‹ Le siège de Paris, 1870-1871Chapitre 1 sur 30 · RUE DE MADAME, ET RUE DE RENNES · texte numérisé non relu

RUE DE MADAME, ET RUE DE RENNES

AUX ÉLÈVES de l'Ecole militaire de Saint-Cyr.

L'un de vos anciens tous offre ce livre qui vous appartient, inspiré qu'il est par le patriotisme. Nous aurions voulu que notre main eût pu tracer le mot patrie à chaque ligne. Mais si vos yeux le rencontrent moins souvent que je ne voudrais, vos cœurs le devineront partout, car notre Ecole de Saint-Cyr est le berceau du patriotisme.

Depuis l'année 1820 les générations de saintcyriens se sont succédé, toutes animées d'un ardent amour pour la patrie française. Les anciens ont porté le drapeau en Espagne, puis en Afrique et ea Belgique; d'autres sont venus pour la Chine, le Mexique, la Crimée, l'Italie. Enfin le vétéran ayant dépassé le terme du service a repris son épée pour la guerre allemande où il a versé son sang, tandis que son jeune fils admis la veille à l'Ecole tombait glorieusement sur le champ de bataille. Il y a donc plus d'un demi-siècle que vos aînés entraient dans la carrière illustrée par tant de dévouements. Une véritable famille s'est fondée, et nous retrouvons depuis longtemps déjà les mêmes noms reparaissant à notre Ecole. C'est la race des serviteurs de la France qui se perpétue au milieu des guerres et des épreuves les plus cruelles.

Entourée des écoles célèbres où s'enseignent les sciences, les arts, réloqucnceetleslois, notre maison de Saint-Cyr n'est pas la moins brillante. Elle a donné à la patrie non seulement des maréchaux de France, mais d'habiles administrateurs, des diplomates aimés aux cours étrangères, des orateurs et des ministres. Les corps politiques ont été heureux et fiers de puiser dans nos rangs l'esprit sage et discipliné qui s'apprend mieux sous l'étendard que partout ailleurs.

Mais notre gloire véritable, notre meilleure part est de donner à la patrie le modeste serviteur du devoir, le serviteur des mauvais jours, victime souvent obscure et sans cesse fidèle à l'honneur.

Deux mots semblent nous appartenir : grandeur et servitude. Nos concitoyens nous accordent généreusement la grandeur, éblouis qu'ils sont par les victoires longtemps fidèles à l'armée française. Mais ne vous y trompez pas et sachez que dans notre carrière le devoir est entouré de sévérités, et que sous une joyeuse apparence les épreuves sont sans cesse renouvelées.

Armez-vous donc de courage, non pour la guerre, non pour la bataille qui seront vos jours de fête, mais pour la paix et ses travaux. Comme le savant vous aurez les veilles sur les livres, comme le magistrat vous aurez à rendre la justice, comme le prêtre vous aurez charge d'àmes. Dès lors, les lois militaires, moins indulgentes que celles de la cité, pèseront sur votre vie, et vous devrez être fiers de l'obéissance

passive qui vous délivrera des mille passions mesquines enfantées par la faiblesse et la vanité.

Au temps passé le jeune aspirant à la chevalerie était soumis à la veillée des armes. Pendant une longue nuit, à l'ombre de l'autel, il prononçait en quelque sorte des vœux, en présence, non des hommes, mais de Dieu et de sa conscience. Le monde moderne ne connaît plus la veillée des armes. Mais avant de franchir la porte de l'Ecole pour entrer dans l'armée, le jeune officier de demain doit faire sa veillée des armes. Le lieu est propice. Sous ces toits qui ont abrité vos aînés dont un grand nombre est mort pour la France, le souffle patriotique règne éternellement. Combien l'ont respiré comme vous dans la jeunesse en songeant à l'avenir, qui, vieillards mutilés par la guerre, se souviennent fièrement de cette veillée des armes qui les a rendus forts pour les rudes étapes du métier ! Les grandeurs ne les ont pas enivrés et la servitude leur a semblé douce.

