ses peines en les confiant au père Arsène. Cet ami fidèle gémit avec elle de cette fatalité qui toujours la laissait paraître coupable, et ne lui laissait que sa conscience pour unique refuge.

On apprit bientôt que Louis XIII se mettait en marche avec son armée, pour venir lui-même réduire les rebelles. Le cardinal de Richelieu, nommé chef et surintendant de la navigation et du commerce en France avait devancé le roi.

Si l'on s'étonnait de voir un prince de l'Eglise au milieu des camps, commander à des généraux français, on s'étonnait davantage encore de son courage froidement intrépide, de ses talents et de sa persévérance dans

24St I LE SIÈGE

nue entreprise si traversée par ses ennemis, si peu goûtée par le roi même. Le succès qui couronna psur la suite cette infatigable constance fut l'événement le plus utile et plus glorieux de son ministère (1).

Tous ces grands préparatifs n'alarmaient nullement les Rochelais. Ils attendaient une flotte anglaise beaucoup plus considérable que les deux premières battues par Toiras, Schomberg et le commandeur de Valençay. Ce dernier était destiné à repousser encore cette troisième flotte si formidable, envoyée par le duc de Buckingbam; les rebelles n'avaient pas plus d'impatience que lui de la voir arriver. A la guerre, les talents et le courage qui préparent les' triomphes en font jouir d'avance ; ils en donnent toujours l'heureux pressentiment. Le duc dé Rohan, chef des calvinistes, mettait tous ses soins à modérer la violence de leurs résolutions. Il y parvenait quelquefois, mais le plus souvent il échouait dans ce dessein. Un chef de factieux n'a jamais qu'une autorité apparente. L'esprit d'indépendance que causent les révoltes n'admet point de véritable subordination ; des complices entre eux prétendent tous à l'égalité. On décréta, malgré le duc de Rohan, que tous les individus des deux sexes, engagés par des vœnx religieux, quitteraient sans délai leurs monastères, et prendraient l'habit séculier; que nul prêtre catholique ne célébrerait le service divin, ou n'administerait les sacrements sous peine d'amende ou de prison. Les sœurs de

(1) Le cardinal de Kichelieu disait qu'il avait pris La Rochelle en dépit de trois rois : le roi d'Espagne, le roi d'Angleterre, et surtout lu roi de France. Ce qui rendait cela vrai de Louis XIII, dit le président Hénault, étaient les inquiétudes que lui jetaient dans l'esprit les ennemis de ce ministre, jaloux de la gloire qu'U aUait acquérir en portant un coup si funeste au calvinisme.

DÇ LA ROCHELLE. 243

la Charité, doublement utiles dans une ville assiégée, eurent la permission de garder leur habit. Il fut décidé qu'on formerait à la hâte deux hôpitaux, l'un pour les militaires de la ville, l'autre pour les prisonniers blessés. On garda presque toutes les sœurs de la Charité pour le premier, et l'on prit la vaste maison des Ursulines pour le second. Toutes les religieuses de ce couvent demandèrent à y rester pour soigner les blessés sous la direction de quatre sœurs de la Charité. Comme ces religieuses, consacrées jusqu'alors à l'éducation de la jeunesse, étaient généralement révérées, on y consentit, à condition qu'elles prendraient un habit à peu près semblable à celui des sœurs de la Charité. Les pensionnaires furent toutes renvoyées; mais comme Clara n'était point dans les classes, et qu'elle promit de seconder les sœurs dans leurs travaux, ou lui permit de rester.

On avait un tel besoin des sœurs de la Charité, qu'on fit une grande exception en leur faveur. On leur accorda un aumônier, mais en leur interdisant tout chant d'église, et en leur ordonnant de n'entendre la messe qu'à la pointe du jour, et de n'y admettre aucune personne étrangère. Ainsi ces deux hôpitaux furent les seules maisons de la ville où le culte catholique fut toléré. Clara remercia Dieu du fond de Pâme de l'avoir placée dans l'une de ces deux maisons privilégiées. Elle trouvait une grande consolation à se consacrer au service des prisonniers royalistes. Elle savait que Valmore était dans l'armée ; cette pensée faisait souvent couler ses larmes. Afin de n'être ni reconnue, ni vue par aucun homme,' elle portait toujours une épaisse et longue coifie noire rabattue sur le visage: les Ursulines avaient pris cette coifi*ure. Ainsi Clara,

244 LE 8IÉOS

ayant d'ailleurs comme elles une robe de bure noirei pouvait, sans être remarquée, rester toujours voilée. Honorine ne la quittait point : n'ayant pas fini son noviciat, elle n'avait pu faire ses vœux ; mais se regardant comme consacrée à Dieu, elle n'avait pas voulu quitter ses compagnes.

Les combats recommencèrent, et bientôt on eut a soigner des blessés. Clara, chaque jour, demandait en tremblant les noms des prisonniers qu'on apportait i l'hôpital. Elle ne les pansait point, mais elle aidait les sœurs, en préparant les appareils et en leur présentant toutes les choses nécessaires aux pansements. Elle ne pouvait sans frémir jeter les yeux sur les blessures de ces guerriers; un sentiment secret joint à l'humanité rendait sa pitié déchirante. Une idée plus terrible encore lui faisait souvent répandre des ruisseaux de larmes. — Hélas! se disait-elle, heureux encore ceux qui, dans ce dernier combat, ne sont que blessés ! On a laissé des morts sur le champ de bataille ! . . .

Elle ne trouvait d'adoucissement à ces pensées désolantes qu'en allant se renfermer dans sa cellule, et en implorant toutes les bénédictions du ciel pour les guerriers de l'armée royale.

