CHAPITRE PREMIER
SOMMAIRE
Opinion du maréchal Niel sur un siège de Paris. — Ordre du roi de Prusse publié à Château-Thierry, le 15 septembre 1870. — Quelle était la défense?— Le personnel delà défense. — Les corps de MM. Alphand, VioUet* Leduc et Ducros. — Armement de Paris. — Approvisionnement. — Commandement des secteurs. — Des forts. — Le journal. — Deux gardes nationales. — Le gouvernement de la Défense nationale. — Le général Trochu et le maréchal de Villars. — Le passé du général Trochu. — Un portrait, par M. E. Rousse. — Trois cavaliers au delà des barrières.
— Appel de Victor Hugo aux Français. — Combat de Châtillon. — L'ennemi pouvait entrer dans Paris. — Jules Favre. — Sa mission à Ferrières.
— Les ballons. — Les pigeons voyageurs. — Les dépêches photomicroscopiques. — Les messagers. — Les gardes mobiles enfermés dans Paris.
— Nouvelle organisation de l'armée. — Le général Ducrot nommé commandant des 13^ et l-l» corps d'armée. — Démission, non acceptée, du général Vinoy. — Aflaire des Hautes-Bruyères et du Moulin-Saquet. — Combat de Bicêtre. — De l'autre côté. — Etat-major du prince royal de Prusse. — Les journalistes allemands. — Les officiers étrangers trop bien reçus dans nos camps. — Le Parisien dans les premières semaines.
— Les promenades. — Deux ouvriers anciens soldats.
Officier général du génie, ministre de la guerre, le maréchal Niel avait dit : « Il est évident que Paris ne sera pas assiégé ; quel développement ne faudrait-il pas donner aux troupes assiégeantes pour envahir Paris? Un développement de vingt lieues. Quelle est l'armée
ennemie, quelque forte qu'elle soit, qui oserait, au cœur de la France, se placer sur un cercle de vingt lieues ! Ah! ce cercle serait bientôt forcé ! Non, il n'est pas possible d'investir Paris ; il faut qu'on l'attaque par quelque côté isolément ; mais alors ce ne sera pas Paris qui sera assiégé, c'est l'assiégeant qui sera enveloppé, qui sera pris de tous côtés.
« Les fortifications de Paris sont si bien entendues, elles en rendent le siège tellement incertain, quHl est évident que Paris ne sera pas assiégé. »
Nous rappelons cette opinion d'un homme qui faisait autorité, et possédait la confiance des corps politiques et du souverain.
Si le maréchal Niel se trompait, il ne faut pas s'étonner de Terreur du public, qui considérait Paris comme à l'abri d'un siège. Aussi, lorsque la guerre fut déclarée, le gouvernement de l'Empire ne prit-il d'abord aucune mesure pour assurer la défense.
Ce fut seulement le l^"" août que des travaux, commencèrent à être exécutés.
Le lendemain de la bataille de Sedan, le roi de Prusse avait ordonné à une partie de son armée de marcher sur Paris, mais l'ordre du 15 septembre, daté de Château- Thierry, fixa le rôle des armées allemandes pour l'investissement. Cet ordre laconique signale le but à atteindre, et n'entre pas dans les détails ; il fait savoir que l'investissement a pour but d'empêcher toute communication de la capitale avec l'extérieur, de faire échouer toute tentative de ravitaillement ou de secours. « En général, (( les troupes éviteront de venir à portée de canon des « ouvrages, tout en se rapprochant le plus possible, « afin de réduire le périmètre de la ligne d'investisse- « ment.
« L'armée de la Meuse occupera le côté nord de Paris, « et sera étabUe, pour le 19, entre la rive droite de la
« Marne et la rive droite de la Seine, en aval de Paris. « Argenteuil sera fortement occupé. La cavalerie fran- « chira la Seine en aval dès le 18, pour donner la main « à la IIP armée. Cette dernière s'avancera sur la rive « gauche de la Marne et de la Seine, et s'étendra succes- « sivement sur la gauche, à mesure qu'elle sera ralliée « par les troupes laissées en arrière. Un corps d'armée '< au moins sera placé entre la Seine et la Marne.
« La cavalerie gagnera les devants le plus prompte- •V ment possible, pour donner la main, en aval de Paris, « à la cavalerie de l'autre armée.
« Il est ordonné de mettre les chemins de fer hors « d'usage, mais seulement par l'enlèvement des rails et « des aiguilles. Des ponts nombreux devront être établis « en amont et en aval de Paris.