Ainsi donc, mes amis, avant de franchir le seuil de l'Ecole pour vous élancer dans la mêlée, jetez un long regard en avant, et, comme le futur chevalier de l'ancien temps à sa veillée des armes, jurez de soutenir Vhonneur de l'épée.

Ces trois mots bien compris feront de vous des hommes braves et de braves hommes. Tout ce que Dieu a mis en vous de force et d'intelligence vous le sacrifierez à la patrie ; vous aimerez la France par-dessus tout, et pour elle vous serez prêts à donner votre vie.

Des qualités, des vertus, des devoirs do l'officier, je n'ai point à vous entretenir, ne doutant pas que vous ne soyez armés de pied en cap pour être tout d'abord de bons officiers de troupe.

Le difficile ne sera pas de faire votre devoir, l'honneur vous y oblige; mais, peut-être, ne serat-il pas toujours facile à connaître, ce devoir. Cherchez-le consciencieusement, religieusement, et ditesvous : Fais ce que dois, advienne que pou7^ra !

Il n'est pas impossible que l'accomplissement du devoir devienne la cause d'une infortune; n'en soyez pas ébranlés, la justice est parfois lente à arriver; et ne vînt-elle pas, demeurez fermes. Je vous donne l'assurance formelle que l'officier qui a été fidèle à l'honneur en accomplissant son devoir même le plus humble, acquiert une puissance qui le fait respecter de tous. Une paix inaltérable envahit dès lors son âme tandis que son esprit s'élève à une hauteur que ne peuvent atteindre les injustices humaines.

L'accomplissement du devoir est un effet du caractère bien plus que de l'intelligence ou du savoir. Tel homme dans une sphère presque obscure aura un grand et beau caractère, tandis qu'un orateur des tribunes politiques, un industriel éminent, et même un ministre, sans compter les autres, céderont au moindre souffle contraire.

Veillez donc sur votre caractère au temps de la jeunesse pendant que le cœur n'a pas été flétri, que le sang est riche, et que les calculs de Tambition

aveugle n'ont point troublé votre raison et abaissé votre conscience.

Le caractère est tour à tour glaive et cuirasse; il tient l'adversaire à distance, et protège contre les blessures.

Plus peut-être qu'aux carrières civiles, le caractère est utile dans l'armée.

Ne sommes-nous pas un jour enclume, et le lendemain marteau? N'avez-vous pas entendu dire que lorsque vos aînés marchaient, drapeaux déployés, au-devant des Allemands en 1870, ils étaient salués avec enthousiasme par les cris : à Berlin ! et qu'après d'héroïques efforts, vaincus et captifs, leur retour était insulté par cet autre cri : capitidards !

Pour résister à ces folles ovations suivies de grossière ingratitude, rien n'aurait suffi sinon le caractère.

Croyez peu aux flatteries dont le monde est prodigue envers l'armée aux heures de la peur, et ne vous laissez pas troubler par les calomnies lorsque le danger s'est éloigné.

Je vous le dis, en vérité, c'est en vous-mêmes qu'il faut chercher la récompense de vos services. Les temps de calme ne sont pas revenus et vous serez sages de prendre la vie au sérieux et de vous tenir prêts pour les épreuves, quelles qu'elles soient.

Ces paroles que vous adresse l'un de vos anciens

pourraient éveiller en vous dos pensées douloureuses ; n'insistons donc pas sur la servitude et venons à la grandeur.

On disait autrefois : la noble i^rofession des armes, ce qui a fait supposer que la noblesse seule combattait pour la patrie. Sans doute la noblesse jouissait du privilège de défendre la France et de la faire grande; mais elle partageait avec la bourgeoisie et le peuple le devoir de servir et le droit au commandement des troupes. Il n^y a pas une seule époque de notre histoire où le simple soldat ait été exclu des rangs supérieurs, et plus d'un maréchal avait porté le mousquet même au siècle de Louis XIV, témoin le maréchal de Vauban.

Les ordonnances les plus injustes furent promulguées peu d'années avant la Révolution, alors que l'antique et vraie noblesse dispttraissait, faisant place aux financiers acquéreurs des grades militaires et usurpateurs des titres nobiliaires.