Un matin, le père Arsène vint la trouver pour lui donner un ^vis important. — Ma fille, lui dit-il, redoublez de prudence et cachez-vous avec plus de soin que jamais. Montalban est dans ces murs. . . — O ciel! s'écria Clara. — Oui, ma fille, reprit le père Arsène ; ce malheureux, chargé de dettes, après avoir frustré ses créanciers par sa fuite, a été se jeter dans les bras des ennemis de la France, poilr se joindre ensuite aux rebclb&s. Il est -ici, et il a, dit-on, beaucoup d'ascendant sur Pesprit du duc de Rohan. Je l'ai rencontté, il m'a

VTi, m'a reconnu, et ses farouches regards m'ont assez fait connaître à quelles persécutions je dois m'attendre. Il croit que vous n'existez plus ; mais il sait que depuis vos plus jeunes ans j'ai dirigé votre conscience ; il sait que je vous suivis à l'échafaud, et que le secret de votre innocence est renfermé dans mon sein. — Ah ! mon père, dit Clara, il vous perdra ! — Renfermé dans les fonctions de mon ministère, je ne pourrai du moins être dénoncé comme factieux et comme intrigant ; il faudra me persécuter pour l'unique cause pour laquelle je donnerais ma vie avec ravissement. Vous seule, ma fille, m'inquiétez. Tenez- vous sur vos gardes, due votre visage soit toujourîi couvert, même dans votre cellule, où l'on peut entrer inopinément.

Cet entretien remplit Clara de terreur et d'inquiétude pour le vénérable religieux.

Clara avait imaginé de parfumer les infirmeries deux fois par jour, et s'était chargée de ce soin. Un matin qu'elle faisait le tour des salles en brûlant des parfums dans un petit vase d'albâtre, les deux battants de la porte s'ouvrirent, et le duc de Rohan parut. Clara frémit en l'entendant nommer : elle pensa peut-être que Montalban serait à sa suite ; mais il n'y était pas. Le duc venait visiter l'hôpital. Il regarda Clara avec étonnement: cette figure voilée, d'une taille si niajestueuse, d'une proportion si parfaite, le frappa vivement : il admira la beauté de ces mains, dont l'éclatante blancheur efiaçait celle du vase qu'elle portait. Il demanda aux sœurs qui le suivaient si c'était une religieuse ; on lui repondit que c'était une jeune orpheline qui, sans être engagée par des vœux, se consacrait à servir les malades. Clara ne songea qu'à se retirer ; mais il fallait pour gagner la porte, passer devant le duc. Ce prince l'arrêta 21*

pour lui parler de la manière la plus obligeaure. Le soa enchanteur de sa voix, et ses réponses nobles et modestes, achevèrent d^intéresser le duc en sa faveur. Lorsqu'elle s'éloigna, il la suivit des yeux. Il demanda si elle était jolie : on lui répondit qu'elle avait la beauté d'un ange, et ce souvenir se grava dans son imagination. Les craintes de Clara sur le père Arsène n'étaient que trop fondées. Cinq ou six jours après leur entretien, ce vertueux vieillard fut arrêté sur la dénonciation de Montalban, et conduit comme fanatique dans ime prison, où on le mit au cachot. Il n'osait aller à l'hôpital qu'une fois par semaine, et Clara n'apprit ce triste événement qu'au bout de huit jours. Alors, n'écoutant que son cœur, elle envoya au duc de Rohan un billet dicté par elle et écrit de la main d'Honorine, dans lequel elle suppliait ce prince de lui accorder un moment d'audience. Le même jour elle reçut une répoaise de la main du duc, qui l'invitait à se rendre le soir, à sept heures, dans son palais. Clara, accompagnée de la plus âgée des sœurs de la Charité, était au palais avant l'heure indiquée. Toujours voilée, et sans vouloir se séparer de son mentor, elle entra avec elle dans le cabinet du duc, qu'elle trouva seul. Aussitôt elle alla se jeter aux pieds de ce prince pour lui demander, avec la véhémence la plus éloquente, la liberté du père Arsène. Le prince, ému, attendri, la releva, la fit asseoir, et la questionna plutôt pour l'entendre que pour s'instruire d'une affaire à laquelle il attachait si peu d'importance. Clara fit l'éloge le plus touchant des vertus du père Arsène. Ce prince l'écoutait avec une profonde admiration, et quand elle eut cessé de parler, il lui dit, après un moment de silence, que ce religieux était accusé du fanatisme séditieux le plus emporté et le plus extravagant. — Il a été

dénoncé comme tel, poursuivit le duc, par l'homme du monde le plus zélé pour notre cause, Montaiban. A ce nom, Clara frémit. — Mais, poursuivit le duc, je ne veux croire que vous: je vous accorde sa liberté. Clue désormais il soit plus circonspect, et il vivra tranquille sous votre protection. Clara témoigna sa reconnaissance avec toute Peflfusion de la joie la plus vive. Le duc lui prescrivit le secret sur cette entrevue particulière, ce qui acheva de combler tous les vœux de Clara. -^ Je veux même, ditil, que Montaiban Pignore ; il serait *trop difficile de persuader qu'en vous écoutant on n'a cédé qu'à la raison et à l'humanité, et il faut qu'un chef de parti paraisse inaccessible à toute espèce de séduction. Eh ! qui pourrait croire encore qu'ayant une grâce à me demander, vous soyez sortie de mon cabinet sans avoir Ôté votre voile ! A ces mots, Clara répondit qu'elle avait fait le vœu de rester voilée tant que durerait la guerre. Il était si commun, dans ce siècle, de faire des vœux particuliers, que cette réponse ne surprit point le duc. — Maintenant, ajouta Clara, cette ville est un camp : les femmes doivent s'y cacher ; le deuil profond, la retraite absolue, voilà ce qui nous convient pendant le cours de ces calamités. — Madame, reprit le duc, quelque vœu que vous puissiez faire, vous ne serez jamais obscure, et quiconque a pu vous entrevoir ne saurait vous oublier. A ces mots, il se leva, s'approcha de son bureau, et il écrivit et signa l'ordre de mettre en liberté le père Arsène.