« Les troupes d'investissement devront retrancher la « première ligne et reconnaître les moyens de défense « de l'adversaire.
« Si des tentatives pour dégager Paris venaient à se « produire de la Loire, la IIP armée se porterait, avec le « gros de ses forces, à la rencontre de l'assaillant (1). »
Cet ordre, l'un des plus importants de la campagne, laisse les opérations de détail à l'initiative des commandants d'armée.
Le 19 septembre, tous les corps allemands occupaient les positions qui leur étaient assignées, et que nous indiquerons après avoir donné la description des fortifications de Paris.
La défense se compose de forts bastionnés placés à des distances variables de l'enceinte continue. Celle-ci renferme 93 bastions précédés d'un fossé. Paris a été fortifié sous le ministère de M. Thiers, par le général Dode de la Brunerie. Le système adopté était celui de la
(1) Ouvrage du grand état-major prussien.
défense éloignée, dont Masséna à Gênes, RappàDantzik, Goiivion Saint-Cyr à Dresde avaient donné l'exemple ; mais la portée nouvelle de l'artillerie changeait les calculs faits en ISiO, et les forts avaient perdu de leur puissance. Cependant, ils pouvaient former la base solide sur laquelle s'élèverait une fortification de campagne improvisée qui, occupant les hauteurs et les points faibles, éloignerait les assiégeants.
Au nord, Saint-Denis est couvert par les forts de la Briche, la Double-Couronne et le fort de l'Est. Il y a là une bonne ligne de défense, mais la hauteur de Stains était devenue dangereuse pour nous. On ne fit pas de travaux de ce côté.
Plus à l'est, les forts de Romainville, Noisy, Rosny et Nogent, placés sur le bord d'un plateau qui domine la vallée de 70 mètres, forment une autre ligne. Bonne par elle-même, elle fut rendue meilleure encore par les redoutes de Montreuil, de la Boissière et de Fontenay. Devant ce front se trouve le plateau d'Avron battu par les forts, mais qui est sous le feu de la hauteur du Raincy.
Cette digue est prolongée vers l'est par les redoutes de la Faisanderie et de la Gravelle, placées à l'entrée de la presqu'île de Saint-Maur formée par un repli de la Marne. En arrière de la ligne se trouve le fort de Vincennes, qui ne sert qu'à abriter les magasins.
Dans l'angle entre la Seine et la Marne se trouve le fort de Charenton, destiné à défendre le confluent. Trop près du point de réunion des deux rivières, le fort était masqué par des constructions de toute espèce, qui favorisaient l'approche de l'ennemi.
Entre la Seine et la Bièvre sont les forts d'Ivry et de Bicêtre. On augmenta leur puissance par la construction de redoutes au fort de l'Anglais, au Moulin-Saquet et aux Hautes-Bruyères.
Entre la Bièvre et le cours inférieur de la Seine sont les forts de Montrouge, Vanves et Issy. Ces forts sont dominés par un cercle de hauteurs allant de Bagneux à Meudon. Afin de les protéger, on décida la construction de la redoute de Châtillon.
A l'ouest, entre Issy et Saint-Denis, est une trouée de 30 kilomètres, défendue par le seul fort du Mont-Valérien et par les replis de la Seine en aval de Paris. Pour renforcer la défense sur cette ligne, on créa les redoutes de la Capsulerie, de Brimborion, La Brosse et Montretout, entre Issy et le Mont-Valérien, d'une part ; et la redoute de Gennevilliers, d'autre part, entre le Mont-Valérien et Saint-Denis.
On commença ces travaux le l" août 1870, mais les formalités d'expropriation furent lentes. Le Génie entreprit également des travaux rapprochés de l'enceinte, qui auraient pu être faits pendant le siège, et que la défense éloignée ne rendait pas indispensables.
Le ministère présidé par le général comte de Palikao ne dura que vingt-quatre jours ; mais , dans ce court espace de temps, il accomplit de grandes choses pour la défense de Paris.
Le comité de défense avait fixé à 850 hommes par bastion de l'enceinte, et à 500 hommes par chaque bastion des forts, l'effectif nécessaire pour la défense. Ce qui nécessitait 80.000 hommes pour l'enceinte et 40.000 pour les forts. L'artillerie réclamait un minimum de trois canonniers par bouche à feu, ce qui donnait 7.500 hommes. Il fallait de plus une armée d'au moins 40.000 soldats pour tenir la campagne. La défense exigeait donc 170.000 hommes environ de bonnes troupes.