Quoi qu'il en soit des questions historiques, la profession des armes puisait sa grandeur dans les souvenirs de la chevalerie, modifiés par les siècles. Ces souvenirs presqu'éteints ont laissé dans les armées permanentes et professionnelles des idées, des mœurs, des traditions élevées qui honorent la société française. Ces souvenirs avaient pris le nom ù.' esprit militaire.

Ce n'est pas le monde civil et encore moins les révolutions qui ont rapproché les unes des autres les classes diverses de la nation, mais l'armée.

Dans l'armée seulement régnent l'égalité possible, l'amour du supérieur pour l'inférieur, le respect et l'attachement de l'inférieur pour le supérieur. La seule différence entre eux vient du travail, de l'instruction, de la conduite, des services rendus au pays, et non de la naissance ou des richesses.

C'est en vain que vous chercheriez hors de l'armée une carrière où l'homme s'élève échelons par échelons, lentement, en comptant les années, comme dans notre vie de soldat. Partout ailleurs on franchit d'un bond tous les degrés : tel homme administre un département, qui la veille n'exerçait aucune fonction ; tandis que tel autre, simple avocat, est improvisé premier président, sous-secrétaire d'Etat, ou ministre.

Soyez donc fiers de ce que vous seriez tentés de prendre pour des entraves, et, quoi qu'il arrive, n'oubliez pas que vous exercez la noble profession des armes.

Aujourd'hui vous êtes jeunes et vos compagnons sont joyeux. L'âge viendra, amenant avec lui les fortunes diverses. Parmi vous, les uns seront appelés aux plus hautes destinées, tandis que d'autres s'abriteront dans les rangs modestes du régiment. Je dirai aux premiers : Ne vous laissez pas trop éblouir par les succès et n'oubliez jamais vos camarades moins heureux que vous ne l'êtes. Souvent, parmi eux, vous rencontrerez, en y regardant de près, de grands mérites oubliés ou des victimes de l'injustice. Que de beaux caractères, que de nobles Intel-

ligences, que do bons et bravos serviteurs sortis depuis de longues années de notre Ecole de Saint- Cyr n'avons-nous pas vus, dans les rangs inférieurs de l'armée, atteindre l'heure de la retraite !

A ceux-ci nous dirons : Courage, amis ; la voix de la conscience est sans éclat, mais elle est pure et vraie comme tout ce qui vient du ciel.

Il faut vous dire, mesamis,que vos anciens regrettent l'armée professionnelle et permanente, avec son avancement dans le corps, son soldat de six ou sept ans de service et ses vieux sous-officiers si dévoués et qui formaient des cadres indispensables.

Cette armée possédait un esprit de corps qui transformait le régiment en véritable famille. Nous ne connaissions pas alors les régiments de marche^, véritables hôtelleries où s'arrête le passant. Nous allions sous notre vieux drapeau, notre colonel en tête de la colonne, notre capitaine en tête de la compagnie ou de l'escadron. Chaque soldat était connu des officiers et chaque officier connaissait les soldats. Ce contact des coudes et des cœurs nous donnait une puissance énorme.

Les armées sont entrées dans des voies nouvelles. Les nations veulent se précipiter tout entières les unes sur les autres, imitant en cela les siècles de barbarie. On oublie que les armées permanentes et professionnelles étaient des institutions admirables,

créées à l'époque de la Renaissance, précisément pour éviter aux peuples les douleurs et les périls de la guerre.

L'avenir dira si nos vieilles armées de Fontenoy, des Pyramides, de Wagram, d'Afrique et de Crimée n'ont pas été condamnées sans être jugées.

En attendant, vous, mes jeunes amis, étudiez, étudiez encore, étudiez sans cesse.