Munie de cet ordre, Clara, sans perdre un moment, vole à la prison, et y arrive, avec sa compagne, à huit heures et demie du soir. On était au mois de mars ; la nuit et l'obscurité ajoutaient à la profonde émotion de Clara. Elle veut elle-même aller à son tour délivrer son généreux libérateur. Toutes les portes lui sont ou-

rertes; mais elle ignorait qu'il fût au cachot, et son cœur se déchire en descendant l'escalier long et humide qui conduit au caveau où il est renfermé. — O Dieu ! dit-elle, dans quels affreux souterrains nous mènet-on? — Dans le plus profond de tous, répond le geôlier; la plus grande rigueur était prescrite pour ce vieillard : le cachot des malfaiteurs, point de lumière, le pain et l'eau, les fers aux pieds et aux mains. On disait qu'il était traître et conspirateur ; il paraît qu'on s'est trompé : cela arrive quelquefois ; j'en suis bien aise pour ce vieillard : il est doux et patient. Pendant ce discours, Clara, pâle, tremblante, s'appuyait' en frissonnant sur le bras de sa compagne, et, quoiqu'elle sentît ses forces défaillir, elle pressa sa marche. Enfin on arrive à la porte du caveau ; on ouvre, et Clara, dans la crainte de causer au père Arsène un saisissement funeste, resta un moment cachée derrière la porte entr'ouverte : le geôlier entra seul. Clara, à la lueur de sa lanterne, aperçoit, sans être vue, le pieux vieillard assis sur un siège de pierre. Une grosse chaîne tenait son corps assujetti et fixé contre la muraille ; ses deux mains étaient enchaînées et croisées sur sa poitrine: il avait demandé et obtenu qu'on les attachât ainsi. D'énormes anneaux de fer joignaient ensemble ses deux pieds. Dans cet état, la douceur et la sérénité de sa physionomie donnaient à toute sa personne un caractère sublime de sainteté. Le geôlier, qui avait promis à Clara de le prévenir doucement, lui demanda comment il se trouvait. — Bien, mon ami, répondit-il en souriant. — Vous êtes pourtant bien pâle. — Mon corps souffre, il est vrai, mais mon âme est si tranquille et si satisfaite! — Cela ne sera pas long. — Je l'espère. — Je veux dire que vous sortirez bientôt. — Je n'en crois rien.

Et comme je vois que vous n'êtes pas furieux, comme

on le disait, je vais toujours vous ôter vos chaînes ... — Non, non, s'écria Clara en se précipitant dans le cachot, non, c'est à moi de les détacher ! — O ma fille ! dit le vieillard, ne risquez-vous rien en venant ici ! — Ah ! répondit Clara, ma vie vous appartient ; elle est un de vos bienfaits, et même, avant de vous la devoir, je l'aurais donnée pour vous. Mais rassurez-vous, c'est le duc de Rohan lui-même qui vous protège et qui vous délivre. En parlant ainsi, elle faisait tous ses efforts pour délier ses chaînes ; mais ses délicates mains pouvaient à peine les soulever: elle les arrosait de ses larmes, tandis que le geôlier les détachait. Le père Arsène, délivré de ses fers, voulut s'appuyer sur le bras que Clara lui tendait ; mais il lui fut impossible de se lever. L'humidité de ce caveau, huit jours d'une horrible souffrance, un jeûne rigoureux, le manque absolu de sommeil, avaient tellement épuisé ses forces, qu'il paraissait n'avoir plus qu'un souffle de vie ; et d'ailleurs ses jambes enflées et meurtries ne pouvaient plus le soutenir, ni même se mouvoir. Il crut lui-même toucher à ses derniers moments. — Ma fille, dit-il d'une voix languissante, je voudrais vivre pour vous récompenser de vos soins ; mais... Il ne put achever; sa tête appesantie tomba sur son épaule, ses yeux se fermèrent. — Dieu! Dieu! dit Clara éperdue, il se meurt ! O mon seul appui, mon ange tutélaire, allez-vous m'abandonner ? Oh ! répondez encore une fois à votre malheureuse enfant ; bénissez-la ! A ces mots, le père Arsène entr'ouvre sa paupière, soulevant avec effort sa main défaillante et glacée : — Ma fille, dit-il, je vous bénis dans tous les instants . . . Mais pourquoi ce désespoir ? où donc est votre foi ? — O mon père ! vous voir mourir sur cette pierre, et dans cet horrible

cachot! ... — Songez pour quelle cause j'y suis ! Songez que dans ce moment surtout je contemple avec ravissement ce cachot, ces chaînes de fer. et que le plus' doux souvenir que je puisse me retracer, est celui des maux que j'ai supportés sur cette pierre . . . Bénissez, remerciez avec moi le Seigneur. En disant ces paroles, sa tête retombe, ses yeux se referment, il pousse un profond soupir. — Il expire f s'écrie Clara avec un cri lamentable. La sœur de la Charité s'approche, elle prend le bras du père Arsène, lui tâte le pouls, et rend la vie à Clara en assurant que ce n'est qu'un évanouissement. En effet, on lui fit reprendre l'usage de ses sens; mais sa faiblesse était si grande qu'il était hors d'état de proférer un seul mot. Une pièce d'or engagea le geôlier à le porter dans la voiture qui attendait Clara à la porte de la prison. Clara le conduisit à l'hôpital, où les sœurs, qui le connaissaient, le reçurent avec empressement. On l'établit dans une chambre particulière tenant à la grande salle de l'infirmerie ; on lui donna une garde, et en outre Clara le veilla durant la nuit entière. Le médecin lui trouva de la fièvre, et il déclara qu'il voyait peu de ressources dans l'état d'un vieillard exténué par une abstinence forcée, et qui, chargé de chaînes, avait souffert le supplice d'être attache sur une pierre, sans pouvoir pendant huit jours ni se coucher, ni dormir, ni changer d'attitude. Vers le milieu de la nuit il recouvra la parole pour demander les sacrements, que lui administra l'aumônier de la maison. Une heure après les avoir reçus, il entr'ouvrit son rideau, et, regardant l'inconsolable Clara: — Ma fille bien-aimée, lui dit-il, je meurs en paix, certain que le véritable, le suprême protecteur ne vous abandonnera jamais. Clara ne répondit que par ses pleurs. Il lui de-

manda de lui lire des prières ; elle obéit ; elle continua cette lecture jusqu'au jour. Le malade parut s'assoupir ; et Honorine, entraînant Clara, la força d'aller se jeter sur son lit. Durant les deux jours suivants, le père Arsène fut toujours dans le même état, et Clara toujours au chevet de son lit, admirant son angélique ferveur et la touchante sérénité qui brillait sur son visage.

Le troisième jour le père Arsène parut être plus mal encore, et sur le soir il tomba dans un assoupissement qui fit craindre une mort prochaine ; son corps était plongé dans un profond engourdissement, mais son âme pure et généreuse veillait toujours ; n'ayant plus rien de matériel, indifférent aux choses de ce monde, il ne voyait que Dieu. Privé de l'intelligence qui fait comparer, espérer et craindre, il n'en jouissait que mieux de la faculté d'aimer. La perfection souveraine ne pouvait plus lui causer de l'étonnement et de l'admiration, mais il adorait avec extase. De temps en temps le nom de Dieu sortait de sa bouche, et ses mains débiles reprenaient de la force pour presser le crucifix qu'il tenait embrassé. Clara, pénétrée de douleur, et les yeux attachés sur lui, ne pleurait que sur elle-même ; elle trou- " vait la plus puissante de toutes les consolations dans la douce pensée que bientôt son respectable ami allait jouir d'un bonheur immortel !