Les hommes armés ne manquaient pas, mais les vrais
soldats étaient rares. Le 13' corps, si heureusement ramené de Mézières par le général Vinoy, formait le meilleur clément. Six régiments de ce corps d'armée se composaient cependant d'hommes tout à fait étrangers au service. Il y avait aussi, sous le nom de 14" corps, une réunion de compagnies destinées d'abord à l'armée du Rhin, et retenues à Paris. Ces 13* et 14' corps, formés chacun de trois divisions, mettaient en ligne 50.000 fantassins.
Six nouveaux régiments de marche furent formés au moyen de compagnies de dépôt et de débris échappés de Sedan, de soldats rappelés et d'engagés volontaires. On forma en même temps trois bataillons de chasseurs à pied.
La gendarmerie et la garde républicaine donnaient 3.000 hommes, les gardiens de la paix, 3.500; les douaniers, les gardes forestiers, les sapeurs-pompiers, environ 5.000. Enfin, la marine avait fourni 5.300 hommes d'infanterie et 10.600 matelots et canonniers.
Toutes ces forces réunies donnaient un total de 75.000 hommes, dont un tiers, à peine, était en état de paraître au feu.
Il y avait, en outre, une division de cavalerie, sous les ordres du général Champeron, formée de deux brigades qui s'étaient repliées sur Paris. En dehors de cette division, on organisa la brigade de Bernis à trois régiments de marche, et, enfin, un régiment de gendarmerie, commandé par le colonel Allavène.
L'artillerie des 13"^ et 14" corps ne comptait que sept batteries anciennes. Toutes les autres, au nombre de vingt-trois, avaient été improvisées avec des éléments divers. D'autres batteries furent organisées avec des officiers échappés de Sedan, des officiers d'artillerie de marine, des officiers retraités ou démissionnaires, des ingénieurs, des élèves des écoles.
On parvint ainsi à se procurer, sur la fin du siège,
jusqu'à 93 batteries, auxquelles se joignaient 16 batteries d'artillerie de marine, 15 batteries de la garde mobile ; ce qui donna un total de 124 batteries, pourvues de tous leurs accessoires.
On avait deux compagnies de pontonniers, qui furent portées à cinq ; six compagnies du génie, qui s'augmentèrent de trois.
La loi du 10 août avait appelé sous les drapeaux, pour la durée de la guerre, les hommes mariés ou veufs sans enfants de vingt-cinq à trente-cinq ans, et qui, ayant satisfait à la loi du recrutement, ne figuraient pas dans la garde mobile. Ces hommes, réunis, eussent pu fournir une ressource sérieuse de 60 à 70,000 anciens soldats. Mais, par décret du gouvernement, ils furent versés dans les rangs de la garde nationale, oii toutes leurs qualités se perdirent.
La garde nationale mobile, fondée en 1868, n'existait guère que sur le papier. Après nos premières défaites, on se mit à l'oeuvre pour la constituer sérieusement. En dix-huit jours, M. Henri Chevreau, ministre de l'intérieur, réunit les mobiles de quatorze divisions militaires, les loge, les nourrit, et les équipe provisoirement d'une blouse, d'un képi et d'une cartouchière. Le 1" septembre, 150.000 mobiles étaient sous les armes, et 100.000 d'entre eux arrivaient à Paris.
Ces 100.000 hommes furent partagés en quatre groupes, commandés par des officiers généraux. Dans chaque groupe, trois bataillons formèrent un régiment.
Le premier groupe était sous les ordres du général des Liniers ; quartier-général, à l'Elysée. Le deuxième groupe, sous le général Beaufort d'Hautpoul ; quartiergénéral, au Palais-Royal. Le troisième, sous le général Berthaut ; quartier-général, au Conservatoire des arts et métiers. Le quatrième, sous le général Gorréard ; quartier-général, au Luxembourg.
Un décret, du 16 septembre, prescrivit que les officiers de la garde mobile seraient élus par leurs soldats. Ce fut un scandale.
Un nouveau décret, du 19 décembre, annula celui du 16 septembre, et le gouvernement reprit la nomination des chefs.
Outre les 100.000 hommes, la garde nationale mobile fournit encore 15 batteries, comme nous venons de le dire, et qui furent employées à la défense de Paris.
Nous devons mentionner un troisième élément, qui devint trop souvent nuisible, par son indiscipline, ses prétentions et son ignorance ; nous voulons parler de la garde nationale.