« Le jour où seront établies, sous quelque nom que ce soit, les milices, l'harmonie sera faite entre les institutions militaires et les institutions politiques. De même que tout citoyen est réputé apte a gouverner le pays, il sera réputé apte à le défendre, et il n'aura pas besoin de se préparer plus à l'un des devoirs qu'à Tautre. Le même orgueil qui le présente comme naturellement sage le présentera comme naturellement brave. Et, couronnement logique d'une société idolâtre de la matière, le droit et la force auront tous deux, pour expression suprême, le nombre (1). »

Le nombre ne saurait conserver l'esprit militaire, qui sera remplacé par les opinions politiques ou sociales. C'est aller droit aux guerres civiles.

Les nouvelles institutions militaires de la France sont l'oeuvre d'hommes étrangers aux armées, qui n'ont vu dans les succès de l'Allemagne que le nombre. Ils ont donc voulu nous donner le nombre, convaincus que tout le reste n'était que secondaire.

(1) L'armée et la démocratie, Calman-LéTy.

Si la uiultitiide était la puissance, la France serait condamnée d'avance, car, autour d'elle, toutes les nations augmentent en population tandis qu'elle est stationnaire. Depuis quinze ans l'Allemagne a vu sa population s'accroître de huit millions d'âmes.

€ Cependant c'est un fait presque banal dans les annales du courage que des troupes aient lutté avec succès contre des forces doubles ; l'on en a vu tenir tête à des adversaires cinq fois plus considérables... L'extension même que les armées reçoivent de nos jours n'est pas une nouveauté; elle a, à toutes les époques de barbarie ou de décadence, attesté l'affaiblissement de la science militaire. Ces multitudes immenses apportent obstacle aux grandes actions de guerre, parce qu'il faut à la fois les assembler pour combattre, les disperser pour les faire vivre, et à la difficulté de les mouvoir j'ajoute la difficulté plus grande encore de les nourrir. Elles subiront dans l'avenir les mêmes désastres que dans le passé. Le jour où un général osera, à la tête de troupes peu nombreuses mais choisies, délivrées de bagages, de déserteurs et de traînards, se jeter au milieu des nations armées, et déconcerter par la rapidité de ses marches les mouvements combinés pour l'écraser sous le nombre, il enfoncera les armées sans consistance qui tenteront de l'envelopper, les coupera de leurs convois, les jettera les unes sur les autres;et, ce jour-là, dans les foules où la souffrance, la panique, la lâcheté se multiplient par les masses, les défaites seront à la taille des armées. L'oeuvre

(les plus grands génies, de ceux qui ont tracé les règles de la guerre, a été de vaincre avec des troupes de métier des nations en armes. Sans doute les grands capitaines ont été un présent de la fortune, mais, avant qu'ils apparussent, l'instrument dont ils devaient se servir avait été formé. César trouva les légions romaines que les luttes civiles avaient peuplées de vétérans; Alexandre, Annibal, le grand Frédéric employaient des troupes choisies. Napoléon commandait les vieux soldats de la monarchie et les volontaires de la révolution, mêlés ensemble par de longues guerres. Le peuple qui aspirera à la grandeur militaire devra faire cette armée toujours semblable qui à travers les âges a accompli de grandes choses. Quand elle sera créée, l'homme naîtra pour la conduire. Car l'ordre prépare et appelle le génie (1). >

En lisant ces lignes, le jeune élève de Saint-Cyr doit méditer, et comprendre la grandeur de sa mission.

Qu'il jette un regard en arrière et suive pas à pas l'invasion allemande ; qu'il entende les cris des paysans assassinés dans leurs sillons ; que ses yeux voient les incendies des chaumières et des châteaux ; qu'il sente le sang du .peuple couler sous les coups

(1) U armée et la démocratie.

du Germain, et que, l'âme déchirée, le cœur en révolte, il ne prononce même pas le moi revanche... mais qu'il y pense sans cesse.

Tout à la sainte patrie, le saint-cyrien doit se plonger dans l'étude pour être là au jour de la justice.

Qu'il prépare l'ordre, car peut-être, sous son modeste habit et dans son obscurité, est-il le génie qui, avec l'aide de Dieu, ramènera la victoire sous nos drapeaux.

Général Baron AMBERT.

Paris, le 5 octobre 1885.

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