Tout, dans cette journée, semblait se réunir pour l'accabler; elle savait que les assiégeants avaient fait une sortie et qu'on se battait. Souvent, distraite de sa vive affliction par une mortelle inquiétude, sa pensée se portait sur le champ de bataille. Elle se reprochait ces douloureux écarts de son imagination: — O mon Dieu ! disait-elle, ne permettez pas que rien puisse me distraire du spectacle le plus auguste que l'œil humain

puisse contempler, la mort du juste : la reconnaissanctt et la piété ne doivent-elles pas arrêter ici toutes mes pensées ?

Sur les sept heures du soir, Clara entendit un grand mouvement dans les salles de l'infirmerie ; à ce bruit, un pressentiment funeste lui cause le plus violent battement de cœur; elle écoute, craint d'entendre, et reste ainsi près d'une demi-heure. Au bout de ce temps la porte de sa chambre s'entr'ouvre ; Honorine, les yeux pleins de larmes, entre doucement, et, sans aucune préparation, elle dit qu'on vient d'apporter Valmore prisonnier, Valmore qu'on n'a pu prendre que parce qu'il était percé de coups, et que la perte de son sang l'a fait tomber sans connaissance sur son cheval abattu et tué d'un coup de mousquet. — Ce malheureux jeune homme, ajoute Honorine, est mourant ; on ne croit pas qu'il puisse vivre jusqu'au jour. A ce récit affreux, l'infortunée Clara ne profère pas une parole : tout est fini pour elle dans celte vie trompeuse et fugitive ; elle n'a plus rien à dire aux habitants de la terre !

Pour supporter avec fermeté un malheur complet et sans ressources, le seul courage d'un grand cœur peut sans doute suffire, mais alors on ne se soumet point au sort ; on le brave ; on ne se soustrait point au désespoir, on le maîtrise, ou, pour mieux dire, la fierté le dissimule; et cet effort d'orgueil ne surmonte la douleur qu'en desséchant l'âme. Le courage qui donne la religion est d'une autre nature ; héroïque et sublime dans ses effetS) il ne détruit point la sensibilité, l'âme pieuse n'a pas besoin de s'endurcir pour s'élever, ni de s'armer d'un superbe dédain contre une puissance aveugle ; elle se soumet avec conviction à la volonté qu'elle adore. Enfin, il n'est point pour elle d'infortune sans consola-

tiODs; que dis-je? il n'en est point de réeUe; elle ne saurait s'indigner contre la destinée, mais elle seule a le noble droit de mépriser le malheur.

Clara, les yeux fixement attachés sur Honorine, la bouche entr'ouverte, et la pâleur de la mort sur le front, paraissait l'écouter encore, quoiqu'elle ne parlât plus. Mais ces terribles paroles retentissaient toujours à son oreille: "On ne croit pas qu'il puisse vivre jusqu'au jour!" Enfin, au bout de quelques minutes, elle fit signe à Honorine de se retirer. Honorine sortit aussitôt, et Clara se trouva seule avec elle-même, car le père Arsène était toujours plongé dans un assoupissement léthargique, et sa garde dormait du plus profond sommeil. Clara, sans mouvement et toujours dans la même attitude, dit d'une voix étoufiee : — Ils se meurent tous deux ! . . . L'articulation de ces paroles fit succéder à son saisissement une si violente angoisse, qu'elle fut eifrayée de sa propre douleur : elle sentit qu'elle avait besoin d'un secours surnaturel pour la supporter; elle l'emplora, et ses larmes commencèrent a couler. — O Dieu ! dit-elle, pour me fortifier, pour me consoler, faites que je me rappelle leurs vertus, et que je n'envisage que le prix que vous leur destinez. L'un meurt martyr de la foi, l'autre meurt en héros, en sujet fidèle, et sa piété égala toujours sa valeur ! O Dieu des armées ! vous aimez, vous bénissez les guerriers vertueux, et périr glorieusement pour sa patrie et pour son souverain est, à vos yeux, une sainte mort ! Allez, âmes fortes et courageuses, allez vous élancer dans le sein du Créateur; allez devancer dans le séjour immortel l'infortunée qui vous pleure et qui vous envie ; peut-être obtiendrez-vous la fin de mon exil et notre prompte réunion ! Hélas ' toutes les espérances humaines, semblables aux songes

trompeurs de la nuit, s'évanouiront pour moi avec le jour ; mais la divine espérance, fille du ciel, Pespérance, fondée sur la parole de Dieu même, me restera. La bonté suprême en fit une vertu, afin de nous rendre plus chère encore cette consolation si nécessaire ! Et qui pourrait sans elle supporter de tels maux ?

Des larmes interrompaient souvent ces prières, mais l'humble et pieuse résignation en adoucissait l'amertume. A trois heures du matin, le père Arsène reprit un peu de mouvement ; il rouvrit les yeux, et ses regards cherchèrent Clara : elle courut au lit en appelant la garde, qui lui tâta le pouls, et qui assura que ces forces se relevaient. Un quart d'heure après il parla ; et Clara lui dit: — Mon père, priez pour les royalistes blessés! . . . En prononçant ces paroles elle fondit en larmes, car elle pensa que peut-être Valmore n'existait plus.

A mesure que la nuit s'écoulait, la douleur concentrée au fond de l'âme de Clara semblait se développer, et chaque minute la rendait plus aiguë. Elle était sûre qu'Honorine viendrait au point du jour savoir des nouvelles du père Arsène, et qu'elle aurait avant visité les salles de l'infirmerie. Elle désirait*et elle craignait mortellement de la voir paraître. A cinq heures du matin, elle crut entendre un léger bruit à la porte. Elle n'eut pas la force d'aller ouvrir, elle resta glacée à sa place; mais la garde alla ouvrir la porte, et Honorine entra. Clara leva les yeux sur elle en frémissant ; Honorine s'avança en disant qu'elle venait de panser Valmore, et que les médecins répondaient de sa vie. A ces mots, Clara, baignée de pleurs, se jeta dans les bras d'Honorine : — Ah ! chère amie ! s'écria-t-elle, le père Arsène va beaucoup mieux! En effet, rien ne manqua pour Clara à la joie de cette heureuse matinée. Le médecin

confirma le jugement de la garde sur le père Arsène, en déclarant que son état n'avait plus rien d'alarmant ; et Valmore couvert de blessures, n'en avait pas une seule dangereuse. Avec quels transports Clara remercia Dieu ! en se rappelant l'e:ècès de sa douleur, sa vive reconnaissance lui faisait craindre de n'avoir pas été assez résignée, assez soumise ; et, se reprochant jusqu'à ses larmes, il lui semblait qu'elle avait murmuré.