Une loi, du 12 août 1870, portait de 51 à 60 le nombre de ses bataillons. Le 6 septembre, on en créa 60 nouveaux, à l'effectif de 1.500 hommes. Au lieu de 120 bataillons, on en eut bientôt 200. 11 y eut des bataillons de 350 hommes, et d'autres de 2.600. Ce fut une foule armée, plus redoutable pour le gouvernement que pour l'ennemi. « Plus de 40.000 hommes et 1.800 officiers avaient des antécédents judiciaires. Près de 25.000 étaient des repris de justice (1). » Telle quelle, la garde nationale fournit plus de 300.000 hommes. Elle possédait une légion de cavalerie et neuf batteries d'artillerie.
En dehors de toutes ces troupes, des corps francs s'étaient formés et furent reconnus par le ministre de la guerre.
Il y eut ainsi 33 corps d'infanterie, 3 de cavalerie, 20 d'artillerie et. 4 du génie. Les corps de cavalerie, et en particulier les éclaireurs à cheval du commandant Franchetti, rendirent des services. Il en fut de même des corps d'artillerie, et notamment du corps des mitrailleuses, sous le commandement de M. Pothier, qui orga-
(1) Félix Bonnet, Guerre franco-allemande, t. II, p. 20.
nisa les batteries de mitrailleuses et celles de 7. Parmi les corps du génie, deux furent utiles à la défense. Ce sont les corps auxiliaires du génie, sous les ordres de M. Alphand et de M. Viollet-Leduc, et les ouvriers auxiliaires du génie formés et commandés par l'ingénieur en chef Ducros, qui, depuis, a donné tant de preuves de patriotisme et d'énergie à Saint-Etienne et à Lyon.
En parlant des corps auxiliaires du génie sous les ordres de MM. Alphand et Viollet-Leduc, et des ouvriers auxiliaires du génie de M. Ducros, l'ouvrage de M. Bonnet (1) porte ce jugement : « Solidité au feu, dévouement à l'épreuve de toutes les fatigues, initiative résolue, habileté à se tirer des tâches les plus imprévues et les plus difficiles, furent le caractère permanent des deux troupes. »
L'armement de Paris se composait de 658 pièces, appartenant à l'armement de sûreté qui était toujours dans les forts. L'armement de défense ne s'y trouvait qu'en partie ; il se composait de 650 pièces de siège, ou de place, et de 192 pièces de campagne ; ce qui portail l'armement total à 1.500 pièces. On prit un peu partout, et, le jour de l'investissement, Paris possédait 2.627 bouches à feu de siège et de place. Bientôt, les atehers augmentèrent ce nombre, et l'armement de la défense atteignit le chiffre de 3.555 pièces de tout calibre, approvisionnées chacune à 200 coups.
Il n'y avait que 200.000 chassepots. Mais les fusils à tabatière et autres donnaient un total de 540.000 armes à feu portatives. Vers la fin d'octobre, on put fabriquer par jour 400.000 cartouches chassepot , 106.000 pour fusils à tabatière et 235.000 pour fusils à percussion.
Les approvisionnements en vivres furent considérables. Le ministère du comte de Palikao se montra infatigable,
(1) Guerre franco-allemande, par Bonnet.
d'une grande fermeté dans les vues, d'une sûreté remarquable dans l'exécution.
Le 12 août, le sous-intendant militaire Perrier reçut les ordres nécessaires tant pour compléter les approvisionnements de la guerre que pour constituer ceux de la ville. Le 7 septembre, les achats étaient faits elles denrées rendues à Paris. L'opération avait été d'autant plus admirable, que les spéculateurs étaient écartés et que le ministère n'avait traité qu'avec des négociants sérieux et de gré à gré.
Il entra dans Paris, pour l'approvisionnement, 77.000 quintaux de blé, 210.000 de farine, 31.000 de pommes de terre, etc., qui furent cédés à la ville avant le siège. Ces quantités étant devenues insuffisantes, le département de la guerre fit de nouvelles concessions, et au jour de l'armistice, ces cessions montaient à 683.830 quintaux de denrées de toute nature. Ces quantités sont indépendantes de celles qui servirent à assurer la subsistance journalière de près de 300.000 hommes. On n'a pas distribué pendant le siège moins de 363.100.000 rations de toute nature.
Le ministre Clément Duvernois avait assuré le service de la viande en ordonnant dé former un parc de 30.000 bœufs et de 200.000 moutons. Quand ce parc fut épuisé, on eut recours aux chevaux. On en consomma environ 67.000.
L'une des grandes difficultés fut d'organiser le commandement, qui demeura toujours un peu confus.
La place fut divisée à l'intérieur de l'enceinte en neuf secteurs, constituant autant de places différentes. Chaque secteur eut pour commandant un officier général de l'armée ou de la marine.