Il en coûta beaucoup à Clara de ne pouvoir, cachée sous un voile, faire pour Valmore ce qu'elle avait fait pour tant d'inconnus et d'indifférents, en aidant les sœurs de la Charité dans les soins qu'elles prodiguaient aux malades. Mais la reconnaissance la retenait auprès du père Arsène, et tout cédait dans son cœur à ce sentiment vertueux. Depuis cet instant jusqu'à sa convalescence, elle ne le quitta que pour aller se coucher. Ou lui donnait tous les jours des nouvelles satisfaisantes de Valmore : après tant de souffrances, elle se trouvait heureuse. Valmore, de son côté, ayant reconnu Honorine qu'il avait vue à la ferme de Jerson, lui avait demandé des nouvelles de la jeune Olympe, et il savait qu'elle était dans la maison.

Aussitôt que le père Arsène fut en état de se lever, il quitta l'hôpital, en promettant à Clara de ne plus sortir dans le jour, et de se cacher avec plus de soin que jamais, afin d'éviter la rencontre de son féroce ennemi, et pour se soustraire aux persécutions (plus violentes que jamais) contre les catholiques et smrtout contre les prêtres.

Clara, rendue à elle-même, retourna dans l'infirmerie à la suite des sœurs. Elle revit Valmore, sa main lui présenta des aliments; elle parfuma la salle ou il était. A travers son voile elle avait vue la première fois Val-

more tressaillir à son approche. Talmore faisait tous ses efiforts pour bannir de son souvenir la malheureuse Clara; mais il reconnaissait Olympe avec émotion. Une des sœurs lui avait dit qu'Olympe s'était imposé la loi de se cacher à tous les hommes, et de soigner les malades sans leur parler. Valmore respectait ces vœux de la pudeur ; il aimait à suivre des yeux cette belle figure si noble, si modeste, se dérobant à tous les regards profanes, et laissant après elle une trace parfumée. Dans ces longs habits de deuil, elle était pour lui l'emblème touchant et mystérieux de la mélancolie et de la chasteté. Il savait que son voile cachait une tête céleste ; et quand il cherchait à se faire une idée de ses traits et d'une physionomie angélique, il frémissait ; car il ne pouvait se représenter que le visage de Clara.

Au bout d'un mois, la santé de Valmore se trouva tellement rétablie, qu'il fut en état de se lever, et, à l'aide d'un bras, de faire un tour dans la salle. Le lendemain, Clara ne parut point dans les salles, parce qu'elle sut que le duc de Rohan devait y venir. Aussitôt après cette visite, Honorine entra dans la cellule de Clara en disant : — Valmore va nous quitter. — Comment ? dit Clara. — Oui, reprit Honorine, voici ce que j'ai entendu, étant à la suite de notre supérieure. Le duc était accompagné d'un général qui n'est pas entré dans la salle où couche Valmore, en disant au duc : " Je vous attendrai ici. Je l'ai tant aimé, que dans l'état où il est, sa vue me percerait l'âme ; *mais il ne faut pas qu'un officier de cette distinction reste ici : il faut le loger dans une de ces belles maisons vacantes de la rue du Port. — Eh bien, a dit le duc, chargez-vous de l'y faire conduire si son état le permet. — Demain au soir à répondu le général, je l'enverrai chercher dans une

litière. — Port bien, a dit le duc." — Mon Dieu! interrompit Clara en pâlissant, savez-vous le nom de ce général ? — Oui, il s'appelle Montalban. A ce nom terrible, qui donnait toujours l'idée d'une trahison ou d'un crime, Clara mit ses deux mains sur son visage, et après quelques minutes de réflexion : — Ma chère Honorine, dit-elle, je connais la sûreté de votre caractère: jurez-moi un sfecret inviolable. — Je vous le jure. — Eh bien! je sais, à n'en pouvoir douter, que ce Montalban est un homme implacable et cruel, et qu'il est l'ennemi mortel de Valmore. — Grand Dieu ! — Il faut sauver Valmore, il faut le faire évader cette nuit. — Mais cela est impossible. — Rien n'est impossible avec la protection divine, Dieu nous inspirera, nous guidera, nous fera réussir. — due faut-il faire ? Je veux aussi sauver ce vertueux jeune homme qui a été si bon pour mes parents, et qui vous a délivrée de ces méchants soldats. — J'y vais réfléchir; allez prier Dieu, et revenez dans deux heures.

Clara ayant, par le conseil et par le moyen du père Arsène, vendu à un Juif tous les diamants qu'elle tenait d'Euphémie, se trouvait entre les mains une grande somme d'argent. Elle se rappela qu'ayant eu la clef de la chambre qu'avait occupée le père Arsène, ou ne la lui avait point redemandée, et qu'elle la possédait encore. Dans cette chambre étaient une fenêtre donnant au premier étage sur une cour, et deux portes, l'une d'entrée, l'autre fermant en dedans, communiquant à la salle où couchait Valmore, à deux pas de son lit. Un soldat factionnaire passait la nuit en sentinelle dans la cour. Un infirmier gardait la porte de la salle ; il ne se couchait point, et celui qui passait la nuit suivante était vigilant et ne dormait point. Mais Clara savait 22*

qu'au fond de l'âme il était royaliste, et qu'il haïssait les rebelles. Il fallait gagner ces deux hommes : l'or en vint à bout. Clara leur promit de partager également entre eux la somme qu'elle possédait ; elle leur donna d'avance l'argent qu'ils demandèrent pour les préparatifs nécessaires. Cette séduction se fit en une heure, sans raisonnement, en montrant l'or qu'on devait délivrer en remettant le prisonnier entre leurs mains, et en promettant que Valmore, rendu à l'armée royale, leur en donnerait autant et les placerait. Lorsque Honorine vint retrouver Clara, le plan était fait et les deux hommes gagnés. Le soldat s'était engagé à enivrer le portier de la cour et à lui dérober ses clefs ; et comme un parlementaire devait, à une heure après minuit, sortir de la ville et se rendre à l'armée royale, le soldat assura que l'infirmier, le prisonnier et lui passeraient facilement avec l'escorte moyennant les artifices qu'il emploierait pour cela dans le cours de la journée. Etant connu de l'homme envoyé pour cette commission, et cet homme ayant confiance en lui, il comptait lui demander la permission de l'escorter avec deux de ses camarades. Il ne s'agissait plus que d'instruire Valmore. — Il faut, dit Clara, que je lui écrive ; mais comme il croit, ma chère Honorine, que votre écriture est la mienne, vous allez écrire sous ma dictée. -

Honorine écrivit ce billet : —

"Un danger pressant vous menace... Vous n'êtes point prisonnier sur votre parole, il vous est permis de fuir. Tout sera prêt à minuit . . . Croyez Tinfirufier, et faites ce qu'il vous prescrira.

" Olympe."

Clara prit ce billet, et, le cachant sous ses voiles, elle ie rendit à l'infirmerie, à la suite des sœurs. U était

midi. Clara vit avec un plaisir extrême Valmore debout et paraissant avoir infiniment plus de force que la veille. Il s'approcha d'une petite table sur laquelle les sœurs déposèrent son dîner. Clara laissa tomber un pain, Valmore se baissa ainsi qu'elle pour le ramasser : dans ce mouvement, elle rencontra la main de Valmore, et lui donna son billèj^ Aussitôt elle se releva, et se hâta de se retirer. La'surprfee et l'éçnotioii/de Valmore furent inexprimables. Ç^petiÔant uh nïomeflt de réflexion lui fit deviner qu'on*lui donnait unv avis important. Il avait caché le bille^. . . jjt^res le dîner, jl feignit de se trouver mal et se r^mit au lit. Alp^s, enfermant dans ses rideaux, il lut le billçt. Toucné jusqu^aji fond de l'âme du tendre intérêt de cet'te jeune :pèrsonne,:il n'imaginait pas quel était ce^^dangçr préssajit, ni comment elle avait pu le ^écouSiSrir r /il o6ncevait encore moins la possibilité de, se sauver d'yne ville assiégée, ^t il craignait mortellement qu'blynu)ç ryei'exposât ellçr* même en voulant le sau^. xTan^s q^^'il était agité de ces pensées, l'infirmier achevait âjB towft préparer pour faciliter sa fuite. Il n'jr gyirait'^pluspjElans la s&lle de Valmore, que quatre priseiwiers-Weséés, ^Jie l'infirmier fit passer dans la salle de^ convalescents!,-^ Af^ l'égard de Valmore, l'infirmier dit )ï(i'il .ne/fallait pas M donner la peine de changer de sallp, pu^u'ilfdevait qy^tter l'hôpital le lendemain. Enfi|^ Pir^rmié/./ sef chafeea seul de veiller et de passer la nuit aunrès dé Valmore. ^

A sept heures du soir, toujfes ^éls choses étant terminées, Clara, s'abandonngyit a la foiYde s^deux associés, leur délivra la somme fc^;mi|e, et^tous 'les deux l'assurèrent qu'ils répondaien^u succès.' .'

Les sœurs étant sorties de la salle de Vajpfôre, et pour n'y plus rentrer, l'infirmier enfin se trouva iseul avec

Yatmore, et lui détailla tout le plan formé par Olympe pour sa fuite ; il ne lui cacha même pas qu'il avait reçu d'elle, ainsi que le soldat, la somme de deux cent cinquante louis. Il ajouta qu'elle en avait promis autant au nom de Valmore, quand il serait en liberté. Valmore, pénétré de reconnaissance, d'admiration, et saisi du plus profond étônnement. ratifia cette promesse et en fit plusieurs autres ; il porta ainsi au comble le zèle ardent de l'infirmier. * Ce dernier te revçtit d'un habit de soldat. A onze heures trois quarts, il .lui fit prendre une potion fortifiante ; à minuit précis, Ja porte de la chambre qu'avait occupée le père Arsène s'entr'ouvrit doucement . . . L'infirmier quitta Valmore pour l'aller rejoindre par une autre 'sortie plus longue, et par laquelle on était obligé de passer <lans une salle de malades. L'infirmier espérait la passer sans être apg*çu ; mais il ne risquait rien à l'être : on le voyait ainsi souvent passer pour aller chercher diverses choses nécessaires au service ; et on ne s'inquiéterait pas de ne le point voir revenir, car on imaginerait qu'il aurait repassé, ou sans être vu, ou dans un moment où le sommeil général aurait empêché de l'apercevoir. Il devait, en s'en allant, laisser les portes ouvertes, afin que le lendemain on pût croire qu'il avait fait évader le prisonnier de ce côté, ce qui mettait Clara à l'abri des soupçons.

Aussitôt que l'infirmiep fut sorti de la salle, Valmore, après avoir bien fermé les rideaux de son lit, s'avança avec autant d'attendrissement que de trouble vers la porte entr'ouverte. Cette nuit solennelle était la veille du premier jour du mois de mai. Valmore tressaille en entrant dans la chambre. Il n'y avait point de lumière, mais la fenêj^e était ouverte ; et, à la lueur du clair de lune, Valmore aperçut Clara voilée qui hii tendait la

DE LA aOCHELLE. 261

main. Il reçut avec saisissement cette main libératrice et tremblante. La nuit ; cette figure silencieuse, couverte de crêpes noirs, et qui, ne s'exprimant que par des soupirs, paraissait être une ombre gémissante ; la surprise, le mystère, tout dans ce moment frappait vivement l'imagination de Valmore. Clara, le tenant touîoiirs par la main, le conduisit vis-à-vis une image de la Vierge, le fit mettre à genoux, s'y mit elle-même à côté de lui ; et, après une courte prière, elle se releva rayonnante de foi et d'es|)érance, le mena vers la fenêtre, lui fit voir l'échelle appuyée contre le mur, et, par un geste, l'invita à descendre sans délai. Valmore, hors d'état de rompre le silence, saisit le bas du voile de Clara, le baisa, et sur-le-champ descendit. Il trouva dans la cour le soldat et l'infirmier, qui tirèrent l'échelle et la portèrent à l'autre extrémité de la cour, à la fenêtre d'un vestibule des salles ; l'infirmier avait eu soin d'ouvrir la fenêtre. Ensuite Valmore, élevant les bras vers Clara, lui dit un dernier adieu, et suivit ses conducteurs. Alors Clara ferma doucement la fenêtre et la porte donnant dans l'infirmerie ; elle sortit de la chambre et regagna sa cellule. Elle ne put se défendre d'une violente agitation pendant deux ou trois heures ; mais, au bout de ce temps, rassurée par le calme parfait qui régnait dans toute la maison, elle s'endormit avec la douce pensée que le Ciel avait béni cette dangereuse et difficile entreprise. Clara s'était promis de se dénoncer elle-même, si quelqu'un de la maison se trouvait compromis par la fuite de Valmore ; mais personne ne fut accusé d'y avoir eu part. On ne s'aperçut de l'évasion de VaUnore qu'à six heures du matin. On pensa généralement que l'infirmier, gagné par lui, avait tout fait ; et Clara eut la joie d's^prendre avec certitude, dans le cours de cette beu-

reuse journée, que tout avait réussi, et que Valmore était à l'armée royale:

Trois semalues après cette évéuement, les Rochelais éprouvèrent une grande joie en voyant arriver enfin la flotte si nombreuse et si formidable envoyée d'Angleterre par le duc de Buckingham. Les rebelles ne doutaient pas que de telles forces n'obtinssent une éclatante victoire. Humiliante espérance, et triste effet de l'esprit de parti, qui portait des Français à compter davantage sur le courage des étrangers que sur celui de leurs compatriotes! Ce fut sur ces entrefaites que Clara apprit une nouvelle qui fit un grand effet dans la ville, et qui la troubla beaucoup. Le comte de Rosenberg, à la tête d'un corps d'Allemands, venait d'entrer à La Rochelle. Le lendemain matin de son arrivée, les assiégés firent une sortie. Le comte partit avec eux à la tête de sa troupe, et, durant le combat, se laissant trop emporter par son ardeur, et n'étant pas suivi des siens, il fut fait prisonnier. Clara, en apprenant cet événement, pensa dans l'instant à Euphémie. due n'aurait-elle pas fait pour rendre la liberté à l'époux de sa bienfaitrice! Elle se concerta avec le* vénérable père Arsène, qui découvrit que le vieux valet de chambre du comte, resté à La Rochelle, avait obtenu la permission d'aller rejoindre son maître à l'armée royale. Alors Clara fit écrire par Honorine ce billet adressé à Valmore :

" Si vous pouvez -faire rendre la liberté au comte de Rosenberg, vous obligerez sensiblement

" Olympe."

Le père Arsène porta ce billet au valet de chambre, en le chargeant de le remettre à Valmore, ce qui fut ponctuellement exécuté.

Ce billet d'Olympe suffisait pour faire toute entrepren-

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dre à Talmore. "Le comte n'avait pas été fait prisonnier par Talmore j mais ce dernier, sachant que Ton devait envoyer le lendemain porter à La Rochelle les dernières propositions de paix, obtint d'être chargé de cette commission. Alors il écrivit au duc de Rohan pour lui proposer, d'après l'autorisation du roi, la liberté de Rosenberg en échange de celle qu'il s'était procurée, et il demandait un sauf-conduit pour aller en même temps porter les nouvelles conditions de paix que sa majesté daignait offrir encore. Tout fut accepté, et le saufconduit envoyé. - Montalban, qui se trouva chez le duc à la réception du message de Valmore, dit au duc qu'il savait, à n'en pouvoir douter, que Valmore avait passé près de deux mois dans la ville, qu'il s'y était fait un parti puissant, et qu'il ne voulait y rentrer que pour achever d'y tramer quelque complot funeste. — Car, ajouta-t-il, outre mille indices qui me le font croire, est-il naturel que s'étant sauvé légitimement, puisqu'il n'était pas prisonnier sur sa parole, il offre un échange et propose, pour ne pas être refusé, un homme aussi considérable que le comte de Rosenberg ! . . . Ces réflexions frappèrent le duc de Rohan. — Je dois, dit-il, le recevoir, l'écouter, et surtout avoir l'air de ne rien soupçonner; mais nous suivrons ses pas. Restez dans ce palais, je vous ferai avertir après la conférence.

Valmore ne vit Rosenberg que pour le conduire à La Rochelle, et il examina avec une extrême curiosité, et non sans trouble, cet homme d'une si noble, d'une si belle figure, qui intéressait si vivement Olympe. Après un long silence, Valmore lui demanda s'il n'était pas étonné d'avoir si promptement recouvré sa liberté. — Car, ajouta-t-il, on ne se dessaisit pas facilement d'un prisonnier tel que vous. Une puissante recommandation,

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venue de La Rochelle, a seule pu produire un échange si honorable pour moi, si avantageux à nos ennemis. — Ck>inment ? interrompit le comte étonné. — Oui, reprit Valmore, c'est à une personne de la ville que vous devez votre liberté. Si, après la conférence, vous voulez m'accompagner jusqu'aux portes, je vous présenterai moi-même à cette personne, car nous passerons devant la maison qu'elle habite. D'ici là, permettez-moi de ne vous rien dire de plus. Le comte ne fit point de questions ; il chercha vainement à deviner quelle était cette personne connue de Valmore, qui prenait à son sort un si vif intérêt ; ses conjectures à cet égard ne pouvaient servir qu'à l'éloigner davantage de la vérité. N'ayant passé que peu d'heures à La Rochelle, il n'avait pas eu le temps de prendre des informations qui auraient pu lai donner quelques lumières ; et comment aurait-il imaginé que Valmore lui parlait ainsi de l'objet qu'il devait abhorrer ? Ils entrèrent à La Rochelle, et se rendirent chez le duc, qu'ils trouvèrent environné des principaux chefs ; Rosenberg fut admis à la conférence. Valmore s'acquitta de sa nlission ; les propositions ne furent ni rejetées ni acceptées : on demanda vingt-quatre heures pour y réfléchir.

Après la conférence, au moment de prendre congé, Valmore montra le désir d'aller à l'hôpital, où l'on avait pris soin de lui, porter lui-même un témoignage de reconnaissance, non aux sœurs, qui ne recevaient rien, mais aux chirurgiens et aux infirmiers, et il demanda d'être accompagné par le comte de Rosenberg. Il sollicita cette permission d'un ton insouciant et léger, comme s'il n'y eût attaché aucune importance. Le duc, déjà prévenu, trouva cette demande très-suspecte, et, par cotte raison même, il n'hésita point à y satisfaire. Val-

more aussitôt partit avec le comte : ce dernier savait que Clara devait être aux Ursulines de La Rochelle, mais il ignorait que ce couvent eût été transformé en hôpital ; ainsi, en y entrant avec Valmore, rien ne lui rappela le souvenir de Clara.

Valmore fit en effet distribuer une somme d'argent ; et en même temps il demanda tout bas à une servante de le conduire où était Clara: on le mena à sa cellule; il marchait rapidement, ne voulant s'arrêter qu'un moment : le comte le suivait. La servante ouvrit la porte de Clara, en annonçant Valmore. Clara éperdue, n'eut que le temps de baisser son voile. Veilmore et le comte paraissent, et Valmore s'avançant, en lui montrant Rosenberg: — Madame, lui dit-il, je n'ai pu résister au désir de vous revoir encore une fois, et de vous présenter celui dont vous désiriez si vivement le retour. A ces mots, Clara debout reste immobile, elle ne répond rien ; tous les trois gardent le silence. Au bout de quelques minutes, le comte, ému autant que surpris, prend la parole : — Q-ue signifie ce mystère ? dit-il ; daignez, madame, me faire connaître la personne qui m'a rendu un si grand service. Comme il disait ces mots, on entend du bruit, la porte se rouvre tout à coup, et l'on voit entrer le duc de Rohan et Montalban. Clara, prête à s'évanouir, tombe sur un siège. Montalban ne vit dans cette figure voilée qu'une femme intrigante qui voulait se dérober aux regards du duc, car jamais ce prince ne. lui avait parlé d'elle. — Eh bien ! dit-il au duc, que fait cette femme ici, et pourquoi se cache-t-elle ? Le duc s'adressant à Valmore : — Oserai-je, dit-il, vous demander quel intérêt a pu vous amener dans ce lieu ? — L'intérêt le plus légitime, répondit Valmore. Madame, consacrée aux devoirs les plus pieux, m'a rendu les soins qu'elle

prodigue i tous les malades, et je ne voulais pas quitter cette ville sans la remercier. — Madame, reprit le due en s'approchant de Clara, personne n'est plus disposé que moi à vous supposer innocente, ou du moins à désirer que vous le soyez ; mais ii est temps de mettre fin au mystère étonnant de votre conduite. Sachez qu'on vous accuse d'être une femme de la cour de Louis XIII, une amie du cardinal de Richelieu, cachant sous la modeste humilité de cet habit de profonds desseins. Montrez-vous ; je suis persuadé que votre seule vue doit suffire pour désarmer la calomnie et pour vous justifier. Mais si vous refusez d'ôter votre voile, je serai forcé de faire arrêter Yalmore dans l'instant, et vous nous rendez suspect l'un de nos plus braves amis, le comte de Rosenberg. — Cessez, interrompit Talmore, cessez cette odieuse contrainte ; quand on est capable de violer le droit des gens, a-t-on besoin de prétexte ? — Madame, reprit le duc, c'est à vous seule que je dois répondre : je vous le répète, ôtez votre voile ; si vous n'êtes pas la personne qu'on désigne, et qui que vous soyez d'ailleurs, j'en donne ma parole, Valmore est libre. A ces mots, là généreuse Clara dit en se levant: — Puisqu'il s'agit de se sacrifier pour lui, je ne manquerai pas de courage ! et elle détache son voile. — Valmore, hors de lui, recule, chancelle, et s'appuie contre le raur; Rosenberg pâlit. Le duc reste immobile d'admiration à l'aspect de cette beauté ravissante ; Montalban s'épouvante d'abord en voyant sa victime ressuscitée pour le dénoncer peut-être, mais sur-le-champ reprenant son audace : — Malheureuse, s'écria-t-il, suivez-moi. — Pourquoi? dit le duc. — C'est ma fille. — O ciel! c'est là Clara ! — Suivez- moi. En disant ces paroles, il la saisit par le bras et veut l'entraîner malgré sa résistance et

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ses gémissements. Yalmore s'élance entre elle et Montalban, en disant, sans la regarder: — Non, non, qu'elle soit libre ! Clara, pâle et tremblante, s'appuie sur le bras de Valmore. Valmore frissonne et la repousse avec horreur ; Montalban se précipite vers elle avec furie, la prend dans ses bras, l'enlève. Clara mourante, dit d'une voix éteinte : — Tout m'abandonne ! . . . Adieu, Valmore! Ce dernier veut de nouveau la délivrer; Montalban l'emportait ; mais Rosenberg écarte Valmore, atteint Montalban, lui arrache sa victime, en disant : — Je prends cette infortunée sous ma protection. — Y pensez vous î dit Montalban. — Oui, je ne l'abandonnerai point, j'y suis décidé, répondit le comte, en tenant toujours Clara serrée contre sa poitrine. — Mais de quel droit ? dit le duc de Rohan ; je commande ici, je n'oserais ravir une fille à son père ; et je ne souffrirai pas . . . Il faudra me la rendre, dit audacieusement Montalban, ou déclarer publiquement par quelle raison vous voulez la retenir. — Apprenez, Montalban, dit Rosenberg, qu'on ne m'a jamais défié en vain ; je déclare donc que j'ai des droits sacrés sur cette infortunée : je suis son père ! — O mon Dieu, dit Clara avec un transport inexprimable. Au même instant Montalban, qui n'avait jamais cru que le comte osât ikire cet aveu, s'écrie:— Je suis perdu! et disparaît. — O mon Dieu! répète Clara avec l'expression la plus énergique du ravissement et de la joie, ô puissance sans mesure comme mon bonheur ! le premier hommage de ce cœur reconnaissant vous appartient ; je dois, avant tout, vous remercier ! . . . En disant ces paroles, elle serre ses mains jointes, et levant au ciel ses yeux baignés de larmes, elle reste un instant dans cette attitude. On la contemple avec un saisissement qui suspend toutes les

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